L'effet roman

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Beaucoup de langues d'Afrique sont écrites, mais dans lesquelles peut-on lire des romans, c'est-à-dire de longs textes de fiction en prose ? Le récit écrit est toujours perçu comme le moyen de susciter et de retenir un lectorat : une presse missionnaire, au début du XXe siècle, encourage ses auteurs à raconter des histoires par écrit. La conscience de l'effet du texte va avec la reconnaissance de l'importance de l'objet roman, qui serait le vrai livre et signalerait la véritable émergence d'une littérature.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782336264011
Nombre de pages : 311
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L'effet roman
Arrivée du roman dans les langues d'Afrique

«d L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.l.

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Kônyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC L'HARMA TTAN GUINEE Almamya rue KA028 En face du restaurant Le cèdre OKB Agency Conakry - Rép. de Guinée BP 3470

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISSN 1157-0342 ISBN: 2-296-02510-2 EAN : 9782296025103

ITINÉRAIRES et CONTACTS DE CULTURES
Volume38 2006

L'effet roman Arrivée du roman dans les langues d'Afrique
Sous la direction de Xavier Garnier et Alain Ricard

UNIVERSITÉ PARIS 13 Centre d'Étude des Nouveaux Espaces Littéraires

Éditions L'Harmattan

Comité de rédaction Véronique Bonnet, Anne Coudreuse, Vincent Ferré, Xavier Garnier, Jean-Louis Joubert, Marc Kober, Anne Larue, Christophe Pradeau, Françoise Simonet, Jacques Tramson, Pierre Zoberman. Secrétariat de rédaction Centre d'Étude des Nouveaux Espaces Littéraires Université Paris 13, avenue Jean-Baptiste-Clément 93430 Villetaneuse Directeur de publication Xavier Garnier Diffusion, vente, abonnements Éditions L'Harmattan, 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Publié avec le soutien du LLACAN/CNRS,

Paris

~L'Harmattan,2006

SOMMAIRE

Introduction Xavier GARNIER et Alain RICARD 9

PREMIÈRE PARTIE: LE MOMENT MISSIONNAIRE
Raketaka Zandriko [Raketaka ma petite sœur] de Jean-Joseph (malgache, 1904) : le martyre de la conjugalité Beby RAJAONESY et Claire RIFF ARD Rabary 33

USamson [Samson] de Samuel Mqhayi (xhosa, 1906) : querelles autour d'un premier roman Jeff OPLAND ... ... 47

Bere Adu [Le moment est venu] de J. J. Adaye (akan, 1913) : un roman au service du développement Erika El CRR 0 LZER .. .. .. 55

DEUXIÈME PARTIE: LE MOMENT COLONIAL
Nnanga Kon [L'albinos blanc] de Jean-Louis Njemba Medou (boulou, 1932) : un roman unique Marie-Rose AB OMO-MA URIN Omenuko de Pita Mwana (igbo, 1933) : les avatars de Tortue Françoise UGOCHUKWU L'année 75

..

91

1934 : un bouquet de romans haoussa 113

Bernard CARON

Uhuru wa Watumwa de James Mbotela (kiswahili, 1934) : un premier roman politiquement trop correct
S ai d KHAMI S . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 127

TROISIÈME PARTIE: LE MOMENT NATIONAL
Quel est le premier roman gikuyu ? Débat autour d'une littérature nationale Cristiana PUGLIESE Lwali n Wedrar de Bélaïd At-Ali (kabyle, 1946) : une légende démystificatrice Amar AMEZIANE Amegbetoa alo Agbezuge fe nutinya de Sam Obianim (éwé, 1949) : une quête exaltée de l'humain Simon Agbeko AMEGBLEAME Zinunula Omunaku de Edward K. N Kawere (luganda, 1954) : un roman de formation nationale Christine GLANZ, Fredrick MUSOKE et Livingstone W ALUSIMBI Feso,premier roman shona, une allégorie nationale (1956) ? 193 181 167 151 143

Maurice V AMBE et Flora VEIT -WILD

Ndikkirijoom moolo [Ndikkiri le guitariste] de Yero Dooro Jallo, premier roman peul (1981) Ali ou MOHAMADO U

209

6

QUATRIÈME PARTIE: LE MOMENT EXPÉRIMENTAL
À la recherche du premier roman somali: et figure romantique Di di er MaRIN" Le parcours sinueux d'un roman bambara: Kanuya Wale [Un acte d'amour] de Samba Niaré (1996) Jean DERIVE B~ gbE <tie a ?,premier
J ean -Norbert VI GN aND

trame romanesque 23 1

265 romanion : une expérience d'écriture (1981)

É . .. ... .. .. ... . .. .. .. . . . .. .. .. .. .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. 287

ANNEXES
Kuusaa Gadoo,premier roman oromo (1983) et Tameme BITIMA 301

Catherine GRIEFENaW-MEWIS Aawo bi,premier
Guéd j F ALL

roman wolof(1992)
309

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Les articles de Jeff Opland, Said Khamis, Cristiana Pugliese, Christine Ganz, Maurice Wambe et Flora Veit-Wild ont été traduits de l'anglais par Alain Ricard.

Introduction
Xavier GARNIER et Alain RICARD CENEL/Université Paris-XIII et LLACAN/CNRS, Paris

Comment lire les littératures écrites en langues africaines? Sont-elles destinées à demeurer des objets linguistiques? Peut-on se poser des questions de littérature générale, voire de poétique, à propos de ces textes et le faire de manière comparative? Au cours d'un séminaire qui s'est déroulé sur trois années, nous avons tenté un tel projet, risqué à l'origine, à partir des romans. Il s'agissait de passer en revue tous les romans pionniers édités dans chaque langue africaine où ce genre est illustré. La difficulté tient précisément au fait que le genre semble avoir des frontières bien poreuses, et souffre d'un problème de défmition. Cette difficulté nous a permis d'ouvrir très largement le débat sur le statut des littératures écrites en Afrique, par le biais des conditions d'apparition d'une pratique littéraire sans arrière-plan culturel. La nature des questions soulevées aurait été autre si nous avions choisi de travailler sur la poésie, dont les critères d'identification sont fortement ancrés un peu partout sur le continent africain. Le mot même de roman devra trouver sa place dans chacune des langues d'accueil du genre, l'examen du terme choisi nous en apprendra le plus souvent beaucoup sur la place que l'on compte faire au texte écrit sous cette étiquette. De l'effet roman à l'objet roman Dans un ouvrage récent, l'historien de la littérature Thomas Pavel met en doute la possibilité même de définir le genre romanesque. La définition la plus ouverte, selon laquelle le roman est:
une narration fictive en prose qui communique l'impression d'être réellement racontée [. ..] exclut aussi bien Eugène Onéguine de Pouchkine, roman en vers, que La Mort de Virgile de Hermann Broch et Le Bruit et la Fureur de Faulkner, œuvres qui ne communiquent nullement l'impression d'être effectivement racontées. Je suivrai par conséquent l'exemple de ceux qui font un usage informel et coutumier du terme roman en y incluant non pas les œuvres qui satisfont une définition

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L'effet roman

préalable, mais plutôt celles qui ont été saluées et lues comme des romans. (T. Pavel, 2003 : 44).

