L'esthétique dramaturgique de Gervais Mendo Ze

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Cet essai examine la configuration spatio-temporelle, l'architecture actantielle et les pratiques langagières des cinq oeuvres majeures de Gervais Mendo Ze. Théâtre d'imitation et de masse, son esthétique est marquée du sceau des déterminants historico-sociologiques de l'environnement traditionnel africain.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296206083
Nombre de pages : 302
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À ce tendre Patriarche,
Auteur de mes jours,
Jean-Louis ABOLO ZO’O AFE,
Récemment rendu à ce très long voyage.

Remerciements

À l’orée de cette analyse, je tiens à m’acquitter d’un agréable
devoir envers certaines personnes. Mes remerciements sincères vont à
Monsieur le Professeur Gervais Mendo Ze, qui a bien voulu, avec une
amabilité sans réservre, non seulement s’arracher à ses occupations
aussi multiples que variées pour se donner à mes questions, mais aussi
mettre à ma disposition les œuvres du corpus. Ils vont également à sa
mère, Madame Marthe Bela, affectueusement désignée «Maman
Mata »,dont la gentillesse et la patience m’ont permis d’accéder à
l’histoire familiale afin d’y explorer les origines et l’enfance de Gervais
Mendo Ze.
Je pense ensuite à mon collègue, frère et ami, le Professeur
Maxime Meto’o Etoua qui, grâce à sa disponibilité infaillible, a porté
un regard averti sur cette étude.
Toute ma reconnaissance va également à Mme Thérèse Mantho
et aux Docteurs Louis Bertin Amougou, Robert Fotsing Mangoua, Yves
Abel Feze pour leurs conseils éclairés.
Et comment oublier mon Parfait fils, Dr Raymond Mbassi Atéba,
ce littéraire en puissance, qui m’a assistée jusqu’à la matérialisation de
cet ouvrage? Qu’il trouve ici l’expression renouvelée de ma profonde
gratitude.

PRÉFACE

Le ton d’ensemble de cet ouvrage critique de Marthe-Isabelle
Atangana-Abolo est donné dès l’affirmation liminaire :
Mendo Ze est,écrit-elle, assurément l’un des acteurs
les plus prolifiques de la scène littéraire et scientifique
camerounaise ainsi que l’un de ceux qui laisseront une
marque indélébile sur la création littéraire africaine
actuelle et dont l’œuvre servira pour longtemps encore
de référence incontournable.
En effet, l’œuvre littéraire, scientifique et musicale deGervais
Mendo Ze est d’une richesse et d’une diversité telle qu’il était devenu
nécessaire de lui consacrer tout un ouvrage.Et l’on n’a pas fini de
s’étonner d’ailleurs qu’une étude de haut niveau scientifique n’ait été
dédié jusqu’alors à un tel trésor.C’est le premier mérite de l’auteur de
L’Esthétique dramaturgique de Gervais Mendo Ze, non seulement
pour avoir su brillamment combler un vide injustifié et injustifiable à
nos yeux, mais aussi et surtout pour avoir pu déceler le dénominateur
commun, le fil d’Ariane de cette vaste œuvre à la fois multiforme et
apparemment hétéroclite. Le pari n’était pas gagné d’avance. Pour le
faire, il a certainement fallu àAtangana-Abolo le souffle d’un coureur
de fond entre l’enseignant, l’écrivain, le chercheur, l’homme politique,
le grand commis de l’État, le musicien/musicologue, le père de
famille, l’époux et le croyant – la liste est loin d’être close – et une
remarquable capacité de synthèse.Ce fil d’Ariane est, soulignons-le
encore à grands traits, l’humanisme agissant d’un homme dont les
différentes facettes avaient fini par rendre l’image floue :
Sa dramaturgie,nous apprend l’auteur, se situe
certainement au carrefour d’un humanisme de la
différence dans lequel s’allient l’homme politique et le
croyant, le scientifique et le modérateur des tensions, le
musicologue qui sait concilier le son de l’orgue et les
grondements du tam-tam, le défenseur de la langue
française et le promoteur d’une esthétique théâtrale
africaine authentique.

Voilà les contradictions de surface réconciliées, les oppositions
apparentes harmonisées pour une saisie pertinente et totale de
l’homme et de son œuvre dans sa pluralité, sa singularité et surtout
son originalité.
À travers l’examen systématique, à l’aide d’outils
méthodologiques empruntés au structuralisme et à la sémiotique théâtrale, des
seuils, de la configuration spatio-temporelle, de l’architecture
actantielle et des pratiques langagières des cinq œuvres majeures de
Mendo Ze, à savoir :La Forêt illuminée, Boule de chagrins, Japhet et
Jinette, Le RetraitéetLe Revenant, Atangana-Abolo, après avoir
précisé que le théâtre de Mendo Ze comme pour la plupart des
dramaturges, reste une imitation de la vie sur scène, un art qui permet
au créateur d’entrer en communication directe avec le grand public ou
les lecteurs ; en arrive à la conclusion que la technique dramaturgique
de Mendo Ze ignore globalement les artifices de forme du théâtre
hérité de l’Occident pour mettre en scène une esthétique africaine
marquée par des déterminants historico-sociologiques de son
environnement.
Cthématique, l’auteur s’inspire de la totalité. Toutoncernant la
concoure dans cet art à montrer la latitude et l’absurdité de la vie.En
fait,Atangana-Abolo démontre dans son ouvrage que le théâtre est un
art particulier parce qu’il est à la fois production littéraire et
représentation.D’où le contact entre l’auteur et/ou l’acteur et le
lecteur et/ou le spectateur.Àcet effet, pour conserver ledit contact,
Mendo Ze met à contribution toutes les composantes du langage
théâtral dont le texte en premier avec la plupart des procédés
d’écriture (l’ironie, la satire, l’humour, le grotesque, le paradoxe), le
langage verbal en second et enfin les langages non verbal et
paraverbal.Au total, le théâtre de Mendo Ze est un théâtre accessible à
tous, c’est-à-dire un théâtre de masse qui offre tous les atouts
possibles en vue de la construction d’une action future. Sa
caractéristique, qui correspond à la théâtralité universelle, c’est le
spectacle.
Par ailleurs, en stylisant le réel social,Gervais Mendo Ze pose
un regard critique sur la société rurale et urbaine camerounaise, et par
extension, africaine contemporaine.Car derrière ce regard critique se
profile l’engagement du dramaturge à «transformer les hommes et les

