La langue plurielle

De
Publié par

De la fin du XIX siècle jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, plus d'une dizaine d'auteurs hispano-américains de nationalités très diverses ont adopté le français comme langue littéraire sans pour autant renoncer à l'espagnol. A partir de la domination symbolique de la France exerçait sur les jeunes républicains hispano-américains, l'auteur trace les principaux éléments historiques et littéraires qui permettent d'établir l'existence d'une véritable tradition bilingue, insistant sur la double réception des auteurs.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 152
Tags :
EAN13 : 9782296461826
Nombre de pages : 338
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Lalangueplurielle
Lebilinguismefranco-espagnol
danslalittératurehispano-américaine
(1890-1950)RecherchesAmériqueslatines
Collection dirigée par Denis Rolland
et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes
disciplines scientifiques sur cet espace qui s’étend du Mexique et des Caraïbes à
l’ArgentineetauChili.
Dernièresparutions
Pauline RAQUILLET, Alfred Ebelot. Le parcours migratoire d’un Français en
eArgentine au XIX siècle, 2011.
PierretteBERTRAND-RICOVERI, Mitología shipibon2010.
GermanA.delaREZA, Les nouveaux défis de l’intégration en Amérique latine, 2010.
João Feres Júnior, Histoire du concept d'Amérique latine aux Etats-Unis, 2010.
Marie-Cécile BENASSY-BERLING, Sor Juana Inés de la Cruz. Une femme de lettres
exceptionnelle. Mexique XVIIe siècle, 2010.
Florencia Carmen TOLA, Les conceptions du corps et de la personne dans un contexte
amérindien, 2009.
Marcio Rodrigues PEREIRA, Le théâtre français au Brésil de 1945 à 1970 : un outil de
la diplomatie française contre le recul de son influence culturelle, 2009.
Alain KONEN, Rites divinatoires et initiatiques à La Havane, 2009.
Montserrat VENTURA i OLLER, Identité, cosmologie et chamanisme des Tsachila de
l’Équateur, 2009.
HenriFAVRE, Le mouvement indigéniste en Amérique latine, 2009.
Thomas CALVO, Vivre dans la Sierra zapotèque du Mexique (1674-1707), 2009.
Paola DOMINGO et Hélène VIGNAUX (dir.), Arts et sociétés en Amérique latine : la
transgression dans tous ses états, 2009.
HéctorDANTECINCOTTA, Ricardo Molinari ou la solitude de la Pampa, 2009.
Monesty Junior FANFIL, Haïti: le maintien de la paix en Amérique centrale et dans les
Caraïbes, 2009
L. AUBAGUE, J. FRANCO, A. LARA-ALENGRIN (dir.), Les littératures en
eAmérique latine au XX siècle : une poétique de la transgression ?, 2009.
IsmailXAVIER, Glauber Rocha et l’esthétique de la faim, 2008.
HenriFAVRE, Changement et continuité chez les Mayas du Mexique, 2008.
eCarmen Ana PONT, L’autobiographie à Porto Rico au XX siècle : l’inutile, l’indocile
et l’insensée, 2008.
Françoise MOULIN CIVIL (sous la dir.), Cuba 1959-2006. Révolution dans la culture.
Culture dans la Révolution, 2006.
Jahyr-Philippe BICHARA, La privatisation au Brésil : aspects juridiques et financiers,
2008.
Idelette MUZART-FONSECA DOS SANTOS et Denis ROLLAND, Le Brésil des
gouvernements militaires et l’exil. 1964-1985, 2008.
BernardGRUNBERG, Le contrôle de la vie religieuse en Amérique, 2008.
Nadine SUSANI, Le règlement des différends dans le Mercosur, 2008.MarcosEymar
Lalangueplurielle
Lebilinguismefranco-espagnol
danslalittératurehispano-américaine
(1890-1950)
Préface de Daniel-Henri Pageaux© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54951-7
EAN : 9782296549517SOMMAIRE
PREFACE............................................................................................9
INTRODUCTION..............................................................................15
PREMIÈREPARTIE.LALANGUEPARTAGÉE.............................23
Chapitre I. Unepatrie mentale:La France et laformationde l’identité
hispano-américaine......................................................................................25
Chapitre II.Latraditiondubilinguismelittérairefranco-espagnol........49
DEUXIÈMEPARTIE.LALANGUEDIVISÉE...............................109
Chapitre III.Lechangement delangue.................................................111
Chapitre IV.Le dramede l’écrivainbilingue.......................................145
TROISIÈMEPARTIE.LALANGUEPLURIELLE.........................199
ChapitreV. Le rêved’unité: la troisièmelanguefranco-espagnole....201
ChapitreVI.L’écriturebilingue...........................................................261
CONCLUSION................................................................................311
BIBLIOGRAPHIE...........................................................................315
REMERCIEMENTS.........................................................................331PREFACE
On ne choisit pas son sujet : on est choisi par lui. La proposition que l’on cite
parfois lors d’une soutenance de thèse n’est en fait (tout vrai chercheur le sait)
qu’un faux paradoxe. Je n’hésite pas à la reprendre pour ouvrir la préface que j’ai
le plaisir de donner au beautravail que présente MarcosEymar : une version, plus
abrégée que remaniée, de sa thèse de doctorat, brillamment soutenue il y a déjà
quelques années.
Non point que Marcos Eymar soit venu de la lointaine Amérique dite latine.
Simplement, il a franchi lesPyrénées et vit, àsamanière,lepassage d’une langueà
l’autre, espagnol et français, ce que l’on va appeler le dialogue entre langues et
cultures. Et je revois encore ce jeune étudiant madrilène, parfaitement bilingue,
débarquant un jour à la Sorbonne pour me proposer un sujet dont l’intérêt et
l’ampleur me plongèrent d’emblée dans la joie et l’inquiétude. Ajoutons: un sujet
dont l’évidence s’imposait à quiconque connaît les grands mouvements
intellectuels entre Amérique latine et Europe, mais que personne n’avait encore
osé investir defaçonsystématique.
