L'autre Cioran

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Qui est l'autre Cioran ? Celui qui a choisi la France en quittant la Roumanie ? Celui qui, renonçant à la Roumanie, ne peut s'empêcher parfois de renouer avec elle ? En abordant Cioran par la question de la langue, Constantin Frosin pose ce problème dans la juste perspective, celle de la création littéraire.
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782296698949
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Critiques Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet
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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11852-2 EAN : 9782296118522

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ART ET TECHNIQUES DE LA TRADUCTION, éditions de la Fondation Universitaire Dunărea de Jos (Le Bas Danube), Galaţi, 2000 DICTIONNAIRE D’ARGOT FRANÇAIS-ROUMAIN, éd. Nemira, Bucarest, 1996 SCHIMBAREA LIMBII NU ÎNSEAMNĂ SCHIMBAREA LA FAŢĂ (Changement de Langue ne veut pas dire Transfiguration) éd. Eminescu, Bucarest, 2000 DU NON SENS AU PARADOXE, éd. Le Brontosaure, France, 2002 PENSEZ-VOUS FRANÇAIS ? éd. Le Brontosaure, France, 2002 DICTIONNAIRE JURIDIQUE FRANÇAIS – ROUMAIN, éd. de la Fondation Académique Danubius, Galati, 2003 LA TRADUCTION ENTRE MYTHE ET RÉALITÉ, éd. Le Brontosaure, 2003 A L’ORÉE D’UN BOIS (Les poètes roumains d’expression française), éditions du Centre Culturel Départemental Galati, 2006 CES MASQUES DE DERRIÈRE LA TÊTE, éd. Le Brontosaure, 2009

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PRÉFACE ............................................................................................... 11 EN GUISE D’INTRODUCTION ........................................................... 13 PRÉAMBULE ........................................................................................ 17 PANORAMA DE LA LITTÉRATURE ROUMAINE D’EXPRESSION FRANÇAISE ............................................................. 35 Généralités.......................................................................................... 35 Représentants importants et leur écriture ........................................... 53 Sources, racines ou simples influences ?............................................ 87 CIORAN – L’ENFANT TERRIBLE DE SON TEMPS ? .................... 103 LA BRAVOURE DES CONTRADICTIONS ET LES TERRIBLES HARDIESSES JUVÉNILES DE CIORAN .......................................... 121 EMIL CIORAN ET SES VRAIS RAPPORTS AVEC DIEU............... 141 CIORAN N’A RIEN D’UN ANTISÉMITE !....................................... 155 LE RIRE CHEZ CIORAN .................................................................... 165 ABANDONNER L’UNIVERSALISME, C’EST TRAHIR… ............. 179 (UN PEU) AUTREMENT SUR EMIL CIORAN................................. 191 « LE FAIT QUE LA VIE N’AIT AUCUN SENS, EST UNE RAISON DE VIVRE, LA SEULE DU RESTE »................ 211 « LA MORT ET LA VIE SONT AU POUVOIR DE LA LANGUE ; QUICONQUE L'AIME EN MANGERA LES FRUITS. »................... 215 « TU FINIRAS PAR OUBLIER DOUCEUR ET HARMONIE »........ 221 EN GUISE DE CONCLUSIONS ......................................................... 235 QUOD ERAT DEMONSTRANDUM..................................................... 251

