L'imaginaire du désert au XXème siècle

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Avec la fin du temps des explorations, le développement des moyens de transport et celui du tourisme, quels discours sont encore possibles sur le désert, qu'il soit de sable, de pierre ou de glace ? Cet ouvrage se propose d'envisager les facteurs historiques, politiques, culturels et religieux qui entrent en jeu, tout autant que les fondements philosophiques de la relation de l'homme au désert. Et il met également en évidence la force poétique de cet espace, porteur de tous les possibles...
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782296230279
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Introduction

JaëlGrave

Université d’Artois– Centre de recherches «Textesetcultures»

Désert des explorateurs, des scientifiques,desmystiques,des
artistes,descolonsoudesnomades ;espaceque l’ontraverse,
conquiert ou habite, objetd’investigation,d’étude,de description, tel
e
est ledésert.LeXIXfut sansaucundoute plus quetoutautre lesiècle
où on se l’appropria.Flaubert,Gautier,Fromentin,Caillié, Rimbaud
furent quelques-unsdesécrivains fascinésparces vastesespaces
originels,àlaminéralitésaisissante.S’yajoutèrentlescarnetsderoute
d’unBarth, d’unDuveyrieroud’unDouls.Mais unsiècle plus tard,
querestait-ilàdiresurle désert ?Ce discoursétait-ilcondamnéàla
stérilerépétition, l’imaginaire dudésertfonctionnerait-ilàvide, en
échoaux versdeBaudelaire dans«LeVoyage »:
Amer savoir,celuiqu’ontire du voyage !
Le monde, monotone etpetit,aujourd’hui,
Hier, demain,toujours, nousfait voirnotre image:
Une oasisd’horreurdans un désertd’ennui !
Aufil du temps,unautre défis’imposeàquitente de parlerdu
désert.Lesespaces viergesdetoute présence humaines’amenuisent,
desdésertsbrûlantsduSud oude l’Arizona à ceuxglacésdugrand
Nord.Il nes’agitdoncpas seulementdes’interroger surl’évolution
des représentationsdudésert, des valeurs, des symbolesdontil peut
être porteur.L’existence même de l’objetenquestle déion –serten
tant qu’espacevide d’humain –setrouve menacée.Le développement
du tourisme, lesprogrèsdes transports, l’exploitation des ressources
de laplanèterendenta prioriperplexesquantauxpossibilitéslaissées
àl’imagination d’investirencore l’espace désertique.
e
Pourtantle désertn’apasabdiqué.Alors que lalittérature duXX
sièclesetournait versd’autresespaces, intérieursceux-ci – lavie
psychique, l’inconscient, les rêves– les récitsd’explorateurs, de
mystiquesetde militairesn’ontpasdisparupourautant.Aunombre

de ces écrits,venant remettre encause la civilisation occidentale,Le
Voyage du centuriondePsichari (1916) remporte un francsuccès.
JosephPeyré,Saint-Exupéry,Frison-RochesituentauSahara
certainesde leursœuvreslespluscélèbres.UnThéodoreMonod ne
dissocie pasobservationscientifique et quêtespirituelle.
Quantauxécrivainsdudésertqui participenteux-mêmesaux
avancées technologiques, leurexpérience,aulieude détruire lerêve,
le nourrit, enrichitl’imaginaire.C’estlecaspourSaint-Exupéryqui,
avecl’Aéropostale,survole leSahara comme lesdésertsandinsou
encore pourFrison-Rochequi faitpartie desmissionsBerlietau
Ténéré-Tchad.C’est que, derrière lesenjeuxexternesaffichés,
d’autres se laissentlire en filigrane.
Maisles vrais voyageurs sontceux-làseulsqui partent
Pourpartir[…]
L’Aventure n’est-elle pascequi est susceptible d’arriver,
conformémentau sensétymologique,cequ’on laisseadvenirplutôt
queceque l’onrecherche?Lesurréalisme estpassé parlà…
L’appel des vastesespaces se fait toujoursentendre maislevoyage
n’estpaspré-orienté.S’ilsconjuguentinlassablementleverbealler,
lesécrivainsdudésertenrappellentl’intransitivité fondamentale:ni
missionscientifique ni défense de lapatrie ni œuvre missionnaire, le
sensn’estpasprédéfini.Encela,àleuritinérancecorrespond le
caractère dynamique de l’imaginaire, non pas réservoird’images, mais
processus.Le discours surle désertéchappeainsiàl’enfermement
dans uncarcan declichés.Si lestopoïaffleurentparfoisdansles
textes,répondantauxattentesdeslecteursde l’époque, le désert
apparaîtde plusen plus souventcomme espace de possible, parles
rencontres qu’ilsuscite, lesmétamorphoses qu’il faitadveniretparla
naissance de l’écriture.Unvéritableactantensomme.Plusencore,
l’imaginaire dudésertn’estpasl’apanage d’écrivains voyageurs,
l’ayantcôtoyé de prèsoude loin.Il hante l’imaginairecollectif,y
comprisàtraverslecinémaoulaphotographie.Par savastitudequi
ouvre lechamp despossibles, parles signes qu’il donneàlire, il
renvoieàl’activitécréatrice de l’artiste.Lieud’invention, decréation,
derenouveauperpétuel, lieude l’imaginaire parexcellence

