La folie de Marguerite

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A partir de Moderato cantabile Duras recycle Duras. Une écriture accidentée, SDF, en quête d'identité témoigne dans une répétition infernale d'un douloureux "remâchement de la mort" et d'une souffrance qui touche à l'universelle souffrance de la nature humaine. L'écriture creuse à la recherche de ce qui au plus profond de la relation à la folie de la mère reste à jamais impensé et repousse en même temps "cette actualité absorbante qu'elle est toujours".
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782336259437
Nombre de pages : 178
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La page blanche de Marguerite
« Cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de ma famille… est le lieu au seuil de quoi le silence commence. » Marguerite Duras

La folie est une affaire de famille. Elle circule entre les générations. Elle est un bien, se transmet comme un patrimoine, se partage. Elle est au sens propre, fortement, une entre-prise. Nous n’entendons, nous ne voyons que les ratés de son commerce avec le monde, que les échecs de son épanouissement ordinaire, quand la famille ne réussit plus à contenir son désordre. Elle rend alors visible l’invisible, elle montre ce qui autrement reste caché. Quand elle vient jusqu’à nous c’est qu’elle déborde, qu’elle explose, outrepasse les limites, traverse les frontières. Elle sort de l’ombre, sort de sa condition de folie ordinaire et dérange. Chimère à la fois chèvre, tigre, oiseau, ses manifestations sont étranges. Elle fait peur. Excitation sans mesure, présence incohérente, inertie ou bien toute puissance sans remède, déliaison, invulnérabilité, c’est la rupture de ce qui jusque-là était l’ordre commun des choses. Le symbole pris pour la chose. Au-delà de l’angoisse, de la souffrance, c’est une détresse jusqu’au désêtre. C’est un naufrage. Une âme cherche dans la désespérance un abri, désiré et redouté en même temps. Cette âme divisée, déchirée, à vif, voudrait se refaire. Seule. Il faudra colmater les brèches, sauver ce qui peut l’être. Au bord du chaos la lutte est de tous les instants. Il est question de survie. Marguerite Duras héritière de folie ordinaire ne réussit pas longtemps à tenir l’équilibre, à faire taire sa folie, à l’étouffer en elle. C’est

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dans la période de la Deuxième Guerre mondiale qu’elle en fait pour nous l’aveu. Elle nous livre à partir de là sa vie durant un témoignage poignant, parce que véritablement personnel et de portée générale, le témoignage d’un désordre qui gît au fond de toute humanité. Dans et par l’écriture aussitôt elle cherche à connaître cette folie, à lui faire face. Elle va à sa rencontre, elle lui donne la parole. L’écriture devient un lien, un temps et un espace de rencontre, un lieu où se reflète la folie, le bouclier de Persée, un lieu où l’image réintroduit le tiers. En fréquentant la folie en ses reflets sans la perdre de vue, avec ses sautes d’humeur, ses mouvements d’exaltation et d’anéantissement, ses rythmes hachés ou répétés, lancinants, ses images séduisantes, insistantes, fragiles, ses fantômes, son texte en miettes, dans la jouissance et la peur, côtoyant le danger, l’écriture tente de contenir l’indicible, de capter l’impensable. Marguerite Duras se rend à cette évidence : c’est une folie qui vient de loin. *** Déracinée, repiquée, arrachée, transplantée, toujours en exil, Marguerite Duras par nécessité et pour survivre, essentiellement seule, experte dans l’art de déjouer le malheur, a toujours su se jouer de la réalité. C’était ça ou plus de souffrance encore. Déjouer le malheur, dans le paradoxe, c’est d’abord faire avec lui, ne pas le quitter des yeux, le garder à sa merci, au bout du compte faire de lui un compagnon de route. Se jouer de la réalité c’est ruser, dissimuler toujours, se dissimuler, changer d’identité. Peut-être plaire surtout. Marguerite a grandi dans un excès de souffrance. Par la suite, elle n’a pas réussi à faire le deuil de cet excès dont elle garde, comme d’une brûlure de l’âme, les cicatrices à jamais. Née à Gia Dinh, faubourg de Saigon, le 4 avril 1914, semée indochinoise puis transplantée à Hanoi pendant deux ans, jusqu’à l’âge de sept ans à Phnom Penh, au Platier à Pardaillan à huit ans, à nouveau à Phnom Penh puis Vinh Long à dix ans, à Sadec quatre ans plus tard, repiquée un peu, beaucoup, passionnément, à la folie à Prey Nop, pays du Barrage contre le Pacifique, repiquée comme un grain de riz dans les rizières de Cochinchine, décortiquée, blanchie, Donnadieu par son père né à Pardaillan par Duras dans le Lot-etGaronne et Obscur par sa mère née Legrand à Fruges village du nord de la France, d'origine doublement rurale sinon paysanne et doublement catholique : Marguerite Donnadieu se perd dans Marguerite Duras.