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Constantin Frosin est un promoteur de la francophonie roumaine : il édite une revue en français (Le Courrier francophone, à présent Le Courrier international de la francophilie), traduit en français les écrivains roumains représentatifs, écrit lui-même en français et se constitue et définit comme poète d’expression exclusivement française. Il fait donc pour son propre compte l’expérience de la création dans un autre code linguistique que sa langue d’origine et a tenté ici d’appliquer son expérience à des textes pris dans la même problématique : ceux d’Emil Cioran, de Mircea Eliade et d’Eugène Ionesco. Son étude montre que le changement de langue est une aspiration au dépassement de soi dans l’effort qui consiste à plier à l’expression un nouveau matériel linguistique. Il n’y a pas altération de la matrice spirituelle de l’écrivain mais recréation, à travers le nouveau code linguistique à mettre en place, des propres ressources de l’expressivité de cette matrice. C’est autour de cela que s’organise l’ouvrage de Constantin Frosin. C’est là une contribution originale montrant la capacité des grands esprits d’être créateurs de la langue, et l’auteur de cet ouvrage l’analyse courageusement face à chacun de ces écrivains dont le territoire est toujours traversé par le paradoxe. Emil Cioran et Eugène Ionesco (dans une moindre mesure Mircea Eliade) doivent à la langue française autant que cette orgueilleuse langue leur doit elle-même. La passion francophone de Constantin Frosin ne lui fait ni ignorer ni minimiser l’esprit roumain. Il n’accuse pas pour autant ces écrivains francophones de désertion vis-à-vis de cet esprit. Il maintient l’interrogation face à eux : roumains ou français ? Mais il plaide avec une sobre fermeté pour le premier terme de cette interrogation, tout en gardant l’ambiguïté de la problématique. C’est le cas dans le chapitre « Les rapports de Cioran avec Dieu », qui est l’un des meilleurs de cet ouvrage, remarquable par la

densité et la verve polémique, par le volume et la qualité des lectures mobilisées pour la démonstration, enfin par l’écriture dont il dose avec talent les tonalités sans pour autant laisser la dynamique des idées à la merci d’exaltations faciles ou à la tentation de poétisation inadéquate.

Nicolae IOANA, Professeur d’Université

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Le présent thème est l’un des plus évités, des moins abordés, attendu que l’on fouille et trifouille dans les motivations personnelles, dans les ressorts intimes des auteurs étudiés, en mettant en lumière des choses inattendues, mais, surtout, surprenantes ou même compromettantes pour la mémoire de certains écrivains. Ce type d’analyse peut même psychanalyser, sans parler que personnellement, nous avons lu en préalable des études de socio- et psycho-stylistique, de sorte que nous avons pu disposer de clés capables d’ouvrir n’importe quelle porte, pour secrètes qu’elles soient, lesquelles pourraient donner sur les côtés dissimulés des écrivains respectifs. Force nous est de remarquer, en même temps, la pauvreté de la bibliographie réellement utile à notre thème comme, surtout, son aridité, difficilement saisissable dans les conditions où les écrivains se gardent de donner le moindre coup de main pour (nous) déchiffrer les raisons pour lesquelles ils ont procédé au changement de langue. N’empêche, nous n’avons pas perdu courage, mais avons décidé de prendre cette investigation à notre propre compte, en nous proposant – à partir de notre expérience d’écrivain d’expression française, de démontrer que ce changement de langue, fût-il prémédité ou non, imposé par les conditions de chaque écrivain d’alors ou non, n’aboutit pas au changement d’écriture, à la manière de voir les choses, de sentir et de jouir ou de s’attrister de nos écrivains, ou, quand ce fut le cas – voir Cioran, le mode d’agir ou parfois même, de réagir des écrivains en cause. Ce thème s’avéra très utile tant pour cette étude, nécessaire, apprécions-nous, pour la reconsidération de la position critique officielle (injuste), mais aussi des mentalités, parfois des préjugés des lecteurs roumains à l’égard des grands noms de la littérature d’expression française, avec qui d’autres nations s’enorgueillissent,

