L'oeuvre de Madame d'Epinay,

De
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Madame d'Epinay a vécu parmi ses "ours" qu'elle a su apprivoiser, au moins pour un temps : Duclos, Francueil, Rousseau, Grimm, Diderot... Elle s'est affirmée comme véritable écrivain philosophe des Lumières. La référence à la morale de sentiment, fondement non confessionnel de la morale pour les philosophes des Lumières -de Montesquieu à Rousseau, de Voltaire à Diderot- devient récurrente. La recherche et l'innovation pédagogiques constituent un thème de prédilection de son oeuvre, qui est couronnée en 1783 par l'Académie française. L'émancipation personnelle, l'éducation préconisée pour le fils, libertin comme le père, et l'écriture sublimée pour la petite-fille passent par une laïcité bien comprise. Madame d'Epinay jouit d'un rayonnement international.
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
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EAN13 : 9782296261716
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Introduction

Jacques DOMENECH
Université de Nice-Sophia Antipolis

La problématique à étudierconcerne l’établissement, l’édition etla
réception de l’œuvre, avec, comme corollaire, lestatutde l’auteur,
longe e
temps sous-estimée auxXIX etXXsiècles. L’œuvre, «tableaudesmœurs
du temps» pourSainte-Beuve etlesGoncourt, atrès souventétésollicitée,
utilisée, dansle meilleurdescas, pourillustrer surlevifL’idée du bonheur dans
e
la littérature et la philosophie françaises du XVIIIsiècle, comme l’a
faitexcellemmentRobertMauzi.
D’autresemploisn’étaientpasdépourvusd’arrièrepensées. Soucieuxde faire oublier une écriture desoi encombrante, Gustave
Charlierposait une question pertinente maisintéressne faée :udrait-il pas
situerlesPseudo-Mémoiresentre lesConfessions duComte de***de Duclosetles
Liaisons dangereuses?Lerapprochement seveutcertesflatteur. Bien des
critiques, à l’image d’Émile Henriot,s’entiennentaupire, c’est-à-dire à la
vision partiale,voire fantasmée, de la polémique entre frèresennemis, entre
Rousseauetlesphilosophes. Lerôle de Madame d’Épinay, la diversité de
son œuvresontcaricaturés, négligés, oubliésougommésparleséditeurs, les
commentateursetlescritiquesqui occupent seulsleterrain de ce combat
artificiellement ressuscité. Madame d’Épinaymeurten 1783. Il fautattendre
1951 pourque l’Histoire de Madame de Montbrillant, ouvrage posthume publié
de manièretronquée en 1818, puisse être ludans son intégralité.
J.C. BrunetBoiVolland, P., P.teauEna, L.ult, G.Roth, É.Badinter, chaque
éditeura « baptisé » l’œuvre, lui a attribuéuntitreselonun
choixcommercial ou un parti prispersonnel. Dansle meilleurdescas, l’initiativesingulière
reflèteune lecture et une conception de la nature de l’œuvre.
Qualifiée ironiquementde «philosophe » à dixans, d’aprèsl’Histoire de
Madame de Montbrillant,Madame d’Épinay s’est révPhiloélée comme
«sophe » au sensde Bayle etde Dumarsais. Madame d’Épinayconserve l’esprit
de ceuxqui ontcollaboré à l’Encyclopédiedans sa participation aux tâchesde
laCorrespondance littéraire. Larecherche etl’innovation
pédagogiquesconstituent unthème de prédilection dans son œuvre. Cette préoccupation
apparaîtliée à l’écriture desoi età l’écriture féminine dansl’Histoire de Madame de
Montbrillant. Son originalitésurgitdanslesLettres à mon fils,publiées« à

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JacquesDOMENECH

Montbrillant», lieude naissancesymbolique de cette femme de lettres, où
elle imprimesespremièresœuvres. Laréférence à la morale desentiment,
fondementnon confessionnel de la morale pourla plupartdesphilosophes
desLumières– de Montesquieuà Rousseau, de Voltaire à Diderot– est
permanentde. Madame’Épinay structureson discourspédagogique autour
du« cœur», de la «vertu» etdu« bonheur» etannonce
ainsiunetranscendance prconoche de la «science, instinctdivin, éternelle etcélestevoix»
d’Émile. Le parti prisphilosophique ethumanisteseretrouve dans ses
Conversations d’Émilie, livre où sa petite-fille estmise aucentre de l’œuvre
(Leipzig, 1774). Cette œuvre estcouronnée en 1783parl’Académie
française, institution oùlesphilosophesetleurspartisansmajoritairesavaient
élud’Alembert secrétaire perpétuel. Il appelaitdeses vœux un « catéchisme
philosophique » quisesubstituerait, pourlesgénérationsàvenir,
auxcatéchismes religieux. L’émancipation de la femme, l’éducation préconisée pour
le filsetla petite-fille passentpar une laïcité bien comprise,une conception
de la philosophie qui n’est soufflée parpersonne.

Épistolaritéetphilosophie
L’épistolarité, constante etdominante danscette œuvre bien
caractéristique d’unsiècle philosophe, estdonc devenue le genre choisi pourla
composition etla parution desa première œuvre d’importance, lesLettres à mon
fils(Genève, 1759). Madame d’Épinay trouveun autre épanouissement
d’écriture danslaCorrespondanceavec l’abbé Galiani (cinqvolumes, éd.
Desjonquères, Paris, 1992-1997).

L’écriturefémininedansl’ensembledesonœuvre
Des« nouvelles» ouplutôt un «théâtre/roman » de Madame d’Épinay
paraît un an aprèsleParadoxe ducomédien.Cesontdeux« comédies» créées
pourêtre luesplutôtquereprésentées, publiéesdanslaCorrespondance
littéraire, puisparMaurice Tourneux(A. Lemerre), éditeurde Diderot.L’amitié
de deuxjolies femmesetUn rêve de Mademoiselle Clairon: cesdeuxœuvresne
seraient-ellespasplutôtdeux« dialogues» à la Diderot ?À
diversesoccasions, Madame d’Épinayaide Diderotqui dirige laCorrespondance littéraire
pendantlesabsencesde Grimm, notammenten 1771. Cette année-là, elle
donne cesdeux« dialogues» à la demande de Diderot. Cesdeux textes
furentadressésauxabonnés royauxetprinciersde Grimm... Ellesupplée
ainsi à la disette descomptes rendusdramatiquesdontelle étaitchargée.
Jean-JacquesRousseaufait un commentaire plutôtdéfavorable dansles
Confessionssurce goûtpourl’écriturethéâtrale.On a la confirmation, dans
l’Histoire de Madame de Montbrillant, qu’ils’agitd’unthème de prédilection

INTRODUCTION

11

dans les dialogues impliquant Desbarres/Duclos surl’éducation, Garnier/
Diderot sur un dialogue quireprend des thèmesduSupplémentauVoyage de
Bougainville…Etque dire de l’écriture pathétique de certaineslettres, du
journal quisertl’écriture desoi auféminin de Madame de Montbrillant/
d’Épinay…

Madamed’Épinay/MadamedeMontbrillant:écrituredesoioufic-
tion?autobiographiedéguiséeouautofiction?
Madame d’Épinaya publié,sousl’anonymat,son premierécrit, à
caractère autobiographique,Mes moments heureux(Genève, 1758), qui l’a fait
connaître desonvivant. Madame d’ÉpinayouMadame de Montbrillant ?
Depuisla parution posthume de l’Histoire de Madame de Montbrillant, en 1818,
chaque éditeuravouludonner untitre à cette œuvre hybride. S’agit-il d’un
« longrde «mémoioman »,res», d’hybridation dansl’écriture desoi?
L’autobiographie de convenancese pare d’un «longrcompleoman »xe et
singulier. Portrait, autoportrait, journal, miroirépistolaire d’une femme en
mouvement:son existence,sa naissance,son émergencesont rapportées
parelle-même. Madamed’Épinay se constitue, devientfemme
desLumières.

