L'imaginaire dans l'art et la poésie au Liban

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Les poètes et les artistes libanais, orientaux jusqu'au bout de la plume, fils du soleil malgré tous les orages qui se sont abattus sur leur pays, montrent leurs émotions immédiates et latentes dans leurs oeuvres. La poésie et les arts plastiques au Liban se nourrissent du patrimoine tout en s'inspirant sans peur des sources occidentales. La rêverie est la clé qui ouvre toutes les portes de l'interprétation; c'est à partir de cette idée que l'auteure explore l'imaginaire libanais à travers les créations des poètes, de peintres et de sculpteurs libanais au XXe siècle.
Publié le : lundi 1 février 2010
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EAN13 : 9782296249752
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Lesimagesscintillentsurlespagesbleuesdelamémoire
Lespeinturesjouentlerythmedelavieaucoeurdel’attente
Lessculpturess’érigent,bouquetsd’encensdansleregarddutemps
ÀmesenfantsSamah,MirabetNicola
ÀtouslesjeunesduLibanquinesaventpas...Lapoésie,
c’estquelquechose
avecunhommededans.
NadiaTUÉNI
Ilestbiensurprenantcemondedelumière
danslequelnoussommesintroduitschaquefois
quenoustravaillonsàdonnerformeàcequiagitennous
etautourdenouspourréveillerleszonesd’ombredenotreinconscient.
MarounELHAKIMAvant-propos
Enfant, je jouais à cache-cache avec la lune, fascinée par ma petite
mainqui,d’ungesteeffaçaitcebeaucroissantlumineuxetd’unautregeste
leramenaitàsaplace.Rêver,êtreheureuxenrêvantettransformerainsile
monde,Bachelardleconfrmaitilyalongtempsenécrivant:« Àquiveutrêver
bien,ilfautdire:commencezparêtreheureux.Alorslarêverieparcourtson
véritabledestin:elledevientrêveriepoétique:toutparelle,enelle,devient
beau.»
Lapoésiem’accompagnedepuismatendreenfance.j’étaisbercéepar
lamusiquedesversarabesquemonpèremelisaitavantmêmed’encomprendre
lesens.Mais,endécouvrantlalanguefrançaise,etprincipalementlapoésie
libanaise d’expression française, j’appréciais la sobriété de l’expression,
l’élégancedelacompositionetsurtoutlapossibilitéd’exprimerenpeudemots
degrandesémotions.J’adoptaiscettelangueetdécidaisd’yapprofondirmes
connaissances.Munied’unbagaged’étudeslittéraires,mariéeavecunartiste,
MarounElHakim,peintreetsculpteurlibanais,jepensaisdepuisdesannées
établiruneétudecomparativeentrelapoésielibanaised’expressionfrançaiseet
lapeintureetlasculptureauLiban.C’estenobservantlesoeuvresdeMaroun,
endiscutantavecluietenvisitantensemblelesdifférentesexpositions,que
j’aiapprisàregarderetàlireuneoeuvred’art.J’essayaisdesatisfairema
curiositécroissanteenfouillantsanscessedanslesmanuelsd’histoiredel’art
etdecritiqued’art.En1992,jemelançaisdansunprogrammehebdomadaire
surlesartsplastiquesdansunestationderadiodiffusionlocaleetcelajusqu’en
2001. Les entretiens avec des dizaines d’artistes libanais m’a permis de
connaîtredeprèsleursoeuvresetleurdémarchesartistiques,sansoublierles
détailsbiographiquesetleurssouvenirsd’enfance,étapesurlaquellej’insistais
trèssouventcar,c’estdanssoncoeuretsonimaginairequeprennentnaissance
lesrêvesdel’artiste.J’airecueilliunemultitudedeleurspropos,extraitsde
cesentretiensetdetantd’autresquej’aieul’occasiond’avoiraveceuxplus
tardetjelesaiintroduitscommetémoignagesdanscetouvrage.Maislorsque
jemesentisprêteàentamermonprojetd’étudesurlerépertoireartistiqueet
poétiquelibanais,j’aidufairefaceàunediffcultémajeure:plusieursouvrages
decritiqueontétéconsacrésàlapoésielibanaised’expresionfrançaise,tandis
quelacréationartistiquelibanaiserestaitpresqueinexplorée.Jen’avaisentre
les mains que mes entretiens avec les artistes et certains écrits sur l’art en
généralouquelquesnoticesautobiographiques,lesartistesétantmoinsportés
11àécrireetathéoriser,carc’estàtraversleurscréationsqu’ils«parlent»et
s’adressentaupublic.
Deux facteurs essentiels ont rendu le rêve accessible et réalisable:
connaissant de près la majorité de ces artistes, je pouvais facilement entrer
encontactaveceux;quantauxartisteseux-mêmes,emballéscommemoipar
l’idéederapprocherlapoésiedesartsplastiques,danslecadresérieuxd’une
rechercheacadémique(cetouvrageétantàlabaseunethèsededoctorat),ils
ontcollaboréavecmoid’unefaçonperspicaceetgénéreuse,toujoursprêtsà
répondreàunequestion,ouàdonnerdesinformationsnécessairesautravail.