Marcos Eymar a montré très vite qu’il avait les qualités pour mener à bien un
travail d’envergure, couvrant un demi-siècle et nécessitant d’innombrables
enquêtes, moins sur leterrain que dans des recoins de bibliothèques : lesérieux, la
parfaite aptitude à la recherche, son sens de l’organisation, qu’il s’agisse du temps
à accorder aux lectures, aux investigations, ou de la capacité à distribuer une
matière dont la richesse et la diversité auraient dérouté ou découragé plus d’un
jeune chercheur.
***
Il se peut que le lecteur français d’aujourd’hui, même de bonne culture, ait
quelques difficultés à prendre l’exacte mesure de ce que fut, à partir des dernières
edécennies du XIX siècle, la présence hispano-américaine à Paris.Tout au plus,se
souviendra-t-il de ce Brésilien cocasse, tout couvert d’or, imaginé par Offenbach
pour donner une touche exotique (mais réelle) à la « vie parisienne» d’alors. Ou
de ces « rastacouères», non moins riches, venus de Buenos Aires, à l’élégance
voyante et parlant haut, fiers de leur fortune acquise dans le commerce de la
viande ou de la laine (en raclant des peaux de bêtes, rastra cueros….). Ces types
d’une comédie humaine qui embrasse les deux rives de l’Atlantique ne doivent
pas faire oublier l’extraordinaire galerie de poètes et de critiques qui partirent, à
leur manière, «ivres d’un rêve héroïque» mais non « brutal»… pour la ville
lumière.Je viens de faire allusion à un vers des Trophées de JoséMaria de Heredia (on le
dira franco-cubain) que tous les petitslycéens de France ont récité, pendant de
longues décennies de véritable enseignement secondaire, vers tiré d’un sonnet à la
gloire (douteuse) des conquistadores, de ces «routiers et capitaines», partispour…
«des courses lointaines». Et je cite ce poème, non par nostalgie d’adolescence,
mais parce qu’au moment même où il était écrit, un phénomène d’une ampleur
insoupçonnée avait commencé : aux convois atlantiques qui étaient allés pendant
des siècles conquérir des terres et s’emparer de l’or des Indes, l’Amérique
e
espagnole, en cette fin de siècle (le XIX …), par la voix de ses poètes, traçait un
chemin inverse, envoyant à la «vieille Europe» des œuvres dans une langue
espagnole rajeunie, enrichie, méconnaissable pour beaucoup. Ce n’est pas un
hasard si un critique de Saint Domingue/SantoDomingo, Max Henríquez Ureña
(moins connu que son frère Pedro) a donné au bilan de cette prodigieuse
inversion de tendance, esthétique, culturelle et linguistique, nommée Modernismo,
un titre proprement symbolique : Le retourdes galions/El retornodelos galeones
(Madrid, 1930).
J’aime inscrire et présenter le travail de Marcos Eymar comme encadré par ces
faits, ces deux repères, les débordant quelque peu, couvrant donc un demi-siècle
traversé par la « Grande Guerre» pour laquelle poètes et intellectuels
latinoaméricains prirent assez largement fait et cause. Le Péruvien Ventura García
Calderón, très présent dans cette étude, a écrit un DonQuichotte dans les tranchéeset
la mémoire de son frère José, tombé au combat, est évoquée au début de la
précieuse Littératurehispano-américaine (Paris, Kra, 1930) de Max Daireaux, premier
ouvrage de synthèse sur un sous-continent encore inconnu du grand public
français. De soncôté, le Chilien Francisco Contreras, très mêlé aux cercles
parisiens, a publié dès 1917 une étude sousforme d’hommage, Lesécrivains
hispano-américains et la guerre européenne. Et, sur un autre plan, je n’oublie pas celui
rendu en 1919 à Valery Larbaud par le grand poète et critique mexicain Alfonso
Reyes pour avoir le premier changé l’image que les Français pouvaient avoir de
l’Hispano-américain (Chroniques parisiennes, Séguier, 1991 : 86). Grâce au roman
Fermina Marquez, l’Hispano-américain est passé du«type comique ou pittoresque,
moitié singe moitié perroquet, vêtu de couleurs criardes et riant de sottises » à
« une valeur humaine sûre ».
Ce sont des«valeurs humaines sûres» que Marcos Eymar a privilégiées, des
écrivains qui sont passés d’une langue à l’autre, et qui, d’une certaine façon, ont
été «étrangers à eux-mêmes»pour reprendre le titre d’une étude de Julia
Kristeva. La dimension étrangère qui reste l’une des interrogations majeures de la
littérature comparée (discipline dont relève le présent travail) est donc une
dimension«intérieure» aux écrivains et aux œuvres envisagés. S’ils ont été des
« passeurs» à leur manière, des médiateurs, Marcos Eymar signale justement,
d’entrée de jeu, qu’il s’agit aussi d’une«médiation intérieure». En cela, il s’inscrit,
de façon personnelle mais significative, dans une tendance nouvelle de notre
discipline qui cherche à saisir, à comprendre la présence de l’étranger au sein
même d’un même esprit et de ses écrits, sans se soucier de chercher à les
10« comparer » à d’autres. Encore faut-il noter que des allusions sont faites, et elles
sont bienvenues, à d’autres noms qui ont vécu et illustré ce «passage» d’une
langue à l’autre, et l’on citera, entres autres, Conrad, Tzara, Rilke, Pessoa,
Nabokov… Et l’on rappellera que le principe même de l’interrogation
comparatiste, fermement observé ici, est moins la « comparaison» que
l’élucidation de la«différence», de«l’écart » et l’étude du « passage » en tant que
processusmental et culturel,linguistiqueetesthétique.
***
L’un des mérites de cet ouvrage est de maintenir un constant équilibre entre la
singularité de chaque écrivain abordé, laquelle ne peut être ignorée, et la
perspective à la fois collective et synthétique : celle qui permet de dégager les
pratiques et les enjeux communs à un certain bilinguisme ; celle qu’on attend dans
une étude comparatiste de cette ampleur qui se doit de ne pas tomber dans la
monographie, ou plutôt dansl’énumération ou de la juxtaposition. Pourtant, dans
la douzaine de noms retenus, les disparités de carrière, de succès, sont
remarquables, et les«réceptions», pour reprendreMarcos Eymar,«contrastées».
