L. S. Senghor

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Mme Scheinowitz a une formation de linguiste et traduit des poèmes : sa lecture de Senghor se fait, au plus près du texte, attentive aux mots et à leur musique, épousant le rythme de chaque pièce, soucieuse d'intertextualité, sachant interpréter des références parfois obscures, à la quête d'une poésie métisse au carrefour de plusieurs traditions culturelles. Elle a choisi de lire douze élégies composées tout au long d'une vie : Senghor y retrace une quête initiatique autour du mystère de la Mort, qui débouche sur l'espoir et sur la lueur d'une renaissance.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296931244
Nombre de pages : 190
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PRÉSENTATION
Ce volume a l’intention de cerner la thématique de la mort chez Léopold Sédar Senghor, par le biais de l’analyse de douze de ses poèmes portant le titre d’Élégies et donc directement associés au sujet que nous abordons. Si l’on examine l’oeuvre poétique du poète sénégalais, on constate que, à coté de la modulation des thèmes majeurs, tels que l’Afrique, la femme, l’amour et l’enfance, le souci existentiel reste une constante de ses vers. Celui-ci se révèle par une perpétuelle quête initiatique, dans laquelle le mystère de la mort occupe une place centrale et débouche sur l’espoir et sur la renaissance pardelà la mort. Cette quête se profile tout au long de son cheminement poétique, s’exprimant, par exemple, dans les versets finals des « Épîtres à la Princesse », par l’évocation « Princesse, nous serons maîtres de la Mort. / Retiens ce message, Princesse, nous serons le Ciel et la Terre » (Op, p. 144), dans tout le poème « La mort de la Princesse », où le poète épanche sa douleur de la perdre (« Princesse ma Princesse, car à quoi bon sans toi mes terres orphelines / Mes terres sans semences mes troupeaux sans étables mes vergers sans fontaine ? / À quoi bon ma brousse et ma boue, ma négritude ma nuit sans sommeil ? » (Op, p. 126) ) et se faisant aussi présente dans le poème « L’Homme et la Bête », où elle se traduit par l’image du nénuphar, « Le lac fleurit de nénuphars, aurore du rire divin » (Op, p. 101). Cependant, nous estimons que c’est dans les douze Élégies que nous avons élues comme objet de ce travail que cette thématique se fait voir de façon plus explicite. Pour développer le sujet, nous nous appuyons sur une méthodologie de type thématique et stylistique. Dans un premier temps, nous braquons notre attention vers les cinq dernières compositions du recueil Nocturnes, publié en 1961, compositions qui viennent précédées de vingt-et-un poèmes, sans titres, formant le sous-ensemble « Chants pour Signare » et de six autres poèmes, également sans titre et réunis sous la dénomination « Chant de l’initié », dédié à Alioune Diop. Les

cinq élégies considérées dans ce premier moment sont « Élégie de minuit », « Élégie des circoncis », « Élégie des saudades », « Élégie des eaux » et « Élégie pour Aynina Fall ». Alors que tous les poèmes des « Chants pour Signare » et du « Chant de l’initié » viennent précédés d’une indication d’accompagnement musical (« pour flûtes », « pour khalam », « pour khalam », « pour flûtes et balafong », « pour khalam », « pour deux flûtes », « pour khalam », « pour rîti », « pour khalam », « pour khalam », « pour flûtes et balafong », « pour flûtes et balafong », « pour tama », « pour orchestre de jazz », « pour deux flûtes », « pour khalam », « pour deux flûtes et un tam-tam lointain », « pour flûtes et balafong », « pour deux balafongs », « pour flûtes et balafong », « pour clarinettes et balafong », dans le premier cas et « pour trois flûtes », « pour deux trompes et un gorong », « pour deux balafongs et un gorong », « pour trois tam-tams, gorong, talmbatt et mbalakh », « pour deux trompes et un balafong », « pour deux trompes et un balafong », dans le second), en ce qui concerne les élégies, elles ne portent pas d’indication d’accompagnement musical, à l’exception de l’ « Élégie pour Aynina Fall ». Celle-ci, dont le sous-titre spécifie qu’il s’agit d’un « poème dramatique à plusieurs voix », présente, dans son Ier acte, l’indication « pour un gorong : rythme funèbre » et, dans l’acte II, « pour deux dyoung-dyoungs : rythme royal ». Il convient d’ajouter que toutes ces indications apparaissent dans le texte senghorien entre parenthèses. Donnant suite à notre étude, dans un second moment nous nous penchons sur les poèmes du recueil Élégies majeures (1979), formé de sept compositions exclusivement élégiaques, à savoir « Élégie des Alizés », « Élégie pour Jean-Marie », « Élégies pour Philippe-Maguilen Senghor », « Élégie pour Martin Luther King », « Élégie de Carthage », « Élégie pour Georges Pompidou » et « Élégie pour la reine de Saba ». À l’opposé des élégies précédentes, celles-ci proposent les noms des instruments de musique censés les accompagner, respectivement, « pour deux flûtes, une kôra et un balafong », « pour orgue et deux kôras », « pour orchestre de jazz et choeur 8

