JULES SUPERVIELLE OU LA CONNAISSANCE POÉTIQUE

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Peut-on parler d'une connaissance poétique ? Et, si c'est le cas, quelle est sa spécificité face aux sciences et aux autres savoirs ? A ces questions se prête tout particulièrement l'œuvre poétique de Jules Supervielle, en ce qu'infatigablement elle se propose, " à travers le monde intérieur, d'aller à la connaissance poétique du monde qui nous entoure. Supervielle poète de la transparence ? Sous ses dehors limpides, le miroir du poème ne constitue-t-il pas une fenêtre ouverte sur l'inconnaissable ?
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296160651
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JULES SUPERVIET.T.!J
OU LA CONNAISSANCE POETIQUE
SOUS LE « SOLEIL D'OUBLI»

TOME II : UNE AUTRE

CONNAISSANCE

Collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet et Paule Plouvier

Dernières parutions

FRIES Philippe, La théorie fictive de Maurice Blanchot, 1999. ROUX Baptiste, Figures de l'Occupation dans l'œuvre de Patrick Modiano, 1999. BOURDETTE DONON Marcel. Les enfants des brasiers ou les cris de la poésie tchadienne, 2000. ARNAUD Philippe, Pour une érotique gionienne, 2000. ROHOU Jean, Avez-vous lu Racine? Mise au point polémique, 2000. PLOUVIER Paule (textes réunis par), René Char - 10 ans après, 2000. MAIRES SE Anne, Figures de Valéry, 2000. VILLERS Sandrine, La société américaine dans le théâtre de Tennessee Williams,2000. ZEENDER Marie-Noëlle, Le triptyque de Dorian Gray, 2000. MODLER Karl W., Soleil et mesure dans l'œuvre d'Albert Camus, 2000.. MOUNIC Anne, Poésie et mythe. Réenchantement et deuil du monde et de soi, 2000. BORGOMANO Madeleine, Des hommes ou des bêtes, 2000. EL ALAMI Abdellatif, Métalangage et philologie extatique, 2000. JULIEN Hélène M., Le roman de Karin et Paul, 2000. CURATOLO Bruno, Paul Gadenne (1907-1956), l'écriture et les signes, 2000. LE SCOEZEC MASSON Annick, Ramon dei Valle-Inclan et la sensibilité «fin de siècle », 2000. GOLDZINK Jean, Comique et comédie au siècle des Lumières, 2000. BESSON Françoise, Le paysage pyrénéen dans la littérature de voyage et l'iconographie britannique du dix-neuvième siècle, 2000. VAILLANCOURT Pierre-Louis, Réjean Ducharme. De la pie-grièche à l'oiseau-moqueur, 2000.

Sabine DEWULF

JULES SUPER VIET4 TA l! OU LA CONNAISSANCE POETIQUE
SOUS LE «SOLEIL D'OUBLI»

TOME II : UNE AUTRE CONNAISSANCE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y t K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2~7475-0188-4

INTRODUCTION L'INEFFABLE FAMILIER

Faire en sorte que l'indfable nous devienne familier tout en gardant ses racines fabuleuses. 1

Connaître l'ineffable: tel se donne le progranune du poète. Aussi vaste que périlleux: la connaissance poétique s'exerce comme elle peut sur le fil du paradoxe. On ne capture pas l'ineffable dans les rets du savoir; on tâche seulement de l'apprivoiser. Bien loin de signer l'arrêt de mort de toute connaissance, cette forme de renoncementau savoir 2 donne son impulsion à la démarche

cognitive de Supervielle; elle est en effet la condition primordiale d'une réorientatione sa quête poétique: dans le désert qui l'entoure, d on a vu le poète s'adonner à une enquête contradictoire, tiraillée entre le désir et le refus d'un savoir impatient de maîtriser son objet. Investigation finalement aporétique; car, on s'en souvient, l'appréhension scrupuleuse, par le poète, d'entités telles que la mort, l'univers, autrui ou le moi se faisait à tâtons, dans la semi-obscurité
l Naissances, p. 561. 2 Nous renvoyons au tome

I de cet ouvrage,

qui porte

ce titre.

d'un petit jour encore étouffé de nuit. Sans résultat tangible. Par un étrange renversement:, les facultés sensorielles et mentales du sujet désireux de clarté ont abandonné toute prétention à lui livrer les divers objets de la connaissance. Malgré les apparences, nous voici bien loin d'une défaite: l'aporie s'est aussi présentée comme une
chance, une «impasse qui délivre» 1 Supervielle des pièges de la signification, en même temps qu'elle est parvenue à alléger quelque peu son anxiété, moteur de l'écriture. Les facultés cognitives du poète ont choisi de se consacrer, désormais, à éclairer les seules résistances auxquelles il se heurte dans sa quête de vérité. Afin que celle-ci demeure intacte, en son irréductibleprofusion; et que toujours subsiste le voilede la poésie: un voile actif, dont la fonction consiste à la fois à dissimuler et à révéler. C'est ainsi qu'une autre ronnaissancepeut se faire jour dans son nécessaire paradoxe: l'écriture poétique de Supervielle se découvre intrinsèquement ambiguë; si elle donne à connaître, c'est par une profonde subversion de la connaissance traditionnelle. Car l'objet qu'elle propose au poète s'abandonne dans le mouvement même où il se dérobe à la main qui s'est tendue vers lui. Une telle connaissance implique une modification radicale du concept de la représentation qui appauvrit, réduit:, trahit ce dont elle veut donner l'image. Le motif du miroir, qu'en un poème Supervielle qualifie d'« enchanté» 2, désigne d'une manière presque obsédante cette transformation, dans la mesure où il renonce à sa finalité habituelle: la production d'une copie de la réalité. Les miroirs de Supervielle ont ceci de très particuJier qu'ils refusent de renvoyer à qui s'y contemple une réplique fidèle de lui-même; ils demeurent, le plus souvent, obstinément muets. Peu importe, au demeurant:, que le contexte dans lequel ils se situent soit heureux ou douloureux: s'ils consentent parfois notamment dans l'instant radieux des « Matins du monde» 3 - à

délivrer quelque reflet, celui-ci se détache inexorablement de qui veut apercevoir sa propre image, et, délivré de la sorte de son référent, il
1 L'Escalier, « Les Deux soleils », p. 588. 2 Le Forfat innocent, « Elle pense. .. », p. 294. 3 Gravitations, p. 171.