Aussi lajournée d’étudesorganisée le23janvier 2008 à
l’université d’Artoisparl’équipe d’accueil «Textesetcultures»
6

e
s’intitulait-elleL’imaginaire dudésertauXXsiècle.Elle se situait
dans la continuité de l’Année internationale desdésertsen2006etde
1
laparution duLivre desdéserts,véritablesomme encyclopédique
consacréeauxdéserts,quiàleurdescription physique joignait une
anthologierassemblantlespointsdevue d’écrivains, de philosophes,
dereligieuxoud’historiensoudesavants.Cevolumeréunitlesactes
decette journée, enrichispar unecontributionrelativeàl’œuvre de
Saint-Exupéry.
Littérature, peinture,cinémaoupublicité:tousconvoquent un
certain nombre destéréotypeslorsqu’ils’agitdereprésenterle désert.
De fait, l’imaginaire dudésert sestructureautourdequelques
invariants:lesable, ladune etl'erg;lapierre etlereg;lechameau, la
caravane etlapiste;l'eau, le puitsetl'oasis ;leventetlesilence;la
lumière etlesmirages.Toutefois, ils sontchargésdeconnotations
affectives, idéologiqueset symboliques.Charlotte deMontigny
rappellequ’étudierl’imaginaire dudésertimplique de prendre en
considérationunarrière-planqui peutêtre historique, politique,
religieux, métaphysique ouculturel.Sa contributionsensibiliseàla
symbolique etlapoésie deséléments, elle pointe dudoigtlàoùle
mytheaffleure;etparladiversité deses références trace lapiste…
Ainsi,MarieGautheronrevient surl’évolution deshorizons
d’attente,àproposde l’œuvre deVieuchange,Smara, depuis sa
parution en 1932jusqu’àl’édition de 1990.Lapremière publication,
surarrière-plan derécits qui élaborentle mythesaharien,répondaux
idéologiesde l’époque etauxtopoïde l’exotismesaharienambiant–
comme entémoignentlescorrectionsdeJeanqu’elle étudie –alors
que l’édition de 1990chercheàesthétiserlafigure deMichel.
Pourtantl’exploration du texterévèleses véritablesenjeux.Michel,
qui nevoitpresquerien dudésert,cachéqu’il est, n’arien duhéros.
Auxidéologiesetàladépictionsesubstituentl’épreuve physique,
l’expériencesensible,solipsiste,celle d’uncorps.En outre, lerécitde
rêve inviteà considérerlevoyage davantagecommeunequête
intérieure, dépourvudesenjeuxexternesassignésauxexpéditionsde
l’époque,cequi l’apparenteauxavant-gardesartistiques.EnfinSmara
proposeunerésolution originale, parl’écritureàdeux voix, de
l’impasseautobiographique.Lieude naissanceautant que de mortà
soi, le désertconcrétise l’écartentre levoyageuretl’auteurdulivre.