polyphonique », « pour orchestre de jazz », « pour orchestre maghrébin, avec komenjahs, rebabs, naï, oud, quanoun, sans oublier tar ni darbouka », « pour orchestre symphonique, dont un orgue et des instruments négro-africain, indien et chinois », « pour deux kôras et un balafong ». L’essentiel de ce livre est dit en cinq chapitres. Dans le premier, nous présentons des indications biographiques sur l’auteur ; dans le second, nous donnons un panorama sociohistorique schématique où s’insère Senghor et son oeuvre. Ensuite, dans un troisième chapitre, nous abordons des questions liées à l’écriture poétique de Senghor, à savoir, la problématique de sa langue d’expression (3.1.), sa double filiation française et africaine, en insistant tout d’abord sur l’apport français (3.2.) et après, à partir de l’analyse des rapports qui s’établisssent entre poésie et musique, en focalisant l’héritage africain (3.3) ; nous réservons finalement une section à l’examen des spécificités de l’écriture élégiaque (3.4.). Le quatrième chapitre se consacre à l’étude des cinq élégies de 1961 (Nocturnes), alors que le cinquième se tourne vers l’analyse des sept élégies de la version définitive de 1984 des Élégies majeures, parue dans l’Œuvre poétique. En effet, l’édition de 1979 de ce recueil ne comprenait que six poèmes, étant donné que Senghor composa l’« Élégie pour PhilippeMaguilen Senghor » après la mort de son fils, survenue le 7 juin 1981. Pour clore l’ouvrage, nous ajoutons trois petits chapitres, comprenant une conclusion (chapitre six), un choix de témoignages focalisant l’homme et son oeuvre poétique (chapitre sept) et une bibliographie de base (chapitre huit).

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I. BIOGRAPHIE DE LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR 1.1. Enfance et adolescence
Léopold Sédar Senghor est né à Joal, au Sénégal, le 9 octobre 1906, et il est mort le 20 décembre 2001 à Verson, en France, où il habitait avec sa femme Colette Hubert depuis qu’il avait démissionné de ses fonctions comme président de son pays, le 31 décembre 1980. Écrivain, poète, chantre de la négritude, prince noir de la francité, père de l’indépendance du Sénégal, visionnaire africain, Senghor est un catholique, dans un pays dont la population est majoritairement de religion musulmane, d’ethnie sérère, minoritaire au Sénégal, où dominent les Wolofs (les Lebous, les Peuls, les Toucouleurs et les Dioulas sont d’autres ethnies importantes du Sénégal). Son nom atteste déjà le « métissage culturel » qu’il prônera et dont il sera le héraut : Léopold parce que sa famille est chrétienne ; Sédar, « celui qui n’aura jamais honte », marque la tradition sérère de sa famille ; Senghor, en souvenir d’un possible lointain ancêtre portugais (Senhor). Fils d’un riche commerçant et propriétaire terrien, son père, Diogoye (« le Lyon »), qui entretenait des relations amicales avec le dernier roi du Sine, région de peuplement sérère, entre Joal et Dyakhaw, lui donnera une vingtaine de frères et de soeurs, car la monogamie n’était pas de rigueur dans la contrée, même dans les milieux catholiques. Senghor se sentait surtout proche de sa mère, la modeste Gnilane, et, plus encore, comme le veut la tradition africaine, de son oncle maternel, Waly Bakhoum (Tôko Waly), qui l’oriente dans ses premiers pas dans la vie. Dans un bilan de son existence, le poète accorde une place privilégiée à son enfance, une expérience inoubliable dans ses souvenirs, car, insouciant, il vivait en liberté dans un vrai Éden, parcourant la brousse, courant derrière les antilopes, traversant des tanns et des marigots et nageant dans les fleuves, malgré la peur des

