Ingeborg Bachmann

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La poétesse et romancière autrichienne Ingeborg Bachmann (1926-1973) exprime dans toute son oeuvre la quête d'identité d'une femme à la recherche de ses racines et de ses appartenances, obsédée par l'importance du signe, mais consciente du côté conventionnel de tout réseau de références. La confrontation entre une vision animiste et la connaissance objective s'exprime par un dialogue entre les personnages féminins et leurs doubles. De nombreuses pages reprennent des thèmes littéraires ou mythiques traités par F. Kafka, R. Musil ou J. Barbey d'Aurevilly, notamment le meurtre impuni, commis par une personne interposée. I. Bachmann s'interroge enfin sur la langue vivante.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296689176
Nombre de pages : 119
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SOMMAIRE Avant-propos …………………………………………….…… 9 Chapitre I. - Le signe (À la recherche de l’identité) ………………………………… 13 Chapitre II. - La profanation …………………………………. 17 Chapitre III. - La convention (Une inscription dans la tradition animiste ?) ……………….. 21 Chapitre IV. - La convention (II) (La langue) …………………………………………………… 31 Chapitre V. - Le jeu (Les références personnelles et littéraires) (Max Frisch, Jules Barbey d’Aurevilly) ………………………. 49 Chapitre VI. - Le jeu (II) (Les références littéraires et mythiques [suite]) (Robert Musil, Franz Kafka ………………………………….. 57 Chapitre VII. - Les références bibliques et la tentation du désert ………………………………………. 71 Chapitre VIII. - Les références historiques et politiques …….. 75 Chapitre IX. - La santé et l’écriture ………………………….. 81 Chapitre X. - Dualité ………………………………………… 87 Chapitre XI. - L’héritage (Morale et poésie) ………………………………………….… 97 Notes ………………………………………………………... 103 Œuvres de Ingeborg Bachmann traduites en français ………. 117

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Avant-propos
Qu’il me soit donc permis un mot d’adieu tout personnel ! (Jean Améry1)

Il y a une bonne vingtaine d’années, je découvrais le roman Franza d’Ingeborg Bachmann. Les deux amies romaines de la poétesse autrichienne, Inge von Weidenbaum et Christine Koschel, ainsi que Clemens Münster, avaient achevé quelques années auparavant le patient déchiffrage de l’ouvrage dont une mort dramatique avait empêché l’achèvement. En lisant, puis en traduisant Franza, je commençai donc par la fin. Franza est une jeune femme, mariée à un éminent psychiatre de Vienne. Persuadée d’être exploitée par son mari qui ne verrait en elle qu’un simple cas médical, elle tente d’échapper à son emprise et de retrouver son identité. Le chemin de Franza part de ses racines, c’est-à-dire du cimetière d’un petit village de Carinthie, aux confins de trois pays, à la frontière de trois langues, pour se perdre dans les sables du désert de l’Egypte et du Soudan. Et, comme Franza, les mots s’enfoncent dans le sable qui les absorbe ; la phrase ne s’achève pas, elle disparaît après une virgule, et c’est la stupeur du néant. On suit Franza dans l’alternance de ses rêves et de ses mirages, et tout doucement naît l’idée, puis la certitude, que derrière chaque image, chaque phrase et, pour ainsi dire, chaque mot, se cache le signe, que le mot est signe, qu’il fait référence. Une autre lecture se révèle alors, dans laquelle le mot devient pierre pour l’édification d’une philosophie, même si l’édifice devait ne jamais être achevé et qu’il ne restât plus devant les yeux que la poésie d’un paysage de ruines. Le signe est convention. Il ne vaut que pour une communauté plus ou moins restreinte, un peuple, une famille. Mais la quête de ce réseau de signes est l’apanage de chacun, et la construction de Franza est un modèle possible. De la recherche et du respect non seulement de ces signes, mais de la vocation inaliénable des objets, des lieux et des actes de l’être humain, naît une morale. Et si le

