J.-M.G. Le Clézio : Révolutions ou l'appel intérieur des origines

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C'est dans la racine (de l'arbre) que prend vie l'histoire des Marro. Le personnage de Le Clézio est préoccupé par son origine ethnique, une sorte de puissance irrésistible et sécurisante l'attire vers son passé. Le retour aux temps des ancêtres n'est plus alors considéré comme une extrapolation ou une acrobatie dans la chronologie, mais le véritable événement du livre, son sujet exclusif. Le rappel du passé dans Révolutions est une configuration qui évoque le pouvoir vital et revalorisant des "mots racontant" ; il participe de la tentative ultime pour ressaisir une existence qui s'étiole.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782336269696
Nombre de pages : 175
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J.-M. G. LE CLÉZIO

Approches littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet
Sabine van WESEMAEL, Michel Houellebecq. Le plaisir du texte, 2005. M. M'RAIHI, Ismaïl Kadaré ou l'inspiration prométhéenne, 2004. Y. PENG, La Nation chez Alexandre Dumas, 2003. Valéria VANGUELOV, MEMORABILIA, Récit des origines de I 'œuvre de Michel Fardoulis-Lagrange, 2003. Murielle Lucie CLEMENT, Houellebecq, sperme et sang, 2003. Philippe NIOGRET, Figures de l'ironie dans A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, 2003.

Abdelhaq Anoun

J.-M. G. LE CLÉZIO
Révolutions ou l'appel intérieur des origines

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8323-6 EAN: 9782747583237

Introduction

Les vraies réminiscences surgissent à plat, Le Clézio a un besoin pressant de suppléer le sens d'une vie présente par celui d'une vie passée. Il amorce souvent une séquence qu'il situe dans un temps actuel tout en déterminant son sens par le poids d'une existence antérieure. Dans Révolutions1, par exemple, l'auteur combine constamment entre une tranche de vie présente et des parcelles de vie passée. Poussée à l'extrême, cette attitude permet de réaliser un décalage entre deux ou trois étapes d'une ou plusieurs existences: la référence à un état d'existence prioritaire y est de ce fait évitée, diluée par une indétermination intermittente et neutralisante d'une chronologie dramatique en puissance, de telle manière qu'il devient difficile pour le personnage (mais tout aussi bien pour le lecteur) de suivre une linéarité progressive. La narration n'assume pas la totalité d'un acte qui serait en mesure de mobiliser l'attention, toute l'attention, et de mener l'énonciation vers un incident exclusif, immédiat, réfléchi et concentré. Il s'agit le plus souvent d'une narration qui se noie dans la chaîne ininterrompue des transferts et des projections des consciences dans les méandres des vies passées.
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J.M.G. Le Clézio, Révolutions, Gallimard - NRF, Paris, 2003. 7

Les questions de fiction et d'imaginaire se posent, ici, d'abord, en terme d'« orientation temporelle ». Dans Révolutions, ce n'est pas une tension prospective qui constitue le temps de la fiction, c'est plutôt la rétrospection qui détermine, à la naissance, la visée de l'imaginaire et induit la coopération de la mémoire, les deux se synchronisent immédiatement dans un même engrenage traduisant la seule exhortation possible capable de fonder un discours narratif en harmonie avec lui-même. Avec la rétrospection, la forme de l'énoncé et l'acte que réalise son énonciation coïncident implicitement, et même si le temps ~b'S verbes n'est pas nécessairement et littéralement au passé, le contenu renvoie au statut du souvenIr. Sans morphologie propre, la rétrospection peut être formulée au présent tout en proposant l'image d'un passé. Cette volonté d'aller à la rencontre de son passé canalise les effets de sens au point d'occulter la certitude temporelle des verbes; car la dimension du «passé» excède le verbe pour investir le langage narratif dans sa totalité. Le passé devient ce temps de la réminiscence avec ses déclarations d'intention, et le contenu, illusion subjective d'un monde meilleur, suit l'ordre de cet engagement «auto-infirmant» et renvoie aux désirs des personnages de rejoindre leur racine, désirs qui induisent une coopération du lecteur et engage une pression directe sur lui. Combinée à des figures particulières, (<< tante Catherine », entre autre), mais aussi aux modes de discours, la rétrospection par le récit littéraire, ce « rêve de retour »2 tire ses effets de sens de l'inventaire infini et hétérogène de ses modes de composition.

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L'expression est déjà évoquée dans le prologue d'un autre roman de Jemia et lM.G. Le Clézio, Gens des nuages, Gallimard, Folio, Paris, 1997, p. 17. (Ce livre, écrit en collaboration avec sa femme est une sorte de journal de voyage, de retour aux sources, à travers le désert).

