L'Inconvénient. No. 64, Printemps 2016

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Le plus récent numéro de L'Inconvénient se penche sur « L'amitié au temps de Facebook » avec un dossier réunissant des essais d'Éric Dupont, de Jean-Philippe Martel, d'Étienne Savignac et d'Ugo Gilbert Tremblay. Cette édition comprend aussi un extrait du roman à paraître en avril de Nancy Huston et des poèmes inédits de Thomas Mainguy et d'Hélène Dorion. Côté peinture, Marie-Anne Letarte présente l'artiste Louis-Philippe Côté et côté critique, Michel Biron offre une fine analyse du roman L'année la plus longue de Daniel Grenier, Marie-Andrée Lamontagne recense la traduction française de The Infinite Jest de David Foster Wallace et David Dorais se penche sur le roman 2084 de Boualem Sansal. Les chroniques de Serge Bouchard, Geneviève Letarte, Olivier Maillart, Patrick Nicol, Georges Privet et Martin Winckler sont aussi au rendez-vous et, pour clore ce numéro en beauté, Mathieu Bélisle signe un billet amusant intitulé "Désolé pour les inconvénients".


  • Mot du comité

  • 3. Mot du comité Alain Roy


  • Chronique État des lieux

  • 4. Le plaidoyer du vieux Wampanoag Serge Bouchard


  • Dossier thématique

  • 8. La théière Éric Dupont

  • 10. Mes meilleurs amis Jean-Philippe Martel

  • 13. Les amitiés imaginaires Étienne Savignac

  • 16. Loin de l’autre Ugo Gilbert Tremblay


  • Critique - Peinture

  • 24. Louis-Philippe Côté et l’art du risque Marie-Anne Letarte


  • Poésie

  • 33. Poèmes Thomas Mainguy

  • 34. Forêts de l’âme Hélène Dorion


  • Fiction

  • 35. Indigo Nancy Huston


  • Chronique - Sur le rivage

  • 38. Des amis et des livres Geneviève Letarte


  • Critique - Littérature québécoise

  • 40. L’Amérique d'Aimé Bolduc (1760-1994) Michel Biron


  • Critique - Littérature étrangère

  • 43. Sortilèges (deuxième partie) Marie-Andrée Lamontagne


  • Critique - Ces livres dont on dit du bien

  • 45. Une gêne technique à l’égard de l’allégorie David Dorais


  • Critique - Cinéma

  • 47. Excentrés Georges Privet


  • Critique - Séries télé

  • 49. Made in the UK Martin Winckler


  • Chronique - Gaietés parisiennes

  • 54. Le barbarisme ordinaire Olivier Maillart


  • Chronique - Terre des cons

  • 57. Ceux de 94 Patrick Nicol


  • Désolé pour les inconvénients

  • 60. Désolé pour les inconvénients Mathieu Bélisle

Publié le : mercredi 29 juin 2016
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782981349996
Nombre de pages : 58
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2016 LINCOlittéRàNtURe, àRVtS et SoÉciétéN- pRinItemEpS 201N6, no 6T4
no 64 - pRintempS
40040008 o
 l’amitié  au temps de Facebook
ÉrIC DuPONT JEaN-PhILIPPE MarTEL ÉTIENNE saVIGNaC uGO GILBErT TrEmBLay
Fiction NaNCy HusTON
PeintURe LOuIs-PhILIPPE CôTÉ
LittéRàtURe DaVID FOsTEr WaLLaCE DaNIEL GrENIEr BOuaLEm saNsaL
EXcentRéS GEOrGEs PrIVET
PoSteS-pUBlicàtionS convention n MàDe in tHe uK -MarTIN WINCKLEr
www.inconvenient.cà
L’INCONVÉNIENT • no 64, pRintempS 20161
littLéRatuRIe, aRtsNet sociétCéONVÉNIEpRintemNps 2016T64
L’aMITIÉ au TEMPs dE FaCEbOOK
8La THÉIèrE ÉRic Dupont
10mEs mEILLEurs amIs Jean-Philippe MaRtel
Poésie POèmEs 33 Thomas Mainguy
13LEs amITIÉs ImaGINaIrEs Étienne Savignac
16LOIN DE L’auTrE ExErCICEs DE LuCIDITÉ Ugo GilbeRt TRemblay
FOrêTs DE L’âmE 34 Hélène DoRion
Photo : Mathieu Rivard
Désolé pour les inconvénients 60Mathieu Bélisle
2 L’INCONVÉNIENT • no 64, pRintempS 2016
Fiction INDIGO 35 Nancy Huston
Photo : Fanny Dion
40
43
45
4
38
54
57
Littérature
L’aMÉrIquE d’aIMÉ bOLduC (1760-1994) Michel BiRon