mais nous autres Roumains – d’aucuns, c’est dieu vrai ! – on ne saurait faire la paix, pour des raisons ou puériles, ou pessimistes ! Un autre objectif important que nous avons eu en vue, a été la récupération pour la littérature et la culture roumaine de grands écrivains, comme Cioran, Ionesco, Eliade qui, ces derniers temps, sont devenus la cible préférée d’attaques injustifiées, orchestrées tant en Roumanie, que, le plus souvent, alimentés par des essayistes et analystes politiques probablement non familiarisés – ou trop peu… - à la problématique littéraire et à son spécifique ! Il est dommage d’assister à l’élimination de telles valeurs du trésor de la spiritualité roumaine, dont d’autres se pavanent, en les considérant des écrivains français d’origine roumaine, alors qu’ils sont, à n’en point douter, des écrivains roumains d’expression franco-universelle ! Nous ne saurions rester passifs à la déplorable tentative de certaines forces (ou « faiblesses » ?!) occultes (ou incultes ?!), fermement décidées à appauvrir le Panthéon des valeurs roumaines, surtout à les bannir définitivement – pour des raisons abracadabrantes, des accusations non soutenues par faits ou documents crédibles ou véridiques – afin de faire place, probablement, à d’autres valeurs, même si moindres, mais provenant de cultures plus grandes… La lecture de la thèse de doctorat de Pierre-Yves Boisseau, nous montre un érudit qui s’est fait un nom (plutôt un non…) en foulant aux pieds et en ravalant une valeur comme Cioran, considéré comme le plus grand styliste et moraliste français de Voltaire à nos jours, mais aussi comme l’un des plus grands écrivains français du XX –e siècle ! Nous nous demandons encore ce qui a bien pu le pousser à une attitude si rétrograde envers une valeur acceptée par tout le monde, qu’il s’est proposé de détruire définitivement, en la réduisant au néant ! En cette récente fin de siècle et de millénaire, lorsqu’on dressait le bilan, et que l’humanité passait en revue la contribution de chaque culture et spiritualité à la prospérité et l’épanouissement de la condition humaine, au progrès et au bien-être culturel des 14

peuples du monde, nous avons donc assumé la tâche extrêmement noble de démontrer la fausseté de ces thèses, conformément auxquelles ces écrivains ont oublié qu’ils étaient roumains, en ayant changé non seulement leur langue d’expression, mais en pervertissant aussi leurs âme et pensée, en s’arrachant définitivement à la matrice de la sensibilité roumaine. Nous sommes conscients de ce que nous allons déranger bien des esprits ill-uminés, que nous allons probablement bouleverser bien des théories considérées comme données une fois pour toutes par certains, mais notre conscience nous a poussé à mettre la vérité en lumière à tout prix, étant incapable d’admettre, pour tout l’or du monde, la victimisation de personnalités universelles, considérées à juste titre comme de vrais spiritus rector dans leur domaine de référence et dans le contexte culturel et spirituel du XX –e siècle. Pratiquement, nous n’avons tenu compte d’aucun préjugé, d’aucune mentalité rétrograde nationaliste faisant, de nos jours encore, la loi dans ce délicat domaine qui est la littérature de la diaspora ; nous n’avons tenu compte que de nos observations, filtrées par bon nombre de lectures adjacentes, ayant plus d’une fois recours à la philosophie et à la logique. Nous considérons que cette étude revalorisera les créations de CIORAN, ELIADE, IONESCO, ou ISTRATE etc., en les rendant aux lecteurs sous leurs vraies physionomies, non pas celles qu’on a brodées sur eux sur du papier mâché…, libres donc des contraintes de la critique officielle ou de service… Nous considérons que la première victoire de cet ouvrage consiste à rendre la valeur réelle de ces écrivains, en leur mise en lumière et en leur re-situation à l’attention et dans l’âme des lecteurs d’ici et d’ailleurs. En toute modestie, nous considérons avoir fait une fois de plus notre devoir envers la littérature, la culture et la spiritualité roumaine, par cette prise d’attitude, en récupérant, pour toujours, des valeurs inestimables dont cette nation roumaine s’enorgueillira dorénavant, en glorifiant leur mémoire, car elles sont déjà universelles, pièces de choix du Patrimoine spirituel de l’humanité.