Il Y aurait donc un « effet roman» que nous nous proposons d'observer à travers notre traversée des premiers romans africains. Tous les textes qui vont être présentés ici demandent, explicitement ou discrètement, à être lus comme des textes romanesques. On se doute que le matériau narratif vient souvent de genres bien établis dans diverses traditions littéraires relevant notamment de l'oralité, mais l'amont du texte est moins important pour la détermination du genre romanesque que sa destination. Voilà pourquoi nous attachons une importance particulière aux conditions d'apparition et de circulation des livres eux-mêmes. Il nous semble qu'il y a dans le roman une affirmation particulière du livre comme objet. Certains romans parus en feuilletons dans la presse en langues africaines (il en existe à Madagascar, en Afrique australe, en Gold Coast...) au tout début du xxe siècle ne trouvent pas toujours un débouché éditorial, et ces textes restent en quelque sorte en devenir romanesque. C'est donc l'histoire des premières éditions qui nous intéresse ici et le changement de donne qu'elles introduisent dans les différents contextes. L'effet roman est aussi en rapport avec l'objet roman! On ne se lance jamais dans la conception et la publication d'un roman de façon naïve lorsque ce genre n'existe pas encore dans son environnement littéraire. Il ne s'agit pas simplement d'inventer une forme nouvelle, c'est le travail de tous les artistes, mais de forcer les conditions d'un accueil nouveau pour un texte. Les premiers romanciers africains parient souvent sur des dynamiques sociales. Pour cette raison, il est assez rare que ces romans aient rencontré un public local au moment de leur parution. On sait que les premiers romans africains en langues européennes ont souvent visé un public extérieur au continent et ont pris place dans les réseaux de la littérature coloniale. Les choses sont plus complexes lorsqu'on aborde les langues africaines. Le cas du swahili est à cet égard exemplaire. Lorsque paraît en 1934 le premier roman swahili, on écrit de la poésie depuis plusieurs siècles, des chroniques en prose, des récits de voyage, des récits de vie depuis plusieurs décennies, mais le passage à la fiction semble un problème insurmontable. Les efforts très volontaristes de la part des Anglais pour faire du swahili une langue régionale moderne les entraînent à susciter des vocations de prosateurs. On a besoin d'illustrer cette langue rénovée par une prose qui ne s'appuierait sur rien d'autre que sur l'imaginaire qu'elle génère. Le roman va naître de cette mue de la langue swahilie, et plus généralement de ce

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nouveau rapport à la langue que l'administration coloniale cherche à instaurer. La quête de l'effet roman est donc de nature profondément politique. Elle suppose une volonté de rupture avec l'ordonnancement des productions verbales et le choix d'orienter la langue vers l'extérieur. Il nous faut insister sur l'affinité qui existe entre l'écriture romanesque et la pratique de la traduction. L'effet roman n'est véritablement produit que lorsque le livre commence à être traduit et à circuler hors de la sphère d'influence de la langue d'origine. La langue d'écriture est moins un ancrage pour le roman qu'un tremplin. Précisément pour cette raison, le roman oriente la langue, il l'ouvre sur l'extérieur parfois malgré elle. Il est donc important de bien marquer la différence de statut entre les langues africaines qui vont être sollicitées dans cet ouvrage. La distinction entre les langues locales et les langues véhiculaires est déterminante pour notre propos. On se doute que la dimension plurivocale et multiculturelle du roman risque d'être mieux servie par une langue véhiculaire comme le swahili, le lingala ou le haoussa. Écrire un roman dans une langue locale suppose une mise en tension de la relation entre la langue et la culture qu'il nous sera possible d'observer. Le livre a un destin particulier, il va au-delà du groupe restreint: il peut être dans toutes les bibliothèques. La mention de la qualité de la reliure, chez Thomas Mofolo, est aussi l'indication de la capacité du livre à circuler, à faire l'objet d'une lecture continue: c'est un objet d'un type spécial dont Barthes fait la physique, comme nous le verrons. D'où le privilège accordé à l'objet livre. Physique et métaphysique du roman

Au moment où se déroulait notre séminaire sont parus deux ouvrages essentiels (Pavel, Barthes) pour notre propos, qui en ont clarifié, à nos yeux, les enjeux théoriques. Le passage au concept est trop rapide quand il nous transporte des problèmes du roman en français à la théorie romanesque. Il y a des moments pour la production d'œuvres: l'effet roman n'advient pas sans préparation et ne reste pas sans conséquences. Le roman pense, parfois même au-delà de son auteur, mais cette constatation ne fait pas de l'auteur un surnuméraire de la littérature. Plusieurs types de problèmes doivent être distingués: 1) des problèmes liés au genre lui-même, à ce que c'est que d'écrire un roman et que Barthes a remarquablement posés: ce n'est pas par hasard que le genre porte le nom d'une langue (roman, romanzo), ou de l'innovation (novela, novel). En somme le texte appelle la fluidité de la lecture, et celle-ci

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ne peut s'obtenir que dans une langue écrite bien «aménagée», comme disent les sociolinguistes. C'est en somme ce qui a trait à la physique du roman: comment obtenir un plaisir de la lecture, sans être arrêté par des graphies obscures, des usages rares. Dans cette perspective la question de la longueur du texte se pose à nouveau: écrire vingt pages, est-ce écrire un roman? Nous n'en sommes pas sûrs. Si les théories historiques de l'origine du roman, et en particulier les réflexions de Lukacs ont quelque pertinence, c'est sans doute dans le rapport à l'épopée, donc à une certaine longueur. Il n'est pas d'épopée sans une certaine durée; le temps doit s'imposer au narrateur comme aux auditeurs et aux lecteurs. Il y a des épopées en Afrique (Soundiata, Lyanja et bien d'autres). Nous ne croyons pas qu'un texte qui peut être lu en une heure soit un roman! La naissance de la prose, par exemple en gikuyu, est différente des débuts du roman: la maîtrise de la forme longue est affaire de longues veillées. 2) Il existe aussi une série de problème liés à ce que nous disent ces romans: disent-ils quelque chose de neuf? Que pensent-ils du monde? Comment pensent-ils le monde? C'est la métaphysique du roman qui nous concerne ici à la suite de Thomas Pavel. En ce sens la conception d'une prose dialogique est en soi porteuse d'une vision contestataire de l'ordre des choses, voire d'une vision totalisante du cosmos ou du monde humain. Bien peu des romans que nous présentons dans cet ouvrage sont explicitement philosophiques, pour autant leur substrat métaphysique affleure avec beaucoup d'intensité. Ces textes pionniers ne peuvent s'appuyer sur des réponses métaphysiques préalablement formulées. Les textes ouvrent toutes les questions au fur et à mesure de leur déroulement. Les modèles à partir desquels tel ou tel système culturel voit le monde sont forcément investis dans des textes qui émanent toujours d'un lieu, pour devenir autant de façons d'interroger le réel. Lorsqu'une tradition romanesque existe, le protagoniste de tel ou tel roman vient enrichir la galerie des « personnages de roman ». La catégorie est là pour l'accueillir. Dans le cas de nos romans pionniers, chaque protagoniste doit forcer son existence, le roman doit le situer à partir des coordonnées du réel, dans une filiation, sur un territoire, au cœur d'enjeux moraux. Pavel, le roman pense! Ce point porte sur la pensée du roman et sur la place de conceptions monde que nous n'associons pas au roman contemporain. Les premiers romanciers africains ne sont pas toujours des professionnels la littérature. Beaucoup d'entre eux ne sont l'auteur que d'un seul roman. conscience de faire une œuvre pionnière fait partie du projet d'écriture. 12 du de La Il