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Elle a poussé dans La Douleur. Elle s’est travestie jusqu’à se perdre de vue et au fil de sa vie jusqu’à s’abandonner à un désordre profond, celui-là même qui gît au fond de toute nature humaine. Elle est devenue universelle. Marguerite Donnadieu se perd dans Marguerite Duras comme les bras d’une rivière qui se jettent dans la mer. Marguerite Duras souffre, c’est le point essentiel. Elle ne connaît pas ses limites, comme la mer. Elle doit s’accrocher à ce qui peut la sauver. Elle n’est pas libre. Elle est plus dans la survie que dans la vie. En raison d’abandons et de ruptures dans sa relation au monde, de trahisons affectives dès le début de son existence, d’un manque majeur de protection et d’une souffrance qui depuis toujours l’a prise en otage, le corps à vif elle doit toujours se refaire une peau, comme le Bernard-l'ermite trouver un abri : « se greffer comme ça sur n’importe quelle histoire. C’est peut-être ça, la vie : entrer dedans, se laisser porter par cette histoire, enfin, l’histoire des autres… » 1 Qu’elle soit abattue ou bien qu’elle soit agitée, elle n’est jamais en repos. Un instant arrêtée, le pied à peine posé, le risque est là de s’enliser ou d’être mordue par quelque serpent comme dans les marécages de la plaine de Prey Nop du Barrage contre le Pacifique. Aiguillonnée par « une peur centrale » elle est errante, plutôt vagabonde, mais aussi à l’opposé elle est d’un conformisme déroutant. Sous la pression de la nécessité elle invente, elle s’invente. Le courant de son narcissisme toujours en risque de rupture, son identité est à jamais aléatoire, son identité est une éternelle fiction. En quête d’identité son désir de reconnaissance emprunte l’art et la manière d’un véritable collage identitaire – évident dans « nous, juifs » – qui vise à combler un manque à être, à colmater ses blessures narcissiques, à rétablir le service minimum d’une protection devant le monde. Ça commence donc avec la douleur. Elle a poussé, grandit dans la douleur. Peut-être aurait-elle pu en sortir, échapper au malheur, atteindre un heureux équilibre ; vivre enfin plutôt que de survivre. Mais il n’en a pas été ainsi. Quand sa personnalité semble construite, ou en voie d’achèvement, à la fin de son adolescence, un excès de douleur la pénètre qui la fait trembler toute entière, porte un coup
1. Marguerite DURAS et Xavière GAUTHIER, Les Parleuses, Les Ėditions de Minuit, 1974.

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fatal à sa prétention légitime à « être comme tout le monde », une douleur qui s’est enfoncée en elle, tout au fond, attaquant (en elle) son identité de femme et son identité de mère. C’est ainsi que la douleur a frappé les trois coups.
Un, Marguerite subit un avortement quand elle a dix-huit ans. Deux, c’est ensuite la naissance de son enfant mort. Trois, et une fausse couche deux ans après.