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acquiert une singulière autonomie. Que les miroirs se taisent, « d'un silence qui dure» 1, ou qu'ils conservent telle une empreinte indélébile un reflet oublié - celui, par exemple, que les étoiles abandonnèrent un jour « dans les eaux parlantes» 2,c'est la fonction mimétique du poème qui chaque fois est remise en question. Quel concept peut bien se substituer à celui de la représentation? Celui de la tranifiguration. miroir textuel n'est lieu Le de révélation qu'à cette condition nécessaire; la clarté de sa surface est une apparence dont il convient de se méfier:
Ainsi
surface

le poèu peut

aspirer à la cohérence, ci la plausibilité

sera limpide alors que le "!Jstère se réfugiera dans les profondeurs.

de tout k poème dont la 3

Les eaux du poème sont plus tourmentées qu'on ne le croit souvent. Et ce qui émerge d'elles échappe à toutes les catégories du langage institué; fulgure seulement ce dont on ne peut rien dire, un « secret au bord des lèvres» 4, un « ineffable» devenu « familier », un non-dit que l'on cerne néanmoins d'un contour langagier, afm de mieux s'en approcher. Aussi l'écriture est-elle un geste de métamorphose: elle transforme le rapport que le sujet écrivant entretient à l'ordinaire avec la réalité commune et le langage convenu car elle espère de .la sorte apprivoiser le silence et l'obscur.

Cette connaissance différente, paradoxale, marquée par la perte de toute signification univoque et par la métamorphose, loin d'être seulement négatrice, apparaît, en dernière analyse, réparatrice. Rien de

plus constructif que l'œuvre de Supervielle. Si le poète bouscule d'une manière discrète mais efficace - les lois du langage et de la logique conceptuels, c'est pour mieux façonner un nouvel univers. De même que « la nuit ravaude / Les déchirures du jour» 5, ces
1 Ù Forçat innocent, « Le Miroir », p. 280. 2 Gravitati4ns, « Le Matin du monde )), p. 172. 3 Naissances, p. 562. 41939.1945, « Hermétisme 5 Gravitations, « Les Germes », p. 462. )), p. 185.

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textes poétiques si proches de l'ombre et du silence accomplissent le paradoxe dont ils sont porteurs en tissant dans l'univers la toile d'une parole salvatrice. Cela n'exclut pas l'expression de l'angoisse - celle-ci ne disparaissant jamais totalement de poèmes dont elle demeure le moteur essentiel. Mais, à défaut d'être abolie, la douleur se voit exorcisée dans la trame du texte. La nuit et le jour sont désormais indissolublement unies. Et le dire reçoit sa lumière de l'obscur indicible. C'est à la faveur de ce clair-obscur que peut éclore un nouvel attribut de la parole poétique dans sa démarche cognitive: le pouvoir de « pansympathie ». Apparu très tôt (dans Les Poèmes de l'humour triste), ce concept signe là sa seule apparition dans l'œuvre poétique de Supervielle. Toutefois, le caractère unique de cet emploi n'en diminue pas l'importance. Ce substantif possède des résonances occultistes. Il réveille des connotations relatives à une conception magique et irrationnelle des rapports entre les éléments du monde: au même titre que les correspondances baudelairiennes héritées de Swedenborg, la pansympathie consiste en un réseau de relations préexistantes qui installent au sein de l'univers W1eharmonie cachée, que les approches scientifiques ne sauraient déceler. Nous n'accorderons pas une attention excessive à l'origine occultiste du nom de la pansympathie, pour la raison qu'à cette sorte de doctrine le poète était loin d'adhérer. Les traces d'une connaissance occultiste sont d'ailleurs beaucoup moins nettes dans l'œuvre poétique que dans les romans et les contes de Supervielle: dans Le Jeune homme du dimancheet des autresjours, l'un des personnages, Dolorès, s'adonne à l'étude des sciences occultes - dans un récit où il est question de métempsycose. Dans le conte intitulé Vacances, extrait des Premiers pas de l'univers,le personnage du père se livre à une séance de spiritisme. Signalons seulement que le recours (implicite dans l'œuvre proprement poétique de Supervielle) à une telle conception permettait au poète de se détourner d'un savoir fondé sur des principes rationnels et de faire appel à une science pervertie, une

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théologie subversive eu égard aux dogmes institués. A ce titre, la pansympathie pouvait constituer à ses yeux l'emblème d'une connaissance différente. D'autre part, cette référence mérite d'être convoquée dans la mesure où la pensée occultiste, théorie fictive en l'occurrence, n'a rien ici d'une doctrine puisqu'eUe n'est que le fruit d'un phantasme de poète. Elle a donc partie liée avec l'activité des forces obscures qui sont en lui. Au-delà de cette référence qui relève davantage de la culture et de l'imaginaire que de la croyance proprement dite, la pansympathie doit être examinée du point de vue du geste d'écrire. L'écriture, en effet, a selon le poète pour ultime fonction de créer des liens. Ce n'est pas un hasard si Supervielle concevait la poésie comme « une religion de remplacement» 1 ; s'il était désireux d'inlassablement relier les mots, les choses et les êtres vivants, d'abolir les murailles qui les séparent dans notre réalité commune, comme si existait entre eux, de toute éternité, une communion qu'il suffisait de révéler. Même si le nom de la pansympathie n'apparaît qu'en un seul poème de Supervielle, une lecture attentive de son œuvre permet d'en découvrir les multiples ramifications témoignant de sa fécondité: le champ lexical de la sympathie (qui revêt volontiers la forme de la fraternité) est abondant, en effet. Mentionnons simplement, à titre d'exemples,

ces quelques expressions: « Mes frères qui viendrez... » 2 ; «Je me mêle à votre ombre...» 3; « Et j'étais un objet méditant parmi
d'autres. » 4 Mais lisons plutôt les deux vers où apparaît le substantif qui nous intéresse: « Tu mourus de pansympathie, / Une maligne maladie. » 5 Ils inaugurent un texte que le poète se dédie à lui-même
(<<à

moi-même quand je serai posthume ») et sont également

conclusifs car ils sont répétés à la f111du poème. Ils font de la pansympathie une maladie congénitale, inhérente à la condition du

1 Extrait

d'une

conférence

du poète

en langue

espagnole,

cité par Tatiana

Greene,

dans Jules SupervùIJe, Droz et Minard, 2 Les Amis inçonnus, p. 311. 3 1939-1945,« Pins », p. 434. 4 Les Amis inronnus,« Et les objets... 5 Les Poèmes de l'humour tri.rte, p. 75.