De même, la diversité est«irréductible», depuis Heredia qui entre à l’Académie
Française, Ventura García Calderón, élu à l’Académie royale de Belgique, et qui
fut proposé pour le Nobel, Armand Godoy qui eut son heure de gloire dans les
années 20 à Paris, jusqu’aux poètes avant-gardistes (le Chilien Vicente Huidobro,
le Péruvien César Moro), en passant par des marginaux ou des oubliés, comme
l’illuminé Nicanor Vergalo della Roca, Péruvien promoteur d’une nouvelle
orthographe, le Franco-bolivien Adolfo Costa du Rels, qui s’est penché sur le
«drame» de l’écrivain bilingue, l’Argentin José Maria Cantilo, le Cubain Augusto
de Armas, les Equatoriens Alfredo Gangotena et Victor Manuel Rendón. Et l’on
dira, au passage, que deux romans de Rendón et de Cantilo mériteraient bien une
réédition.
Si l’accent est d’abord missur les «variables individuelles du bilinguisme»,
sur la diversité dans les carrières, dans la notoriété, une première tentative de
« portrait robot » permet pourtant de dégager quelques traits communs à une
partie de ce corpus : parisiens, diplomates, conservateurs,et bien sûr francophiles,
représentants de ce qu’on a pu appeler un «gallicisme mental», des sortes
d’Européens exilés.On notera que, sans écarter les affleurements de ce qui est
appelé « la névrose de Janus », ou les figures du «dédoublement», l’approche
psychanalytique n’est pas spécialement retenue, ce qui évite des développements
convenus et attendus, mais ménage en revanche de belles et fines lectures sur la
quête des origines, l’ancêtre indien, la«langue perdue », le meurtre symbolique de
l’idiome espagnol, lerôlede« langue maternelle adoptive» tenu par le français.
En fin d’analyse, la douzaine de noms retenusoffre un éventail assez large
d’options possibles face au bilinguisme, une typologie particulièrement fine et
rigoureuse, depuis ce que Marcos Eymar appelle«l’intégration dissociative» avec
Heredia, qui aboutit à une négation du bilinguisme et uncultede la forme, jusqu’à
11la « désintégration associative» de Huidobro, la «dissolution langagière»,
véritable option de bilinguisme. Option toujours précaire, instable, marquée le
plus souvent par la « permanente réversibilité du choix»: c’est ce sur quoi insiste
Marcos Eymar quine veut surtout pas enfermer ses auteurs dans des cases oudes
tiroirs étanches.
C’est pourquoi les questions de l’apprentissage, de l’appropriation langagière,
de l’alternance sont très minutieusement abordées, sans omettre les inflexions
personnelles(l’expérience de l’exil, l’auto-exotisme, les recours à l’autre langue,
plus ou moins ponctuels, l’auto-traduction). Il reste cependant, et pas seulement
en toile de fond, ce que l’on appellera un certain«imaginaire» de la langue, des
images de la langue qui sont proches, reconnaissons-le, du stéréotype, d’où leur
puissance : rhétorique et contraignant, figé pour l’espagnol ; libre, souple, ouvert
pour le français, langue de la modernité. L’héritage latin, si important, l’idée de
latinité qui a beaucoup servi dans l’adoption du français, se diversifie pour mieux
opposer l’espagnol local et archaïque au français universel et moderne. Je ne
résiste pas à citer, en complément, quelques lignes qui servent à planter le décor
« moderniste » dans lequel Francisco Contreras (L’esprit de l’Amérique espagnole,
Editions de la Nouvelle Revue Critique, 1930 : 15) va présenter le grand Rubén
Darío :
«Tout un mouvement tendant à abolir les limitations de la vieille rhétorique
espagnole, à renouveler les formes, à accorder les lettres à la sensibilité moderne,
commença alors à se dessiner dans un désir véhément d’idéalisme, de liberté,
d’affirmationsans entrave de la personnalité créatrice. »
On le voit: au-delà de la langue proprement dite, le français accompagne les
lettrés hispano-américains dans leur conquête de la modernité, linguistique et
culturelle.
Une ligne de synthèse particulièrement stimulante se dessine, au cœur de
l’ouvrage, au long de la IIème partie, lorsque MarcosEymar montre comment
divers projets poétiques, à partir de débats sur la langue espagnole, débouchent
tous sur la même volonté de dépasser l’état de « dépendance culturelle » de
l’Amérique hispanique : la réforme originale de Vergalo, le«gallicisme mental»
incarné par Rubén Darío, la querelle autour du « néo-espagnol », initiée, à son
corps défendant, par Rémy de Gourmont, enfin l’idée d’une langue poétique
adamique illustrée par le « créationniste» Huidobro.
On comprend alors pourquoi la logique de la thèse défendue par Marcos
Eymar se termine sur l’idée d’une «langue plurielle », au détriment d’une
« troisième langue», issue de la confrontation ou d’une « union» entre espagnol
et français. La langue « bilingue » est une sorte de composé instable, fait de
solutions diverses, un espace de complémentarités. Un espace « décisif», est-il
noté justement en conclusion, «où non seulement la littératuresefait avec la
langue, mais (où)la languesefait aussilittérature. »
12***
On se tromperait si l’on considérait que le demi-siècle étudié par Marcos
Eymar offre des aspects et une problématique révolus. Sans doute, l’époque est
encore celle où la culture française jette des feux vifs et éclairants. C’est le temps,
pour reprendre l’image amusée forgée par les Hispano-américains eux-mêmes,
où, dans la ville lumière (entendez Paris), les plombs n’avaient pas encoresauté. Il
serait facile d’opposer, aux solutions très francophiles des auteurs ici réunis, des
prises de position comme celles d’Alejo Carpentier (d’origine française et russe),
récusant, dès la fin de la seconde guerre mondiale, l’imitation, la condition
d’épigone, plaidant pour un écrivain « Nouvel Adam », en charge de nommer le
monde ou plutôt le réel merveilleux. Ou celles de Carlos Fuentes, déclarant que
« sa patrie est sa langue» et que l’Espagne avec les Hispano-américains constituent
une force considérable grâce à une langue commune qui sert de « trait d’union».
