HUBERT AQUIN OU LA REVOLTE IMPOSSIBLE

De
Publié par

Dans un Quèbec littéraire en plein renouvellement, la mythologie rassurante de Maria Chapdeleine a fait long feu. La littérature québecoise recherche des phares et Aquin ne craint pas d'incarner cette figure symbolique. Toute son œuvre romanesque est inspirée par cette insatiable désir de fasciner. Auteur anonyme en France mais romancier reconnu au Québec, Hubert Aquin, laisse derrière lui une œuvre baroque, hermétique et décadente.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
Lecture(s) : 86
Tags :
EAN13 : 9782296216112
Nombre de pages : 317
Prix de location à la page : 0,0142€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

HUBERT AQUIN OU LA REVOL1E IMPOSSIBLE

« Les gens heureux sont des contre-révolutionnaires» « Le bonheur d'expression », Liberté, décembre 1961.

Collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet et Paule Plouvier
Dernières parutions

JULIEN Hélène M., Le roman de Karin et Paul, 2000. CURATOLO Bruno, Paul Gadenne (1907-1956), l'écriture et les signes, 2000. LE SCOEZEC MASSON Annick, Ramon dei Valle-lnclan et la sensibilité «fin de siècle », 2000. GOLDZINK Jean, Comique et comédie au siècle des Lumières, 2000. BESSON Françoise, Le paysage pyrénéen dans la littérature de voyage et l'iconographie britannique du dix-neuvième siècle, 2000. VAILLANCOURT Pierre-Louis, Réjean Ducharme. De la pie-grièche à l'oiseau-moqueur, 2000. DEWULF Sabine, Jules Supervielle ou la connaissance poétique, 2000. OUSTINOFF Michaël, Bilinguisme d'écriture et auto-traduction: Julian Green, Samuel Beckett, Vladimir Nabokov, 2000. MORTAL Anne, Le chemin de personne, 2000. GAF AÏTI Hafid, Rachid Boudjedra une poétique de la subversion Lectures critques, 2000. SCHNYDER Peter, Pré-Textes. André Gide et la tentation de la critique, 2001. GRAULLE Christophe, André Breton et I 'humour noir, une révolte supérieure de l'esprit, 2001. EKOTTO Frieda, L'écriture carcérale et le disours juridique chez Jean Genet, 2001. AJI Hélène, Ezra Pound et William Carlos Williams: pour une poétique américaine, 2001. KAZI-TANI Nora-Alexandra, Pour une lecture critique de l'errance chez Georges Ngal, 2001. Anne MOUNIC, Poésie et mythe: je, tu, illelle aux horizons du merveilleux, 2001. Margherita LEONI, Écrire le sensible: Casanova, Stendhal, Beckett, 2001. Bernard HAMON, Georges Sand et la politique, 2001. Marcel BOURDETTE-DONON, Raymond Queneau: l'œil, l'oreille et la raison,2001. Corinne PELTA, Le romantisme libéral en France, 2001. Stéphane MARTELL Y, Le sujet opaque, 2001.

Anthony SORON

HUBERT AQUIN OU LA REVOL1E IMPOSSIBLE

« Les gens heureux sont des contre-révolutionnaires» « Le bonheur d'expression », Liberté, décembre 1961.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

2001 ISBN: 2-7475-0744-0

@ L'Harmattan,

A la mémoire de mon père A Hélène

INTRODUCTION

GENERALE

Excepté pour quelques québécistes avertis, Hubert Aquin demeure en France un écrivain méconnu. Son œuvre controversée, qui en a fait au Québec l'un des romanciers contemporains les plus novateurs, n'a pas trouvé son lectorat français. Son premier roman publié, Prochainépisode,passe presque inaperçu dans l'Hexagone où les critiques littéraires lui préfèrent entre autres Réjean Ducharme et Marie-Claire BIais. La critique « parisienne» se révèle même très sévère à l'égard du roman. Elle le range sous la peu glorieuse étiquette de «pseudo-roman policierl». Un article du Monde va jusqu'à reprocher au romancier « des négligences d'écriture2». Au Québec, la tendance est inverse. Le roman d'Aquin fait figure de « bombe3 ». En parfaite contradiction avec l'anonymat parisien, il est désigné comme le roman phare d'une période historique déterminante, la Révolution tranquille. Le roman québécois semble trouver dans la complexité du discours aquinien une modernité littéraire susceptible de le décomplexer visà-vis de l'imposante littérature française. La timide réception de Prochain épisodeen France peut s'expliquer

par la pusillanimité d'une critique déroutée par l'originalité d'un roman inclassable, qui ose proclamer son « style fracassant4 ». Toutefois, l'absence de perspicacité de la critique est tellement criante que l'on peut se demander si son horizon d'attente n'a pas été déçu par un roman ne répondant plus aux canons d'une littérature québécoise passablement stéréotypée. La critique parisienne a sans doute manqué de lucidité en abordant avec une trop grande légèreté une œuvre intimement liée à l'histoire d'un peuple et à ses traumatismes refoulés. Néanmoins, même péremptoire, cette appréciation peut constituer une piste de recherche sur l'oeuvre aquinienne. En effet, éclose dans un contexte politique particUlier, nourrie d'un « passif» historique collectif et imprégnée d'un caractère psychologique unique, elle impose une triple difficulté au lecteur. De fait, le «profane» ne peut facilement en pénétrer les mystères. Les multiples allusions littéraires ou références esthétiques, qui s'ajoutent aux références historiques et socioculturelles, l'introduisent dans une nébuleuse intellectuelle, susceptible à juste titre de l'intimider. Par conséquent, il semblait justifié de proposer une clef ou frayer un chemin dans les sept romans d'Hubert Aquin: à savoir dans l'ordre chronologique d'écriture, L.es Rédempteurs,L'invention de la mort, Prochain épisode, Trou de mémoire, L'antiphonaire, Neige noire ainsi que l'ultime production inachevée, Obombre. En analysant l'œuvre dans son ensemble, c'est-à-dire en plus de ses romans, son journal, ses articles, ses essais et son œuvre théâtrale, nous avons cherché à nous rapprocher de son univers temporel, socioculturel et littéraire. Aquin se fait connaître à l'heure où la société québécoise opère sa «révolution culturelle» en s'affranchissant des préjugés dont elle a fait longtemps l'objet. Pour suivre le mouvement de modernité, qui semble dans les années soixante accélérer leur histoire, les Québécois doivent faire table rase de leurs symboles régionalistes: surannés, les rêves immuables de la Chapdelaine, dépassé le temps des coureurs de bois. L'inaltérable mythologie canadienne- française, dont l'œuvre des pionniers constitue la pierre d'édifice, se lézarde. Depuis la fin des années cinquante, la modernité se fait pressante, balayant les symboles archaïques d'un imaginaire populaire encore très traditionnel. Dans les années soixante, le Québec «éternel », où rien ne semblait devoir changer, se transforme radicalement, tant dans les domaines politiques que sociaux. La province connaît des mouvements semblables à ceux qui bouleversent l'Europe occidentale. Prenant activement part au débat politique qui fleurit chez les intellectuels québécois, Hubert Aquin se réclame d'une idéologie de synthèse liant marxisme, pensée décolonisatrice et nationalisme. Il fustige le compromis fédéral et revendique le caractère émancipateur de l'indépendance. En tant qu'intellectuel, il se fait un devoir d'interroger des consciences, figées par de longues années d'immobilisme, sur leur propre identité et sur le sens de leur Histoire. Après avoir pris la plume du polémiste et les armes du terroriste, Aquin revêt le masque du romancier. Il compose alors Prochainépisode,ersatz d'une révolution manquée, un de ces livres, qui équivalent selon les mots de