caïmans ; dans ce décor somptueux, rehaussé par la présence de kaïcédrats et de rôniers, il côtoyait les bergers et écoutait leurs récits baignés de magie et qui mettaient en scène « des Morts, des animaux, des arbres, des cailloux » (Liberté 1). La poétesse Marône l’initie aux secrets de la poésie chantée et il écoute les griots, troubadours qui transmettent les traditions ancestrales, remontant le plus souvent aux origines mythiques du monde. Senghor va confirmer, en 1980 (La Poésie de l’action), l’importance pour sa poésie de cette première appartenance communautaire de son enfance en pays sérère. Il avoue que tout l’univers intellectuel, moral et religieux de ses proches était animiste et cela l’avait profondément marqué : « C’est pourquoi, dans mes poèmes, je parle souvent du ‘royaume d’enfance’. C’était un royaume d’innocence et de bonheur : il n’y avait pas de frontière entre les Morts et les Vivants, entre la réalité et la fiction, entre le présent, le passé et l’avenir. » En 1913, son père l’envoie à la Mission catholique de Joal où son éducation est confiée à un père blanc, le P. Léon Dubois. Senghor découvre alors la langue française, qui devient une passion chez lui, et il reçoit les notions élémentaires de sa formation religieuse. En 1914, il entre à l’internat de Ngasobil, chez les Pères du Saint-Esprit, et c’est à ce moment que son ambition de devenir prêtre prend corps. Il se montre aussi très doué pour les langues, y compris pour l’étude des langues classiques, et compose ses premiers poèmes. Ses enseignants s’intéressent à cet enfant aussi sensible qu’ intelligent et l’envoient, en 1923, au séminaire Libermann de Dakar, pour qu’il y approfondisse sa formation spirituelle ; à partir de 1926, reconnaisant la faiblesse de l’appel providentiel vers la prêtrise, il décide de fréquenter le cours laïque secondaire et obtient son baccalauréat en 1928.

1.2. Ses années en France
En octobre 1928, son diplôme de bachelier en poche et avec une bourse du gouvernement français, il arrive en France 12

et va y séjourner longuement. Tout d’abord, il prépare le concours d’entrée à l’École normale supérieure au lycée Louisle-Grand, où il est condisciple de Georges Pompidou et de Pham Duy Kiem, futur ambassadeur du Vietnam à Paris et avec qui il visitera la Touraine en bicyclette. C’est sous l’influence de Georges Pompidou qu’il adhère à l’Association des étudiants socialistes, en 1930. Il poursuit des études supérieures de lettres à la Sorbonne, obtenant sa licence en 1931 et, l’année suivante, son diplôme d’études supérieures, son mémoire portant sur « L’Exotisme chez Baudelaire ». En 1931, Senghor rencontre Aimé Césaire, au lycée Louis-le-Grand, et tout de suite ils deviennent « copains comme cochons », selon l’expression de Césaire. En 1934, il fonde avec Césaire, Léon-Gontran Damas, Birago Diop, Ousmane Socé et d’autres jeunes Africains et Antillais la revue L’Étudiant noir. De la rencontre de l’Africain Senghor, du Martiniquais Césaire et du Guyanais Damas naît le mouvement de la Négritude qui se cristallise à partir des idées de Frobenius, mais est aussi influencé par la vogue du jazz américain et des arts africains. Le mouvement lance un appel vers un humanisme nouveau et associe au combat pour la libération des chaînes de la colonisation culturelle l’affirmation des valeurs proprement noires, c’est-à-dire, les valeurs des peuples d’Afrique et des minorités d’Amérique, d’Asie et d’Océanie. Premier Africain agrégé de l’Université en 1935, Senghor devient alors professeur de l’enseignement secondaire, d’abord au lycée Descartes, de Tours, puis au lycée Marcelin-Berthelot, de Saint-Maur-des-Fossés, en banlieue parisienne. Son activité d’enseignant s’étendra aussi à l’École nationale de la France d’Outre-Mer, où il est chargé, en 1944, de la chaire de langues et de civilisations négro-africaines. En 1933, il avait sollicité et obtenu la nationalité française et, lorsque la Deuxième guerre mondiale éclate, en 1939, il est mobilisé. En 1940, c’est la débâcle et le 20 juin, Senghor est fait prisonnier et le tirailleur captif connaît, deux années durant, l’univers carcéral du stalag. Réformé et