Prolégomènesàtoutebibliographie,biographieetàl’établissement
d’œuvrescomplètes
Femme desalon à la Chevrette, hôtesse de Jean-JacquesRousseauà
l’Ermitage, collaboratrice de laCorrespondance littérairede Grimm etDiderot,
Madame d’Épinayavécuparmises« ours» qu’elle asuapprivoiserau
moinspour untemps: Duclos, Francueil, Rousseau, Grimm, Diderot…
Madame d’Épinay s’estaffirmée commevéritable écrivain philosophe des
Lumières. C’estainsi qu’elle futconsidérée pardesgensde lettresfort
distincts, commeson ami Galiani, Voltaire, d’Alembert, d’Holbach,
SaintLambert, Marmontel… Dépourvue d’espritdesystème, Madame d’Épinaya
constituéun corpusoriginal etnovateur. L’œuvre, mêmesi elle
futpartiellementetmal éditée, jouitd’unrayonnementinternational, notammenten
Italie, en Allemagne etdanslespaysanglo-saxonsoùl’ontrouve éditions,
traductionsetouvragescritiques. Deux thèses récentesontdéjà permis
d’avancer, qu’ils’agisse de l’histoire, de la civilisation (P.Tyl,Madame
d’Épinay – Son salon et son œuvre littéraire, U. ParisI, 1993, dir. DenisRoche,
historien, Collège de France) oude la littérature, desLumières(O. David,
L’Écriture de soi auféminin. Subversion idéologique etformelle dans l’Histoire de

12

JacquesDOMENECH

1
Madame de Montbrillant, U. Nice,2005, dir. JacquesDeDomenech ).ux
2
autres thèsesontétésoutenuesdepuisnotre Colloque ,une autre devrait
3
suivre dansl’année en cours. Ces recherches sontle fruitd’auteursde
contributionsdansle présent volume. Nouspouvonsformulerà nouveau
une question qui estaussiunvœu. Neserait-il pasjudicieuxd’envisager un
établissementet une éditionscientifiques sousforme d’œuvrescomplètes
pourpermettreune meilleure connaissance de l’auteuretdesescréations ?
Cela pourraitdumoinsêtre désormais un autrethème deréflexion pour
l’ensemble desparticipants.

1
Odette David,L’Autobiographie de convenance de Madame d’Épinay, Écrivain-philosophe des
Lumières, Subversion idéologique etformelle de l’écriture de soi, éd. L’Harmattan,2008,392p.
2
Mélinda Caron,Les Pratiques d’écriture etde sociabilité de Louise d’Épinay à la lumière de ses
contributions à laCorrespondance littéraireetde ses lettres àFerdinando Galiano (1755-1783),
sousla direction de Michel Delon etBenoîtMelançon (Co-tutelle ParisIV-Sorbonne/
Université de Montréal), 5 octobre2009;Sonia Cherrad,La Littérature éducative aumiroir
e
des Lumières. Étude dudiscours pédagogique féminin de la seconde moitié du1756-XVIII siècle,
1801,sousla direction d’Isabelle Brouard-Arends,2009.
3
Lobna Raïssi,Pédagogie etdialogue dans l’œuvre de Madame d’Épinay,sousla direction de
JacquesDomenech.

Épistolarité
etLumières

Louised’Épinayetle
Représ e ntationépistolaire
danslacorre s pondanceavec

«petitcomité».
delaviedesociété
FerdinandoGaliani

Mélinda CARON

Réfléchirau statutde l’écrivaine etde la philosophe qu’a été Louise
d’Épinayimplique d’explorerlesparticularitésde lavie etdesactivités
intellectuellesde cette femme desLumièresdonton connaîtbien
aujourd’hui lespositionsidéologiquesà l’égard de l’éducation desfillesetdu
savoircommevecteurd’autonomie féminine. Si l’ons’estattaché à analyser
sesidéesenregard desdébatsphilosophiquesdesontemps, il importe aussi
d’en observerlesmodalitésd’expression etde diffusion. Lespratiquesde
sociabilité que donnentà lire leslettresqu’elle a échangéesavec l’abbé
Galiani permettentd’approcherautrementque parleseul contenudeson
discoursla manière dontcette épistolière a interagi, écritetpensé. L’analyse
de lareprésentation de la petitesociété quiserassemblaitfréquemmentet
informellementchezLouise d’Épinayetqui occupeune place importante
dans sa correspondance, notammentaucoursdesespremièresannées, le
confirme. À la foiscomprise comme lieudereprésentation etcomme lieu
destructuration d’unesociabilité amicale etintime, ceslettres
sontporteusesde l’image que l’écrivaine-philosophe a construite d’elle-même etelles
laissentdégagerla position qu’elle a occupée au sein ducerclerestreint
qu’elle formaitentre autresavec Diderot, Grimm etGaliani. Une étude de la
représentation desoivient, desurcroît, nuancerlespositionsde Louise
d’Épinayenregard de la modestie féminine. Puisqu’ellevalorise
explicitementlesecretdu savoiretla préservation de la bonneréputation, l’on
pourraitêtretenté de penserqueson discours reflète la manière dontelle a
elle-mêmerégisonrapportau savoir. Or, cette conception, lasociabilité de
son « petitcomité » nousinvite à l’ébranler.

16

Mélinda CARON

Lareprés entationépistolairedu«petitcomité»
1
Outre desimplicationsdiplomatiques, le contexte de la naissance de la
correspondance de Ferdinando Galiani etde Louise d’Épinay, en 1769, est
lié à l’inachèvementdesDialogues sur le commerce des blésde l’abbé napolitain.
Cesontdes raisonsfinancièresetéditorialesqui ontd’abord amené Louise
d’Épinayà devenirla première interlocutrice épistolaire de Galiani, qui
l’avaitchargée àson départde Parisde la publication, avec Diderot, deson
ouvrage. Rapidement, cetéchange eutaussi pourobjectif de lui offrirla
possibilité de continuerde participeraupetit réseauqui étaitlesien à Paris
et, inversement, d’offriràsesamiscelle de jouirdesa «conversation »en
2
dépitde la distance . Galiani a évidemmententretenuplusieursautres
relationsépistolaires, mais une entente l’unissaitparticulièrementà Louise
d’Épinay, ce qui estexplicite dèslespremièreslettresqu’ilsontéchangées.
Ayantà peine quitté la capitale française, il étaiten effetdéjà à larecherche
d’un correspondantparisien attitré : « Le marquisde Croismareserait-il bon
pourmon correspondant ?», demande-t-il deuxmoisaprès son départ. La
réponse de Louise d’Épinay, défavorable àsasuggestion, expose les raisons
qui la fontprétendre à cette occupation :

Au reste, je ne croispas, mon cherabbé, que le marquis soitpropre à être
votre correspondant ;premièrementil n’estpasen lui d’avoiraucune
exactitude, il nevoitpresque plusetne peutpluslire ni écriresans une extrême
nécessité. Maisjevous répète que je me charge avec la
plusdoucesatisfaction de cette commission et vous verrezque quoique femme jesais
tenirparole etaimermesamisabsentsavec autantdesuite ques’ilsétaientprésents.
[…]Mandez-moisurquoi principalement vousdésirezqueroule notre
correspondance et vous serez servi avectoutlezèle de la plus tendre amitié.
Une femme de mon âge peut traiter toutes sortesdesujetsetpuisje m’en
moque, j’écrisà mon ami, pourvuque jesoiscontente de moi etlui aussi,
3
toutestbien .