Jefais allusion à unpassagedu trèsrécentCe que je crois (Grasset, 2003: 160).
De fait, le moment culturel abordé par Marcos Eymar est bien ce qui, dans un
processus dialectique, est nommé « temps faible», «mineure » ou antithèse,
puisque la thèse de l’espagnol monolingue et académique était périmée et
intenable et qu’il fallait donc trouver les solutions pour des créations
authentiquement nouvelles. Faut-il signaler le point d’aboutissement (même
provisoire) actuel?L’existence, aux côtés de la RealAcademiadelalengua, de vingt
académies qui travaillent sur un plan sinon d’égalité, du moins d’entière
complémentarité : la meilleure preuve étant ce Diccionario de la lengua (en ligne)
richede centaines d’américanismes…
Les Hispano-américains de la « Belle Epoque» et de l’entre-deux-guerres, loin
d’être des «planètes à part», ont œuvré pour l’émancipation linguistique et
culturelle du sous-continent. Ils illustrent, à leur manière, des modes de pensée,
des comportements, des solutions esthétiques que notre temps connaît bien:
écrivains « nomades», écritures« métisses », situations, au sens existentiel,
«extraterritoriales» pour reprendre le mot heureux de George Steiner, enfin un
certain cosmopolitisme qui, s’il est loin d’être aussi simple et confiant que jadis,
constitue, à des degrés divers, des réponses à une mondialisation oublieuse des
spécificités et des diversités.
J’aimerais terminer, en une sorte d’ouverture chère aux comparatiste, par un
exemple à peine déplacé ou exotique: celui de Milan Kundera, tchèque ayant
choisi (partiellement) le français et grand ami de CarlosFuentes, comme on le
voit par exemple dans Geografía de la novela. Kundera déclarait, dans une
déclarationfaite au JournaldeGenève, endatedu 18 janvier1998:
« Quand je parle français, rien n’est facile, aucun automatisme verbal ne me
vient en aide. Le français ne remplacera jamais la langue de mes origines, c’est la
langue de ma passion. Moins la langue française m’aime et plus elle me
passionne. »
13Il est bon, me semble-t-il, que nos réflexions soient traversées par ces
mouvements du cœur faits de souffrance et d’enthousiasme : la passion. A charge
pour nous, critiques, lecteurs, de savoir l’entendre et la partager, dans et par nos
discours et nos travaux.
Daniel-HenriPageaux
Sorbonne Nouvelle/ Paris
III
14INTRODUCTION
Bien, loshijos de la France
Ah Almirante le plus sage
Se vengarándanssarage
De tu triste convention
Y mil bocasalafois
Al designarte Amiral
Diráncon grito infernal
1Oh! Surlui malédiction .
Ces vers de circonstances, demeurés inédits pendant plus d’un siècle et demi,
ont été écrits en 1840 par l’Argentin José María Cantilo, grand-père de l’écrivain
bilingue du même nom, à l’occasion du traité signé entre Rosas et le baron
Mackau. Si, d’une part, ils prouvent que le bilinguisme franco-espagnol était un
phénomène naturel pour une bonne partie des élites hispano-américaines du
eXIX siècle, leur spontanéité et leur manque d’ambition littéraire semblent aussi
corroborer la place marginale généralement accordée à l’écriture bilingue depuis
que la littérature est devenue inséparable de la formation d’une conscience
nationale.
Pourtant, le bilinguisme littéraire n’a pas toujours occupé cette position
subalterne. Sa dimension burlesque a été exploitée par quelques-uns des plus
grands dramaturges de l’époque moderne, comme l’attestent les exemples de
Bartolomé de Torres Naharro et sa Comedia tinelaria (1516), le latin macaronique
du Malade imaginaire de Molière ou lesscènes plurilingues dans l’œuvre deLope de
Vega. Outre sa potentialité satirique, le multilinguisme a été systématiquement
utilisé dans des compositions poétiques aussi variées que les harchas mozarabes,
les chansons du CarminaBurana ou les remarquablespoèmes baroques recueillis
par Leonard Forster dans son importante étude ThePoet’sTongues.Áces exemples
concrets de Sprachmischung,il faut ajouter la liste interminable des auteurs qui ont
écrit dans deux langues différentes, ou dans une langue autre que leur langue
maternelle. Loin d’être l’exception, cette situation a même été la règle pendant
1 Cité dans José María Cantilo, Canciller Cantilo:Ladiplomacia argentina al servicio de la Paz, Buenos Aires, Editorial
HistóricaEmilio J.Perrot, 2005, p. 8.
15une longue période de l’histoire européenne, lorsque le latin était la langue de
culture pour des écrivains dont le parler maternel n’avait pas encore le statut de
langue littéraire.Ce n’est peut-êtrepas un hasardsi les tablettes babyloniennes,les
premiers textes que l’humanité ait conservés, sont aussi, pour la plupart, des
1textes bilingues .
Après avoir longtemps été négligé par les histoires nationales de la littérature,
le bilinguisme est aujourd’hui l’objet d’un engouement critique considérable.
Pendant les dix dernières années on dénombre, rien qu’en France, plusieurs
douzaines d’ouvrages et de colloques consacrés au problème du plurilinguisme
littéraire. Ce regain d’intérêt traduit la crise du paradigme concevant la littérature
comme l’expression privilégiée des communautés nationales monolingues. Le
processus de décolonisation, l’émigration massive et la mobilité internationale
accrue ont rendu problématique la territorialisation des langues opérée par le
nationalisme romantique. Dès lors, les écrivains bilingues apparaissent comme
des figures représentatives de notre temps qui nous permettent de repenser des
catégories fondamentales dela création et de la réception littéraires. Leur position
«extraterritoriale», pour reprendre la célèbre formule de George Steiner,
constitue une incitationàreconfigurer le système littéraire afin de rendre compte
de toutesacomplexité.
