L'exil comme épreuve littéraire

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La question de l'immigration et de l'exil a marqué la fin du XXe siècle. Les oeuvres issues de l'exil évoquaient souvent le souvenir douloureux d'une perte ou d'un vertige identitaire. Aujourd'hui, une nouvelle génération d'écrivains semble avoir pris le relais. En s'appuyant sur deux romans, Le Voyage des bouteilles vides de Kader Abdolah et Les belles choses que porte le ciel de Dinaw Mengestu, l'exilé apparaît comme un être cosmopolite à la croisée de différentes cultures tout en poursuivant son parcours personnel d'intégration. Le roman iranien d'exil invite à mieux comprendre "l'homme", plus particulièrement "l'Iranien".
Publié le : mercredi 15 avril 2015
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EAN13 : 9782336375793
Nombre de pages : 248
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L’EXIL COMME ÉPREUVE LITTÉRAIRE Nahâl Khaknégar
L’écrivain iranien face à ses homologues
L’EXIL COMME ÉPREUVE LITTÉRAIRE
ource de débats, parfois de querelles, d’inquiétudes et, surtout, d’un Simportant renouvellement thématique et stylistique, la question
ede l’immigration et de l’exil a marqué la fn du XX siècle, tant dans L’écrivain iranien face à ses homologues
la littérature française que dans celle des autres cultures. Les auteurs,
comme chaque exilé, cherchent à donner sens à cette expérience. Jusqu’à
l’époque actuelle, les œuvres de l’immigration et de l’exil ont souvent
été infuencées par l’expérience de leurs auteurs. Elles évoquaient le
souvenir douloureux d’une perte et d’un vertige identitaire, mais aussi
l’engagement d’un auteur qui a adopté une nouvelle langue.
Aujourd’hui, une nouvelle génération d’écrivains semble avoir pris
le relais. Avec deux romans à l’appui, Le Voyage des bouteilles vides
de l’Iranien Kader Abdolah et Les belles choses que porte le ciel de
l’Éthiopien, Dinaw Mengestu, cet ouvrage démontre l’évolution de
la littérature contemporaine de l’exil, et cela surtout en redéfnissant
l’identité du personnage exilé. L’individualisme est valorisé au
détriment du sentiment d’appartenance culturelle. L’exilé est désormais
un être cosmopolite qui se situe à la croisée de diférentes cultures tout
en poursuivant son parcours personnel d’intégration.
Le roman iranien d’exil, libéré de ses contraintes politiques et sociales,
ofre une vision originale vis-à-vis des autres littératures. Grâce à
sa rencontre avec d’autres sphères de culture, il s’engage à mieux
comprendre « l’homme », et plus particulièrement « l’Iranien ». Le regard
réfexif porté sur l’existence, l’Iran et l’interaction entre la culture de ce
pays et celle de la nouvelle terre d’accueil, est l’un des facteurs majeurs
de l’enrichissement de la littérature d’exil iranienne.
Docteur en littérature comparée, Nahâl Khaknégar est actuellement enseignante
du master FIL (Former et Intégrer par la Langue) à l’université Cergy-Pontoise. Ses
recherches portent sur la littérature d’exil iranienne et l’étude des aspects interculturels
dans l’enseignement de la langue au public migrant.
Préface de Ramine Kamrane
En couverture :
dessin de Mana Neyestani
23 €
ISBN : 978-2-343-05571-8
khaknegar-cou9-4-15.indd 1 09/04/2015 13:21:11
L’EXIL COMME ÉPREUVE LITTÉRAIRE
NahâlK haknégar
L’écrivain iranien face à ses homologuesL’exil comme épreuve littéraire 
L’écrivain iranien face à ses homologues
Nahal Khaknegar-final.indd 1 06/04/2015 20:10:27COLLECTION L’IRAN EN TRANSITION
Dirigée par Ata Ayati
Les dernières parutions
Djalâl Sattâri , Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr, Traduit du persan
par Pirouz Eftékhari.
Jocelyn Cordonnier , Les États-Unis et l’Iran au cours des années 1970. Une amitié
particulière au temps de la guerre froide. Préface de Julien Zarifian, 2015.
Nayereh Shoravizadeh -a zadeh , De l’Iran à la France. Joies et tribulations d’une
bahá’íe, 2015.
Jalal a lavinia en collaboration avec Thérèse Marini , Tâhereh lève le voile.
Vie et œuvre de Tâhereh, la pure (1817-1852), poétesse, pionnière du mouvement
eféministe en Iran du XIX siècle. Préface de Farzaneh Milani/Postface de
Foad Saberan, 2014.
Leyla Fouladvind , Les mots et les enjeux. Le défi des romancières iraniennes.
Préface de Farhad Khosrokhavar, 2014.
Issa Sa Fa , Le séparé, récit d’un nomade d’Iran, 2014.
Ali Gharakhani , Téhéran, l’air et les eaux d’une mégapole. Préface de Philippe
Haeringer, 2014.
Homa n ate Gh , Les Français en Perse. Les écoles religieuses et séculières
(18371921). Préface de Francis Richard. Traduit du persan en français par Alain
Chaoulli et Atieh Asgharzadeh, 2014.
Nader a Ghakhani , Les « gens de l’air », « jeux » de guérison dans le sud de l’Iran.
Une étude d’anthropologie psychanalytique. Préface d’Olivier Douville, 2014.
Michel Makin Sky (dir.), L’économie réelle de l’Iran, au-delà des chiffres, 2014.
Emma Peia Mbari , Éclat de vie. Histoires persanes, 2014.
eFoad Sabéran , Nader Chah ou la folie au pouvoir dans l’Iran du XVIII siècle.
Préface de Francis Richard, Postface d’Alain Désoulières, 2013.
Alain brunet , Rakhshan Bani Etemad. Une pasionaria iranienne, 2013.
Mohsen Motta Ghi , La pensée chiite contemporaine à l’épreuve de la Révolution
iranienne. Préface de Farhad Khosrokhavar, 2012.
Alain Chaoulli , L’avènement des jeunes bassidji de la République islamique d’Iran.
Une étude psychosociologique. Préface de Farhad Khosrokhavar, 2012.