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femmes, si bas qu’ils soient tombés, pour en faire des hommes
nouveaux, résolument adaptés aux exigences de leur temps».
L’auteur du présent ouvrage confesse l’extrême difficulté
d’étreindre en si peu d’espace l’œuvre colossale de Mendo Ze et
s’excuse humblement de n’avoir pas pu en épuiser le sens. Une lecture
attentive deL’Esthétique dramaturgique deGervais Mendo Zemontre
qu’elle n’en est pas si éloignée. En tout état de cause, en attendant et
en souhaitant vivement que d’autres travaux viennent compléter cette
étude de pionnier pour ajouter du sens au sens sur une œuvre en
construction, permettons-nous une ultime observation:
MartheIsabelle Atangana-Abolo est un enseignant chevronné qui a fait ses
preuves à l’École Normale Supérieure de Yaoundé I auCameroun
pendant de longues années avant d’être nommée SecrétaireGénérale
de l’Université deDschang. Son ouvrage est traversé par un souci
didactique sans relâche qui en fait un outil didactique de référence
pour l’initiation aux études théâtrales.Ce qui n’est pas le moindre de
ses mérites.

Pr. JacquesFAMENDONGO
Ministre de l’Enseignement Supérieur

11

AVANT-PROPOS

Aujourd’hui, après de nombreuses années d’enseignement et de
recherches sur l’art et l’esthétique dramatiques, je me permets de
penser queGervais Mendo Ze est incontestablement l’un des acteurs
les plus prolifiques de la scène littéraire et scientifique camerounaise.
Il est aussi l’un de ceux qui laisseront une marque indélébile sur la
création littéraire africaine actuelle et dont l’œuvre servira pour
longtemps encore de référence incontournable.
Ce dramaturge voit le jour le 25 décembre1944à Nkongmekak,
petit village del’Arrondissementde Meyomessala,Départementde
Dja etLobodans la Province duSudCameroun.Samère, Marthe
Bela, dont lepère estcatéchiste del’Eglise Presbytérienne
Camerounaise, estalorsâgée d’àpeine dix-septans.Elle confietrès
tôt la destinée de cejeunefleuronàson père afindeleprépareràune
éducation inspirée dela culture buluetdes préceptes religieux.
Fragile, altruiste et modeste denaissance,l’enfantaccumulel’énergie
de compassion qui lepousseraplus tard et imperturbablementenavant
vers laquête du savoir.
Les années de formation de l’homme

Azemest lepointde départdel’aventureintellectuelle du jeune
MendoZequi yapprend àsefamiliariseravecles livres.Il va ensuite
compléter saformationàFoulassi,quiétaitalorsconnu pour laqualité
desesenseignements, et plus tard àl’École Publique d’Akonà
Sangmélimaoù il obtient sonCertificatd’ÉtudesPrimaires
Elémentaires, en 1960.À16ans,ilestadmisauCollège Kisitoet,
quelques tempsaprès,il intègreleCourscomplémentaire des garçons
duCollège NotreDame duSacréCœurde Sangmélima.
Cesétudes sontcouronnées,quatre ans plus tard,par unBrevet
d’ÉtudesduPremierCycle et les résultatsde ce collégiendans les
matières scientifiques présagentd’heureusesespérances.Le collège
SacréCœurde Makak, dirigépar lesFrèresMaristes,offre de
meilleures perspectivesdans l’enseignementdes matières
scientifiques.Il y prenduneinscription pour lesecond cycle, étudiela

logiquemathématique avantdepréférer les sciencesdelavie.En
1968,il obtient le BaccalauréatSérieD«Sciencesexpérimentales ».
Pareilleformation leprédestinaitauxétudes scientifiquesà
l’Université.Mais, contretoute attente,lejeune bachelier prendune
inscriptionàlaFaculté desLettresdel’UniversitéFédérale du
Cameroun lamême année.Son penchant pour lemonde des idées
l’avaitemportésur l’expérimentation, d’autant que commençaità
s’exprimeren l’hommeunesensibilitépour leschosesdel’espritet
les transportsdel’âme.Troisans plus tard, après un passage éclairà
l’École Normale Supérieure de Yaoundé,ilest reçu, en 1971, àla
Licenceès lettreset,l’annéesuivante, auDiplôme d’Études
Supérieures.
Lafinalisationdeses travauxdethèse deDoctoratdetroisième
cycle en stylistique et grammairefrançaises le conduitàl’Université
deBordeauxIII.En 1982,il soutientavec brio, dans lamême
Université,sathèse deDoctoratd’Étaten linguistique, Option
stylistiquefrançaise, aveclamentionTrèsHonorable.Trèsconsultée,
1
cettethèse est publiée en 1984 .Toutefois,ilconvientderelever qu’il
yaunelonguepériode de chevauchementdans laquellel’étudiant se
confond àl’enseignant.
L’enseignant et le fonctionnaire