1
Sousladirection deBrunoDoucey,RobertLaffont,Bouquins,2006.
7

Les contributions suivantes s’intéressentàdesœuvresmarquées
parl’arrière-plancolonial.Maislàencore lesimagesnesurgissentpas
toutesfaites.Ainsic’estl’expérience dupiloteSaint-Exupéryqui
donnesensàsadécouverte duSahara.ThierrySpasmontreàquel
pointl’imaginaire dudésert se forme par une expériencesensible,
sensorielle, physique.Le désertestappris,révélé,vécu, dans sa
matérialité.Encesens, il n’estni isolementnistérilité.Samatière et
saminéralitéconfèrent toutesavaleuràl’action humaine fertilisante.
Lasolituderévèleàl’hommecequ’il est vraiment,saplace dansle
cosmos, maisaussi lanécessité desesliensaveclesautreshommes,
d’oùdécoule justementlarichesse deson imaginaire.
Le désertestégalementprofondémenthumain dansles récitsde
RogerFrison-Roche; s’il faitéchapperl’hommeàlamédiocrité ou
aux tentations,s’il estcapable de letransfigurer, de leconduireàla
ferveurmystique, l’action n’estpaspourautantexclue, héroïsme et
contemplationseconjuguent.LevraiSaharien estnomadequise
ressourceaudésert,quiapprendàs’yconnaître, mais quiy rencontre
aussisonsemblable,aufil de lapiste,au sein de la caravane oudans
l’oasis.L’espacetout-puissantfaçonne leshommes– lesêtresde
papier quesontlespersonnages romanesquescomme leurcréateur,
voyageurexplorateurenqui le désert révèleunremarquableartiste
dontJaëlGravesouligne ladiversité du talentàtraversl’étude de
quelques séquencesdescriptives.Le désertneserait-il pasavant tout
déclencheurd’écriture et vecteurd’esthétisme?
Si leshérosdeMichelTournierdansLa Goutte d’or(1985) et
Eléazaroulasource etlebuisson(1996) entreprennent unequête
initiatique,àtraverslesplainesde l’ouestaméricain ouduSaharavers
l’Europe,c’estbienàlaréflexion engagéesurlaportée, lavaleuretla
complexité du signequeGuillemetteTisons’intéresse.Les
personnagesdeTournier sonten effetconfrontésàdesimages,
conventionnelles, figées, fausses,àdes représentations toutes
clichéiquesdudésert,alors quecelui-ci estaucontraire l’espace où
fleurissentles signes qu’il fautdéchiffrer– invitationàuneactivité
herméneutique.Pourl’écrivaincomme pourlecalligraphe, lapage
blanche esthautlieude la création,tandis que pourle lecteur, letexte
estàexplorer,àré-inventer sanscesse dufaitde lariche
intertextualitéqu’il déploie;àl’instardudésert, letexteromanesque
deTournier,réécrivantles récitsfondateurs, en l’occurrencecelui de

8

latraversée dudésertparMoïse etlesHébreux,se faitdonc
palimpseste.
Lavaleurpoétique dudésert se double d’une portée ontologique
chezJabès.Coupure,cassure,rupture, il permetdese dépouillerdes
identitésfacticesetdecheminer vers soi.Le désertdesable estcelui
detouslespossibles, l’absence d’autrui nous révèle le manque etelle
estattente desaprésence.L’horizonannonce l’hôteàvenir.Aussi
CharlesCoutelvoit-il dansle désertjabésienun lieuparadoxalqui lie
la Présence etl’Absence – d’autruicomme deDieu, leToutetleRien.
L’épreuvequ’estlatraversée dudésertpermetde dépasserla
résignation d’Adorno, le désertfaitadvenir, ilrend possible l’acte
d’écrire,aprèsl’Holocauste.
Enfin danscetteréflexionsurl’imaginaire dudésert, on nesaurait
faire l’économie d’une interrogationsurlamise en images–au sens
premier– dudésertetlesdeuxdernièrescontributions vontdansce
sens.Le désert résisteauphotographe.Il échappeàtoute prise.
L’interaction entre écriture etphotographie,qu’IsabelleRoussel
analyseàtraversl’œuvre deLeClézio – notammentGensdes
nuages– etletravail desphotographesBarbey,Depardon,Plossuou
Ristelhueber,confirmeque le désertimpliqueune miseànuetnous
confronteàl’altérité, donc ànoslimites.Elle évite en outre le
figementet relève d’un processusdynamique, elleconfèreunrythme
àlalecture.Laphotographie estainsitrace,suspens, passage.
Quantà PatrickVienne, il élargitladéfinitionsémantique dudésert
ens’intéressantàl’opposition entre espacesauvage etcivilisé dansles
westerns.Lamanière dontle désertestfilméàtraverslescyclesde
westernsqu’il présentetendàsignifierlesprogrèsde lacivilization
surlawilderness.Derrière le décorconventionnel,c’estla
construction d’une nationqui esten jeu, procédantpardes
mouvementsd’ouverture etde fermeture.
Le désertc’estdoncl’expérience de l’altérité, expérience
sensible d’unSujetconfronté physiquementàune matérialité
éprouvante,àdes rythmesdifférents,àd’autresmodesdevie et
représentationsdumonde.D’oùlespossiblesimplicationspolitiques,
idéologiques.Encelan’offre-il pasàl’imaginaireunultime
ressourcement, puisqu’il nous ramèneàlarencontre duJe etde
l’Autre,àlajonction de l’Un etdumultiple?