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L’évasion du soi linguistique, le dépassement du soi conscientiel (consubstantiel), mais non pas sapientiel, s’avère être une tâche extrêmement difficile, puisque l’être humain est enclin à des jugements personnels, car essentiellement subjectif. L’on ne saurait dire de CIORAN qu’il découvre la langue française (éventuellement, il découvre la France et les Français…), cette langue ne réussissant même pas à devenir un moyen de communication parfait, en poussant encore plus Cioran vers une incommunicabilité contemplative. Plus exactement, cette langue d’adoption devient pour lui un instrument de recherche dans un effort de réflexion et d’affirmation de la pensée. D’un simple instrument linguistique et d’un simple donné, corollaire d’un espace francophone, le français en devient un de culturel, un moyen d’approfondir et de comprendre la substance humaine à l’abri de son cadre cogitationnel. Il reste néanmoins à résoudre la question de la personnalité linguistique spécifique de la région roumaine, comme la somme de valeurs culturelles, disons originaires du même espace, malgré sa physionomie francophone. Cioran visait, entre autres, à la décomposition, à ce qui relève du domaine de l’esprit, afin de parvenir à ce qui relève d’une langue aspirant à l’universalité (l’actuelle lingua franca, l’anglais, dérivant justement du français – du reste, une étude très poussée révèle que 55 % des mots de l’anglais sont d’origine française – serait-ce donc pour cela qu’on considère l’anglais comme lingua franca ?!), autrement dit, il se proposait de créer une langue propre (sa propre langue), acceptable à tous les points de la durée, mais aussi dans le plus de points possibles de notre espace européen – en d’autres mots, il a arrêté son choix sur la langue française. Nous ne saurions omettre, d’autre part, une possible influence de la pensée gidienne : « L’Art vit de contraintes et meurt de

liberté ! » ! Sans oublier, bien sûr, la propension de l’homo europaeus à chercher la solitude, la différence, ce qu’il lui arrive de confondre avec la qualité ou avec l’excellence… D’autre part, l’humanité était en pleine effervescence de la quête d’un principe unificateur, entrevu par la plupart des individus dans le langage et, pour Cioran, celle-ci ne pouvait être qu’une langue de grande culture ! La question du moment, mais aussi et surtout, de l’écrivain, consistait à choisir une langue capable d’assurer l’accès à la dimension historique. Posée dans les termes de l’époque, la question consistait en le passage du domaine des formes, comme point de départ, à celui du sens, du domaine de l’expression à celui de la conscience. Quant à Cioran, il a recours à une démythisation, voire désacralisation de la forme originaire (la langue roumaine) dans son effort de revenir à la Pensée. Après avoir choisi sa langue, il fixa son langage, à savoir le français écrit, attendu la richesse et la variété syntactique du français écrit, comparativement aux schémas paupérisant des clichés de la langue parlée. Car la littérature refuse d’enchaîner la liberté de l’homme sur un rocher de la fatalité, du malheur, comme le disait si bien Pierre-Henri Simon : « Pour la littérature, langue et pensée vont main dans la main. » Son compagnon de route tout au long de ce parcours initiatique : Eugène Ionesco, transmettait à l’humanité un message extrêmement clair : il faut démystifier le langage collectif et lui donner (une autre) vie afin de communiquer les vérités essentielles à nos contemporains. C’est bien cela le message de la pièce : La Cantatrice chauve, comme des Chaises. Le changement de langue amène des bouleversements inattendus : dans la nouvelle langue, le mot, son sens dans son nouvel habit, éclate et sort des gonds de la phrase de la langue d’origine, acquiert une consistance propre et donne le jour à une inhumaine poéticité. Le changement de langue est ressenti comme un besoin pressant de mettre en contact le monde intérieur (créé par l’écrivain dans son âme) et l’extérieur – la nouvelle réalité linguistique. Il peut 18