Outre les motivations personnelles, une idée insistante a contribué
à l’éclosion de ce projet. J’ai pu remarquer à travers les années que les
jeunesLibanaisdanslesécoles,etplustarddanslesuniversités,manquaient
de culture artistique en général et ignoraient pour la plupart les oeuvres
picturalesousculpturalesdenosartistes.Celan’estpasunenégligenceouun
désintéressementdeleurpart.C’estuneévidencedouloureuseaggravéepar
l’absencefagranted’unmuséed’ArtcontemporainauLiban,quiexposeraiten
permanencelesoeuvresdesartistes,etpermettraitainsiaupeupledeconstituer
samémoireartistiquecollective.C’estdansl’essaidecomblerenpartieune
lacuneaussigrave,queceprojets’estconcrétisé,animéparungrandespoir
d’êtreplustarduneouvertureversd’autresprojetssemblables,carlescréations
libanaisessont,àmonavis,unchapeletd’étoiles,quiserenouvelleàl’infni.
Jevoudraism’excusericiauprèsdesartistesdontlesoeuvresnefgurentpas
danscetouvrage.Jetiensàpréciserquetoutcréateurlibanaisayantmisune
part de lui-même dans ce message de beauté qui est l’oeuvre écrite, peinte
ou sculptée, mérite d’être étudié, mais il est impossible d’embrasser tout le
répertoirepoétiqueetartistiquelibanaisdansuneseulerecherchequiselimite
d’ailleursàdeuxthèmes,lepaysageetlecorps.J’espèrequed’autresauront
leplaisirdedécouvriretdeprésenterlesoeuvresquirestentjusqu’àprésentà
l’ombre.
Jevouslaissecherslecteursdécouvrircesimages«poétiques»demon
paysquejegardecommeunpetitsoleildansmoncoeur.J’espèrequechacun
devousengarderaaumoinsune,accrochéeàsonregardenattendantdeles
voirunjour,avecbeaucoupd’autres,habiterungrandmuséequiseraitferde
recevoirtouscescréateurslibanais,poètesdelaformeetdelacouleur.
12INTRODUCTION
L’homme préhistorique bien avant l’usage de la parole, dans les
ténèbrestranspercéesàpeineparlalumièretimided’unetorche,s’estexprimé
surlesparoisdescavernesparledessinetlapeinturesurlapierre,lebois,
oumêmel’ivoire.LesdessinsdécouvertsdansdesgrottestellesAltamiraet
Lascaux, représentent des éléments de la vie quotidienne et notamment des
animaux.Leslignesetlesformeslaissentdevinerunecertainesensibilitéet
quelquessentiments,siprimairessoient-ils,commelapeur.D’autresdessins
montrentunsemblantd’empreintesdemains,desfèches,desspirales,des
messages visuels qui ne veulent rien dire peut-être en eux-mêmes, mais
qui renvoient certainement à une fonction, à un sens, à une chose concrète,
autrement dit ces dessins remplacent des expressions formant une amorce
d’écriture. L’homme préhistorique qui se retirait dans sa caverne emportait
danssamémoirevisuelledesimagesdelavieréellequ’ilreproduisaitsurla
paroirupestre.L’imaginaireexistaitdéjà,bienquerestreintetlimité.
Desmillénairesaprès,l’accumulationdelapenséeetdel’expérience
humaine a abouti à travers les siècles à un discernement plus clair des
notions et des concepts, dont l’imaginaire. On est actuellement en mesure
dedonnerunedéfnitionsatisfaisantedeceterme:l’imaginaireestlemonde
intérieurpropreàchaquepersonne,ressemblantauréel,maisquiestforméde
fantasmes,derêves,derêveries,cespenséesquel’espritenétatdeveillecrée.
Ununiversd’imagesquihabitentl’individuetquisontprésentesavantmême
qu’ilnetentedeslesinscriredanslanormativitésymboliquedulangage.Elles
appartiennentàlasingularitédesonhistoirepersonnelle.L’imaginairequele
dictionnairedéfnitcommeétantlemondedel’imagination,deschosescréées
parl’imagination,estnourrisanscessedesymboles,derécitsmythiques,de
fablesdécoulantdestraditionsdedifférentescivilisations.GastonBachelard
nousenoffreunedéfnitionphilosophique.D’aprèslui,l’imaginaireleplus
intime,cetterencontrepersonnelleentrel’hommeetlanature,sedéveloppe
danslesprofondeursdelamatière,dansl’obscuritédelasubstance,dansle
volume des choses. Gilbert Durand, dans les années soixante, présente une
nouvellevisionscientifquedel’imaginaireenajoutantdenouveauxhorizons
àlaphénoménologiedel’imaginairedeBachelard:
L’imaginaire,c’est-à-direl’ensembledesimagesetdesrelations
d’images qui constitue le capital pensé de l’homo sapiens nous
13apparaîtcommelegranddénominateurfondamentaloùviennentse
rangertouteslesprocéduresdelapenséehumaine.L’Imaginaireest
ce carrefour anthropologique qui permet d’éclairer telle
démarche
d’unesciencehumainepartelleautredémarchedetelleautre…
Àpartirdecettecompréhensiondel’imaginaire,ondéduitquedepuis
l’éclosiondelaparole,etparlasuitedel’écriturevéritableàpartirdelaquelle
setraceets’inscritl’histoire,toutepenséeestaniméepardescouleursetdes
formespourconcrétiserlemessage.Autrementdit,touslesarts,lapoésieet
lesartsplastiquesenparticulier,sontreliésentreeuxparl’imageporteusedes
chargesémotionnelles.Lesracinesdetoutartetlepointderencontreentre
différentsmoyensd’expressionsrestentsansdoutel’imaginaire,etlarêverie
créatricequimotivel’espritetl’animed’images.PourBachelard,cette
suituncheminementparticulier:
Àquiveutrêverbien,ilfautdire:commencezparêtreheureux.Alorslarêverieparcourtsonvéritabledestin:elledevient
rêveriepoétique:toutparelle,enelle,devientbeau.Silerêveur
avait «du métier», avec sa rêverie il ferait une œuvre. Et cette
œuvreseragrandiosepuisquelemonderêvéestautomatiquement
grandiose.