9

Lesinvariants

dans l’image dudésert

Charlotte de Montigny

Docteur èsLettres, spécialiste de l'imaginaire desdéserts
etco-auteurduLivre desdéserts

Dequoi l’image dudésertest-elle faite?Quellereprésentation du
désertprédomine danslesesprits ?Commentle désert s’inscrit-il dans
l’imaginaire?Lorsque l’on pose laquestionàunquidam, laréponse
estassurémentpresquetoujourslamême, invariable:desable,
d’étendue pierreuse, de palmiersetd’oasis, de puits, de nomades, de
chameauxetdecaravanes, élémentsphysiques quis’assortissentbien
souventdequelquesélémentsplusabstraits, levent, lesilence, la
lumière.
Il fautdonc bienserendreàl’évidence, l’imaginaire dudésert se
structure de primeabordautourdequelquesmots, dequelques
stéréotypes.Danslalecture dudésert que propose lapensée
occidentale eten particulierlapensée française, les quelqueséléments
passésenrevue ont unstatut simple,régulieretdéfinissable,quelle
quesoitl’époque,tantdansla cultureque danslalittérature;c’est
doncencesens que nouslesnommonsdesinvariants.Ilsconstituent
lapremièrestrate de lalecture etposent« l’extérieurdudésert»tel
que nousl’imaginons,telleune icône.S’agissantdudésertetde
l’Orientde façon pluslarge,RobertRandau, danslesannées trente,
avait résumécela avec beaucoup d’humour:
Coiffezd’unturban le héros, drapez-le d’unburnous, plantez
iciun palmier, làun minaret, plusloinun mirage; saupoudrez

de sable lecoucherdu soleil… et vous servirezlaplusdélicieuse
1
des terrinesorientales…
Cesmots sontle fondscommunàpartirduquel l’élaboration
première de l’image dudésert s’estfaite, élaborationquiconcernetout
d’abord l’image paysagère dudésert.Ceque
ditRobertRandauciavantàproposd’un exotisme littérairereprenantplusieursdes
élémentsincontournablesdudésert vautautantpourla culture
littéraireque pourla culture populaire oùle désert sembleàjamais
figé dans untypespécifique d’image.Ainsi, dansLa Folie des
grandeursen 1971 (lointainementinspiré duRuyBlasdeVictor
Hugo),GérardOury reprendtousles stéréotypes traditionnellement
usitésetle désertapparaîtdepuisle hautd’une dune,avecen
contrebas quelques tentesnomadesdevantlesquellesblatèrentdes
chameaux touten essayantde manger unyuccafaisantoffice de
palmier.Voilàladescriptioncourante dudésert,tantculturelleque
littéraire, danslaquelle nous retrouvonsnosinvariants.
Cependant, le purcadre géographiqueauquelcesinvariants se
rapportentest vite dépassé.Parexemple, dansle film précédemment
cité, les stéréotypes utilisésnes’arrêtentpasau seul décor,
lasoidisantcruauté desArabes-Bédouinsestévoquéeàtraversle nomqui
leurestattribué, «lesbarbaresques», etle fait qu’ils soientles
bourreauxdesbannisdu royaume d’Espagne.Même dans une
comédie légère oùle désertestesquissé entroisclichésetdiximages,
il dépasse laseule description physique et représente lebannissement
horsdeslimitesde la civilisation, le lieuoù viventlesbarbaresetla
mort quasicertaineauboutdumonde.
Dèslors, le paysage misen place parlesinvariantsprendune
connotationaffective, idéologique et symbolique.Levocabulaire
physique de ladescription initialecèderapidementle pasàun
vocabulaire lourd desentiments,chargé de l’expérience humaine.Le
désertquise dessineàtraverseuxestcelui d’une géographie où
l’imaginaire intervientplusque lerationnel, d’ugéo-poéne «tique »
oùl’altérité prend lapremière place;oùderrière l’apparence première
pointeunautre niveaudereprésentation oùcesinvariantsfinissentpar
former unréseaubeaucoup pluscomplexequ’on ne lecroit