Nahal Khaknegar-final.indd 2 06/04/2015 20:10:27NahâlK haknégar
L’exil comme épreuve littéraire 
L’écrivain iranien face à ses homologues
Préface de RaminK e amrane
Nahal Khaknegar-final.indd 3 06/04/2015 20:10:28En couverture :
Exile, extraite de Tout va bi, Men ana Neyestani,
édition ça et là/arte éditions
© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École Polytechnique ; 75 005 Paris
difusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan@wandoo.fr
ISBN : 978-2-343-05571-8
EAN : 9782343055718
Nahal Khaknegar-final.indd 4 06/04/2015 20:10:28À tous ces auteurs qui ont accept é l’exil
… sans y céder.
Nahal Khaknegar-final.indd 5 06/04/2015 20:10:28Nahal Khaknegar-final.indd 6 06/04/2015 20:10:28Préface 7
préface
algré les discours valorisant l’exil, ses vertus, les richesses q-u’il dispenseMrait sur son chemin, son rôle dans la pollinisation culturelle… il constitue
avant tout une initiation forcée et pénible. Ceux qui sont poussés vers l’exil ou le
choisissent de leur gré ne sont pas toujours conscients de ce fait, mais fnissent par
s’en rendre compte et s’y adapter. Mais où garde-t-on le journal, l’empreinte de
cette expérien ?ce
L’histoire et la sociologie l’étudient. Mais, pour de bonnes raisons, elles
prennent leurs distances avec l’individu, se détachent de lui, pour mieux le mettre
en perspective. Pour mieux l’étudier et mieux l’appréhender, ils s’éloignent de
l’individu et de son expérience unique, en le poussant vers la masse anonyme des
catégories statistiques. Ainsi, l’essentiel de l’exil, de cette expérience rare quoique
fort démocratisée dans les temps modernes, est perdu, escamoté. Sous prétexte
d’y apporter plus d’objectivité, on le dissèque et on lui ôte la vie, tout ce qui fait
son essence et son originalité.
La littérature s’est imposée depuis longtemps comme le point de vue principal,
majeur, pour décrire et même analyser ce phénomène. Elle a la particularité d’être
à la fois l’histoire elle-même et la page sur laquelle cette histoire est enregistrée. Le
tracé d’une vie et sa relation littéraire se confondent, et comme il se doit la fction
fnit par évincer la réalité et s’y substituer. Le narrateur lui-même fnit souvent par
délaisser ses souvenirs et ne croire qu’à la version canonique de sa vie, telle qu’il
l’a narrée aux autres.
On dit que le premier roman de chaque auteur est comme l’écho de son
autobiographie. Un roman de l’exil immanquablement cette même sonorité,
à quelque étape de la vie artistique de son auteur qu’il soit écrit. Il est toujours
autobiographique, et en un sens toujours un premier roman. Il refète une
renaissance et donc commence toujours par une mort, par la fn brutale de la vie
qui l’a précédé.
L’objet de l’étude que vous avez entre les mains est l’initiation à l’exil.
Pour entreprendre son étude, Nahâl Khaknégar balise d’abord le chemin par
un regard sur les théories disponibles. Elle aborde la sociologie et la littérature de
l’immigration et de l’exil et s’attarde sur le cas de l’écrivain immigré, avant de
donner un bref aperçu du roman d’immigration en France. Le second chapitre
situe l’exil iranien par rapport à des expériences similaires. Notamment en
référence au traumatisme révolutionnaire qui a été sa matrice.
Nahal Khaknegar-final.indd 7 06/04/2015 20:10:28L’exi L comme épreuve Littéraire : L’écrivain iranien face à ses homo Logues8
Ces fondements posés, elle attaque le vif de son sujet qui est l’étude de deux
parcours d’exil, illustrés par deux romans, tous les deux rédigés par des exilés
dans une langue autre que leur langue maternelle, et tous les deux ayant été des
succès à la fois critique et de librairie.
Le voyage des bouteilles v d ide Kesader Abdolah e Let  s belles choses que porte
le cie  dle Dinaw Mengestu nous ofrent deux parcours d’exilé et en somme deux
échecs dans ce qui est appelé « intégration », mais qui constituent néanmoins
deux cas d’adaptation aux sociétés d’accueil. Adaptations laissant à désirer pour
nos deux exilés, mais qui trouvent une place convenue dans la marche du monde
tel que nous le connaissons.
Nos nouveaux arrivants abordent une société qui leur est étrangère, essayent
de s’y faire une place. Ils y trouvent des « passeurs », des marginaux à leur tour
et à leur façon, mais des marginaux établis, si l’on peut s’aventurer à utiliser une
telle expression, des gens qui jouissent d’une position sociale, tout en ayant une
distance par rapport à la normalité statistique et à celle des convenances. On les
aurait qualifés d’« excentriques » si ce mot ne reconnaissait d’ofce l’existence et
la centralité des normes établies. De nos jours, les normes étant devenues plurales
presque par défnition, la marginalité exprime plutôt des normes diférentes – il
n’y a plus de géographie contraignante en la matière.
Dans un cas il s’agit d’un homosexuel et dans l’autre d’une femme divorcée
d’un mariage mixte et gardant seule sa flle métisse. Tant que dure le rapport
avec ces personnes, perdure l’impression d’avoir trouvé une place dans la
société d’accueil, de pouvoir même aller plus loin. Mais une fois le lien rompu,
par le suicide de l’un et le départ de l’autre, nos exilés se rendent compte qu’il
n’y a aucune suite à ce premier contact, qu’il n’y a pas eu de pont vers la société
d’accueil, mais juste des amarres. Une fois ces attaches perdues, ils continuent à
dériver dans le sillage de cette société. Ils fnissent ainsi pas s’intégrer comme des
marginaux.
Ces histoires exemplaires donnent à Nahâl Khaknégar l’occasion de passer
en revue et vérifer une série de thèmes et d’idées déjà exposés dans la première
partie du livre.
