La langue corse entre chien et loup

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Cet essai analyse les causes multiples de la disparition des idiomes de la langue corse: politique linguistique peu favorable à son émancipation, régression des usages sociaux, insécurité linguistique, concurrence d'un français régional hybride... Les observations faites par le sociolonguiste, Jean-Marie Comiti, participent des débats qui traversent la société insulaire en revisitant quelques thèmes récurrents: les origines de la langue, la place du corse dans la famille romane, le statut scolaire, la place du corse dans les médias et la société, l'attitude des responsables politiques.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782336257082
Nombre de pages : 156
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LA LANGUE CORSE ENTRE CHIEN ET LOUP

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l'élaboration/représentation d'espaces - qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,. .. - où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculairesurbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique.

Sophie BARNECHE, Gens de Nouméa, gens des îles, gens d'ailleurs... Langues et identités en Nouvelle-Calédonie, 2005. Cécile VAN DEN A VENNE (éd.), Mobilités et contacts de langues, 2005. Angeles VICENTE, Ceuta: une ville entre deux langues, 2005. Marielle RISPAIL (dir.), Langues maternelles: contacts, variations et enseignements, 2005. Françoise FELCE, Malédiction du langage et pluralité linguistique. Essai sur la dynamique langues/langage, 2005. Michelle VAN HaaLAND (Ed.), Psychosociolinguistique, 2005. Anemone GEIGER-JAILLET, Le bilinguisme pour grandir. Naître bilingue ou le devenir par l'école, 2005. Safia ASSELAH RAHAL, Plurilinguisme et migration, 2004. Isabelle LÉGLISE (dir.), Pratiques, langues et discours dans le travail social, 2004. C. BARRE DE MINIAC, C. BRISSAUD, M. RISP AIL, La littéracie, 2004. Marie LANDICK, Enquête sur la prononciation du français de référence. Les voyelles moyennes et l 'harmonie vocalique, 2004. Eguzki URTEAGA, La politique linguistique au pays basque, 2004.

Jean-Marie Comiti

LA LANGUE CORSE ENTRE CHIEN ET LOUP

Préface de Jacques Fusina

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

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de Kinshasa

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@

L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-9389-4 £AN : 9782747593892

PREFACEl
La vérité de la langue et ses nuances. D'aucuns diront sans doute: encore un livre sur la langue, encore une spéculation d'universitaire sur une question déjà tant de fois évoquée, étudiée, triturée, malmenée! Reconnaissons en effet qu'il y eut ces dernières années beaucoup de manifestations, d'écrits ou de paroles, d'avis plus ou moins autorisés, sur l'état de notre idiome, sur son enseignement, sur les politiques publiques qui devraient régir le domaine, qu'il s'agisse de sa sauvegarde ou de son développement, de son illustration diversifiée ou de sa promotion... et nous ne pourrions bien évidemment nier que ce livre, après d'autres, participât de cet ensemble critique voire contestataire. On ne pourra cependant faire grief à Jean-Marie Comiti de demeurer dans la seule attitude de l'observateur qui ignorerait l'aspect pratique de la question traitée: il est un de ceux qui mettent réellement la main à la pâte de la formation en langue corse puisque l'essentiel de son travail quotidien réside bien là, à l'IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) de Corse où passent tous ceux qui seront les futurs formateurs, enseignants de tous degrés, de nos écoles élémentaires ou de nos établissements secondaires. S'ajoute à cette connaissance du terrain réel, une connaissance théorique de sociolinguiste, (il a tiré de son
1 Jacques Fusina, Professeur des Universités, de Corte. université Pasquale Paoli

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doctorat une synthèse intitulée Les Corses face à leur langue, 1992) enrichie de l'échange régulier avec les spécialistes du domaine roman, exerçant soit en France soit à l'étranger. Ajoutons pour compléter le portrait, même très rapide, de l'auteur et pour mieux rendre compte de la personnalité de celui qui nous entretient ici de nouveau de la langue corse, que notre collègue, né à Bonifaziu, a passé sa prime enfance en proche Gallura, qu'il est aussi licencié d'italien et qu'il a en outre étudié la situation linguistique du ligure parlé longtemps dans sa cité de naissance (Bonifacio et sa langue, 1994). Il n'est en outre pas inutile de rappeler ici que JeanMarie Comiti est aussi actuellement l'un des meilleurs représentants de la littérature corse émergente, par des nouvelles et récits ancrés résolument dans la modernité, en illustrant notamment, dans une création hardie et séduisante, le genre policier en langue corse. Un talent aux multiples facettes donc, dont on peut lire les œuvres de fiction non seulement comme la simple expression d'une forme de détente créative, mais comme une autre manière d'engagement par l'écriture, dans l'illustration des principes énoncés par ce praticien «polynomiste» de l'apprentissage langagier. C'est un point de vue qui pourrait suggérer en tout cas d'autres clés possibles avant d'aborder la lecture de cet ouvrage. Le titre même de celui-ci peut surprendre: jeu de mots certes mais dont la métaphore polysémique n'est pas innocente et nourrit une volonté de vulgarisation par la pédagogie et l'image, puisqu'elle prétend s'adresser à tous et informer chacun, de la manière simple et claire dont on parle tous les jours, sans jargon spécialisé ni langue de bois administrative. Car le projet est bien celui, en effet, de s'adresser à un large public et non aux seuls spécialistes, de dresser à cette intention un état des lieux le