8

Julien Green « à un baril de poudre ». Inspiré par les textes de Fanon et de Memmi ou plus encore de Sartre, son maître à penser, Aquin ne s'arrête pas en si bon chemin dans son « portrait du colonisé québécois ». Trou de mémoire, son deuxième roman publié, perpétue son message prophétique, en donnant la parole à « l'homme révolté ». Ce brûlot anticolonialiste se nourrit de « toutes les révoltes, contre le conditionnement politique, contre les contraintes sociales, contre les tabous sexuels, contre le racisme et le néocolonialisme, contre l'emprise religieuse5 ». Certes, Aquin n'est ni le premier ni le seul à développer une pensée contestataire. Avec lui Gaston Miron en particulier a fait de l'entreprise littéraire un acte de survie culturelle. Dans ce pays en souffrance, l'écrivain relaie trois types de déterminisme qui conditionnent l'imaginaire collectif: historique, moral et pues encore linguistique. Nombre d'écrits témoignent du traumatisme de la colonisation anglaise qui rompt brutalement la continuité historique du Canada français. De Groulx à Aquin, la connaissance de l'être québécois passe par le dévoilement de la figure de «L'Autre », le spectre dominateur, qui a scellé leur destin sur les plaines d'Abraham. Pour faire face à cette désormais constante présence étrangère, les Québécois se sont refermés sur eux-mêmes et protégés dans le cadre traditionnel de la paroisse. Avec le temps, la société a évolué même si le conservatisme des élites cléricales par le biais de l'éducation et de la tradition a maintenu la province sous une chape morale. Si cette idéologie de résistance a permis à la nation de survivre, elle a aussi nourri un refoulement collectif, dont Aquin va vouloir se faire le prophète. La part ostensiblement profanatrice de ses romans s'inscrit en faux contre tout un conditionnement moral, qui, du milieu du XIXème siècle au milieu du siècle suivant, est allé jusqu'à nourrir l'inspiration de «la littérature nationale ». A ces deux premiers actes de résistance, l'écrivain en ajoute un troisième non moins essentiel. En effet, le Canadien anglais a aussi imposé sa langue hégémonique. Concerné au premier chef par la reconnaissance de la francophonie, l'écrivain québécois a cherché à affirmer une double indépendance, à l'égard de la tutelle culturelle de l'ancienne métropole et de la domination linguistique des anglophones. Aquin marque avec éclat le nouvel itinéraire d'une littérature devenue «québécoise» et non simplement d'expression française. Son œuvre lance un vibrant appel aux consciences sclérosées par des siècles de « colonisation ». Avec emphase, elle clame cette vérité rédemptrice: « je suis ce Québécois, cet être maudit que vous refusez d'incarner ». Narcissique Aquin, dans sa volonté de symboliser le martyre du peuple québécois? Sans aucun doute. A l'image de Finkielkraut qui s'assimile au « Juif errant », au « détenu famélique au pyjama rayé », au « torturé de l'Inquisition6 », Aquin veut incarner le martyre de son peuple. Le «Juif errant» a trouvé un frère de souffrance en la personne du « Québécois errant ». Jamais peut-être dans l'histoire littéraire du Québec, un écrivain ne s'était senti aussi intimement lié au destin de son peuple. Confrontant sa démesure à ses complexes ataviques, Aquin incarne tous les paradoxes de son pays. En effet, engagé dans le monde moderne mais

9

archaïque dans ses symboles, province libre mais se ressentant intimement comme colonisée, « l'étranger» francophone cherche à trouver sa place dans l'imposant univers anglophone. En adoptant une perspective comparatiste, on peut rapprocher la démarche d'Aquin à celle de Joyce. Ne semble-t-elle pas elle aussi creuser une conscience collective sous-jacente? L'auteur d' Ufysse, préoccupé par l'épuisement de la conscience irlandaise, ne manifestait-il avant son «disciple» le désir d'incarner dans ses livres la conscience incréée de sa « race» ? Nourri par une multitude d'inspirateurs, la vision aquinienne du Québec, plus conceptuelle que strictement réaliste ne pouvait que dépasser dans sa démesure et son utopie, celle de la majorité des Québécois. Ainsi, il était essentiel d'analyser objectivement le contexte socioculturel du Québec des années soixante avant de rendre compte de son appropriation par Aquin. Pour Aquin, tous les vecteurs de la quête littéraire de l'écrivain sont convergents. Ainsi, de son destin individuel à celui de son pays, les rapprochements ne manquent pas. Désidentifié, le « Québécois errant» n'a cessé de se chercher des modèles. Aquin, authentique « écrivainpersonnage », s'engage avec Sartre, s'exile avec Nabokov et plus généralement se perd dans des identités plurielles. Soutenu par ses modèles, l'homme révolté veut être défmi comme un être hors-norme et démesuré. Son existence, en forme de coup d'état permanent, le fait sans cesse basculer de réussites en échecs. Sa volonté fulgurante provoque un découpage séquentiel de son existence et le plonge par parenthèses cycliques dans les tourbillons de ses « défaites ». Après chacun de ses intermèdes prométhéens, il retombe, désespéré, humilié jusqu'au désir du suicide. Au terme de cette quête authentiquement « surhumaine », qui ne pouvait que le mener à sa perte, Aquin met fin à ses jours. Martyr de la colonisation, l'écrivain maudit a-t-il souhaité, par son acte sacrificiel, accorder une Rédemption à son peuple? De Prochainépisodeà Neige noire,le lecteur découvre un resserrement obsessionnel autour du drame intérieur de l'auteur, une impossibilité de se distraire d'une crise existentielle majeure. D'un point de vue diachronique, le roman aquinien s'exprime comme un tissu narratif de plus en plus noir, à l'intérieur duquel le suicide, le viol et l'inceste prennent une place croissante. L'esprit de dérision, qui donnait une forme de respiration à Prochainépisodeet Trou de mémoire, se dissout à partir de L 'antiphonaire.Toute entière tournée vers le suicide, l'œuvre aquinienne fmit par se polariser sur ce thème. Longtemps une échappatoire, le roman ne finit-il pas par devenir un testament? Nous devrons nous interroger sur la valeur de l'écriture par rapport à la tentation suicidaire. Aquin écrit-il pour éviter « la lucidité homicide7» ou ne fait-il finalement que préécrire son suicide? En tout état de cause, le thème du suicide marque le point de convergence entre la vie de l'auteur et celle de l'oeuvre. Aquin ne met-il pas fin prématurément à ses jours, en laissant derrière lui un roman inachevé? L'inachèvement n'était-il pas inscrit dans l'essence même d'un projet qui chancelle sous le poids de sa