LE CauCHEmar INFINI MaRie-AndRée Lamontagne
uNE GêNE TECHNIquE à L’ÉGarD DE L’aLLÉGOrIE David DoRais
Chroniques
LE PLaIDOyEr Du VIEux WamPaNOaG SeRge BouchaRd
DEs amIs ET DEs LIVrEs Geneviève LetaRte
LE BarBarIsmE OrDINaIrE OlivieR MaillaRt
CEux dE 94 PatRicK Nicol
Peinture LOuIs-PhILIPPE CôTÉ ET L’arT Du rIsquE MaRie-Anne LetaRte
Cinéma ExCENTrÉs GeoRges PRivet
Séries télé MadE IN ThE uK MaRtin WincKleR
24
47
49
Robert Lalonde LE PETIT VOLEUR
ENTRE MAÎTRE ET DISCIPLE, QU’EST-CE QUI EST TRANSMIS, PRIS, DONNÉ ET VOLÉ ?
Roman192 pages19,95 $2 L’INCONVÉNIENT • no 64, pRintempS 2016 • • PDF et ePub : 14,99 $
© Martine Doyon
Après avoir fait de Marguerite Yourcenar et de Gustave Flaubert des personnages de Iction, Robert Lalonde rend ici un bouleversant hommage à son cher Tchékhov.
Boréal www.éDiiôNsBôéà.qc.cà
L’INCONVÉNIENT LittéRatuRe, aRts et société
DIrECTEUr Alain roy
SECrÉTAIrE DE rÉDACTION Mathieu Bélisle
COMITÉ ÉDITOrIAL Mathieu Bélisle Ugo GilbeRt TRemblay Geneviève LetaRte MaRie-Anne LetaRte Alain roy MauRicio SeguRa
MEMBrES FONDATEUrS Isabelle Daunais YannicK roy
CHrONIQUEUrS SeRge BouchaRd Geneviève LetaRte OlivieR MaillaRt PatRicK Nicol
CrITIQUES LITTÉrAIrES Michel BiRon David DoRais MaRie-AndRée Lamontagne
CINÉMA GeoRges PRivet
SÉrIES TÉLÉ MaRtin WincKleR
DIrECTION ArTISTIQUE ET PEINTUrE MaRie-Anne LetaRte
rÉVISION Edith Sans CaRtieR
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IMPrESSION TRanscontinental
DISTrIBUTION Diffusion Dimedia 539, boulevaRd Lebeau, Saint-LauRent (Québec)
ISSN : 1492-1197 Bibliothèque et ARchives nationales du Québec, 2016 Bibliothèque nationale du Canada, 2016 Envoi de publication o N de convention : 40040008 ImpRimé au Canada
mOT Du COmITÉ
MES SEPT JOUrS SUr FACEBOOk
Je m’étaîs înscrît sur e réseau socîa pour des raîsons proessîon-nees, essentîeement aIn de promouvoîrl’Inconvénîentà moîn-dre coût. Sans être mîsantrope, je ne tenaîs pas partîcuîèrement à me aîre de nouveaux amîs ; e petît nombre de ceux que j’avaîs (et que j’aî encore pour a pupart) me suisaît. D’après ce que j’avaîs observé autour de moî, ’entretîen d’une page personnee étaît une actîvîté cronopage, et ’espèce d’obîgatîon morae de commenter es statuts d’autruî ne m’encantaît pas outre mesure, sans parer de tous ces exîbîtîonnîsmes débrîdés quî me don-naîent ma au cœur. Maîs mon înertîe ou ma rétîcence à joîndre e réseau avaît été émoussée par es demandes d’amîtîé que je recevaîs depuîs queques moîs de a part de connaîssances dîver-ses, paroîs même de personnes « sérîeuses » dont je m’étonnaîs qu’ees s’y soîent retrouvées. Aors que je n’en étaîs toujours pas, je recevaîs pérîodîquement ces demandes à mon adresse courrîe, que e tout-puîssant Facebook avaît dénîcée je ne saîs où. Une oîs enrôé, j’aî rapîdement constaté son don d’omnîscîence : sans avoîr înscrît e moîndre renseîgnement sur ma page personnee (quî est demeurée vîerge jusqu’à son anéantîssement), je me suîs mîs à recevoîr des messages troubants, quî me demandaîent de but en banc : « Connaîssez-vous cette personne ? », et ce, aors que es traîts des îndîvîdus sur es potos soumîses à mon atten-tîon ne m’étaîent pas du tout înconnus. Dans pusîeurs cas, î s’agîssaît d’ancîens camarades de coège ou d’unîversîté avec quî je n’avaîs eu aucun contact éectronîque de mon vîvant (ïnternet n’exîstaît pas ou à peîne à ’époque). M. Facebook, à quî je n’avaîs aît aucune conIdence sur mon passé, ne pouvaît donc savoîr – en prîncîpe – que j’avaîs réquenté te coège ou tee unîver-sîté. Par que moyen avaît-î pressentî que j’étaîs susceptîbe de connatre tee ou tee personne avec quî je ne partageaîs qu’un séjour oîntaîn dans un étabîssement d’enseîgnement ? D’où uî venaîent ces rémînîscences d’antan ? Je ne m’en seraîs pas préoc-cupé s’î m’avaît questîonné de temps à autre au sujet de paraîts înconnus. Maîs non, caque oîs î tombaît pîe ! M. Facebook me demandaît ypocrîtement sî je connaîssaîs tee personne, aors qu’î savaît pertînemment a réponse.  