1958, p. 57.

.., p. 329.

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poète qu'est Supervielle - maladie mortelle, précise même celui-ci. Il semble bien, lorsqu'on lit attentivement nombre de ses textes, que le poète désire très souvent mourir à lui-même, à la banalité de son paysage ordinaire, pour adopter face à l'existence un point de vue posthwne ; lequel lui offre la distance nécessaire à l'élaboration d'une vision neuve du monde. Vision qui apparaît donc moins funèbre que liée à la naissance, à l'émergence des choses, jusqu'à témoigner d'une cohérence inédite de l'univers: cette mort féconde trouve en la pansympathie une forme d'apothéose. Il incombe à l'écriture de travailler à cette nouvelle forme de religion, purement verbale, et d'accomplir de la sorte la transformation qu'elle avait amorcée. Après s'être séparé d'une réalité construite par un langage encombré de ses catégories générales, le poète revient à ce qu'il n'a jamais cessé de souhaiter rejoindre et faire se rejoindre: le monde et la multitude de ses éléments, l'alter ego qui sommeille en lui-même, ou encore ses lecteurs. A ce vaste univers il revient, non pour le posséder, mais pour y semer une forme de fraternité langagière: polissant, ajustant sa parole, il en assouplit les principes, ouvre les catégories comme coquilles désuètes, réconcilie les antonymes. La loi binaire, chère à notre pensée occidentale, semble révoql,lée. Afm que le silence et la parole, la nuit et le jour, l'ineffable et le familier ne soient plus que les deux faces d'une unique médaille.

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PREMIERE

PARTIE

«LE SECRET AU BORD DES LEVRES» OU LA CONNAISSANCE PARADOXALE

[..J les étoiles oublièrent ùurs reflets dans les eaux parlantes. (Gravitations)

CHAPITRE

I

REVERIE METAPHYSIQUE

Cette autre connaissance à laquelle se consacre le poète nous semble relever de la mitapJ?ysique.Encore faut-il s'entendre sur ce terme: n'est ici en jeu aucune métaphysique traditionnelle, celle-là même qui participe du savoir et s'inscrit dans la trame du langage informatif. C'est pourquoi nous lui attribuerons la forme de la rêvent. Ce mot n'a pas chez Supervielle la légèreté qu'on lui prête à l'ordinaire. Il ne désigne pas une activité de la conscienceclaire. Il tendrait plutôt à se rapprocher de son sens le plus ancien, qui l'apparente au rêve et au délire. Délire surveillé, cela s'entend: « Je

n'aime pas le rêve qui va à la dérive G'allais dire à la dérêve) » 1,
s'empressait de nous dire le poète au tout début de son «art poétique », comme pour nous mettre en garde. Mais loin de lui l'idée, on le sait, de nier qu'il y ait « une part de délire dans toute création poétique» 2. Au cœur de cette métaphysique, une ambivalence, donc. Celle que le poète traduit en termes de clair-obscur: s'il a besoin d'une
1 Naissances,
2

p. 559. Ibid, p. 560-561.

« lucidité », c'est qu'il est « naturellement obscur» - de cette obscurité qui enveloppe tout objet dont il souhaite se saisir. A ses yeux, la connaissance poétique n'est pas de celles qui dissipent le mystère où baignent les êtres, bien au contraire. Cette vieille idée selon laquelle l'écriture poétique s'apparenterait à un dévoilement, au même titre que la philosophie et la science, doit être renversée: la lumière qu'elle diffuse (<< Suffit d'une bougie / Pour éclairer le monde» 1)n'est utile qu'à mettre en relief les ombres que veut ignorer notre regard, pris dans la fallacieuse transparence de notre réalité commune: « Le poète fait de la solitude et du mystère même avec les visages les plus aimés, les plus quotidiens. » 2

Pourquoi s'intéresser à des ombres? C'est qu'elles rayonnent secrètement si l'on consent à s'en préoccuper et à les apprivoiser, comme la pierre au cœur de laquelle « mille lumières» 3 se dissimulent « Sous un opaque maintien ». Rayonnement caché que recèle, pour Supervielle, tout objet envisagé dans sa particulan'té. Connaissance du particulier; telle, en effet, se donne la philosophie de Supervielle: « Il y a fusion en moi entre la vision
Aragon désigne sous le nom du « concret» 5 : « La notion, ou connaissance du concret, est donc l'objet de la métaphysique.» Qu'est-ce ce que le concret? C'est, pour le poète surréaliste, tout ce qui ne s'est pas laissé prendre dans les pièges du langage qui nous restitue cette « absence apparente de contradiction» qu'est la réalité, cette instance chosifiée, répertoriée, coulée dans le moule de la logique rationnelle, du « jugement abstrait ». Le concret réside dans un « au-delà» de cette réalité, en un lieu où l'objet de la connaissance s'éclaire d'une lumière insolite. C'est aussi ce qu'il appelle « l'indescriptible». Aragon ajoute: « Il n'y a de connaissance que du

physiqueet métaphysique.» 4 Peut-être rejoint-on là ce que Louis

t Gravitations, p. 193. 2 Le Cops tragiqlle, p. 654. 3 Le F01"fat innocent, « Pierre, 4 Lire Snpervielk, confidence José Corti, p. 67. 5 Le Paysan de Paris, Gallimard,

pierre... », p. 237. faite à Mme G. M. Rogers 1953, p. 237-249.