10

démesure? Aquin devient romancier non par un besoin de raconter des histoires mais bien plus par son ambition de rivaliser esthétiquement avec ses modèles. La démarche de l'écrivain québécois est guidée par une ambition audacieuse: confronter «l'originalité de l'œuvre» à ses sources d'inspiration afin de toucher la conscience universelle. En ce sens, en amont de chacun de ses projets, il affiche une exigence extrême, conceptualisant scrupuleusement les contraintes de son écriture. Pour parvenir sinon à l'originalité au moins au dépassement de l'imitation, l'écrivain doit s'imposer des difficultés majeures. Le roman, prônant «l'essentiel» contre la contingence, ne doit jamais fuir le mythe pour s'échapper dans le particularisme. Le pari du romancier consiste à faire une lecture «archétypale» des données, historiques, politiques, biographiques et littéraires qui nourrissent son inspiration. Ainsi, il manipule les idées d'indépendance et de colonisation plus comme des concepts que comme des réalités historiques. Pour Aquin, l'essentiel demeure la valeur symbolique de l'histoire du Québec et ses possibles passerelles avec l'Histoire universelle. En aucun cas, il ne s'agit pour Aquin d'écrire un roman engagé ou un roman historique. En ce qui concerne son drame intime, l'auteur rejette tout autant la référentialité biographique. Loin de réécrire sa vie dans ses romans, il ne vise qu'à

explorer ses « sous

-

personnalités» archétypales. A ce culte de l'universel,

Aquin ajoute une seconde «gêne exquise». En tant que créateur, il se soumet à une autocritique croissante. Le romancier définit l'acte d'écriture comme un processus dialectique, qui engage dans l'instant même de son accomplissement un lecteur potentiel. Son intention est de créer un « suspense» esthétique, susceptible de déjouer les attentes du lecteur. L'influence de Nabokov dans Prochainépisodeet Trou de mémoireconfirme son goût inné pour les jeux de miroirs, les illusions, les fausses pistes. Aquin s'identifie à ce lecteur « fictif», au point de l'affronter dans une épreuve esthétique. En lui imposant des innovations formelles, chaque roman impose au créateur de nouvelles difficultés. De fait, la trajectoire des romans d'Aquin consiste en une complication progressive. L'initié, cet hypothétique lecteur, dont les qualités intuitives n'ont d'égal que la culture encyclopédique, impose au créateur une renouvellement illimité de son esthétique. Le roman aquinien s'interroge donc sur son essence, sur sa spécificité et sur sa fonction, perpétuant selon les termes de Marthe Robert le mouvement d'une littérature qui « fait de ses doutes et de sa foi à l'égard de son propre message le sujet même de ses récits8 ». Dans sa quête de l' œuvre majeure, Aquin ne renonce jamais à concurrencer ses «maîtres». A aucun moment, il ne cesse d'être un lecteur assidu et passionné. Nabokov, Joyce, Borges, Faulkner ou Proust demeurent plus que de simples références littéraires, ils sont «l'horizon» esthétique à dépasser. Dès lors n'est-il pas fondé de dire qu'Aquin écrit contre ses lectures? Son œuvre ne peut-elle pas être définie comme un véritable conflit intertextuel ? Aquin accorde au style une véritable «puissance». Par son

11

caractère expansif et baroque, il permet au vaincu de mimer une transe surhumaine. Contrainte dans son projet par son esthétisme forcené, l'écriture doit dans son accomplissement affirmer sa liberté absolue. Aquin ne se plaîtil pas dans l'art de déplaire? Son goût pour le « baroque» ne constitue-t-il pas le moyen d'abroger les censures respectives de la norme et de l'achèvement? Les obsessions profondes du roman aquinien sont connues: viol, inceste, sexualité pervertie, tentation criminelle. Aucun vice, aucune abomination n'est épargné au lecteur. Aquin explore la « sub-réalité» en le plongeant dans les abîmes d'une humanité décadente. Son exploration de la condition « surhumaine », c'est à dire d'un être « total» vivant au-dessus des lois et de la morale, le mène à une poétique de l'abjection. En manifestant une haine féroce à l'égard de la normalité, le roman aquinien se revendique comme « intolérable ». D'un point de vue stylistique, il n'est pas plus mesuré. Le texte, par des effets de discontinuité, liste de mots, phrases interminables ou « verbiage» savant, s'applique à casser l'harmonie narrative. Le lecteur peut être séduit par de brillantes séquences d'écriture tout en se sentant brimé par de trop longues et touffues débauches lexicales. Cette esthétique de la discontinuité le place non dans une situation de « plaisir» de lecture mais dans une introspection permanente. Dès lors, le texte aquinien peut être considéré comme « brillant» parce qu'il « se met soudain à exister psychiquement, en dehors de lui-même, dans une sorte de prolongement qu'il crée, et qu'il est tout entier destiné à créer9 ». Complexe, abscons, savant, esthétique, le roman aquinien impose sa «puissance» au risque de nuire à sa réception. Toutefois, il mérite d'être lu ou plus précisément relu.En effet, il dissimuleun discours plus humble, plus «romantique», plus léger. La sincérité,le lyrismeet l'humour ne représentent-ilspas la respirationinterne de
r œuvre aquinienne et principalement de Prochain épisock, mu deméntoire L'antiphontire? T et

12

PREMIERE

PARTIE:

LE QUEBEC IMAGINAIRE

CHAPITRE

I:

LE ROMAN DU « CONQUIS»

Prochain épisode et Trou de mémoire s'inscrivent dans la réalité sociologique du Québec des années soixante. Ces deux romans aux forts accents identitaires permettent à Aquin d'investir l'identité québécoise. Le romancier choisit d'imposer à son lecteur une matrice complexe et fuyante correspondant à son pays d'origine. Si les multiples allusions à la réalité du Québec contemporain et à son passé historique ne constituent pas une réelle difficulté pour un lecteur québécois, elles peuvent en revanche être assimilées à autant d'inconnues pour un lecteur non averti. Lié de façon chamelle à un destin collectif, le roman aquinien n'est susceptible de délivrer un message qu'à un lecteur imprégné de culture québécoise. Polémiste habile et provocateur impénitent, Aquin se plaît à proscrire une lecture superficielle et non « engagée» de son œuvre qui évacuerait tout à la fois son arrière-plan historique et sa portée collective. Porte-parole de l'instance démiurgique, le narrateur de Prochainépisodese permet une mise en garde liminaire: [...] Mon livre [...] n'est accessible à la compréhension qu'à condition de n'être pas détaché de la trame historique dans laquelle il s'insère tant bien que' mallO. Pour Aquin, il ne fait aucun doute que « l'intertexte québécois» implique une connivence entre un auteur engagé dans une histoire collective et un lecteur éclairé face aux problèmes posés. Certes, Aquin évite les topoï et autres poncifs des romans régionalistes dont l'histoire littéraire canadienne-française abonde. Cependant, comme les fragments d'un particularisme séculaire, certains motifs québécois transparaissent dans la prose aquinienne. Dans Prochain épisodeet Trou de mémoire, chaque allusion demeure signifiante, chaque détail constitue une parcelle de l'histoire collective, chaque phrase met au prise le Canada français éternel et le Québec maudit. Aquin, qui refusait qu'on le définisse comme un poète, se plaît pourtant à multiplier les non-dit, les références voilées, préférant aux grands tableaux réalistes de petites touches impressionnistes. Privé d'annotations critiques, un non-québéciste est-il à même de saisir la portée