L’auteur commence par la séparation qui se trouve à l’origine de l’exil : le
déracinement de l’exilé, la perte de quelque chose dont il n’imaginait pas pouvoir
se passer, mais qu’il a dû accepter. La première expérience qui suit cette séparation
est un repli sur soi, une sorte d’individuation forcée, ou tout simplement la
solitude, exprimée de manière variée par les auteurs ici étudiés, mais dont le
caractère reste similaire.
L’auteur suit la persistance du passé à travers les images de sa réminiscence au
cours de la vie d’exil. Images qui perdent de leur acuité objective avec le temps,
mais qui acquièrent en échange une certaine netteté onirique leur procurant
souvent un aspect surréaliste qui se prête fort bien par ailleurs à la narration
Nahal Khaknegar-final.indd 8 06/04/2015 20:10:28Préface 9
romanesque. Images souvent superposées au milieu d’exil et qui n’arrêtent pas de
rappeler le lien avec les origines à ceux qui cherchent une nouvelle place dans une
nouvelle société. Elles constituent ainsi le fligrane de la réalité quotidienne.
L’exil a deux portes de sortie. L’une donne sur le pays de départ, dont la plupart
des exilés rêvent mais ne franchissent jamais. L’autre donne sur le pays d’arrivée,
que certains parviennent à enjamber. L’exil se passe dans l’espace exigu de cet
entre-deux, surchargé des souvenirs d’un passé qui s’approprie le présent et qui
projette son ombre sur le futur.
Cette expérience frustrante est tout entière modelée par la tension entre le
désir de retour et l’aspiration à l’intégration – pas forcément dans le sens qui lui
est donné par la société d’accueil, mais plutôt comme l’acquisition d’une position
sociale en conformité avec ce qui a été perdu, ou avec ce qu’aurait dû être la leur
dans la société d’origine. Le rêve serre des deux côtés la réalité de l’exil, la rendant
paradoxalement plus vivable et plus difcile à vivre. Elle rehausse la réalité, mais
exige et extorque en échange son dû.
Les auteurs, comme chaque exilé, cherchent à donner sens à cette expérience.
À quoi elle servirait au j? Austbeo utie ou non aboutie, serait-ce une q ? Sui oêteu i,
quête de quo? Li a réponse convenue est que l’exil enrichit à la fois l’exilé et la
société qui l’accueille. Une grande partie de la littérature qui valorise l’exil, qu’elle
provienne de la plume des exilés ou de ceux qui analysent de près ou de loin leur
situation, persiste à y déceler un enrichissement individuel. Ainsi la solitude et
la peine seraient-elles récompensées, comme dans tout roman de formation.
L’équilibre budgétaire de la vie se trouverait alors préservé, tout trouvant sens et
même utilité.
Mais un doute subsiste pourtant : ne ferait-on pas ainsi de la nécessité une
vertu? N e voudrait-on pas de cette façon charger de sens un fait absurde en
vue de compenser une perte sèc? Nheo tre auteur franchit heureusement le pas
en soulignant le sentiment de fatalité qui traverse souvent l’esprit des exilés et
naturellement aussi celui des romanciers qu’elle étudie. Sentiment qui n’a rien de
romanesque dans ce cas. Il fonctionne à l’encontre de l’économie du roman mais
pour l’équilibrer, le pondérer et au fond pour le rendre plus véridique.
1Ramine Kamrane
1 Il est l’auteur de :
- Le problème théologico-politique de l , L ’i’sHlaamrmattan, 2013.
- Le vingtième siècle iranien : Le jeu des quatre faKmimllé,e 20s, 07.
- Iran : les coulisses d’un totalitarC islmim ea, ts, 2007.
- Iran, l’islamisme dans l’impa, Bssuce het Chastel, 2003.
- Aspects de la mondialisation polit PiqUuF, e 2, 003.
Nahal Khaknegar-final.indd 9 06/04/2015 20:10:28L’exi L comme épreuve Littéraire : L’écrivain iranien face à ses homo Logues10
Nahal Khaknegar-final.indd 10 06/04/2015 20:10:28Introduct Ion 11
Introduction
’immigration est le résultat d’une mondialisation qui brasse non seulement Lles capitaux et les États mais aussi les populations et les cultures. Si pendant
des décennies elle a été maintenue dans les marges des sociétés économiquement
développées, il n’en va plus de même aujourd’hui : elle a désormais acquis une
grande importance en devenant un enjeu majeur de la vie politique et sociale de
ces sociétés et en particulier de la F rance.
Source de débats, parfois de querelles, d’inquiétudes et, surtout, d’un important
renouvellement thématique et stylistique, la question de l’immigration a marqué
ela fn du XX siècle tant dans la littérature française que dans celles des autres
cultures. Fruit d’une diversifcation des pays d’origine des nouveaux écrivains,
résultat de l’arrivée d’une génération littéraire que les critiques ont nommée le
« courant des écritures immigrées », cette conjonction entre un fait socio-politique
multiple (immigration, exil, politiques d’intégration, d’accueil, adaptation à la
diférence) et une afnité littéraire (postmodernisme, réfexions sur l’identité et
« l’identitaire », métissage des infuences et des problématiques) a marqué le destin
individuel d’écrivains qui ont trouvé dans l’écriture une manière d’exprimer leur
difculté de quitter « le pays de l’enfance » pour se retrouver « étrangers » à
euxmême et aux autres.
Les œuvres de ces auteurs proposent de riches réfexions sur le temps, l’espace,
l’identité et la langue de l’immigration. Ces nouvelles réfexions forcent
l’institution littéraire (critiques et historiens) à revoir les fondements théoriques et
méthodologiques sur lesquels elle s’appuyait jusqu’ici pour concevoir une écriture
déterritorialisée, hors des frontières des littératures nationales, sise à la croisée
de multiples littératures internationales qui toutes la traversent et justifent alors
l’appellation d’écriture de l’immigration.
Cet ouvrage a pour objet l’analyse des représentations de l’immigration
dans le roman contemporain et passe par l’examen des caractéristiques de ce
phénomène et de ses conséquences sur l’écrivain pour relever les traits distinctifs
de l’immigration ou plutôt de l’exil iranien parmi ses représentations dans le
monde. Cette analyse propose de comparer les récits des écrivains immigrés/
exilés iraniens avec ceux d’écrivains d’autres cultures et mis en pareille situation
Nahal Khaknegar-final.indd 11 06/04/2015 20:10:28L’exi L comme épreuve Littéraire : L’écrivain iranien face à ses homo Logues12
en vue de déterminer la position actuelle de «  la littérature iranienne de
l’immigration et de l’exil » - qui s’enrichit au fl des ans – au sein de la littérature
d’immigration contemporaine.