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démobilisé, en 1942 il reprend son poste d’enseignant au lycée de Saint-Maur-des-Fossés. Il fait en 1945 une double entrée dans la vie publique : il publie son premier recueil de poèmes, Chants d’ombre (Éditions du Seuil), et il est élu député du Sénégal à l’Assemblée Constituante. En fait, Senghor s’était rendu au Sénégal, cette année-là, avec l’intention de faire des recherches sur la poésie sérère, mais le député sénégalais Lamine Guèye le persuade de se présenter à des élections et voilà que le sort en est jeté, car, à partir de ce moment, sa vie va être marquée par ces deux aspects, ses activités en tant qu’homme politique et en tant que poète/écrivain. D’une part, il est considéré comme le père de l’indépendance du Sénégal, dont il a été le premier président, en 1960, réélu en 1963, en 1968, en 1973 et en 1978. D’autre part, connaissant à fond la langue de Claudel et de Saint-John Perse, le français, sa langue d’adoption, devient sa langue d’élection pour l’expression de son oeuvre lyrique et de ses essais en prose. Par ailleurs, ses poèmes figuraient, déjà en 1947, dans l’anthologie Poètes d’expression française, de LéonGontran Damas. En plus de sa participation au mouvement de la négritude dans les années trente, il convient de souligner sa rencontre, en 1942, avec Tristan Tzara et aussi celle de 1947 avec le groupe formé par Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Paul Niger, Guy Tirolien, Léon Damas, Aimé Césaire, Jacques Rabemananjara, Richard Wright et d’autres, à l’origine de la naissance de Présence Africaine, revue dirigée par son compatriote Alioune Diop. Senghor participe à la première livraison de ce périodique, avec son poème Chant de l’Initié. En 1948, paraissent son deuxième recueil poétique, Hosties noires (Éditions du Seuil), et son Anthologie de la poésie nègre et malgache de langue française (PUF), préfacée par Jean-Paul Sartre, dont le texte célèbre « Orphée noir » sera repris l’année suivante dans Situations III (Gallimard). En 1948, Senghor va rompre avec son allié Lamine Guèye, quitte la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière) et crée, avec Mamadou Dia, le Bloc démocratique 14

