LA FIN DES HARICOTS

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" Il doit y avoir d'autres façons d'être prudent que de s'exiler, répliqua Clet. Vivre à l'étranger (…) n'a jamais été une sinécure, croyez-moi, à moins d'avoir amassé beaucoup d'argent. Moi, ce que je crains, ce sont les règlements de compte ". Passant d'une longue dictature d'un Maréchal moribond, aux griffes d'un certain aventurier catapulté par les voisins de l'Est et autoproclamé Président, les compères kinois se demandent à quelle sauce cette fois ils seront mangés.
Publié le : dimanche 1 avril 2001
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EAN13 : 9782296177017
Nombre de pages : 84
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COLLECTION'

ENCRES NOIRES

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Voltaire Aujourd'hui, Les Amis de l'Auberge de l'Europe

F-01211 Ferney-Voltaire

Charles DJUNGU-SIMBA K.

LA FIN DES HARICOTS
Chronique congolaise

Les Éditions du Trottoir B.P. 629 Kinshasa 1 / RDC

Éditions L~Harmattan 5-7, rue de l~Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Auteur Charles DJUNGU-SIMBA K. est né le 23 décembre 1953 à Kamituga (Sud-Kivu, RDCongo). Licencié en philologie romane et agrégé en enseignement moyen du degré supérieur, il a été assistant à l'Université de Lubumbashi (1976-1978) et chef de travaux à l'Institut Pédagogique National de Kinshasa (1983-1997). Depuis 1998, il est chercheur à l'Université d'Anvers (UIA, Belgique). Charles DJUNGU-SIMBA K. a été journaliste et producteur de programmes culturels aux, radio et télévision nationales congolaises de 1985 à 1997. Écrivain très connu dans son pays, son œuvre comporte une dizaine de publications.

(Ç)L'Harmattan 2001 ISBN: 2-7475-0364-X

À Marguerite et Georges, mes parents

I. Là-bas, sur un bateau...
Pour les quatre amis, la partie de tennis tous les mardis et jeudis après-midi sur le court de l'Athénée de la Gombe, et surtout la soirée qui s'en suivait chez l'un ou l'autre, à tour de rôle, faisaient partie d'un rite immuable qu'ils observaient depuis quelque deux ans. Ni les multiples et fréquentes vicissitudes de la vie politique de leur pays, ni les ennuis que chacun avait pu personnellement connaître, rien jusqu'ici ne les avait amenés à déroger à leurs rendezvous. Parfois, l'une ou l'autre épouse venait les rejoindre, mais les quatre hommes s'arrangeaient toujours pour associer le moins possible leurs femmes à leurs cogitations. Ce soir-là, l'entrain habituel était quelque peu empoisonné par un zeste d'inquiétude collective. Les quatre amis s'étaient retrouvés chez Danga, avec leurs épouses respectives, à l'exception de Matson qui vivait seul depuis les troubles qui avaient fait fuir de la capitale congolaise toutes les personnes, à l'instar de sa campagne, censées avoir des origines ou des attaches avec le Burundi, l'Ouganda et surtout le Rwanda, trois pays accusés d'agression envers le Congo, leur grand voisin. En fait, c'est tout le pays qui était comme paralysé, figé dans l'attente de ce qu'on qualifiait déjà de rencontre de la dernière chance. Le Maréchal José de Banzy était à la fois malmené par une terrible maladie et une rébellion armée qui venait de lui ravir en si peu de temps et presque sans coup férir les trois-quarts de l'immense pays sur lequel il régnait sans partage depuis plus de trois décennies. Afin d'essayer de sauver les meubles, il se voyait obligé de prendre langue avec le chef des rebelles, un certain Raoul-Francis Mutware, dont les forces encerclaient déjà la capitale Kinshasa. Danga, en qualité d'hôte, s'efforçait de détendre l'atmosphère avec ses plaisanteries habituelles. Il était en effet père des jumeaux et pouvait donc se permettre de dire 6