Tout au long de ce travail, nous essaierons de répond rque à cestieotnt de e
fond : à partir de la littérature de l’immigration contemporaine, qu’est-ce qui a
évolué dans le mode de représentation et de description de l’immigration et, plus
particulièrement, de l’immigré en tant que personnage central et déterminant de
ela littérature du X sièX cle ?
Ladite question soulève des questions subsidiaires qui nous guideront :
- Quels sont les synonymes apparents et les diversités des immig? Praeuttio-ns
on par exemple assimiler les immigrés aux e? Axiluéx es xpatrié? As ux réfugié? s
Existe-il des exils volont? Sairi eosu i, faut-il les distinguer des exil? Ps sueubits-
on parler « d’exilés de l’intérieur » comme on parle d’exilés de l? S’exit érieur
l’immigration est communément physique, géographique, n’existe-il-pas aussi
une immigration culturelle, une immigration dans la culture, dans la langue
de l’autre, et donc, non seulement un rejet et un bannissement, mais aussi une
incompréhension, une aliénation et une perte d’id? Eent ctiteét te immigration, si
elle risque de contraindre au silence, ne peut-elle pas aussi conduire à se réfugier
dans la fol? ie
- Quelles sont les caractéristiques de l’écriture de l’immigration, en particulier
iranienn? Le a littérature de l’immigration ne risque-t-elle pas d’apparaître
comme une littérature documentaire de tous o– hrdisrteos rique, sociologique,
psychologiqu– e sur la vie et les réactions des imm ?i grés
- Quelles sont les suites de l’immigration ou de l’exil sur le parcou- rs des écri
vains et, plus encore, sur leur production littéraire et en particulier l’incarnation
de l’immigré ?
- Face au sentiment de rejet, de séparation, comment retrouver son identité,
sinon par l’imaginai? Cre ette quête par l’écriture se confond-elle avec la quête
d’une réintégrat i?o Enst-elle une mythisation, voire une mythifcation du
pays perdu, de la patrie per? Odueu , au contraire, une véritable découverte de
soi, d’une nouvelle identité, conquise grâce à cet éloignement de l? a patrie
L’immigration ne servirait-elle pas à mieux se (re)trouver par l? N’é’cerxitsuter-e
t-il pas d’immigration ni d’exil heureux et p?o sitifs
Nous appuierons ensuite notre recherche sur l’hypothèse qsui vraépontend
à la fois à notre question principale en même temps qu’elle sous-tend l’ensemble
du travail : la plupart des productions littéraires de l’immigration/exil qui ont été
menées jusqu’à l’époque actuelle seraient infuencées par l’expérience de leurs
auteurs. Souvent sous la forme autobiographique, ces œuvres seraient marquées
par la persistance des souvenirs du passé, par le sentiment douloureux de la perte,
par le vertige identitaire, l’engagement de l’auteur et l’adoption d’une nouvelle
langue. Mais la question classique de l’immigration se trouve remaniée dans
Nahal Khaknegar-final.indd 12 06/04/2015 20:10:28Introduct Ion 13
la littérature de l’immigration contemporaine issue d’une nouvelle génération
d’écrivains en particulier iraniens, qui se diférencient de leurs anciens surtout par
l’originalité des images, l’hétérogénéité de la langue et le cadre spatio-temporel où
ils situent leur action. À toutes ces nouveautés s’ajoute la redéfnition de l’identité
du personnage immigré par la valorisation d’une sorte d’individualisme au
détriment de l’attachement à une terre et à une culture nationales. L’immigré est
désormais un être cosmopolite qui se situe à la croisée de diférentes cultures tout
en poursuivant son parcours personnel d’intégration.
Notre corpus est fondé sur deux romans contemporains de l’immigration ou
de l’exil L : e Voyage des bouteilles v (i2d0 e0 s1), de Kader Abdola ehtL es belles choses
que porte le c(ie20l 06) de Dinaw Mengest. Cu es œuvres visent les tribulations et
les soucis de l’immigré contemporain, tout en refètant les expériences de leurs
auteurs.
Ce choix obéit aux trois critères suivants :
1) Le grand succès public et critique de ces romans. Tous primés, ils ont eu
un lectorat important, agissent sur les mentalités pour construire, entretenir,
orienter l’image ou les images de l’immigration.
L’auteur duV oyage des bouteilles v, Kidadees r Abdola, a rh eçu plusieurs prix
et a été décoré Chevalier de l’Ordre du Lion néerlandais et nommé Chevalier de
l’Ordre des arts et des lettres en France. En 2007, les lecteurs hollandais ont élu
son livre La maison de la mosqu deuée xième meilleur livre néerlandais de tous
les temps. J’ai choisi l’œuvre d’un auteur iranien qui a réussi son immigration en
Europe afn d’user de mon expérience et mes connaissances personnelles de la
culture persane, capitales pour l’étude intertextuelle. Quant à Dinaw Mengestu,
il a rencontré un succès immédiat avec son premier r Loemas be n lles choses que
porte le c eiet rl eçu de nombreux prix dans plusieurs pays, tel le Guardian First
Book Award en 2007 (Grande-Bretagne), le prix du meilleur du roman étranger
la même année (France) et le Los Angeles Times Book Prize en 2008 (États-Unis).
2) La diversité de l’origine géographique des protagLoe Vnistoeysa. ge des
bouteilles vid t ersaite surtout de l’immigration d’un Iranien et de sa famille en
Europe, mais ofre aussi la comparaison avec une femme mexiLcesai Bne. lles
choses que porte le c eiest ll ’un des tout premiers romans sur l’immigration
africaine – en particulier éthiopienne – aux États-Unis.
