L'autobiographie et le mythe chez Casanova et Kierkegaard

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Casanova, Kierkegaard... D'un siècle à l'autre, la rencontre spirituelle des deux plus célèbres séducteurs européens répond à une même interrogation ontologique : affirmer, contre les prescriptions dogmatiques de la Raison classique, puis du Moi romantique, le primat existentiel de l'Individu. A un siècle de distance, sommes-nous les victimes plus ou moins consentantes de ces séducteurs mythiques ? Critiques, nous appelons cette forme d'écriture : automythologie.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
Lecture(s) : 326
EAN13 : 9782296247642
Nombre de pages : 191
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Un vieux philosophe a dit que si on note exactement ce qui vous arrive dans la vie, on devient, sans s’en douter, philosophe. Søren Kierkegaard
J’aimais à apprendre que pour mettre la raison sur le chemin de la vérité il fallait commencer par la tromper. Giacomo Casanova
Ouverture
AVANT-PROPOS
Depuis le Romantisme et l’invention de la psychanalyse, on imagine difficilement qu’il soit possible de faire parler autre chose que le Moi dansune pratique de la littérature personnelle. Pourtant, siune autre forme de présence autexte se manifestait, cela ouvriraitun nouveauchamp d’analyse où l’autobiographie serait libérée du diktat de l’identité psychologique. La théorie de l’autobiographie fondée surLes Confessionsde Jean-Jacques Rousseau, depuisLe Pacte autobiographiquede Philippe Lejeune et ses travauxsur le journal intime, identifie implicitement l’objet dudiscours auMoi.Cependant, certains ont écrit leur vie d’une autre manière… Parmi d’autres, deux écrivains se distinguent comme tels : Casanova et Kierkegaard. Le rapprochement est pour le moins inattendu ; mais le thème de la séduction leur permet de confondre les catégories de la confidence littéraire et de l’essai philosophique. Notons qu’avec ces deux figures, on reste dans les limites chronologiques de l’autobiographie moderne proposées par Philippe Lejeune, c'est-à-dire après 1770. On proposera néanmoins une autre voie critique : dans ces textes l’emploi de la première personne suppose l’énergie d’une relation, plutôt qu’il ne fait référence au Moi personnel. Casanova est un baroque et le Moi n’est pas son souci ; son personnage compte davantage que sa personne. « Je », sous sa plume, est le même que celui de l’Individu-comédien de Kierkegaard. C’est un personnage de théâtre, dont la définition est ici donnée par un comédien : Le personnage, c’est cette buée qui ouvre sur une phénoménologie du sujet, du je, et non pas,
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Casanova, Kierkegaard : automythologies
comme c’est la coutume, d’une phénoménologie de l’objet, du sujet objectivé, du moi. Il est une frontière indécise entre « je » et ce qui n’est pas 1 « je ». Et, comme dans le dialogue théâtral, comme dans la linguistique structurale, c’est le « Tu », qui détermine ce « Je » apparemment dominant, c’est l’autre qui fait apparaître la silhouette du sujet. Dans cette esthétique, « Je » comme figure éminemment théâtrale est une entité métaphysique.ChezSøren Kierkegaard, il s’appelle Individu. ChezGiacomo Casanova (qui n’écrit pas dans sa langue maternelle et devient en français Jacques Casanova de Seingalt), c’est l’usage de la première personne qui renvoie à un mythe personnel. Casanova n’est pas devenu un mythe par hasard ; son texte est, dès l’écriture,déjà mythique. L’individu tel qu’il est représenté livre sa présence au mythe, qui réfléchit indéfiniment son image déformée. Le réalisme renforce ces images. Le credo kierkegaardien « la vérité est la subjectivité » permet d’envisager un discours personnel mythique et néanmoins véridique. La forme autobiographique que nous identifions à travers ces œuvres, nous la nommons :automythologie. Une conception libérée de cette naïveté critique : la valeur-vérité en littérature, et son corollaire générique récent, « l’autofiction ».
1 Daniel Mesguich,L’Eternel éphémère, Editions duSeuil, 1991, réédité chez Verdier en 2006.
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