apparaître comme une entorse faite à l’être (et donc, à l’identité), au profit de l’apparence. Il se produirait ainsi une aliénation de l’être humain, qui confond le libre arbitre avec la liberté. Parallèlement, le langage, qui continue une sorte de géologie existentielle, se libère de son contenu électif et acquiert d’autres dimensions (cf. Roland Barthes). C’est comme un cri jailli des entrailles du mot qui se sent désincarné, comme un appel à la pensée du dehors, extérieure à lui et à son système de pensée spécifiquement roumain, ce qui lui permettra de rétablir son sens. Parler et écrire en une autre langue signifie lui donner vie de l’intérieur, suppose une évasion du soi, un vidage en vue d’un remplissage, cumulant, finalement, les deux matières. C’est comme si l’on devenait deux fois plus humain, deux fois plus sensible, par une sorte de dédoublement, mais aussi par le développement de la conscience de soi à la lumière de l’inconscient collectif. La langue d’adoption devient ainsi un témoin de l’humain, de l’Homme. N’est-ce pas Malraux qui disait : « Chaque civilisation modèle une sensibilité » ? L’apprentissage, l’assimilation d’une langue passent par le fichier d’images de la civilisation qui l’aura élaborée. L’on pourra dire avec l’abbé de Condillac : « La valeur des choses est donc fondée sur leur utilité, ou, ce qui revient au même, sur le besoin que nous en avons, ou, ce qui revient encore au même, sur l'usage que nous en pouvons faire ». Ce qui est parfaitement vrai dans le cas de Cioran, mais aussi d’autres, comme Eugène Ionesco. La question du langage est ainsi réduite à la grande controverse métaphysique reliant l’être à l’apparence et l’essence à l’existence. L’être total paraît trouver sa réalité et son existence non pas dans l’apparence subjective, mais à l’intérieur de l’homme. Et Cioran, en annexant le non-être généré (sic !) par le suicide, devient un Être Total. Bergsonien pour une fois, il paraît que Cioran ait accepté de sortir de l’espace de sa propre langue afin de pouvoir ainsi se rapporter à une durée créatrice. Car si, sur l’espace (dans son cas, son nouvel espace), se greffent l’expression phénoménologique des

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mots et leur forme orale ou écrite, sur la durée vont se greffer le sens des mots et leur valeur extra-stylistique. La langue sera donc vue comme une somme d’ensembles purement formels à valeur de référence, et de formes dont l’utilisation vise à la transformation de l’être social en sa liberté, reflet donc de la relation entre l’intentionnalité et la réalité. Avant d’accuser Cioran de haute trahison, comme plus d’un s’est empressé de le faire, il nous faut revenir, par l’étude du changement de langue, à l’intention première, id est à l’acte verbal original et, avant, à l’esprit ayant permis la réunion de toutes ces matières premières, autrement nécessaire à la formulation de cet acte. L’esprit a besoin de matériaux dont il puisse créer, ce qui ne veut pas dire que ces matériaux seraient une source de création. Ils ne sont qu’une forme, au niveau de la langue, qui n’a pas encore trouvé sa forme au niveau du symbole, ni du sens. Celui qui les modèle est l’acte créateur, l’acte de la création proprement-dite, insufflé par l’esprit. Il nous faut dépasser notre propre subjectivité (si l’on veut saisir Cioran), à savoir les limites et/ou les limitations afin de coïncider le plus exactement possible avec le modèle (dans son cas, la langue française, versée dans les moules de l’universalité de la pensée). On passera ainsi de la conscience réelle (participation ex-réelle) à une conscience possible (participation possible), visant à une conscience absolue (participation totale à l’esprit du temps et à la littérature de l’universalité, car, en même temps, perception, imagination et mémoire. Cioran ne s’enlise pas dans un monde de signifiants capables de le dominer et de l’anéantir. L’adhérence, la force de séduction du matériel linguistique ne l’absorbe pas, ne neutralise pas son élan vital, apparemment [et pourtant, qu’est-ce qui le porte sur le suicide, ou le pousse à en faire l’apologie ?! Une possible lassitude ou faiblesse, car ce combat permanent avec la lingua franca (dans tous les sens du mot, y compris étymologique…) finit par fatiguer – le moins qu’on puisse dire…].