Cetterêverieestàl’originedetoutart,etl’enchevêtrementdesartsà
traversl’histoireentémoigne.Ainsi,l’apparitiondegrandscourantslittéraires
s’accompagnait simultanément de nouveaux penchants dans la peinture
ou la sculpture. Le classicisme, le romantisme, le réalisme, le cubisme, le
surréalisme, tous ces mouvements et bien d’autres sont nés et ont évolué
plusoumoinsàlamêmecadenceaussibienenlittératureetenpoésiequ’en
peintureetensculpture.Lapoésieestencorepluscorollairedesartsplastiques
que la littérature, c’est le langage de la sensibilité, basé essentiellement sur
l’imaginaireetlaforcedel’imagesuggestive.Nousessayonsd’énoncerdes
défnitionsclairesdelapoésie,lapeintureetlasculpturetoutendégagentle
facteuressentielquilesrelie.
Lapoésieestl’artdecréerparlamagiedumot,dessensationsetdes
émotionsimagées.Lesmotsdeviennentphrasesetcelles-cisontcomposées
dans un usage particulier de la langue où rythmes, harmonies, sonorités,
couleursetformessontreproduitssuivantlafantaisieetl’originalitédechaque
poète.Bachelarddéfnitlarêveriepoétiqueainsi:
14Cette rêverie est une rêverie qui s’écrit, ou qui, du moins,
se promet d’écrire. Elle est déjà devant ce grand univers qu’est
lapageblanche.Alors,lesimagessecomposentets’ordonnent…
Touslessenss’éveillentets’harmonisentdanslarêveriepoétique.
C’estcettepolyphoniedessensquelarêveriepoétiqueécouteet
quelaconsciencepoétiquedoitenregistrer.
La peinture dans sa conception moderne est une surface plane
recouvertedecouleursrépartiesdansuncertainordreetsuivantuneperspective
bidimensionnelle.Maiscettedéfnitionn’estguèresuffsante,carpournous
unepeinturec’estavanttoutlacréationd’unmondevirtuelquireprésentedes
parcellesdel’imaginairedel’artisteetdesmanifestationsdesesémotions,de
sessensationsimmédiatesetlatentes.
La sculpture est l’art de créer des images plastiques en relief sur le
bois,lapierre,lemarbre,leferoud’autresmatièressynthétiquesmodernes.
C’estaussicréerdesformesmodeléesdansl’argileouobtenuesaumoyende
moules. Finalement la sculpture c’est créer un volume tridimensionnel qui
occupel’espace dansun jeud’ombresetdelumières etpermet d’établir un
contactvisueletmatérielàlafoisaveclacréation.Maisleplusimportantreste
quel’œuvresculptée estmuniedumessageémotionnelémisparl’artisteet
dessymbolesdictésparsonimaginaire,elleestcommelapoésieetlapeinture
issuedumilieuetdel’époqueauxquelsappartientl’artiste.
Ces défnitions ne sont jamais fgées. Elles changent suivant les
conceptions esthétiques qui évoluent selon le développement de la société,
delatechnologieetdel’histoire.Maiscequireliecestroisdéfnitionsc’est
l’activitécréatriced’uneimage,néedanslarêveriepoétiquedel’artiste.Cela
dit, tout en considérant la différence des matériaux et des langages des ces
trois modes d’expressions, deux facteurs essentiels existent invariablement
danstoutecréation:
1- L’homme dans sa réalité simple, émetteur et récepteur de toute
créationartistique.
2- L’imaginaire, lieu où l’idée revêt des formes, des couleurs et
desdimensionsquidépassentsouventlalimiteetlesprévisionsinitialesdu
créateur.
Delaconfrontationdesdéfnitionscitéesplushautestnédansmon
espritl’objectifdecettethèse:essayerdetrouverdesrapportsqu’entretiennent
des œuvres poétiques avec des œuvres picturales et sculpturales dans les
thèmes,danslecontextehistoriqueetsocial,danslacompositiondescouleurs,
des formes, des images poétiques, dans toutes les tournures de l’imaginaire
pouratteindrel’expressionvouluedanslacréation.L’imaginaireestlacléqui
15ouvretouteslesportesdel’interprétation,etc’estàlalumièredesrecherches
établiessurl’imaginaireetprincipalementcellesdeGastonBachelardetde
GilbertDurand,quecetteétudeexploreral’imaginairelibanaisàtraversles
créationsdepoètes,depeintresetdesculpteurslibanais,enessayantdevoir
jusqu’àquelpointlesthéoriesoccidentalespeuvents’appliqueràcesœuvres
etàleurscréateursorientauxetméditerranéens.
C’estàpartirduthèmechoisiparlepoèteoul’artistequel’imaginaire
sedévoile.Ainsi,laprésenterechercheserauneétudethématiqueàdeuxvolets.