historique de la citation suivante? Pendant que le soleil incline vers mon échéance et que la lumière diminue dans la vallée, je m'épuise, entouré de meubles vides et de silence, inquiet, presque enclin au spleen, car je suis loin des vallonnements de Durham-Sud et des méandres de la rivière Saint-François, exilé de la nation et de ma vie. Je circule dans l'ample musée de ma clandestinité, loin de la proclamation d'indépendance du Bas-Canada et de la plaine fertile qui s'étend entre Saint-Charles et Saint-Ours, loin, trop loin de la route 22 que nous avons parcourue de nuit sous la pluie battante. Je n'entends pas d'ici les bOllZoukia de la rue Prince-Arthur, ni l'orchestre antillais de PointeClaire. Et je ne vois plus la neige qui n'a pas fini de tomber sur notre enfance, comme elle enveloppe éternellement les Aiguilles rouges et les Dents sombres du Midi11. A l'instar de Joyce dans Finnegan's wake, Aquin dans Prochain épisode et Trou de mémoireaccumule des signes distinctifs d'ordre langagier, culturel, historique ou idéologique, comme autant de pièges ou tout au moins d'appels à la vigilance. Incontestablement, comme peut en témoigner le «redoutable» extrait cité précédemment, ils nécessitent une aide « infrapaginale». Comment savoir par exemple, à moins d'être féru de l'histoire du Québec, quelle importance recèlent les lieux « Saint-Charles» et « Saint-Ours », ou à quels personnages fait allusion l'expression « exilé de la nation» ? De ce point de vue, la réalisation d'une édition critique de l'oeuvre aquinienne constitue un instrument essentiel en vue de sa redécouverte en France. Elle permet au lecteur de « démystifier» le texte aquinien. En effet, la richesse et la clarté de l'appareil critique explicite l'appartenance québécoise de l'oeuvre tout en montrant qu'elle se rattache essentiellement à des motifs obsessionnels. En adoptant un point de vue schématique, il est justifié de considérer que l'imaginaire aquinien est hanté par trois dates symboliques, 1759, 1837 et 1867. La Conquête, la défaite des Patriotes et l'instauration de la Confédération canadienne constituent à l'échelle d'un peuple, les trois chapitres d'un roman de l'échec.

AI LA CaNQUETE OU LA CHUTE
Aquin, le révolté, ne supporte pas l'idée d'être déterminé par des atavismes collectifs. Toutefois, avant d'envisager une Rédemption possible de son peuple, il doit constater préalablement son échec historique. P. X. Magnant, porte-parole du colonisé québécois, se décharge de ses frustrations en jetant sur la page blanche les mots qui le font souffrir. En quête d'une catharsis par l'écriture, le colonisé se défoule en reprenant à l'envi le terme maudit, «conquête». Au cours d'un seul paragraphel2, il est répété à six reprises. Sa variante « conquis» est utilisé autant de fois, soit nominalisé, « le 16

conquis », soit en position d'adjectif qualificatif, « mon peuple conquis », soit enfin en position de participe-passé, « ont été conquis ». Exemplaire de cette prose du défoulement, l'amorce du monologue de Magnant se développe comme une variation « infinie» sur le thème de la conquête: J'ai désappris - avant de naître - les danses de guerre de mon peuple conquis par des Français en dentelle qui, une fois encabanés ici, ont été conquis inlassablement et infiniment sur écran géant avec sous-titres en anglais. Deux fois conquis [...], je suis en quelque sorte le spécialiste de la conquête: j'en connais par cœur toutes les modalités d'application et tous les épisodes paranoïdes. La conquête, ça me connaîtl3. Que désigne ce terme si explicitement honni? A quel épisode fatidique fait-il référence? L'histoire est connue, maintes fois racontée. La tragédie tient en une date, en une bataille, en une défaite, comme une tache à la première page d'un cahier d'écolier. Objet d'un affrontement séculaire entre les couronnes françaises et britanniques, le Canada vit au rythme des trêves illusoires et des conflits larvés. A partir de 1754, les deux protagonistes sentent bien qu'il est temps d'en finir. Néanmoins, il faut attendre 1759 pour que sonne l'heure du dénouement. Les Français et les Britanniques se rencontrent sous les commandements respectifs du Marquis de Montcalm, « ce chien de Montcalm14 », comme le surnomme Magnant, et du Général Wolfel5, sous les murs de la ville de Québec. L'affrontement est brutal et décisif. Wolfe périt en même temps que son rival, sans pouvoir assister au triomphe des siens. Il reste alors à l'historien de conclure: Un point sur une carte: les plaines d'Abraham sur les hauteurs de Québec; un moment dans le temps: une salve d'artillerie dans la matinée du 13 septembre 1759 ; et « c'en était fait» de la présence française en Amérique du Nord 16. et à l'écrivain d'interpréter: Les Plaines d'Abraham disparaissent doucement dans la brume ennemie: elles s'estompent, elles glissent pernicieusement, insensiblement vers le fleuve noir qui coule sans cesse et sans raison. Oui, elles sont finies les Plaines d'Abraham: elles ne trouvent plus acheteur, ni soldat qui soit capable de les traverser dans le sens de la conquête17. Magnant, l'homme à la « face de conquisl8» ajoute à cette évocation une teinte symboliste. « Conquête est aube noire et longue, deuil blêmel9» déclame-t-il avec grandiloquence. Comme l'exprime subtilement cette métaphore lourde de sens, la Conquête représente le traumatisme initial des Canadiens français. N'a-t-elle pas pour effet pervers d'entraîner dans son sillage un nouveau rapport de force? Nouvelle colonie anglaise, « la belle province» n'a plus qu'à rougir de sa défaite en ruminant sa honte et sa 17

culpabilité. Ecrasée par une force minoritaire, une population majorité française est placée sous une souveraineté étrangère.

en grande

La défaite a mis un terme à un conflit armé tout en engendrant un rapport de domination entre le conquérant et le vaincu. Perdant de l'histoire, le colonisé doit accepter de surcroît d'être progressivement infériorisé. La logique implacable de la dépossession se met en branle à partir de 1760. Désormais, le gouvernement étranger favorise plus ou moins explicitement la subordination des Canadiens français. Ce sont ces antihéros, embarqués dans une intrigue dont ils ne détiennent plus les clefs, qu'Aquin a voulu représenter sous les traits du personnage principal de Prochain épisode.A leur image, inopérant sur le présent, il ne reste à ce dernier qu'à revivre l'histoire passée. De fait, dans l'imaginaire excessivement conceptuel de l'auteur, la Conquête est selon une perspective biblique assimilable à «la Chute ». Déterminé par sa faute originelle, le Canadien français n'écrit plus son histoire. A l'inverse, comme ne cesse de le répéter Aquin à la fois dans ses articles et dans ses romans, il subit les avatars de sa «non-histoire », exaspéré mais contraint par son autorité de tutelle. D'aucuns iront jusqu'à interpréter l'échec de la révolte des Patriotes et l'assimilation dans le moule de la Confédération comme les ultimes péripéties de ce drame originel. S'agit-il ~'une interprétation «romantique» de l'histoire du Québec? Rien n'est moins sûr. A partir de cette rupture historique, l'histoire du Canada français apparaît dans les faits comme une succession de non-événements. Entre rêves nostalgiques et cauchemars présents, le Québécois s'enferme dans une réalité virtuelle. Comme des «informations génétiques», les « [i]mages et ~es] constructions symboliques du passé20» se gravent dans sa conscience. Dans ce contexte, le proverbe populaire « du passé faisons table rase» perd pour lui toute signification: Au nom de un avenir déterminer, de Jean-Paul tout un passé qu'on croit déterminant, on refuse que nous gardons pourtant le pouvoir de du moins selon les principes de saint Thomas et Sartre21.