3) La relation interculturelle qui se noue, le confit ou accord entre l’autochtone
et l’immigré mais aussi entre les immigLr e ésv. oyage des bouteilles v midoen s tre
la réussite, au prix de sacrifces, de l’intégration d’une famille d’immigrés
en Europe. Les belles choses que porte le cpréiesel nte l’avantage de raconter
trois types d’immigration : la première, réussie mais qui passe par le refus de
l’identité ancien; lnea s econde, ratée et caractérisée par le repli constant vers la
société abandonn; lée a t roisième, entre les deux, car l’immigré y apparaît comme
dans un monde fottant et ne sait pas vraiment où il est ni où il va.
Nahal Khaknegar-final.indd 13 06/04/2015 20:10:29L’exi L comme épreuve Littéraire : L’écrivain iranien face à ses homo Logues14
Quant aux matériaux sur l’étude du phénomène de l’immigration (défnitions,
conséquences, socio-psychologie, contexte littéraire), nous avons choisi un panel
incomplet de documents, surtout des études récentes datant au maximum des
vingt dernières années, avec une attention particulière à la littérature francophone
et à celle d’Iran. À cet égard, notre étude se nourrit théoriquement des travaux
de sociologie de l’immigration d’Abdelmalek S(Laa dyadouble absen) ceet les
théories de R. Pa erkt E. Burges dse l’École de ChicagIno (troduction to the Science
of the Sociol)o. Sgyayad analyse l’illusion comme conséquence indispensable à la
décision d’émigrer, la persistante illégitimité de l’immigré inhérente à sa double
absence ici et là-bas et obéissant à un mécanisme général de domination, et la
présence de l’immigré en tant qu’elle est toujours subordonnée aux circonstances
extérieures. R. Park et E. Burgess formalisent un « cycle des relations raciales »
dont l’aboutissement est l’assimilation et scrutent la question des conditions de
vie des immigrés en les comparant avec leur inscription spatiale et leur mobilité
résidentielle. Pour l’approche psychologique, nous appuierons notre analyse sur
les théories de Fre, suodn modèle du « travail de deuil », le rapport entre « sujet
et objet de la perte », la conception de « l’inconscient » et de sa prédominance
sur « le conscient », et sur « le modèle du développement de l’enfant » d. e Lacan
Pour ce qui est de l’analyse proprement littéraire et comparée, elle repose sur les
catégories les plus classiques (narration, intrigue, thématique, espace-temps et au
rapport intertextua lité).
Notre démarche est descriptive et analytique. Dans le chapitre 1, nous
présentons dans son cadre historique la défnition, l’évolution, les traits typiques de
la littérature de l’immigration dans le monde et ses traits distinctifs dans la
littérature contemporaine. Nous passerons bien sûr par une étude du phénomène
de l’immigration au sens général. Ensuite, pour approcher davantage de la fnalité
de cette recherche, nous nous concentrons au chapitre 2 sur les traits distinctifs
de la littérature de l’immigration/d’exil ir. Aanu pienanses age, nous croiserons
inévitablement le sujet de l’exil car si nous associons l’immigration au départ
volontaire de l’écrivain et l’exil à son départ forcé, force nous est de constater que
nombre d’écrivains sont à cheval entre ces deux sit; luaa dtioisntsi nction entre
immigration et exil est donc très délicate. Dans le champ sémantique de ces deux
mots entrent les mêmes « efets » et résultats car la plupart des « causes » sont
identiques. Pourtant, la littérature iranienne produite à l’étranger nous confronte
plus à la question de l’exil qu’à celle de l’immigration : avant et après la Révolution
de 1979, maints écrivains iraniens à l’étranger ont quitté volontairement l’Iran ou
l’ont fui pour cause de contrainte politique et d’absence de liberté d ; ’expression
aussi avons-nous choisi de titrer «  littérature de l’exil  » ce chapitre sur la
littérature iranienne. Sur la base des acquis des chapitres 1 et 2, nous amorcerons
au chapitre 3 l’analyse littéraire du corpus. Vu le très grand nombre de romans
Nahal Khaknegar-final.indd 14 06/04/2015 20:10:29Introduct Ion 15
sur ce sujet, nous ne visons pas à un recensement complet et entendons dégager
les lignes directrices susceptibles d’aider à l’analyse de la représentation de
l’immigration littéraire surtout francophone et contemporaine. Nous fnirons
enfn par l’étude comparée des œuvres du corpus, ce qui nous amènera à
disséquer les particularités de l’écriture de l’immigration contemporaine. Elles
nous permettront de dégager en fn de parcours une défnition du statut de
l’écriture de l’immigration contemporaine ainsi qu’un portrait de son actant
principal, le protagoniste immigré, et d’apporter toutes les nuances nécessaires à
notre hypothèse première.
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CHAPITRE 1
Littérature d’immigration au monde
u’est-ce que l’immigrati? Lone d éplacement géographique ou la coupure de Ql’attachement sentimental et m? E ot pralo uvons-nous réellement la choisir
ou nous est-elle impos? Oée u est-elle enracinée en nous, comme notre faute
ou notre chance de v ? Ciee s questions ne sont pas nouvelles. À chaque époque
bouleversée, les écrivains les redécouvrent, sans pourtant jamais y apporter de
réponse ferme. Les exemples que nous allons citer s’ajoutent donc à un ensemble
de textes littéraires fondé sur des motifs et sujets connus de toutes les époques
et de tous les pays. Mais l’intérêt pour les problèmes de ce genre est réparti
inégalement dans le temps et dans l’e; cspahaceq ue pays et chaque époque y
apportent leur propre inquiétude et leur propre espoir.
Nous allons débuter notre étude par une défnition générale de l’immigration,
son étymologie et ses diférentes interprétations dans le monde ainsi que par
la problématique qui se pose naturellement dans ce genre d’étude : la question
de l’émigration. L’immigration est infuencée et causée par des phénomènes
sociaux, ainsi ne pouvons-nous pas faire l’économie des études sociologiques de
l’immigration et de son évolution. De ces études, nous le verrons, résulte l’écriture
de l’immigration, en particulier l’écriture littéraire.