Après que je eur eus aît part de mon étonnement, mes pro-ces m’ont expîqué que Facebook recouraît tout sîmpement à unalgorîthme de recherche. Fort bîen, me suîs-je dît, maîs en quoî cea rendaît-î son omnîscîence moîns înquîétante ? N’étaît-î pas encore pus anxîogène qu’un programme înormatîque, une satanée macîne, puîssedéduîremes accoîntances passées ? Ma paranoa s’est accrue, deux ou troîs jours pus tard, après que je me us décîdé à acquîescer à a demande d’amîtîé d’une connaîs-sance proessîonnee. Je ne pouvaîs décemment consîdérer cette personne comme une « amîe », je a connaîssaîs à peîne et nous n’avîons écangé que queques mots en de rares occasîons mon-daînes, maîs c’étaît a quatrîème oîs que je recevaîs une învî-tatîon de sa part et î devenaît de pus en pus îndéîcat de ne pas y répondre. Que penseraît cette connaîssance sî je ’îgnoraîs encore une oîs ? N’y auraît-î pas un maaîse a procaîne oîs que je a croîseraîs dans un ancement ? Ne se dîraît-ee pas : « Tîens, voîà ’ours quî m’a snobée sur Facebook » ? Je n’avaîs d’aîeurs aucune raîson de ne pas acquîescer à sa demande. Pour autant que je pouvaîs en juger, cette personne étaît sympatî-que, aucun éément actue ne me permettaît de supposer qu’ee
étaît une psycopate dont j’auraîs dû me méIer. a seue cose quî me retenaît, en aît, c’étaît une pudeur de néopyte : e mot amîtîépossédaît à mes yeux un certaîn « poîds » ; comme e mot amour, î étaît de ceux qu’on ne devaît pas utîîser à a égère et qu’î convenaît même de prononcer e moîns souvent possî-be aIn de ne pas banaîser a cose qu’î désîgne. Évîdemment, cette conceptîon étaît compètement dépasée par rapport à a pîosopîe du réseau ; et ee traîssaît e aît que je n’avaîs pas encore comprîs que ’amîtîé Facebook n’est pas nécessaîrement de ’amîtîé, que es amîs Facebook ne sont pas nécessaîrement des amîs. Te un dînosaure, je m’accrocaîs au sens orîgîne des mots, sans doute une déormatîon d’écrîvaîn. Quoî qu’î en soît, j’aî donc acquîescé par poîtesse à a demande d’amîtîé de cette connaîssance quî n’étaît pas mon amîe (au sens strîct). Croyant bîen aîre, j’étaîs oîn de me douter que je venaîs de a ponger dans ’embarras.  Queques eures pus tard, je recevaîs en efet un courrîe de sa part où ee m’écrîvaît cecî : « Je suîs très eureuse d’être votre « amîe » sur Facebook en ce matîn du 30 août 2013, maîs je n’aî jamaîs demandé à Facebook de vous demander d’être votre amîe, non que je ne veuîe pas ’être, maîs j’auraîs tout de même pré-éré que Facebook ne se mêe pas de mes afaîres. » Pour ne pas qu’ee s’îmagîne que je tenaîs à être son amî (ce quî auraît été embarrassant pour nous deux), î m’a paru utîe de ’înormer que Facebook avaît commîs cet împaîr à pusîeurs reprîses au cours des dernîers moîs, quîtte à créer une nouvee source d’embarras entre nous, puîsque cea revenaît à dîre que j’avaîs îgnoré toutes ces demandes et que j’y avaîs cédé sous e motî de a répétîtîon, autrement dît sous ’efet d’une sorte de cupabîîté à ’endroît de cette connaîssance que je croyaîs désespérée de devenîr mon amîe, sous a pressîon d’un cantage afectî quî me mettaît en demeure de prouver que j’étaîs un être socîaement réceptî. On voît toute ’absurdîté de a sîtuatîon : notre mîse en reatîon