Cependant, il serait naïf de conclure au dépassement pur et simple du concept
de « littérature nationale ». De même que sur le plan politique la mondialisation
économique n’a pas entraîné la disparition des vieilles structures étatiques, le
champ littéraire continue d’être organisé autour des États-nations qui influencent
de manière décisive l’enseignement, l’attribution de prix et d’aides à la création,
ainsi que les mécanismes de consécration institutionnelle. Les sommes
considérables investies dans la promotion des langues par les différents États
montrent que « la guerre de langues » dont parle L.-J. Calvet est toujours aussi
vivace que par le passé. Instrument de création artistique, la langue est aussi un
instrument de pouvoir, de prestige et de domination. La reconnaissance
institutionnelle dont certains écrivains bilinguesfrancophones jouissent
aujourd’hui en France peut ainsi être considérée comme une «hospitalité
intéressée » visant à faire revivre le mythe du français comme « langue
2universelle » dontilsera beaucoup question dans cetravail .
eLe bilinguisme littéraire à partir du XIX siècle ne peut donc être envisagé en
faisant abstraction de son articulation conflictuelle avec le modèle littéraire
national. Depuis la révolution romantique, l’écrivainmultilingue, qu’il le veuille ou
non, estnécessairement confronté aux mécanismes et aux valeurs de ce modèle.Il
serait d’ailleurs superficiel d’identifier celui-ci avec une idéologie monolingue
xénophobe. Comme le rappelle Claudio Guillén, citant Joseph Texte, la
révolution romantique apporte un double mouvement de « concentration » et
1 Voir Béatrice André-Salvini, « Babel, mythe ou réalité: le plurilinguisme à Babylone »dans Corps écrit,
nº 36, (« Babel et ladiversité deslangues »),Paris, PUF, 1991, p. 17-21.
2 Christian Lagarde, « L’hospitalité des langues: variations autour d’un thème»dans Axel Gasquet et Modesta
Suárez (ed.), Écrivainsmultilanguesetécritures métisses.L’hospitalité deslangues, Clermont-Ferrand,Presses
Universitaires Blaise Pascal, 2007, p. 26-29.
16« d’expansion ». L’idée de l’originalité et de l’unicité de chaque peuple, exprimée à
travers sa langue, contient l’idéal d’un nouvel internationalisme consistant à
« comprendre comment les différentes voix poétiques se complètent
mutuellement, s’entrecroisent, et rendent possible le mouvement de l’Histoire
1vers une Humanité plus large, vaste, tolérante, plus consciented’elle-même ».
La naturalité avec laquelle l’homme du Moyen-Âge ou de la Renaissance
écrivait dans une langue étrangère était corrélative à l’insignifiance de son choix.
Avant le romantisme « le poète ne se parlait pas à soi-même au nom de
lui2même ; il parlait à la société au nom de cette mêmesociété ». L’important c’était
de reformuler lessujets familiers d’une façon surprenante et émouvante et le
plurilinguisme était une technique de plus pour atteindre ce but. Cette conception
de la poésie faisait de la langue«un costume qu’on pouvait mettre et s’enlever à
3sa guise, selon les circonstances ». Rien d’étonnant à ce que le plurilinguisme
littéraire n’ait pas suscité alors de réflexions critiques importantes, considéré qu’il
était par lesthéoriciens classiques comme une simple licence rhétorique. Les
études actuellessur le phénomène, bienqu’elles affichentleur volontédedépasser
le paradigme national, demeurent tributaires de la signifiance problématique que
le romantisme lui a octroyée en transformant la langue en fondement de l’identité
personnelle et collective.De ce pointde vue, les innombrables variations
contemporaines autour du plurilinguisme comme expression d’une « spécificité
4ouverte » ou encore d’une «conscience non totalitaire d’une diversité préservée »
peuvent être considérées comme des actualisations de l’intériorisation des
différences linguistiques accomplie par des penseurs romantiques comme Herder,
Humboldt ouFichte.
Contrairement à une conception simpliste qui ferait des écrivains plurilingues
des héros avant la lettredu cosmopolitisme post-moderne, la plupart des auteurs
ehispano-américains bilingues au tournant du XIX adhèrent – d’une façon certes
ambiguë – aux postulats dunationalisme littéraire. L’hypothèse de départ de notre
travail consiste précisément à considérer l’essor du bilinguisme littéraire pendant
cette période comme la manifestation d’une volonté d’émancipation culturelle
directementinspirée des processus de créationdes identitésnationales en Europe.
Le fait que les circonstances historiques de l’Amérique hispanique aient donné à
cette revendication une portée non pas nationale mais continentale n’en élimine
pasles fondements romantiques. Le bilinguisme littéraire franco-espagnol
constitue ainsi une tentative paradoxale de forger unenouvelle langue littéraire
capable d’exprimer l’identité hispano-américaine selon le modèle monolingue de
la « langue/nation» prôné par la pensée herdérienne.
La plupart des études sur le bilinguisme établissent une distinction entre le
bilinguisme collectif et le bilinguisme individuel, ou ce que Rainier Grutman
1 Claudio Guillén, Entre lo unoy lo diverso.Introducciónalaliteraturacomparada, Barcelona, Tusquets, 2005, p. 53-54.
[Saufmentioncontraire,toutes lestraductionsdescitationsen langueétrangère ontétéréaliséespar l’auteur].
2 Leonard Forster, The Poet’sTongues.Multilinguism in Poetry,Cambridge,Cambridge University Press, 1970,
p. 26-27.
3 Ibid., p. 28.
4 Jean Bernabé,PatrickChamoiseau,RaphaëlConfiant, Élogedelacréolité,Paris,Gallimard, 1989, p. 27-28.
17appelle«le bilinguisme endogène» et le«bilinguisme exogène». Le premier type
de bilinguisme concerne les écrivains«issus de sociétés marquées par un contact
1prolongé, et le cas échéant par un conflit, entre deslangues », alors que le
deuxième se réfère à des individusqui « pour divers motifs (personnels,
politiques, économiques) ont quitté l’enceinte protectrice de leur communauté et
2de leur langue premières ». Si les écrivains appartenant au premier type peuvent
être désignés à l’aide d’une étiquette collective – écrivains catalans, québécois,
antillais, portoricains, etc. –, les deuxièmes composent une longue liste de noms
propres, et non des moins prestigieux : Heine, Rilke, Beckett, Nabokov, Cioran,
Semprún… Ces deux types de bilinguisme ont été l’objet d’approches théoriques
différenciées. Alors que les travaux surle bilinguisme endogène réservent une
place centrale à la sociolinguistique et au concept de «diglossie», les ouvrages
3consacrés aux «aristocrates du bilinguisme » empruntent habituellement une
toute autre voie consistant à tenter d’éclairer les raisons biographiques et
artistiques d’unparcoursprésenté comme insolite.