1
RobertRandau, «Lalittératurecoloniale »,inRevue desDeux Mondes,Paris, juil.
1929.
12

d’associations historique,sociologique, philosophique, esthétique,
mystique…
Si l’ailleurs qu’estle désertprend, de primeabord, laforme d’une
dune, d’une oasisauxpalmiersélancésaubeaumilieud’unreg,avec
unchameauentoile de fond,c’estavant toutparceque,suivantla
logiquequisous-tend lesimagesde l’altérité,celles-ci ont une
tendance particulièrementforteàsecondenserenquelquesobjets, en
quelquesinvariants.Aprèsle désertbiblique, imageculturelle et
cultuelle écrite depuisdix-neufsièclesdansnosmémoires, nous
e
savonsquec’estglobalementauXIXsiècleque laFranceredécouvrit
cetailleurs si différent, ledésert(etl’Orient,souventl’unàl’autre
assimilés) par lavoiecoloniale.Depuis les premières heuresdes
monothéismesjusqu’à aujourd’hui, laplupartdesinvariantsdudésert
sontpérennesetceauméprisde laréalité.Le désert, paysage de
l’extrême parexcellence, entre danscettecatégorie oùl’altéritéqu’il
représenteremue dansla conscience du voyageur, écrivain, peintre,
touriste ou simple lecteur, lesdonnéesphysiques,anthropologiques,
culturellesetaffectives quistructurent sonrapportaumonde.
2
Si l’on encroitlesgéographesT.Brossard etJ.C.Wieber, le
paysage n’estpas seulementceque l’onvoit, maisceque l’oncrée par
leregard etparlapensée.Il estenquelquesorte l’interface entreun
espace,un milieuet unesociétéqui leregarde.Ainsi desprojections
detoutordre investissentce paysage, notammentau traversdu réseau
d’associationsévoqué précédemmentet, danslecasdudésert,avec
une particularitéqui fit que pendant trèslongtempsle désertétait une
sorte de non-paysage, horsde noscodes, horsde nosconnaissances
éprouvées,trop loin,trop inhumain.Lesinvariants que nousavons
relevésdessinentdoncun non-paysagetouten disantévidemment
bien plus quecetteseule description, letransformantenfin en paysage.
En effetle paysage figé paretdanslestéréotypes’anime parles
résonances qu’il évoque.Invariants simplesdoncmaisliésàune
complexitésymbolique.Parexemple, danslecadre dudésert,si nous
disons soleil, nouspensonschaleuretbrûlureavantde penseràl’astre,
si nousdisonseau, nouspensons soif etmortpossible,si nousdisons
reg, nouspensons(mêmesansnousenrendrecompte) ennui et
quarantaineduChristparmi lespierresdudésert.

2
ThierryBrossard etJean-ClaudeWieber, «Essai de formulationsystémique d’un
mode d’approche dupaysage »,inBull.Assoc.Géogr. Franç., n°468,Paris, 1980.
13

L’imaginairedudésert, élaboréàpartirdecesinvariants, n’adonc
pasd’âge maisexprime-t-il pourautant toujourslamêmechose?
C’estdepuisleseuil dudésert,au seuil de l’imaginairequ’ilconvoque
que j’aichoisi de lequestionnerentraitantdesinvariants, n’en
effleurant quequelques-unsici.

Le sable
AuSahara, lesable provientde lalente désagrégation des roches.Il
n’estnitrace d’uneancienne mer, ni présentni existantdetout temps
puisque l’assèchementdéfinitif dece lieu sesituevers 2500avant
notre ère.Pourtant, lesable estlamétonymie dudésert.Dans toute
lecturesurle désertoudans toute palabreàproposdudésert,c’est
3
sansconteste le discourspolymorphe du sablequiserale plus utilisé .
Ilrésumetout, lanature, les sentiments qu’on luiassocie (parexemple
lapeurdu ventdesable, l’hostilité,voire le drame), lesidéesqu’on lui
apposetelleslasensualité oulalascivité descourbesdunaires.Il
participeàlagrande majorité desimagesdudésertetaccompagne les
autresinvariants.
Où voit-on défilerlentementleslonguesfilesdechameaux ?Dans
lesdunes(classique desclassiquesdanslaphotographie, deRaymond
Depardonà celle deKasuyoshiNomachi).OùLePetitPrinceprend-il
conscience d’une présencecachée danscetespacevide?Dansles
dunes.Que décritàlongueurde pagesPaulBowlesdansUn Thé au
Saharaquandson héroïnes’enfonce en elle-même?Lespaysages
dunairesdanslesquelselles’enfonceaussi et qui,touràtour,
évoquentdouceuroudanger.CommentSimoneJacquemard
laisse-t