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faut que le roman soit bien installé dans le paysage littéraire pour que la visée esthétique devienne une priorité. Le problème de nos romanciers n'est pas de renouveler un genre existant, mais de faire exister un roman, d'introduire un texte d'imagination d'un genre original. Beaucoup de nos inventeurs de romans sont des intellectuels africains qui auraient tout aussi bien pu écrire en une langue européenne. L'illusion serait de penser qu'ils choisissent telle langue vernaculaire pour exprimer l'intériorité d'un peuple ou d'une ethnie. La veine du roman ethnographique est assez peu présente dans les romans qui nous intéressent ici. Ce type de romans qui exposent les mœurs et les coutumes de tel peuple africain a beaucoup plus de rendement en français ou en anglais. Le recours aux langues africaines répond à d'autres enjeux: non pas exposer une culture, mais faire jouer l'écart entre une langue et une culture. L'influence missionnaire qui préside à l'élaboration de la majorité de ces premiers romans jusqu'aux années cinquante est l'agent principal de cet écart. Les diverses traductions de la Bible, qui sont souvent la brèche dans laquelle s'engouffrent les romans, manifestent déjà que les langues vernaculaires peuvent véhiculer autre chose qu'une culture propre. De façon beaucoup plus nette que pour les productions orales, la littérature écrite, et particulièrement le roman, est souvent suspecte de trahison culturelle. On pourrait s'avancer jusqu'à dire que le roman est substantiellement traître. Même lorsque l'intention explicite du romancier est la défense du patrimoine culturel, le roman introduit nécessairement une mise à distance, qui est sa première trahison. Alors même qu'il parle d'une société autochtone, dans une langue africaine locale, il place ses récits à l'entrecroisement de toutes les questions ouvertes qui traversent ces sociétés. Le roman va être au carrefour de toutes les interrogations les plus urgentes sur les devenirs sociaux. Il n'est donc pas étonnant que la question religieuse soit au cœur d'un grand nombre de nos romans, moins d'un point de vue théologique que moral et social. Le christianisme est un pari sur le devenir des communautés africaines dont le roman est en mesure de rendre compte. La tendance à considérer comme un obstacle à la qualité littéraire la dimension didactique de nombreux romans africains repose sur un malentendu tenace concernant le roman, et la place qui est faite au récit. La façon dont le roman occidental a pu se déconnecter des impératifs didactiques est un cas particulier de traitement du récit. Le prix à payer de cette déconnexion est l'éclatement des communautés et l'atomisation du corps social. On comprend aisément que dès lors que le roman s'écrit sur fond de choix individuels, toute idée de didactisme est périmée et ne peut apparaître que comme un ridicule abus d'autorité. Le problème du roman 13

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non didactique est celui de la gratuité de son récit. Le statut du récit, ou plutôt sa nécessité, devient un problème que le roman devra apprendre à gérer. Cette capacité du roman de mettre en danger ses propres récits est le fruit d'une bonne installation du genre romanesque dans un paysage littéraire. Il n'existe pas d'institution qui ne génère ses propres mouvements de réforme. C'est sur fond de stabilité du roman que peut se faire la mise en crise du récit dans la littérature d'avant-garde. Dans les romans qui nous intéressent ici, le récit est au contraire le vecteur principal de la formation romanesque, il est premier par rapport au roman. Le récit est une façon pour ces romans en formation de saisir les sociétés dans leurs dynamiques. Les personnages de ces romans sont mis dans des situations personnelles qui sont autant d'occasions de confrontation de grandes options sociopolitiques. Le personnage de roman comme « cas» : voilà qui le distingue radicalement du personnage de conte auquel on l'a souvent rapproché dans le cas du roman africain. Le personnage vit de l'intensité des débats qui constituent son environnement. C'est dans un même mouvement qu'il naît d'un récit et d'un débat. Le récit est une sorte de résultante du débat. La force et la nécessité du récit vient de l'intensité du débat. Ainsi rien d'étonnant à ce que les romans semblent éteints dès lors que le débat n'est plus actif. Mais n'estce pas plutôt notre difficulté à soulever des débats qu'il faudrait interroger? Les relations entre les hommes et les femmes, la transmission intergénérationnelle, les engagements religieux, les appartenances communautaires, etc., tout fait encore débat dans les sociétés d'aujourd'hui, mais ces débats sont circonscrits par l'analyse sociologique et la diffusion de celle-ci comme nouvelle vulgate. Les romans africains qui sont présentés dans cet ouvrage nous rappellent cette vocation profonde du roman d'inscrire le débat comme moteur narratif. La puissance du roman didactique tient moins au type de résolution qu'il apporte qu'à la façon dont il convoque le débat et l'inscrit au cœur du récit. L'analyse sociologique circonscrit le débat, en mettant à plat les forces en présence, alors que le roman fait jouer le débat par l'opération narrative. Les intuitions de Bakhtine se trouvent ici aussi abondamment confirmées. À ce thème général du choix et donc du refus possible de sa culture, ce que fait le héros du premier roman de Thomas Mofolo (1907), s'ajoute le thème adjacent, présent dès les premiers romans, du choix d'une compagne de vie. Surprise de vivre, naissance de l'intériorité, choix du vivre ensemble. Une doctorante, dans une thèse sur le cinéma d'auteur en Afrique, remarquait le petit nombre de films d'amour, voire leur inexistence. Cette réflexion de jeune femme interpelle et fait songer à la saga du lac Victoria, 14

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premier roman en kikerewe. Ce texte qui ne figure pas dans notre recueil est pourtant en partie à l'origine de notre projet et nous y avons consacré de nombreuses séances de séminaire. Rappelons-en ici l'argument: Kitereza (1980) nous raconte les efforts d'un paysan, Myombekere, pour garder et faire revenir son épouse, alors que leur couple demeure stérile. Dans la deuxième partie de l'ouvrage, le couple a des enfants qui eux-mêmes se marient. Tout cela est très simple, mais donne l'occasion à l'auteur de brosser une vaste fresque de la vie dans ces îles, à partir de la vie quotidienne et familiale. Il ne se passe rien d'extraordinaire, mais ce qui se passe est la vie de communautés villageoises, avec leurs fêtes et leurs travaux. Kitereza fait preuve d'une verve inépuisable, d'un sens aigu de l'observation, d'un goût du détail, qui rendent la lecture de son opus fort plaisante, malgré l'épaisseur! Ce texte est probablement le plus long roman écrit dans une langue de l'Afrique: demeuré manuscrit en kikerewe, langue dans laquelle il était disponible en 1945, il a été traduit en kiswahili dans les années soixante-dix et est devenu le plus gros roman écrit en cette langue. Il est paru en allemand et en français traduit à partir du kiswahili, ainsi qu'en anglais traduit à partir du kikerewe. On sait que les gens heureux n'ont pas d'histoire, mais la littérature a une dimension cognitive: elle propose ici de nouvelles définitions des rôles masculins et féminins, en particulier dans la famille. Ce que le livre raconte

