La France de Clément Lépidis

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Le nom de Clément Lépidis reste assez méconnu en France et en Grèce. Pourtant, il est l'auteur d'une oeuvre vive, sensible, qui n'est pas sans nous éclairer sur la question de la diversité des cultures, de l'identité, de l'immigration. Retour sur un auteur à la trajectoire de vie singulière, ballotté entre la France (pays natal), la Grèce (pays imaginaire) et l'Espagne (pays d'adoption).
Publié le : jeudi 1 décembre 2011
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EAN13 : 9782296475151
Nombre de pages : 212
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La France de Clément Lépidis

©L'HARMATTAN,2011
5-7,ruedel'École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56251-6
EAN : 9782296562516

Katherina Spiropoulou

LaFrancedeClémentLépidis

Retours sur sa vie et son œuvre

L’HARMATTAN

À mes professeurs de
l’Université ParisXIII.

Àmes parents.

ÀDimitris.

Àmesamis,
de Grèce,
de France.

Michèle REVIAL, lectrice-correctrice,arelu le livre en son entier,
et notre « tandem » entreThessalonique etParis
aété, tout du long,aussi efficace qu'agréable.

SOMMAIRE

Préface de Richard Tchélébidès
e
Lire ou relire Lépidis au XXIsiècle

Ch. I. TOUTE UNE ENFANCE À BELLEVILLE

9
11

1.«Tu seras comme ton père un fabricant de chaussures»17
2.Êtregrec àl'école dans lesannées 3025
3.L'errance«lépidienne»27
4.Lemonde de Belleville29
5.Écrire Belleville47
6.Entremémoire etautobiographie58
7.Bellevillehier, Belleville disparu60

Ch. II. RENCONTRE AVEC UN LIVRE

1. De la lecture«miraculeuse»d'Henry Miller
2. Un écrivain naît de sa bibliothèque
3. D'une biographie à l'autre

Ch. III. CONQUÊTE D'UNE NOUVELLE VIE

1.Vers l'Écriture
2.Commentdevenirécrivain ?
3.Pseudonyme,patronyme :si loin,si proches

7

67
72
80

93
98
110

Ch. IV. IDENTITÉ ET ALTÉRITÉ DANS
L'ŒUVRE ROMANESQUE

1. Littératures de la francophonie
2. Quelques écrivains grecs francophones
3. Lépidis, une identité multiple
4. Romans à tendance autobiographique
La Vie en chantier
La Fontaine de Skopelos
5. Une littérature de la migration
L'Arménien
LesÉmigrésdu soleil
La Rose de Büyükada
Unitinéraire espagnol

Conclusion : Un écrivain voyageur S.I.F.,
« sans identité fixe »

Bibliographie

Bio-bibliographie

117
120
126
146
147
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179

183

187

197

PRÉFACE

On peut se demander si le fils d’un écrivain se trouve le
mieux placé pour écrire la préface d’un livre consacré à son
père. Je me propose donc de le faire spontanément et sans
longueur.
Mon père,ClémentLépidis, entretenaitdes relations
particulièrementfortesavecsesamis.Natif du quartierde
Belleville,ilavait tisséparailleursdes liens très serrésavec
une certainetradition parisiennepopulaire ainsi qu’avecla
Grècepuisqueson père était unémigré grec del’Asie
MineurevenuenFrance en 1910 pouréchapperàla
conscription ottomane.Voilàlesdeux pôles qui le
constituaient.
ClémentLépidisa également témoigné d’unamour
immodérépour l’Espagne,porteuse detous lesexcès qui
faisaientéchoavecses phantasmeset sesdésirs.
Katerina Spiropoulouanalysel’œuvre de ClémentLépidis
aveclarigueur scientifique delatradition universitaire,
vivifiée del’enthousiasmeprovoquépar laséduction que
l’écrivainexercesurelle.Ilen résultel’exigence d’un
bouilleurde cru un peualchimiste décidé à extraire dufruit le
meilleuralcool qu’il recèle.
Pour resterdans l’image dudistillat,permettez-moi,toutà
fait paradoxalement, d’évoquer quel vivantfut mon pèrepar
lerécitdesonenterrement.Eneffet le convoi partitde
l’hôpitalBroussais,rue Didotau sud de Paris.Je demandaiau
chauffeurdesuivreun itinérairepassant par larue dela
Roquette àla Bastilleoù ilavait perdu son pucelage, de
remonter vers le Père-Lachaisepour rejoindrele boulevard de
Belleville,quartierdesonenfance,jusqu’àlarue Piat où il
vécut tantd’annéeset, delà, de gagner le cimetière de Pantin
où setrouvele caveaufamilial.