Même si elle accouche d’un fils trois ans plus tard, au plus profond d’elle-même quelque chose s’est cassé à tout jamais, une fragilité sans remède ne cesse plus de la hanter. Comme la lèpre qui ronge le corps, la douleur maintenant attaque sa sensibilité, empêche tout repos, harcèle sa mémoire, la douleur détruit, efface tout : c’est la page blanche. 1942 La répétition entre en danse avec son enfant mort. À partir de son admission à la maternité de l’Hôpital Notre-Dame de Bon Secours rue des Plantes, le 15 mai 1942 à six heures et demie du matin jusqu’au lendemain quatre heures quinze, Marguerite Duras est encore Marguerite Donnadieu. Avant la douleur elle est dans la peur déjà parce que si ce n’est pas son premier enfant c’est son premier accouchement. Parce que son amie France Brunel, enceinte en même temps qu’elle, a failli mourir lors de son accouchement un mois auparavant, en avril. Elle est ensuite dans la douleur, dans les douleurs comme on dit, puisqu’en plus l’accouchement se passe mal. Puis elle est dans l’attente avec la peur de ce qui lui arrive. Et c’est la catastrophe quand il lui est annoncé que son enfant est mort à la naissance « en état de syncope blanche », après trente-cinq minutes de réanimation. Elle se sent vide, elle tombe dans le vide, elle s’effondre. Son enfant lui est repris, enlevé ; le rapt est tragique, définitif. « Ce vide était terrible ». Sans compter l’histoire ancienne de la petite fille de la mendiante, c’est coup sur coup – par rapport à l’avortement – la deuxième fois qu’un enfant lui est enlevé. Le ravissement est là. Trop c’est trop. Marguerite Donnadieu disparaît, Marguerite Duras est née. On la croirait unique mais en réalité cette scène tragique de la mort de son enfant à la naissance en répète bien d’autres avec en leur centre une lutte à la vie à la mort qui s’engage entre une mère et son enfant. Une épreuve tragique parce qu’encadrée aussi par celle de l’avortement subi quand elle a dix-huit ans, et

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celle de sa fausse couche deux ans après la naissance de son enfant mort. « Voulez-vous communier ? » J’ai dit : « Non. » Alors elle m’a regardée. Son visage était horrible, c’était celui de la méchanceté, celui du diable : « Ça ne veut pas communier et ça se plaint parce que son enfant est mort. » Elle est partie en claquant la porte. On l’appelait « Ma mère. » (Cahier beige) 2 1945 À la folie : c’est dans ce même sens, celui d’une folie infernale, qu’on va comprendre ce rapprochement avec la scène du retour de Robert Antelme, premier mari de Marguerite Donnadieu. Elle est folle d’inquiétude quand après l’interminable attente du retour des camps, le 13 juin 1945, Robert revient rue Saint-Benoît plus mort que vif de Dachau, c’est en elle le malheur qui tue l’espoir. Robert est évidemment décharné, affreux, méconnaissable. C’est un cadavre debout. Ce n’est pas Robert qui revient, c’est un fantôme. Elle crie. Elle a peur. Elle fuit. Elle trouve refuge chez la concierge. Et c’est encore une (re)naissance à risque quand revenu de chez les morts la vie de Robert tient à un fil. Celui qui est (re)venu au monde est presque mort. Par la suite, un périlleux sauvetage commence. Marguerite prend soin de Robert moribond et le réalimente tout doucement comme on le ferait d’un nouveau-né. 1942-1945 Se succèdent l’espoir et le drame, la poussée du désir et finalement l’effroi. C’est l’attente d’un bébé et il est mort, la joie de revoir un mari et il est près de mourir. À force de la répétition implacable de cette succession contre nature, répétition qui conjugue l’espoir et l’horreur, toujours dans le même sens, celui du malheur, tout s’efface : « le silence commence », la page est blanche. Marguerite ravie à elle-même a tout à réinventer. Au contraire de ce qu’elle énonce dans L’Amant : « Je vois la guerre sous les mêmes couleurs que mon enfance », par les ravages d’une actualité sans merci c’est une enfance décolorée qui est repeinte aux couleurs de la guerre. Comme l’écrivent dans leur