étaît une supercerîe compète. Combîen d’amîtîés învoontaîres M. Facebook avaît-î aînsî abrîqué de toutes pîèces, ce manîaque de a connexîon înterpersonnee, cet entremetteur zéé quî cer-caît àmatchere monde avec tout e monde, maîs pour- tout quoî et dans que but ? Combîen de ausses demandes d’amîtîé avaît-î aînsî semé dans e cyberespace ? C’est aors que j’aî réa-îsé e genre de quîproquo catastropîque auque je rîsquaîs de m’exposer en demeurant sur e réseau. Que se passeraît-î sî M. Facebook, dans un nouve éan de socîabîîsatîon, avaît e cuot d’envoyer des demandes d’amîtîé à des îndîvîdus que jedétestaîs? Prîs de panîque, j’aî aussîtôt ermé mon compte, quî n’aura aînsî été actî que durant une semaîne envîron.  Cette anecdote révèe, j’en aî onte, mon încompétence cras-se en matîère de réseaux socîaux, que je n’aî pas prîs e temps d’apprîvoîser nî de matrîser convenabement. Sau que je ne suîs pas certaîn de vouoîr e aîre, nî non pus d’y perdre grand-cose, car mes amîs, je préère es voîr de vîsu avec de a musî-que et un verre de vîn. Queque temps après ces événements, j’aî d’aîeurs eu vent que a jeunesse a pus brancée commençaît à déserter e réseau socîa, qu’ee consîdéraît désormaîs comme un peu tropmaînstream, ce quî aîsaît de moî – et j’en étaîs ort aîse – un pîonnîer de ’avant-garde antî-acebookîenne. C’est ’avan-tage de ne pas suîvre es modes : orsque cees-cî tombent, on aît partîe des premîers à ne pas y adérer.
Aaîn Roy
 L’étàt DeS lieUX
LE PLaIDOyEr Du VIEux WamPaNOaG Serge Bouchard
’est Massasoît, e vîeux sage de a natîon wampanoag,quî dîsaît aux pèerîns angaîs que a Terre ne se ven-moCt, ce vîeî omme de tradîtîon armoucîquoîse (nom don-daît pas, ne se ouaît pas, ne se transîgeaît pas. En un né aux Abénakîs par es premîers jésuîtes) ne tenaît pas en aute estîme es agents îmmobîîers. Maîs comment auraît-î pu savoîr, en cette année 1620, qu’en aîdant es pèerîns à survîvre sur ce poînt de a côte amérîcaîne quî aaît devenîr Pymout, î accueîaît ’esprît même du capîtaîsme ? Ces protestants tout abîés de noîr et de grîs ne débarquaîent pas dans e Nouveau Monde pour en admîrer a nature : îs y venaîent pour a mettre en vaeur, cette Nature, a déLo-rer et, îttéraement, a dénaturer. ïs désîraîent « aîre de a terre » pour mîeux a posséder et en In de compte spécuer sur a vaeur de caque acre, de caque pîed carré. ïs pan-taîent a graîne d’une contamînatîon unîversee, e cancer de a croîssance, a ogîque du proIt, ’avîdîté érîgée en vaeur împératîve.  Aors que ces Angaîs désespérés, conormément aux dîrectîves de eur dîeu, dérîcaîent de ’étoîe du matîn jusqu’à ’étoîe du soîr, es Wampanoags, es Massacusetts, es Pequots et autres natîons du Wabanakî – « e Pays de ’aube » – tentèrent de eur aîre entendre raîson, à peu près en ces termes : « Vous abattez des arbres quî ne vous appartîennent pas, et parmî ceux-à des arbres tutéaîres, des arbres embématîques, des monuments mytîques îrrempaçabes. Vous abourez une terre quî n’est pas a vôtre. Jusqu’où détruîrez-vous a orêt nourrîcîère, e tempe de a vîe, e jardîn sacré de a casse ? » es pèerîns n’étaîent pas mécants, du moîns ne e urent-îs pas sur-e-camp. ïs se réunîrent aIn d’éaborer une proposîtîonhonnêteà ’întentîon de ces objecteurs au progrès représentés par des ces agonquîens trop préîstorîques pour seuement comprendre a notîon de proIt. N’étaît-ce pas onnête : îs aaîent eur aceter eurs orêts ! e pays étaît sî îmmense, sî sauvage... es natîons quî se départîraîent de eurs terrîtoîres pourraîent se reaîre une vîe aîeurs, au-deà de a « rontîère » ! Car, on e comprendra, es pèerîns avaîent eu vîte aît d’étabîr a dîférence entre e paysage cîvîîsé, transormé, cutîvé, et e désert sauvage s’étaant à ’înInî, traçant entre es deux