Nous examinerons ensuite les caractéristiques de la littérature de l’immigration
et nous nous concentrerons sur l’immigration francophone et ses trois acteurs
majeurs : l’immigration maghrébine, hispano-américaine écrite en français et
québécoise. À partir de ces trois derniers mouvements migratoires, ainsi que
d’exemples connus de la littérature de l’immigration, nous dirigerons notre
recherche sur les trois axes du « parcours de l’écrivain immigré », sur les « traits
pertinents du roman de l’immigration » et sur « l’analyse du protagoniste immigré »
ceci afn de relever l’ensemble du cadre de l’écriture de l’auteur immigré, depuis
son départ jusqu’à son intégration dans la nouvelle société.
Immigration au sens général
L’immigration est un phénomène dans les sociétés contemporaines qui tient
à des causes historiques et économiques, qui a pour conséquence de déplacer
massivement des travailleurs poussés par la misère vers les pays du Nord, comme la
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France, riches et prospères. L’immigration que le Larousse défnit comme « l’action
de venir dans un pays pour s’y fxer d’une manière temporaire ou défnitive » se
distingue de l’exil dans la mesure où le changement de résidence cesse d’être un
phénomène individuel pour devenir un événement de masse qui concerne la société
dans son ensemble. La question de l’immigration au sens très précis du terme est
liée à un espace déterminé, ainsi qu’au déplacement, individuel ou collectif, d’un
lieu d’origine. La nature et la fréquence de l’immigration dépendent de faits
géographiques et historiques, des conditions très particulières d’un territoire ou
d’un État, des contradictions propres à une situation ou à une époque.
Dans la seconde partie du siècle dernier, l’immigration de masse a pris une
telle ampleur que la population immigrée de certaines villes occidentales dépasse
numériquement celle des capitales de leur pays d’origine.
L’Organisation internationale des migrations [OMI, 2003] estime à 175
millions le nombre total de migrants dans le monde, ce qui représente 2,9 %
de la population mondiale. Essentiellement régionales dans les pays du Sud, les
migrations vers l’Europe se sont concentrées dans les pays de l’Union européenne
qui comptent dix-neuf millions d’étrangers, soit 5 % de la population totale.
Dans l’Union européenne, entre 1991 et 2000, près de six millions d’étrangers ont
acquis une des nationalités des États membres [OCDE, 2002]. Les phénomènes
sociaux comme l’immigration prennent une résonance particulière lorsqu’ils
font l’objet d’un traitement politique ou médiatique : l’immigration s’y présente
toujours comme un problème. Qu’il s’agisse de la régularisation des sans-
papiers, de l’intégration des générations issues de l’immigration, de la place de
l’Islam dans les sociétés européennes, les discours politiques et médiatiques sur
l’immigration font des immigrés une cause d’insécurité. Chargé d’incertitude,
le mot même d’immigration véhicule des peurs. C’est pourquoi il est si souvent
objet de passions politiques.
Le terme «  immigrant  e» st très usité aux États-Unis où l’immigration de
peuplement participe aux mythes de la constitution de la nation. En Europe,
le mot immigré ou migrant est plus fréquent. Il condense deux références. La
première est juridique et renvoie au statut d’étranger de l’immigré. La seconde est
sociologique et vise le statut socialement inférieur de l’immigré.
1D’après P. Bourdieu, « comme Socrate selon Platon, l’immigré est ‘‘atopos’’,
sans lieu, déplacé, inclassable. Ni citoyen, ni étranger, ni vraiment du côté
du Même, ni totalement du côté de l’Autre, il se situe en ce lieu ‘‘bâtard’’ dont
parle aussi Platon, la frontière de l’être et du non-être social. Déplacé, au sens
d’incongru et d’importun, il suscite l’embarras, et la difculté. »
Le pays où les immigrés arrivent n’est pas leur p; c aetlruii qe u’ils ont quitté
a cessé de l’être. Leur vision se dédouble entre « nous », « eux », « chez nous » et
1 Abdelmalek Sayad, La double absenc(e préface), Paris, Seuil, 1999.
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« ici ». Les immigrés sont tiraillés entre la vie d’avant et celle d’après, la rupture
et la nostalgie. Cette oscillation est aggravée par les obstacles extérieurs et les
divisions internes. Les immigrés se retournent les uns contre les autres en même
temps qu’ils ne peuvent pas se passer les uns des autres.
Corrélation entre immigration et émigration
Le terme d’immigration ne peut se concevoir sans son corollaire qui est celui
d’émigration. Ce dernier terme prend en compte le fait de « quitter » son pays et
l’accent est mis sur l’écart avec le pays d’origine, au contraire l’immigration parle
d’« entrer » dans un pays étranger où la référence à un contexte social nouveau
et diférent importe davantage. Donc, selon C. A, lelb terertmi e d’immigration
possède une certaine ambiguïté, car « il semble privilégier l’expérience de la
confrontation avec la société d’accueil dans laquelle l’immigré doit vivre, alors
que celle-ci est indissociable de la rupture avec l’espace d’origine qu’implique le
2fait d’émigrer ».
Immigration de travail
On établit une séparation arbitraire entre, d’une part, une immigration de
travail qui ne serait que le fait de travailleurs (apport de main-d’œuvre sans plus)
et ne poserait que des problèmes de travail, et d’autre part, une immigration de
peuplement dont la signifcation et les conséquences sont d’une autre portée, les
implications beaucoup plus larges et les problèmes qu’elle suscite, multiples et
d’une étendue telle qu’ils touchent à toutes les sphères qu’on la peut dire culturelle
et politique.
En cela, immigrer c’est immigrer avec son histoire (l’immigration étant
ellemême partie intégrante de cette histoire), avec ses traditions, ses manières de
vivre, de sentir, d’agir et de penser, avec sa langue, sa religion ainsi que toutes
les autres structures sociales, politiques, mentales de sa société, structures
caractéristiques de la personne et solidairement de la société, les premières n’étant
que l’incorporation des secondes, bref avec sa culture.
Exemple maghrébin
Les immigrés maghrébins qui cherchent à trouver du travail en France mettent
leur corps en tant qu’un seul espaceleur permettant d’avoir le droit d’existence.