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En effet, la rétrospection ne déclare pas l'époque passée en tant que telle, comme un passé clair et net, mais se construit au fur et à mesure sur l'insipidité du présent tout en portant en elle l'ambiguïté du vécu et de l'imaginé. L'hésitation du lecteur à s'accrocher tout de suite à un rapport de cause à effet, ou simplement à une progression chronologique se comprend dès lors que le narrateur interrompt le déroulement linéaire de la narration pour introduire la perspective d'un passé encore indéfini. En fait, grâce à ce type de rétrospection, le narrateur traduit l'unique rêve du personnage, celui qui enjambe l'espace du présent pour s'adosser au passé. Et c'est ce qui donne cette impression d'ambivalence au début de Révolutions. Les aspects divers de cette rétrospection sont pressentis par le lecteur à travers une forme verbale qui élude en surface les relations d'ordre par une rupture énonciative temporelle. De ce fait, l'absence d'un repérage temporel ou spatial (ou devrait-on dire d'un lieu et d'un temps reconnaissables) au début de certains chapitres, présente les actions comme livrées à elles mêmes dans un univers en survenance pure3. C'est alors dans cet environnement dévidé de sa dimension spatio-temporel (un univers contre nature), qu'un certain Jean4 (un prénom qui correspond à un être anonyme), dans le premier chapitre de Révolutions, évolue. Cependant, si l'absence d'un repérage par rapport à ce qui aurait pu être une action principale, laisse le lecteur dans une sorte de doute à la fois spatial et temporel, en revanche la vraisemblance des personnages -et les personnages de Le Clézio sont constamment aspirés
L'expression est de G. Moignet, «Le passé de niveau A» in Systématique de la langue française, Klincksieck, Paris, 1981, p. 76. 4 Il Y a au moins deux personnages principaux qui portent le nom de « Jean », Jean Marra et Jean Eudes (Jean c'est aussi le prénom de 1' auteur). Ces personnages mènent des existences différentes, dans des régions du monde différentes, vivant dans des époques différentes. 3

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par le passé- tient tout entière dans cette «virtualisation empathique » de leur conscience, une conscience du temps passé, à laquelle s'associe un ailleurs paradisiaque, (une sorte d'euphorie spatio-temporelle [sic]) finalement qui se résume à la présupposition de leur propre tempérament, de leur propre identité. On pourrait penser que cette manière de percer constamment le «temps présent» est en fait une réflexivité temporelle extrême, qui sape à la base ce qui aurait pu être un acte (dramatique ou cognitif) accompli dans un espace déterminé. Or, dans cette façon d'explorer le passé, on s'aperçoit que l'allusion à certains espaces devient, à son tour, une sorte de prolongement d'un temps ressassé. La narration se sert de l'évocation du lieu comme un support, en apparence, différent, mais, qui est, en réalité, identique, parce qu'il se mobilise pour des effets convergents. Supports dont on se sert comme substance interférente dans une stratégie plus nettement temporelle, les indications spatiales participent à la représentation de ce passé tant sollicité et jettent à leur tour un éclairage sur la propension répétitive du souvenir. En privilégiant le passé, l'évocation temporelle bascule dans une dimension spatiale qui devient sa mesure d'accompagnement « omnitemporelle ». Autrement dit, le lieu est un autre point d'ancrage qui sert de rappel en matière de localisation chronologique et s'intègre sans trop de mal dans un large spectre de représentation du passé. Rozilis est un nom qui connote le passé.
C'est ce jour-là que Jean a compris qu'il n'appartiendrait jamais à cet endroit, quoi qu'il fasse, ses racines seraient ailleurs. C'est ainsi qu'il avait choisi Rozilis.
(Révolutions, p. 46)