4 L’INCONVÉNIENT • no 64, pRintempS 2016
une îgne îmagînaîre quî aaît devenîr une réérence pour de nombreuses génératîons. e désert commençaît à a îmîte du dernîer camp dérîcé ; au-deà, a sombre orêt vîrgînae abrîtaît des socîétés non organîsées, composées de pauvres paens errant à ’aventure, comme des bêtes, dans e caos de ces grands espaces abandonnés de Dîeu.  a terre vîerge, par déInîtîon, ne produîsaît rîen, donc ne vaaît pas grand-cose. Quoî de pus proItabe que d’aceter des terrîtoîres îmmenses ne vaant pratîquement rîen à des socîétés încutes quî n’avaîent pas e moîndre sens de a vaeur des coses ? e sensdes valeurs, par contre, ces socîétés prétendument prîmîtîves ’avaîent ort. ’ofre d’acat déposée par es pèerîns coqua îrrémédîabement Massasoît, e sage wampanoag.« Qu’îs aîent au dîabe, ces marcands maudîts quî ne parent qu’en acres et arpents, quî ne savent que rédîger des tîtres et érîger des côtures ! » C’étaît însuter a Terre-Mère que de a mesurer, de ’évauer, de a réduîre à une vaeur numérîque. Quee îdée saugrenue que de mettre un cîfre sur a tête de a mère d’entre toutes es mères ! Qu’î étaît îndécent et baspématoîre de s’en décarer proprîétaîre ! « a Terre n’appartîent à personne ; c’est nous quî uî appartenons. Nous, ses Is et ses Ies, es enants de a une, es rères des anîmaux. Nous aîsons corps avec a Nature. Ouî, nous comptons e temps en suîvant es pases unaîres, nos réunîons se tîennent de nuît, nous avons a poésîe dans e sang. a beauté du monde n’a pas de prîx. »  Ayant dît ce qu’î avaît à dîre,ayant enregîstré son paîdoyer au trîbuna de ’îstoîre, e vîeî omme, au nom de son peupe, maîs aussî au nom des Sacos, des Pénobscots, des Pantuckets et de tous es autres Agonquîens de a côte, mît en demeure es Angaîs de ne pus couper un seu arbre et de ne pus însuter a Nature. En prenant une tee posîtîon, Massasoît réutaît ’argument d’un Dîeu vaorîsant essentîeement a soufrance et e travaî, ’argent et ’économîe, et pour quî a vîe umaîne se résumaît à aîre ructîIer un bîen au seîn d’une âpre course aux proIts. Pauvre vîeux Wampanoag ! Son paîdoyer contre ’împoîtesse capîtaîsteétaît patétîque de naveté ! e démon de ’avîdîté étaît dans a caoupe des pèerîns et uî ne ’avaît pas vu. ï n’avaît pas vu ce démon aborîeux débarquer sous e déguîsement d’un umbe
cutîvateur crîant amîne. Massasoîtet ses gens aîdèrent es nouveaux venus à traverser e premîer îver, îs es nourrîrent et eur apprîrent à casser, à pêcer, à cutîver e mas ; en retour, dès a premîère récote, es pèerîns eur témoîgnèrent eur reconnaîssance autour d’un grand estîn, înaugurant en Amérîque a tradîtîon de hanksgîvîng. Or, nous e savons, î n’y a pas de partage possîbe avec e dîabe. es pèerîns ne pouvaîent pas entendre e paîdoyer de Massasoît.ïs étaîent étrangers à pareî dîscours, eux quî appartenaîent à un monde ayant depuîs ongtemps renîé a Nature. es Européens avaîent renversé a Terre-Mère, cette déesse sauvage de a écondîté, îs avaîent nîé sa sacraîté, îgnoré sa poésîe et sa beauté, condamné ses courses orgîaques, pour a rempacer par un Dîeu austère et prude quî marteaît ses commandements : « Aez, mutîpîez-vous, déboîsez ces déserts, abourez cette terre, transormez-a pour votre proIt, mettez-a en vaeur pour votre propre saut, travaîez, travaîez jusqu’à ce que mort s’ensuîve ! »  ’ofre d’acat aîte par es Angaîs aux Agonquîens ut rejetée, et e paîdoyer de Massasoît rîdîcuîsé. a vîoence du capîtaîsme est sans îmîtes quand on menace de e