est autre configuration- détaillée et pratique- de ce que le mythe propose et
qui est présenté au chapitre 13 du livre qui raconte comment les hommes et les femmes en sont venus à vivre ensemble et quelle est l'origine des interdits alimentaires dont les femmes sont affectées. Le roman fait place au mythe, alors même qu'il montre de nouveaux rôles. Myombekere et Bugonoka s'aiment, cela nous est dit à plusieurs reprises dans le livre: ils veulent rester unis; ils se parlent; ils rient ensemble, en somme ils vivent comme un couple heureux, et cela fait quand même une histoire... Ce texte peut donc se lire comme une sorte d'allégorie d'un monde réconcilié, dans lequel le couple est la première cellule de la société. La fiction en prose se détache de l'épopée, mais nous ne sommes pas dans le roman - au sens du XIXe siècle, en particulier parce que le texte ne fonctionne en aucune manière sur le mode ironique. Nous pouvons lire ce texte non pas comme un conte africain, catégorie qui n'a aucun sens, mais comme une fiction allégorique catholique, mettant au premier plan les personnes des héros et leur aventure personnelle, dans un cadre concret. Nous empruntons ces notions à Northrop Frye, dont les réflexions sur les modes et les genres dans le contexte théologico-littéraire nous paraissent ici 15

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particulièrement applicables à une fiction longue, qui relève du romanesque sans être un roman. Nous faisons cela de manière très préliminaire, en suggérant seulement que la réflexion sur l'articulation entre le mythe et le roman, et surtout les divers modes narratifs, en particulier le refus de l'ironie, qui ne doit pas être confondu avec la naïveté, peut être féconde dans un travail sur le développement historique et philo logique d'une tradition littéraire. Barthes: je vois le langage I

Le cours de Roland Barthes nous introduit à ce que nous appellerons la physique du roman: il ne nous fait grâce d'aucun des préparatifs de l'écrivain. Il note à juste titre l'importance des systèmes d'écriture, les questions de langue, et évidemment la question de la graphie, si importante pour notre propos. La profondeur et la clarté de ses intuitions nous incitent à nous en servir pour éclairer d'autres démarches. Barthes dit n'aimer ni la campagne ni la province, et ne pouvoir vivre qu'à Paris: or ce qu'il dit peut nous éclairer sur le roman gikuyu en nous faisant réfléchir sur la fluidité du texte! Le romancier giyuku Ngugi wa Thiong'o, auteur confirmé, retrouve pratiquement les questions que l'auteur de la «préparation du roman» aborde théoriquement:
Je fus aussi confronté aux questions de mots, de temps, et même avec la question de l'impression visuelle produite par les mots sur le papier. Les mots et les temps sont d'autant plus fuyants que l'orthographe gikuyu est peu satisfaisante. La langue a été réduite à l'écriture par des nonlocuteurs natifs qui ne pouvaient pas bien identifier les longueurs des voyelles. La distinction entre voyelles longues et brèves est très importante dans la prose et la poésie gikuyu. Mais la. graphie actuelle laisse souvent le lecteur deviner s'il s'agit d'une longue ou d'une brève. Cela devient très fatigant dans un morceau important de prose. De plus ce manque de distinction assume en fait une connaissance préalable de la langue de la part du lecteur! J'ai essayé de tenir compte du problème en écrivant deux voyelles là où il y avait des longues. Mais cela m'a pris plusieurs pages, avant que je m'habitue à ce procédé. Et ce procédé ne m'a pas totalement satisfait car ce qu'il faut c'est une nouvelle lettre ou un nouveau signe diacritique pour la voyelle longue. Le gikuyu est aussi une langue à tons mais la graphie n'indique pas les variations tonales! (Ngugi wa Thiong'o, 1986 : 74)

Il Y a donc une grande différence à établir entre les romans qui ont été écrits après que le travail de standardisation de la langue a été achevé et les autres. Cette distinction ne concerne pas simplement les questions de graphie, mais un rapport général à la langue. Ce que les processus de standardisation des langues établissent, c'est un état de paix, une stabilisation de la matière 16

Xavier Garnier et Alain Ricard

linguistique. Une langue standardisée est une langue que des linguistes ont constituée comme entité linguistique. L'établissement de grammaires et de dictionnaires est un travail qui nous permet de « voir la langue », mais peutêtre précisément qui nous empêche de « voir le langage ». Écrire un roman au moyen d'une langue encore en cours de standardisation, ce qui est le cas de la grande majorité des romans présentés ici, est une épreuve redoutable mais qui nous place au cœur de l'activité littéraire. L'écrivain se retrouve aux prises avec un langage qui n'a pas encore été fixé comme langue. C'est le sens des propositions de Ngugi: tout est encore en mouvement dans ce langage et le problème du romancier est moins de mettre du mouvement dans une langue trop bien établie, que de trouver le moyen d'assagir un langage qui fuit par tous les côtés. Un système de transcription inadéquat est un freinage: ça patine! ça s'empoisse ! il y a une viscosité de la parole. Nos romanciers travaillent dans une langue à cœur ouvert. Les mots qu'ils insèrent dans leurs textes n'ont le plus souvent pas eu l'occasion de transiter par les dictionnaires. Les phonèmes eux-mêmes cherchent leur transcription. Il est dès lors peu étonnant que les linguistes aient du mal à reconnaître leur petit à travers ces œuvres. L'opération de transcription de la langue par un écrivain au moment de la composition de son œuvre est un cas limite de la création littéraire dont les écrivains occidentaux n'ont plus idée depuis quelques siècles. Il ne s'agit pas de lire ces romans comme des tentatives de déstabilisation de la langue, à la façon de nombreux romans contemporains en langues européennes, mais au contraire des tentatives pour stabiliser le langage, sur fond de mobilité incessante. On comprend que beaucoup de ces textes soient déclarés difficiles à lire par des locuteurs natifs de ces langues puisqu'ils cherchent précisément à forger des lecteurs à partir de ces locuteurs. La littérature joue un rôle déterminant dans le développement des langues, qui ne se confond pas exactement avec celui des linguistes. Il est fort difficile de concevoir par exemple un dictionnaire monolingue sans l'existence préalable d'un corpus littéraire important qui donne aux mots un espace de stabilité. Les dictionnaires bilingues peuvent s'appuyer sur la stabilité de la langue de traduction. Mais dans les dictionnaires monolingues les mots sont renvoyés à d'autres mots qui risquent de perpétuellement se défausser les uns sur les autres, en quête d'une introuvable stabilité. L'arsenal des outils narratifs que la narratologie a décrit depuis des décennies pour la tradition franco-anglaise n'est souvent pas installé dans de nouvelles traditions écrites. Or le propre du roman est cette capacité de produire des discours à plusieurs niveaux: je décris, je parle, je commente, je me mets à la place des autres, je me mets dans leur tête, je parodie, etc. 17