n'importe quoi, lui tout comme son épouse. Ce soir-là, cependant, aucune diversion ne réussissait à détendre l'atmosphère. Même la bière qu'ils étaient en train de s'ingurgiter, n'était d'aucun effet. On revenait d'une manière ou d'une autre au principal sujet de préoccupation, à savoir ce qui allait advenir d'eux et de leur pays. C'est ainsi que, voulant briser un silence qui risquait de devenir gênant, Clet Walikale se permit cette observation: - Ne nous jouons pas la comédie: ce soir, nos esprits sont si agités que je propose de remettre ça à jeudi prochain. D'ici là, peut-être. .. Clet était à la tête de l'un des principaux journaux paraissant à Kinshasa. Il prétendait que le tennis l'aidait à lutter contre l'embonpoint, mais, comme le lui faisait remarquer sa femme, les kilos qu'il perdait grâce à la raquette, il les récupérait aussitôt grâce aux litres de Primus ou de Skol qu'il avalait. Tu parles de nous retrouver jeudi comme si c'était évident! Et demain? Moi, je ne vous le cache pas, j'ai l'intention d'acheminer, dès demain déjà, ma femme et mes enfants de l'autre côté du fleuve, à Brazzaville. Beaucoup de hautes personnalités du pays sont en train de le faire... Sortant de la bouche de celui qui passait pour être le doyen du groupe, Steph Mizele, secrétaire général à la fonction publique, une telle déclaration ne pouvait qu'accroître le désarroi. - Ne nous laissons pas gagner par l'hystérie collective, dit Danga. De quoi avons-nous réellement peur? Et que nous reprochons-nous concrètement? D'accord, Matson a été ministre, puis président-délégué général d'une société para-étatique, mais qui s'en souvient encore aujourd'hui? Et qu'est-ce qu'il en a retiré? D'accord, Steph est secrétaire général, mais qui ignore que ce n'est qu'un titre, car après tout il demeure un fonctionnaire de l'Etat comme tous les autres. Quant à moi7

même, est-ce un crime que d'être né dans la même province que le chef de l'Etat? Ou d'être directeur à la Banque Nationale? Tout le monde connaît ceux qui font main basse sur les deniers publics dans ce pays. Pour Clet, les choses sont encore plus claires... - Est-ce qu'il t'a révélé au moins d'où il tient la fameuse liste des personnalités recherchées par ce RaoulFrancis Mutware et que son canard a publiée hier? demanda Steph. Liste incomplète, semble-t-il. À nous ses amis, il oppose l'argument du secret professionnel. Soit! Pour moi, une chose est de céder à la panique, une autre est d'être imprudent. Ce monsieur qui nous arrive depuis son maquis pour prendre ou plutôt ramasser le pouvoir, il vient avec des gens à lui. Or, que je sache, ceux-ci n'ont ici ni maison ni véhicule. Donc, ils feront forcément, d'une manière ou d'une autre, le vide autour d'eux! - Il doit y avoir d'autres façons d'être prudent que de

s'exiler, répliqua Clet. Vivre à l'étranger - si c'est cela que tu envisages - n'a jamais été une sinécure, croyezmoi; à moins d'avoir amassé beaucoup d'argent. Moi, ce que je crains, poursuivit-il, ce sont les règlements de comptes. D'abord de la part des nervis du Maréchal. Cet homme est bien capable, avant de s'enfuir, de semer la mort et la désolation afin de justifier son adage de toujours: « Après moi, le déluge! ». Ensuite, ce sont ces messieurs qui nous arrivent, précédés d'une terrible réputation, celle de commettre des exactions contre des civils. On dit aussi qu'ils ne portent pas dans leurs cœurs les intellectuels et hauts cadres du régime moribond, et plus précisément les natifs de l'Est du pays. Comme Matson et moi... - Vous voyez bien le joli tableau! s'écria Steph. Moi, j'ai réussi trente ans durant à ne pas être dévoré par le léopard et les guépards, je ne tiens pas maintenant à m'exposer aux crocs des hyènes et chacals, car, croyez8

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