brîder. C’est aînsî que es guerres commencent, es guerres es pus saes et es pus vîcîeuses. À a In du moîs de maî 1637, es Angaîs anéantîrent un vîage pequot au bord de a rîvîère Mystîc.es guerrîers-casseurs étant absents, es vîctîmes urent surtout des emmes et des enants. es versîons varîent, maîs on estîme e bîan Ina à envîron 500 morts. À partîr de ce drame, e maentendu aaît se poursuîvre et es tragédîes se mutîpîer. Jusqu’au 29 décembre 1890 à Wounded Knee, où 150 Sîoux mînîconjous tombèrent sous es baes de ’armée amérîcaîne, a majorîté des vîctîmes étant encore des emmes et des enants. Sur une pérîode de pus de 300 ans, combîen de peupes amérîndîens urent aînsî massacrés dans a ouée de ce grand processus îstorîque de désacraîsatîon de a Nature ?  Aexîs de Tocquevîe a décrît ’Amérîque pré-coombîenne comme un trésor atent, un désert sauvage gardé par des ïndîens quî n’avaîent pas su mettre en vaeur ses ressources endormîes. es ïndîens avaîent été des gardîens de nuît, îs avaîent conservé a nature pour mîeux a remettre, e moment venu, aux peupes cîvîîsés et aux éus de Dîeu. ’Amérîque attendaît ses vraîs entrepreneurs depuîs a nuît des temps. D’aîeurs, sur cette terre, tout a toujours attendu son entrepreneur, des pîngouîns empereurs de ’Antarctîque jusqu’aux renards du Nord. Ee est orte, cette îdée quî ponge ses racînes dans es grandes reîgîons monotéîstes, dont a crétîenne : combîen trîste un Leuve quî coue en vaîn, une cute quî cute pour rîen, un arbre mîénaîre que ’on ne coupe pas, quî ne sera pas transporté au mouîn, quî ne sera pas transormé en bâtonnets pour brasser e caé ! Combîen absurde un cameau quî ne carrîe pas, un âne quî Lâne, un orîgna quî meurt de vîeîesse !  e capîtaîsme étaît bîen une reîgîon : î étaît aveuge comme a oî, î étaît spîrîtue comme un commandement dîvîn, î étaît envaîssant, î cercaît à convertîr, c’est-à-dîre à canger e cours de a nature pour mîeux régîr e cours de ’îstoîre. Tout doît servîr, tout doît être mîs en vaeur. Sî tu
découvres des séquoîas ou des pîns deux oîs mîénaîres, saute sur ta scîe, aîs caquer tes aces, aîs tomber ces géants. Sî tu voîs une bee rîvîère, détourne-a pour proIter de sa orce. ’écee umaîne a désormaîs a manîe des grandeurs, ee est aute et grande, comme a Nature qu’ee îmîte et à aquee ee se substîtue. ’écee umaîne est devenue une grande écee.Small îs maybe beautîul, but beautîul îs not our concern. Nous vouîons a mettre à notre maîn, cette Nature sauvage, rebee, înutîe, prodîgue maîs sî sottement dîspersée. Or, voîà que nous y sommes parvenus. Avant de tuer Dîeu, nous avîons tué a Terre et a beauté de a Terre. À présent, î ne reste pus que nous, seus au bout de notre grande écee, suspendus dans e vîde, ne sacant pas sur que pîed nous aons retomber, maîs cargés et surcargés de nos afaîres et produîts, macînes et tecnoogîes, décets et énergîes, condamnés à monter pus aut encore, e pas ma assuré, e dos ourd.  On ne peut pas s’emparer de toutes es rîcesses du monde sans eurter queques sensîbîîtés. En 1890, e progrès ne aîsaît aucun doute, et e rêve des pèerîns se réaîsaît dans toute sa spendeur : on avaît aît rendre à ’Amérîque ce que ’Amérîque avaît dans e ventre, des arbres et des mînéraux, de ’eau et de a terre, des pâturages, du pétroe, du carbon. Et vînt e règne du er et de ’acîer, des automobîes, de ’aspate et du béton, des vîes et des barrages, vînt ’Amerîcan way o lîedans son îndénîabe eicacîté. Une rîcesse consîdérabe ut créée et e Nouveau Monde ut cîfré en matîère de croîssance, de productîon, de consommatîon, de capîtaîsatîon. Comme Dîeu ’avaît demandé – un Dîeu quî est encore à, très présent, dans ’îdéoogîe amérîcaîne. Ce grand trésor vîrtue dont paraît Tocquevîe a Inaement îvré sa vaeur en espèces sonnantes et trébucantes.  