L'écriture de la nostalgie dans la littérature arabe

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La nostalgie constitue l'une des thématiques majeures de la littérature arabe. Ces contributions couvrent une aire géographique allant de l'extrême Occident musulman (Al-Andalus) jusqu'à l'Irak. Elles montrent que le registre élégiaque a su évoluer, s'adaptant à la plupart des modes d'expression littéraires arabes, et qu'Al-Andalus, territoire ayant cristallisé le sentiment de perte chez les Arabes, s'est peu à peu érigé en paradigme de la nostalgie dans leur production littéraire.
Publié le : lundi 1 avril 2013
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EAN13 : 9782296533714
Nombre de pages : 220
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sous la direction de Brigitte Foulon avec la collaboration de Kadhim Jihad HASSAN
L’écriture de la nostalgie dans la littérature arabe
Espaces LE Littéraires
L’écriture de la nostalgie dans la littérature arabe
Critiques littéraires Collection dirigée par Maguy Albet Dernières parutions Roger TRO DEHO, Adama COULIBALY et Philip Amangoua ATCHA (dir.),Je(ux) narratif(s) dans le roman africain, 2013. Diané Véronique ASSI,Intertextualité et transculturalité dans les récits d’Amadou Hampâté Bâ, 2013. Gasser KHALIFA,L’autobiographie au féminin dansL’Amantde Marguerite Duras etPerquisitionde Latifa Al-Zayyat, 2013. Nicolas GELAS,Romain Gary ou l’humanisme en fiction. S’affranchir des limites, se construire dans les marges, 2012. Kahiudi Claver MABANA,Du mythe à la littérature – Une lecture de textes africains et caribéens, 2012.Gérard DUPUY,Xie Lingyun, Poèmes de montagnes et d'eaux. e V L'expérience poétique du paysage dans la Chine du siècle, 2012.ZHAO Jia,L’ironie dans le roman français depuis 1980. Echenoz, Chevillard, Toussaint, Gailly, 2012. Gilles GUIGUES,Rilke, l’existence en figures. Étude philoso-phique du poétique, 2012.Jeanne-Marie CLERC,Etty Hillesum écrivain. Écrire avant Auschwitz, 2012.Ali ABDOU MDAHOMA,Le roman comorien de langue française,2012. Mehana AMRANI,La poétique de Kateb Yacine. L’autobiographie au service de l’Histoire, 2012. Tommaso MELDOLESI,Textes et poèmes autour de l’accident ferroviaire de Meudon, 1842. Une poésie de la catastrophe, 2012. Jean-Louis CLUSE,Saint-John Perse, le poète en ses miroirs. Le même, l’autre et le multiple, 2012. Mamadou KALIDOU BA,Nouvelles tendances du roman africain francophone contemporain (1990-2010). De la narration de la violence à la violence narrative,2012. S. SEZA-YILANCIOGLU (dir.),Nedim Gürsel. Fascination nomade, 2012.Myriam TSIMBIDY et Aurélie REZZOUK (sous la dir. de),La jeunesse au miroir. Les pouvoirs du personnage, 2012.
Sous la direction deBrigitte Foulon, avec la collaboration deKadhim Jihad HASSANL’écriture de la nostalgie dans la littérature arabe
Actes du colloque de l'INALCO des 30 et 31 mars 2010 L’HARMATTAN
Du même auteur :
AlAndalus, Anthologie, en collaboration avec Emmanuelle Tixier du Mesnil, Paris, Editions Flammarion, 2009.
e La poésie andalouse du XI siècle : voir et décrire le paysage, étude du recueil d’Ibn Ḫafāğa, Paris, Editions L’Harmattan, 2011.
© L'HARMATTAN, 2013 5+7, rue de l'École+Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 9782336291840 EAN : 9782336291840
INTRODUCTION
Brigitte Foulon
Sorbonne Nouvelle – Paris III / EA 1734 e présent volume rassemble les actes d’un colloque tenu à l’INALCO, L les 30 et 31 Mars 2010, sous l’égide du Centre de Recherches sur le MoyenOrient et la Méditerranée (CERMOM/ CARMA), que nous avons organisé en collaboration avec Kadhim Jihad Hassan. L’objet de ce colloque était de cerner l’espace occupé par la thématique de la nostalgie dans la littérature arabe, classique et moderne.