9

Rue de la Roquette, en croisant la rue de Lappe où se
trouve le Balajo, je dis au chauffeur quemon père avaitété
trèsami avec JoPrivat, fameuxaccordéonistequi avait
longtempsanimé cetemple du musette.Le chauffeur me
révéla alors que c’était luiqui avaitconduit le corbillard de Jo
Privat quelquesannées plus tôt.Coïncidence étrangemême
pour un mécréantdemonespèce.
Tout mécréant quejesois,j’avaisfait venir un pope
orthodoxe aucimetière de Pantin.Commeles psalmodies
grecques sontinterminables,tous lesamisanarchistesde
Lépidisfulminèrentcontre cetteliturgiequ’ils jugeaient
contraire àl’espritdudéfunt.Laplupartd’entre eux ne
pouvaient pas savoir quemêmeleplusathée desHellènes
ponctuetoujours les principaux momentsdesaviepar le
rituelappropriéproposépar l’Égliseorthodoxe.
Ilfallait quel’enterrementde ClémentTchélébiogloudit
Lépidisfût marqué du sceaude Byzance.
Le cercueilen terre, JeanCorti,venuavecsonaccordéon,
offrit unemélodie d’une douceurinfinie :quand ileutfini de
jouer,letemps s’étaitarrêté et nousétions tous prisdans les
maillesd’unfiletinvisiblequinousimmobilisaitcommeles
personnagesd’un tableau.Cesentimentdesuspensiondu réel
duralongtempsaprès quelesdoigtsde Corti eurentcessé de
caresser lesboutonsdenacre desonaccordéon,quand,
soudain, ElToro, cantaorde flamenco, hurlaunchantde
douleurcommeseul lecante rondopeuten produire.Laterre
trembla.Un sillondelumière déchirale cielentre deux
nuages sombres quis’amoncelaientàl’horizon.
Toutétaitdit.Àtravers l’amitié de JoPrivat,les
psalmodiesbyzantines,l’accordéonde JeanCorti et le cri
d’ElToro, ClémentLépidisétait relié àunautremonde.

Richard Tsélépidis
Bénévent l’Abbaye,le26 mars 2011

LIRE OU RELIRE LÉPIDIS
e
AU XXISIÈCLE

Le temps est venu de rendre hommage à un écrivain grec
méconnu, Clément Lépidis, dont l’œuvre écrite et publiée en
français a connu une sorte de purgatoire littéraire. Cette
1
étude etson abondante documentation – correspondances,
articles de presse, entretiens avec les membres de la famille
de l’écrivain – vise à réparer cetinjusteoubli.
Le débatactueldela francophonielittérairequi seveutde
plusen plus littérature-monde,invite àsortir l’écrivaindu
carcand’uneidentiténationale équivoque.Écrivainfrançais
d’origine grecque?Écrivaingrec d’expressionfrançaise?
Écrivainfrancophone?Où situerClémentLépidis ?Ces
étiquettes souvent inadéquates,servent-elles, du reste, à
quelque chose?Dans leprésent ouvrage,nousétudions tous
leséléments quiconstituent l’écrivainLépidis, démontrant
quel’écriture francophone est un vaste champderéceptions
culturelles où l’individucréelui-même, en quelquesorte,son
identité.
J’aieudes rencontresaussi inattendues que décisiveset
stimulantesavecla compagne del’écrivain, Michèle Petit,
son neveuDémosthène Tselepidiset sonfilsRichard
Tchélébidèils m’ont ouvs ;ert lesarchives personnellesde
l’écrivain,sa correspondanceprivée, des photosdelui-même
etdesa famille, desdossiersdepresse;aidée àreconstituer
latrajectoire del’homme, avantet pendant savie d’écrivain.
La correspondance en particulier se distinguepar sa durée,sa

1
Thèseuniversitaire àl’origine,intitulée «Les métamorphoses
identitairesde ClémentLépidis»,sous la directionde Jean-LouisJoubert,
soutenue àl’Université ParisXIII-Villetaneuse en 2007, elle a été
largement remaniéepour lesbesoinsdelaprésente édition.