Bienavant l’obtentiondesalicence en lettres modernes,Gervais
MendoZe dispense déjà descoursdefrançaisauCollège Madeleine,
enclasse de TerminaleA4.Ilest faitassistantauDépartementde
françaisdel’Université de Yaoundé en 1973.PuisChargé deCours
l’annéesuivante.En 1975,ilestdésigné coordonnateurdela Section
Langue duditDépartement.Ilest sollicitépard’autres institutions
universitairescommel’Université deBujumbura auBurundi,où il
dispense descours pendantdenombreusesannées.D’autres
responsabilités très importantes lui sontconfiées par lasuite.Ilest
nommétouràtour:
-Directeur-Adjointdel’EnseignementSupérieurauMINEDUC
de1978à1980 puis,

1
GervaisMendoZe,La Prose romanesque de Ferdinand Oyono.Essai de stylistique textuelle
et d’analyse ethno-structurale,Paris,Groupe Media International,1984.

14

-Chargé de Mission etChef de laDivision desAffaires
Culturelles à la Présidence de la République de1980à1984.
Présenté commel’undes piliersd’une culturemultidisciplinaire
tant sur leplan national qu’international, des responsabilitésdeplus
en plus grandesetcontraignantes netardent pasàs’ajouteraux
premières.Ilest fait:
-PrésidentduComité de coordinationdu projetdelancementde
latélévisioncamerounaise entrelesannées 1984-1986 ;
-DirecteurGénéraldelaCameroonRadioTélévision (CRTV)de
1988à2004;
-Présidentdel’UniondesRadiodiffusionsTélévisionsNationales
Africaines (URTNA) ;
-Vice-présidentdel’UniondesRadio-TélévisionsInternationales
(URTI)en 1989 ;
-PrésidentduConseilInternationaldesRadiosetTélévisions
d’ExpressionFrançaise(CIRTEF)en 1995 ;
-Vice-présidentduCentre Internationaldel’Audiovisuel
Universitaire(CLAVU).
-MinistreDélégué àlaCommunicationde2004-2007.
Lareconnaissance deson mériteluiavaludenombreuses
distinctions honorifiques:
-ChevalieretOfficierdel’Ordre delavaleurcamerounaise;
-Officierdel’ordrenationaldu méritefrançais ;
-OfficieretCommandeurdela Pléiade;
-Officierdel’Ordre delaFrancophonie etdudialogue des
cultures ;
-Chevalierdel’Ordre delavaleurcamerounaise;
-Chevalierdela Légiond’Honneur française.
Toutefois,malgréses multiples occupations,GervaisMendoZe
demeure attentifàtous les mouvementsdel’Université camerounaise
àlaquelleilconsacre encoreunegrandepartdesa carrière àtravers
desenseignements, denombreux travauxderecherche etdes
publications scientifiques.
Le chercheur

La diversitégénérique et thématique caractériseles travauxde
ce chercheur très prolifique.Ilexploreplusieurs genres littéraires, des

15

phénomènes linguistiques divers, différents modèles artistiques, des
domaines variés.
Cependant, un certain privilège est accordé à la pratique et à
l’évolution de la langue française dans le continent africain.
Nombreux sont ses travaux de recherche significatifs qui privilégient
ce domaine. Il s’agit d’une perpétuelle interrogation des textes
romanesques, poétiques, dramatiques, pour étudier et analyser les
particularités du français parlé et écrit aujourd’hui en tenant compte de
ses différentes modalités d’assimilation.Ces travaux peuvent se
comprendre comme des essais d’approfondissement d’une réflexion
qui, tout en se préoccupant d’autres modules de la science littéraire,
relance particulièrement le débat sur les particularismes régionaux du
français d’Afrique noire francophone et desCaraïbes, ainsi que celui
d’autres aires littéraires comme le Québec, laBelgique…
Ces recherches développent une thématique plurielle et
actuelle :l’expression des idéologies qui traversent les œuvres, les
figures de la condition humaine, les discours qui fondent la
représentation de l’autre, les nouveaux paysages littéraires, les
nouveaux problèmes qui inscrivent la langue française dans de
nouvelles impasses, le mystère de la foi et de la vie, l’exaltation de
l’amour de la patrie.
Ces travaux sont des applications fécondes du savoir d’un
chercheur qui concilie la précision terminologique d’une
communication scientifique et le langage simple et clair. Mendo Ze s’applique à
valoriser les approches dites structurales qui cadrent également avec
les études contrastives qu’il a souvent privilégiées parce qu’elles
s’inscrivent dans la perspective (multidisciplinaire, multiculturelle,
multilinguistique) du dialogue des textes, des auteurs et des cultures
qui les produisent.
L’intérêt social et l’importance de ses travaux au niveau de
l’avancement de la pensée critique démontrent diversement la
nécessaire conciliation entre la littérature, la langue et l’évolution de
la société.Ces recherches occupent plusieurs rubriques qui peuvent
s’organiser en quatre dimensions de sa personnalité intellectuelle:
l’enseignant qui dirige des travaux, le linguiste qui parle des langues,
l’homme politique qui pense la gestion de la chose publique, le
croyant qui vit sa foi avec passion.