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L'émergence du passé par le travail d'une sorte de mémoire génétique d'abord, par un excès d'actualisation spatio-temporelle réflexive ensuite, occupe de plus en plus de place dans le roman, et le lecteur a l'impression que c'est dans son sillage que prennent forme d'autres composantes du récit. Les impressions d'autrefois, le retour à l'enfances, le voyage vers l'événement du passé, la description d'Ebène, l'impact sonore du vocable « Rozilis », tout finit par constituer une sorte de ramification complexe dans le corps du discours narratif, dans celui du paragraphe, voire de la phrase, un discours oblique qui redéfinit les coordonnées du réel et relativise donc toutes les séquences qui s'y associent, quelle que soit la nature de cette association, interne ou externe, ou sa spécificité culturelle, cognitive ou thématique. C'est vrai que l'on pourra parler, ICI, de rétrospection interne, puisque le personnage est immédiatement interpellé par les événements, les impressions, les lieux et les sons qui rappellent, de manière imminente, un passé individuel et familial. Les motifs de l'univers du passé sont dès lors remodelés dans l'ordre nostalgique du souvenir. Manifestée par sa référence personnelle et temporelle, la description du «paradis d'Ebène» se donne à lire sous la forme d'une implication du sujet dans son discours, et le sens des choses trouve alors toute sa dynamique subjective dans ce travail de rétrospection permanent. Le langage ne peut rappeler, et donc raconter (et donc inventer) le passé que sous la forme d'un récit. C'est pour rappeler (et se rappeler) le passé que le récit induit tout son sens, reste à savoir si l'organisation du monde que
5 «Il m'a toujours semblé, comme l'a dit Flannery O'Connor, qu'un romancier doit être porté à écrire sur les premières années de sa vie, où le principal lui a été donné », voir la 4eme de couverture, J.M.G. Le Clézio, Révolutions, Ibid. Il

le souvenir projette, organisation sous-tendue par les contraintes de la subjectivité, par une présélection personnalisée liée aux motivations des personnages, si ce mode de représentation subjectif des contenus correspond bien à l'idée que l'on se fait du récit. Apparemment, oui! Le récit peut intégrer sans trop de mal toutes les formes pragmatiques de la parole, toutes les fluctuations exacerbées des sentiments, tout mouvement de pensée aussi. Seulement ce qui se passe ici, cette projection des personnages dans le passé couvre tout l'espace où s'élaborent les énoncés du discours narratif. La faculté de la rétrospection se répand sur la totalité du langage et devient son mode d'emploi, la combinatoire au premier degré qui permet à l'autofiction de générer ses diverses composantes. Or le lecteur de Révolutions a besoin d'un repérage pour être orienté dans sa lecture, surtout au début. Non seulement un repérage externe avec des indications temporelles et une chronologie6, mais un repérage interne, produit de l'organisation empathique et intelligible du monde. Le lecteur est à la merci du personnage qui, luimême semble décalé par rapport à un environnement incertain. L'image de l'espace, support indispensable de l'information, reste floue et constitue le point de départ de la visée orientée sur l'identification du sujet pensant. La description du lieu est en rapport intime avec l'identification de l'être et, au stade le plus avancé, le passage de l'une à l'autre projette la perception synthétique du personnage et du milieu où il évolue7. La pensée d'un ailleurs historique se retrouve inscrite en filigrane, empêchant les mots de s'enchaîner pour produire
Ce que l'auteur fait par exemple au début de l'un des chapitres de Révolutions à la page 59, avec ce titre précis: Juillet 1792. D'autres chapitres, en revanche, ne comportent pas de titres et plongent le lecteur dans une incertitude totale. 7 Voir notre chapitre «Des êtres et des lieux », pp. 143-155
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l'image d'un monde reconnaissable, et ce n'est que lentement qu'émerge de l'univers amalgamé du souvenir et de la réalité du présent, la forme familière d'une ville du
XXème siècle.

C'est à ce niveau là qu'intervient l'activité de la mémoire affective comme un jeu de transition et de médiatisation entre le présent et le passé, entre l'espace et le temps. Les relations d'ordre et de cause à effet sont dès lors éludées, et c'est une relation de dépendance arbitraire et subjective entre les choses du passé et la réalité présente et intime des personnages que le récit a pour principale fonction d'établir et qui se fait le signe de leur authenticité.
Catherine savait des choses que personne d'autre ne pouvait dire. Des choses anciennes, qui s'enracinaient dans le cœur de Jean. C'était cela, le secret. Des choses qui lui expliquaient pourquoi il était celui qu'il était, Jean Marro, différent des autres garçons de son âge, mal à l'aise, malheureux, maladroit.
(Révolutions, p. 53)

Les rétrospections internes chez Le Clézio s'inscrivent dans un registre d'émotions subjectives se répartissant sur les étapes d'une vie, et, le roman autofictionnel ne peut progresser qu'en mesurant les décalages et les transitions qui en découlent. Les actions en alternance sont cependant soumises à une énonciation oblique qui se concrétise par la vertu du reflet, la transition entre présent et passé, qui expriment, l'un comme l'autre, la médiatisation subjective de l'événement, d'un espace, d'une origine, d'un temps dont l'évocation nostalgique est clairement, explicitement assumée, revendiquée; leur répartition accompagne tout naturellement les différentes étapes de la vie du personnage.