Préface

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plus proche possible des réalités constatées, des interrogations des principaux intéressés d'abord, élèves et étudiants, leurs parents et leurs maîtres, puis plus largement toutes les personnes qui s'inquiètent à juste titre de ce déferlement de jugements tranchés et contradictoires sur un sujet qui ne laisse à vrai dire personne indifférent aujourd'hui. Les premiers chapitres de l'ouvrage décrivent une possible émergence en lointain amont d'un « protocorse », ce que disent et répètent d'ailleurs, non toujours harmonieusement, d'autres études: comment le corse des origines joue sa partition particulière dans le cheminement pourtant classique d'un probable pré-latin à une langue romane parmi d'autres, dans les inter-influences diverses qui ont aussi pu engendrer erreurs d'interprétation et filiations supposées ou incertaines, latinisation et toscanisation apportant leur lot naturel et historique à l'édification progressive d'un itinéraire somme toute original. Le spécialiste y retrouvera certainement ses principaux repères, ses principales références, ses exemples réitérés, mais les personnes moins informées ou mal informées trouveront là matière à mieux comprendre des processus linguistiques qui pour paraître complexes n'en sont pas moins fort semblables sous toutes les latitudes et à toutes les époques. Mais ce qui exaspère l'auteur, ce sont ces prises de parole inconsidérées qui, d'un courrier des lecteurs à un forum radiophonique, de tel article de presse à telle étrange publication, puissent balayer d'un revers de main cette documentation patiemment élaborée au profit des idées reçues les moins contrôlées, des argumentations les plus indigentes, des contre-vérités les plus flagrantes. Alors il rétablit ce qu'il croit devoir l'être et ne ménage

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pas les fauteurs de trouble, les colporteurs de vieilleries mille fois réfutées par la science contemporaine. Quant à la principale interrogation d'aujourd'hui, celle de la variété du corse et de sa norme plurielle ou polynomie, puisqu'il faut l'appeler par son nom de baptême, Jean-Marie Comiti en fait la pierre angulaire de son appareil démonstratif: il est vrai que n'a commencé à se mettre en place et à se développer un véritable enseignement du corse, suivant les principes que nous connaissons aujourd'hui, qu'à partir de la fin de la décennie 1970 et plus directement au début de la décennie 1980, après que les spécialistes militants d'alors et particulièrement le professeur Fernand Ettori eurent appliqué au corse à enseigner (que d'aucuns voyaient encore dialecte italianisant) la formule intuitive la plus juste et bienvenue: «cette dialectique de l'un et du multiple qui est celle de la vie », puisqu'elle cernait déjà l'essentiel de ce qui sera d'ailleurs un peu plus tard théorisé comme polynomie par les travaux du sociolinguiste Jean-Baptiste Marcellesi. Les chapitres de la seconde partie de l'ouvrage proposent un examen extrêmement pertinent et précis sur les fonctionnements scolaires actuels et les actions spécifiques de fonnation de divers personnels, leurs succès et leurs faiblesses, leurs progrès et leurs paradoxes. Sur l'enseignement d'une langue, devenue soudain discipline scolaire et épreuve d'examens et concours. Sur son statut exhaussé et majoré incontestablement depuis les balbutiements bricolés des années pionnières, mais aussi victime du conflit latent (et son cortège de manifestations diglossiques) que suppose toute situation précaire née du contact entre deux langues de poids inégal, cohabitant sur le même territoire.

Préface

Il

C'est sur ces aspects que le livre de Jean-Marie Comiti semble le plus intéressant et utile puisqu'il pose de véritables hypothèses de réflexion et de travail sur le bilinguisme et ses fruits attendus, vers une éducation interculturelle qu'il considère mieux adaptée aux réalités citoyennes de la région et du monde à venir. Et la fonnule de bon sens reprise de manière inattendue de... Benjamin Franklin, selon qui «la vérité réside dans la nuance », semble en effet le meilleur paratonnerre contre la tentation permanente d'amalgame et de caricature qui dénaturent le plus souvent la question envisagée en apportant en définitive plus de lamentations que de remèdes!