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Mais, au-delà de cette production scientifique riche et
abondante,Gervais Mendo Ze produit des œuvres de fiction qui
explorent les grands arts tels que la musique, la littérature, le cinéma.
La magie des mots et du rythme trouve en lui des développements qui
transportent des lecteurs, des auditeurs et des téléspectateurs vers une
extase qui leur confère parfois l’illusion de parcourir et d’habiter des
contrées inconnues que son imagination fougueuse crée. Son
inspiration est protéiforme.
Le musicien et le musicologue

Gervais Menado Ze est catholique dans une contrée à
prédominance protestante parce que les établissements scolaires qu’il
fréquente lui insufflent la doctrine catholique pour enfin lui donner le
baptême. L’éducation rigoureuse ainsi reçue le façonnera pour en faire
un être particulièrement acquis à la cause de la spiritualité.1986,
annéemarquéepar l’«apparition »dela Vierge Marie à Nsimalen,
est probablement l’une desdates les plus marquantes qui ont
transformél’existence de cefidèle.Lavenue dela Sainte Vierge dans
cette contrée duCamerounactiveuneforte envie deserecueillirdans
unespritdepiété, de célébrationetdeglorificationde Jésus-Christ.
Dans lamêmepériodeseprécise dans sonesprit l’idée dela
créationd’un groupe deprière analogue auCénacleregroupant les
disciplesde Jésus pendant les tristes jours qui ont précédésamort.
Dans la confusiondel’exaltationdesafoi,le« mariologue» perçoit
ce désir obsessionnelcommel’appeld’uneforceinvisiblequi
l’entraîne et lepousse enavantdans l’accomplissementdesondestin.
2
En réalité,l’occasionétaitbonne.Lapermanence del’image de
Marie dans ses publications ycompris scientifiques pourraitexpliquer
cequel’apparitionde cetteFemmeCélestereprésentait pour le
croyant.
Lamise en œuvre deson projet rencontreun terrain favorable.
Non seulementd’autres fidèles sejoignent rapidementàlui,mais
MonseigneurJeanZoa, alorsArchevêque de Yaoundé, autorise
officiellement la créationdes groupesdeprière danschaquepôle de

2
GervaisMendoZe écrit sur la Vierge Marie depuis 1973.Voir «Pour une étudestylistique
delaprière aux masquesde Senghor »,inAnnalesdelaFaculté desLettresetSciences
Humaines,vol.IV,n°7, Université de Yaoundé,1973,pp. 103-115.

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sonarchidiocèse.Legroupe deprière duCénaclevoit lejouren 1987
sous lasupervisionduPère Kethler, curé dela Paroisse de Nkoléton,
qui relève du pôle d’Étoudi.Ilbénéficie chaquemoisd’unemesse
animéepar les prieurseux-mêmes.Mais, au furetàmesureque de
nombreuses ouailles sollicitent leur inscriptionà cegroupe,quelques
choristesd’occasion y serontadmis.Cettetentative d’ouverture au
monde,gouvernéeprobablement pardenombreuses sollicitations,
imposera demultiples réajustements.La créationd’une choralepour
animerces officesdevient impérative.C’estdansce contextequela
«VoixduCénacle» voit lejouren 1992, avec denouveaux objectifs
conformesàlaphilosophiereligieuse de SaintAugustin:qui bene
cantat bis orat(quichante bien prie deux fois).
Pareilleperspective devait laisseréclorelegénie d’un homme
qui sait utiliser lalogiquequesesétudesdesciencesexpérimentales
manquées ont façonnée,manier lerythmequeson statutd'Africain
bantou lui reconnaît pleinement,recréerdesémotionsetdes
sensations fortesàlamanière des grands virtuoses qu'il n'aplusbesoin
d'être.L'on pourrait même direquesiSenghor qu'ilaimetantciterest
un géniethéorique du rythme, MendoZe apparaîtcommel'opérateur
grégorien qui,sachantblesseret fairevibreravec accordtoutes les
cordes sensiblesduclaviercosmique,mérite biendefigurerdans le
livre d'orde ceux quiaujourd'hui, endorment petitset grandsavecleur
musique.
L’auteur-compositeurest un musicologue exceptionnel quia
exportésonartenGuinéeÉquatoriale, enCôte d’Ivoire, enEspagne,
enItalieoù ilaremporté en mai 2005 la Palme d’ord’unFestivalde
musiquereligieuse.Onal’impression que Mozart,Bach, Haendel
sommeillentencetenorduclassico-folklorique.Et pourquoi pasdu
Wagner, cegénialclassique allemandquiessaya desoigner l'âme
maladive desescontemporainsen joignantàsescélèbres harmonies
tout lepathos poétique dûaudésespoir mêlé defatiguequi les
e
caractérisaitàlafinduXIXsiècle?
e
MendoZe, àlafindesonXXsiècle,nerencontrepas moins les
problèmesanalogues qu'aurontconnusces figuresemblématiquesdu
passé.Mais,oùWagner, avec des susceptibilitésbaudelairiennes
entretenait la désespérance, MendoZetrouvel'occasionde chanter
l'espoir, defairelapromotiond'un nouvel humanisme aussibiendans