Les auteurs hispano-américains écrivant en espagnol et en français ont
4toujours été considérés comme des «hapax » ou des « planètes à part ». Notre
travail voudrait, au contraire, explorer la dimension collective du phénomène.
L’objectif d’une telle approche n’est certainement pas d’occulter la singularité de
chacun des auteurs, mais de montrer les caractéristiques et les enjeux d’une
pratique commune par rapport à laquelle les différences individuelles prennent
tout leur sens. Autrement dit, nous souhaiterions tracer une voie intermédiaire
entre l’analysesociologique du bilinguisme endogène et les monographies qui
font de l’écrivain bilingue exogène une rara avis marquée par un destin
exceptionnel.
Il y a plusieurs raisonsàce parti pris. Tout d’abord, l’ampleur même du
phénomène. Entre 1890 et 1950 on dénombre bien plus d’une dizaine d’auteurs
hispano-américains écrivant directement en français. Il est évident qu’une telle
abondance ne peut être le résultat du seul hasard des biographies, ni du caprice de
quelques auteurs isolés. Qui plus est, ces auteurs sont tout à fait conscients de ne
pas être isolés dans leur démarche. À travers l’imitation, les échanges personnels,
la participation aux mêmes revues ou les réflexions théoriques, ils constituent une
«tradition bilingue » qui demeure largement inexplorée et qui illustre de façon
significative les enjeux linguistiques et idéologiques à l’origine de l’émancipation
esthétique etsymbolique dela littérature hispano-américaine.
La publication d’Azul…(1888) de Rubén Darío est généralement considérée
comme l’acte de naissance du modernismo, le premier mouvement littéraire
typiquement hispano-américain. La fin des années 1940 signe le début de la
reconnaissance internationale d’auteurs comme Borges, Rulfo, Neruda, Asturias,
1 Rainier Grutman, « L’écrivain bilingue et ses publics: une perspective comparatiste» dans Axel Gasquet et
Modesta Suárez, Écrivainsmultilanguesetécritures métisses.L’hospitalitédes langues, p. 39.
2 Ibid.,p. 34-35.
3 AleksandraKroh, L’Aventure du bilinguisme,Paris, L’Harmattan, 2000, p. 9.
4 ModestaSuárez et Daniel Vives, «Perdre terre: la poésie de César Moro », dans L’Esprit créateur, été2004,
vol. XLIV, n° 2, p.87.
18Carpentier ou Mistral – cette dernière reçoit le prix Nobel en 1945. Ces deux
moments marquent aussi une évolution importante dans la réception de la
littérature hispano-américaine en France. Si le modernismo provoque une affluence
massive d’Hispano-Américains vers Paris qui permet la multiplication des
1contacts personnels et littéraires , à partir des années 1950 «la diffusion de la
littérature hispano-américaine en France s’oriente de plus en plus vers ce qu’on
2 epourrait qualifier d’effort organisé ». Entre la fin du XIX siècle et la fin de la
Deuxième Guerre Mondiale s’ouvre donc une période décisive où la littérature
hispano-américaine, esthétiquement affranchie de l’influence espagnole, cherche
dans la France un modèle susceptible de l’aider dans sa quête d’originalité et de
légitimité.
L’étendue de l’influence française pendant cette période rend problématiques
les frontières du bilinguisme franco-espagnol. Une large partie des auteurs
hispano-américains le plusmarquants de ces années ontséjourné enFranceet ont
subi l’influence des modèles littéraires français. Face à la tentation d’assimiler le
bilinguisme au «gallicisme mental»de cette génération, nous estimons que le
bilinguisme littéraire doit comporter la composition et la publication des textes
dans les deux langues. Des auteurs comme les équatoriens Víctor Manuel Rendón
(1859-1939) et Alfredo Gangotena (1904-1944), les péruviens Ventura García
Calderón (1886-1959) et César Moro (1903-1956), le bolivien Adolfo Costa du
Rels (1891-1980), l’argentin José María Cantilo (1877-1953) et le chilien Vicente
Huidobro (1893-1948), ontpublié des livresaussi bienen français qu’en espagnol.
D’autres auteurs hispano-américains comme les cubains José María de Heredia
(1842-1905), Augusto de Armas (1869-1893) et Armando Godoy (1880-1964) ou
le péruvien Nicanor della Rocca de Vergalo (1846-1919) ont rédigé presque toute
leur œuvre en français mais ils ont écrit également des textes littéraires
directement en espagnol.
Cette liste est loin d’être exhaustive. Même si elle comprend des minores
n’ayant jamais fait l’objet d’une étude critique approfondie – comme Vergalo,
Rendón, Cantilo ou de Armas –, il se peut que d’autres auteurs confidentiels
attendent encore d’être découverts dans la vaste production bibliographique de
cette période. En outre, cetteliste neprend en compte ni ceux qui, comme Rubén
Darío, EnriqueLarreta ou Hector Velarde, ont fait quelques incursions isolées
dans la langue française, ni ceux qui, comme Gonzalo Zaldumbide ou Alejo
Carpentier, n’ont écrit en français que des textes journalistiques et académiques.
Elle omet également de citer les Argentines Delphina Bunge de Gálvez et
Victoria Pueyrredón Saavedra, le Cubain Cornelius Price ou le Péruvien
ParejaMijares, dont les quelqueslivres publiés en français ne constituent pas, à nos
yeux, une œuvre suffisamment importante. Il y a enfin le cas complexe des « trois
poètes français de Montevideo» : Lautréamont, Laforgue et Supervielle. Si par
leur biographie et, au moins chez Supervielle, par leur œuvre, ces auteurs de
nationalité française se prêtent à des réflexions sur l’interculturalité et la double
1 eSylviaMolloy, La Diffusiondelalittératurehispano-américaine en France au XX siècle, Paris,PUF,1972, p. 9.