1
Voirà ce proposla préface de GeorgesDulac dansLouise d’ÉpinayetFerdinando
Galiani,Correspondance, édition établie parDaniel Maggetti, notesparDaniel Maggetti en
e
collaboration avec GeorgesDulac, Paris, Desjonquères, coll. « XVIIIsiècle », 1992-1996,
5volumes(volume I, p.7-34).
2
Malgré l’importance de la métaphore de la conversation dansle discours
surlespratiquesépistolaires, lettre etconversation doiventêtresoigneusementdistinguées. À ce
propos,voirBenoîtMelançon, « L’autre de l’échange », dansDiderotépistolier.Contribution à
e
une poétique de la lettre familière auXVIII siècle, préface de Roland Mortier, Saint-Laurent
(Québec), Fides, 1996, p.249-367.
3
Ferdinando Galiani,28 août1769,volume I, p.65;Louise d’Épinay, 9septembre 1769,
volume I, p.68-69.

LOUISE D’ÉPINAY ET LE«PETIT COMITÉ»

17

En plusde devenir une informatrice pourl’abbé, Louise d’Épinayagitpour
lui àtitre d’intermédiaire. Elle assure l’entretien de plusieursliensd’amitié à
4
Paris, notammentenveillantà luirendre présent son petitcercle d’intimes,
que l’onvoitgraduellementprendre forme dansleslettres. Ce cerclese
composetoutauplusde cinq personnes: outre Louise d’Épinay yfigurent
Grimm, Diderot, le marquisde Croismare etle comte de Schomberg. Nous
yavonsaccèsgrâce auxnombreuses représentationsdes réunionsdeses
membres, de leurlecture deslettresde l’abbé, de
leursdébatsetdesconversationsaniméesqu’ilsontpartagées. Plusieurs tableauxde lavie desociété
apparaissent sousla plume de Louise d’Épinay, qui cherche à enrendre
l’esprità celui qui l’a quittée :

Sivousnous voyiez recevoir une lettre devous, nous vousferions rire. Dès
qu’elle estarrivée je la liset relisen attendantque lesélus soient rassemblés.
Ilsarriventavec l’airle plusaffairé. Grimm dit, « Y a-t-ilune lettre?– Oui ».
Le marquis, «Est-elle bien longue?– Non». «Ah mordieu tantpis.
N’importe lisons toujours… » Si elle estlongue, cesontdesjoies, descrisde
joie, ils’assied,se lève,seretourne, qui est-ce qui lira, l’untireseslunettes, et
l’ons’interromptparleséclatsderire grimmique, pardesexclamations sur
toutce que ce charmantabbé estde divin, desublime, d’excellent… Enfin
5
cesontdescadeauxpournousque la lecture devoslettres.

Lerythme de la narration de ces rencontres, lesdialogues rapportés, les
exclamations, maisaussi la manière dontleursparticipants sont saisisà partir
de leurshabitudesoude leurslubies(ce qui concernetoutparticulièrementle
marquis) permettentde communiquerl’enthousiasme de la compagnie qui a
reçu une lettre de Naples. Les
surnomsdontlesépistoliersaffublentlesmembresdupetitcomitésoulignentégalementla connivence qui les unit. Grimm
est tantôt« la chaise de paille » ou« le plusprochevoisin » de Louise d’Épinay
– l’autrevoisin étantSartine –,tantôtle Prophète oule petitProphète, parfois
même « le Prophète de paille » : « J’attendsaujourd’hui Diderotetle marquis,
le Prophète de paillevasansdire, nousallonslireune demi-douzaine devos
lettresetLa Bagarrequ’ilsne connaissentpas. Ô la bonne journée ! »;« Mon
voisin à la chaise de paille me charge devousdire qu’ilvousadore etqu’il est

4
« Faites-moi de grâce écrire parGrimm, parSchomberg, parle baron [d’Holbach] par
toutle monde. Cela estnécessaire à monsalut. Jesuisdamné, etje mourrai dansle
désespoir si mesamism’oublient. Milleremerciementsà Mademoiselle de Lespinassesur son
opiniâtreté àtrouverbonnesmesmauvaisesplaisanteries. Adieuma belle dame. Je n’ai
pasletempsdevousen dire davantage cesoir. Embrassezmon cherPhilosophe [i.e.
Diderot], etembrassez-vous vous-même de ma part. »Ferdinando Galiani,3février
1770,volume I, p. 115-116.
5
Louise d’Épinay,2avril 1770,volume I, p. 133-134.

18

Mélinda CARON

6
l’homme dumonde le plusmalheureuxde n’avoirjamais une minute à lui. »
Diderotesthabituellementle Philosophe, certainesfoisle grand Philosophe –
et, dansce cas, Grimm estle petit– ouencore le grand homme: « Le grand
homme et sa chaise de paille l’un portantl’autre,vousembrassent
tendre7
mentLe ma. »rquisde Croismare n’asouventquesontitre pourle désigner,
accompagné d’un adjectifsoulignantl’attachementqu’on a pourlulei :
« charmantmarquische», le «rmarquis», le «marquisparexcellence ».Il est
parailleurs régulièrementdésigné parle nom dupersonnage desDialogues sur le
commerce des blésqu’il a inspiré : « Le marquisde Roquemauresortd’ici, ilvous
aime ilvousembrasse, il n’écritpointparce qu’il estpresque aveugle maisil
8
ne cesse, dit-il, de causeravecvous. »
À ces témoignagesd’amitié età la multiplication de ces surnoms
s’ajouteune modalité de lareprésentation qui frappe à la lecturcelle de :u
rire desmembresde cettesociété. L’humouroccupeune place importante
dansleséchangesdesépistoliersetcertainespartiesde lettres,sinon des
lettresentières, ontparfoispourprincipal objectif d’amuser son ou ses
destinataires. Cette correspondance, Galiani la qualifie lui-même de
9
« correspondance gaie de foliesphilosophiquesSi q» .uelques-unesdes
narrationsde Louise d’Épinaypermettentderendre présente à l’abbé
l’heureuse convivialité de la compagnie qu’il a laissée derrière lui, latournure
des réflexions, la nature desidées, le caractère inattendude
certainesmétaphoresoul’invention d’allégoriesdonnentégalementlieuà lareprésentation
de nombreuxéclatsderire. Laréception deLa Bagarre,une parodie que
commence Galiani à la fin de l’été 1770, illustre bien l’espritde cette « folie
philosophique » :

Votre dissertationsurlesbagarresnousa fait rire auxlarmes, elle est sublime
etd’unton de plaisanterie excellent,surtoutpourqui a présentl’Ordre essentiel

6
Louise d’Épinay, 13octobre 1770,volup.me I,274-275;Louise d’Épinay,29septembre
1770,volume I, p.268. Lesurnom de « prophète » donné à Grimm luivientd’un ouvrage
qu’il a publié en 1753etqui avaitpour titreLe Petit Prophète de Bœmischbroda.
7
Louise d’Épinay,2 septembre 1770,volume I, p.250.
8
Louise d’Épinay,20avril 1770,volume I, p. 144.
9
« dépêchonscette affaire qui est une queue deschosesépineuses, etdiffi[ciles] que j’ai
laisséesà Paris, etdontil me pèse infinimentde me délivrerpourme livrer toutentierà
une correspondance gaie de foliesphilosophiques. J’aiun livre danslatête qui échauffe
bien mon imagination. Jevoudraisle faire maisje n’en ai paslesbras. Il aura pour titre
Instructions morales et politiques d’une chatte à ses petits. Traduit du chat en français par
M. d’Egrattignyinterprète de la langue chatte à la Bibliothèque du roi. Comme je n’ai
d’autresociété que celle de ma chatte ici jerêvetoujoursà cetouvrage, quisera bien original. […] Y
at-ilrien aumonde de plusfouque cetouvrage. » Ferdinando Galiani,22décembre 1770,
volume I, p.322-323.

