L'art du verbe dans l'oralité africaine

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Ce livre expose les caractéristiques propres à ce mode de culture spécifique qu'est l'oralité africaine. Celui-ci est tout d'abord envisagé dans sa pratique. Il est ensuite étudié dans ses fonctions socioculturelles, notamment dans son rôle de contre-pouvoir pour certaines catégories sociales (femmes, enfants, gens de caste...). La culture mandingue y est étudiée de façon particulièrement approfondie.
Publié le : mardi 1 mai 2012
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EAN13 : 9782296490284
Nombre de pages : 226
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L’art du verbe dans l’oralité africaine
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Collection « Oralités » dirigée par Auguste Mbondé
© L'HARM ATTAN, 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96621-5 EAN : 9782296966215
Jean Derive L’art du verbe dans l’oralité africaine
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INTRODUCTIONL’objectif du présent ouvrage est d’éclairer certains aspects des modalités de la pratique de l’art oral en Afrique subsaharienne et des fonctions culturelles qui en découlent. Après la récente parution de 1 plusieurs fondamentaux en français sur la question , on peut se demander quelle est la nécessité, voire l’utilité d’une telle publication. A cette interrogation, plusieurs réponses, certaines d’ordre théorique, d’autres d’ordre plus contingent. Tout d’abord, une étude, si fouillée soitelle, épuise rarement une question, surtout lorsqu’il s’agit d’un domaine aussi vaste que celui de l’oralité africaine. Il ne s’agira certes pas de répéter en d’autres termes ce qui a déjà été écrit ailleurs, mais de compléter, par quelques analyses plus détaillées, certains points qui ont pu être abordés dans les ouvrages cités, sans pouvoir pour autant être véritablement approfondis. La théorie et la méthodologie ont en effet besoin d’illustrations concrètes et c’est en multipliant l’une et l’autre qu’elles ont l’occasion de s’affiner. Il n’y aura donc pas dans ce volume de grandes théories révolutionnaires qui n’auraient jamais été formulées dans les ouvrages cités dans la note 1. Le propos, beaucoup plus modeste, consistera plutôt à confronter l’essentiel des théories déjà exposées à des réalités particulières. Cette confrontation se nourrit essentiellement d’expériences de terrain antérieures. Parmi elles, on constatera que domine très largement – même si ce n’est pas exclusif – la culture mandingue. La raison en est que c’est sur cette zone de civilisation de l’Afrique subsaharienne que j’ai principalement travaillé ces trente dernières années, la seule dont je connaisse à peu près la langue. A l’intérieur de cet ensemble, on notera encore une focalisation particulière en direction des Dioula de Kong chez qui j’ai étudié la littérature orale
1  U. Baumgardt et F. Ugochukwu (éds.), 2005 ; U. Baumgardt et J. Derive (éds.), 2008 ; A. M. DauphinTinturier et J. Derive (éds.), 2005 ; M. Diagne, 2005.
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2 pendant vingt ans et auxquels j’ai consacré ma thèse d’Etat . Bien entendu, je suis parfaitement conscient que ce qui se passe dans cette société, en matière d’art verbal, n’est pas transposable tel quel à toute l’Afrique subsaharienne. Je suis cependant convaincu qu’audelà de l’anecdotique, les soubassements fonctionnels qui régissent la pratique de la littérature orale en milieu dioula ont pour beaucoup une valeur largement transculturelle. La transposition ne doit pas se faire sans précaution et il ne faut pas oublier qu’il ne s’agit que d’un exemple, mais j’ai toujours essayé, à partir du cas particulier de cette réalité concrète, de dégager quelques principes plus abstraits et partant, plus généraux, qui pourraient avoir vocation à devenir des lois de fonctionnement de l’oralité en Afrique. C’est en fait sous la pression de beaucoup de jeunes chercheurs, en particulier de doctorants, qui m’ont fait part de leur difficulté à retrouver beaucoup de mes articles anciens (avant l’ère informatique), dispersés aux quatre vents et souvent épuisés, que j’ai décidé de reprendre et de refondre un certain nombre d’entre eux pour en faire un livre. En effet, si les travaux les plus récents, saisis informatiquement, peuvent être mis en ligneviaréseau HAL, il le n’en va pas de même de ceux qui ont été publiés avant 1990 dont la plupart sont peu accessibles. Cela dit, en l’occurrence, l’idée n’a pas été de faire un simple collage de contributions anciennes mises bout à bout selon une logiquea posteriori plus ou moins convaincante, comme on en voit trop souvent. La visée a plutôt été, à partir de ces sources antérieures, de concevoir un ouvrage cohérent, dans lequel la matière est souvent largement réécrite, parfois en fondant plusieurs études, en tout cas en ayant le souci d’actualiser toujours le propos car il n’est pas rare que vingt ou trente ans se soient écoulés depuis les études originelles qui sont à la source des présentes considérations. Le lecteur pourra se faire une idée de ce travail de refonte et d’actualisation, puisque, au début de chaque chapitre, une note signalera ces sources anciennes qui ont alimenté la réflexion.L’ouvrage a été conçu en trois grandes parties : La première, intitulée “ Culture et oralité en Afrique ” est composée de deux chapitres :