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Notre écrivain passe ses propres culture et sensibilité par les canons stylistiques de la langue française ; il fera de son mieux pour exprimer non pas un échange avec les autres, mais ses propres vérités intérieures, qu’il ambitionne d’extérioriser. Comme il n’y avait plus moyen de revenir en Roumanie, son œuvre n’aurait jamais été agréé par le régime de Bucarest à l’époque, donc cela aurait signifié sa mort en tant qu’écrivain. Et les Français ne l’auraient point saisi, s’il avait écrit et publié ses œuvres en roumain – dans un pays comme la France ! Dans le cas du changement de langue, le mot devient l’expression d’un intérieur (le soi), mais aussi illimitation (non pas dépaysement, au sens du verbe dépatrier…, comme on l’a affirmé à la va-vite à propos de Cioran), ce côté extérieur destiné au lecteur français, vecteur portant de l’intérieur projeté sur les horizons de lecture (et, pourquoi pas, d’attente…). Le langage devient ainsi un au-delà du mot et/ou d’écriture, expression fidèle du soi - qui est le même dans toutes les langues, donc on ne saurait ni l’abandonner, ni le trahir – tant s’en faut ! Nous n’avons pas acquis la ferme conviction qu’il a opéré ce choix en vue d’instituer un dialogue avec les autres, nous croyons plutôt qu’il a été motivé par le nécessaire souhait de s’ouvrir à soimême. Reprise de contact donc, mais avec une nouvelle réalité (de tous les points de vue, y compris de la langue), reprise de langue avec lui-même, mais cette fois, il s’agit de la langue française… Qui a dit jeu de mots, jeu de vilain ?! Entre les lignes, on croit lire chez (le vrai) Cioran : je de maux… Du moins dans un premier temps. Je est un Autre devient chez lui : JE est/hait les mots/maux des Autres… Il déblaie ainsi le terrain pour l’expression de cet au-delà de soi, du premier silence d’avant le mot/l’homme (lu inversement, mot donne homme… - serait-on donc l’effet d’une cause bouleversée, serait-on né homme à l’envers du mot… voué au charabia universel… ?! Vit-on dans un monde à l’envers du Verbe, du mot ? Aura-t-on pris le contre-pied de la divinité, comme quoi incarnonsnous sa vengeance ?! – autant de questions cioraniennes qui nous creusent les méninges…), dont la manifestation ne saurait être que le résultat d’une méditation, d’un dédoublement ; le silence 21

primordial, du langage non verbal, mais plus que verbal… Au commencement, ce fut le Verbe… le Mot. Ce qu’il en reste : les vers… de terre. Ensuite, ce furent les maux, croit-on entendre comme un cri jailli des entrailles du primordial d’avant les mots… Echo signé simplement, en encre sympathique : Cioran. Tout simplement. Eugène Ionesco comme tant d’autres, a choisi lui aussi d’écrire en français, une autre langue donc pour pouvoir exprimer son monde intérieur, faisant en sorte que cette langue vibre étrangement, voire d’une drôle de manière. Cette entreprise d’apparent effacement et d’ostensible rupture par rapport à sa propre langue, est un projet d’affirmation d’un NON profond, grâce à une matière étrangère qui sera modelée par l’écrivain selon les nécessités de son être auctorial. Qu’il finit par ciseler dans cette matière étrangère, réunissant deux mots pour rendre un seul sens : le sien, exclusivement. Lui, l’auteur, entend s’exprimer soi-même et non pas mettre bout à bout les témoignages des autres sur soi. Il faut donc arracher la croûte des idées préconçues du langage commun. Par les nouvelles langue et écriture, l’auteur se retrouvera comme projection de lui-même, se situera (volens-nolens) dans la durée, et non pas dans l’espace des mots : son action créatrice sera à la verticale, annulant l’horizontalité historique. C’est à nous qu’il incombe de retrouver l’Être de l’auteur derrière cette montagne linguistique de mots et structures étrangères. Car le soi (son étant) était là avant les mots, étant simplement silence, voire mutisme. Le mot ne parle que par soi et en soi. Par ce pacte avec le chaos, avec la nouvelle matière (improprement dite première), avec l’existence linguistique (en Roumanie il a vécu, alors qu’en France il a existé… linguistiquement ?!), l’écrivain s’arrachera les mots, il se tirera les vers du nez pour se dire tel quel, fuyant tout faux-semblant, oubliant, apparemment, que toute vérité n’est pas toujours bonne à dire… Et il dit ses quatre vérités à tout un chacun, ou presque. L’auteur s’accomplit, parachève son œuvre justement par son œuvre d’auteur, car il n’est pas un individu qui se répète dans sa 22