2. Marguerite DURAS, Cahiers de la guerre et autres textes, P.O.L /Imec, 2006.

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préface Sophie Bogaert et Olivier Corpet, les deux ouvriers de la transcription des Cahiers de la guerre et autres textes, les événements tardifs de son jeune âge adulte sont « des événements centraux, et très vraisemblablement fondateurs, de son existence ». Ėvénements tardifs fondateurs. Il s’agit donc de renverser l’idée reçue qui, dans une approche biographique, adopte le point de vue d’une enfance qui influence l’existence tout entière. Il s’agit de se rendre à cette évidence jusque-là trop méconnue : Marguerite voit son enfance sous les mêmes couleurs que la guerre. Ce point de vue qui retourne comme un sablier la causalité ordinaire est aussi le nôtre. Le présent refait le passé. Il faut reconstruire sur un champ de ruines à partir de quelques vestiges, de quelques fresques par miracle sauvées du désastre, à l’image de la fresque des petits chevaux de Tarquinia. Marguerite Donnadieu ne sait plus qui elle est, elle invente Marguerite Duras. « La guerre fait partie des souvenirs d’enfance… Elle n’est pas à sa place dans le temps de ma vie, dans ma mémoire. » 3 Il faut agiter, mélanger les ingrédients de la vie. Il faut encore ajouter une certaine dose de confusion. C’est comme ça que l’enfance est revisitée, écrite dans la douleur sous la dictée de la peur, peur de malheurs semblables à ceux advenus quand l’écrivain a presque trente ans, malheurs qui frappent l’adulte et font écho aux malheurs de l’enfance. Le destin se retourne sur son histoire. « Dans les histoires de mes livres qui se rapportent à mon enfance, je ne sais plus tout à coup ce que j’ai évité de dire, ce que j’ai dit, je crois avoir dit l’amour que l’on portait à notre mère mais je ne sais pas si j’ai dit la haine qu’on lui portait aussi et l’amour qu’on se portait les uns les autres, et la haine aussi, terrible, dans cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de ma famille dans tous les cas, dans celui de l’amour comme dans celui de la haine et qui échappe encore à tout mon entendement, qui m’est encore inaccessible, cachée au plus profond de ma chair, aveugle comme un nouveau-né du premier jour. Elle est le lieu au seuil de quoi le silence commence. » 4 Et dans ce silence reste en effet inaccessible ce qui sur le mode d’une perversion de la passion maternelle a infiltré cette histoire commune au point de pervertir peut-être le rapport de Marguerite à la maternité. ***

3. Marguerite DURAS, Manuscrits de L’Amant, in Fonds Marguerite Duras/Imec. 4. Marguerite DURAS, L’Amant, Les Éditions de Minuit, 1984.

