Jules Vallès artiste

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Journaliste et romancier, Jules Vallès peint ses contemporains (croquis, portraits et caricatures) avec un humour qui décape ou dédramatise la France du Second Empire, de la Commune et de la Troisième République. Il croque à main levée la calotte de Sainte-Beuve, la moustache de Flaubert ; il saisit au vol Michelet qui "marche en pensant"... Vallès excelle aussi dans la caricature politique : députés, maires, révolutionnaires sont cloués au pilori ou réhabilités.
Publié le : samedi 1 décembre 2007
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EAN13 : 9782296187795
Nombre de pages : 228
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PREFACE
Jeune étudiante, Hédia Balafrej me confia à Tunis, qu’elle se proposait de servir un jour la cause de Jules Vallès, découvert avec émerveillement dans la" Trilogie" de Jacques Vingtras. Curieuse d’accompagner le bachelier nantais sur les bancs du Collège de France, elle y écouta, elle aussi, la prédication de Michelet. Elle prit le temps de se glisser dans le cercle familial du "théologien du peuple". S’attachant à la personnalité du gendre bien aimé, qui suppléait Quinet au Collège, elle esquissa, d’après son journal de jeunesse et sa correspondance, le portrait d’Alfred Dumesnil. Mais la dévotion primitive n’était pas attiédie. Bien au contraire, Hédia s’y investit de plus belle et tout entière, sous la savante et souriante tutelle de Roger Bellet, ministre d’une "résurrection" de Vallès. La confrontation des romans et des articles de presse, facilitée par la mise en vente desŒuvres complètes(Gallimard, Pléiade; t. I, 1979, t. II, 1990) inspira à la plus attentive des lectrices le choix d’étudier la "sensibilité esthétique" de Vallès à son degré le plus singulier, dans la masse des portraits signés du romancier comme du journaliste. Dans le présent volume, Hédia Balafrej reconsidère les pratiques successives du portraitiste, depuis l’apprentissage dans les salles de rédaction de la presse de l’Empire "libéral", jusqu’à l’ambition ultime de la "Trilogie" (1879-1886), en passant par le temps de la militance communarde et celui de l’irrédentisme de l’exil londonien. Tout au long du parcours, l’analyse stylistique s’affirme, s’affine, s’enrichit dans l’attente de se conclure.
De se conclure? Hédia Balafrej évite d’imposer sans appel le poids de sa compétence et de son sentiment. Elle laisse plutôt le lecteur en présence d’une vaste galerie de portraits, détachés adroitement du foisonnement de l’œuvre. A lui de découvrir, d’apprécier, de juger à son tour! Confirmations et surprises se multiplient librement. Il devient possible de mesurer sur pièces l’écart qui sépare, sous le même "coup de plume" porté comme "un coup de poing", la simple charge, irréductible à l’injure, compatible avec la sympathie, comme cette mention malicieuse du "nom de conjugaison latine" porté par Gambetta, - et la formule franchement assassine qui accable Hugo, "venu au monde la tête et la poitrine vides, sans cerveau ni cœur".
Cependant, plaisant ou agressif, le portrait exerce, dans tous les cas, la même fonction, héritée de la grande tradition comique : arracher le déguisement que plaque sur l’identité d’une personne la composition d’un personnage à partir de l’adoption d’une grimace, d’un geste, d’un accoutrement, d’une idée reçue, d’une rhétorique ou d’un simple accent. Il apparaît que les victimes désignées de Vallès restent soumises, en dépit du comportement qu’elles affichent, au modèle refoulé de leur origine. Le spectacle del’homo duplex n’en finit pas d’entretenir la verve du caricaturiste deLa Rue, admirateur de Daumier, élève de Gill et complice de Rochefort. Eugène Pelletan, "missionnaire barbu de la Propagation de la foi républicaine", n’en a pas moins "le poil, le regard, l’allure d’un capucin ligueur". Alexandre Monin, rédacteur en chef d’une revue à laquelle (pour son malheur?)Vallès collabora, a beau jouir de sa réputation de lauréat de la version grecque, c’est en paysan, et non pas en berger d’Arcadie qu’il "se balance, le col de travers, le lorgnon qui ballotte, le chapeau en arrière" comme "un fils de paysan". Dédoublé lui aussi, mais en sens inverse, Jean -Charles Mabille, déporté en Nouvelle - Calédonie. Malgré son air de "marchand d’éventails ou d’abats jour", il
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s’approprie "la face d’un philosophe de combat" pour prêcher la révolte des "damnés de la terre". Et que dire du grand Michelet lui-même,"tel qu’il est, solennel et féminin, éloquent et bizarre"? On pourrait craindre que le scénariste de tant de métamorphoses insolites ne se laisse enfermer dans les cercles infernaux de la dérision. Il n’en est pourtant rien. Vallès reste fidèle à l’exemple d’une humanité capable de s’assumer telle qu’elle est. Il s’incline, sans aucun parti pris idéologique ou politique, dès qu’il la rencontre. "Froid comme un chirurgien" et plus attaché à la "calotte noire" qu’au "bonnet phrygien", Sainte-Beuve n’en plaide pas moins, "en toute franchise la cause de l’humanité et du talent". L’avocat Lachaud se soustrait à l’agression de la caricature parce qu’il a "un tempérament" et que, "comme on dit, il faitdans sa nature". Taine, ce "fort en thème", ce "normalien" (horresco referens!), s’applique rigoureusement à "chercher le secret des choses". Ilymet "la fureur héroïque de Visale quand il disséquait son premier cadavre ". De ces hommes véridiques, de ces "tempéraments" Vallès se réclame sans hésitation et, pour une fois, presque sans malice. C’est avec une ferveur inhabituelle qu’il remercie Proudhon, l’anarchiste, de lui avoir révélé "le néant des gloires autoritaires et jacobines". Envers Rochefort, patron du journalisme satirique, il se sent redevable d’"une manière de se moquer qui ne s’attaque plus aux individus seulement, mais qui met le feu aux ridicules en rôtissant parfois les moustaches du pouvoir". Et de conclure : "J’adore ces natures "tout d’une pièce". Oui, en effet : "tout d’une pièce" comme la sienne, inébranlable dans le testament de L’Enfant, duBachelieret deL’Insurgé, où le champion de "l’ironie contre la majesté" livre ses derniers combats.
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Paul VIALLANEIX
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