18

3
ses ouvragesque dans ses œuvres musicales.Dans sa livraison de
1995 à 2003, les sons des tam-tams et des balafons s'accordent
harmonieusement avec les morsures aiguës d'un synthétiseur manipulé
avec dextérité. Il y a également du Jacob Medjo Me Nsom, cet aîné si
tôt avancé vers les cimes éternelles et qui berça pendant un demi
siècle, de ses rythmes bantous, son pays natal. Le dramaturge est à la
fois le chansonnier, l'auteur-compositeur, le maître de chant qui sait
donner le ton, battre la mesure ou réclamer chaque fois un son ou une
note capable d’apaiser une âme maladive, fut-elle désespérée et
accablée.C'est la musique de l'élégie, du désespoir et de l'espoir
mêlés, celle des âmes perdues qui cherchent leur voie ou qui l'ont déjà
trouvée, celle de l'indifférence et de la pâmoison, celle de la joie et de
la peine, faite pour danser ou pour méditer.Elle est à la fois musique
d'enracinement et d'ouverture, mise en commun de deux esthétiques
grégoriennes qui se complètent et se combinent, actualisation des
survivances d'une oralité musicale parfois secondaire et certainement
brimée dans le contexte actuel d'électronisation du son. Le génie du
chantre consiste à rétablir l’ordre acoustique du réel afin de lui donner
un certain sens.
Quelques morceaux choisis permettent de rendre compte du
multiculturalisme, du multilinguisme et de la diversité thématique de
cette musique qui demeure surtout d'inspiration religieuse et morale
lorsqu'elle traite des problèmes allant au-delà du parvis.
Au regard de cette production musicale, des faits et actes
accomplis par Mendo Ze, il apparaît fort possible de le classer parmi
les chrétiens croyants enDieu qu'il glorifie. La livraison musicale de
cet auteur est donc, comme lesPsaumesdu roiDavid, une occasion
sublime de rendre compte de la grandeur et de la magnificence
céleste dans de nombreuses circonstances de la vie. Mais, l'impulsion
musicale, quoique précédée par la production dramaturgique,
l'explique néanmoins.

3
Lire20 défis pour le millénaire, bâtir un nouvel humanisme,François-Xavier deGuibert,
2000.-Marie œcuménique, Paris,Goncourt et la Pensée universelle,1994. -LesChemins de
la sanctification : convictions d'un laïc engagé, Paris/Yaoundé, Publisud etSaint-Paul,1995.
-Textes bibliques sur Marie : l'éclairage des sciences du langage, Paris,Éditions Œil,1999.
Le Magnificat à la lumière des sciences du langage, une école de vie pour l’homme
d’aujourd’hui, Paris,François-XavierdeGuibert,2001.

19

20

CONSIDÉRATIONS INTRODUCTIVES SUR
L’ŒUVRE DRAMATURGIQUE DE GERVAIS
MENDOZE

21

Homme multidimensionnel,Gervais Mendo Ze, bien qu’engagé
dans plusieurs domaines de la vie sociale, reste, malgré le poids de ses
charges, un dramaturge prolifique qui sait mettre sa plume au service
d’une peinture sociale dont l’objectif premier est de conscientiser la
société et particulièrement la société camerounaise. Sa dramaturgie se
situe certainement au carrefour d'un humanisme de la différence dans
lequel s'allient l'homme politique et le croyant, le savant et le
modérateur des tensions, le musicologue qui sait concilier le son de
l'orgue et les grondements du tam-tam, le défenseur de la langue
française et le promoteur d'une esthétique théâtrale africaine
authentique. Son implication dans tous les aspects de la vie sociale
montre qu'il est un acteur vivant de toutes les scènes de la
communauté camerounaise. Ses héros sont également, comme
luimême, acteurs de toutes les manifestations de la vie sociale. Les
problèmes d'insertion que certains intellectuels expatriés rencontrent
lors du retour dans leur communauté, la promotion de la liberté
individuelle devant les grandes décisions de la vie, la valorisation
d'une culture de l'effort et de l'endurance dans les moments difficiles,
le développement des capacités d'adaptation dans un environnement
conflictuel, le retranchement de l'homme dans l'éthique et la foi
constituent les leitmotive de cette dramaturgie de la renaissance
sociale et spirituelle.Elle se donne à lire et à voir dans le
foisonnement des canaux et des mécanismes de fonctionnement de ses
textes qui pourraient revendiquer une authenticité et une particularité
certaines, en l'occurrence l'esthétique dramaturgique mendozéenne.
Mendo Ze, dramaturge

Entre la chanson et le théâtre, il n'y a qu'un pas. Le mot théâtre,
dans son acception actuelle, fait référence au mot grecdramaqui
signifieaction.Ce terme a vu le jour en 560 avant JésusChrist,
lorsque Thepsis ajoute aux chants, aux danses et aux chœurs religieux
un personnage masqué et costumé, chargé de représenter l’action
évoquée dans les chants en gestes significatifs.Dès ce moment-là,
serait né le théâtre au sens d’action dramatique des représentations
parlées et jouées d’un acte de la vie.
Mais, le lien inséparable entre le musicologue et le dramaturge
provient aussi, faudrait-il le rappeler, de ses origines bantoues, où

toutes les occasions,heureuses ou malheureuses,sontbonnes pour
recréer l'âme du peuple, enchantant sapeineou sajoie.Entreles
survivancesdel'oralité et l'exigenceponctuelle departiciperàla
catharsisdelaviesociopolitique,gangrenée elle-mêmeparde
nombreux maux, entrelesessais scientifiques,religieuxet politiques
et larecherche del'harmonie,lemusicologue estdevenuaussi
dramaturge etapubliéjusqu'à cejourcinq piècesdethéâtre :
4
-La Forêt illuminée, Paris,ABC,1988,113 pages.
-Boule de chagrins (Étoile deNoudy), Paris,ABC,1988,55
5
pages.
6
-Japhet etJinette, Paris,ABC,1991,77 pages.
7
-Le Retraité, Paris,ABC,1991,69 pages.
8
-Le Revenant, Paris,ABC,janvier 1995,96 pages.
L’économie de cescinq pièces quiconstituent le corpusdela
présente étude est lasuivante :
La Forêt illuminéecampe des personnagesau villageoù la
pratique des jeux initiatiques (devinettes)aide àrestituer laprégnance
delaquotidienneté.Laréponse àl'une des questions lancéesconsiste à
expliquer lafolie d'Anani,l'undes filsduChefdes notables: est-ce
l’effet perversdeson séjourenEuropeou lefaitdes tracasseries
imposées par lespectacle des réalités locales ?On sauraqu'unefemme
a étéréservée àAnani,mais qu'il n'enapas voulu ; qu'en ville,il se
heurte àl’incurie desagentsdel'administration ; qu'ayantenfin trouvé
du travail,ildoit se battre contreles mesquineries,les jalousies,les
intrigueset l'incompétence des «petitscadres »…Malade et lasde
tout,il triomphefinalementdel'adversiténon sansavoirétabli le bilan
desonexpérience.Si l'éclairageliminaire étaitbraquésur levillage,il
n'yapascependantd'oppositionentremodernité et tradition, entre
Europe etAfrique…Du villagel'on retient laréalité dela« forêt »
perçue commeunemétaphorequasi universelletraduisant lajungle de
lasélection urbaine.