Sî Massasoîtrevenaît au monde, î ne seraît pas surprîs une seconde par ce qu’î auraît sous es yeux. Conormément aux întentîons premîères, nous avons tout cutîvé, tout modîIé, tout aménagé. Nous avons mangé a orêt, désacraîsé es montagnes, îrrîgué es déserts, assécé es marécages, détourné e cours des rîvîères, racé e ond des mers, vîoé ’întîmîté de tous es êtres vîvants. Ce qu’î reste de a Nature est devenu un terraîn de jeu extrême, une pîste de boue pour es véîcues tout-terraîn, un cran roceux pour ’escaade, des sommets pour e skî. Aujourd’uî es oups se rapprocent du grandselie’umanîté. es anîmaux sauvages se de conorment aux attentes de nos tecnoogîes, îs regardent es caméras, îs vîennent renîLer es antennes, îs aicent des comportements étonnants.  Massasoît craîgnaît en 1620 que a terre Inîsse dans une grande désoatîon. Sa naveté apparente étaît en aît une propétîe. ïmagînez-e à a conérence de Parîs sur e cîmat, en décembre 2015. Sortî des îmbes du passé, î s’avance à a trîbune et se pence vers e mîcro : « Des cîfres, des cîfres, encore des cîfres ! Un vîrgue cînq… deux degrés, cent mîîards de doars, des pans, des objectîs. Vous ne songez qu’à aceter du temps. Je vous ’avaîs pourtant dît : a terre n’est pas à vendre. Et j’ajouteraî aujourd’uî : son espérance de vîe, pas à négocîer. »g
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Les critiques ont dit...
« Redisons-le :L’Inconvénientest une excellente revue d’idées, qui a choisi de penser le Québec et le monde à parîr de l’angle liTéraire. » Louis Cornellier,Le Devoir
« Pour le strict plaisir du texte, où que vous soyez sur l’échiquier poliîque. » Daniel Lemay,La Presse
« L’Inconvénient incarne une renaissance de l’aïtude de l’écrivain. Dans ceTe revue à l’humour grinçant, qui a l’audace de s’aTaquer à des vaches sacréesde notre temps [...], les liTéraires jeTent de nouveau un regard criîque sur le monde. » Antoine Robitaille,Le Devoir
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ÉRic dUpont La THÉIèrE
Jeàn-PHilippe MàRtel mEs mEILLEurs amIs
Étienne sàvignàc LEs amITIÉs ImaGINaIrEs
ugo GilBeRt TRemBlày LOIN DE L’auTrE. ExErCICEs DE LuCIDITÉ
DOssIEr
doSSieR
no 64, pRintempS 2016L’INCONVÉNIENT • 7
 ESSài
La THÉIèrE
Éric Dupont
’amîtîé, un peu comme ’amour, est un însecte ragîe que e purîe, a dîstance et e dîscours arrîvent à tuer. Non ? Lte autant que de me promener en sous-vêtements dans une Pour être tout à aît ranc, ’îdée d’écrîre sur ’amîtîé m’ex-statîon de métro en peîn moîs de janvîer. C’est pas pour ma génératîon, poînt. C’est une questîon de décence. Quî vous a aît croîre que nous avîons envîe de voîr ça ? Quî ? Je veux e savoîr. Même cose pour ce mot à paîettes quî a aît a goîre des cyberortunes : ’amîtîé. C’est comme e sexe, ’argent, a poîtîque et a reîgîon autour d’une tabe de gens bîen éevés quî ne se connaîssent pas. En parer est toujours un petît peu vugaîre. ï aut e aîre par a bande. Vous dîre exactement ce que je pense de ’amîtîé par un texte ondé sur des expérîences personnees, aussî obscène que ceuî puîsse paratre, sembe être a seue voîe quî s’ouvre à moî. ’amîtîé me rappee ’époque où j’enseîgnaîs à ’écoe se-condaîre à Toronto. C’est à qu’une personne quî se déInîssaît comme une amîe m’a ofert ce cadeau. Avant de me e don-ner, ee m’a dît : « C’est,lîke, tout à aît,lîke, toî. Tu vas,lîke, voîr,lîke. » Ee ne e savaît sûrement pas, maîs a perspectîve de débaer un objet quî me mettraît ace