3
Une excellente étudeaété menéeàl’université deBesançonsurcethème.Un
corpusde 40œuvresconcernantleSahara aétéanalysé informatiquement, letableau
ci-dessousen estextraitetparle de lui-même.
Iconographie:Reg Sable
-Fréquence globale26%64%
-Thèmeuniqu9%e 1%
-Fréquence encouverture 3%70%
-Fréquence en double page 12%50%
-Fréquence en pleine page 10%52%
Fréquence dansles textes10% 49%
Fréquencesurlescartes75% 43%
MichelRoux,LeDésertdesable,Paris,Éd.L’Harmattan,Coll. «Histoire et
perspectivesméditerranéennes», 1996.
14

elle percevoirlaprésence dudésertderrière l’oasisoù séjourneLalla
Zahra?Parceventchaudchargé de grainsdesable.Quelle estla
métaphore lapluscouranteaudésert ?Celle de lamerdesable.
Levocabulaire marin est très utilisé pourdécrirecesimmensités
dontlesfines ridules sontcomme les sœursde l’ondebalayée parle
vent ;mais si pour tous, l’erg est une merde dunes, lamétaphoreva
plusloin etenglobe d’autresinvariants.Lechameauest selon les
termesdeE.F.Gautier« levaisseaududésert», l’oasisest une île
perdueaubeaumilieudesflots, la caravane navigue.Voicicequ’en
ditT.Monod dansle premierchapitre deMéharées, intitulé…D’une
meràl’autre.
Les rareslieuxoùl’onaitle droitdeséjourner, oasisoupuits,
sontdesportsoucomme lesîlotsminusculesd’un gigantesque
archipel[...].Levrai portc’estlalocalité habitée, ksarou
palmeraie[…].Laterreaumarin,au saharien le pointd’eau,
c’est,aumoinspour untemps,unerelâche,une escale, la
4
sécurité,une provisoirecessation d’inquiétude.
Lesable estdonc« l’eauminérale »dudésert, fluide dans son
immensité, mais quand l’une est signe devie, l’autre n’en est que la
matérialisation négative;lagoutte d’eauestporteuse devietandis que
le grain desable, prisisolément, n’a aucunevaleur.Pourtantcette
« eaudesable »crée despaysagesànulsautrespareils. «Ilyades
ruisseauxd’orquicoulent surplaceaufond des vallées torrides.Ilya
des vaguelettesdures,cuitesparla chaleur terrible du soleil, etde
grandesplagesblanchesàla courbe parfaite, immobilesdevantlamer
5
desablerouge » .
Encesens, le désertdesable,bienau-delàde lasimple
représentation,bienau-delàdesinvariants qui le forment, estaussi la
projection de nos référencesmoralesetaffectives.Il enva ainsi de la
dune lascive et sensuelleque l’ontrouvesouventdanslalittérature
exotique oudansl’imagerie populaireactuelle.On peut y voir un
simpletransfertdu sableverslaféminité etplusencoreversla
maternité.Elémentmouvant,souventassociéàla chaleurdu soleilqui

4
ThéodoreMonod,Méharées,Arles,Éd.ActesSud, 1989, p.20-21.
5
Jean-Marie-GustaveLeClézio,Désert,Paris,Gallimard,Coll. «NRF», 1980,
p. 91.Voirle livre deSimoneDomange, LeClézio oulaquête du désert,Paris,Éd.
Imago, 1993 quitraite en profondeurdetouteslesperspectivespossiblesentre les
diverséléments.
15

lerendtiède oubrûlant,agréableau toucher, doux.Puisladune
ellemêmeavecsesformesérotiques teluncorpsalangui fait que le
vocabulaire employé pourladécrire est souventcelui de l’attraction
oude latendresseainsiquecelui de laprotection.Ons’ylove, ons’y
blottit, onypénètre, ons’yenveloppe.Psichari lui-même, plutôt
rigide etmoral,ressentitcetattrait,cette féminité dontil parle:
Jesuis retourné,un jourdanscette dune d’Ouaran, lagrande
tentatrice, l’Ennuyée.Quelaimantm’attirait[…]?Nousaussi,
me disais-je, nouspourrionsimaginerdanscette mer uneautre
Lorelei.Aulieude la chevelure d’alguesetdes regards
glauques, elleauraitlatêtecouronnée de lumière, leregard
6
apitoyé d’unangebleu…
Lafemme etlamer sonticiréuniesdansladune.Si lesable etla
dunesontfemmes, ils sontaussi maternité et, par-delà, protection,
enveloppement.Ilsdressent unrempartinvisible entreceluiquis’y
réfugie etle monde extérieur.Saint-Exupéry voitPort-Etiennecomme
unrefuge parcequlee «s rezzous sont tarisparlesable, lesmenaces
7
sontamortiespar tantdesable » .Cerempartestcertes souventà
doubletranchant, maisil existe, offrant un possiblerefugeàl’écho du
monde.De lamaternitéàl’enfant, il n’yaqu’un petitpas que nous
franchissons,carlesable estaussi enrapportavecl’enfance.Il offre
souvent un despremierscontactsaveclamatière, parexemple dans
lesjeuxde plage oùl’on dresse despâtés, puisdeschâteaux.
Maislesableaplusieurslecturespossibles.Dans une lettreàun
ami,JeanDubuffetlaisse entendre lesdiversaspectsdu sable,celui du
simplestéréotype fixant uneréalité,celui d’unecomparaisonavec
l’eau, peut-être mêmeaveclaféminité, etcelui pluscomplexe d’une
ouverturesurl’imaginaire (le peintre fera ainsi des toilesnommées
Texturologiesàpartirdesable encollé notamment,recréation du sol
désertique etdecequis’ylaisse lire mieux, plus,autrement
qu’ailleurs.Un deses tableaux se nommeàjustetitreLecture au sol,
1957).
Jet’ai envoyéuneboîte desable, échantillon de l’objet
capital dupays.Tu verrasbiencommece matériauest