Ainsi, le phénomène de colonisation est entouré dans l'esprit de celui qui la subit de symboles castrateurs, puisqu'il détermine une nonhistoire en annulant le processus historique d'émancipation d'un peuple. Le colonisé est tiraillé entre une passivité considérée par lui-même comme irrémédiable et des illusions exacerbées qui le détournent d'une perception réaliste de l'histoire: Oui, le conquis s'est taillé une toute petite place entre la mort et la résurrection, il est mort et attend dans une espérance régressive et démodée un jour de Pâques qui ne viendra jamais. Il se trouve coincé entre deux événements: sa mort passée et son impossible résurrection pascale. Il se traîne ainsi,

18

moyennant 10 à 20 grammes par jour d'eau bénite par voie
intraveineuse, dans un interminable samedi saint dont la platitude quasi proverbiale est égale à son allongement temporeJ22. Bien sûr, Aquin amplifie les contradictions de la conscience québécoise en insistant sur ses fantasmes et ses mythes. Pour autant, sa fiction mentale n'est jamais invraisemblable. Avec une «vérité» saisissante, l'écrivain met en relief les soubresauts du sentiment d'appartenance nationale. Aquin a bien compris que «la québécitude» éclate à l'occasion de crises, c'est-à-dire lorsque la survie de la collectivité paraît menacée. Dans cette perspective, il est logique que la trame du roman aquinien reproduise mimétiquement celle du roman québécois. En effet, l'euphorie et la dépression qui caractérisent le destin mouvementé des personnages aquiniens demeurent les termes clés de l'histoire collective. Entre un hypothétique mais salutaire «prochain épisode» et de trop longues phases de «trou de mémoire », les Québécois ont été les jouets d'un destin en dents de scie. Les événements historiques qui ont pu faire renaître leur espoir se sont souvent réduits à des chimères euphoriques. Doit-on à nouveau rappeler ces dates déterminantes et obsédantes, 1791, 1837, 1840, 1867 ou 1960 ? Aquin, dans une de ces formules ramassées qui ont fait son succès, exprime l'itinéraire paradoxal du peuple québécois: La culture canadienne-française, longtemps agonisante, renaît souvent, puis agonise de nouveau et vit ainsi une existence faite de sursauts et d' affaissements23. «Deux siècles de conquête ont fait [des Québécois] des contrerévolutionnaires heureux et reconnaissants24 », souligne Aquin avec un cynisme notoire. Il n'est pas le premier à stigmatiser les égarements du cœur et de l'esprit québécois. Combien d'écrivains n'ont-ils pas dénoncé avant lui l'absence de choix déterminants, de ruptures conscientes, de décisions radicales. Les interrogations abondent, nourrissant un réquisitoire sans appel: les Québécois n' ont-ils pas préféré une révolution « tranquille» à une vraie révolution? N'iront -ils pas jusqu'à s'accommoder d'un fédéralisme de moindre mal plutôt que d'une indépendance incertaine25? Ce peuple «blasé », «qui ne croit ni en lui, ni en rien26», selon les termes cinglants d'Aquin, aurait-il définitivement abandonné le statut d'actant? L'écrivain défend cette thèse avec une conviction inébranlable. Il relit l'histoire du Québec comme un processus d'échecs répétés: L'échec, voilà mon obsession - ma seule passion et celle que je retrouve, à un niveau collectif, dans l'histoire du Canada français27. Aquin ne craint pas les excès de sa subjectivité. Reprenant à son compte la terminologie de Pascal, il se sent littéralement « embarqué» dans

19

un destin collectif. Chantre d'un nouveau roman québécois, il définit son écriture dans le sens d'« un acte de- souvenir et de jugement porté sur le passé28 ». Avec lui d'autres romanciers voudront abolir ce passé aliénant. Dans La Ville inhumaine, Drolet affirme symboliquement: « [i]l faut que je me débarrasse de cette histoire29 ». Aquin, plus grandiloquent, plus mystique aussi que le personnage de Girouard, fait l'éloge du geste sacrificiel qui initiera une nouvelle histoire du Québec: Ah! que l'événement survienne enfin et engendre ce chaos qui m'est vie! Eclate événement, fais mentir ma lâcheté, détrompe-moi! Vite, car je suis sur le point de céder à la fatigue historique...3o Ainsi s'opère dans la conscience collective une fixation sur un événement déterminant, la conquête, qui va parfois jusqu'à influer sur la psychologie des individus. Tandis que « V]es taux d'admission au Verdun Protestant Hospital montrent de façon incontestable que la courbe des dépressions décroît entre 1894 et 195831», ceux de son homologue francophone témoignent sur la même période d'« une courbe graduellement progressive32 ». Le point de départ de la névrose collective de «l'êtreQuébec» est un sentiment menaçant d'infériorité, d'insécurité, une réaction défensive qui pousse le « pays-malade» à s'édifier une structure idéale fictive. La littérature se nourrit des effluves d'une conscience collective prisonnière du démon de l'échec. Les Québécois y retrouvent « l'introspection morbide dont ils sont coutumiers33 ». Félix Leclerc34 ne les peint-il pas comme d'« [e]xcellents perdants, habitués à perdre, résignés d'avance », qui s'« effacent» et « disparaiss[ent] » vite, incapables de colère, à l'aise avec les humbles, vulnérables ». La domination anglaise a créé chez les pères québécois une disposition à des comportements de dominés. Le père « vaincu », déduit Guy Comeau dans Père manquant, fils manqué, est devenu dans l'imaginaire de ses fils un antihéros. L'agressivité naturelle de l'adulte leur est alors apparue comme une régression tant elle avait failli. «Révolutionnaires castrés », ils ont refoulé l'échec de leurs pères en abolissant purement et simplement toute volonté historique.

BI LES PATRIOTES: SYMBOLES AMBIVALENTS
Le personnage principal de Prochain épisodecomme celui de Trou de mémoire se sert souvent de l'exemple des Patriotes. Pour l'un comme pour l'autre, ils demeurent la référence absolue en matière de rébellion historique. Continuateurs de ces « pères révolutionnaires », l'un et l'autre souhaitent que le lecteur appréhende leurs écrits comme « le geste inlassablement recommencé d'un patriote qui attend, dans le vide intemporel, l'occasion de

20

reprendre les armes35 ». Si « l'esprit» de la révolte patriote les inspire tous les deux, Magnant est moins sensible que son frère révolutionnaire à la dimension nostalgique de leur histoire. Il est plus captivé par la violence, la soudaineté et l'irréversibilité de la rébellion. Son discours peut même être lu comme une réactualisation, en des termes plus provocateurs et familiers, des slogans rebelles des Patriotes: Il faut zombifier à mort la chambre bassement basse du Bas Canada et tout faire saute~6. Qui sont ces « Patriotes », que la conscience collective relayée par le romancier a élevé au rang de héros malgré leur échec? T out d'abord, ils peuvent être définis comme des « rebelles» qui ont eu le courage de contester au péril de leur vie l'autoritarisme de Londres. En effet, bien que l'acte constitutionnel de 1791 ait créé officiellement deux provinces, le HautCanada - anglophone - et le Bas-Canada - francophone -, les Canadiens français se sentent prisonniers d'une constitution aliénante, convaincus que l'on cherche à limiter au maximum leur champ d'action. Dès lors, ils ont de plus en plus de difficultés à cohabiter avec le groupe ethnique dominateur. La révolte de la Province francophone, dans les années 1837-1838, constitue la manifestation la plus éclatante de cette contestation larvée. L'esprit de la rébellion est de « dynamiter» un système castrateur qui dépossède les uns de leur autonomie en imposant la mainmise des autres. Sur un plan strictement politique, la révolte des Patriotes est provoquée par le refus du gouverneur général, Lord Gosford, d'accepter les résolutions proposées par une Assemblée législative majoritairement canadienne-française. Son ambition n'est rien moins que de conquérir le pouvoir afin de le remettre dans les mains des élites nationales. La rébellion des Patriotes se solde par un échec cinglant. Mal organisés et peu armés, face à des milices britanniques mieux entraînées et plus nombreuses, ils n'étaient incontestablement « pas prêts au combaf7 ». Dans la première partie de l' analyse qu'Aquin fait de leur échec, il constate objectivement leur infériorité « militaire» :
[00.]