1 Introduction.
pas un sondage ou une enquête à propos de la langue corse qui ne laisse apparaître un profond attachement des Corses pour leur langue2. Quand nous disons «leur langue» nous pensons bien entendu à la langue corse car c'est bien d'elle qu'il s'agit lorsqu'il est question d'évoquer le principal vecteur de l'identité du peuple corse. Les Corses ont beau être dans leur grande majorité totalement acquis à la République française, une et indivisible, ils n'en sont pas moins corses pour des raisons qui dépassent largement la simple situation géographique. Le problème de la survie de la langue ne laisse personne indifférent; c'est une préoccupation qui traverse la société en sollicitant les courants idéologiques les plus divers, en impliquant les générations les plus éloignées, en harcelant les pouvoirs les plus hésitants. D'une manière ou d'une autre chacun participe à un phénomène qui le concerne et le dépasse à la fois: l'agonie d'une langue que personne ne veut voir mourir. Ce n'est pas un phénomène nouveau; bien des langues, à l'instar du dalmate qui a vu s'éteindre son dernier locuteur à la fin du 19èmesiècle, ont disparu définitivement. D'autres disparaîtront encore. Dans les situations où deux - ou plusieurs - langues coexistent il n'est pas rare que pour des raisons politiques, culturelles, sociales et/ou économiques une des langues prenne l'avantage sur l'autre et la condamne à une mort lente mais certaine. En contexte diglossique, où une langue domine l'autre, on peut considérer que la mort de la langue la plus faible survient lorsque la phase de

Il n'est

2 Enquête INED INSEE, Etude de I 'histoire familiale, 1999.

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substitution est achevée. «Cependant, la substitution qui signe l'acte de décès d'une langue procède par étape »3. L'heure du glas aurait-elle sonné pour la langue corse? Aurait-elle atteint l'étape fatale? Si l'on en juge par son degré d'utilisation au qllotidien dans tous les secteurs de la vie sociétale, le diagnostic ne peut que pousser au pessimisme. La transmission intergénérationnelle est visiblement en panne, les lieux traditionnels où le corse se donnait à entendre sont désertés et même les bêtes ne répondent plus qu'à des ordres en français. Il est cependant des indices qui révèlent une sorte de rémission dont on pourrait espérer une guérison. Certains domaines où le corse n'avait jamais eu droit de cité s'ouvrent timidement mais sûrement à une pratique renouvelée. La jeunesse s'y frotte à l'école sans toutefois trop s'y piquer alors que le reste de la société civile se réjouit de la présence toujours plus importante de la langue corse dans les médias audiovisuels. Certes, ces

deux nouveaux domaines d'emploi - linguistique et
professionnel à la fois - ne manquent pas de susciter des commentaires, voire des polémiques, mais c'est le signe de débats salutaires qui indiquent la permanence d'un intérêt majeur pour la langue corse. Toutefois, l'inquiétude gagne du terrain car l'environnement linguistique n'évoque nullement celui d'une société bilingue où chaque locuteur peut passer d'une langue à l'autre dans n'importe quelle circonstance et sans le moindre effort. Le corse peut bien s'afficher par ci par là, il n'en est pas moins en mauvaise posture. La situation de la langue corse est donc problématique et assez grave pour que l'ensemble de la société prenne conscience qu'il est l'heure de lui assigner un destin:
3 Henri Boyer, 2001.

Introduction

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peut-on laisser le corse glisser inexorablement vers les ténèbres ou doit-on le ramener en pleine lumière? Tout le monde sait bien que 1'« entre chien et loup» est une situation éphémère qui conduit naturellement vers la nuit. S'enfoncer dans la nuit? Revenir au grand jour? C'est le choix que les Corses ont à opérer pour leur langue, qu'ils qualifient symboliquement de «maternelle », car il leur appartient désormais, par l'action qu'ils comptent mener ou ne pas mener - dans tous les secteurs de la vie publique et privée, d'inscrire le corse dans une réelle pratique rédemptrice ou de lui assurer un simple accompagnement de fin de vie. Cette réflexion s'adresse à un large public de non spécialistes. Elle se propose de donner un nouvel éclairage aux problèmes qui déterminent les attitudes des locuteurs et le relatif déclin de la langue. Les observations qui s'en dégagent participent des débats qui traversent la société insulaire en revisitant quelques thèmes récurrents: les origines, la place du corse dans la famille rOlnane, les rapports fantasmatiques à l'italien, le statut scolaire, le regard des spécialistes d'ici et d'ailleurs, le corse dans les médias, le pouvoir d'identification, l'attitude des responsables politiques. Il s'agira également de démystifier un certain nombre de concepts issus de la recherche universitaire et que le public considère souvent, à tort, comme réservés à une élite. Car il nous semble évident que la recherche universitaire est au service du peuple. Elle doit contribuer à l'infonner aussi clairement et aussi objectivement que possible sur le devenir de sa langue. L'université n'est pas un lieu où s'élabore un nouveau corse visant à disqualifier une grande partie de la communauté, c'est au contraire un espace qui accueille la jeunesse avec ses multiples expressions linguistiques et culturelles et où on observe

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