sénégalais (BDS) ; en 1955, il entre dans le cabinet d’Edgar Faure comme secrétaire d’État à la présidence du Conseil, devenant ainsi ministre de la IVe République. Il exprime alors ses options politiques dans deux articles, L’Afrique et l’Europe et Pour une solution fédérale. Il est élu maire de Thiès, en 1956. En 1946, Senghor avait épousé Ginette Éboué, la fille du gouverneur Félix Éboué, un Guyanais, premier noir gouverneur des colonies (Afrique équatoriale française) et de ce premier marriage naîtront deux enfants, Francis Arphang et Guy Waly. Ginette était l’inspiratrice des Chants pour Naëtt, publié en 1949, par Seghers. Divorcé en 1955, il épouse en 1957 une Normande, Colette Hubert, mère de Philippe-Maguilen, né en 1958 et mort prématurément en 1981, dans un accident de voiture. Senghor consacre à son fils une élégie poignante, « Élégie pour Philippe-Maguilen Senghor », dédiée à Colette, sa mère. Ce texte sera ajouté à la version définitive des Élégies majeures, parue dans l’Œuvre poétique en 1984. En 1974, son ami le président Georges Pompidou, né en 1911, meurt. Accablé par cette perte, Senghor dédie à Madame Claude Pompidou l’ « Élégie pour Georges Pompidou », publiée dans le recueil Élégies majeures (1979). Le Sénégalais avait rencontré celui qu’il appellera « mon plus-que-frère » un an après son arrivée en France, dans la classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand de Paris. Une amitié cordiale les relie et leurs destins suivront des voies parallèles : ils communiaient tous deux dans la même passion pour les lettres, la poésie et l’écriture, chacun d’eux ayant organisé une anthologie poétique ; dans les années trente, ils seront enseignants de français, Senghor, à Tours et à Saint-Maur-des-Fossés et Pompidou, à Marseille et à Paris ; tous les deux s’intéressent à la politique et seront un jour présidents de leurs pays. En 1953, il publie aux éditions Hachette, en collaboration avec Abdoulaye Sadji, le manuel scolaire La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre.

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1.3. Le poète-président
Au seuil des soleils des indépendances, Senghor n’approuve pas le projet de Gaston Defferre accordant une semi-autonomie aux territoires d’outre-mer et créant des conseils de gouvernement, au lieu des deux grandes fédérations, AOF (Afrique occidentale française) et AEF (Afrique équatoriale française), voulue par la jeune garde africaine. Il soutient la création de la Fédération du Mali, qui se fait en 1959, regroupant le Sénégal, le Soudan, le Niger et la HauteVolta. Le 20 juin 1960 est signée l’indépendance du Mali, duquel s’étaient retirés le Niger et la Haute-Volta ; Senghor préside l’Assemblée de la Fédération tandis que le Malien Modibo Keïta dirige son gouvernement. Dans la nuit dramatique du 19 août 1960, celle de la rupture de la Fédération, les Sénégalais du pays sérère se déclarent prêts à marcher sur Dakar pour venir à son secours ; peu après, Senghor est élu président de son pays, poste qu’il occupera, par des réélections, le long de deux décennies, de 1960 à 1980. Malgré les devoirs de sa charge, Senghor participe à des congrès et à des rencontres organisés par des poètes, comme la Biennale Internationale de Poésie, de Knokke-le-Zoute, où ses communications reçoivent un accueil très chaleureux. Élu et réélu président de son pays chaque fois à la quasiunanimité des suffrages, le chef d’État lettré a pourtant dû quelquefois affronter l’adversité et a su se montrer implacable, comme face à la tentative de putsch de Mamadou Dia (1962), embastillé pendant douze ans, ou face au rebelle Moustapha Lô, qui l’avait menacé arme au poing et qui a été envoyé au peloton d’exécution. Senghor avait toujours affirmé qu’il ne resterait pas jusqu’à la fin de ses jours à la tête du gouvernement du Sénégal ; il avait même refusé le dépôt d’une proposition de loi suggérant de faire de lui un président à vie. Bien que réélu avec 82 % des voix dans les élections de 1978, deux ans après il décide de partir et annonce sa démission aux Sénégalais lors de ses voeux à la nation du 31 décembre 1980. Il se retire de ses fonctions le 16

