Impasse du 30 février

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Avec pour seul viatique un prénom ridicule, un permis poids lourds, le parfum suranné de l’Afrique coloniale, un tourne-disque orange, un cahier à marge rouge, une voix de stentor et des mollets de chasseur alpin, Marie-Arsule quitte sa vie dérisoire pour un rallye-raid libératoire sur les routes de France et de Navarre.

Mais qui, d’une horde de danseurs, de deux adorateurs de la Pucelle d’Orléans, d’un vendeur de schnouf, de quatre campagnards jouisseurs, d’un collectionneur de reliques pervers, d’un faussaire hors du commun ou de la nuit qui tombe comme une guillotine sur l’équateur, arrêtera sa course effrénée vers le grand vide ?

D’une virtuosité stylistique inimitable, ce premier roman de Luc Delfosse est tout simplement jouissif.

Ancien rédacteur en chef adjoint du grand quotidien belge Le Soir, Luc Delfosse est aussi l’auteur du féroce Et ta mère !, recueil de nouvelles paru en numérique en 2012 chez ONLIT Editions.


Publié le : lundi 9 février 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782875600561
Nombre de pages : 205
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IMPASSE DU 30 FEVRIER
Luc Delfosse
ONLIT EDITIONS
À Pierre qui, lui aussi, s’est exilé
« C’est un moment de grâce que l’on retrouve aussi bien au collège qu’à la maison de retraite : la soudaine rencontre de deux âmes et de deux corps, une cohésion inattendue qui se transforme parfois en terreur et en détresse, car elle libère trop d’énergies inconnues. » Jim Harrison,Légendes d’automne
CHAPITRE 1
Où l’héroïne est baptisée d’un prénom qui met sens dessus dessous son père, sa vie et la Colonie À peine ses minuscules poumons s’étaient-ils gonflés de l’air fétide des tropiques que les ennuis commencèrent. En ce temps-là, en effet, les nouveau-nés se prénommaient tous Philippe, Anne, Jacques ou Carole. Certains parents solidement hors normes ou bêtement snobs poussaient parfois l’audace jusqu’à oser baptiser le fruit de leurs entrailles Jean-Dominique, Grâce, Charles-Edouard ou Valentine-Aimée. Mais jamais, au grand jamais, Marie-Arsule. La Colonie fut secouée de rires de tripier quand elle apprit ce que l’administrateur territorial adjoint Platevoet, l’une des plus fines langues de pute du pays, appela « le dossier du ridicule corpuscule ». Il faut comprendre : dans ces ambiances accablantes où l’on sue son ennui en regardant vaquer ses larbins à travers la loupe des verres de gin et le brouillard rance des frustrations, la méchanceté s’épanouit plus vite qu’une horde d’asticots dans un étron frais. Cela faisait à présent quarante-sept ans que les cousins, les flics et les épiciers écorchaient cet étonnant prénom. Et on ne parle pas des amateurs de rimes scabreuses que cette rare conclusion en « ule » mettait littéralement en fusion. Les pauvres tronches ! Les rats ! Car au très vaste cœur, aux yeux gris perle et aux oreilles que Marie-Arsule avait un peu pointues, ce nom composite était doux comme un nid de fils multicolores et de mousse, aérien comme un cerf-volant planant dans le ciel du Yunnan, moelleux comme un oreiller farci de plumes d’innombrables cygnes noirs et à la fois tendrement piquant comme une sieste sous une meule. Bref, il lui paraissait la plus belle fragrance d’une vie sans le moindre parfum. Marie-Arsule, en deux mots sans virgule. Marie tout court, hélas, puisqu’il fallait bien affronter le vulgaire et feu son père. C’est donc dans la touffeur belgo-congolaise, autant dire dans les bouillonnements furieux d’un chaudron hors de contrôle sur les feux de l’enfer, que Josette, feu sa pauvre mère, avait bataillé comme une jeune lionne pour imposer à l’Univers ce pétulant Marie-Arsule. Un typhon s’était brutalement abattu sur le clan. Robert, le père, avait stridulé. Hurlant de la sorte comme un vieux castrat qu’on égorgerait lentement, posément, d’une mauvaise lame rouillée, il avait argué du poids grotesque de ce legs parental. — Ce prénom est lourd comme guenon en chaleur, je n’ai pas d’autres mots, Josette ! Ainsi s’égosillait-il encore au neuvième mois de la grossesse. Mais rien n’y avait fait : ce serait Marie-Arsule. Arsule ? Ben tiens, l’héroïne de « Regain », le chef-d’œuvre de Jean Giono, le phare littéraire de l’existence maternelle. Oui comme cette petite Arsule à qui Panturle veut offrir du « paing » et du « ving » comme d’autres une rose ou un bijou. Le paysan mythique qui rouvre la Terre pour l’ensemencer de blé. En