L'effet roman

Cette possibilité de discours second - pour employer la terminologie de Bakhtine - est le propre de ce genre: elle fait de la page et du papier un nouvel espace de déploiement de l'inventivité verbale, à laquelle toute langue peut aspirer, mais que toutes ne pratiquent pas. Dans son livre The Rhetoric of Fiction (1961), Wayne Booth a réfléchi sur l'articulation des discours, le passage des temps du récit au style direct, puis au style indirect, puis l'omission des marques de l'indirect; le montage d'une véritable polyphonie, c'est-à-dire le tissage de voix différentes dans le même énoncé (à la Faulkner). Tout cela produit un discours romanesque dont la construction est aussi une élaboration linguistique qui pose, dans les langues dépourvues d'une longue tradition d'écriture et de critique littéraire, de multiples problèmes, à la fois neufs et stimulants. La publication des traductions de deux romans sotho (Motsamai, Machobane, 1999) a été très instructive: les réactions des lecteurs ont été très surprenantes, en particulier à l'égard de tout ce qui concernait la structure narrative en français. Ngugi a entrevu (1986) et résolu en partie ces questions dans son travail narratif en gikuyu; E. Bertoncini a montré les problèmes du style indirect en kiswahili (Bertoncini, 1991). Nous croyons qu'une réflexion anthropologico-linguistique sur les outils de la narration, sur les outils verbaux de la fiction narrative, appliquée à quelques œuvres produites dans des langues où cette tradition n'existe pas permettrait une importante avancée dans la critique des littératures en langues africaines. Les exemples de Ngugi wa Thiong'o, Pius Ngandu Nkashama et Boubacar Boris Diop méritent d'être mis en parallèle. Il est caractéristique que les motivations idéologiques et politiques soient mises en avant concernant ces choix linguistiques, comme si les options littéraires devaient obéir à de tout autres logiques. Écrire en gikuyu pour Ngugi ou en wolof pour Diop est en quelque sorte un défi littéraire à l'état pur. Ces écrivains reconnus mettent leur poids dans la balance pour tenter de contrer un état de fait littéraire dominant. La littérature sénégalaise a fait le choix du français, sous l'impulsion du poète-président, la littérature kenyane a fait le choix de l'anglais contre le swahili et le prestige littéraire des poètes de la côte: deux grandes figures de ces littératures nationales profitent de leur notoriété pour impulser un changement d'orientation. Leurs livres sont des actes. Ces textes sont des appels pour d'autres textes à venir.

Le style comme art social La question des influences est toujours implicitement au cœur des analyses de ces textes pionniers. On imagine qu'aucun de ces textes n'a pu être
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composé ex nihilo, et la tentation critique est d'identifier les sources auxquelles les écrivains ont pu puiser. On verra que suivant les époques, les textes se réfèrent à des modèles narratifs variés allant de l'épisode biblique, au récit picaresque populaire, de la biographie sentimentale au récit héroïque guerrier. On pourra trouver des parallèles entre tel ou tel texte, mais il semble très difficile d'établir des lois concernant le choix des thèmes. Cette imprévisibilité des thèmes narratifs, qui puisent dans des horizons culturels variés et le plus souvent composites, n'empêche pas de tenter des rapprochements entre ces textes en ce qui concerne leur mise en forme. Il est frappant de remarquer qu'aucun des romans présentés ici ne va dans le sens d'une affirmation volontariste de valeurs supposées attachées à la langue utilisée. Il n'y a pas un usage culturel de la langue qui viendrait contraindre l'écrivain de l'intérieur. L'expérience que font nos auteurs semble au contraire être celle d'une exposition à un dehors de la langue qui est la condition même de l'existence d'un style. Les romans pionniers qui nous intéressent ont choisi de confronter une langue au monde, telle est la grande aventure de l'écriture. Cette exposition au monde est un ferment stylistique. En ce sens, aussi hésitants ou maladroits puissent-ils sembler, ces textes sont des lieux d'invention d'un style. Traduire la Bible dans telle ou telle langue suppose un travail d'adaptation de la langue à partir d'un texte extérieur fixe. Transposer à l'écrit tel ou tel genre oral traditionnel, c'est hériter d'un certain modèle stylistique propre au genre choisi (il y a un style épique, un style propre au conte, etc.). La traduction de la Bible et la transcription de genres oraux constituent, dans la majorité des cas, l'amont de la composition des premiers romans. Composer un roman depuis une trame narrative imaginaire sans avoir de texte auquel se raccrocher, c'est faire une expérience stylistique brute. La langue est alors livrée aux forces dissolvantes du dehors et l'écrivain doit lui donner une cohérence, lui imprimer un style. L'importance des proverbes dans un grand nombre de nos romans relève peut-être davantage d'une motivation stylistique que culturelle. Le proverbe procure à l'écrivain un point de cohésion pour l'agencement des mots. La formidable expansion du roman swahili s'est faite autour du proverbe qui est omniprésent dans les titres et dans les textes. Le proverbe joue le rôle à la fois d'une matrice narrative et d'un ancrage stylistique, deux fonctions indissociables. Le proverbe révèle le lien étroit entre un récit et un style. Il y a une symétrie entre le proverbe et le roman: un proverbe est un récit enveloppé dans une formule, un roman est une formule développée en un récit. On pourrait en dire autant des formules religieuses qui se retrouvent dans de nombreux romans écrits dans le cadre des missions. 19

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Si la formule, proverbiale ou religieuse, est une amorce stylistique à partir de laquelle le roman peut se déployer, elle est aussi le lieu d'une accroche sociale pour celui-ci. Les romans qui sont présentés dans ce volume sont d'irremplaçables documents pour mener une réflexion sur le lien entre le stylistique et le social. Bakhtine nous a appris que le travail de stylisation était la façon dont le roman procédait pour mobiliser les discours sociaux. Le plurilinguisme et la plurivocalité dont il parle sont le fait du brassage verbal permanent que les sociétés humaines font subir au langage, toujours soumis à un perpétuel processus de stratification sociale. La particularité de nos romanciers est de saisir la langue dans un état de grande fluidité, non que le processus de différenciation discursive ne soit à l' œuvre, mais parce que l'effet fixateur de l'écrit n'a pas permis à ces différenciations de se stratifier. Les discours sociaux dont s'emparent nos romanciers sont des « manières de dire» davantage que des mises en forme identifiables (et parodiables) de la langue. Il est révélateur que nos romans ne s'appuient pas davantage sur les différences dialectales, ils jouent au contraire la carte de la standardisation. Il nous semble réducteur d'y voir la preuve d'une visée mono logique de ces textes; au contraire cette unification est la condition d'un passage à une forme stylistique susceptible de parodie. Les formes stylistiques des grands genres oraux étaient transdialectales, et même translinguistiques, elles passaient par ce que Parry a appelé le style formulaire. Les formes stylistiques du genre romanesque - genre écrit par excellence - seront intralinguistiques. Elles pourront, nous l'avons vu, s'appuyer sur des formules pour imprimer un style à la langue qui ne pourra être reçu que comme une proposition que les romans à venir pourront confirmer ou infirmer. Ces romans engagent la langue dans une aventure sociale. Une proposition stylistique est toujours une offre d'identification sociale. En ce sens, ces premiers romans, aussi discrets soient-ils, sont toujours des événements socIaux. Organisation du volume

Chaque contribution de ce volume est centrée sur une langue particulière. Il s'agit soit de présenter le premier roman, soit d'ouvrir la discussion sur cette question lorsque l'identification d'un tel texte reste problématique. Lorsque cela a été possible, nous avons présenté en encadré au début de chaque article l'incipit du texte étudié dans la version originale, puis en traduction. Nous avons choisi de respecter l'ordre chronologique pour présenter ces textes. Notre souci était d'organiser une partie de nos communications dans une séquence historique. On peut donc aboutir à une périodisation sommaire 20