propre langue ! De la sorte, son œuvre n’est plus, ne peut plus devenir une pure traduction, mais une traduction de l’auteur en tant qu’être auctorial. Son œuvre comporte donc, en plus, quelque chose de certain (lui, le Maître de l’Incertain, du Paradoxe !), portant en filigrane la marque de sa personnalité. L’écrivain est donc attaché à cette destinée de faire vibrer la matière linguistique qu’il usine par une vraie procession de textes (testes ?) s’il en est, en fonction de la nécessité primordiale de luimême, encore inexprimée, mais qu’il se doit de révéler. Ce discours précédent s’avère, finalement, primordial. A tout moment, l’auteur brise la matière et, par là-même, crée son moi, crée soi-même, en malaxant le chaos langagier (dont il aura émergé, somme de mots mués en maux…). Ce qu’il ne pouvait se permettre avant, prisonnier des contraintes de la structure et de la matière morte des règles sociales et linguistiques de ses anciennes langue et écriture. En reconnaissant le monde extérieur (pour avoir assumé une autre langue, appartenant à ce monde extérieur) et rendant publique son intériorité, l’auteur réalise une synthèse langagière dépendant, avant tout, d’un exercice de l’être sur lui-même (et de l’auteur sur soi…). Le discours nommé par nous précédent ou antécédent, est indépendant de la langue, de même que bien des catégories de pensées sont indépendantes du langage. A propos du changement de langue, il faut parler, à notre avis, du passage de l’aspect à la catégorie, de l’apparence à l’existence car, dans ce cas précis, il tombe sous le sens que l’acte de la pensée précède l’acte de la parole et de l’écriture. On dit qu’on est passé de la relativité linguistique au concept d’universaux linguistiques. Le changement de langue et ou d’écriture devient ainsi une preuve et une tentative de passer de la virtualité à l’image virtuelle première, là-même où se situe le centre de gravité de toute langue. Ce qui, chez Cioran, était une opération et un espoir de transcendance, chez d’autres est devenu peur de transgression de la matrice, crainte de condamnation au feu de la géhenne, infligé aux vendeurs de langues et de peuples, pour parler d’une manière populiste ! 23

Nous l’avons déjà dit, Cioran ne s’est pas constitué un prisonnier passif des formes de la langue française, au contraire, il les a vécues et modelées sur ses propres vécus et sentiments, sans pour autant en transgresser aucunement la matrice. Conscient de l’héréticité du siècle où il lui fut donné d’écrire, Cioran a participé à la conscience éveillée et angoissée de la connaissance moderne, ceci consistant, plus spécialement, dans la construction de nouveaux systèmes d’expression, en partant d’un discours soit donné, soit n’importe lequel. *** Le mot (le signifiant) est le point de départ de toute quête de la vérité et de la liberté, laquelle réside en un signifié antérieur à la matière langagière - en ce soi de la langue, que l’on pourrait appeler Discours précédent ou antécédent. A ce point, nous pénétrons déjà sur le territoire des archétypes culturels et nationaux (dont parlait C. C. Jung, mais d’autres aussi avant Humboldt). Nous ne trouvons donc pas nécessaire, ont l’air de dire ces auteurs, Cioran en tête, de nous cramponner à la mentalité caractéristique d’une communauté, mais d’élever aux valences de la matière universelle cette pensée des pensées : la Pensée ! Dans le cas de Cioran, mais aussi d’Eugène Ionesco, par exemple, ce dépassement (non pas transgression de la matrice fondamentale - la langue maternelle), s’est réalisé comme suit (tel qu’il résulte de nos déductions) : le dépassement de la personnalité individuelle (de la conscience réelle) par l’ouverture vers la mentalité caractéristique de la communauté (la conscience possible, qui doit être approfondie par un dépassement vers la conscience universelle, absolue, totale, qui correspond ou est afférente à l’objet pur, et non pas à la subjectivité individuelle ou collective). Il se réalise ainsi, sur le plan linguistique, le passage du Moi à Nous, ensuite au mot, c’est-à-dire à l’essence du mot, dont le centre de gravité n’est plus dans la langue, mais dans la matière fondamentale.