un mot comme en mille – elle l’avait confusément senti à la première lecture il y a si longtemps… – la pure incarnation d’un monde qui renaîtrait à l’endroit. — Ainsi la nommera-ton, un point c’est tout, Robert, c’est vous qui êtes grotesque ! avait scandé Josette quand, ému tout de même jusqu’au trognon, il s’était penché sur le berceau où reposait la nouvelle petite chose si rouge et y était allé d’une dernière tentative en pariant sur l’ébranlement post-partum de sa moitié. Or cette soudaine émotion paternelle, Josette, ça lui en touchait une sans faire bouger l’autre, comme eut dit vous savez qui. Lancée à toute vapeur, on aurait cru le rapide Paris-Brest. Écumante de rage, suffoquée, elle avait ajouté pour les siècles des siècles amen : — Et qui êtes-vous au juste, Robert, pour dire ce qui est BIEN, ce qui est BEAU, ce qui est PORTABLE et ce qui ne l’est PAS ? Vous, un colon minable, un exilé de mes fesses – elle avait dit mes fesses, cette pasionaria qui hélas ne les montrait jamais – un petit homme ridicule ! Vous, un éjaculateur précoce doublé d’un joueur compulsif ! Vous, l’affairiste à trois francs six sous, le béotien puant, le mari d’occasion ! Qui êtes-VOUS à la fin pour REFUSER à VOTRE enfant, votre UNIQUE enfant, de porter un nom doux comme les nuits à la mi-août, beau à la façon d’un épi qui se dore au soleil… Alors, brulé par les regards indigènes et exogènes qui dardaient, l’éjaculateur présumé précoce était très imprudemment monté dans les tours. Il avait cassé un vase ouvragé, tapé du pied, donné de la chicote au boy qui touillait dieu sait quoi de puant à la cuisine, craché sur la photo de ses beaux-parents calamistrés dans leur cadre de cuir rongé par l’équateur. L’accouchée n’avait pas cédé d’un poil. Que pouvait ce microbe à moustache cirée face à l’immense Giono ? Rien n’est-ce pas ! Rien ! Fermant un instant les yeux, une main alanguie sur le bois du berceau à bascule où reposait l’enfant qui déjà faisait mine de ne rien entendre de ce charivari, Josette, le visage perlé, avait récité, à la façon croyait-elle de sa chère Arletty (née Léonie Bathiat, un nom de plouc) son credo gionesque : Nous n’avons pas de futur. Pour tout le monde, le futur parfait c’est la mort. Notre seul bien c’est le présent, la minute même ; celle qui suit n’est déjà plus à nous. Robert avait flanché comme de coutume. Une heure durant, il avait arpenté d’un pas furieux la longue avenue de manguiers aux fûts chaulés du quartier administratif où des boys, armés de longues machettes s’affairaient dans une étrange chorégraphie, à faucher quelques herbes autour des bungalows pastels éparpillés de part et d’autre de la chaussée. Ces maisonnettes pimpantes étaient exactement posées comme des dés chanceux sur le tapis vert d’un casino. Mais qu’était la Colonie sinon un immense tripot à ciel ouvert où quelques nababs pillaient la banque ? Sauf qu’en l’occurrence, le paysage se noyait plutôt dans le roux grave et le rouge sang caillé. Puis, moustaches au vent, il avait fait mine de gagner le club avant d’y renoncer presque aussitôt. Il imaginait l’humiliation goguenarde que lui infligeraient ses pairs à coup sûr au courant et du prénom grotesque du bébé et de la bérézina que lui avait infligés son épouse. Il vacillait d’un coup sur des guiboles si poilues que le soleil n’y posait que par grand vent ses lèvres brûlantes.