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qui distingue quatre grands moments, marqué par des modes de publication, des instances de légitimations, des projets politiques fort différents. - le moment missionnaire, avant 1914, en Afrique australe (y compris Madagascar) et en Gold Coast, marqué par la parution de feuilletons, dans une presse missionnaire qui se développe; - le moment colonial, entre les deux guerres mondiales, sous l'influence de l'Institut international africain, promu par D. Westermann, le grand linguiste anthropologue de cette époque. Le souci est de faire des grandes langues de l'Afrique des outils de développement. À cet effet des séries de prix littéraires sont créés; - le moment nationaliste, entre 1945 et la fin des années soixante-dix. La lutte pour les langues est une lutte pour l'afftrmation culturelle, qui implique l'affirmation politique. Les régimes sortis des indépendances suivent en

pratique une politique très favorable aux langues européennes - y compris
les plus nationalistes et panafricanistes, comme le Ghana. Elle marginalise souvent les écrivains en langues africaines. La situation de la Tanzanie est d'autant plus remarquable, et celle de la Somalie est assez particulière; -le moment expérimental commence avec l'œuvre en gikuyu de Ngugi vers 1977 ; après deux décennies d'indépendance et finalement de promotion des langues européennes, les intellectuels africains semblent se convaincre qu'il leur appartient de changer la situation. Face au développement des langues européennes, la littérature doit offrir ses propres solutions: ils vont s'y employer. Les quatre moments que nous avons distingués correspondent plutôt à des sortes de « type idéal» qu'à des périodes strictement définies. Ils permettent de noter que la presse missionnaire a recours au feuilleton et rarement au livre; ils montrent pourquoi les prix des années trente ont eu une telle fécondité dans le contexte colonial et .pourquoi les livres du moment nationaliste sont souvent difficiles, encore aujourd'hui, à trouver, voire à commenter: leur nationalisme culturel a perdu la partie face aux romans anglophones ou francophones. De nouveaux écrivains ont senti dans les années quatre-vingt que toute l'histoire n'était pas finie, en particulier dans les pays qui avaient choisi le français comme langue officielle. Des textes en peul, en wolof, en bambara, en ciluba apparaissent, dont la diffusion est difficile mais dont la seule existence est une protestation contre une situation d'excessive domination culturelle. Le premier roman en volume, Moeti oa Bochabela (1907), de Thomas Mofolo, est d'abord paru en feuilleton en 1906. L'effet roman produit-il l'objet roman?

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L'effet roman

Chronologie

des premiers textes de fiction en prose par langues

1904 [malgache] : Rabary, Raketaka Zandikro [Raketaka ma petite sœur], (feuilleton paru dans Ny Mpanolo-tsaina). 1907 [sesotho]: Thomas Mofolo, Moeti oa Bochabela [L'homme qui marchait vers le soleil levant], 160 p. 1907 [xhosa]: Samuel Mqhayi, Usamson [Samson], Lovedale Mission Press, 25 p. 1908 [amharique] : Afa Wark, Lebb Wallad Tarik [Récit venu du cœur], Rome. 1913 [akan] : J. J. Adaye, Bere Adu [Le moment est venu], Akropong, B. M. Press, 90 p. 1930 [yoruba] : I. Thomas, ftan fgbesi Aye Emi Segilola Eleyinju-Ege [Récit de ma vie à moi, Segilola, aux yeux aguichants, qui ai eu mille maris]. 1932 [boulou]: Louis Njemba Medou, Nnanga Kon, Ebolowa, Hasey Memorial Press. 1933 [zoulou] : John Langalibalele Dube, lnsila ka Tshaka, [Le bras droit de Chaka], Marianhill, Mission Press, 80 p. 1933 [igbo] : Pita Mwana, Omenuko, London. 1934 [haoussa] : 1. Abubakar Imam, Ruwan Bagaja [L'eau miraculeuse] ,. 2. Bello Kagara, Ganâoki,. 3. Abubakar Tafawa Balewa, Shaihu Umar,. 4. Muhammadu Gwarzo, fdon Matambayi [L'œil de l'enquêteur],. 5. John Tafida et Rupert East, Jiki Magayi [Jugez par l'aspect]. 1934 [kiswahili] : James Mbotela, Uhuru wa Watumwa [La libération des esclaves], Sheldon Press, London. 1945 [kikerewe]: Aniceti Kitereza, Myombekere na Bugonoka na Ntulanalwo na Bulihwali [M et B, leur fils N et leur fille B] (inédit en kikerewe, publié en swahili en 1980, Dar es Salaam, Tanzania Publishing House). 1946 [gikuyu/nouvelle] : Gakaara Wa Wanjau, Uhoro wa Ugurani [Histoire d'un mariage], ABW, 15 p. 1949 [ewe] : Sam Obianim, Amegbetoa alo Agbezuge Je nutinya [Amegbetoa ou les aventures d'Agbezuge], Ho, E. P.Church Press. 1954 [luganda]: Edward K. N. Kawere, Zinunula Omunaku, Kampala, Uganda Literature Bureau. 1956 [shona]: Solomon Mutswairo, Feso (nom du héros), Cape Town, Oxford University Press in association with the Southern Rhodesian African Literature Bureau. 22

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1956 [ndebele] : Ndabaningi Sithole, AmaNdebele kaMzilikazi [Les Ndebele de Mzilikazi]. 1962 [kinyarwanda]: Simon Munyakazi, Ntabajyana, Amitiés belgorwandaises. 1963 [kabyle] : Bélaïd At-Ali, Lwali n Wedrar [1945], dans Dallet J.M. et J. L. Degezelle, Les Cahiers de Bélaid ou la Kabylie d'antan, (I. Textes), FDB, Fort-National. 1967 [somali/nouvelles] : 1. Maxamed Faarax Cabdillaahi, Dhiif iyo jacayl [Désastre et Amour]; 2. Axmed Cartan Xaange, Qawdhan iyo Qoran [Qawdhan et Qoran]. 1974 [somali]: Faarax M. J. Cawl, Aqoondarro waa u nacab jacayl [L'ignorance est l'ennemie de l'amour]. 1976 [lingala] : Yoka Mampunga, Makalamba, publication confidentielle (20 ex.) en 1966, Kinshasa, éd. Bobiso, 168 p. 1978 [gikuyu]: Lawrence Mwema, Mwana Mwagi [Un pauvre garçon], Nairobi, Kenya Literature Bureau, 83 p. 1981 [peul]: Yero Dooro Jallo, Darol Ndikkiri Jom Molo [Histoire de Ndikkiri le guitariste, joueur de moolo], Kawtal jangove pular (fulfulde) e leyze arabeve to Qahira, Le Caire, 1981, 116 p.