4
Œuvrethéâtralequia été au programme del’enseignement secondaire auCamerounde1986
à1994.
5
Pièce dethéâtre ayantconnudesadaptationscinématographiques,sous les titresdeL’Étoile
de NoudyetTazibi.
6
Pièce dethéâtre ayantconnu une adaptationcinématographique en version téléfilm.
7
Pièce dethéâtre en version téléfilm.
8
Pièce dethéâtre en version téléfilm.

24

L'Étoile deNoudy(d’abord intituléBoule de chagrins) suit la
même voie, mais avec un souci didactique plus appuyé dans la mesure
où, à travers le discours de Ndondo’o, l'auteur entend mettre en garde
ses lecteurs contre l'arbitraire consistant pour un père (Zibi) à choisir
un mari pour sa fille (Tazibi).Cette pièce de théâtre interpelle la
jeunesse à plus de prudence, de responsabilité et de tempérance au
moment des décisions importantes.
Japhet etJinettemet en scène un couple idéal, frappé par les
effets de la crise économique. Japhet, cadre d'une société sujette aux
compressions de personnel, perd son emploi avec pour seul viatique la
prime de licenciement. Habitué à un luxe insolent, ce personnage ne
ralentit pas son train de vie et dissimule la vérité à son épouse. Jinette,
infirmière, apprend incidemment la nouvelle. Virant dans la
dipsomanie et cédant à toutes les formes de débauche, Japhet désillusionne.
Revigoré par Jinette dont la patience et la raison viennent à bout de
ses complexes de chômeur, Japhet reprend goût à la vie.
Le Retraitépose le problème de la fin de carrière à laquelle peu
de travailleurs pensent.Ezamot, après trente ans de loyaux services
rendus à la nation en qualité d’infirmier, est appelé à faire valoir ses
droits à la retraite…Ayant perçu sa pension, il dilapide tout son avoir
et sombre dans le désespoir. Ramené à la raison par les sages du
village au cours d'un conseil de famille,Ezamot se résout à
recommencer sa vie en prenant non la seringue, mais la machette en
vue d'activités agricoles.
DansLe Revenant,l’auteur promène son miroir dans un cadre
typiquement africain: milieu naturel pollué, appauvrissement
croissant, cohabitation sociale conflictuelle, valeurs de référence
bafouées… Le chaos paraît inévitable. Pour le conjurer, il faut un choc
à la mesure du mal : spectaculaire, grave et inédit. Venant de l'au-delà,
le message du Revenant revêt un caractère transcendental. Ici se
9
rencontrent et se réconcilient le réel, l'imaginaire et le fantastique.
Quatre préoccupations semblenta priorise dégager de
l'ensemble de cette production dramatique.Celles-ci inscrivent
l'homme dans plusieurs impasses. Sur le plan thématique, il s’agit de
l'auto-réalisation de soi dans un espace social qui ne semble pas

9
Résumés pris tels que proposés par l'auteur.

25

toujours favorable, d’une tentative d’adéquation entre les traditions et
les figures du modernisme ; de l'épanouissement de l'homme dans des
conditions aussi bien aisées que difficiles, de la promotion de l'éthique
10
en privilégiant par surcentrationles valeurs qui font la dignité de
l'homme en relation avec leChef suprême. Sur le plan référentiel et
esthétique, les espaces-temps théâtralisés et l'anthroponymie
entretiennent une certaine proximité avec les us et coutumes de la société
traditionnellebantoue.
Cependant, aux nombreuses survivances de l'oralité, s'ajoutent
une esthétique moderne, de sorte que le théâtre inspiré de l'Occident
aurait une large part à revendiquer dans cette immense production.
Mais comment peut-on interpréter ces symbioses d'ordre culturel,
esthétique, religieux?Comment peut-on appréhender la thématique
de l'auteur ?Effet de mode littéraire ou idéologique, ou alors éclosion
du génie d'un maître qui fait siennes les préoccupations de son temps,
stylise et anesthésie le réel avec tous les artifices de son imagination ?
Le contexte littéraire

Gervais Mendo Ze a opté pour un genre littéraire dont les
conditions d'émergence, de production et de réception connaissent, à
tous les niveaux, d’énormes problèmes.Car nombre d'exégètes
entretiennent la pensée selon laquelle le théâtre exclusivement africain
n'existe pas.Cette erreur vient en partie du fait que les outils d'analyse
de ce théâtre sont également importés d'Europe. Mais, en réalité, il
11
existe un théâtre traditionnel africainissu de la culture populaire.
Pour analyser les particularités de ce théâtre, il convient de le
débarrasser de tous les carcans du théâtre classique du type occidental
et de privilégier les manifestations culturelles du contexte d'émulation
africain car dans ce dernier, rythmes, rites, chants, danses,
bouffonneries envahissent la scène. Une tendance nouvelle de la
critique accorde à cet aspect une importance certaine. Jean-Louis
Joubert écrit :