et citée par Robert

Vivier,

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particuJier. / TI n'y a de poésie que du concret. (...] Toute métaphysique est à la première personne du singulier. Toute poésie aussi. » Certes, Supervielle n'entend nullement céder au « stupéfiant image» 1 ni à l'insolite pour l'insolite. Cependant, son refus de l'abstraction, son besoin de « confondre en quelque sorte le monde extérieur et l'intérieur» 2 et son sens de 1'« émerveillement» qui lui vient d'une aptitude à s'« étonner de tout» sont autant d'attitudes qui le rattachent à la poésie moderne, qu'elle soit ou non surréaliste. Cette connaissance métaphysique ne saurait se situer dans un aiUeurs (un ciel platonicien ou chrétien). Elle ne se fonde pas sur de grandes idées, ni sur un système. Elle s'installe au contraire ici-bas, au cœur de l'univers, dans une incontestable immanence. Mais d'une manière qui enveloppe son objet d'une indédsion fondamentale:« Je rêve toujours un peu ce que je vois [...)» 3,écrit le poète. La pensée poétique (si pensée il y a), dans la mesure où elle s'adresse à des objets singuliers, voit le jour dans cette demisuspension de la conscience claire, signe d'un effacement du sujet dans son face-à-face avec l'objet. La conscience tient à ce que le lien qu'elle entretient avec son objet demeure lâche car elle dédaigne les déterminations. Elle cherche à révéler une présence qui soit aussi une absenceconsentie. On conçoit mieux, dès lors, pourquoi le sujet écrivant éprouve le besoin de pervertir le motif du miroir, outil par excellence de la mimésis. Dans sa rêverie métaphysique, le poème devient un miroir enchanté, dont la surface, au lieu de réfléchir passivement la réalité instituée, nous invite au contraire à nous défier de sa limpidité. Il nous faut descendre en d'obscures profondeurs, jusqu'à nous rapprocher de « ce centre mystérieux où bat le cœur même de la poésie» 4. Certes, il faudra bien remonter à la surface de ce miroir insolite qui perturbe la représentation plus qu'il ne la favorise. Mais la clarté totale ne se fera pas :
1 Ibid.,

p. 82.

2 Noi.rsançes, p. 559.

3 Ibid., p. 559. 4 Ibid., p. 561.

15

Je me donne fiUusion de seconder (obscur dans son
qu'affleurent profondeurs. à la suiface 1 du papier

dfort

vers la ltlmière pendant réclamant dans /es

les images qui bougeaient,

Force est de constater, à la suite du poète, que tout effort de sa part pour élucider le mystère est illusoire. C'est bien plutôt l'obscur qui vient au sujet écrivant, et qui s'ilhunine comme tel dans l'acte de connaître, sans rien perdre de son inintelligibilité. Ce surgissement paradoxal tient de l'éclair ou du scintillement; l'objet de la métaphysique superviellienne luit d'un éclat tremblant, qui ne se peut se dire qu'à demi-mot, corrune un « trésor» 2 qui « Chuchote ses pierreries ». Que le poète soit confronté à la fausse transparence d'une réalité où nous nous complaisons ou, à l'inverse, à la nuit absolue du non-sens. sa tâche consiste à installer un clair-obscur où les êtres ne se révèlent qu'en demeurant cachés. C'est dire que sa rêverie métaphysique relève d'une bien singulière dialectique, qui ne débouche pas sur une solution surgissant de dépassements successifs: le poème repose sur une équivoqueperpétuelle. qui ne pourra être résolue et par laquelle l'objet de l'écriture ne peut être saisi que dans son improbabilité.

Quelles facultés faudra-t-il mettre en œuvre pour que puisse s'exercer cette autre métaphysique? Elles sont deux et collaborent étroitement entre elles au point parfois de se rejoindre: il s'agit de l'oublieusemémoireet de l'imagination. Facultés qu'on ne pouvait attendre dans la perspective d'une connaissance traditionnelle: quoi de plus négatif pour le savoir - qui procède par accumulation d'hypothèses et de déductions - qu'une mémoire qui oublie? Et que viendrait donc faire celle que l'on appelle communément la « folle du logis» en matière de philosophie, qui est amour de la sagesse et de la raison? C'est à elles. pourtant, que s'en remet le poète dans son geste de connaissance.
1 Ibid.,
2

p. 563.
», p. 480.

A la l1uit, « Images

16

1

- A la lumière

de l'oubli

Qu'est-ce que la mémoire? Par ce mot, les philosophes entendent de préférence une fonction volontaire de la conscience. Pour Jean-Paul Sartre, la mémoire est une faculté qui a affaire à la réalité. Comme la perception, elle s'oppose à l'imagination, fonction de l'irréel. Jean-Paul Sartre montre que les problèmes de la mémoire et de l'anticipation sont « radicalement différents du problème de l'imagillation ». La différence, explique-t-iJ, est la suivante: « Si je me rappelle un événement de ma vie passée, je ne l'imagine pas, je m'en souviens. C'est-à-dire que je ne le pose pas comme donné-absent,mais comme donné-présentau passé. La poignée de main que m'a donnée Pierre hier soir en me quittant, n'a point subi en coulant dans le passé de modification d'irréalité: elle a subi simplement une mise à la retraite [...]. Au contraire si je me représente Pierre tel qu'il peut être en ce moment à Berlin [...], je saisis un objet qui ne m'est pas du tout donné ou qui m'est donné justement comme étant hors d'atteinte.» 1

La mémoire volontaire nous donne un vif sentiment de la réalité telle qu'elle a été appréhendée, dans le passé, par la perception et l'inteUect. Mais la mémoire du poète est bien différente: elle se trompe, elle confond, elle bouleverse l'ordre des choses. Elle perturbe en profondeur le sens de la réalité. TI nous faut revenir sur l'image fondatrice qui nous présente cette oublieuse mémoire et approfondir l'analyse que nous avions amorcée: « Pâle soleil d'oubli, lune de la mémoire [...]» 2...Image fondatrice, en ce qu'elle inaugure le recueil qui porte ce titre et assure sa cohérence interne. Si l'on survole d'un œil distrait ce premier vers, il semble que le poète insiste seulement sur la faible luminosité d'une mémoire qui se prendrait pour le soleil.
L'Imaginairtl, Psychologie phlnoménologique 231. 2 Oublieuse mémoirtl, p. 485. rk l'imagination, Gallimard, 1940, p. 230-

17

Or, à Yregarder de plus près, on s'est aperçu que la mémoire était ici conçue comme l'obscur réceptacle d'une lumière venue de l'oubli. Etrange renversement auquel il nous faut consentir, si nous souhaitons être de connivence avec le geste métaphysique de Supervielle. A propos de l'oubli, Supervielle n'a pas manqué de spéculer, ici et là, en des termes plutôt laudatifs: « J'ai beaucoup collaboré avec l'oubli en poésie. » 1Ou encore :
L'oubli, ce crécrteur à rebours, ne cesse de travailler en silence. N' est-il pas l'ange qui veille sur la libre circulation de nos images et fait le choix entre celle qui nous comJient, et les autres. Sa présence est constante dans l'obscur de nous-mêmes où rien n'égale la délicausse de sesprocédés, la discrétion de ses coups de gomme. 2