La Société nationale de construction de logements pour les travailleurs algériens
(Sonacotra) en 1956 a accueilli en plein guerre d’Algérie les immigrés tandis que
les Français faisaient le voyage en sens inverse pour rétablir l’ordre. Ce lieu est
devenu une malédiction pour les immigrés, un « foyer-prison ».
2 Christiane Albe, rtLi’immigration dans le roman francophone contem, Paporairins,
Karthala, 2005, p. 12.
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Dans les pays maghrébins, depuis les années 60-70, le désir de « partir » est
obsessionnel, violent voire névrotique car c’est partir à tout prix même si on
risque sa vie. Au début, la plupart des immigrés partaient plus pour des raisons
politiques qu’économiqu; iesl s ’agissait de fuir la répression du régime en ne
pensant qu’à une seule chose : revenir dans leur pays. Mais plus tard, les difcultés
économiques ont remplacé le malaise politique et il s’agissait de s’en aller dans
l’espoir de trouver ailleurs du travail. Dans l Pe rartioma dr e Tn ahar Ben Jell, oun
le personnage principal, Azel, est un diplômé chômeur ma; irol a fcaina it des
études supérieures, il a voulu servir son pays, mais il n’a pas trouvé de travail. Il
passe ses journées à traîner dans les cafés à ressasser son désir de s’en sortir. Et
c’est pour cela qu’il n’hésite pas à accepter l’ofre d’un dandy homosexuel avec qui
il part en Espagne.
Exemple iranien
En Iran, les départs en raison de difcultés économiques n’ont eu lieu que
lors d’une courte période dans les années 80, époque où, ravagée par la guerre
avec l’Irak, l’économie du pays s’est trouvée en faillite. Les diplômés et les
nondiplômés ont été obligés de quitter le pays et d’émigrer, pour la plupart, au Japon,
en Suède, au Danemark, pays qui accueillaient les travailleurs et leur proposaient
de petits salaires. La plupart du temps, réfugiés dans des camps d’immigrés, ils
expérimentaient la même situation que leurs homologues maghrébins : l’absence
de service de santé, de liberté et de facilité. Plus généralement, l’immigration à
la recherche d’un travail se déroule principalement localement, c’est-à-dire des
provinces vers les grandes villes d’Iran.
Sociologie de l’immigration et de l’émigration
Phénomène surtout reconnu pour ses causes et conséquences sociales,
l’immigration ne peut pas échapper à l’analyse sociologique. Tout en présentant un
court historique des études sociologiques sur l’immigration, nous approchons
les quatre thématiques principales qui constituent le cadre sociologique de
l’immigré, à savoir l’intégration, l’assimilation, le rapport de domination et la
stigmatisation en nous concentrant sur les travaux menés par l’École de Chicago
et sur ceux d’Abdelmalek Sa .yad
L’objectif de cette étude sociologique vise avant tout à discerner les traits
distinctifs du parcours de l’assimilation et de l’intégration de l’être immigré et son
cadre de vie afn de les appliquer à l’analyse du corpus littéraire de l’immigration.
Sous l’axe de notre hypothèse de travail qui présuppose la valorisation d’une
forme d’individualisme au détriment de l’attachement à une terre et à une culture
chez l’immigré, nous tentons de décrire l’identité de ce dernier qui apparaît dans
le cycle des relations sociales après l’immigration.
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Naissance et développement
En Europe occidentale, l’immigration occupe, à partir des années 1980, une
place de plus en plus grande dans le débat politique. Il n’en a pas toujours été ainsi.
Vingt ans plus tôt en France, au moment de la grande vague d’immigration qui
suit la Seconde Guerre mondiale, des militants de gauche, des chrétiens, quelques
intellectuels ont essayé de témoigner des conditions précaires des nouveaux
immigrants. Une jeune génération de sociologues a engagé alors des travaux
sur l’immigration, qui sont restés marginaux dans la communauté scientifque.
Il n’existait pas alors de sociologie de l’immigration constituée, de même qu’il
n’existait pas encore d’histoire, d’économie, de psychologie de l’immigration.
Seule, la démographie a une tradition établie d’études dans ce domaine.
L’immigration ne faisait alors l’objet d’aucun enseignement universitaire et n’avait
de place ni dans les manuels scolaires ni dans les dictionnaires de sociologie.
À la charnière des décennies 1950 et 1960, redémarre une immigration de
main-d’œuvre non qualifée en provenance du sud de l’Europe et du Maghreb
vers les pays d’Europe de l’Ouest. Ainsi, à la fn des années soixante on se
trouve en face d’un champ relativement vierge, comme s’il avait été déserté par
la recherche depuis les années quarante, et de plus privé de tout souvenir. Seuls
émergeaient de ce désert les documents produits par l’administration chargée
de gérer la politique des pouvoirs pu«b lLica ds. issymétrie entre un traitement
politico-médiatique surabondant de la modicité des investigations en sciences
sociales éclaire le ‘‘paradoxe français’’ face à l’immigration : avoir été pendant
près d’un siècle et demi un pays d’immigration, précurseur en Europe, tout en
s’abstenant d’actualiser en conséquence la représentation qu’a d’elle-même la
3nation. »
Il faudra attendre l’apport d’Abdelmale pk Soua r qyadue naisse une sociologie
de l’immigration et se développe une problématique propre aux rapports de
pouvoir de domination. Ses travaux sur les Algériens en France ont une portée
générale dans l’analyse de l’immigration moderne. Il a montré que les pressions
combinées d’exploitation industrielle et des diverses dominations qu’engendre
le statut d’étranger était la marque originale de l’expérience des immigrés. Il a
insisté sur l’importance des illusions qui sont une conséquence indispensable à
la décision d’émigrer et des efets en chaîne qui conduisent l’immigration à se
perpétuer. Il a également mis en évidence des expériences communes à tous les
immigrés : l’illégitimité persistante, la double absence, ici et là-bas, le mécanisme
général de domination.
D’après Abdelmalek Say, lad’immigration ne peut se concevoir, s’accomplir
et se perpétuer qu’à la condition qu’elle repose sur toute un ile sluésrionie d s ’
collectivement entretenues, partagées par tous les partenaires. Présence immigrée,
3 P. Simon, « L’immigration et l’intégration dans les sciences sociales en France depuis
1945 » in Dewitte Ph. (ed.), 1999, p. 89.