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Comment un biographe pourrait-il ne pas se casser les dents sur une histoire identifiée ici à l’enfant mort à la naissance, une histoire qui n’a pas encore vu le jour, inaccessible, tenue au silence ? Quand l’histoire donne lieu à de telles pertes de sens, à de tels remaniements, à quoi donc peut ressembler une biographie de Marguerite Duras ? Et à qui ? Une biographie est histoire d’amour et de haine. Celle de Laure Adler : Marguerite Duras, et celle de Jean Vallier : C’était Marguerite Duras, se contredisent, se contestent l’une l’autre. Á la lecture elles diffèrent non seulement sur tel ou tel élément de l’histoire, sur des faits biographiques, des événements d’importance ou des points de détail, mais surtout elles diffèrent quant à l’âme de l’histoire. Selon l’une ou l’autre de ces deux versions, Marguerite Duras n’est pas la même. Différences de sensibilité et de style certes, mais plus encore. Si à la lecture de l’un et de l’autre ouvrage Marguerite Duras apparaît différente c’est, en profondeur, son identité qui n’est pas la même. Au bout du compte ce n’est pas, dans l’une et l’autre biographie, le portrait de la même personne. La première biographie est écrite en 1998 par Laure Adler 5. La seconde est écrite en 2006 par Jean Vallier 6. Une femme, un homme. Dans la première Marguerite est au début de la vie une enfant abandonnée, puis une enfant de la jungle, sauvage, indomptable. Elle se construit dans l’adversité, comme elle peut. Dans l’autre elle est une petite fille qui pousse à l’ombre de sa mère, plutôt sage et bien élevée, conforme au milieu de ses parents, des petits fonctionnaires. C’est pour l’une à partir d’un brouillon, ou au contraire, pour l’autre, d’une page bien écrite, qu’elle fait sa vie. On ne prête qu’aux riches. Chacun des deux biographes projette sur elle l’image qu’il croit la plus en rapport avec « la réalité » : une réalité historique pour l’une, factuelle pour l’autre. L’une est conteuse, l’autre professeur. Laure Adler avec une affection passionnée s’emballe, colle à son objet, cède quelquefois à la légende et finalement raconte Marguerite comme celle-ci aimait peut-être qu’on la raconte. Jean Vallier avec rationalité, à force de vérifications, de corrections, d’accumulation de faits avérés dresse un portrait clair et net. Sans trop forcer le trait c’est ici une sauvageonne et là une « jeune fille rangée ». Tout cela sans surprise, dans le respect de ce que Freud nous a légué, selon le sexe : l’une est
5. Laure ADLER, Marguerite Duras, Biographies nrf Gallimard, 1998. 6. Jean VALLIER, C’était Marguerite Duras, Tome 1, 1914-1945, Fayard, 2006.

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une femme, elle prend le parti de la fille contre sa mère – l’autre est un homme, il prend le parti de la mère contre la fille. Ainsi sont les biographes. Mais ce qui est le plus notable n’est pas que selon le sexe du biographe, selon son identification inconsciente une logique différente s’attache à l’objet, c’est bien que chacun des deux biographes croit a priori à une identité de Marguerite Duras. Une identité, une et indivisible. Or rien n’est moins sûr. Il ne faut pas s’attendre à tenir des certitudes non plus sur le versant de l’autobiographie. Quand Marguerite Duras se raconte ellemême, c’est évidemment encore une autre histoire. Ce qui domine est de l’ordre d’une inquiétante étrangeté qui voile à peine une âme écorchée vive. Dans une version romanesque et tendre on lit ceci : « il flotte autour de cette enfant, depuis quelque temps, un air d’étrangeté » 7. Ce qui, dans un moment de lucidité, devient plus franchement inquiétant : « ce que je viens de te raconter, qui m’est arrivé à l’aérodrome de Rome, serait sans doute plus atteint, atteinte…, carrément, d’une petite…, peut-être d’une petite… psychose… » 8 Une angoisse étrange vient des profondeurs. À partir d’un ravissement, Marguerite Duras est une écorchée vive qui vit comme un fantôme. C’est d’ailleurs ce que l’on retrouve partout dans ses entretiens, dans ses romans, dans son théâtre, dans son cinéma. Après ses premiers romans très vite son style est pétri d’angoisse. Il y a des pensées d’écrivain qui ne s’inventent pas, auxquelles le lecteur prête tout à coup une vive attention et qui sont, à n’en pas douter, du Marguerite Duras à la première personne, des pensées récurrentes du premier au dernier livre, qui pour l’essentiel tournent autour de celle-ci, emblématique, dans L’Amant : « dans mon enfance le malheur de ma mère a occupé le lieu du rêve ». Les traits autobiographiques authentiques sont en effet nombreux et surtout d’une profondeur saisissante. Mais la littérature s’ingénie à brouiller les pistes. Il faut à la fois se plonger dans le détail et considérer l’ensemble de l’œuvre pour saisir ce qui du travail d’écrivain témoigne de la vie de Marguerite Duras. C’est d’une autre manière ce qu’elle dit elle-même dans un entretien publié le 8 mai 1958 dans France Observateur à propos du Barrage : « On ne sait pas comment fausser son histoire… pour que les lecteurs s’y laissent prendre… Je
7. Marguerite DURAS, L’Amant. 8. Marguerite DURAS, Xavière GAUTHIER, Les Parleuses.