Il nous rappelle étrangement, cet oubli, 1'«ange des catacombes» 3, muré et enterré, et dégageant à la faveur de cette pénombre une « méditative lumière» qui 1'«éclaire jusqu'à ~1étoiler». L'oubli, ou l'ange gardien. Que garde-t-il, au juste? La porte où la réalité convenue du passé ne doit pas s'engouffrer. Le seuil de la « maison Poésie» 4, « seule demeure» du poète. Il fait taire toute idée impérieuse enracinée dans la conscience, il efface ce savoir qui en nous tend toujours à s'accumuler. Il projette sa lumière sur ce qui n'a pas été dit, sur le sens veillant depuis longtemps sans s'être levé, sur tout ce qui a pu se délivrer de l'emprise de la pensée abstraite. Il suspend, il favorise l'accueil à l'imprévu qui sommeille en nouS. Il rend disponible. Car la mémoire et l'oubli ne sont pas des antonymes. Celui-ci est pour celle-là une force auxiliaire: en l'empêchant de remplir sa fonction habituelle de restitution, il vide la mémoire de tout ce qui l'encombre. Il lui permet en somme de rompre avec tout ce qui fait
1

Cité par Paule Laborie,

« Le thème

de la mémoire

dans la poésie

de Jules
(Cité p. 940.) par

1985, p. 13. Supervielle », dans Le Cerf-volant, n° 124, 2e trimestre 2 Transcription simplifiée d'un manuscrit inédit conservé par la famille. Françoise Brunot-Maussang, 3 L'Escalier, p. 588. 4 1939-1945,« Mes veines dans Œuvres poétiques Ç(}l1Iplètès e Supervielle, d et mes vers », p. 461.

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obstacle à la liberté d'expression du poète; de cette liberté qui est faite de la singulanli de son rapport au monde. C'est pourquoi l'oubli est un «cercle » 1protecteur et protégé au cœur de la conscience, cercle où la parole peut se ressourcer et se purifier. Il est « ce pays neigeux» 2 dont le poète « ne sai[~ la langue», « ce vide» où il « n'[aJ plus de place », cette « chambre close» où il retrouve, transfiguré par l'écrimre, « Un peu du ciel qui rôde au-dessus des montagnes ». Dans ce non-lieu de la conscience, la mémoire livrée à l'involontaire est entrée pour élaborer de furtives images par lesquelles le monde est renouvelé:
Apris avoir erré dons ti étranges p'!Js, Je fermerai la porte aux formes de la T em ['.J Je referai le monde et les nuages gris [. . .p

L'oubli, ou la métamorphose. C'est bien lui qui transforme tout le cortège de 1'« affection» 4, des « tendres sentiments », de la « grande politesse de paroles » en « bois », « ramilles» et « feuillage ». Les premiers n'appartiennent-ils pas à 1'« autrefois» d'un discours mémorisant les événements d'une existence humaine? Tandis que les seconds se sont logés dans le texte présent, ce refuge où le poète s'est empressé de tout oublier pour mieux garder et restimer l'essentiel, l'ineffable, la quintessence paradoxale de la parole poétique:
Et si f on coupe une branche et qu'on regi1rdela fibre Elle reste muette Du moins pour les oreilles humaines, Pas un seul mot n'en sort mais un silence sans nuances Vient desfibrilles de toute sorte OH passe une petite fourmi.

Dans ce silence inaccessible aux oreilles humaines - trop accournmées qu'elles sont à un langage conçu comme une monnaie d'échange et méprisé par Mallarmé -, dans ce presque blanc de la
1 Grovitation.r. « Tiges ». p. 179. 2 1..1 FOf'{IJtinnocent. « En pays étranger

». p. 273.

3 Ibid., « Approchez-vous p. 253. 4 ÙS Amis inconntlS.« L'Arbre )1,p. 342 et 343.

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page, se produit ce qui pour nous constitue l'événement poétique par excellence; cela seul que l'oubli a préservé, cela même dont nous ne pouvons rien dire et qui cependant existe, au sens fort de ce verbe: le silence, en effet, « vient» des fibrilles de l'arbre, par l'entremise de l'écriture oublieuse, jusqu'au poète et à son lecteur. Que l'oubli soit l'artisan d'une métamorphose bénéfique de notre conception des choses, le texte initial d'Oublieuse mémoire nous l'annonçait déjà. S'adressant à cette faculté paradoxale qui le laisse déconcerté, le poète demande; « Que vas-tu faire encor de ce beau jour d'été / Toi qui me changes tout quand tu ne l'as gâté ?» 1 Et de se résigner devant cette toute-puissance de l'oubli, l'acceptation devenant même invitation, exhortation implicite, puis explicite:
Soit, ne me les rends point Cet air si préciellX, tels que je te les donne

ni ces chères personnes.

Que modèlent mesjours ta lumière et tes mains, {.J Et mène-moi le cœur dans les champs de vertige Où [herbe n'est plus [herbe et doute sur sa tige.

Il est aisé de lire en ces deux derniers vers une réminiscence toute baudelairienne. La vibration dont nous parlait « Harmonie du
soir» 2 n'est-elle pas une modalité du doute que peuvent éprouver les choses quand elles se regardent au miroir de nos discours convenus et qu'elles éprouvent quelque peine à se reconnaître dans les images figées, appauvrissantes qui leur sont offertes? A la différence du vertige superviellien, l'évaporation évoquée par Baudelaire s'en allait, semble-r-il, vers une mystérieuse transcendance: « Voici venir les temps où vibrant sur sa tige / Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir; / Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir; / Valse mélancolique et langoureux vertige! » La poésie de Supervielle nous semble, plus que celle de Baudelaire, relever de l'immanence. Tout au plus pourra-t-on parler, au sujet du premier, d'une théologie négative. Il demeure que, des deux côtés, il y a oubli de ces images
1 « Pâle soleil d'oubli. . . », p. 485. 2 Charles BaudehW:e, Les Fleurs du mal, Librairie Générale Française, 1972, p. 64.

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stables et rassurantes dont nous abreuve notre réalité. La suite du poème de Supervielle propose comme en un morceau musical des variations sur le thème de la métamorphose et du mystère qu'elle

engendre. La mémoire est la « sœur obscure»
sa lumière au seul oubli.