Humilié, vaincu, aplati, le papa de Marie-Arsule. Pire : ridiculisé à tout jamais et chacun sait que sous ces latitudes mieux vaudrait mourir sur-le-champ. Des années de cabale dans ce bocal grouillant de cloportes et de suceurs de sang de tous rangs. Il serait bel et bien cloué au même pilori que les mégères alcoolos, les pédophiles compulsifs courant les villages et les bons Pères (de familles nombreuses). Plutôt crever. Hélas, le Ciel qui devait fatalement lui préférer l’autre entubé de Giono, le chantre du lisier et du sillon, l’empereur des nunucheries sous le ciel de Provence, ne le creva point. De son passage à l’état civil, trois jours après la naissance de la petiote, Robert ne conservait que le souvenir amer des employés se bidonnant sous les ventilateurs aux pales molles ou tentant d’abriter leurs tronches rubicondes derrière les portes en fer des armoires gris souris. Un joli début dans la vie ! « Marie-… comment ? Vous voulez bien épeler ? », avait barguigné un secrétaire les yeux en billes de loto. Sa bouche en tunnel semblait avoir égaré au grand air un bout de langue comme parsemée de petits champignons fétides. On entendait les autres, réfugiés dans le bureau voisin qui se tirebouchonnaient à s’en péter les boutons de braguette. Au milieu de ce tohubohu carnavalesque, le rond-de-cuir au bord de l’apoplexie écrivit d’une plume pour ainsi dire gloussante, qu’on lui avait déclaré ce jour la naissance d’un enfant de sexe féminin prénommé Marie-Arsule né à Elonda Bokakata le 30 février. On était le 30 mars ! Et dans le vacarme général et la hâte de Robert à déguerpir de cet asile d’aliénés administratifs rongés par le stupre, la mélancolie et l’alcool, personne ne se rendit compte de la méprise. Marie-Arsule, née le 30 février ! Pour les millénaires suivants et jusqu’à la nuit finale, cette enfant resterait un être unique vivant en quelque sorte dans les limbes spatio-temporels, poussée par des vents cosmiques, soumise à des attractions tout à fait particulières, dérivant d’une voile légère, en quête de bonheur, vers des côtes que nul n’abordait généralement si ce n’est quelques fantômes échappés des grimoires. De retour de cette expédition, comme tous les faibles outragés, Robert s’était drapé à la minute dans ce qu’il appelait sa « dignité » regardant désormais son épouse comme une bouse. Il ne s’était pas fait la malle. Pour aller où, d’ailleurs ? Et perdre à tous les coups la face pour autant qu’il lui en resta encore un peu ? Les autres expatriés n’attendaient que cela pour pimenter l’emmerdeuse succession des jours. Cependant, jusqu’à son dernier souffle, trente ans et un double accident digne des annales policières plus tard, Robert avait appelé en toute occasion sa fille Marie. Marie point. Marie sans tiret. Marie, merde à la fin ! C’est un peu comme si cet homme toujours entre deux chaises avait décrété qu’une locomotive pouvait marcher vite et loin sans charbon ou qu’il n’était point nécessaire d’équiper les avions d’hélices, les portes de charnières ou les nègres de savon et de coups de pied au cul. L’enfant qui regardait encore son père comme l’Être suprême et non comme la
brave serpillère qu’il était, toujours entre deux coups qu’il s’agisse de femmes, de chasse aux gros ou de trafic de caoutchouc, en avait conçu une blessure secrète d’où perlait, sur commande, une goutte de sang couleur descente de croix. Mais jamais elle ne moufta, ne geint ou ne se rebella. Depuis le premier jour, l’enfant avait intuitivement pigé que toute mutinerie provoquerait immanquablement l’explosion définitive du cocon familial ou, à tout le moins, de ce qui en tenait lieu : cet empilement de non-dits, de détestations ravalées et d’échanges vipérins. Quand vint enfin l’âge de lire « Regain » dans une belle édition reliée pleine peau et dorée au petit fer par Kervyn en personne, Josette lui confia l’objet comme s’il s’était agi des bijoux de la Couronne : — Ma fille, je te transmets ce livre, dit-elle, comme si elle lui filait les Tables de la Loi, cinq cents grammes de cocaïne pure ou le Graal. Je suis sûre qu’il te plaira au-delà de tout. Tu y trouveras bien sûr la genèse de ton joli prénom, mais surtout ce qu’est le Véritable Amour. Et, dans la touffeur, c’est comme si l’on entendait voler les deux majuscules. Marie-Arsule prit LE livre après avoir essuyé à toute vitesse ses paumes moites sur le cache-poussière à lignes rouges et anthracite qu’elle enfilait comme un suaire lorsqu’elle secondait sa mère dans les tâches ménagères subsidiaires, deux soirs par semaine, guère plus. Ce bout