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La démarche convenable consiste, selon nous, à extraire l’écrivain de la claustration spatiale et de l’ordre social donné (de provenance), où il s’intègre. Ceci nécessitera la démythisation, y compris la démystification de tout ordre préétabli, consacré par les institutions, les coutumes ou l’épicuréisme de Carpe diem. La nouvelle langue (et l’écriture qu’elle comporte) doit être vue comme signe, lequel devra être déchiffré, décodé et saisi en son évidence intrinsèque. Par l’extraction de l’homme de l’espace de sa langue native (ou matricielle), le rapport sera rétabli avec les origines, par l’évasion des cadres du « désordre établi », par la démolition du mur d’une pensée discursive et logique, grotesquement aveugle et sourde aux effluves de l’universalité primordiale. La référence à l’absolu, assez souvent à l’Absurde, afin de contrebalancer et ridiculiser l’essentialité, doit nous déterminer à ne pas penser à Cioran ou Ionesco comme à des écrivains engagés. Au contraire, ils se sont désengagés de la rigidité (et de la fixité) de tout cadre, fût-il institué par Dieu ou par de chétifs hominidés. Ou, autrement dit, la langue étrangère acceptée et librement assumée à la place de la maternelle, sera-t-elle un masque pour la dissimulation, voire le recèlement de la vraie physionomie de l’auteur, de ses doléances et impuissances ? Serait-elle un signe de faiblesse, un signe de l’inaccomplissement par une œuvre qui lui est étrangère, à lui et à ceux qui lui appartiennent ? Elle peut être n’importe quoi, à la rigueur, excepté transgression ou trahison de matrice ! Un point c’est tout. *** Quelques considérations concernant l’acte de la traduction sont les bienvenues, car nous savons, par exemple, que Cioran a traduit, au début, à grand-peine, sa pensée et ses intentions objectualisées dans l’acte final de l’écriture en tant que formulation mentale et leur conclusion dans l’acte de l’écriture, c’est-à-dire de la traduction. La traduction requiert une recréation totale. Pour la bonne raison que ce n’est pas le style qui fait l’écrivain, mais c’est bien 25

l’écrivain qui crée le style. La traduction n’est pas qu’une opération stylistique ou langagière, mais une vraie communion humaine ; on fraternise, pour ainsi dire, avec les valeurs de l’autre, on se le fait sien, tout en restant soi-même – on s’accepte, on se donne l’accolade de la lecture, mais on n’impose quoi que ce soit à personne ! Les facteurs référentiels et les valeurs connotatives sont des réalités que le traducteur doit faire converger dans la langue cible, vers des équivalences dotées d’indices de la même charge, fussent-ils d’une nature identique, ou autre. L’important, c’est que l’atmosphère affective enveloppant les mots, passe dans la traduction, sans y faire obstacle. Le traducteur ne doit pas se bloquer à hauteur d’un métalangage qu’il doit traverser en tout état de cause ; si cela arrive néanmoins, la traduction risque d’être paraphrastique, explicative, de se perdre dans des transpositions interprétatives qui, bien que correctes et exactes, sont incapables de se constituer en texte, ce qui aboutirait, hélas ! à amputer la textualisation de certains éléments fondamentaux de l’acte de la traduction. Le décodage et l’encodage sont importants pour le passage d’une textualisation à une autre par l’intermédiaire d’une sémiotique valorisante. La traduction s’avère être une restructuration mobile, mais effective des rapports aléatoires du complexe réseau dont le fonctionnement conditionne la littérarité et la poéticité du texte obtenu dans la langue d’adoption. Le traducteur (tout écrivain qui change sa langue d’expression, du moins au commencement, en est un, même s’il n’en est pas conscient) doit forcer l’entrée dans la nouvelle langue, y trouver des points d’appui et des éléments susceptibles de le mettre en symbiose avec l’univers dont il est issu. De la sorte seulement, la traduction ne deviendra pas une dilution dans le néant, un retour au chaos primordial, comme n’importe quelle brique de la Tour de Babel, mais représentera juste le signe de la victoire sur le pouvoir non reproductif de ce néant. Ce qui se réalise par le passage de la création à la créativité, par la rupture d’avec un système de contraintes, et par la promotion de l’œuvre initiale sur un plan d’universalité. Le jeu de l’écriture dont l’écrivain-traducteur participe, n’est rien d’autre que la circulation des sens par l’intermédiaire des 26

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