10
Lire aussi Pierre Theillard deChardin,Sur le bonheur, Paris,Éditions du Seuil, 1966. Il
observe trois étapes dans le cheminement vers le bonheur: la centration qui est une étape
réflexive et égocentrique, la décentration qui est une étape commutative, transitive et
socialisante ; dans la surcentration, l’individu se rapproche des êtres plus puissants que lui.
11
LireLa Problématique du pouvoir politique dans la dramaturgie d'Afrique noire
francophone et desCaraïbes, Thèse deDoctorat d'État de Marthe-IsabelleAtangana-Abolo,
Université de Yaoundé I /Université de Paris IV Sorbonne, juillet 2002, pp. 15-24.

26

Ce qui fonde l'unité littéraire africaine si ardemment
postulée, ce ne sont pas ses critères géographiques ni
linguistiques ni raciaux […], c'est le style, déterminé
par des schèmes de pensée et d'expression. Jahn relève
comme caractéristiques de l'africanité littéraire des
éléments comme l'image magiquement évocatoire, la
prédominance des structures rythmiques (souvent
polyrythmiques), l'énonciation impérative (c'est une
littérature qui interpelle ses destinataires). On a retenu
surtout l'importance donnée au rythme, et c'est devenu
le pont aux ânes de la critique littéraire africaine que
de faire admirer les grondements du tam-tam qui
doivent nécessairement s'entendre dans tout texte
12
africain.
Cette dynamique d'autochtonie de la littérature et de la pensée
13
africaines est perceptible chez les critiques Locha MatesoetGeorges
Ngal. Le premier estime qu'il est nécessaire d'appliquer des
déchiffrements originaux au texte africain parce qu'il est tissé de
survivances de l'oralité dont les contes, la parole traditionnelle faite de
proverbes et d'adages, des légendes et des mythologies constituent la
substance. La genèse du théâtre africain ne néglige pas ces
caractéristiques.Dans ses premiers vagissements, les rigueurs liées au cadre
spatio-temporel ne sont pas à l'ordre du jour, encore moins les
commodités de vraisemblance prônées par le théâtre occidental. Les
14
kotibas ,comédiesdemœurs jouéesen paysbambara, en sont un
exemple.Lethéâtretraditionnelafricain utilisetoutes lescatégoriesdu
fantastique en faisant jouer les vivantset les morts.Il opposesur la
mêmescènelaréalité et lemerveilleux,lepassé et leprésent,lerire et
les larmesdansdescirconstancesaussidiverses quelanaissance,le
mariage,lamort,les funérailles toutes rythmées par leschantset les
danses, comme cela estde coutume danschaque événementdelavie
desAfricains.

12
Jean-LouisJoubert,«Leregard dela critique»,inNotreLibrairie,n°150, Paris,Adpf,
p.18.
13
Locha Mateso,LaLittérature africaine et sa critique, Paris,ACCT/Karthala,1986.
14e
Claude Meillassouxanalysequelques «kotibas »dansPrésence africaine,4 trimestre
o
1964,n 52.

27

En s'adossantaujourd'hui sur lepostulat selon lequel la
colonisation idéologique et politique aurait provoquéla banqueroute
de ces rudimentsdu théâtrepurementafricain,il restenéanmoins
difficile denier queles productionsdramaturgiques postcoloniales
gardentencoreunélandevalorisationdes manifestationsculturelles
d'oralitésecondaireoù se côtoient, defaçonconflictuelle, animisme
africainetcroyances importéesd'Occident.
Néanmoins, c'est un théâtrequi resterésolument tournévers la
société et qui sécrète chez lesdramaturges unéland’engagementdans
laluttepour lalibérationdu peuplenoir.Aprèsavoir puisélongtemps
15 16
dans l'anticolonialisme avec AiméCesaire ,Tchicaya U Tamsi, ce
théâtrevasetourner vers lasatire des vices quicorrompent les
17
nouveauxdirigeantsdel'Afriquepostcoloniale.BernardDadié ,
18 19
SeydouBadian,AdamouNdamNjoya ,font partie de ces
dramaturgesd'uneAfrique désillusionnée, désabusée etdésenchantée.
On pourrait parlerdth’un «éâtre dela désillusion ».Une certaine
homogénéitéthématiquesembleguider lesdramaturges vers la
dénonciationdes problèmes sociauxdel'Afrique contemporaine.
Leurs textes s'adressent toutd'abord auxAfricainseux-mêmesen
essayantdegarder pourceux-cides représentationsérigéesen
connaissances sociales.En sortantdu sociologiquepour investir
l'espacepurement littéraire, cethéâtrese caractérise également par
certaines particularitésesthétiques malgrélalourde dette due à
l'esthétique dramaturgiqueoccidentale.L'éclatementdelascène à
l'italienne,la démystificationdelafrontière entrelepublic et les
acteurs,lapromotiondenouvellesarchitecturesdu texte,les images
del'oralité,sontautantdevisagesdelaliberté artistiquetellequ'elle
est préconisée dans letexte dramaturgique africain.
En outre, cetexteprésente denombreux traitsde contestation
des pouvoirsetdes vicesaliénants, derevendicationd'une esthétique
théâtralemoderne dans laquelle denouvelles règlesdu jeudramatique
instaurentdes rapprochements réelsentrel'acteuret lepublicquel'on

15
La Tragédie du roiChristophe, Paris, PrésenceAfricaine,1963 ;etUne saison auCongo,
Paris,ÉditionsduSeuil,1967.
16
Le Zulu, Paris,ÉditionsNubia,1977.
17
LesVoix dans le vent, Yaoundé,ÉditionsClé,1970.
18
La Mort deChaka, Paris, PrésenceAfricaine,1972.
19
DaïrouIV, Yaoundé,ÉditionsClé,1973.