2 J. Derive, 1987.
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 Le premier s’attachera à envisager les implications du mode culturel spécifique qu’est l’oralité en matière d’art verbal, d’une part dans la représentation endogène du patrimoine verbal et du rôle des acteurs qui ont charge de le transmettre, d’autre part dans la réalité des faits, tels que peut les observer le chercheur, réalité qui ne correspond pas toujours, dans la pratique, à cette représentation collective. Le second chapitre quant à lui approfondit une réflexion déjà 3 entamée dansLes Littératures orales africainesla façon dont il sur peut être possible de délimiter un champ de la “ littérature ” en régime d’oralité. Il traitera de l’éventuelle légitimité qu’il y aurait à isoler, au sein des pratiques orales institutionnelles, un domaine qu’on pourrait qualifier de “ littéraire ”. Cette éventualité sera examinée non seulement en termes de production (y atil des productions verbales qu’on peut légitimement considérer comme “ littéraires ”, compte tenu du consensus transculturel d’un tel concept ?) et en termes d’institutions (Y atil des instances, des valeurs, des présupposés canoniques qui régissent le fonctionnement d’un tel espace culturel, au 4 point de constituer un “ champ ” au sens où l’entend Bourdieu par exemple ?).La deuxième partie, “ Formes et pratiques de l’oralité ”, aura pour objet de développer un certain nombre de questions toutjuste évoquées dans la première partie. Elle comprendra quatre chapitres réunispar laquestion de lapratique effective de l’oralité littéraire en Afrique subsaharienne :  Le premier de ces chapitres offrira une étude diachronique détaillée de la façon dont apparaissent les genres en régime d’oralité, dont ils se transforment ou transmuent au fil des générations selon l’évolution des croyances et des valeurs.  Le second s’intéressera surtout à la question de la hiérarchie de ces genres envisagés les uns par rapport aux autres dans des systèmes généraux de représentation, hiérarchie qui a des incidences pratiques dans l’exercice de la parole canonique. Les troisième et quatrième chapitres seront quant à eux consacrés à la morphologie et à la poétique des œuvres, à partir de leurs modalités spécifiques de création et de transmission. Le chapitre 3 envisagera la e 3 U. Baumgardt et J. Derive, 2008, 2 partie, chap. 5. 4 Bourdieu, 1992.
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question sous un angle intergénérique, tandis que le chapitre 4 étudiera cette morphologie au micro et au macroniveau à partir du cas particulier de l’épopée, illustré par des exemples manding. Après les acquis des deuxpremièrespartiesquiauront indiqué des pistes pour aider à comprendre les processus de création et de communication des productions de la littérature orale, expliquant ainsi les formes stylistiques et rhétoriques qui en découlent, la troisième partie propose une réflexion sur le rôle culturel et social de ces productions, notamment dans l’économie despouvoirs et des contrepouvoirs. Dans quelle mesure peuton dire que l’exercice de la parole littéraire est la marque et peutêtre aussi la manifestation d’un pouvoir social ? Quel rôle ce type de pouvoir entretientil avec les autrespouvoirs, notamment ceux d’ordrepolitique et culturel ? C’est ce qu’examinera, d’abord d’un point de vue très général, le premier chapitre de cette section à partir de l’exemple des Dioula de Kong. Les deux chapitres qui suivront seront surtout des illustrations quant aux relations susceptibles d’être entretenues entre certaines formes de pouvoir culturel et certaines productions de la littérature orale. Le chapitre 2 étudiera ainsi, chez les Dioula, l’influence de l’islam sur les propriétés de l’énoncé et de l’énonciation de certaines œuvres au départ profanes. Le chapitre 3 se placera, lui, dans une perspective diachronique et transculturelle pour analyser ce que les évolutions récentes de la néooralité dans plusieurs sociétés africaines impliquent en termes de renouvellement des fonctions culturelles de la littérature orale. Ce tour d’horizon, qui propose donc une série d’exemples concrets se rapportant aux grandes questions posées par l’oralité en général et par l’oralité africaine en particulier, devrait donc permettre d’offrir un certain nombre de pistes pour comprendre le fonctionnement propre à ce régime culturel, en quelque société du continent que ce soit. En mettant ainsi au jour le mode de production et de consommation autochtone de l’oralité littéraire, il constitue le premier volet d’un diptyque dont le second sera consacré aux analyses exogènes de la littérature orale africaine ainsi qu’aux relations complexes qu’elle entretient avec la littérature écrite.
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