Lepremierconsisteàaborderunthèmecourantdanslacréationlibanaisequi
estlepaysage,enallantdelapoésieverslapeinture.Lethèmedupaysage
témoignedel’importancedelanaturecommesourced’inspirationprofonde
etintime,etc’estàtraversluiquenoustentonsderepérerleslignesquirelient
lapoésieàlapeinturedanslareprésentationdelanaturelibanaise,eninsistant
surcequiainfuencél’artistedanssonenfanceainsiquecertaineschoses
quil’ontaffectédurantsavie,etquiontcontribuéàconstituersaconception
dupaysageetdelanature.Pendantlaguerre,cettenatureetcepaysageont
subiunetransformationglobale,sansoublierl’exodedesvillageoisversles
citésoulecontraireetl’effetquecelaproduisitsurlespoètesetlesartistes,
diversifantainsilafaçond’aborderlepaysage.Undernierpointserattachant
àcethèmeseraaussiétudié.L’êtrehumainfaitpartiedelanature,ill’habite
ets’yidentifetrèssouventdanssonexpressionartistique.C’estàpartirde
cetteconceptionquel’imaginairedelachairanourriles«paysages»dontles
interprétationss’ouvrentainsiàl’infni.
Le second volet sera donc consacré à une investigation du corps
comme source d’inspiration de la poésie et de la sculpture. L’homme, qui
est le noyau de l’art, s’intéresse au corps humain, ce temple à l’intérieur
duquel évolue «la vie», comme élément d’étude et modèle à reproduire.
Le corps est un sujet privilégié par les sculpteurs dans un retour continuel
augestedelaMainDivinequicréal’hommeàpartird’unematière,laterre.
Commentesttraitécesujetetqueretiennentlesartistesetlespoètesducorps
en s’exprimant? Existe-t-il une manière libanaise d’aborder ce thème qui
attireles sculpteurs depuis l’Antiquité? Compte tenu de ce qui est propre
àlamentalitédesartisteslibanaisd’unepart,etaumatériauqu’ilsutilisent,
d’autre part, nous porterons notre attention sur la contrainte qu’oppose une
sociétéinfuencéeparlesidéologiesiconoclastesàlareprésentationlibredu
corpsetàsoninterprétation.
La dernière partie, et suivant les données trouvées dans les deux
voletsdel’étudecomparative:poésie/peinture,poésie/sculpture,estunemise
en commun des trois moyens d’expression en tâchant de trouver où réside
laparticularitélibanaisepouvantformerlenoyaud’unenouvelleesthétique
16de communication. Nous nous demanderons ainsidans quelle mesure cette
particularité révèle une appartenance à l’héritage universel sans trahir les
profondesracinesancréesdanscetteterred’Orient.
Il faudrait éclaircir ici un point important se rattachant au temps.
Le champ historique de la recherche concernant les oeuvres se limitera
e eessentiellementàlasecondemoitiéduXX siècleetàl’aubeduXXI,carle
corpus poétique, pictural et sculptural qui appartient à cet espace temporel
est le plus riche et le plus varié dans la création libanaise. Une remarque
importantenousretientàcesujet:lesartsplastiquesauLibansontrelativement
ejeunesparrapportauxartsplastiquesenOccident.AudébutduXX siècle,
l’innovationprenaitbeaucoupdetempspourarriverauLibanetauxartistes
libanais,quil’acceptaientdiffcilement.Maisàpartirdesannéescinquante,
l’évolution rapide des moyens de communication et les facilités matérielles
quis’offraientsousformedeboursesd’étudesauxartisteslibanaisdansles
paysoccidentaux,ontcontribuéàunessordumouvementartistiquelibanais
qui a pu ainsi, accompagner de près tous les changements du mouvement
artistiqueinternational.
Les articulations essentielles de cette recherche révéleront des
rapprochements,desconfrontations,desparallèlesentrelapoésie,lapeinture
et la sculpture, dans le dessein de mieux saisir l’évolution de ces trois
voies qui prennent naissance dans l’imaginaire et deviennent éternelles en
s’inscrivantdanslamémoireuniverselledel’Art.Cetterecherchemontrera
ungrandnombred’œuvrespicturalesetsculpturaleslibanaises,côtoyantdes
poèmeslibanaisécritsenlanguefrançaise,assurantainsiunenouvellevision
qui conduit à une lecture fondée sur la réception à différents niveaux. Une
questionpourraitseposerici:pourquoilenombred’artistesdépasse-t-ilcelui
despoètes?Laraisondecedécalageseraitl’intérêtqueportentlesartistes
pourlelangagepicturaletsculpturalentantquelangageuniversel,sachantque
trèspeud’artisteslibanaissontfrancophones,laplupartétantarabophoneset
quelques-unsanglophones.Ilss’exprimentdoncdansunelangueuniverselle,
celledeslignes,descouleursetdesformes,etcréentdesœuvresquipeuvent
être comparées aussi bien à des poèmes écrits en arabe qu’en français, en
anglaisoudansn’importequelleautrelangue.Lespoèteslibanaisd’expression
françaisenesontpasnombreux,etilss’adressenteffectivementàunlecteur
francophone, qu’il soit libanais ou étranger. Mais au fond, ce qui relie les
artistes aux poètes, c’est leur appartenance au Liban, indépendamment du
langagequ’ilsutilisent.
Par ailleurs si nous considérons les deux thèmes choisis comme
objetsderéfexionetdecomparaison,lepaysageetlecorps,nousremarquons
que leurs représentations abondent dans le répertoire artistique libanais. La
17démarcheanalytiqueportantsurlesœuvreschoisiesseraàmi-cheminentre
unecritiqueobjectivescientifqueautantquepossibleetuneinterprétation
subjectivedictéeparuneréceptionrégieparl’élanducœuretl’enthousiasme
duregard.