11

régularité et son volume ; près de cent vingt lettres échangées
entreClémentLépidiset soncousinPandélisTselepidis!
Cettepérégrinationdans la correspondancepermetd’éclairer
lesaspirationsde Lépidisaudébutdesavie d’écrivain,
momentsattachantsdes«premiers»motsécrits.Imprégnées
de confiance, d’angoissesetdemultiplesconsidérations, ces
lettres luiont permisd’élaborer soncheminementintérieur,
d’affiner sapenséesur lemonde artistique, dequestionner
l’histoire dela Grèce etdepartagerdes préoccupations plus
prosaïquesavecuncousinetami.Ellescélèbrent
l’extraordinairevitalité etcourage del’écrivain obsédépar letravail
ethabitépar le doute.
Quelestdoncl’itinérairepersonnelde cethommequi, de
sajeunesse àl’âge adulte,s’est lentement rapproché desa
vérité, celle d’écrire?L’important, disait-il, est le chemin sur
lequel on s’engage.Laleçonest là,sur laroute d’uneviesans
cesse enchantier.Sonidentitépersonnellese faitet se défait
augré des rencontresetdesdivers métiers qu’ila exercés,
avantdese consacrerentièrementàlalittérature.
L’enfance à Belleville, dans le Parisdesannées 1920.
Assurée dans latopographie et lesactivitésdu quartier, cette
appartenance del’auteuràun«topos»sera ébranlée, dans
lesannées 60, avecles mutationsdelasociété françaisequi
remodèlententièrementBelleville.Dès lors, Lépidisesten
quête delui-même.Au-delà des traitsidentitaires, ces pages
s’intéressentàlapersonnalité del’écrivainavant l’écriture.
Et puis survientHenryMillerdans lavie de Clément
Lépidis, au moment oùilest rivé àun litd’hôpital.
Immobilité d’uncôté, dynamisme formidable del’autre.
L’hommageque Lépidis luirendra, dans ses romans
autobiographiques,sera fréqueson ouvrnt ;agejoliment
intituléMille Milleren témoigne.Le caractèrejugé
miraculeux, inespéré et lavaleurdelapersonnerencontrée

12

sont à la hauteur de «cette vie organisée comme un récit»,
2
pour reprendre un mot deBourdieu .Les ressemblancesde
leurs vies, leparcours presque identique etlaréceptionintime
de l’œuvre d’HenryMillerchezLépidis vontl’aiderà
s’affirmercommepersonne etcomme écrivain.C’estle
momentde lamaturitéqui,pourcontinuerd’avancer,
nécessiteuneréflexioncritique à l’égard desfrustrations
éprouvées, desépreuves subies.Cetterencontre avecun
«pèrlie »ttéraire et spirituelsera décisive,nous tenterons
d’en recueillirles quelques signes.
L’appartenance de Lépidisà la littérature française et
francophonenousa amenée,nouvel aspect, ànous pencher
surlesgrandes théoriesautourde la languequitraversentles
œuvresfrancophones.Commentl’œuvre de Lépidisa-t-elle
participé à l’élaborationd’undiscourscritique et théorique en
France, enEurope etenGrèce?Quelleplaceoccupe-t-elle
dansle champlittéraire?La double identité de Clément
Lépidis, à la fois orientale et occidentale, explique ce besoin
et répond à laréalité de l’exilé.Les théoriesd’Édouard
3
Glissant surlemultilinguisme etde RainierGrutman sur
4
l’hétérolinguismenous servirontà appréhenderlarelationde
l’écrivaingrec Lépidisavec la langue française.D’autrepart,
pouréclairerlaquestion, centrale, de lamigration nous
5
puiseronsdansl’ouvrage de LéonetRebecca Grinberg.
La dernièrepartie,quis’appuiesur unlargespectre de
textesde l’écrivain, estconsacrée à lapoétiquetextuelle.La

2
P.Bourdieu,L'Illusion biographique, inActesRSS,n°62-63,p. 69-72.
3
http://www.sens-public.org/spip.php?article614
4e
Deslanguesquirésonnent,L’hétérolinguisme auXXsièclequébécois,
RainierGrutman, Fides-Cétuc, Montréal,1997,224p.L’hétérolinguisme
désignepourGrutmanlaprésence d’autreslangues, d’autresidiomesdans
un texte littéraire.
5
LéonetRebecca Grinberg,Psychanalyse du migrantetde l’exilé, Lyon,
Césura,1987.