2 Ibid.,p. 181.
19appartenance, ils n’ont pas composé d’œuvre dans la langue de l’autre et, par
conséquent, ils échappent au critère – certes imparfait et discutable – que nous
avons établi pour définir le bilinguisme. Supervielle lui-même est très clair à cet
égard :«J’ai toujours délibérément fermé à l’espagnol mes portes secrètes, celles
qui ouvrent sur la pensée, l’expression et, disons, l’âme […] Je parle, je pense, je
1rêve et je metais enfrançais . »
Au-delà de toute velléité vainement encyclopédique, les onze noms que nous
avons cités constituent un ensemble suffisamment large et représentatif pour
permettre d’établir des conclusions valables quant à l’importance et au sens du
bilinguisme littéraire dans la littérature hispano-américaine de la première moitié
edu XX siècle. Cet ensemble inclut six nationalités différentes, des statuts
littéraires extrêmementvariés – des classiques comme Huidobroou Heredia, mais
aussi des auteurs entièrement oubliés – et une grande hétérogénéité d’expériences
linguistiques. En dépit de la diversité de leurs talents, de leurs originalités et de
leurs parcours respectifs, ces écrivainspartagent des caractéristiques communes.
Bien souvent ce sont les auteurs les plus périphériques – Vergalo, Rendón, Costa
du Rels – qui exposent explicitement les conflits et les enjeux du bilinguisme,
alors que les écrivains les plus reconnus les élaborent davantage sur un plan
éminemment esthétique.
Compte tenu des difficultés à établir les frontières du bilinguisme littéraire,
l’hypothèse selon laquelle les écrivainsbilingues, de par l’organisation spécifique
de leur cortex cérébral, seraient«à bien des égards intrinsèquement différents de
leurs pairs monolingues» et auraient plus en commun « avec les écrivains
bilingues d’autres langues qu’avec les monolingues qui écrivent dans l’une des
2langues qu’ils emploient », nous semble, au mieux, illusoire. Toute la première
partie de notre étude prouve que le bilinguisme littéraire franco-espagnol ne peut
être compris en dehors du contexte linguistique, historique et culturel du
polysystème littéraire hispano-américain, dont il constitue une manifestation
paradigmatique. Les nouvelles républiques hispano-américaines recherchent
l’émancipation culturelle et linguistique de l’Espagne à travers le rapprochement
avecla France.Cette tendance, dontle mythe de la latinité constitue lefondement
idéologique, favorise l’épanouissement d’une tradition bilingue qui ne se présente
pas comme une option minoritaire ou exclusiviste, mais plutôt comme
l’expression d’un vaste mouvement spirituel révélateur de
«l’âmehispanoaméricaine».
S’il est impossible de dissocier les auteurs bilingues de leurs pairs
monolingues, dont ils partagent les conditionnements, le style et les influences, il
faut toutefois reconnaître que l’auteur bilingue occupe une place particulière dans
le champ littéraire. Figure emblématique de l’entre-deux, de ce que Michel Serres
3appelle«les espaces d’interférence », il est un intermédiaire mettant en relation
1 Jules Supervielle, Boireà la source,Paris,Gallimard, 1951, p. 125.
2 Elizabeth KlostyBeaujour, Alien Tongues:Bilingual Russian Writersof the« First»Emigration, Ithaca and London,
Cornwell University Press, 1989, p. 1.
3 MichelSerres, Éclaircissements, Paris,Flammarion, 1994, p. 99.
20deux langues, deux littératures, deux cultures. Or, chez lui le rôle de passeur ne se
limite pas à une pratique externe qu’on pourrait identifier avec un certain nombre
d’ouvrages, de rencontres ou de voyages ; il implique une médiation intérieure qui
détermine sa personnalité d’écrivain. La deuxième partie de ce travail montre
comment le choix de la langue n’obéit pas seulement à des considérations
pragmatiques, mais aussi à un imaginaire des langues qui, conformément à
l’idéologie romantique, fait de celles-ci l’expression de deux univers esthétiques et
culturels distincts. D’où la récurrence du motif du dédoublement et les réflexions
sur ce que Costa du Rels appelle«le drame de l’écrivain bilingue». Incapable de
s’identifier pleinement avec un seul lieu d’énonciation – réel maissurtout
imaginaire – l’écrivain bilingue risque de se sentir écartelé, délogé, incompris.Les
nombreuses élaborations littéraires sur le thème de l’exil, du conflit identitaire et
de l’incommunication reflètent cette expérience. Celle-ci n’est évidemment pas
exclusive des auteurs bilingues.Le bilinguisme agit comme un intensificateur qui
met au jour un déracinement caractéristique de l’écrivain hispano-américain de
l’époque.
S’éloignant d’une conception rigidement formaliste, cette étude invite à
dépasser une théorielinguistique bâtie sur la représentation duelle du signe, son et
sens, forme et contenu, et envisager«le continu entre un corps et son langage,
1entre une langue et sa culture, entre une langue et sa littérature ». Certes, les
apports méthodologiques de la linguistique descriptive et de la sociolinguistique
continuent d’être indispensables pour analyser les motivations et les modalités du
code-mixing. La troisième partie de notre étude montre toutefois qu’on ne peut se
borner à considérer la langue comme un système grammatical, oubliant qu’elle
constitue aussi l’objet de projections idéologiques, identitaires, affectives et
poétiques. D’un point de vue strictement grammatical les tentatives d’invention
d’une langue littéraire hispano-américaine à partir de la synthèse de l’espagnol et
du français n’ont pas de fondement ; cependant ce projet répond à une nécessité
historique et psychologique et possède une grande cohérence esthétique et
imaginaire. Des mouvements essentiels de la littérature hispano-américaine
comme le modernismo de Darío ou le creacionismo de Huidobro en sont issus, tout
comme des épisodes bien moins connus tels que le Néo-espagnol prôné par
GarcíaCalderón ou le françaisréformé dudélirant Vergalo.