La nostalgie constitue en effet sans aucun doute l’une des thématiques majeures de la littérature arabe, depuis son origine. Elle apparaît même comme indissociable de l’expression du sentiment amoureux des Arabes de 1 laĞāhiliyya, les conditions climatiques propres à la Péninsule arabique contraignant les tribus à se disperser durant la saison aride, et provoquant donc la séparation des amants au gré des transhumances. Le poète bédouin chante un amour déjà perdu, une absence, et c’est dans le prologue du poème, lenasīb, que se cristallise en premier lieu l’expression de ce sentiment de perte. Néanmoins, les motifs des vestiges des campements,al aṭlāl, omniprésents dans ces prologues, témoignent aussi de la fuite du temps et de l’impuissance humaine face à l’entropie, et permettent au poète de 2 figurativiser une expérience existentielle . Le temps a fait son œuvre, et ce ne sont pas les quelques traces àdemi effacées par les vents et les pluies qui pourront rassurer sur la pérennité des choses. «La poétique arabe de la Jāhiliyya(…), écrit Salam alKindy,s’ouvre sur le constat de la ruine et se tient dans l’approfondissement de la perte(…)Tout le dispositif de la perte réside dans la tension entre l’ultime signe d’une présence et le constat 3 abrupt de l’absence. ».Tout autant que l’absence de l’aimée, les motifs du campement reflètent donc aussi une conscience aigüe de la fragilité des choses et de notre condition humaine.
e e En dépit d’un mouvement de rénovation poétique qui, au II /VIII siècle, s’éleva contre la présence des motifs de l’élégie bédouine traditionnelle dans les textes, ceuxci se maintinrent assez largement dans la poésie classique, 1 Il s’agit de l’Antéislam. 2 Voir à ce sujet: (J) Stetkevych,The Zephyrs of Najd : The Poetics of Nostalgia in the Classical Arabic Nasīb, University of Chicago Press, 1994. 3 Salam alKindy,Voyageur sans Orient, Actes Sud, Sindbad, 1998, p. 35 et 38.
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comme si les Arabes, dispersés et mêlés à d’autres peuples, d’autres cultures, avaient ressenti le besoin de réaffirmer ainsi en permanence le lien les unissant à leur lieu premier.
Des lieux associés quant à eux à l’urbanité, et situés endehors de la Péninsule arabique, s’imposèrent néanmoins très tôt aux côtés de l’espace bédouin dans la poésie élégiaque arabe. Les palaislaḫmides de Ḥīra, e ḪawarnaqetSadīrsiècle, et la ville, évoqués par les poètes dès la fin du VI palatiale sassanide d’alMadāin(Ctésiphon), se prêtaient à des considérations de type «ubi suntsur l’évanescence des choses et des » 4 hommes . C’est aussi en Orient que furent composés les premiers poèmes de déploration sur les villes, connus sous le nom deriṯāʾ almudun (ou marṯiyyas), les plus célèbres étant sans doute celui d’Abū Yaqūb al Ḫuraymī (m. 821) décrivant Bagdad détruite par la guerre civile ayant opposé alAmīn à son frère alMamūn, et celui d’Ibn alRūmī (m. 896), évoquant la mise à sac d’alBaṣra par lesZanğ. Dans ces textes, nous voyons bien comment un transfert, un glissement, s’opère, entre l’objet de l’élégie archaïque, la femme aimée, et celui que les désordres et les conflits ont anéanti : le lieu, la ville, le territoire.
Les analyses développées dans le présent volume démontrent que la nostalgie, loin d’être cantonnée dans la sphère amoureuse de la poésie, c'est àdire lenasīb et leġazal, gagna également des genres où elle était moins attendue, tels le panégyrique (madīḥ), la satire (hiğāʾ), ou encore le thrène (riṯāʾ), qui s’apparentent davantage à des genres « héroïques ».