lendemain de son message, étant remplacé, le premier janvier 1981, par son Premier ministre Abdou Diouf, qui prête serment comme président de la République conformément à la Constitution du pays. Nous considérons que ce n’est pas le moment de dresser ici un bilan critique de l’homme politique. Senghor a par ailleurs souligné qu’il ne croyait pas beaucoup à la gloire politique et qu’il se voulait avant tout poète. Nous rappelons toutefois que, en vingt ans de pouvoir, il a essayé de rester un humaniste et que son rêve était d’assurer la démocratie dans son pays. Si on a pu l’accuser notamment de reproduire un discours néocolonialiste – et Félix Houfouët-Boigny n’hésitait pas à dire qu’il était « un Français peint en noir » –, on pourrait soutenir que, sur de nombreux sujets politiques, Senghor avait des positions en avance sur celles de ses pairs africains. En effet, l’un des fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine, aujourd’hui transformée en Union africaine, ses idées ont été clairement exposées lors de la première conférence de l’organisation, à Addis-Abeba, en mai 1963. Il apparaît aussi, qu’on le veuille ou non, comme un modèle pour ce continent africain où l’on bascule si aisément vers la dictature et l’excès de pouvoir. En 1961, le poète-président avait publié son livre Nocturnes, en 1964, le premier volume de Liberté. Négritude et Humanisme (la publication de Liberté 2, 3, 4 et 5 s’échelonnant jusqu’en 1993) et en 1973, Lettres d’hivernage, avec des illustrations de Chagall, tous ces ouvrages étant parus chez les Éditions du Seuil, qui publie encore, en 1974, la première édition d’ensemble des Poèmes. Le recueil Élégies majeures (Le Seuil) voit le jour en 1979 et les entretiens La Poésie de l’action (Éd. Stock), en 1980. En 1984, Le Seuil réunit ses poèmes en un seul volume, intitulé Oeuvre poétique, qui rassemble les six recueils poétiques publiés en 1945, 1948, 1956, 1961, 1973 et en 1979 et qui présente aussi, dans son édition de 1990, des poèmes inédits, sous les sous-titres de Poèmes divers et Poèmes perdus. Ceux-ci reproduisent les tout premiers poèmes du poète sénégalais, qu’il prétendait naguère 17

avoir détruits et qui maintenant, mis à la disposition du public, permettent d’éclairer la genèse de sa poésie. Chez Le Seuil sont encore publiés Liberté 2. Nation et voie africaine du socialisme, en 1971 ; Liberté 3. Négritude et civilisation de l’universel, en 1977 et Liberté 4. Socialisme et planification, en 1983. En 1988, paraît chez Grasset, Ce que je crois et en 1993, aux éditions du Seuil, Liberté 5. Le dialogue des cultures. En 2007, l’édition critique Léopold Sédar Senghor. Poésie complète, coordonnée par Pierre Brunel, est publiée par les coéditeurs Planète Libre, CNRS Éditions, Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) et Item. Comprenant 1313 pages, le volume réunit sept sections, une Introduction, le texte de Poésie complète (établissement du texte, notices et notes), une Chronologie, l’Histoire du texte, des Lectures du texte, un Dossier de l’oeuvre et une Bibliographie. Sept collaborateurs, sous la coordination de Pierre Brunel, et dix-huit spécialistes de l’oeuvre senghorienne ont participé à cet ouvrage monumental. En 1983, Senghor entre à l’Académie française. Il a reçu le titre de docteur honoris causa de trente-sept universités, dont Paris-Sorbonne, Strasbourg, Louvain, Harvard, Ifé, Oxford, Vienne, Montréal, Francfort, Yale, Meiji, Nancy, Bahia et Evora. Parmi les très nombreux prix littéraires qui lui ont été accordés, nous retenons la Médaille d’or de la langue française, décerné par l’Académie Française (1961), le Grand prix international de poésie de la Société des poètes et artistes de France et de langue française (1963), le Grand prix international de poésie de la Biennale de Knokke-le-Zoute (1970), le Prix Guillaume Apollinaire (1974), le Prince en poésie 1977, décerné par l’association littéraire française L’Amitié par le livre, le Prix Cino del Duca (1978), le Prix international du livre, attribué par le Comité International du livre de l’UNESCO (1979), le Prix pour les activités culturelles en Afrique et ses oeuvres pour la paix, décerné par le président Sadate (1980), le Prix Alfred de Vigny (1981), le Prix Athénaï, à Athènes (1985), le Prix international du Lion d’or, à Venise (1986), le Prix du Mont-Saint-Michel, aux Rencontres 18

poétiques de Bretagne (1986) et le Prix Intercultura, à Rome (1987). Senghor s’est éteint à 95 ans à Vernon, un bourg de 3000 âmes, aux portes de Caen ; retiré dans le Calvados depuis une vingtaine d’années, il avait choisi de passer le reste de son âge dans le pays natal de sa femme Colette, la belle et blonde Normande, sa compagne le long d’un demi-siècle.

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