1981 [fon/feuilleton]: B;J gbe c[ie a? [Quelle vie I], Alidenu Vignondé
(Jean-Norbert Vignondé), Paris, Binndi e Jande. 1983 [oromo] : Gaaddisaa Birruu, Kuusaa Gadoo [La rancune accumulée], Ethiopia (s.l.). 1992 [wolof] : Maam Yunus JED, Aawo bi, Ndakaaru, IFAN Cheikh Anta Diop, 1992, 72 p. 1996 [bambara] : Samba Niaré, Kanuya Wale [Un acte d'amour], Bamako, Somed, 163 p. 1998 [ciluba] : Pius Ngandu Nkashama, Bidi ntwilu, bidi mpelelu, BruxellesLubumbashi, éd. Impala-Saint-Paul, 188 p. Bibliographie BAKHTINE (Mikhaïl), Esthétique de la création verbale, Paris, Gallimard, 1984. BARTHES (Roland), La Préparation du roman, Paris, Le Seuil/lmec, 2003. BERTONCINI (Elena), "Reported Speech in Swahili literature", dans BLOMMAERT (J.) (ed.), Swahili studies, Essays in Honour of Marcel Van Spaandonck, Ghent, Academia Press, 1991. 23

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BOOTH (Wayne), The Rhetoric of fiction, Chicago, University of Chicago Press, 1961. GARNIER (Xavier), Le Roman swahili, Paris, Khartala, 2006. GÉRARD (Albert), African Languages Literatures, Harlow, Longman, 1981. KITEREZA (Aniceti), Bwana Myombekere na Bibi Bugonoka, (traduction swahili de l'original inédit en kikerewe), Dar es Salaam, 1980, (traduction française: Le Tueur de serpent, Paris, Unesco!L'Harmattan, 1999). KUNENE (Daniel P.), Thomas Mofolo and the Emergence of Written Sesotho Prose, Braamfontein, Ravan Press, 1989. MOFOLO (Thomas), Moeti oa Bochabela, Morija, 1907 (traduction française: l 'homme qui marchait vers le soleil levant, Bordeaux, Confluences, 2003). MOTSAMAI (E.) et MACHOBANE (J.), Mehla ea Malimo [Au temps des cannibales] (1912), Mahaheng a matso [Dans les cavernes sombres] (1946), Bordeaux, Confluences, 1999. PAVEL (Thomas), La Pensée du roman, Paris, Gallimard, 2003. RICARD (Alain), La Formule Bardey, voyages africains, Bordeaux, Confluences,2005. RICARD (Alain), Languages and Literatures of Africa, Oxford, James Currey,2005. NGUGI WA THIONG'O, Decolonizing the mind, Londres, J. Currey, 1986.

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PREMIÈRE

PARTIE
missionnaire

Le moment

Les premiers romans africains sont souvent l' œuvre de catéchistes. Certains de nos auteurs ont travaillé dans le cadre des missions à la traduction de la Bible ou d'autres textes d'édification chrétienne. L'écriture est un vecteur fondamental de la christianisation de l'Afrique. La transcription des langues africaines n'est pas une simple opération technique, elle est étroitement associée à l'entreprise de conversion. Imprimer des journaux, des opuscules, des livres de prose est un enjeu important pour la propagation des valeurs chrétiennes. Les missionnaires du début du xxe siècle se sont volontiers retrouvés imprimeurs. Cet attachement de l'activité missionnaire à l'écriture est un point de départ très intéressant pour la lecture des premiers romans en langues africaines. Par. l'écrit la langue se connecte aux questions religieuses. Le message évangélique va se retrouver consubstantiel au choix de l'écriture en prose. Si les langues africaines restent en grande partie étrangères aux valeurs chrétiennes en termes d'horizon culturel, cela n'est pas le cas de leur transcription. La Bible est le texte substrat de toutes ces nouvelles langues d'imprimerie inaugurées par les missionnaires. La publication de feuilletons par des presses missionnaires visait à offrir une lecture suivie et intéressante à de nouveaux lecteurs. Quand le succès est venu le livre est sorti: le cas du sesotho est exemplaire, mais aussi celui du xhosa, bien que le texte de Mqhayi qui nous intéresse ici soit aujourd'hui introuvable et ne dépasse pas quelques dizaines de pages.

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Rien d'étonnant à ce que le premier roman xhosa, par exemple, prenne comme argument un épisode de l'Ancien Testament. Le texte de la Bible est au sens strict l'unique intertexte de ces premiers romans. Le problème pratique qui se pose à nos auteurs est de construire, autour de ce texte premier, un contexte narratif propice à la propagation du message. Le roman est l'expérience du passage de la lettre à l'esprit. L'invention du roman dans les langues d'Afrique est liée aux problèmes conjoints de la propagation d'un message chrétien et de la circulation des textes imprimés. Cela explique la prédominance du genre du feuilleton dans cette première période. L'imprimé circule d'abord par voie de presse et les missions vont rapidement se doter d'organes de presse. C'est le cas du roman de Thomas Mofolo, Moeti Oa Bochabela [L'homme qui marchait vers le soleil levant] qui peut à bon droit revendiquer la première place chronologique des romans publiés sous la forme livre. Paru en 1907 sur les presses de la Mission de Morija, au Lesotho, Moeti oa Bochabela, il reprenait des livraisons du journal de la Mission, Leselinyana. Il était l'illustration pratique de la nécessité pour l'effet roman de se doubler de l'objet roman! La reliure de ce petit ouvrage de plus de 160 pages, « recouvert de soie bleu tendre », ornée de délicats motifs « fin de siècle », fut, à en croire le directeur de l'imprimerie, modestement appréciée des lecteurs locaux: en revanche l'ouvrage lui-même fit sensation (Livre d'Or, p. 659). Il s'agissait d'une fiction indigène (sic), autant par le fond que par la forme: en somme d'un roman, le premier du genre en sesotho. C'est l'originalité d'une œuvre imaginaire en prose, une «fiction» qui suscite l'intérêt: rien de semblable n'a été écrit dans cette langue, ni dans aucune autre, en Afrique à l'époque 1... Le texte de Mofolo est le premier roman publié en Afrique dans une langue africaine; mais nous croyons pouvoir avancer que c'est probablement le premier roman écrit et publié en Afrique en quelque langue que ce soit. La création en langues européennes est l'un des contextes de création de ces œuvres africaines. Or l'étude historique montre quelques faits surprenants comme l'antériorité de ces textes en langues africaines, par rapport aux textes en anglais ou en français. Sa publication précède la naissance du roman en langues européennes: en français, il faut attendre 1926 pour que paraisse Force Bonté du Sénégalais Bakary Diallo. En dehors de l'Afrique du Sud la situation anglophone est
1. Alain Rouaud, auteur d'une biographie du premier romancier éthiopien Afa Wark remarque, en utilisant les travaux d'Albert Gérard (1971), que « seul le roman de Thomas Mofolo Moeti oa Bochabela [Le voyageur vers l'est (sic)] est légèrement antérieur au roman 'Lebb wallad Tarik' [L'histoire inventée par le cœur] » (Rouaud, 1991). 28