13

triple thématique des ouvrages de Lépidis permet de diviser
sa production littéraire en trois catégories: la francité, la
grécité et l’hispanicité. Le fait d’être né et de vivre à Paris fait
de Lépidis un vrai «titi parisien» et particulièrement
bellevillois. Les souvenirs de son père exilé d’Asie Mineure
enfont unGrecoriental, aspect oriental qui traverseson
œuvre et quenousessaieronsd’élucider.L’Espagneplus tard,
en particulier l’Andalousie,occuperaun rôle dominantdans
savie.Si l’auteur s’orienteverscepays, c’est inévitablement
à cause del’émigrationdesSépharades,jadis nombreuxà
Salonique.Mais qu’est-cequi suscite chez l’écrivain la
passion pourcettepatriesensuelle?Défenseurardentdela
tauromachie etduflamenco, Lépidis insistesur toutcequele
peuple espagnola d’exclusif, de défidel’impossible en lui:
lamagnanimité,la cruauté,lapulsation.
Cettemonographie de Lépidis,nousallons levoir, est
nourrie delavie del’auteur, desapensée, deses voyages, de
ses mots, deses questionnements identitaires,qui
fonctionnentcommeun systèmeouvert, enconstant
réaménagement, en perpétuellenégociation.

14

Sigle

RB
FS
ML
LAR
ES
MR
MP
BC
MM
MFP
DAB
OM
IE
AND
MJ
LP
SPCM

SA
LVC
TCV
JMS

Tableau des abréviations des œuvres

Titre de l’ouvrage

La Rose de Büyükada
La Fontaine de Skopelos
Le Marin de Lesbos
L’Arménien
Les Émigrés du soleil
La Main rouge
Le Mal de Paris
Belleville aucœur
Mille Miller
Marchéset foiresde Paris
Desdimanchesà Belleville
LesOliviersde Macédoine
Un itinéraire espagnol
Andalousie
Monsieur Jo
La Petenera
En Grèce, sur lespasduColosse
de Maroussi avec HenryMiller
Sortilègesandalous
La Vie en chantier
LesTribulationsd’un commis voyageur
e
Je mesouviensdu 20arrondissement

Chapitre I :Touteune enfance à Belleville

1. « Tu seras
un fabricant

comme ton père
de chaussures »

Né à Paris le 4 avril 1920, d’un père grec originaire d’Asie
6
Mineure etd’unemère française, ClémentLépidis –deson
vrainomKléanthisTchélébidès – vitdurant touteson
7
enfance àBelleville; savie de jeune hommeseramarquée
parlarupture avecson père et parl’errance desa jeunesse
jusqu’à cequ’il devienne écrivain.
8
Dès sonarrivée à Belleville,son père Christo
Tchélébidès/Çelebioglouavait reprislemétierde fabricantde
chaussuresdanslequel GrecsetArméniensexcellaient.
ClémentLépidis raconte :vivais donc en un territoire« Je
qui fut mais n’est plus celui de la chaussure.Bellevillesa
capitale dansla capitale, fief descolonelsetgéantsde la
godassevenusd’Asie Mineure,représentantsd’unepépinière
d’ouvriers qualifiés,monteursetfinisseursdontilsfirent
bénéficierla corporation,unerace éteinte avec l’apparition
denouveaux procédésde fabrication.Lamaisonfamiliale de

6
Lepeuple grec est profondément marquéparl’expérience de lasortie de
l’Empireottoman.Leterme d’Asie Mineurerenvoie à laprésence
grecquetrèsancienne arrachée en 1922avec le drame de la catastrophe de
Smyrne.
7
VoirKaterina Spiropoulou, «Vivresonenfance à Belleviille »,nLes
Actesducolloque,Représentationsde l’enfance etde l’adolescence dans
leromanfrancophone, édit.Universitatii Suceava,mai2007,p. 127-142.
8
L’annéeoùil a dû quitterl’Anatolie, lepère de ClémentLépidisest
d’abordrentré enGrèce.Le faitd’êtreturcophonene luipermettait pas
d’être considéré commeuncitoyengrecparl’Étatgrec etil fut obligé de
faireune demande d’asile enFrance; nous retrouvons ses tracesà
Belleville.