1

du poète, elle qui doit

On aurait tort de penser que cette oublieuse mémoire est une force purement négatrice. Elle est en réalité la mémoire d'un monde caché, mémoire de l'envers des choses, de ce particulier qui ne laisse pas saisir par un langage dont la propension coutumière est à la généralisation. Tout ce qui « doute sur sa tige» veut se replier sur SO{même, devenir imperceptible à la banale faculté de remémoration, afm de protéger tous les possibles que recèle pour lui une autre manière d'apparaître. A propos de la mémoire dans l'œuvre de Supervielle, Maurice Blanchot écrit:
L'oubli e.rtla vigilance même de la mémoire, la puissance gardienne grâce à laquelle se préserve k caché des choses et grâce à laquelle ks hommes ['.J reposent dans k
coché cfeux-mêmes.
2

Est entré en action le monde inconscient du phantasme, pour délivrer le poète du langage institué et de la mémoire convenue. Non que Supervielle s'y abandonne, on le sait. Mais les images de l'univers qui visitent la page du poète sont les produits d'une élaboration mÎconsciente, mi-inconsciente:
Il n'e.rt pas de poésie pour moi sans une certaine calgusion au départ. Je tâche d'y
3

mettre des lumières

sans faire perdre sa vitalité à {inconscient.

Vitalité: telle est bien la caractéristique essentielle de l'oubli, qui empêche que s'affadisse et s'exténue la présence des êtres que nous faisons advenir dans le langage. Celle-ci doit au contraire recevoir du

1 Oublieuse mémoire, « Mais avec tant d'oubli... », p. 486. 2 La NlJIIfJelle RetIIIe Franp:tise, 94, « Oublieuse mémoire n° 3 Naissances, p. 561.

», 1960, p. 747.

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poète la liberté de s'épanouir sur le mode paradoxal de l'incertitude. Plénitude vacante, favorisée par le soleild'oubli. D'où cette permanente dialectique entre la parole et le silence; la première se situe du côté de l'intelligibilité et de la mémoire, le second se love dans l'inintelligible et dans l'oubli. Même si certains s'insurgent, évoquant Supervielle, contre ceux qui ont établi une équivalence entre ces deux notions apparemment antithétiques, il est manifeste que Supervielle s'adonne à cette équivoque par laquelle la parole se nourrit d'un certain silence: les phrases du poème sont comme ces vagues qui se dressent, cherchant à {..J construire,
Et qui retombent Donner forme sans pouvoir
I

à kur vieil espoir

Sous t eau qui d'eUes se retire [...J.

A peine disceme-t-on, à la surface du poème, un souvenir familier celui d'un village - qu'il s'abîme dans l'incompréhensible, naufragé au

largede l'oubli:
Vil/age sans rues ni c/ocher, Sans drdjJeau, ni linge à sécher, Et tout entier si plein de songe Que ton eût dit kfront d'une ombre.

Observons l'incessant affrontement de l'q/firmation et de la négation: l'affirmation du souvenir s'efface aussitôt devant le déferlement des négations (<< sans », « ni », « sans », « ni »). Tente-t-elle de reprendre ses droits qu'elle est contrainte de passer comme un compromis avec la négation, en jumelant des réalités incompatibles à nos yeux Qe « village» est « plein de songe », sa façade devient un « front» et celui-ci abrite une « ombre »). C'est précisément dans l'intervalle qui s'établit entre ces deux pouvoirs de l'écriture - affirmer et nier ou, si l'on préfère, se souvenir et oublier - qu'agit pleinement (s'il est permis de s'exprimer ainsi) la
1 Gravitations, « Le Village sur les flots ». p. 207.

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parole poétique. C'est à ce point qu'elle atteint toute son intensité, sauvegardant l'indicible qui fait la singularité de l'objet et hante le dire du poète. L'affumation est par essence maladroite, réductrice (<< Que l'on eût dit »...). Elle est cependant nécessaire à l'activité d'un texte qui, sans elle, sombrerait dans le silence absolu de l'oubli. Inversement, elle a besoin d'être corrigée par la négation car l'objet qu'elle s'efforce d'approcher ne doit pas se laisser emprisonner dans quelque détermination. Aussi les attributs habituels d'un langage clair se mettent-ils au service des ombres de l'inconscient: tel est le cas d'une certaine cohérence, souvent perceptible Qe poète Philippe Jaccottet, dans un article consacré à Supervielle, insiste par exemple sur la fréquence des liens de coordination: « et », « mais », « puis »...1), et de l'usage relativement conformiste que le poète fait de la syntaxe:
Parfois, quand je remonte aN riel de ma mémoire

[..J

Que je vair me cognant dam ! ombre toute noire Où bougent faiblement tfimomniaques objets Qui forment une vie et qui vous la diformertt A force de cacher leurs véritables normes [...] 2...

Ce que le poète nous rend manifeste, à travers ce réseau surprenant, pour un lecteur du XXe siècle, de propositions subordonnées, c'est moins un sens ou une idée que le mystère où il se plonge. Bien loin de dissiper les ombres, il choisit au contraire d'en renforcer les contours. De la même façon, si Supervielle rétablit dans ses textes une assez rigoureuse ponctuation, s'écartant par là des innovations lancées par Apollinaire à l'aube de notre siècle:
Goélands Tournez Au D£rigez tiN sommei4 là-haut, le plongeur on vient vous rive£ller, cœurs éperdus, étincelles, 3,

vez"/le:{jplNmes, vivants, profondes

secours, flots

qu£ ne re.rp£repINs!

1 NOllveUe ReVIle Française, n° 94, « Le cœur 2 Le Cops tragique, (( Londres», p. 614. 3 Le F01'fat innocmt, p. 250.

de Supervielle».

Paris,

1960, p. 631-636.