LOUISE D’ÉPINAY ET LE«PETIT COMITÉ»

des sociétés. Il n’ya encore que Grimm etmoi qui l’ayonslue,touslesautres
sontéparpillés, mais touslesdeuxnous vousdemandonsà genouxde nous
10
en envoyerpromptementlasuite […].

19

Rapportéesdansleslettres, cesexpressionsde gaietésont
souventaccompagnéesd’encouragementsde la partdeslecteursde Galiani qui lui
deman11
denten chœurde continuer son œuvrCe faie .sant, ilslui enjoignentde
poursuivresesouvrages, leurs requêtes« électrisent» l’abbé (pour reprendre
12
unterme qu’il affecteionne )tlaréflexion – en l’occurrencesurle
commerce – peutcontinuer. Dansleslettres, lerires’avèreun puissantfacteur
de cohésion, maisaussi de création.

Siunesemblable connivence amicale etintellectuellese dégage de
l’ensemble des treize annéesde cette correspondance, et siune petite
constellation d’habituésgravite continuellementautourde Louise d’Épinayet
trouve place dans son discoursépistolaire, la présence dupetitcomité en
tantquetelse limitetoutefoisauxdeuxou troispremièresannéesde
l’échange : le départde Grimm, en Angleterre, en août1771 etla mortdu
marquisde Croismare à la même période l’annéesuivante en marquenten
effetla fin. Aprèsl’épreuve de cesdeuxabsences, les référencesaux« élus»,
à «lasociété »,au« comitaé »,u« petitcomitaé »,u« petitceràcle »,
13
« l’honordiable compagnie »sparaissentdeslettres ;demeurent seulement

10
Louise d’Épinay,volume I,23 septembre 1770, p.263. Cette parodie està l’origine d’un
malentendulonguemententretenudansla correspondance, puisque le cercle parisien nese
réfère d’abord pasaubon livre, Galiani ayantparodiéL’intérêt général de l’État, ou la liberté du
commerce des blésde Le Mercierde la Rivière etnon pasL’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques
dumême auteur.
11
Commentantla possibilité de publierLa Bagarre, Galiani énonce ainsi l’objectif
poursuivi parl’envoi desontexte avec l’une deseslettres: « Au reste, je netiensnullementà ma
plaisanterie;je n’aivouluquevousamuser,vousetGrimm le cruel;etjesuisbien payé
de ma peine, puisquevousavez ri. » Ferdinando Galiani, 5 janvier1771,volume II, p.30.
12
« Bonsoir. Aimez-moi. Tâchezde m’électriserpar voslettresouparcellesdevosetde
mesamis. » Ferdinando Galiani, 10août1771,volume II, p. 166.
13
« M.Grimmvousditmille etmille choses tendres. Ilyaunsiècle que je n’aivule
comte Schomberg etque je n’aivulasociétéréuLonie. »uise d’Épinay,24 décembre
1769,volume I,p. 106. « Nousattendonsdansle petitcomité laréponse à l’abbé Badot
[i.e.l’abbé Baudeau] avec impatience, carnousespéronsque l’électrisation aura
continué. » Louise d’Épinay,27avril 1770,volume I, p. 152. « Je nevousfaisce long catalogue
de mesépîtres, que pour répondre à ce quevousme peignezavec descouleurs sivraies
de l’attente duSaint-Espritquise faitpériodiquement toutesles semaineschez vouspar
le petitnombre desélusdésolésFe. »rdinando Galiani,28 avril 1770,volume I,p. 154.
« Enfin j’aime à me persuaderque ce n’estpaslui [i.e.l’abbé Morellet] qui m’arépondu, et
surcette idée je lui écrisencore cesoir. J’espère que pourcette foisil communiquera ma
lettre à l’honorable compagnie. » Ferdinando Galiani,26mai 1770,volume I, p. 171.

20

Mélinda CARON

desallusionsplusgénéralesauxquelquesprochesqui fréquententplusou
moins régulièrementlarésidence de Louise d’Épinay. De nouveauxnoms
apparaissentaufil desannéesetlescontoursdu
réseaud’amitiéseredéfinissent. Pensonsaumarquisde Mora,trèsprésentaucoursdesannées1772et
1773 ;aucomte de Gleichen;à l’omniprésence de Jean-Baptiste Montyon
etdugénéral deKoch. Le chevalierde Magallon, intermédiaire privilégié des
épistolierspourl’échange ducourrieretde l’argent servantà
honorerlespaiementsde l’abbé, occupe à compterduprintemps1771une place de choix
dansl’entourage de l’épistolière. Dans une lettre de la fin de l’été 1775,
Louise d’Épinayfaitle point surlesnombreuxdépartsqu’elle a dûessuyer.
À cette occasion, ellesouligneson attachementpourcelui qu’elle appelle
simplement« le chevalier», allantmême – fait unique – jusqu’à le comparer
14
àson attachementpour« [s]on div:in abbé »

Mon cercle n’estpasasseznombreux, lesprincipauxornementsn’y sont
plus, milord Stromont, l’excellentchevalier, la chaise de paille [i.e.Grimm],
lespauvresmarquisde Mora etde Felino etc. Croyezque cinq ou
sixpersonnescomme celles-là laissent unvide immense aprèselles ;c’étaitlà
depuisquatre ansle fond de masociété, envérité je croisêtreseule dansParis
à présentetje nesaisce qu’on metà leurplace, pourlavôtre ellerestevide
15
partout,vousetle chevalier voilà despertesqui neseréparentpas.

Onremarque la présence continue d’unréseauamicalrestreintautourde
Louise d’Épinaypendant toutescesannées. Malgré certains traitscommuns
dereprésentation,telsle nombreréduitdesconvives, l’intimité qui les unit
etl’amitié que leurporte l’épistolière, lesavatarsde ce cercle ne peuventêtre
rapprochésducomité despremièresannées. La dynamique de l’échange
n’estplus: manqla mêmeuentdésormaisla connivence intellectuelle etla
conversation à distance dugroupe avec l’abbé.
Galiani meten évidence le lien qu’il importe d’établirentre les
rencontresauxquellesil a prispartlorsqu’il étaità Parisetla correspondance à
laquelle ellesontdonné naissance :

Voslettres sontpourmoi les restesde cesconversationsà la cheminée
perruque à basetc.Que de foisje me fâche de nevousavoirpasditdeschoses,
que jevousécris! Et voulez-vous une autre preuve.Observezqu’il n’ya des
lettresintéressantesqu’entre personnesquisesoientbeaucoup
connuesau16
paravant.