les Patriotes ne possédaient pas un arsenal assez fourni

pour affronter les troupes de Colborne ; pas assez de fusils à deux coups, ni assez de poudre à canon, pas assez d'argent volé aux fabriques pour acheter des Winchester dans les grands magasins de Montréal [.oops. Après une résistance victorieuse à Saint-Denis, le 2 novembre 1837, les forces patriotes sont dispersées le 25 novembre à Saint-Charles. La thèse soutenue par Aquin, dans son essai au titre paradoxal, « L'art de la défaite », affirme qu'elles n'ont pas su profiter de leur victoire, incapables d'assumer leur nouveau statut de vainqueur potentiel: [...] [L]es Patriotes n'ont pas eu un blanc de mémoire à Saint-

21

Denis, mais ils étaient bouleversés par un événement qui n'était pas dans leur texte: leur victoire! Ils étaient sûrs de mourir glorieusement sous le tir des vrais soldats; voilà qu'ils triomphent et ils ne savent plus quoi faire, surpris par l'invraisemblable, paralysés par une victoire nullement prophétisée [...f9. Aquin est saisi par le paradoxe de cette rébellion. Il admire la générosité du mouvement, son énergie voire sa dimension charismatique. Néanmoins, un sentiment de pitié vient rompre le charme de l'admiration. La défaite des Patriotes, nous laisse supposer Aquin, n'est autre que l'échec du défaitisme, de cette force nuisible qui leste l'esprit de contestation. Au pays de l'échec, le triomphe demeure impossible. Le personnage principal de Prochain épisodeà l'instar de ses modèles révolutionnaires est aspiré par cette névrose défaitiste, échouant lamentablement alors qu'il tient son adversaire, H. de Heutz, à portée de pistolet. Libérateur potentiel au milieu du roman, le voilà prisonnier à son terme. Quelle ironie de la «non-histoire»! Les Patriotes, il est vrai, avaient tracé la voie. Nous les avions laissés assiégeants, nous les retrouvons assiégés. L'ultime péripétie de Saint-Eustache sonne le glas de leur insurrection. Fidèle à ces héros vaincus, le narrateur de Prochain épisoderend hommage à « [s]es frères qui se sont donné la mort après la défaite de Saint-Eustache40 ». Défaits par un imposant contingent de soldats anglais, les deux cents Patriotes sont en grande majorité faits prisonniers. Cette révolte populaire, que nous pouvons assimiler au seul haut fait de l'histoire de la résistance canadienne-française à la britannisation, entraîne la pendaison de douze condamnés et l'exil d'une centaine d'autres. Il n'en fallait pas plus pour que l'imaginaire populaire s'empare de ces figures emblématiques. Les héros vaincus ne sont-ils pas voués au mythe? Toutefois, Aquin n'a cure de cette lecture romantique de l'histoire. Il ne veut considérer le cas des Patriotes qu'au commencement, qu'à l'aube de leur révolte. Séduit par la spontanéité de leur action, Aquin est moins convaincu par la répercussion de leur échec dans l'imaginaire de son peuple. Ne confirme-t-il pas son incapacité chronique à vaincre? Ne rend-il pas caduque toute action à venir? Ce qui m'afflige encore plus, c'est que leur aventure ratée avec insistance véhicule, de génération en génération, l'image du héros vaincu: certains peuples vénèrent un soldat inconnu, nous, nous n'avons pas le choix: c'est un soldat défait et célèbre que nous vénérons, un combattant dont la tristesse incroyable continue d'opérer en nous, comme une force d'inertie41. Or, une nouvelle fois en dépit d'une certaine tendance à la schématisation, Aquin ne semble pas dans l'erreur. Après l'échec des Patriotes, les Canadiens français n'ont-ils pas adopté des postures de

22

résignés? La seule fois que le Canadien français est passé à l'action c'est en 1837. Depuis, il s'est fait couvrir de discours nationalistes bien sentis et de chèques bilingues42... Désormais, les beaux lendemains d'indépendance ont fait long feu. Seule l'idée nationaliste survit comme la flamme vacillante d'un patriote IDconnu : Cela se comprend facilement du point de vue psychologique: la Conquête fut passive - le Québec changeant simplement de parents adoptifs [...] -. Quant à la révolte de 1837, elle prend une toute autre dimension: un acte d'autonomie y est brisé. La manifestation active et soutenue d'une première volonté d'indépendance se termine par un échec cuisant. L'homme québécois, humilié et battu dans son désir de s'affranchir, porte une tare. Au niveau individuel, de telles blessures d'amour-propre font qu'un être adopte des comportements de retrait; se sentant inférieur, il se cache. Sur le plan collectif, nous assistons au même phénomène43. Le caractère collectif de la révolte des Patriotes ne saurait faire oublier la place prépondérante de son chef charismatique, Louis-Joseph Papineau. Modèle, par la ferveur de son nationalisme et son refus d'obédience à la couronne britannique, il représente aussi une figure ambiguë, puisqu'il a fui son pays dès le début du soulèvement. Aquin s'identifie à ce personnage contradictoire et contesté, au point d'envisager à l'époque de la conception de Trou de mémoire« un roman historique en forme de « Joumal inédit de Louis-Joseph Papineau44» ». Sur le plan de l'histoire des idées au Québec, le caractère initiateur du mouvement des Patriotes a servi de référence à l'identité nationale. Cet épisode «héroïque », même s'il scande le nom de héros vaincus, revient en quelque sorte à donner une silhouette tangible à l'idée nationale. Aquin regrette simplement que Papineau, authentique figure contestataire, ait été le laissé pour compte des cours d'histoire du Québec au profit de personnages moins dérangeants : Un vieil adage, sans doute d'origine anglaise, dit que le Canadien français est passif et, comme se plaisait à le répéter un de mes professeurs, un peu «mouton». [...] Nous avons glorifié ceux de nos chefs politiques qui ont le plus accepté! On nous a enseigné à admirer LaFontaine, G. E. Cartier, Laurier, Bourassa, mais le moins possible Papineau45 !