28

veut éveiller ou sortir de sa torpeur. Il s’agit aussi d’un théâtre de
l'authenticité dans lequel les peuples africains croisent, comme dans
un miroir, leur image reproduite comme ils ne l'ont jamais connue.
Gervais Mendo Ze, amateur de grands débats, critique littéraire
avant d'être dramaturge de l'imaginaire, a certainement connu les
controverses qui secouent et taraudent en même temps les esprits dans
l'intelligentsia africaine.Celle-ci a du mal à sombrer, avec toute une
culture d'une extrême richesse, dans les méandres d'une classification
qui risquerait d’être taxée d’européocentriste, de pacotille exotique par
certains idéologues. Il se fait, à sa manière, l'apôtre d'un théâtre
charismatique où se joue le drame du quotidien, où fables et contes,
réel ou fiction, prennent corps sur la scène et se dévoilent, portés par
la verve d'un dramaturge qui placeDieu et l'homme au-dessus de
toutes les préoccupations et de toutes les autres revendications. On
peut toutefois se demander pourquoi cet auteur a préféré le théâtre aux
autres genres de la fiction. Il semblea priorique les dramaturges
atteignent un public beaucoup plus large que ne le feraient les poètes
et les romanciers. L'implication d'un langage verbal et paraverbal,
constitué de gestes, de signaux, d'indices, d'accessoires de toutes
sortes, des mouvements, des costumes, des lumières, des chants, des
pleurs, des masques et des mimiques, facilite l'intercompréhension
entre les acteurs et le public, quel que soit son degré de culture lors de
la représentation.Cette étape primordiale à tout théâtre permet
effectivement de transmettre des messages au public en le mettant en
face des actes qui n'ont rien de gratuit.Cela permet à ce public de
prendre conscience et d'envisager par lui-même des solutions aux
problèmes qu’il rencontre. MichelCorvin le mentionne :
La comédie s'alimente de l'observation des mœurs
contemporaines et elle vise à l'instruction du
lecteurspectateur dans un aller et retour entre ce que montre
la scène et ce qu'il vit dans son quotidien.Rien de
20
gratuit à aucun moment de sa démarche.
C'est justement dans une perspective stimulante et galvanisante
qu'il faudrait envisager la dramaturgie mendozéenne. Non pas en
l'inscrivant, comme celle deCésaire ou de Tchicaya U’Tamsi, au
panthéon des classiques qui ont « déshéroïsé » les hommes politiques

20
MichelCorvin,Lire la comédie, Paris,Dunod, 1994,pp.188-189.

29

de l'Afrique postcoloniale, mais dans la lignée de ceux-là qui
demandent à la société elle-même de se remettre en question,
d'interroger ses représentations et ses pratiques pour se donner les
meilleures chances possibles dans la quête du bonheur et de la liberté.
Enfin, la dramaturgie de Mendo Ze est à situer dans le contexte
littéraire camerounais selon une approche d'autochtonie de la
littérature chère aux écrivains des années80 parceque,touten
privilégiantdes facteursendogènes, ellerelancele débat,sous le
couvertde certaines réminiscences sociologiques,surdes littératures
nationales.Surceplan,il yauraitbeaucoupà diresur le champ
littéraire camerounaisdont les textes les plusappréciés sontceux qui
ontétéproduits sousd'autrescieux.PaulDakeyoen poésie, Mongo
Beti,CalixtheBeyala et plus récemmentGastonPaulEffa, dans le
roman,perpétuentcetteréalitéun peucommesi les regardsd'ailleurs
permettaientde bienappréhender l'intérieurd'unemaisonenténébrée.
Lethéâtresuitcependant un itinéraireopposé dans lamesureoù
ses promoteursappartiennentàla catégorie d'écrivains sédentaires
dans laquelleon retrouveGuillaume OyonoMbia,AdamouNdam
Njoya, Patrice NdediPenda, RabiatouNjoya, Pabe Mongoet
lenéoclassique JosephNgoué.Mais la diffusion,laréception quelepublic
réserve à cegenre dans les librairies,les sallesdespectacle,nefait pas
sérieusement l'objetdefaits littéraires inédits.Les récentesRETIC
(RencontresThéâtralesduCameroun),qui ont montréleurs limites
pourassurer sa diffusion, entretiennent un long fiasco quiafini par
21
banalisercette activité del'esprit pourtant redoutable.
Deplus,lethéâtreradiophoniquesemblegagnerdu terraindans
lesespacesdela communication.Il s'agiteneffetd'un théâtrequi, en
abordant les thèmesdavantagepolitiques,senourritdepensées
diverseset radicales qui vontdans lesensdel'absolutisationdela
libertésous toutes ses formes.Laséductiondelarévolten'épargne
doncpas sescréateurs.Toutefois,
auCameroun,lethéâtreradiophoniquereste,sous toutes ses formes,le domaine del'improvisation.Il
estdifficile d'appréhender ses particularités pour plusieurs raisons:
d'abord,ilconvientderemarquer quesescréateurs nes'inspirent pas
toujoursdetextes quel'on pourraitconsulteren vue de critiques

21
Lire PierreÉtienne Heyman,«Quiapeurde Thepsis »,inComment la littérature
agitelle?, Paris, Klincksieck,1994,pp. 107-116.

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