Alleràladécouverted’uneœuvred’artcommes’ils’agissaitd’un
poème,etregarderunpoèmeenleconcrétisantunepeintureouune
sculpture,telestnotrebutàtraverscetouvrage,toutenessayantderepérer
les points forts typiques à notre pays et à notre civilisation qui font de ces
créationslibanaisesdesœuvresuniques.
Qu’elle soit le fruit d’un long travail patient ou le résultat d’une
illuminationimmédiate,toutecréationartistiquemobilisel’artistejusqu’àla
moindre pulsation de son corps et le porte ainsi au sommet de son attente
et de son anxiété fructueuse. L’œuvre «mise au monde» rayonne comme
unelumièrequicaresseleregarddeceluiquilareçoitoulefouettedemille
questions.Queserait-cededeuxœuvresdelangagesdifférents,unpoème
etunepeinture,unpoèmeetunesculpture,placéscôteàcôteoufaceà
face? Quelle résonance provoquent-ils en nous? Dans quelle lumière
sourdeouéclatantenosespritsseront-ilsimmergés?Lespagesquisuivent
présentent une ouverture sur un champ d’expériences visuelles, émotives,
analytiques,dansl’espoird’approfondirlelienvitalquiexisteentrelapoésie,
lapeintureetlasculpture.
18PREMIÈREPARTIE
DELAPOÉSIEVERSLAPEINTURE
LEPAYSAGEL’image est la matière première si l’on peut dire de toute création
artistiqueoupoétique,elleestdéclenchéeparlaréalité,ungeste,unobjet,un
faitdivers.Elleestbienréelledanslareprésentationd’unepersonne,d’une
choseoud’unsujetquelconque:undessin,unepeinture,unesculpture,une
photographieouunflm.Maiscetteimagebourgeonnedansl’imagination,
mondevirtuel,«facultédenousreprésenter,ànouveaucequenousavons
perçu,deconstruireenpenséeuneréalitéfctive,différentedecellequinous
entoure,etenfndetirerdenotreesprithypothèsesetinvention».Nousallons
essayerdedéfnirunpeupluslerôledel’imaginationdanslarêveriecréatrice
avantdepasseràl’étude.
1-L’imagination,sourcedesimagespoétiquesetpicturales
N’importequelmotifdanslanatureetl’environnementpeutactiver
l’imaginationetproduireuneimagequinaîtdanslapenséepourseconcrétiser
plustardtellequelleoumodifée,enmotssurlepapieretenformesetcouleurs
sur la toile ou le support. Mais dans une œuvre poétique ou picturale, une
imagenevientjamaisseule,ellefaitpartied’unréseaud’imagessignifcatif
provoquépardessensationsenrapportaveclavue,letoucher,l’odorat,l’ouïe
oumêmelegoût.Ceréseau,oucet ensembledesproduitsdel’imagination,
formel’imaginaire.Nousallonssouventadopteraucoursdecetterecherche
la théorie bachelardienne dans la lecture des poèmes et des peintures, car
Bachelardasoulignédanssesrecherchesl’aspectcréateurdel’imagination.
Notre travail analytique va essayer de suivre les traces du chemin tracé par
Bachelardcommeilleprésentelui-même:«détachertouslessuffxesdela
beauté,s’évertueràtrouver,derrièrelesimagesquisemontrent,lesimages
quisecachent,alleràlaracinemêmedelaforceimaginante».L’imagedonc
estuneexpériencecontinuedelanouveauté.C’estellequifaitrêverlepoète
ou le peintre, elle le fait aussi parler et agir. Nous allons tenter d’étudier le
poème,lapeintureoulasculpturecommeuneréfexiondelavieinternedu
créateur,maisaussicommeuneréalitéextérieureautonomeetnouvelle.
Nous allons aussi avoir recours en étudiant les interférences de la poésie
et la peinture dans la représentation du paysage à une autre approche de
l’imaginaire,celledeGilbertDurandquiaffrme:
Pour pouvoir parler avec compétence de l’imaginaire, il ne faut
passeferauxexiguïtésouauxcapricesdesapropreimagination,
21mais posséder un répertoire presque exhaustif de l’Imaginaire
normaletpathologiquedanstouteslescouchesnaturellesquenous
proposent l’histoire, les mythologies, l’ethnologie la
linguistique
etleslittératures.Làencorenousretrouvonsnotrefdélitématérialisteàcesifructueuxcommandementbachelardien :«L’image
ne peut être étudiée que par l’image…». C’est alors seulement
que l’on peut honnêtement parler en connaissance de cause de
l’Imaginaireetendiscernerleslois.
2-Lepaysage,thèmeprimordialdanslapeintureetlapoésie
L’histoire de l’art révèle l’évolution du paysage comme genre
dans la peinture. Quant à la poésie, elle a reproduit à travers les siècles et
simultanément avec la peinture une multitude de paysages. Ce que révèle
l’historiquedupaysagedanslapeintures’appliqueaussiàlapoésiedansles
imagesreproduites.