23

CI LA CONFEDERATION: L'ECHEC

LE « SCELLE

ROYAL46 » DE

Comparée aux tragiques revers militaires que constituent pour les Québécois la Conquête et la révolte des Patriotes, l'instauration de la Confédération canadienne peut apparaître comme une défaite moins cinglante: moins cinglante certes, mais plus insidieuse, moins visible mais nettement plus profonde. Magnant, porte-parole d'Aquin dans Trou de mémoire,ne se laisse pas abuser par le discours apaisant des Anglophones. Derrière leur volonté affichée de pacification, il perçoit leur mainmise inexorable et la corrosion progressive de l'identité québécoise. Récusant tout esprit de compromis, selon lui compromettant, il ose prendre le problème à sa source, en assimi1.ant l'instauration du système fédéral au commencement d'une histoire improbable. Sur ce thème, Magnant, le prolixe, n'est jamais à cours d'arguments. Sous une forme polémique, son analyse tend à démontrer combien les différentes décisions politiques ont eu pour objet d'anesthésier l'esprit de révolte des Canadiens français: Donc, selon la dialectique du fédéralisme copulateur, il ne saurait y avoir de lucidité que fédérale ou (ce qui revient au même) si le conquis de vient lucide, il faut lui donner une promotion, le tenir dans l'état voisin de l'anesthésie générale ou, à la rigueur, lui proposer de prendre un premier rôle dans la grande comédie musicale qui tient l'affiche depuis 1837 à guichets fermés...47 Le pamphlétaire exagère-t-il trop les faits? Force est de constater qu'après l'échec des Patriotes, les Canadiens français ont effectivement subi plusieurs types de dépossession. En apparence, les décisions prises par le groupe ethnique dominant se prévalent d'une inspiration égalitaire. Dans les faits, elles masquent des aspects moins favorables pour les vaincus. Ainsi, alors que ces derniers auraient pu se satisfaire de l'instauration d'un parlement unique avec une égale représentation des deux communautés, ils doivent simultanément déplorer la perte de toute existence légale de la langue française. Sous la houlette du Duc de Durham, jugeant la présence francophone menaçante, les Anglophones confortent progressivement leur hégémonie. L'Acte d'V nion, réalisé en 1841, conforte cette ligne politique unilatérale. Il représente la première phase du projet d'assimilation du Canada français dans un grand ensemble: Lord Durham soumet son Rapport (1839) qui atteste que la source des problèmes de la colonie réside dans la lamentable inégalité entre les deux races (anglaise et française), et que la seule façon de résoudre le problème est d'assimiler au plus vite, pour leur plus grand bien, les Français aux Anglais48. Toutefois, cette volonté politique 24 n'aboutit pas. L'union atnSl

définie ne fonctionne pas, n'amenant pas plus de stabilité politique entre les deux communautés. Devant cet échec, les gouvernants doivent se résoudre à réformer l'Acte d'Union, pour tenter de rassembler des «éléments si disparates, voire antinomiques49». Après plus de vingt ans de réflexion et de contestation, l'idée d'une confédération apparaît comme la solution la plus pragmatique, pour dissocier des «atomes» agglutinés par la force. Dès 1864, commencent des consultations, en vue de mettre sur pied une organisation plus efficace. Sa nécessité est d'autant plus criante, qu'à cette époque, avec l'apport de l'émigration écossaise et irlandaise, la population du Haut-Canada dépasse pour la première fois celle du Canada-français. En 1867, ces consultations débouchent sur le vote, par le Parlement de Westminster, de L'Acte de l'Amérique du nord britannique, constituant un nouvel Etat. Désormais, le Canada forme une confédération, composée de provinces dotées d'une autonomie certaine, unies à la couronne britannique, représentée sur place par un gouverneur général et gouvernées par un ministre responsable devant le parlement. Observons que la Confédération n'est pas née exclusivement de motifs philanthropiques. Elle répondait principalement à une nécessité économique: le développement du chemin de fer. En effet, il devenait impératif de relier le Canada d'est en ouest et d'avoir le pouvoir financier suffisant pour réaliser un tel projet. Alors que dans l'inconscient des vaincus commence la douloureuse aventure du sentiment de dépossession, les discours des vainqueurs exaltent un humanisme triomphant. La Conquête et ses conséquences politiques doivent être considérées comme providentielles. L'argument, «[qui] sera repris à satiété tout au long du siècle50» par les Britanniques est explicite. Ils ont apporté aux Canadiens la liberté et leur ont permis «d'éviter les horreurs de la France impie et sanguinaire51 ». Dans la réalité, le tableau peut apparaître moins idyllique. Loin de représenter une « société idéale», la Confédération s'est édifiée sur la cohabitation incertaine, de deux groupes ethniques dont les rapports ont toujours été tendus voire conflictuels: Et Dieu sait que la Confédération n'est pas un paradis. Sans toutefois correspondre à l'enfer politique, la Confédération est une sorte de purgatoire constitutionnel ou, si vous voulez, un cercueil en or pour une minorité pauvre52 ! L'écrivain québécois valorise la fonction expressive du langage. Pour' lui il est insignifiant de dire ou de nommer si l'on en reste aux euphémismes. Les critiques de ses contempteurs qui fustigent sa tendance au «politiquement incorrect» ne l'atteignent pas. Il ne saurait atténuer son mode d'expression. Néanmoins, sa démarche demeure méthodique. Dans un premier temps, il déftnit ses cibles. La première visée sera La loi du Parlement britannique, qui d'un point de vue constitutionnel, fait officiellement du Canada une confédération. Dans nombre d'articles, l'écrivain stigmatise le compromis constitutionnel infamant que représente selon lui le fédéralisme canadien. Aquin souhaite démontrer le 25

fonctionnement paradoxal de la Confédération. Philanthropique dans ses intentions explicites, ne s'offre-t-elle pas comme la solution idéale pour les Canadiens français? D'une part, elle est censée maintenir l'idée d'une province où l'identité culturelle est préservée. D'autre part, à l'aube du libéralisme triomphant, elle doit promouvoir la participation du Québec à un réel développement économique. Ces deux arguments expliquent qu'au XXème siècle naissant, dans la pensée de Bourassa par exemple, nous ne trouvions aucune remise en question globale de la Confédération. Le parti pris inverse aurait même le vent en poupe puisque le leader traditionaliste n'éprouvait aucune gêne à définir sa patrie comme une entité, composée « de deux éléments séparés par la langue et la religion, [...] mais unies dans un attachement de confraternité53». Une telle affirmation consacre la prééminence d'un nationalisme canadien, dont est vantée l'originalité, à savoir son caractère définitivement bi-ethnique, bilingue et biculturel. Aquin, violemment hostile à cet humanisme de façade, en dénonce la« sagesse» suicidaire. Pour lui, il ne peut s'agir que d'un compromis aliénant. Le peuple québécois a-t-il le droit de se courber devant cette supposée bienfaitrice, en adoptant la posture de «la prisonnière consentante54» ? Passé maître dans la composition de formules saisissantes, Aquin utilise cette expression pour dénoncer les modes d'organisation économiques et politiques qui s'imposent autoritairement à la société québécoise. Dans son discours « vérité », chaque terme employé s'offre comme un pavé dans la mare du fédéralisme. La Confédération est assimilée à l'opium du peuple québécois. Le message aquinien est dénué de toute ambiguïté. Il n'a d'autre but que d'expliciter le non-dit: « Vous» êtes soumis à un« système» « subtil et diffus» « qui [vous] enveloppe55 » lance Aquin à ses compatriotes. Une nouvelle fois, son propos s'avère pertinent: les Canadiens anglais n'ont-ils pas décrété tacitement que le Canada sera forcément un pays anglophone? Au fmal, la Confédération ne représente-t-elle pas l'abandon de la notion des deux peuples fondateurs, au profit de celle de la majorité et de la minorité? Nous en sommes arrivés à un point du combat entre nous,Canadiens français, et le Canada anglais, où notre lassitude et notre épuisement nous feraient crier « chute ». Nous sommes les plus faibles, économiquement et politiquement, nous serons toujours de plus en plus faibles et une certaine stagnation nous rassure plus que toute reprise d'hostilités. Nous sommes battus d'avance: la Confédération a institutionnalisé cette inégalité et, si nous acceptons ce système, nous nous fatiguerons quand même à défendre nos positions de conquis56. Les Québécois se sont soumis au pouvoir d'Ottawa en acceptant que leur pays soit considéré comme « une province comme les autres57 ». La recherche aquinienne sur les causes profondes du « silence» des 26