de tissu vulgaire la dégoûtait, mais rien ne venait entamer la maternelle obsession des tenues adéquates — Marie ta-bli-er ! Pour la millième fois ! Bon Dieu ! Ce « Marie » tout nu, tout froid était bien sûr réservé aux grandes colères ou aux moyennes déceptions, mais aussi au père et aux étrangers. Je veux dire le reste du monde. Marie-Arsule entama « Regain » le soir même et ce fut à proprement parler l’extase dès les premiers mots. Quand le courrier de Banon passe à Vachères, c’est toujours dans les midis. On a beau partir plus tard de Manosque les jours où les pratiques font passer l’heure, quand on arrive à Vachères c’est toujours midi. Réglé comme une horloge. C’est embêtant, au fond, d’être là au même moment tous les jours. Michel, qui conduit la patache, a essayé une fois de s’arrêter à la croisée du Revest-des-Brousses, et de "tailler une bavette" avec la Fanette Chabassut, celle qui tient le caboulot des Deux-Singes, puis de repartir tout plan pinet. Rien n’y fait. Il voulait voir ; eh bien, il a vu ! Sitôt après le détour "d’hôpital", voilà le clocher bleu qui monte au-dessus des bois comme une fleur et, au bout d’un petit moment, voilà sa campane qui sonne l’angélus avec la voix d’une clochasse de bouc. — Eh, c’est encore midi, dit Michel, et puis, penché sur la boîte de la patache : vous entendez, là-dedans ? C’est encore midi ; il n’y a rien à faire. Alors, que voulez-vous, on tire les paniers de dessous la banquette et on mange. Jusqu’au point final, entre bouffées d’allégresse et pulsions meurtrières, quand sous
la lampe à gaz de pétrole, le profil de l’infâme rémouleur Gédémus se confondait avec celui de son père. Juste, c’est vrai, qu’il ne l’avait pas vendue à un Pantrule enamouré. La gamine se garda bien de faire état de son émoi à qui que ce fut. Le surlendemain matin, à la cuisine, elle passa simplement un clin d’œil à sa mère qui comprit l’essentiel dans ce signal complètement incongru et décoda le sémaphore à sa façon : « Passion partagée, mais motus devant le crétin aviné ». Josette en conçut une émotion qu’elle plaça à égalité, dans son panthéon des conflagrations érotiques, avec le regard de braise que lui avait lancé Jérôme Dureux, en la croisant, le 17 février 1939 à la sortie de la grande messe à Liévin et l’interprétation littéralement sismique de « Je t’attendrai » par la fanfare des troupes d’occupation, quinze mois plus tard sur les Boulevards. Je t’attendrai Je t’attendrai S’il le fallait, chérie, ma vie entière Je t’attendrai Je t’attendrai Car jamais plus, sans toi, je n’aimerai. Ah, c’est qu’ils s’en donnaient les géants vert-de-gris sur leurs canassons de contes de fées. Elle chantait sur la musique, comme des dizaines d’autres gamines, fascinée par le splendide joueur de timbales. Les yeux fixés sur l’horizon, comme s’il craignait de se déconcentrer, le jeune dieu frappait les peaux de part et d’autre de la selle de son cheval pommelé dans une chorégraphie de bras proprement hallucinante de grâce et de retenue et le hongre dans des mouvements dansés plus raffinés encore, touchait à peine terre. Le musicien incarnait, aux yeux de l’ado flageolante qui le dévorait du regard, le mâle parfait. Aux petits plis qui ceignaient ses yeux, elle voyait bien qu’en plus, il aimait rire. Jérôme Dureux aussi, lui dont la viande pourrissait à cette heure dans un bois d’Ille-et-Vilaine, victime d’un infarctus venu méchamment l’assassiner en pleine débâcle. Une mort de chien ? Même pas : de dromadaire malade abandonné par les caravaniers le long de la piste. On dira encore que je m’égare. Rien ne serait plus injuste : ce pauvre type, pour peu qu’il ait eu l’intelligence de survivre sous son casque de guingois, aurait pu être le père de Marie-Arsule. Il aurait été bêtement capturé comme les autres et de retour de l’enfer morne du camp, groggy à vie, elle l’aurait épousé, ce flandrin de Dureux, par souvenir d’un regard de braise, par pitié, par patriotisme. Enfin puisqu’il paraît qu’on ne meurt que pour renaître. Et le schleu à tambour ? Aussi, pourquoi pas. Il aurait pu être le père de l’un des ces milliers de malheureux chiards nés de boches conquis à leur tour par la fesse occupée. Alors, elle se serait fait appeler Eva par son père et Marie-Arsule par sa mère… Sauf que le tambourinaire fut fusillé pour acte de désertion dans le courant de l’année 43, ce qui aura au moins évité à l’Arsule un sort épouvantable dès la Libération et pour les siècles des siècles. Croyez-le : enfant de schleu, ce n’est pas enviable.
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