6
ErnestPsichari,LesVoix qui crient dans ledésert,souvenirs d'Afrique,Paris,Éd.
LouisConard, 1920.
7
Antoine deSaint-Exupéry,Terre deshommes,Paris,Gallimard, 1939.
16

intéressant.Surle flancdesdunes, il glisse etcoulecommeun
liquide.Pointde meilleurcompagnon pourl’hommeque le
sable.On nese lasse pasd’yplongerlesmains, de le pétrir, d’y
8
faire des tracésetdesempreintes.
C’estàtraverslesable, entant quereprésentantcommunément
admisdudésert toutentier,que laquêtes’initie,qu’ils’agisse de la
quête d’un imaginaire pourlesartistes(duquel naîtl’inspiration pour
le peintreDubuffetparexemple) oude laquête desoi-même.Lesable
estcequi permet un enfouissementphysiquecomme ensoi-même, on
peut s’yfondre pourmieux s’y trouver.Ainsi dans un espaceaussi
particulierque le désert, lecycle des régressionsetdes renaissances se
faitjouràtraverslamédiation du sable:«Pourtantm’aventurantdans
lamerdesable[…], jerentraisen moi-même, j’essayaisdesaisirle
9
sensde monaction… » .
GastonBachelard, dansL’Eau et lesrêves,pose l’hommecomme
éprouvantlebesoin deseconfronteraupaysageafin destimuler sa
rêverie de puissance.Le désert, entant que paysage extrême,
provoque le principe de projection dynamique:
Le monde est maprovocation.Jecomprendsle monde parce
que je lesurprendsavecmesforcesincisives,avecmesforces
dirigées, danslajuste hiérarchie de mesoffenses,comme des
réalisationsde majustecolère, de ma colèretoujours
10
victorieuse,toujoursconquérante.
Le désertestletémoin de l’élanvital d’une personne faceaudéfi
qu’elles’estlancé etil estaussi le défi.Ceux qui entrentdanscet
espace, ouautrementditdanscechallenge, meurentaumonde d’oùils
viennentet renaissentensuite.L’épreuve estcurative d’aprèsce
principe de projection dynamique.Faceauxgrandséléments– le feu,
laterre, l’eauetl’air–quireprésententlanécessaireadversité dont
l’hommea besoin,s’effectue letransfertde la colère, de lasouffrance,
etc., parlequel l’hommevase libérerpourensuites’apaiser.De plus,
lesablea cette particularité de pouvoirêtreassimiléà chacun des

8
JeanDubuffet,Lettresà Jacques Bernes,1946-1985,Paris,Éd.Hermann, 1991,
p.37.
9
E.Psichari,LesVoix qui crientdansledésert,souvenirs d'Afrique,op.cit.
10
GastonBachelard,L’EauetlesRêves,Paris,Éd.J.Corti, «LeLivre de poche »,
1942, p. 181.
17

quatre éléments.L’airestchargé decesparticules sablonneuses que
déplace leventet qui formentlesdunes,brûlantlespoumonsetles
yeux ;maisil est aussi la terreréduite en minusculesgrainsfluides
comme l’eauetimmensetelleune merdesable.Est-cealors une
adversité paroxystiqueque l’hommeva chercheraudésert quand il
l’imagine desable fait ?
11
«Lesable, lesable, partoutlesable ferme le paysa.ge »