à moî-même me terrorîsaît comme a oî sur ’âge de consentement terrorîse es ordres reîgîeux. J’aî débaé ’objet avec a cîrconspectîon du médecîn égîste racant de son scape un poumon à a recerce du poîson assassîn. Sî on devaît un jour m’ofrîr un objet quî soît e reLet Idèe de ma personne, c’est-à-dîre de monîntérîorîté, je pense que je me mettraîs à peurer, ou à crîer. Je ne croîs pas qu’ee aît mesuré toute a vîoence de ses propos. Sînon ee n’auraît pas dît ça. Que Dîeu nous protège d’un regard ucîde sur nous-mêmes. Ee m’ofraît une téîère en céramîque beue. Je n’aî jamaîs su ce qu’ee avaît vouu dîre par à. Je spécue depuîs. Aux yeux de cette personne, ’objet me représentaît paraî-tement. Tout est – je e pense – dît. Doîs-je en rajouter sur ’amîtîé ? ’amîtîé, c’est une Ie quî pense que tu ressembes à une ostîe de téîère. À sa décarge, ee étaît de Toronto. Dans sa angue, es amîs ne veuent pas dîre grand-cose. Depuîs ’avènement de ’émîssîon de téé amérîcaîne quî es a înventés, es angopones en ont tout peîn, dans eur quartîer, sur e paîer, à a banque, à ’écoe, au travaî – ouîn –, à a acuté… J’étaîs son mîîème amî. eurs enants sont eurs amîs. e premîer mînîstre ’est aussî. Pas étonnant qu’on
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Inîsse par être conondu avec une téîère. J’aî Inî par com-prendre que e îen avec cet objet s’expîquaît par e aît que j’étaîs enseîgnant à ’époque. À ses yeux, un enseîgnant est un buveur de té. Sî ee avaît connu a vérîtabe nature des subs-tances nécessaîres pour afronter ’ennuî quî règne dans une écoe torontoîse, c’est une pîpe à crack qu’ee m’auraît oferte. Maîs î n’est pas donné à tous de comprendre ces coses. ï aut es avoîr vécues. Maîs je m’égare, î audraît maîntenant prouver qu’en dépît de mon statut d’écrîvaîn québécoîs, je suîs capabe de m’éever au-dessus du rée, que j’arrîve à passer à ’abstraît, que j’aîe au-deà de a céramîque beue de cette pauvre téîère. Parce que bon, c’est abstraît, ’amîtîé. Et au aît, être comparé à une téîère, est-ce sî grave ? Je veux dîre par à que ç’auraît pu être pîre. J’auraîs pu débaer une tondeuse à gazon ou un areng mort. Cea auraît vouu dîre qu’ee me trou-vaît trancant, dérangeant et bruyant, ou tout sîmpement maodorant. Ou tout ça à a oîs. à, j’auraîs pu me amenter onguement sur es méaîts de ’amîtîé. – Essayez de aîre un efort. Énumérez es émotîons que vous évoque une téîère. – Nos émotîons nous sont dîctées par nos sens. (Ton docte et chîant.) – Bon, ben, aîs a îste des sensatîons que tu assocîes à une téîère, e smatte. (Soupîr d’exaspératîon.) Sortez de votre tête. Redescendez dans votre corps. Faîtes conIance au sensorîe. Mon amîe torontoîse – ouî, ee étaît mon amîe, a preuve en est que je a connaîssaîs – assocîaît ma personne au réconort, à a caeur, à a constance rassurante des objets du quotîdîen. ï n’est pas de maîson sans téîère comme î ne peut être de vîe sans moî. C’est à qu’î audraît m’arrêter de réLécîr, maîs ’envîe d’aer jusqu’au bout des comparaîsons acîes me tenaîe. Ceuî quî me trouve bourré doît me prendre par ’anse sous peîne de se brûer. Et c’est ce que je vous conseîe de aîre avec ces êtres que vous appeez vos amîs : vous comporter avec eux très exactement comme vous e erîez avec une téîère brûante. D’abord, vous aez attendre, après ’avoîr rempîe de ’eau bouîante de vos bavardages, qu’ee redîsse un peu. Et comme vous e erîez pour savoîr sî votre « amî » est de bon ou de mauvaîs poî, vous aez eleurer a téîère du revers du doîgt, vîte aît pour ne pas vous brûer au cas oùce ne seraît pas
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