14
« Bonjour, mon divin abbé, je me porteun peumieux, etjevousaime comme de
coutume. » Louise d’Épinay, 18 mars1770,volume I, p. 129.
15
Louise d’Épinay,28 août1775,volume V, p. 50-51.
16
Ferdinando Galiani,25septembre 1773,volume IV, p.73.

LOUISE D’ÉPINAY ET LE«PETIT COMITÉ»

21

En plusde comblerl’absence, la lettre assure le maintien de plusieursliens
amicauxetintellectuels: porteuse de lareprésentation dupetitcomité, elle
modifie la configurationsociale qui l’a précédée dansletempsetque nous
ne pouvonsque nouscontenterd’imaginerà partirdesévocationsdes
e
épistoliers. La lecture de lettresensociété n’avait, à la fin duXVIIIsiècle,
rien d’exceptionnel. Cependant, cette pratiquese distingueraitici en ce
qu’elle a permisà l’abbé de continuerde débattre, deréfuter, de discuter,
nonseulementavecsa destinatrice, maisaussi avec lesphilosophesqui
l’entouraient. L’observation de la circulation desidéesestà cetitre fort
instructive etatteste la participation duNapolitain auxconversationsde
Parismalgré ce qu’il appelle lui-mêmeseon «xail »u royaume
desDeuxSiciles. Le cercle estfréquemment représenté entrain de parlerde lui et
Louise d’Épinaylui écritaunom de l’ensemble des« élus»;on lui demande
collectivement son avis sur toutes sortesdesujetsetl’on patientesix
semaines– aumieux– avantd’obtenirlaréponsesouhaitée :

Vous voulezque je jugeune conversation entrevous, Maître Grimm, Maître
Diderot, etl’intendantd’Auvergne, dontje nesaispasle nom
[i.e.JeanBaptiste Montyon]. C’estmon métierà présentque de juger: etje pourrais
le faire danslestyle de montribunal, mais vousn’entendriez rien à notre
jar17
gon. Il fautdonc que je donne masentence envotre langue .

Fondatrice ducaractère exceptionnel de ce groupe par rapportaux réseaux
d’habituésquisesontparlasuitesuccédé auprèsde Louise d’Épinay, cette
relation entre le passé d’une petitesociété etle présentdeson prolongement
épistolaire contribue à créer une nouvelle forme desociabilité. La
construction littéraire de cettesociabilité particulière nous renseigne avec profit sur
lavie intellectuelle ducercle des« élus». Plusencore, elle permetde mieux
comprendre lavie intellectuelle de leurhôtesse.

L’autoreprésentationdel’ épistolière
Danscette dimension extensive de lavie de la petitesociété qui prend
forme dansetparl’écriture épistolaire, Louise d’Épinay semble jouer un
rôle beaucoup plusimportantque dansles réunionsinformellesqui avaient
lieuchezelle. Pointde contactprivilégié, elle canalise l’informationvers
Naplesetdiffuse à Parislesnouvellesde l’abbé. De fait, Galiani luirappelle

17
Ferdinando Galiani,21 juillet1770,volume I, p.213. Ce débatportesurlesDialogues sur
le commerce des bléset surlespositionséconomiquesde l’abbé. Louise d’Épinayen présente
lesenjeuxdans sa lettre du 28 juin 1770,volume I, p. 197-200.

22

Mélinda CARON

18
régulièrementd’engager sesamisà lui écrirCee .tte mission, elle enrend
compte dans seslettres,saisissant souventl’occasion pourinsister sur ses
qualitésd’intermédiaire :

Vousditesdonc que lorsque je ne puispasécrire je doisfairetravaillerle
marquis[de Croismare], la chaise de paille[i.e.Grimm], oule Philosophe
[i.e. Diderot]. Cela estbien imaginé; tousgensqui nesontbonsàrien.
Avez-vous rêvé longtempspour trouvercela?Le marquis vousa écrit une
fois,vousavez vucomme ils’entire?De plusil estaveugle. La chaise de
paille courtcommeun fouen Angleterre etincessammentil iravousdire
toutce qu’il n’a pasle loisird’écrire. Le Philosophe est toujours sousle
charme etl’on ditqu’il n’ya là, ni plume, ni encre, ni papier:
nousaccrochonsdetempsà autre, quelques-unesdeses sublimes rêveries, jevousles
19
envoie,voilàtoutce quevouspouvez tirerde lui .

Consolantl’abbé du silence desParisiens, qui ne prennentpas toujoursle
tempsde lui écrire, Louise d’Épinayn’oublie pasdesouligner son propre
dévouement, de même quesa disponibilité :

Maisqueltrain il faitce petitabbé ! On dirait un éphémériste ! D’autantqu’il
bre
estdanscette lettre du138 que jeviensderecevoir, aussi injuste que
bruyant. Quevoulez-vousde moi?Jevousécris régulièrement toutesles
semaines toute affaire cessante, quel estle Parisien ouParisienne qui en fasse
20
autant ?

Si cestatutprivilégié est souvent réaffirmé dansleslettres, deuxautres
aspectsde l’autoreprésentation de l’épistolièresoulignentencore la
particularité desa position. D’une part,touten entretenantlesouvenirde l’abbé en
donnantà lireseslettres, elle-mêmese montre peuencline àvoirles siennes
circuler. D’autre part, larelation quisetisse graduellemententre elle et
l’abbé en marge dupetitcomité, etquise déploiesurleterrain
desconfidencespersonnelles,renforce paradoxalementla cohésion intellectuelle du
groupe. Dansce contexte, l’étude de lareprésentation desoi entraîne la
révision despôlesd’analyse habituels, qui opposentla modestie etla bonne
21
réputation au savoiret sa publication .

18
« Faites-moi écrire parce coquin de Suard, parle baron [d’Holbach] etautres, qui ne
m’écriventjamais, etqui ne merépondentpas. » Ferdinando Galiani, 9
mars1771,volume II, p.69.
19
Louise d’Épinay, 13août1771,volume II, p.207.
20
Louise d’Épinay,3-10novembre 1770,volume I, p.290.
21
À ce propos,voirnotammentLinda Timmermans,L’accès des femmes à la culture
(15981715). Un débat d’idées de saint François de Sales à la marquise de Lambert, Paris, Honoré
Champion, coll.« Bibliothèque de la Renaiss199ance »,3, 937p. etAntoine Lilti, « La femme
e
dumonde est-elleune intellectuelle?Les salonsparisiensauXVIIIsiècle », dansNicole

LOUISE D’ÉPINAY ET LE«PETIT COMITÉ»

23

Alorsque Galiani insisterégulièrementpourqueseslettres soientlues
22
parplusieursou, inversement, pourquesa correspondante parisiennese
23
procure cellesqu’il a adresséesà d’autres,un désirderéserve esta contrario
nettementaffiché chezLouise d’Épinay. Certes, Galiani ne jouaitpas un
rôlesemblable à celui qu’assumait sa correspondante enverslui, il étaitle
destinataire exclusif deseslettreset, parconséquent, lerisque étaitfaible
quesesécritscirculentà Naples. Néanmoins, certainspassagesde la
correspondance indiquentque cette possibilité a inquiété l’épistolière. On constate
que l’enjeu sesitue, pourelle, non pas surle plan desidéesdiffusées, mais
biensurcelui de la confidentialité nécessaire à l’expression de cesidées.
Alorsqu’ellese plaintà l’abbé dufaitque Jean-Baptiste Montyon a lu une
deseslettresdans un cercle en Auvergne, elle le metparla même occasion
en garde de l’imiter:

Vousditesdonc que jevousai écrit une lettre charmante?Cela peutbien
être, en effetj’ai quelquesoupçon qu’elle étaitbonne celle dont vousparlez.
Maisj’espère néanmoinsquevousgardezmes réflexionspour vous seul, et
quevousne faitespascomme notre cherintendantd’Auvergne quis’enva
nigaudementlireune de meslettrescharmantesaumilieud’un cercle à
Riom. Nevoilà-t-il pasque j’aiuneréputation àsouteniren Auvergne à
présent ?Je ne pourrai pluslui écriresanspenserà ce que je dis, je ne peuxpas
souffrircela, j’aime à causeravec mesamisentoutesécurité etje neveux
pasavoirderôle à jouer. Est-ce orgueil?Est-ce modestie?Je n’ensais rien;
24
peut-être l’un etl’autre .

Ces réservesmontrentque l’expression de la penséerequéraitpourelleune
amicale proximité, ce qu’auraitentravé lerisque d’une diffusiontrop
étendue deseslettres. Cette positionserapproche aisémentdesidéesque
défend Louise d’Épinayà l’égard de la modestie féminine dansplusieursdeses

Nicole Racine etMichel Trebitsch (édit.),Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels,
Bruxelles, ÉditionsComplexe, coll. « Histoire du tempsprésent»,2004, p. 85-100.
22
« Au surplus vous savezque j’aimeraisque meslettresfussentlues, et vuesdetousmes
amis. Ce n’estpaspar vanité. C’estpourme conserverdansleur souvenir. C’estparce que
j’aimeraisà leurparler, etje ne le puispas. C’estparce que je mange à Naples, maisjevis
toujoursà Paris, etj’y vivraitantque je pourrai. Ainsi de mon côté nulle difficulté, que ce
que jevousenvoiesoit vu, excepté ce qui blesseraitlesdévots, gensà craindre, gens
qu’un Italien doitencore plusménagerqu’un Français. » Ferdinando Galiani,30octobre
1772,volume III, p. 134.
23
Parexemple aubaron d’Holbach, à Jean-Baptiste Suard, à l’abbé Morellet, à madame
GeoffrNeckein, à madamerMadame Necke. «restauxeauxde Spa, ainsi je neverrai
point votre lettre, pourcelle de Suard je laverraisûrement, quoiquevousme disiez
qu’elle n’envautpasla peine. Rien devous, mon cherabbé, ne m’estindifférent. » Louise
d’Épinay,2 septembre 1770,volume I, p.250
24
Louise d’Épinay, 4 janvier1771,volume II, p.24.

24

Mélinda CARON

ouvragesetque l’onretrouve aussi dans sa correspondance.Elle lesexpose
clairementà Galiani aprèslui avoirdonnéson opinionsurlesconditions
sociales régissantl’accèsau savoirpourlesfemmes:

Concluonsdonc detoutcela qu’une femme a grandtortetn’acquiertque du
ridicule lorsqu’elles’affiche pour savante oupourbel espritetqu’elle croit
pouvoirensoutenirlaréputation;maiselle a granderaison néanmoins
d’acquérirle plusde connaissancesqu’il lui estpossible. Elle a granderaison,
lesdevoirsde mère, de fille etd’épouseune fois remplis, dese livrerà l’étude
etau travail, parce que c’est un moyensûrdesesuffire àsoi-même, d’être
libre etindépendante, dese consolerdesinjusticesdu sortdeshommes, et
qu’on n’estjamaispluschérie, plusconsidérée d’euxque lorsqu’on n’en a
pasbesoin. Quoi qu’il ensoit[,]une femme qui avec de l’esprit[,]
ducaractère[,] n’auraitencore qu’une légèreteinture deschosesqu’ellesdoivent
renoncerà approfondir seraitencoreun objet très rare,trèsaimable,très
25
considéré, pourvuqu’elle n’yprétenditpas.

Quoique essentielle à la compréhension de la pensée de Louise d’Épinay,
cette position ne peutexpliquerà elleseule la manière dontl’épistolière
prenaitelle-même partà lavie intellectuelle deson milieu. L’on nesauraità
toutle moinsinterpréterla dynamique deson écriture épistolaire à laseule
lumière de cetype de discours. Si elle endosse parfoisdeslieuxcommunsà
proposdufaitd’être femme etd’oserécrire, cela ne l’empêche pasde
défendre clairement sesconvictionsauprèsdesgensdeson cercle. Elletourne
d’ailleursassez souventcette posturerhétorique en dérision : «
Vousparlerai-je du volume que Buffonvientde donner surlesoiseaux ?Une
ignorante ! Une femme ! Cela estbien hardi, jevais vousdiretoutbas,toutbasà
l’oreille ce que j’en pense. J’ai peurqu’il n’yaitplusde poésie que devérité
26
dans toutcela. »Bien que campésousla forme orale duchuchotement, ce
jugementestexprimésans réserve,toutcomme la critique duneuvième
tome de l’Histoire naturellede Buffon quisuit. Lesmarques textuellesde
modestie ne laissentpasconcluresansnuance àune forme d’autocensure,
puisqu’ellesn’empêchentpasl’expression desopinionsde leurauteure etne
fontpasl’objetd’untraitementà partdansleslettres. Il n’en estcependant
pasde même pour tousles typesde propos. Unesorte d’« intimité dans
l’intimité » isole en effetGaliani etLouise d’Épinayau sein dupetitcomité,
maisce n’estpas surleterrain desidéesqu’ellese déploie.

25
26

Louise d’Épinay, 4 janvier1771,volume II, p.26.
Louise d’Épinay,6novembre 1770,volume I, p.293.

LOUISE D’ÉPINAY ET LE«PETIT COMITÉ»

25

27
L’intimité dupetitcercle quiseretrouve pourlire leslettresde l’abbé
sevoitassez rapidementdoublée d’unerelation particulièreunissantles
épistoliers, qui multiplientlesallusions, échangentdesconfidencesà
demimotet traitentcertains sujetsà part:

Bonjour, mon abbé, masanté n’estpas trop bonne, j’ai de la courbature de
corpsetd’esprit. Ne merépondezpas surmeschagrinspersonnelsafin que
je puisse montrer voslettresà nosamis, oumettez-moi quelqueslignesà
28
partce qui n’envautpas trop la peine cependant.