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cette ponctuation ne doit pas être considérée comme l'auxiliaire d'un message traduisible. Elle apparaît bien plutôt comme une respiration qui vient au secours du poète-plongeur explorant les eaux profondes du subconscient. Elle guide la plume dans son immersion au cœur de son monde phantasmatique. Elle lui permet de ne pas y périr, de trouver des mots qui donnent figure aux fantômes de l'inconscient et aident ceux-ci, sans pour autant les élucider, à remonter à la surface de la feuille de papier.
Cette métaphysique gouvernée par l'oubli assigne une fonction précise à l'écriture poétique: celle de réenchanter monde. Ou, si l'on le préfère, de permettre au poète et à ses lecteurs de s'émerveiller face à la multitude des éléments (s'il est permis de les nommer ainsi) qui composent l'univers: celui qui nous entoure et celui qui sommeille en nous-mêmes, peuplé d'un bestiaire familier où cohabitent vieux démons et animaux paisibles. Car l'oubli perpétue la naïveté, vertu d'enfance. Le geste d'écriture, en projetant la lumière de l'oubli sur les êtres, révèle ceux-ci dans une sorte de virginité primordiale; en témoigne cet aveu du poète:
j'ai beaucoup collaboti avec toubli en poésie. Oubliant /élémentaire comme fessentie4je me dis tOlltrlun coup : tiens, iL a desfêmmes, i! en est même defort y beUes. Un autre jour, c'est une rivière, c'est une bête, c/est le cie! étoilé qui
m'émerveillent.
1

L'oubli abolit donc pour ressusciter autrement. Dans la chambre close du poète veille « le lit blanc de la mémoire, aux rideaux tirés» 2, dans lequel il faut « étendre» avec soin « Ce souvenir que l'on cache dans ses bras, à travers la fumée et les cris, / Comme une jeune femme échappée à l'incendie [...]». Image troublante, qui fait coïncider le lit de mort et celui de la naissance; en ce lieu ambigu, le souvenir agonise et renaît différent: « Déjà ton lit se souvient /
1

Cité par Paule Laborie, dans Le Ceif-1/Olant, ° 124, « Le thème de la mémoire dans n
de Jules Supervielle », 2e trimestre 1985, p. 13.

la poésie

2 Le FOf'{ati1t1locent, « Ce souvenir que l'on cache... », p. 244.

24

D'avoir été tID berceau. » 1 Ce souvenir dissimulé, qui renaît de ses cendres, semble bien avoir partie liée avec l'activité de l'inconscient: L'oubli, écrit encore Maurice Blanchot à propos de SupervieJJe, n'est
que les choses oubliées et en même temps il nous lie [..J à ce que nous oublions. {.J cequi s'effaceainsi de nous doit nous revenir, enrichi de cetteperte et accrll de
ce mt11lque

{.J.

2

Par la médiation de l'oubli, l'tIDivers redevient un miracle, tIDe apparition magique à laquelle le langage usuel ne croyait plus, soucieux qu'il était de classer les choses selon de pauvres genres et aveugle à ce qui se situe au-delà de la pure perception :
Le chene redevient tlrbre et les ombres, plaine, Et void donc ce Ioc sous nosyeux agrt11ldis ?3

Le surgissement de l'objet dans la lumière de l'oubli est indissolublement lié à tIDe parole surprise, il ne s'opère que dans cet émerveillement du poète devant ses propres pouvoirs inédits. A l'image du Dieu (fictif) de La Fable du monde, lorsqu'il crée par exemple le premier arbre:
J'avais beau le sentir en moi Il me smprit ptlr tant de brt11lches, Il était arbre mille Jois. Moi qui suis tout ce que je jôf7fJe {..].
4

Je ne me savais pas jeuifJu

Il n'y a pas loin, de l'oubli à l'qffabulation. L'oublieuse mémoire est fabulatrice. C'est-à-dire qu'elle nous délivre, en lieu et place des vérités que nous nous sommes construites, un foisonnement d'impostures dont le poète remercie indirectement sa mémoire :

1 Ibid., «

Un visage à mon oreille..., p. 247.

2 LJ NouveOe Rn-we Fran;aise, n° 94, « Notes », oct. 1960, p. 748-749. 3 OJlblinl.re mémoire, « Mais avec tant d'oubli. . . », p. 436. 4 LJ Fable dIImonde, « Le Premier arbre », p. 353.

25

Je lui donne une branche eUeenfait un oiseau, Je lui donne un visage eUeenfait un museau, Et si c'est un museau ette enfait une abeitte,

Je te voulaissur tem, en t air tu t'émeroeiUe.rl !

Devant la « touchante imposture» 2 dans laquelle se complaît sa mémoire, le poète sait bien, au fond de lui-même, qu'il ne verra jamais en face la « figure / Véritable» de cette « dame de la profondeur» 3,car elle s'ingénie à se voiler le visage. Elle dispose en
outre « toute une buée

/

Fragile, bien distribuée»

4

sur le « plus

secret miroir» du sujet écrivant Renonçant à recevoir quelque vérité de cette « obscure reine », le poète explore désormais l'univers à la lumière d'un sens toujours ouvert, diffusé par l'oubli. Sa mémoire, semblable à un « coq de lune» 5 - ce « Fantôme d'un défunt soleil» -, possède « un gosier qui
leurre ». Elle peut bien s'égosiller: le chant qu'eUe fait naître égrène des illusions libérées de l'impérialisme des significations. Le leurredevient ainsi la condition nécessaire d'une fécondité du rapport entretenu par le sujet écrivant avec l'objet de sa quête métaphysique. Se souvenir, pour le poète, c'est donc réinventer.Nulle gratuité de l'exercice n'est à craindre en l'occurrence. (La gratuité est précisément ce que Supervielle reproche aux surréalistes, lorsqu'il évoque la magie qu'exercent sur lui les contes des Mille et une nuits, à la lecture desquels l'on n'est plus « sûr de rien sinon de [ses] joies de lecteur». « Rien de commun, ajoute-t-il, avec le surréalisme littéraire. Ici rien n'est gratuit. Tout ce qui arrive est précis et motivé par le besoin

confus que nous en avions. » 6) Bien au contraire; de prédilection (au même titre que le ciel ou la pampa

il Y a chez

Supervielle comme une gravité de la fantaisie, selon cette loi de l'ambiguïté qui gouverne son écriture. Parlant de la mer, son élément

- étendues

1 Oublieuse

mémoire,

p. 486.

2 Ibid., « Madame », p. 492. 3 Ibid., « Madame », p. 490. 4 Ibid., « Madame I), p. 491. 5 L'Escalier, p. 587. iSLe Corps tragique,« Les Pleins pouvoirs

de Shéhérazade », p. 649.