«Lepaysage»estungenreàplusieursfacettes:paysagerural,urbain,
maritime,matinal,nocturne,etc.,etquiaévoluédufguratifàl’abstrait.Au
Moyen âge, les éléments du paysage
constituaient un fond à des scènes
mythologiques, historiques ou
religieuses.Onretrouvecettetendance
dans certaines peintures dans la
epremièremoitiéduXX siècleauLiban
(fgure 1). À partir de la deuxième
emoitié du XVII siècle en Europe,
les peintres jettent sur le paysage un
regard neuf. La composition suit un
style plus contrasté dans la lumière
etlacouleur.Lepaysagecheminedu
classicismeverslebaroque.Lavision
despaysagistescontinueàchangeret
eauromantismeduXIX sièclesuccède
l’impressionnisme qui marqua les
premières générations de peintres
libanais. Ces derniers placèrent
Fig.1 leur chevalet en pleine nature et
DaoudKORM
procédèrentàlapeintureàlamanière
NotreDamedeladélivrance
desimpressionnistes:endissociantlesHuilesurtoile
phénomèneslumineux,ilsessaientde210x140cm,1925
Tousdroitsréservés reproduire une certaine mobilité du
22Fig.2 Fig.3
AbdelHamidBAALBAKI ElieKANAAN
Paysage Paysage
Huilesurtoile,80x60cm Huilesurtoile,33x46cm,1995
Tousdroitsréservés Tousdroitsréservés
paysage.Ceprocédécontinueavecplusieurspeintrescontemporains(fgure
2).Lecubismeetlefauvismeontintroduitlestendancesabstraitesdupaysage
imaginéquiestcomposéàpartird’élémentsélémentairesaccumulésdansla
mémoiredupeintreettraduitsenaplatsdecouleurs(fgure3).
Notre recherche va puiser dans l’enfance les lignes directrices pour
entamerl’étudedupaysagedanslapoésieetlapeintureauLiban.Cepaysage
présentedeuxaspects,ruraleturbainquiontdescaractéristiquespropresque
nousallonsessayerdedégagerendécouvrantleursrefetsdanslesdeuxmodes
d’expression,etceladansleschapitresquisuivent.
23ChapitreI
Lesmotivationsdelacréationpoétique
etpicturalelibanaise
Àl’intérieurdechaquepoèteoupeintresommeilleunenfant.Toute
image dans un poème ou une peinture est un signe où on peut trouver,
comme dans un visage, l’inscription d’une âme limpide qui a ses racines
dans l’enfance. L’enfant grandit, les images s’accumulent, l’imagination se
nourritetlacréationémerge.Lapoésieetlapeintureramènentaumondedes
impressions vierges, des sensations premières. Dans l’image que les poètes
etlespeintresdonnentdelaNature,c’estlerefetdeleurproprenature,leur
caractère,qu’ilscherchentetqu’ilsprojettent.L’oeuvredétientlaclédeleur
propresecretrattachéàleurenfancelointaine:
Parcertainsdesestraits,l’enfanceduretoutelavie.Ellerevient
animerdelargessecteursdelavieadulte.[…]Ilfautvivre,ilest
parfois très bon de vivre avec l’enfant qu’on a été. On en reçoit
une conscience de racine. Tout l’arbre de l’être s’en réconforte.
Lespoètesnousaiderontàretrouverennouscetteenfancevivante,
cetteenfancepermanente,durable,immobile.
I-Aucommencementétaitle«vertparadis»
Comment le monde de l’enfance contient-il en germe les élans de
lacréation?Uneréalitéessentiellecontribueàl’épanouissementdel’enfant
qui deviendra poète ou peintre et conditionne la création: l’environnement.
Il englobe deux cadres, le cadre géographique où l’enfant naît et passe ses
premièresannéesetlecadrefamilialetsocial.Cesdeuxcadressontintimement
liésetinfuentsimultanémentl’unsurl’autre.
Le cadre géographique a trois dimensions: la nature, le paysage et
le terroir. La nature réunit tous les éléments formant un paysage, l’espace,
laforme,levolume,lamatière,leslignesetlescouleurset,parconséquent,
lepaysagedevientunfragmentdelanature.Qu’ilsoitruralouurbain,ilse
présente comme thème important dans une grande partie de la production
poétique et picturale libanaise. Le terroir est rattaché aux gestes, au travail
delaterre,àtouslessouvenirsévoquésdanslespoèmesetlestoilesquisont
intimementliésaupaysagedel’enfance.Parlacontemplation,etlecontact
avectoutcequil’entouredanslanature,l’homme/l’artisteétablitundialogue
25aveclepaysage.Enfant,ildécouvreavecétonnementetbeaucoupdeplaisir
lessubstancesetlesêtresquis’offrentàsonregardetàsessens.Ils’arrêteaux
moindresdétails,s’intéresseàunelignéedefourmiscommeils’intéresseàun
arbre.Ilfltrecequ’ilvoitetplustard,devenantpoèteouartiste,ilconvertit
cepaysageprimaireenimage.
Nadia Tuéni évoque la relation entre le souvenir du paysage de
l’enfanceetsonimagedansleprésentrefétéedanslapoésie:
J’ailecœurdanslestempesetlefrontàhauteurdescimesdema
tribu. L’évidence du souvenir prend forme de cordon ombilical,
arrimé à chaque visage, et des larmes de retrouvailles montent
hautes,derrièrelebarragedemesyeux.Toutcelas’expliquepar
l’entente de l’homme avec le paysage. Ils font partie du même
poème[…]
J’appartiensàmafolleterre.
Voyons donc comment le paysage est dans sa représentation le
condenséd’unehistoirepasséeet,parlasuite,comments’établitundialogue
entre l’homme et le paysage: à partir de l’engagement envers le territoire
originels’ouvreunequêteintérieuredel’identitéartistiqueetspirituelle.Cette
quêteseconcrétiseparlesmots,leslignesetlescouleurs.