17

la rue Piat tenait de la boutique des crépins, de l’atelier, de
la resserre, les pièces et les couloirs de notre appartement
tout encombrés de boîtes à chaussures prêtes à être livrées,
9
les modèles enveloppés dans leur papier de soie. »
Le père Christo, austère, taciturne et imposant, d’une
mentalité archaïque, prenant seul des décisions pour les
autres, ne laisse pas le choix à Clément: «Tu seras comme
ton père un fabricant de chaussures.Commetoute la famille
tu vivraset prospérerasdansle cuiren cequartierde
10
Bellevillequi estletien etauqueltu ressembles tant. »
11
Les paroles du pèrese gravent dans l’esprit du fils,
lequel n’ajamaiseu l’occasiondelui parler ouvertement ni
departageraveclui ses inquiétudes ou sesenvies: «J’étais
pétri derévolte devantcepère aussi dur que de lapierre,une
pierrequ’il avait ramenée desonpays, l’Asie Mineure et
12
contre laquelle je nepouvais rien.»
Nepouvant queseplier, Clémentexercelemétierdeson
père, et l’échecpourtant netardepasàvenir malgréla bonne
santé del’entreprisepaternelle,nommée curieusement
13
«:Andromaque »« Mes rapportsavec lesclients se

9
La Vie en chantier (LVC), Paris,Denoël,1993,p. 11.
10
LVC,p. 12.
11
Dans son pays,lesenfants ne discutent pas lesdécisionsdeleur père :
«Leseulqui a désobéi àton grand-père, c’est ton oncle Xénophon, mais
c’était un casàpart.»ClémentLépidis, LesTribulationsd’un commis
voyageur (TCV),Paris, Le Tempsdescerises,1995,p. 13.
12
TCV,p. 29.
13
« Bienqu'il ignorâtde l'histoire etde déroulementdesbatailles qui
parcoururentl'Iliade, monpère l'avaitchoisie ensouvenirdesaterre
natale.Andromaque était représentéepar une femmevêtue d'une longue
tunique blanche, deboutaubord de l'eau, le bras tendu vers un oiseau
tenant une lettre dans son bec.»ClémentLépidis,Desdimanchesà
Belleville,p. 97.L’entreprise « LesChaussuresAndromaque » était située
au53 rue Piat, dans la courdel’immeuble;elleoccupait vingt ouvriers
parmi lesquelsGeorgette Guidet,orpheline,piqueuse detigesd’une

18

détériorèrent et je ne m’intéressais plus au cours du cuir et
des peaux. Mon père me donnait des conseils mais je ne les
14
écoutais que d’une oreille distraite.»
Affecté par la perte de la fabrique, son père, fâché, ne lui
adresse plus la parole et leur relation se détériore.Clémenta,
en quelquesorte,trahison père depuis le jour oùil s’estmis
en têtfaie de «re autre chose »,loinde cemondequi aurait
dûêtrelesien.C’est sansdoutel’aspect leplusdramatique
de cette crise identitaire :lanon-reconnaissance à ce
moment-làpar le filsdes savoirsetdes valeurshéritésdu
15
père.Rejetépar sonfils,lepère Christo –jusqu’àsamort,
père etfils nesesont pas réconciliés
s’êtreréconciliésabandonne celui-ci àson tour.Lemilieufamilial qui devait
16
luitransmettrela « foi »,sil’onencroitErik Erikson,n’est
pasen mesure dele faire.Lerejet paternelannihiletoute
forme de confiance chez le fils.Ceseralapremièrerupture
del’écrivainaveclavoie droitequilui était tracée dans le
métierdela chaussure, et qui commanderapar lasuite chez
luises métamorphosesidentitaires.
Maisarrêtons-nous uninstantà cemot:métamorphoses.
Lépidis l’emploie enguise de dédicace àl’undeses
ouvrages:Henry Miller et aux années de« à
métamorphose ».Lemot revientcommeun leitmotivdans
toutel’œuvre, accompagné de ce champ lexical:
transformation,transmutation, changement,naissance,

extrême habileté;elle deviendrala femme de Christoaprès son retourde
la guerre.
14
TCV,p. 16.
15
Son père avaitcontractépendant la guerre, dans les tranchéesdela
Champagne,unemaladiequilerenditinvalide de guerre
16
Erik.H.Erikson,Adolescence etcrise de laquête de l’identité, Paris,
Flammarion,1972.Eriksondanscet ouvrage démontrel’identité de
l’adolescent quise faitet se défait par les négationset lesaffirmationsde
soi-même dans uneréalité complexe et mouvante.