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Récit ou appel du passé

Révolutions édifie un monde révolu où s'immobilise l'action, mais y a-t-il seulement une action? Où est l'intrigue? Où est le récit dans tout cela? Des questions que le lecteur est en droit de poser devant un livre où l'action n'est pas menée d'une manière classique, mais semble s'introduire entre les chapitres. Le narrateur ne nous laisse voir que ce qui est nécessaire à la compréhension d'un événement, en apparence isolé, qui constitue le cœur d'un chapitre. L'action est le résultat d'un travail de juxtaposition et non l'illusion simplifiée et linéaire d'un événement en puissance. Au-delà de cette action, c'est le retour à l'origine qui va servir de soubassement au texte, en réunissant dans un schéma de juxtaposition, des événements et des épisodes. L'action, ce n'est guère qu'un saut nécessaire pour aller au passé, et l'intrigue, une série d'épisodes qui ne prennent tout leur sens que si nous les interprétons à la lumière d'une cause commune. D'un chapitre à l'autre, c'est un effet de zapping qui affine le mode d'organisation, en y projetant une série de microcosmes, en apparence, aléatoires. Tout commence dans un immeuble, un vieux bâtiment, La Kataviva, où niche la « tante Catherine », une vieille femme aveugle et solitaire. C'est là que (et c'est le 15

cadre de l'histoire), s'agissant de la parole comme un acte vital, Jean vient écouter l'histoire pour lui fascinante des origines; et c'est grâce à ce j eu de narratrice interposée que le récit essaie de s'ériger en illusions par des allersretours nourris entre la résurgence du passé et la vie actuelle. L'évocation de La Kataviva se fait dans le sens d'une ascension euphorique qui outrepasse la situation réelle d'un lieu et d'un temps définis. Dès que Jean arrive dans l'appartement de sa tante narratrice, la fenêtre du rêve s'élargit et l'univers réel vole en éclat. Comme par magie, les deux personnages sont projetés dans une autre dimension, celle du passé, de l'origine familiale, de l'origine tout court !
C'était bien d'écouter cette histoire, ici, dans l'appartement de La Kataviva, tout en haut de l'immeuble, comme hors du temps.
(Révolutions, p. 254)

Tout de suite, le récit du passé apparaît comme le sujet du livre et son orientation, sa fonction structurante. Le retour au passé se donne à lire comme une marque de suivi, une attitude plutôt qu'un montage. Or, revenir sur un déjà vécu, c'est à la fois l'expliciter et en dégager les caractéristiques spécifiques; c'est aussi réactualiser une période et un lieu pour en faire une base utile pour l'articulation des contenus du présent. Les atmosphères du passé fascinent, elles constituent un point de fuite vers lequel s'acheminent toutes les actions. De manière générale, on peut considérer que l'appel du passé est une forme de motivation universelle pour le récit, elle est, de façon particulière, la voix qui parle le plus uniment chez Le Clézio, une voix intérieure

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intime -ou celle d'un interlocuteur8 sympathique- qui rappelle que les mots, lorsqu'ils ont le passé pour référent sont un bien commun auquel le personnage et le narrateur (et pourquoi pas aussi l'écrivain et son lecteur) doivent bien puiser.
«Parle-moi. S'i! te plait, tante, parle moi d'Ebène, de Rozilis, je veux tout savoir, parle-moi. »
(Révolutions, p. 111)

Cette prière est un acte de parole dramatique qui invite à une tension narrative rétrospective et libère le récit de la contingence du présent; elle constitue un marqueur privilégié d'une dérive temporelle qui peut plonger le récit, à tout moment, dans l'imaginaire du passé.
« Parle-moi de Rozilis, tante. » Elle hésite un peu, puis elle parle d'une chose qu'elle n'a encore jamais dite, du bateau qui s'appelait la Rozilis ... (Révolutions, p. 114)

«Raconte-moi encore l'histoire des hommes des bois, tante, tu t'en souviens? »
(Révolutions, p. 169)

L'appel du passé est sollicité par l'un des deux protagonistes. «Parle-moi du passé! » Et le plaisir du passé se savoure alors lorsqu'on le raconte, mais aussi et surtout lorsqu'on le raconte à quelqu'un, et lorsque ce quelqu'un écoute. La fonction de la narration se confond, ici, avec une demande pressante d'histoire! «Raconte8 Le cas de la «tante Catherine », un personnage égard une illustration très éloquente. aveugle, est à cet

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