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modèle ne résiste pas au temps, il montre la tentative de donner un sens à son existence, ne fût-ce que pour mieux accepter sa mort. Ce n’est pas là un simple schéma mental, une vision idéale de l’existence. En citant, dans un court essai, les Orabuena, rendus célèbres par le médecin de la cour de Navarre, Bachmann évoque la vie d’une famille dont l’inébranlable sûreté se fonde sur l’ordre moral d’une sphère de valeurs qui lui est propre et d’où le fortuit et l’accessoire sont exclus : Rien n’est incident dans la vie de cette famille dans laquelle le jeune David grandit et où il se voit imperceptiblement engagé à agir selon « la loi humaine qui dicte la conduite de notre esprit »2. Dans les pages qui suivent, nous nous référerons essentiellement aux romans Malina et Franza et aux récits des recueils La trentième année et Trois sentiers vers le lac parce que c’est en eux que l’on trouve l’expression la plus précise des obsessions d’Ingeborg Bachmann. Dans ses deux romans, Bachmann décrit la vie affective d’une femme et exprime les questions et les angoisses existentielles de celle-ci, à la recherche d’une cohésion de l’existence, d’un réseau de références, de tout ce qui est signe dans un univers dont elle veut respecter les lois et les tabous et où toute chose a une signification inaliénable. Pour cette femme, le geste est « rituel » et la parole « formule ». D’autres textes ne seront mentionnés que de façon ponctuelle, tels les livrets d’opéra mis en musique par Hans Werner Henze, dont l’importance littéraire est somme toute très secondaire, les pièces radiophoniques ou les nouvelles de jeunesse (Le passeur), ces derniers textes présentant un caractère plus expérimental. Bachmann s’y essaie, avec des thèmes variés, dont certains deviendront constitutifs de l’œuvre, et sous des influences diverses, telle celle, manifeste, de Kafka dans Le commandant, et celle, vraisemblable, de Heinrich Böll dans Le boiteux. Nous nous intéresserons tout particulièrement à Franza, un livre qui aurait sans doute, s’il avait pu être achevé, constitué la clef de voûte de l’œuvre. Il s’agit avant tout ici de quelques réflexions personnelles sur l’œuvre, issues de la rencontre affective d’un lecteur et traducteur avec une femme poète, dans une démarche partant du principe que

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bon nombre de questions trouvent leur réponse ou une réponse possible dans l’œuvre même. C’est d’ailleurs dans cet esprit que Pierre-Emmanuel Dauzat rédige la préface de sa traduction des Lettres à Felician3, laquelle renferme certes la présentation détaillée de la nature de ces écrits de jeunesse, mais constitue également un plaidoyer en faveur d’une lecture disons « directe ». Il n’est pas question ici de revenir sur le thème de l’autobiographie, déjà abondamment traité, mais on peut considérer avec Georges Gusdorf que tout écrit, même de pure fiction, étant issu d’un être humain, éclaire sinon sur la progression biographique, en tout cas sur l’essence de son être : L’écrivain a pour matière première le vécu de sa vie ; toute écriture littéraire, dans son premier mouvement, est une écriture du moi4. Gusdorf rejoint d’ailleurs Marcel Proust lorsque celui-ci écrit dans son essai Contre Sainte-Beuve: Le moi de l’écrivain ne se montre que dans ses livres5, une idée que Ingeborg Bachmann, qui s’intéresse tout particulièrement à cet auteur à qui elle consacrera un essai6, reprend presque littéralement lorsqu’elle déclare à propos de la vraie nature de l’écrivain : Ce qui n’est pas dans ses livres n’existe pas7. Jean Améry terminera, quant à lui, l’hommage funèbre qu’il lui adresse, en reprenant cette idée de voir l’être humain derrière le texte8. Ingeborg Bachmann invite donc le lecteur à s’intéresser à son œuvre plus qu’à sa vie et, implicitement, à bien faire la distinction entre l’auteur et son personnage. Peut-être pensait-elle un peu à cela lorsqu’elle fait dire au héros de La trentième année : Arrière ou je tue ! Gardez vos distances avec moi !9 Il est bien sûr évident qu’elle exprime des obsessions personnelles au travers de ses personnages, et de ses héroïnes en particulier, mais ses livres restent le fait de l’écrivain de métier, et qui en vit. En ce sens, on peut se montrer prudent vis-à-vis de la distinction opérée par Christa Wolf entre Gustave Flaubert et Ingeborg Bachmann : Mais Flaubert (quoi qu’il en dise) n’était pas Madame Bovary […]. Bachmann est cette femme sans nom de « Malina », elle est cette Franza du fragment de roman10.

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