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également, essentiellement désertes), souvent confondue avec la mémoire, il s'exclame:
Sa suiface s'amtlse et bave Mais, ftiUs de ces mêmes eaux,
Comme ses profondeurs sont grtJVIS !
l

On le constate sans peine: l'espace exploré par l'oublieuse mémoire du poète a peu de choses à voir avec un passé qu'il s'agirait de restituer. Certes, le poète entend Boireà la source; mais ce qu'il s'agit de retrouver est moins un contenu qu'un état d'esprit, ou, si l'on préfère, une attitudeprimitive, propre à l'esprit d'enfance, face au monde. L'objet pOUrsUiVI par Supervielle dans son recueil autobiographique est aussi indécis que ces meubles familiers qui occupent la demeure de son grand-père, à Oloron-sainte-Marie 2. Meubles qu'il interroge « au milieu de la nuit» et dont « le bois craque pour témoigner que la conversation continue». Objets foncièrement taciturnes, qui n'ont pour eux qu'une bonne volonté peu capable de renseigner le poète sur son passé: « Mais que sais-je de ce prédécesseur sinon qu'il n'est plus de ce côté de la vie? » En revanche, ce passé peut revivre d'une manière insolite, non pour se livrer à la plume du poète, mais pour lui insuffler de nouveau le don d'enchantement, la réceptivité à tous les souffles venus d'autrefois et d'ailleurs, de cet Uruguay qui lui manque tant : « Le ciel descend sur
la chaussée, se mêle aux voitures, s'assied à côté des cochers. » 3

L'espace dans lequel s'exerce l'oubli est donc une sorte d'au-delà, avec lequel la conscience communique, mais qui tient du rêve. L'oubli n'efface-t-il pas tout ce qui risque d'enliser le poète dans l'immobilité des habitudes? Et la mémoire ne don-elle pas, « ivre de rêverie» ? 4 En somme, l'une des principales vertus de la mémoire
l Oubliemt mémoire, p. 513-514. 2 Boire à la SOIII're, . 30-31. p

3 Ibid., p. 50. 4 !.ArAmis if/cof/lINs, La Rêverie », p. 316. «

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oublieuse est de détruire la cloison qui, pour nous, sépare le présent du passé et du futur et de nous affranchir de notre sujétion au temps, cette dimension essentielle de notre réalité. Se souvenir volontairement, c'est à l'ordinaire, en effet, désigner son objet à la fois comme passé et réel. C'est le distinguer de la réalité du présent tout en le circonscrivant dans un arrière-pays non moins réel: celui que l'on dénomme hier. La mémoire volontaire possède un vif senriment de la réalité que la conscience du présent ne peut authentifier; pour qu'en elle se concilie le sentiment du réel et sa dénégation par le moment présent, il faut donc qu'un passé se creuse et s'emplisse de ce réel. La mémoire volontaire a besoin de structurer le temps dans la mesure où elle reconnaît son objet comme appartenant à la réalité. Tandis que la mémoire oublieuse, elle, ne connaît que l'ordre du virtuel et de l'éphémère: loin de se préoccuper de ce qui lest donné en le rattachant, au même titre que ce qui se donneprésentement, à l'ordre de la réalité, elle fait de tout objet quelque chose qui s'oJfn! our autant p qu'il s'efface. C'est pourquoi elle a partie liée avec le cœur, plutôt qu'avec des sens intellectuels comme la vue et l'ouïe; mémoire affective, qui oublie d'interpréter et de répertorier: il s'agit, rappelons-le, « de pencher le cœur plus que l'oreille» 1. Mémoire du cœur ou de « l'âme» 2... Que peut capturer cette parole livrée à l'oubli, sinon toujours le sillage aussi incessant qu'incertain d'un mot ou d'un simple son en fuite perpétuelle? L'écriture oublieuse use de divers procédés sémantiques et syntaxiques qui l'apparentent à une sorte de murmure, seulement apte à refléter ce passagepermanent; tantôt elle emploie des

verbes désignant de faibles sons: le silence « bourdonn[e] »
« chantonne dans la mort»

3

ou

4 ; tantôt elle utilise des adjectifs ou des
5

compléments du nom privatifs: le « petit bruit sourd»

du jour

1

Le

innoœnt, « Ecoute, apprendras-tu. FOl'f'1t
s'ouvrait...

. . », p. 255.

2 Naissances, « J'ai senti que 3 Oublietne mémoil'f, p. 535. 5 Le FOl'f'1t innocent,

», p. 551.

4Jbid., « Survivre », p. 538.
p. 235.

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obscur, les bruits « fauchés » 1 de l'histoire, la « chanson sans suite » 2

d\me feuille de palmier... On trouve aussi, par le jeu d'un procédé inverse, le cas extrême du « souvenir de bruit » \ absence rendue consistante, que laissent derrière eux de mystérieux chevaux sans cavaliers. Sur ces légères traces d'un son évanescent viennent simultanément se cristalliser la nostalgie et l'espoir d'une renaissance : conscience, tout à la fois, de la perte et du possible. Dans cette perspective, la mémoire s'inscrit volontiers dans un contexte hallucinatoire, parmi des voix errantes, désincarnées: « Le monde est plein de voix qui perdirent visage / Et tournent nuit et jour pour en demander un.» 4 Peut-on dire ici qu'elle se souvienne? On dira plutôt qu'elle puise sa substance dans le mutisme de l'oubli. Jeanne d'Arc est à cet égard poétesse entre toutes lorsqu'elle confie au poète: « [...]je sens d'en bas me parler le silence. » 5 L'oub1ieuse mémoire gomme ainsi tout obstacle au caractère prospectifde la pensée. Elle s'ouvre sans cesse à l'éventualité de la découverte. Chaque réminiscence, parce qu'elle est cernée d'oubli, tend à s'affranchir de son contexte temporel; elle transforme le
poème qui l'actualise

- ici

« La rêverie»

6

- en

une véritable

aventu1'/!:

Les femmes se donnaient, en passant, Slit' des tertres, ChaCllne allait t0t90NrS vers de nouveallX miroirs, Même! homme ft?yal était sans souvenirs, Les lettres s'efftJfai4nt seules ail tableau noir, La mémoire dormait, ivre de rîverie, Et tIOtdait-on tenir la main de son amie Que déjà fon touchait une main étrangère, Pins douce entre vos mains de ce qll'elle changeait, BOllgeait et devenait mille mains à venir.

1 Gravitations, p. 180. 2 Le Forçat innocent, « Autour 3fA Fahle du fJ/ontk, p. 403. 4 Les Amis ÏnÇ(}tlttUS, . 307. p

de moi...

», p. 264.

51939-1945, p. 426. 6 Les Amis Ïnçotlnus,p. 316.

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