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plus complexe et a donné lieu à plusieurs tentatives récentes d'historiens de la littérature, pour décerner le titre de premier roman africain. On considérait généralement qu'il s'agissait en anglais de Ethiopia Unbound (1911), publié à Londres, du Gold-Coastien Casely Hayford. Cette antériorité a été remise en cause par deux découvertes récentes. En 1994 était réédité Guanya Pau, histoire d'une princesse africaine, œuvre de Joseph Walters, un étudiant venu du Libéria, édité à Cleveland (Ohio) en 1891. D'une certaine manière il s'agit plutôt d'un roman afro-américain: son auteur, certes né en Afrique, obtint un diplôme d'éducation à Oberlin College dans l'Ohio et revint brièvement en Afrique pour y diriger un collège, après une dizaine d'années aux États-Unis. Il devait décéder en 1894 au Libéria où, en tout état de cause, son livre est demeuré inconnu jusqu'à la réédition américaine. Plus récemment (2001), Stéphanie Newell a édité Marita, or the Folly of Love, une série de livraisons d'un texte paru en feuilleton dans un journal gold-coastien de Cape Coast (au Ghana actuel) en 1885. Stéphanie Newell montre l'intérêt d'un texte, indubitablement gold-coastien par son écriture, qui porte sur les alliances matrimoniales, et témoigne d'un véritable projet littéraire. Pourtant l'auteur demeure anonyme, le livre est inachevé et ne fut

jamais publié en volume avant son édition scientifique au XXle siècle.
Stéphanie Newell penche pour l'attribution à Casely Hayford, futur auteur de Ethiopia Unbound quelques années plus tard, et nous sommes enclins à nous rendre à ses arguments: il n'en demeure pas moins que nous n'avons ni livre imprimé, ni auteur avéré et que ce texte doit son existence actuelle à la réédition de S. Newell. Rien de tout cela avec l'ouvrage de Mofolo : le livre imprimé a circulé, fait l'objet de critiques, été réédité jusqu'à aujourd'hui. Il a enfin inauguré l'œuvre d'un romancier dont le chef-d'œuvre Chaka est traduit dans le monde entier. L'effet roman joue à plein pour ce texte et son exemple nous sert de guide. Ce roman raconte une quête du sens dans un monde où règne la violence. Il s'agit d'abord d'une quête individuelle: le groupe ne donnera pas la réponse, même s'il garantit des formes de solidarité, voire d'insertion, par la poésie par exemple. Il faut partir seul: le chemin ne peut se faire qu'individuellement. Mofolo, en posant cette exigence, est profondément chrétien: la liberté individuelle est le premier bien de l'homme: à lui de faire ses choix et non à la tribu, au clan ou à la classe d'âge... À un certain moment il faut savoir rompre avec ces anciennes solidarités: Jésus a eu des mots très clairs sur ce point (Matthieu, 10, 37). Seulement ces ruptures, chez les Basotho, faisaient entrer dans un monde entièrement nouveau alors que les Juifs de Palestine qui se convertissaient abandonnaient la Loi mosaïque 29

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mais restaient dans le même monde culturel. Le Mosotho qui devient chrétien doit changer de monde et Mofolo explore certaines des voies de cette conversion, pour choisir la voie mystique. Cette exploration l'a amené à réfléchir sur les traditions rapportées par son peuple et notamment sur le mythe d'origine des hommes, dont il nous donne une version dans son texte. Elle l'amène à inventer des mondes et à voyager dans une géographie mystique. Pour cela il écrit un sesotho qui n'a jamais été parlé, ni même écrit ainsi, comme le montre Daniel Kunene (1989). Cette nouvelle langue, au service d'une vision du monde entièrement originale, est portée par une réflexion sur la liberté. Tout cela fait de Moeti oa Bochabela [L'homme qui marchait vers le soleil levant] un roman, c'est-à-dire une œuvre de fiction en prose qui ne ressemble à rien de connu en sesotho, « un ouvrage d'imagination absolument original» (Livre d'Or, p. 507) : ce n'est pas un conte, ce n'est pas un récit à la Motsamai, tiré des souvenirs de locuteurs aventureux comme Au temps des cannibales (1999, 1re édition: 1912), ce n'est pas un poème d'éloges: c'est une interrogation, un questionnement sur le sens de la vie, une « fiction» (sic) en prose qui porte des interrogations éthiques sous la forme d'un récit. Ces interrogations font éclater la société villageoise ancienne, mais en fait elles mettent profondément en question n'importe quelle société, car la mystique ne fait pas bon ménage avec la politique. Mofolo explore la force de la liberté individuelle comme il questionnera le mystère du pouvoir dans Chaka. Le début du roman annonce ces thèmes, mais il faut que ces questions trouvent le moyen de se formuler. C'est ici que l'histoire de la marche ou de la démarche de Fékisi est neuve chez les Basotho. Le plus grand héros des Basotho, le roi Moshesh, celui qui a refusé de dévorer son peuple, a aussi refusé d'être baptisé peu de temps avant la naissance de Mofolo, en 1870. C'est un homme juste et il a le respect de tout son peuple: seulement le monde change et le sens n'est plus dans ce que les ancêtres ont transmis. Les Blancs sont arrivés, ont pris une partie du pouvoir, voire tout le pouvoir en Afrique du Sud. L'homme africain se trouve sommé de réagir: quel sens tout cela a-t-il pour lui? Ce roman donne sens à une expérience neuve du monde et il s'inscrit bien dans l' histoire d'un genre dont il utilise pour la première fois en Afrique le potentiel original. Le premier roman amharique (Lebb Wallad Tarik) nous raconte avec force merveilleux comment, après de multiples mésaventures, les jumeaux identiques, mais de sexe différent, sauvent le royaume de leur père et convertissent - la fille Tobbya épouse le roi - le royaume barbare voisin (Rouaud, 1991).

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Les récits qui servent de trame aux romans de cette première période sont d'une grande imprévisibilité: une quête initiatique pour le roman sotho, la biographie malheureuse d'une femme-martyre pour le roman malgache, une adaptation de l'histoire de Samson pour le roman xhosa, tous ces textes cherchent à exprimer un message biblique qui leur donne sens. Le roman akan de J. J. Adaye, publié en 1913, relève toujours, pour ce qui est des conditions d'écriture et de publication, de ce moment missionnaire, mais s'éloigne de la question religieuse pour poser celle du développement économique. Influencé par les thèses de l' éthiopianisme, qui prône une reprise en main de leur destinée par les Noirs, Adaye écrit un type de roman que l'on aura du mal à trouver dans le «moment colonial ». Les préoccupations optimistes et décomplexées de Adaye, concernant les moyens de développer la Gold Coast, ne s'embarrassent pas de considérations sur le conditionnement culturel colonial et nous rappellent le récit du voyage en Angleterre du régent du Buganda, raconté par Ham Mukasa, son secrétaire à la fin du XIXesiècle. Il y a, dans ces tout premiers textes africains, une liberté d'expression qui rappelle un moment où le contact des cultures n'avait pas encore pris la forme de la domination. Au bout du compte, le «moment missionnaire », qui est celui de la transcription des langues africaines, n'a donné naissance à la forme romanesque que d'une façon assez marginale. Nous n'avons identifié que cinq textes alors que la Bible est déjà traduite en plusieurs dizaines de langues africaines en 1914. Il aura fallu, pour chacune de ces cinq fois, que le roman trouve son inventeur. Bibliographie BUNYAN (John), The Pilgrim's Progress, Londres, Dent, 1954 (1re éd: 1678). CASEL y (J. E. Hayford), Ethiopia Unbound, Studies in Race Emancipation, Londres, Frank Cass, 1968 (1 reéd : 1911). DIALLO (Bakary), Force-Bonté, Paris, Rieder, 1926. Livre d'Or de la Mission du Lessouto, Souvenir du Jubilé célébré en 1908, Paris, Maison des Missions Évangéliques, 1912, 693 p. KUNENE (Daniel P.), Thomas Mofolo and the Emergence of Written Sesotho Prose, Braamfontein, Ravan Press, 1989. MOFOLO (Thomas), Moeti oa Bochabela, Morija, Morija Sesuto Book Depot, 1907, 161 p.

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