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voulais aussi qu’elle sorte de sa littéralité, qui, pour moi, n’avait bien entendu aucun sens, et qu’elle passe du côté d’une histoire générale d’une certaine enfance et d’un certain genre d’espoir ». De l’histoire singulière à l’histoire générale : de Marguerite Donnadieu à Marguerite Duras. Laure Adler ici a tort, Laure Adler là fait erreur, elle s’est trompée sur ceci, elle n’a pas compris cela ; Jean Vallier ne cesse de fustiger celle qui l’a précédé dans la recherche, l’invention et la construction biographique. Il en fait même une maladie ! Il se fait redresseur de tort. À propos des faits il a sans doute souvent raison. Mais son approche, aiguillonnée de la sorte, réactionnelle, accusant Laure Adler, renforce chez lui le désir de tout pardonner à Marie Donnadieu, la mère de Marguerite. Finalement, pour un lecteur durassien, la biographie écrite par Laure Adler, avec ses erreurs, « passe comme une lettre à la poste », elle est dans une grande affinité avec l’œuvre dans son entier, avec le personnage de Marguerite Duras tel qu’il est connu. Quelquefois loin des faits, elle reste près de l’histoire. Jean Vallier près des faits s’éloigne de l’histoire. Son travail, plus fidèle aux faits, donnera souvent au même lecteur le sentiment d’un vrai désaccord. Qu’on en juge par exemple selon ces quelques lignes relatives au dernier départ d’Indochine de Marguerite Donnadieu en octobre 1933, lorsqu’elle arrive à Paris pour y faire ses études, elle a dix-neuf ans. C’est la première fois qu’elle se sépare réellement de sa mère. Pour Jean Vallier, fin de chapitre : « Sur le quai de la gare, Pierre Donnadieu attendait sa sœur. Pour la protéger. » Et début du chapitre suivant : « Marguerite Duras, à dix-neuf ans, vient de dire définitivement adieu… à l’Indochine de sa jeunesse et au rassurant cocon maternel. » 9 Un frère protecteur, une mère rassurante ! Tout le contraire de ce à quoi il est légitime de s’attendre. Images bucoliques, décalées, difficilement acceptables. Et ceci contredit non seulement toute l’histoire de Marguerite mais aussi ce que Jean Vallier lui-même écrit dans ces mêmes chapitres. « L’adolescente qui épanche son mal de vivre entre les pages de (son) journal, a vécu jusque-là dans une solitude affective rendue sans doute plus douloureuse par l’absence du père et l’apparente sécheresse de caractère de la mère, laquelle n’a sans doute jamais eu assez de temps ou d’inclination naturelle en ce domaine, pour prendre

9. Jean VALLIER, p. 466, 471.

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suffisamment en compte l’attente de sa fille. La tristesse et le manque de tendresse affleurent un peu partout dans ce portrait. » 10 Mais cette mère, c’est bien plus un oursin qu’un cocon ! Et Pierre, ce frère aîné, continue de se droguer, rôde de bar en tripot, sa mère pleure et part à sa recherche dans la nuit 11… Si ce frère est protecteur c’est au sens de proxénète ! « Apparemment, il se drogue, et un jour la police vient vérifier jusque sous le toit maternel, s’il ne cache pas de la cocaïne. » 12 Le frère sous l’empire de la cocaïne et vivant d’expédients ainsi que la mère incapable de tendresse et d’amour pour sa fille sont plutôt source de souffrance et de désespoir pour Marguerite. Si Jean Vallier a fait un travail d’enquête remarquable, à l’heure des premières recherches c’est l’identification inconsciente qui a conduit Laure Adler. Il n’y a donc pas lieu de croire à une seule version, une version officielle, qu’il s’agisse de celle de Laure Adler, de celle de Jean Vallier, de celles variables de Marguerite Duras, ou qu’il s’agisse de celle à laquelle on voudrait maintenant contribuer. Marguerite Duras n’existe pas, autrement dit elle n’existe pas là où chacun pourrait croire la faire sienne. Il n’y aura jamais que des inventions, des variantes, toutes aussi vraies les unes que les autres, toutes de fiction. Sa relation blessée à la réalité ne connaît pas d’autre version que la romanesque. Ce qui est vrai pour elle l’est aussi pour chacun, mais pour des raisons singulières qui tiennent à son histoire, à sa relation à sa mère, plus que d’ordinaire, son identité toujours réinventée est de roman. Marguerite Duras est par nature romancière, romancière de naissance, bien longtemps donc avant que d’être écrivain. *** Le malheur de sa mère a tellement occupé Marguerite que, là où il est question d’identité, le mieux peut-être est de ne pas perdre de vue sa mère, de l’avoir toujours à l’œil même lorsqu’il n’est pas explicitement question d’elle. C’est le couple de Marguerite et de sa mère dont Marguerite est faite. C’est ce couple qui est au cœur de l’œuvre. Aussi quand il apparaît que les malheurs de Marguerite pèsent d’un poids très lourd sur son existence tout entière, c’est sans trop nous étonner dans la période où, dans le malheur, Marguerite devient