La pierre et le reg
On découvraitmieuxencore lesmontagnes, lesdjebelsnoirs,
le désertde pierre etde poussière, pleinsde formesindistinctes.
Desformesenattente, dontlamétamorphose entière
12
demanderait une éternité.
Comme nousl’avonsditprécédemment, le désertestd’abordvuet
imaginésousl’aspectdu sable, paysage imaginaire parexcellence,
touràtourenchanteur, protecteurouhostilequand latempêtese lève,
quands’yperdentles traces quiramènent verslavie.Pourtant, il
représenteàpeineuncinquième decequ’estle désert, physiquement
parlant.Son frère noir,son pendant toutaussisymbolique, parfois
perçucommesoncontraire, estfaitde pierres.Ellesforment soitdes
reliefsmontagneux, desplateauxderocailles(appeléshamadaau
Sahara),soitle plus souventd’immensesétenduesmornesetplates
appelées reg.Généralement, il estliéàl’idée de monotonie,àl’infini,
àl’absence debeauté etde grandeur(au sensdu sublime etde la
transcendance), etàtoutcequi évoque lamort.
Maisil est très symptomatiquequ’ilsoit quasiment toujours
reléguéau second plan,voire oublié.Prenonsl’exemple de
13
L’ABCdaire desDéserts.Ce livrese présentesouslaforme d’une
petite encyclopédie, ornulle partil n’yatrace d’articles relatifsaux
mots« pierr«e »,reg »,«caillou», «roche »,« hamada»…S’y
trouvent, parcontre, enbonne positionceux relatifsauxmots
«sab« dle »,u«ne »,dawwâda» (massif de dunes), «erg »…

11
MohamedagMohamed,Souvenirs d’unTargui,Éd.MaisonRhodanienne, 1984,
rééd. «La caravane desel »,inParis-Dakar,autres nouvelles,Paris,Éd. duSouffle,
1987, p.75.
12
SimoneJacquemard,Lalla Zahra,Paris,Éd. duSeuil, 1983, p. 85.
13
Jean-Loïc LeQuellecetGuyBarthélemy,ABCdaire desdéserts,Paris,Éd.
Flammarion, 1997.
18

L’ouvrageayantété publié en 1997,celamontrebienquelle place leur
est, encoreaujourd’hui,respectivementaccordée .
Aumieux, leregsera associéàdesétatsdescriptifsde laterretelles
lasécheresse, la chaleurintensequis’en dégage…«Désertde pierres ;
aridité;des schistesbrillent ;descicindèles volètent:desjoncs
14
sèchent ; toutcrépiteau soleil ».Mais le plus souvent ladescription
du regs’allieàl’impression déconcertanteressentie devant un
paysageaussi étrange,aussi inhabituel.Levocabulaire décritaussi les
frayeursintérieures, les sentimentsd’oppression etde peur, deterreur
etd’angoisse.
LeTanezrouft, ou« lebled el-Ateuch »,comme disentles
Arabes,c’estle paysde lasoif ou, pourmieuxdire, l’enfer.
Pendantdeskilomètres,àperte devue, laplaine dereg
désertiques’étendsanseau,sans végétation.C’estdit-on, le
désertdansle désert[…],c’estladésolation dans unsilence de
15
mort.
QuandThéodoreMonod dit que «le désert,c’estlesquelette de la
terre »,c’estau regqu’il fait référence.En effet, l’aspectminéral du
désertest renforcé parl’uniformité decesétenduescaillouteusesetpar
l’absence deverticalité;icitoutestàl’horizontal etàperte devue.
Or,cequisemble n’avoirpasde fin estperçude deuxfaçons:soit
l’éternité,soitle néant.L’éternitéaquelquechose de positif, elle
seraitceque lavieade meilleuret qui durerait toujours ;elle est, de
ce fait, plus rarementperçuecommeun étatangoissantparcequ’elle
estimaginéecommeun état sansheurt,serein,quis’écoule
simplement telquel, pour toujours, immuable.Dans sonabord positif,
elle peutaussi êtresacralisée etintégréeàunevisionreligieuse, forte,
quasi immanenteaudésert.Tandis que le néantestconnoté
négativement.Il estlevide, l’absence devie, le froid dunon-être, le
seuil de lamort.Il estimplacable ethorrifiant.Il nesemble ni humain
niréel.
Lereg,souventassociéaunéant, estdécritentermesd’irréalité, il
neressemble pasàl’imageque l’onse faitd’un paysageterrestre.
C’estdonctoutàfaitnaturellement qu’ilserarapproché d’un paysage

14
AndréGide,Les Nourritures terrestres,Paris,Gallimard,Coll. «Folio »,
19171936, p. 145.
15
HenriLhote,LeSahara, désertmystérieux,Paris,Éd. impr.Busson, 1937.
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