19

étonnement, dévoilement, étranger... Nous allons tenter de
faire découvrir au lecteur – comme nous les avons parcourus
nous-même – ces tournants parfois assez surprenants et
atypiques.
La première identité que ses parents avaient imaginée pour
lui,Clément, donc, larejette.Il lui fallait sortirducercle
familialrestreint,oppressant,qui entravait sa liberté :« Mon
but :quitter la famille dès que possible. D’abord trouver un
17
travail puis une chambre. Vivre enfin comme un homme. »
Pourle jeune ClémentTchélébidès, levraitravail, c’estavoir
un métieràsoi.Cevœuidentitaire autourd’un métier
organisesavie.
Maisletemps passant, Lépidis reviendrasurle faitd’avoir
échoué dansla gestionde l’entreprisepaternelle :« J’aurais
dû, tout naturellement après l’école, rejoindre l’atelier
paternel et me remettre à l’ouvrage afin de succéder au père
à la tête de sa fabrique, mais il m’eût fallu pour cela être plus
courageux et savoir un peu d’avance ce que je voulais faire
18
de ma vie. »
L’adolescent savaitau moinscequ’ilnevoulait pasfaire !
Maisendépitdu refusde l’atelierhérité deson père, il est
intéressantdenoter queplus tard, devenuLépidis, Clément
nereniera jamaisl’universducuir oùil apassésa jeunesse;
il continuetoutaucontraire dese croire imprégné du métier
deson père etl’exprime avec force dansles mots qui
19
suivent:rêvais à l’insolite, à l’inconnu alors que je« Je

17
TCV,p. 14.
18
LVC,p. 7.
19
Demême, Lépidis seréférait souventauxartisans qui exercent unart
mécanique et travaillentde leurs mains,par oppositionà ceux qui
travaillentauxchamps.Énumérons quelques-unsde ces métiers, dontles
seuls nomschantentenfrançais:verriers, cordonniers,tailleurs,
maroquiniers, fabriquantdetrompettes, grossiste enéponges, ferronniers,
confiseurs, herboristes…

20

vivais – il m’a fallu bien du temps pour le comprendre – dans
un univers qu’aujourd’hui je qualifie de magique, de
merveilleux.Celui du cuir. Un univers qui me fait toujours
rêver avec ses outils et ses odeurs, un univers que
j’emporterai avec moi le jour de ma mort et qui ne me
20
quittera plus.»
Le métier envoie en effet à l’existence d’une communauté au
sein de laquelle se transmettent des «manières de faire, de
sentir, de penser », qui constituent, comme l’écrit à juste titre
Claude Dubar,« des valeurs collectives (la conscience fière)
et des repères personnels (un métier dans les mains). Elle
implique généralement des identifications précoces, de la
part des garçons, au métier du père qui se transmet dans la
21
famille, avant même de s’apprendre. »
La façondont les«vieux métiers» de Bellevillelui
collentàlapeau seramaintesfois reprise dans les ouvrages
del’écrivaindevenuadulte.Malgréson« échec »dans le
métier, Lépidiscontinueratoujourseneffetd’estimer
profondément lavaleurdu travail manuel.Citonsàtitre
d’exemplel’incipit,nondénué d’humour, deLa Vie en
chantier,son ouvrage autobiographique,paruen 1993:« Fils
de cordonnier, cordonnier moi-même par atavisme, je ne
serai jamais autre chose même si je devais un jour écrire le
22
livre du siècle.»
Cettephrase englobesondestin qui leveutattaché àson
hérédité biologique, gravée dans samémoire culturelle et sa
sensibilité.Plus tard,nous y reviendrons,il ne cessera de dire
quel’écriture, denature artisanale,offrelemêmeplaisir que
les petits métiers,queles vieux métiers.On retrouve
égalementcetteidée chezVassilisAlexakis,quicomparele

20
TCV,p.8-9.
21
Claude Dubar,La Crise desidentités, Paris, P.U.F.,2000,p. 116.
22
LVC,p. 11.

21

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