1-Lepaysagecommecondenséd’unehistoirepassée
Que de fois le poète ou l’artiste adulte devant un paysage de son
enfanceseremémorelepassé,et,partantdel’émotionqu’ilprovoqueenlui,
selaisseallerauxrésonancesintimes,auxvaleursdescouleursqu’ilimplique
dansl’œuvre.L’artistepartdusouvenirverslaprospection,àladécouverte
d’unenouvelle«matière»decréation.
MarounElHakimsesouvientdesaperceptiondupaysageautomnal,
oùlesnuagesseprécipitaientdansleciel,encestermes:«Enfant,jegrimpais
surlesbranchesd’unarbredanslejardindemesparentsetjem’amusaisà
donnerdesformesetdesfguresauxnuagesquipassaientdanslecielenrêvant
dedevenirunjourartiste.»Cesnuagesontlaissédestracesdanssonoeuvre,
on les revoit dans ses aquarelles (fgure 4). Le nuage dans sa symbolique
est mouvant, changeant, dans un état permanent de métamorphose; par sa
constitution, il sépare la terre du ciel, par ses formes, il incite à la rêverie.
«Quantaurôledunuageproducteurdepluie,ilestbienentenduenrapport
aveclamanifestationdel’activitécéleste.Sonsymbolismeserattacheàcelui
detouteslessourcesdefécondité:pluiematérielle,révélationsprophétiques,
théophanies.»
26Sil’onobservel’aquarelledeHakimci-contre,onremarquecomment
l’artistecomposesonpaysageparaplatsdecouleursrappelantl’automne.Les
couleurschaudes,oùl’ocredelaterreprédomine,voisinentaveclesteintes
de vert, couleur froide complémentaire de la couleur rouge. La valeur ou
l’intensitédescouleurss’atténueenouvrantdespointsdefuiteversunhorizon
clairmalgrélesnuagesgrisâtresquisontsupposésêtreunsignedelourdeur
dansuncield’automne.Cetableaunedégagepasuneimpressiondetristesse.
Laclartéaumilieudelacompositionadoucitl’atmosphèregénérale.L’usage
du jaune reproduit la lumière
de qualité supérieure qu’on
retrouve au Liban et dont on
reparleralonguementplustard.
Fig.4
MarounELHAKIM
L’automne
Aquarelle,40x50cm,1994
Tousdroitsréservés
Un autre peintre libanais, Imad
AbouAjram,reproduitdanssespeintureset
cecipendantplusieursannéesdespaysages
de son enfance. Il a choisi de vivre au
Chouf, dans sa région natale, et ne s’est
jamais séparé dans la réalité quotidienne
desoncadreenfantin.Ilasouventpeintla
maison de son enfance avec une nostalgie
apparente dans la douceur des teintes
atténuées, des lignes à peine marquées et
dans la transparence des couleurs (fgure
5).Lesmoindresdétailssontprésents,une
petite ouverture dans le mur, une branche
Fig.5devignegrimpante,unechaise,unrideau,
ImadABOUAJRAMtoutcompteetsegardebienancrédansla
Lamaisondel’enfance
mémoiredel’artiste.
Aquarelle,65x42cm
Lamémoiresubjectiveliéeauximpressions Tousdroitsréservés
de l’enfance, le vocabulaire riche en
27nuancesdelalanguearabematernelledel’artisteetlecontexteoùilapprendà
déchiffrerlemonde,touscesélémentsfontcausecommunepourréactualiser
laperception.Ilestdiffciledepasseroutreàsesapprentissages.Atraversles
générations,lesartistescontinuentdereproduirenostalgiquementdesdétails
matérielsdeleurenvironnementenfantin(fgures6et7).
Nousreviendronsplustardsurl’enfanceetsoninfuencesurlacréation
del’artisteadulte,maispourlemoment,parlonssurtoutdel’environnement
naturelduLiban.
Fig.7Fig.6
NicoleHARFOUCHEHousniAWALI
PlantesrougesPaysagedel’enfance
AcryliquesurtoileHuilesurtoile
80x80cm60x70cm,1969
TousdroitsréservésTousdroitsréservés
2-Lepaysage«libanais»
Pour un poète ou un peintre libanais, le paysage dominant est bien
évidemment la montagne, la mer ou les deux à la fois, et dans certains cas
la plaine. Vu la situation géographique du pays, sa superfcie restreinte et
les courtes distances qui séparent les côtes de la montagne, on peut voir se
confondrel’imaginairedelamontagneetceluidelamer.
Dansl’admirationbéatedesannées
Aumilieudessplendeursdeneigeetdeverdure
Etparmilessaisonsàquatreprocédures
TrôneauxabordsducielleLibanéternel
Chaquejourchaquenuitdepuisdesmillénaires
C’estlemêmegéantinclinéverslamer.