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donc étrangère, cela équivaut à présence provisoire (en droit), à présence
subordonné à qe uelques raisons extérieures à elle et à quelques autres fns
qu’ellemême, et aussi toujours justiciable de la nécessité dlég’uitnime atio con nstante.
La contradiction fondamentale du « provisoire qui dure » se transpose de l’ordre
temporel à l’ordre spatial : comment continuer à être présent où on e? st absent
Relativement, comment s’accommoder de n’être présent que partiellement
et, par suite, d’être d’une certaine manière, absent (moralement) là où on est
présent physiquemen? Ct ontradiction encore entre l’ordre communautaire de
la société d’origine, d’une part, et, d’autre part, l’ordre plutôt « individualiste »
qu’on découvre, qu’on subit et qu’on apprend dans l’immigration. Durement
confronté à toutes ces contradictions indispensables qui constituent son univers
social, l’immigré est contraint, faute de pouvoir ni les résoudre sur place et en
leur temps, ni les déserter en mettant fn à son immigration, de les redoubler en
mettant parfois en péril son équilibre social ou physique.
La sociologie de l’immigration distingue traditionnellement deux
problématiques : celle de l’immigration et celle de l’installation des immigrés. Les objets
d’étude de la première portent sur la cause de l’immigration, l’action des États
d’origine et d’arrivée, le déplacement. La seconde se concentre sur ce que l’on
nomme l’intégration, à savoir l’acculturation des immigrés, l’acquisition d’une
position sociale économique et politique dans le nouvel espace social. L’objet de
note étude dans ce chapitre s’intéressera plutôt à la seconde problématique.
L’intégration sociale
Quand on évoque l’intégration, il faut avant tout interroger l’histoire pour se
rendre compte que ce concept avait été utilisé simultanément avec ce-lui d’assimi
lation.
Nous distinguons pourtant les quatre termes (cohabitation, insert-ion, intégra
tion, assimilation) qui correspondent à des étapes que franchissent les immigrés
au cours de leur immigration pour passer du simple stade de cohabitation à une
situation d’assimilation, terme extrême aboutissant à une intégration parfaite.
On peut également introduire le concept qui p a parraiîort i s’opposer à
l’intégration : le confit. En fait, à travers le confit, c’est tout le système social que
l’on met en action quant à sa logique et à son histoire. D’ailleurs, même dans les
sociétés à consensus, une part est laissée au confit car les afrontements sont
inévitables. À plus forte raison dans ces sociétés modernes qui accueillent des
étrangers dont la présence ne fait pas l’unanimité du corps social. Le confit peut
caractériser les relations entre immigrés et autochtones mais il peut servir aussi
de rivalité entre les diverses « communautés » étrangères.
Le confit, s’il implique la compétition, peut également être le révélateur
d’une « ségrégation », une singularisation de la diférence comme phase extrême
précédant l’intégration sociale.
Nahal Khaknegar-final.indd 22 06/04/2015 20:10:30Littérature d’immigration au monde 23
École de Chicago : cycle de désorganisation-réorganisation
4D’après Andrea Rea , aux États-Unis, la sociologie de l’immigration n’a jamais
été considérée comme un sujet mineur. L’étude de l’installation des migrants
constitue un des objets fondateurs de la sociologie américaine, ce qui n’est
nullement le cas de la tradition européenne. Sans doute faut-il y voir le fait que
s’interrogeant sur l’immigration, tous les Américains sont conduits à s’interroger
sur leur propre histoire.
Dans la tradition nord-américaine, l’étude des migrations et celle des relations
raciales, relevant d’abord de champs académiques distincts, se sont rencontrées.
En France, la sociologie de l’immigration s’est étendue au racisme, et plus
généralement aux relations interethniques, à partir du moment où la présence
immigrée a dû être pensée sur le long terme.
Les travaux de l’École de Chicago produis entre 1910 et 1940 constituent les
textes fondateurs de la sociologie de l’immigration. Outre les nouvelles migrations
externes, les grandes villes du nord des États-Unis sont confrontées à une
migration interne. De nombreux Noirs quittent les États du Sud pour les villes
industrielles des Grands Lacs qualifPéers dom e ised Lan. Ld e premier apport de la
tradition de l’École de Chicago est sans nul doute l’œuvre composée par William
5Tomas et Florian Znanieck, Ti e Polish Peasant in Europe and Ame. Criceat
ouvrage constitue une étape fondamentale de la légitimation de la recherche
empirique en sociologie. En efet, il s’agit du premier ouvrage qui se donne pour
tâche d’expliquer la situation vécue par les immigrés sans prendre l’ethnie comme
critère explicatif. Comme chez Durk, lheeis fm acteurs explicatifs du social se
trouvent dans le social.
L’ouvrage est construit autour du cycle organisation-désorganisation-
réorganisation de Tomas. La désorganisation survient lorsque les règles perdent
leur impact sur les individus d’une collectivité où la solidarité se décompose. Elle
n’est pas liée à l’immigration, elle la précède. La désorganisation émerge alors
de la discordance entre les pratiques individuelles et les institutions qui ne les
reconnaissent pas. L’immigration résulte notamment de cette désorganisation.
Transplantés dans un autre contexte social, économique et culturel, les
immigrés polonais réorganisent leur vie collective. Cette réorganisation s’efectue
autour de valeurs et de pratiques du pays d’émigration. La langue, les valeurs
religieuses, plus insoumises au changement, les relations communautaires ofrent
la possibilité de réinventer une identité qui n’est pas celle du pays d’origine, mais
déjà un métissage. Ainsi, Tomas et Znanie packrilent d’une identité
polonaiseaméricaine. Ce que les Américains nomment la communauté polonaise repose
4 Andrea Re eat Maryse TipieSro, ciologie de l’immigraion, Paris, La Découvete, 2003.
e5 W. Tomas et F. Znanieck, Ti e Polish Peasant in Europe and Ame, r2ic aéd., 2 vol., New
York, Knopf, 1927; t rad. françaiLse Pe aysan polonais en Europe et en AmériqRuéce. it de
vie d’un migran, Pat ris, Nathan, 1998.
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