5 Se référant à la production de poètes représentatifs de l'époque umayyade , Mohamed Bakhouchles différentes formes sous lesquelles la examine nostalgie apparaît dans ce corpus : ses motifs mais aussi les moyens stylistiques mis en œuvre par les poètes pour l’exprimer (formules, figures de style, etc.). L’auteur pose la question de la fonction de la nostalgie dans le panégyrique et dans la satire, et s’interroge sur les raisons de la pérennité de cette thématique. Il s’appuie dans ses analyses sur quelquesunes des compositions poétiques les plus représentatives de l'époque umayyade, à 4 Nous nous appuyons ici sur l’article de Julie Scott Meisami,Places in the past: the poetics/politics of Nostalgia,Edebiyât, vol.8, p. 63106, 1998. Les trois sites furent ensuite mis en scène par le poète abbasside Abū alAtāhiya, dans le panégyrique adressé au calife al Hādī.AlMadāin, et en particulier leĪwānde Kisrā, figura en bonne place dans les célèbres descriptions d’alBuḥturī (dans un poème composé en 270/883), et, un siècle plus tard, d’al Šarīf alMurtaḍā (Dans un texte composé en 398/ 1008). 5 Dynastie arabe fondée par Muʿāwiyya, qui régna sur l’ensemble du monde musulman de 650 à 750, puis enalAndalusde756 à 1030.
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travers lesquelles il examine successivement le mal du pays comme expérience personnelle, la nostalgie dans leġazalet la nostalgie dans le nasīb. Le mal du pays est évoqué par des poètes comme Mālik b. alRayb, poètebrigand repenti, ou Abū Qaṭīfa, poète appartenant à la famille umayyade, qui, contraint à l'exil et chassé de Médine, vécut à Damas où il composa des pièces dans lesquelles il dit sa nostalgie pour sa cité d’origine. La nostalgie du lieu est un thème aussi prégnant dans la poésie d'amour à l'époque umayyade. Sites de campement, cités, régions sont abondamment mentionnés dans des poèmes deġazal. Les toponymes constituent l'espace de l'histoire d'amour relatée dans le poème, et sont étroitement liés à la personne aimée. Séparé de la femme qu'il aime, le poète dit sa passion pour elle et pleure le pays dans lequel elle vit. La nostalgie dans lenasīb, enfin,sera considérée à partir d’un certain nombre de « situations » types :la situation « pleurs sur les vestiges », la situation « les souvenirs des temps heureux », et enfin la situation «»alšayb walšabāb et(« canitie jeunesse »), caractérisé par une grand uniformité de traitement. Il arrive néanmoins que se fasse entendre, dans cette quasiunanimité, une voix discordante, qui se singularise par son originalité, pour exprimer un refus de cette nostalgie omniprésente, ce qui sera observé à travers l’analyse d’un vers de Ğarīr figurant dans un panégyrique et dans lequel le poète récuse le rapport de la vieillesse avec la nostalgie et la mélancolie qui lui sont inhérentes.
Partant d’un « genre » poétique apparemment marginal et minoritaire, l’éloge funèbre de soi (riṯāʾ alnafs),Hachem Fodapourquoi la montre nostalgie, bien audelà dunasīb, constitue le ton fondamental de la poésie arabe héroïque (madīḥ etfaḫr). La poésie arabe se fait souvent l’écho d’un vœu irréalisable : pouvoir entendre ce qui sera dit de nous après notre mort. Le seul éloge (madīḥ) qui compte, seraitil dès lors lemadīḥ posthume, c’estàdire le thrène (riṯāʾ) ? L’auteur convoque plusieurs poètes attestant de la constance de ce désir irrépressible, de ce souhait déjà nostalgique, traversant d’ailleurs autant la prose que la poésie. A cette anticipation se rattache un genre plus représenté qu’on pourrait le penser : l’éloge funèbre de soi, leriṯāʾ alnafs, dont on trouve plusieurs exemples déjà dans l’Antéislam. En réalité, ce sousgenre de l’éloge funèbre participe au brouillage des signes distinctifs caractérisant les trois volets de l’éloge dans le poème arabe classique. Hachem Foda explore ensuite les différentes facettes de l’éloge de soi (faḫr), et les rapports subtils que celuici entretient avec l’éloge (madīḥ). Enfin, il s’intéresse à un récit trouvé chez un auteur de e IX siècle, Ibn Ḥabīb, récit qui s’insère dans un chapitre dédié à la loyauté des Arabes de l’Antéislam. Il explore la complexité des liens rapprochant les notions dewafāʾ (loyauté) et deiğāra(protection), la proximité, à travers les multiples déclinaisons de la racineğwrprotégé et protecteur, entre laudateur et loué. Dans ce récit, le chef de tribu, lesayyid, choisit en toute
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