Un espace desecretestménagé entre lesépistoliersparcetterelation
d’amitié quirapproche progressivementla Parisienne etle Napolitain. Mais
que dit-on danscesmorceauxque l’on cherche à dissimulerau regard d’un
tiers ?Ils’avère que leregistre de cesapartésestpersonnel etque l’ony
consigne bien davantage desinquiétudesparentalesouamoureusesque des
29
opinionspolitiquesetphilosophiques. Louise d’Épinay se montre
notamment soucieuse ducomportementdeson filsetdesaffairesqui concernent
sa famille :

cesera dixlettresà écrire dontil fautgardercopie etlesfaire de ma main
parce qu’ilya deschosesqu’on ne laisse pointà la connaissance d’unscribe
quelquesûrqu’ilsoitquand laréputation desautres yestintéressée. Jevous
en ai assezdit surlesujetde meschagrinsàvotre départpourquevous
m’entendiez. Je nesuispaspluscontente de celui dontjevousparlai, àtout
momentil fauten être occupée désagréablement, il fautavoir sur tousles
pointsàvoirle consentementd’une famille qui n’en estpas une, qui nesait
ce qu’elleveut, qui n’estque l’ombre d’une famille, jugezque de démarches,
que de discussionsetcommetoutcela épuise etéteint. Sivousmerépondez

27
L’arrivée de monde chezLouise d’Épinaymontre bien la jalousie que l’on entretenait
enversleslettresqui arrivaientde Naples: « Nous[i.e. Grimm etLouise d’Épinay] en étions
là lorsquevotre lettre arrive. Je la metsdansma poche parce qu’il mesurvientdumonde, mais
le lendemain je la lui montre. » Louise d’Épinay, 17mars1771,volume II, p.72-73.
28
Louise d’Épinay,22décembre 1770,volume I, p.320.
29
On peutciterquelquesexceptions,toutefois troprarespourconclure àune forme
d’exclusivité danslarelation intellectuelle de Louise d’Épinayavec l’abbé :« Ils[i.e. les
gensde « lasociété »] disent tousque ce livre [i.e.Système de la nature]vousferasecouerles
oreilles, moi dansmon coin, à moitouteseule, je disqu’il nevousapprendrarien etqu’il
yatel chapitre où vousditesbien mieux sans vousdonner tantde peine. Je ne puis
m’expliquerplusclairement. »Louise d’Épinay, 13avril 1770,volume I, p.138. Il faut
ajouterque cette manière desereprésenter un peuà l’écart,voire isolée,
estassezfréquente dansle discoursépistolaire de Louise d’Épinay: « Parisestpourmoi depuisdeux
ans, l’image de lavieillesse [:] jevois toutle monde partiretjeresteseule etisolée[,] cela
mène à la fin à l’ennui deson existence etfait soupireraprèsla lassitudeuniverselle. Il n’y
a que le charmantmarquisquitiretoujoursparti de lasienne. » Louise d’Épinay, 9 août
1771,volume II, p. 158.

26

Mélinda CARON

surcesujetque cesoitpar un petitmotà partpourn’être pasobligée derien
30
soustraire devoslettresà nosélus, qui ensont toujoursavides.

Galianirecommande pour sa part une femme qu’il aime auxbons soinsde
son amie en ne la nommantqu’uneseule fois, aprèsquoi il arecoursà
l’allusion pourparlerde « cette personne que jevousavais recommandéesi
31
vivement ;cette personne que j’aimaisparce qu’elle m’aimaitLe»
.sconfidencespersonnelles s’inscriventdifficilementdansl’échange épistolaire,
contrairementauxidées, quisontexpriméespluslibrement– à moins, bien
sûr, qu’ellesne portent surdesquestions religieusesoupolitiques trop
brûlantespourne pasavoiràs’inquiéterdesdangersde la poste. Cerisque
estd’ailleursmentionné parl’abbé, qui, avantdes’amuserà imaginer un
langage codé à partirde la narration d’un épisode cocasse au
sujetdumarquisde Croismare, évoque lesconséquencesque
pourraiententraînercertainsproposexpédiésde cette façon :

Envérité, ma belle dame,sivotre lettre, qui devaitallerpar un courrier
extraordinaire, etqui est venue, à ce qu’il me paraît,tout rondementparla
poste, eûtété ouverte, nousaurionsété mis tousdeuxà la Bastille. Qui
diable pourraitimaginerque dansl’étatactuel desaffairesen France,vous
saisiriezl’occasion d’un courrierpourme mander toutaulong l’histoire du
postérieurde notre charmantmarquis[…]?Si j’étaisaussi méchantqu’un
inquisiteurd’État, j’expliquerais votre lettre commeun chiffre convenuentre
32
nous[…] .

Aussi leslettres voyagent-ellesla plupartdu tempsgrâce à l’aide
d’intermédiaires, ce qui limite nonseulementlesfraisengendrésparla
correspondance, maisaussi les risquesd’interception.
Lorsqu’ellescirculentparlavalise diplomatique ouentre desmains
sûres, le discoursintellectuel fait rarementl’objetderéserves:
lescorrespondants saventque leursidées,si ellesnesontpasdirectementluesparles
habituésde la maison de Louise d’Épinay,serontpeut-être éventuellement
reprises, débattuesetdiscutées,tantôtdans une lettre composée à Naples,
tantôtoralementouparécritaucoin dufeuà Paris. Pourpreuve, cette lettre
querédige Louise d’Épinayaudébutde l’année 1771 etqui portesurle
33
savoirdesfemmeset surlesexigences socialesde la modest.ie féminine
Un échanges’ensuitentre lesépistoliersà proposde l’éducation propre aux

30
Louise d’Épinay, 9 août1770,volume I, p.226-227.
31
Ferdinando Galiani, 8décembre 1770,volume I, p.310. Sousla plume de Louise
d’Épinay, cette femme devient« Madame *** ».
32
Ferdinando Galiani, 18 mai 1771,volume II, p. 110.
33
Louise d’Épinay, 4 janvier1771,volume II, p.23-27.

LOUISE D’ÉPINAY ET LE«PETIT COMITÉ»

27

femmes. La publication,un an plus tard, de l’ouvrage de l’abbé ThomasSur
le caractère, les mœurs et l’esprit des femmesrelance le débat. Lescritiquesqu’en
34
fontindépendammentLouise d’ÉpinayetDiderot sontensuitetoutes
deuxenvoyéesà Galiani: l’épistolière lui consacresa longue lettre du
14 mars1772et, deux semainesplus tard, elle jointàson envoi
hebdoma35
daire la premièreversion de l’essaiSur les femmesde Diderot. Laréponse
querédige Galiani prend la forme du« Croquisd’un
dialoguesurlesfemmes», qu’il leurenvoie avecsa lettre du11 avril de la même année. Ce
« croquis», qui faitla joie deshabituésde larésidence de Louise d’Épinayet
36
de bien d’autresencore à Paris, devrait selon l’abbé être accompagné de la
lettre dumoisde mars1772de l’épistolière afin d’en faciliterla
compréhen37
sOion .rcette dernière nesouhaite justementpasla montrer:

vousconcevez sansque j’entre dansdesdétailslongsetinutilespour vous,
qu’à plusforteraison ne dois-je pasmontrerla lettre que jevousai écrite;
maison n’en a nul besoin pourl’intelligence devotre dialogue,vousdonnez
aumarquismesopinionset vouslescombattez, celasuffit. Ceuxde
masociété à qui je l’ai lu, n’avaientpas vuma lettre, carje ne l’avaismontrée qu’à
monvoisin [i.e.Grimm] etaumarquisde Mora, etle dialogue a eu un égal
succèsauprèsdesautres. Si malgré celavouspersistezà croire qu’ellesoit
nécessaire à montrer, je lareferai enylaissantlesidéeseten en ôtantles
38
motsblessants[,] en deuxmots, je la gâterai convenablement[.]