10. Ibid., p. 431. 11. Ibid., p. 423. 12. Ibid., p. 433.

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mère à son tour. C’est d’une collision en elle qu’il s’agit entre le présent et le passé. Revient en force une identification à sa mère contre laquelle elle se dresse, dans un mouvement de rejet autant que d’adhésion, comme le barrage est dressé contre le Pacifique. Avec la même obstination héroïque que sa mère et le même échec inéluctable. La folie maternelle est un modèle puissamment attracteur. Les gens « là-bas » l’appelaient Madame Dieu. Non pas seulement en raison de son nom, Donnadieu, mais plutôt sans doute pour son goût de la démesure, sa folie des grandeurs et parce qu’elle communique avec les morts. Marie Donnadieu, la mère de Marguerite, n’apparaît pas folle aux yeux du monde. Son souci principal c’est l’argent. « L’argent exerçait sur elle un attrait extraordinaire. » 13 De condition modeste au départ, attelée à La Vie matérielle, d’une biographie à l’autre elle apparaît considérablement attachée à faire fortune, ce que d’ailleurs elle a assez bien réussi. Elle est comme la mère de Rimbaud à laquelle nous l’associons aisément, comme nous le ferons de Marguerite et d’Arthur, « une personne de vertu propriétaire, dont le cœur bat malgré soi vers l’argent » 14. En témoigne à titre d’exemple, à propos de la succession ouverte à la mort de son mari, ce qu’écrit Roger Donnadieu son beau-frère : « Elle veut récupérer la maison du Platier. Elle réussira. Elle veut pouvoir toucher la pension de son beau-fils même si elle ne l’élève pas, considérant que sa vie de veuve devant prendre en charge trois enfants seule est un enfer. Elle réussira. Madame Donnadieu, qui n’a aucune affection pour les enfants de son mari, les actionne aujourd’hui en justice dans le but évident de retarder la succession de mon frère qu’en fait elle détient. » 15 Elle achète un faux château Louis XV pour vivre sa retraite en France. Elle est aussi entièrement préoccupée par son fils aîné, Pierre, et accorde peu d’attention aux deux plus jeunes et donc à Marguerite. Quand elle cherche pour cette dernière une école privée payante très chic dans le XVIe arrondissement de Paris pour sa première année de baccalauréat 16, c’est plus pour se flatter elle-même que pour le bien de Marguerite. Tout ce qui peut contribuer à lui donner de
13. Marguerite DURAS, « Cahier rose marbré », in Cahiers de la guerre et autres textes. 14. Paterne BERRICHON, « Vie de Jean Arthur Rimbaud », 1897, in Arthur Rimbaud, Jean-Jacques LEFRÈRE, Fayard, 2001. 15. Lettre du 22 avril 1923, in Laure A DLER, p. 43. 16. Jean VALLIER, p. 423.

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