Québécois n'est pas sans analogie avec les analyses plus globales de Greimas sur les relations de l'homme et du langage dans Du sens. Essais sémiotiques.A l'instar de l'homme social égaré dans un monde signifiant, le Québécois vit dans un univers préétabli -la Confédération-. Pour l'un, le problème du sens ne se pose pas; pour l'autre, il a fini par ne plus se poser. Définitivement institué, il s'est imposé ipso facto. Le Québécois s'est alors résolu à son statut de vaincu. Il a accepté tacitement sa défaite en contenant tout sentiment de révolte. Le « colonisateur» a confiné le colonisé dans un univers «blanc» où son langage n'a consisté qu'en une simple dénotation d'une réalité admise de fait. Au sein d'une société qui ne remet pas en question l'ordre établi et qui vit en osmose avec lui, « la question de la place de l'homme dans la Création ne se pose pas58», pas plus que celle du colonisé dans le cadre colonial. « Le Québécois errant », comme Perceval devant la lance qui saigne, est resté trop longtemps muet devant le « mystère» de sa condition. La peur, l'ignorance et l'amnésie l'ont rendu incapable de saisir sa propre vérité. Le rapprochement de la thématique du colonisé québécois avec l'oeuvre médiévale n'est pas indifférent. Marie-Lyne Piccione souligne par exemple le parallèle que l'on peut faire entre le personnage aquinien et Perceval: Ainsi ~ui] qui ne peut poser la question qu'on attend de lui, faillit à sa mission en ne délivrant pas le roi pêcheur de son infirmité59. L'incapacité de Perceval à s'interroger sur le mystère entourant le saignement de la lance et la perte de vitalité du Roi pêcheur symbolise l'idée d'une soumission à l'ordre établi : [...] [C]elui-ci ne pose aucune question sur le spectacle de la lance qui saigne. Comme si l'événement était trop impressionnant, trop angoissant et devait automatiquement être refoulé. Ce silence de garçon bien élevé, qui cherche à faire plaisir à sa mère, provoque la continuation de la misère du Royaume6o. En suivant la logique de cette démonstration, on est en droit de considérer qu'à l'instar du modèle médiéval, l'être québécois a cessé d'être « métaphysique» dès lors que son discours s'est mis à renvoyer invariablement à un univers constitué et préétabli. Subissant la Loi de l'autre, il a occulté le sens de son identité en se condamnant au silence: Le Québec, c'est cette poignée de comédiens bègues et amnésiques qui se regardent et s'interrogent du regard et qui semblent hantés par la platitude comme Hamlet par le spectre. Ils ne reconnaissent même pas le lieu dramatique et sont incapables de se rappeler le premier mot de la première ligne du drame visqueux qui, faute de commencer, ne finira jamais.

27

Chacun a son texte sur le bout de la langue, mais quand on met le pied sur scène où déjà se taisent les autres personnages de cette histoire inénarrable, vraiment on ne sait plus quoi dire, ni par quel bout commencer, ni quel mot proférer pour que, d'un seul coup, tous les personnages retrouvent la mémoire en même temps que le fil de l'intrigue... Alors, on hésite, on perd pied, on attend qu'un autre cave rompe le silence! Il suffirait d'un seul blasphème, d'un seul Christ métonymique pour métamorphoser ce morne silence en bruit d' enfer61! Tout est dit : le silence, le cri, le constat d'une apathie, le désir d'une renaissance, l'attente d'un rédempteur. Certes, Magnant est trop caricatural pour incarner cette figure rêvée. Néanmoins, il exalte un profond désir d'émancipation. Il s'engage dans une quête spirituelle censée replacer l'intelligence d'un peuple au centre de son histoire. Pour lui, il est nécessaire que le Québécois passe outre les clichés colportés par le colonisateur qui l'ont conditionné à une fausse image de lui-même. Il doit rechercher une vie authentique que seuls ses combats, ses cris et ses écrits pourront lui révéler. Dans cette perspective, la seule question qui intéresse vraiment l'écrivain québécois, c'est le débat qui l'oppose avec ce qui l'empêche d'être authentique: les compromis, le silence, la tolérance et le pardon. Dans la logique d'une défense de leur identité, les Québécois revendiquent au préalable une reconnaissance «nominale». Leur appellation a évolué en fonction des vicissitudes historiques. Initialement désigné par le mot «CANADIEN », du À'VIIème siècle au milieu du XIXème siècle, le groupe francophone concentré sur le territoire qui correspond à peu près au Québec d'aujourd'hui a connu plusieurs changements de dénomination significatifs chaque fois d'un nouveau statut au sein d'un grand ensemble. Au moment où les Anglophones ont adopté de façon habituelle l'appellation « Canadian », dans la seconde moitié du XIXème siècle, ce groupe minoritaire a dû, pour marquer sa différence, adopter l'appellation «CANADIEN FRANÇAIS ». Cette dénomination marque une spécificité française mais possède le désavantage de renvoyer dos à dos les deux frères ennemis, Canadiens français et Canadiens anglais. Afm d'authentifier leur identité par rapport à leurs racines et non plus par rapport à l'autre, ils ont déftnitivement adopté le nom de «QUÉBÉCOIS ». Avant le milieu du XXème siècle ce terme n'a presque jamais rien désigné d'autre que les habitants de la ville de Québec. Ainsi, avant d'être défini en tant que groupe comme Québécois ou même Français d'Amêrique, ceux-ci sont successivement nommés par les appellations suivantes, «habitants de la Nouvelle-France », « Canadiens» et «Canadiens français ». Ces changements de dénomination ne sont pas sans retentissement sur la conscience collective. Subissant plusieurs influences, se sentant à la croisée de plusieurs destins, les Québécois ne cessent de se

28

demander qui ils sont. En nous intéressant spécifiquement aux trois chapitres essentiels du roman québécois, la Conquête, la révolte des patriotes et l'instauration de la Confédération, nous avons voulu montrer combien l'imaginaire aquinien était habité par des déterminismes collectifs. Symbole et héritier d'une tradition défaitiste, Aquin voudra autant par son engagement que par ses écrits s'inscrire en faux contre le déterminisme de l'échec. Ses analyses lumineuses du cas québécois confirme le constat des historiens selon lequel: [...] il est peu de pays au monde où l'histoire ait été aussi largement sollicitée qu'au Québec pour aider à la prise de conscience d'un destin collectif62.

29

CHAPITRE

II:

LE COLONISE

EXISTENTIEL

Dans les années soixante, des voix s'élèvent pour dénoncer la situation inconfortable du Québec dans la Confédération canadienne. Des intellectuels dénoncent l'aveuglement que peut susciter une situation d'apparence favorable, celle d'un Québec développé, libre et pluraliste, qui semble suivre le mouvement des pays occidentaux. Selon une perspective marxiste, ils considèrent que: Le Québec est juste assez capitaliste pour oublier qu'il est colonisé et juste assez colonisé pour oublier qu'il est victime du capitalisme63. Longtemps refoulée, l'identité collective commence à dévoiler son nom. En dépit de son statut socio-économique enviable pour bien des pays dits « colonisés », un petit groupe de Français d'Amérique en est encore à se demander« s'il sera ou ne sera pas ». Honteux dans leurs habits respectables d'hommes modernes, les Québécois contraignent leurs revendications identitaires. Ils craignent d'être accusés d'un «mal romantique », propre à une société occidentalisée, incomparable en profondeur avec la souffrance réelle des peuples colonisés: Au Québec, les Canadiens français ne connaissent pas ce racisme irrationnel [...] La lutte de libération entreprise par les Noirs américains n'en suscite pas moins un intérêt croissant parmi la population canadienne-française, car les travailleurs du Québec ont conscience de leur condition de nègres, d'exploités, de citoyens de seconde classe64.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.