Comme elle l’explique danscetextrait, ce nesontpasles réflexionsquis’y
trouventqui la poussentàvouloirgarder sa lettresecrète, maisla nature des
proposqu’elley tient surThomas, dontla critique de l’ouvrage débute par
une franche condamnation :« Eh bien, je l’ai lu, etje me garderai de dire à
d’autresqu’àvousce que j’en pense, ni de prendre dansle mondeunton
aussitranché, maisjevousavoue que cela ne me paraîtqu’un pompeux
39
bavardage, bien éloquent,un peupédant, et trèsmonotLe moone. »tif

34
Ils’agitde la premièreversion de l’essaiSur les femmesde Diderot, qui estensuite paru
er
dansle numéro du1 avril 1772de laCorrespondance littérairede Grimm.
35
« Jevousai envoyé lasemaine dernière mon jugement surle livre de M. Thomas, je
vousenverrai lasemaine prochaineun morceauque le Philosophe [i.e.Diderot] a fait sur
le mêmesujetoùilya deschosesbien précieuses. Ilvautla peine d’être luLo. »uise
d’Épinay,22mars1772,volume III, p.38.
36
Louise d’Épinaymentionne notammentqu’elleremettra ce dialogue « auchevalier[de
Magallon] qui le fera lire chezMlle de Lespinasse qui le demande àtoutle monde».
Louise d’Épinay,30novembre 1772,volume III, p. 162.
37
« Il me paraîtqu’on n’entendrarien à mon dialogue oudumoins, qu’on ne le goûtera
pas si on ne lit votre lettre dontil étaitlaréponse. Sivous voulezjevousenverrai la
copie. » Ferdinando Galiani,30octobre 1772,volume III, p. 134.
38
Louise d’Épinay,30novembre 1772,volume III, p. 162.
39
Louise d’Épinay, 14 mars1772,volume III, p.30.

28

Mélinda CARON

principal des réservesde l’épistolière estd’abordsocial.En effet,
lasupériorité qu’elle affiche dansce jugement, etqui estd’ailleursomniprésente dans
40
son discourscritiqune cone ,viendraitpasaux usagesetà la bienséance de
la conversation dansle monde. Ainsi lesdemandesde discrétion qui
émaillentleslettresperturbent rarementle dialogue intellectuel, ce quesa
modestie – à l’égard deses réflexions, desesécrits, desespensées– et ses
positionsidéologiquesau sujetde laréputation desfemmesauraientpua
priorilaisserimaginer. Ilya donctoutlieude conclure que, entre larelation
de confidence, gardienne d’intimité, etlesdynamiques socialesdumonde,
terrain de préservation de laréputation, le «petitceracle »suoffrirdes
conditionsfavorablesàunevie de l’espriten la préservantdescontraintes
généralementliéesà l’expression féminine du savoir. L’attention portée àsa
représentation épistolaire etauxpratiquesdesociabilité desesmembresmet
àtoutle moinsen évidence la dimension collective qu’a puprendre, pour
Louise d’Épinay, l’exercice de la pensée dans un espacese dérobantà celui
de la mondanité.

Si lesalon n’a pasétéun lieuderéflexion intellectuelle privilégié pour
e 41
lesfemmesauXVIIIsiècle ,de pluspetits réseauxdesociabilitérégispar
42
d’autreslogiquesetd’autrescodesque ceuxdumonde auraientpeut-être
été davantage ouvertsà cetype d’échange. C’est toute la question du
rapportdes« femmes savantes» à lasphère publique quisetrouve ici
convoquée, de même que celle de la publicité du savoir, habituellementassociée à
la figure de l’intellectuel. Nous savonsl’importance qu’avaitaux yeuxde
43
Louise d’Épinayla notion d’utilité;or, ce désird’utilité, il estpossible

40
À ce propos,voirnotre article « Deslettresde la“belle dame”auxcritiquesde
Madame ***.Lescorrespondancesde Louise d’Épinay», dansClaude La Charité (édit.),
Femmes, rhétorique et éloquence sous l'Ancien Régime, Saint-Étienne, Publicationsde l’Université
de Saint-Étienne, coll. « L’école dugenre » (à paraître).
41
VoirAntoine Lilti, «La femme dumonde est-elleune intellectuelle?»,loc. cit. La
définition desintellectuellesque propose Antoine Lilti danscetarticle (« desfemmesqui
entretenaient unrapportprivilégié au savoir, etqui avaientlesouci de ne pasdissimuler
cesavoir, des’en prévaloiret, éventuellement, d’en faireunusage pulblic »)’amène à
constaterqu[l]a ple «upartdesfemmesquitenaientdes salonsprestigieuxà Parisne
correspondaientpasàunetelle définition ».Ibid., p. 88.
e
42
VoirAntoine Lilti,Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIsiècle, Paris,
Librairie Arthème Fayard,2005.
43
« Theidée fixeforMadame d’Épinay wasutilité,what today would be called public
service. [...] Herappealstemsfrom an affirmative motive,thewilltoservethe nation.
Publicservice impliesa commitment to life on earth not tothe after-life, aview
that representsa fundamental principle inthe mentalityof Enlightenment. » Ruth Plaut

LOUISE D’ÉPINAY ET LE«PETIT COMITÉ»

29

qu’on aitpu, à l’époque, lesatisfaire autrementque dansl’espace public. Le
terrain de l’intimité etde l’amitié ne devraitdonc pasêtre écarté de
laréflexionsurlavie intellectuelle. Detoute évidence, lespréjugésde l’époque à
l’égard du savoirdesfemmesontpesésurles représentationsdesoi quise
dégagentde leurs textes– etqui ontdonné lieuauxtopoïde la modestie que
l’on connaît. Cela dit, la manière dont sont représentésde petits réseauxde
sociabilité,tel le cercle des« élus» dansla correspondance de Louise
d’Épinay, laisse penserque lespratiquesquistructuraientl’échange des
idéesnes’orchestraientpasnécessairement sousleuremprise.

*

Le coin dufeude Louise d’Épinay, auprèsduquel on pouvaitdéposer
sa perruque etbavarderà loisir, a faitnaîtreune autre forme desociabilité,
construite avecun absent, ayanteupour vecteuressentiel l’écriture et
n’ayantpuprendre forme que dansle déploiementde l’espace etde la durée
épistolaires. L’intimité etl’amitié, la connivence etlerire imprègnentla
correspondance de Louise d’Épinayetde Galiani,situentleuréchange dans
la continuité des rencontresqui onteulieuà Parisetpermettentde dégager
certainesparticularitésdespratiquesdesociabilité quisesontparlasuite
orchestréesparetautourd’elles. Leslettresadresséesà l’abbés’inscrivent
dans une configurations’accommodantplutôtbien de leurdiffusion,
pourvuque leurcircuitdemeurerestreint. L’intellectualité ne bascule pasdansle
secret, comme auraitpunousle laisserpenserlaseule lecture desopinions
de Louise d’Épinayà l’égard desconnaissancesdesfemmes: chezelle, elle
s’élabore en cercle fermé. De l’étude de lareprésentation de lasociabilité et
de l’autoreprésentation de l’épistolière dans seslettresdécouleun nouveau
questionnement surla posture intellectuelle que lesfemmespouvaient
occuperà cette époque, ainsi qu’uneréévaluation de la dualité
modestie/publicitésouvent utilisée pourapprocherleur rapportau savoir. En ce
sens, il apparaîtque Louise d’Épinaya nonseulementétéune écrivaine et
une philosophe dontles recherchesactuelles soulignentde plusen plus
l’importance, maisaussi letémoin de pratiquesdesociabilité historiquement
moinsconnues, etqu’il importe d’explorer.

Weinreb,Eagle in a Gauze Cage. Louise d’Épinay femme de lettres, NewYork, AMS Press,
1993, p. 102.

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