Cesversentérinentlamétaphorepays/arbre,commelesoulignele
schème ascensionnel «trône aux abords du ciel», qui assure une jonction
28entrelaterreetl’infni.Lelangageprésenteunespiritualitécroissantepour
confrmercettevéritéquirelielepaysàl’éternité.LeLibanestmêmeidentifé
àDieu:«Libanéternel».Laduréecycliques’élargitenuneduréeinfnie,
«chaquejour,chaquenuit»deviennent«desmillénaires».Laprésencede
lamontagneetdelameresttrèsfréquentedanslespoèmesetlespeintures
libanais(fgures8et9).Desartistes,commeMoustaphaFarroukhetMarounEl
Hakimqui,dansleurenfanceontembrasséduregardsanscessedespaysages
oùlameretlamontagnesecôtoyaient,ontreproduitcesdeuxélémentsdans
leurspeintures.Ainsionpeutvoirtrèssouventdansleurspaysages,comme
danslesdeuxpeinturesci-dessous,une«plongée»quiapparaîttelunappel
delamer.
D’autresmotifsserattachantàlanaturelibanaiseapparaissentcomme
le cèdre, le pin, l’olivier, les jardins où les roses et le jasmin sont presque
toujoursprésents.
Fig.8
MoustaphaFARROUKH
DeirElQamar,vuedeBeiteddine
Huilesurtoile
44x55cm,1949 Fig.9
Tousdroitsréservés MarounElHakim
Villagederêves
Aquarelle,40x30cm
1996
S’ilteplaîtd’inspecter-monâme-l’horizon Tousdroitsréservés
Situveuxdemeurerlesfeursserontdessièges
Laroseetlejasmintendrontdivansetchaises
L’arômeetleparfumtetiendrontcompagnie
[…]Lecèdreetlesapindeviendrontdesnavires
29Onrevoitl’arbrechezNaffah,«lecèdre»,symboleduLiban,résistant
autempsquipasse,etlesapintoujoursvert.Lamontagnerejointdenouveau
lamer,lesarbrespeuplantlamontagne«deviendrontdesnavires»,allusion
aux Libanais navigateurs depuis les Phéniciens. La métonymie - ou même
la synecdoque sapin, cèdre / navire assure la jonction montagne - mer. Le
départ, l’émigration sont une constante dans l’histoire de la civilisation du
pays,maisle«si»placédevantleverbevouloirquidéterminel’actionde
«demeurer»,offreàl’imaginationunattraitirrésistible,lasédentaritédans
unmilieufeuri.
Il est vrai que dans
les villages et même
danslesvillesjusqu’au
emilieu du XX siècle,
l’architecture des
maisons (voir fgures
10 et 11) et le climat
douxetmodérédupaysFig.11Fig.10
aidant,lesgenspassaientdelonguesheuresdelajournéeetdelanuitsurles
terrassesfeuriesetdanslespatiosetlesjardinsdesdemeures(fgures12et
13),auprintempsetenété.
Lanaturedelapremièreenfance,berceaudesrêvesdel’enfant,dans
sesjeux,sonapprentissagedelavie,estaussilefoyerd’inspirationprimaire
pourl’artisteadulte,carlessentiments,lesajoutspersonnelsetlesacquisitions
culturellessontsecondairesdanslacréationdupaysageenpoésie,enpeinture
ou en sculpture, elles viennent dans un moment ultérieur à l’observation
matérielle ou mentale de la nature. C’est à partir d’un regard posé sur une
feurouunchampdefeurs,surunarbreouuneforêt,surunnuageouunciel
nébuleuxquesedéclenchelarêveriepoétiquequiconduitàlacréation.Pour
mieuxexpliquercommentlepaysageestlecondenséd’unehistoirepassée,
nous allons étudier de près le rural et son environnement dans les
deuxcadresgéographiqueetsocial.
II-Lepaysagerural
Leflsdelamontagneestdifférentduflsdelaville.Levillageoffre
auxyeuxdel’enfantunegrandevariétédecouleurs,deformesbrutes:laterre,
lesrochers,lesmaisonsavecleurstoitsauxbriquesrouges,lesjardinsavecles
arbresfruitiersetlespotagers,lesoiseaux,lesanimauxdomestiques,lecalme
quirègne,toutcelacontribueànourrirl’imaginationdel’enfant.Lamémoire
du poète ou du peintre libanais né à la montagne est riche en éléments qui
composent le paysage rural. Donnons tout de suite deux exemples: Nadia
30Fig.13Fig.12
AmineELBACHAMoustaphaFARROUKH
TerrasseMaisonvillageoise
AquarelleHuilesurtoile
TousdroitsréservésTousdroitsréservés
Tuéni,originaireduChouf,a«peint»danssapoésiedesfragmentsdepaysages
appartenantàsonenfance,etMarounElHakimatoujoursgardédestracesde
sonenfancedanssespeinturesoùleslignesetlescouleursreproduisentdes
impressionsfraîchesetdoucesdesonenfance,évaporéesdansletempsmais
gardéesintactesdanslamémoire.Onpeutmettre
enparallèlecesversdeTuénietuneaquarellede
HakimintituléeArcadesdel’enfance(fgure14).
Les vers de Tuéni et l’aquarelle de Hakim se
rapprochent dans l’évocation des éléments
de
l’environnementpaysager.
Icipoussentlafeuretlagéométrie.
Lesmotsontuneodeurderose.
[…]
Lesmursontpleurédecouleurs,
etlesplafondsvoyagentcommel’eaudesfontaines.
Icidormentmatinsetviolentscoupsdelune
quandaubordd’unecouruneformes’affole,
c’estàpeineunearcadeetdéjàunenvol,
Fig.14d’oiseaux que la lumière oublie dans les
jarMarounELHAKIM
dins.
Arcadesdel’enfance
Aquarelle,50x32cm
Nous avons une synesthésie poésie/ 1991
Tousdroitsréservéspeinture.Lafeurquiparsacouleuretsonparfum
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