Au-delà de la présence révélatrice des interférences, ou des écarts mis au jour
par les autotraductions, le bilinguisme suppose unerelation commune avec le
langage marquée par le double sceau de l’intimité et de l’étrange. C’est la raison
pour laquelle, même si le bilinguisme franco-espagnol ne peut être compris en
dehors du contexte culturel dans lequel il s’est développé, nous avons eu recours
aux réflexionsd’auteurs bilingues appartenant à d’autres aires géographiques.
Pourvu d’une surconscience linguistique qui le rend sensible aux moindres
particularités de la langue, l’écrivain bilingue est aussi plus susceptible de
reconnaître sonessentielle opacité. Obsédé parla matérialité unique de chacune
de ses langues, il a l’intuition d’un langage universel désincarné. D’où la diversité
1 HenriMeschonnic, De la langue française. Essaisur uneclartéobscure,Paris, Hachette, 1997, p. 21.
21des écritures bilingues, capables de se livrer à la dissolution langagière ou de la
conjurer par le culte de la forme, de chercher à gommer toute référence spatiale
ou de se mettre au service dela thématique locale.
Potentiellement féconde, l’écriture en langue seconde est aussi potentiellement
dangereuse. À l’instar desauteurs qu’il étudie, l’auteur de ces lignes n’est pas
français. Si cette circonstance l’a peut-être aidé à mieux comprendre certains
aspects de son objet d’étude, elle l’expose aussi à l’égarement et à
l’incompréhension. Voilà pourquoi il considère avisé de solliciter l’indulgence du
lecteur avec les mêmes propos humbles qui préfacent le recueil RimesByzantines
d’Augusto de Armas :
A-t-il fait ce qu’il aurait voulu ? Non certes. Le maître Théodore de Banville a
dit«que nul étranger ne fera jamais un vers français qui ait le sens commun». Si
donc il y a dans ce recueil quelques pièces ayant un soupçon de sens commun,
peut-être voudra-t-on lui témoigner un peu de bienveillance et lui trouver un
1mérite relatif : ce sont là touslesélogesque l’auteur dece livreose espérer .
1 AugustodeArmas, Rimesbyzantines, BibliothèquedelaEuropa yAmérica, Paris, 1891, p. IX-X.
22PREMIÈREPARTIE
LA LANGUE PARTAGÉEChapitreI
Unepatriementale
LaFranceetlaformationdel’identité
hispano-américaine
1. L’Amérique hispanique et le problème de l’autonomie linguistique
L’émergencedelalangue/nation
Le lien complexe entre la langue et la littérature ne concerne pas seulement la
relation intime qu’un écrivain entretient avec son moyen d’expression artistique,
mais aussi les valeurs politiques et idéologiques attachées à toute langue en tant
qu’expression privilégiée de l’identité individuelle et collective. Le « shiboleth »
biblique constitue une illustration dramatique de la façon dont la différenciation
1linguistique peut servir de critère génocidaire . En grec le terme«barbare»fait
référence, on le sait, au balbutiement incompréhensible despeuples étrangers. De
tout temps, la langue a été l’un des principaux éléments permettant à une
communauté humaine d’affirmer sa spécificité. Cependant ce n’est qu’à l’Âge
e eModerne (XV -XVII siècle), au moment où s’amorce la constitution des états
européens, que la défense et la codification des langues commencent à devenir un
enjeu politique. Peter Burke décrit cette période comme«l’âge de la découverte
2de la langue », mais précise qu’on ne peut parler pour autant de nationalisme
linguistique au sens où on l’entend aujourd’hui, mais plutôt d’étatisme : le but
était de consolider la puissance del’État,et non d’unifierune nation.
L’idée que tous ceux qui habitent dans une nation doivent parler une même
langue naît avec la Révolution de 1789, qui signe le début des«politiques de la
langue». Á cet égard, le rapport que Henri Grégoire présente à la Convention de
1794sous le titre de Rapportsur la nécessitéetles moyens d’anéantir lespatoiset
d’universaliser l’usage de la languefrançaise constitue un véritable tournant. Pour la
1 LaBible, Juges 12-5.
2 Peter Burke, Lenguas y comunidades en la Europa moderna,Madrid, Akal, 2006, p.23.première fois, le but explicite du pouvoir est d’utiliser la langue comme un moyen
1de fondre tous les citoyens dans une seulemassenationale .
eAu XIX siècle l’utilisation politique des langues atteint une intensité
particulière avec la création des identités nationales. Ce phénomène complexe,
expression des bouleversements politiques, économiques et esthétiques de
l’époque, implique«une série de déclinaisons de l’âme nationale et un ensemble de
2procédures nécessaires à leur élaboration ». Parmi les éléments symboliques et
matériels indispensables àla constitution d’une nation figurent une histoire
établissant la continuité avec les grands ancêtres; une série de héros et de sagas;
des monuments et des musées; un folklore, une mentalité et un paysage typiques,
des symboles propres comme un hymne ou un drapeau... et, bien entendu, une
langue.
Herder, avec d’autres philosophes allemands comme Fichte, Humboldt ou
Schlegel, est l’un des premiers à poser l’équivalence entre langue et nation. Sa
philosophie a une énorme influence sur le développement des nationalismes au
ecours du XIX siècle. Pour Herder, c’est dans le génie de la langue que réside
l’âme de la nation. Chaque langue, selon lui,«est l’expression vivante, organique,
de l’esprit d’un peuple, la somme de l’action efficiente de toutes les âmes
3humaines qui l’ont constitué au fil de siècles ». Toutes les langues constituent
donc des manifestations d’une grande âme primitive et possèdent la même
légitimité.
Cette conception s’opposait frontalement à l’hégémonie incontestée dont le
efrançais jouissait partout en Europe au XVIII siècle. Le français était devenu
presque une seconde langue maternelle en Allemagne ou en Russie dans les
milieux aristocratiques, et elle était unanimement considérée comme la langue de
la conversation et de la civilité. Sa suprématie ne s’exerçait pas par le biais de la
domination politique ou militaire, mais par la croyance partagée en son
universalité, selon un modèle fondé et calqué sur celui du latin.«Ce n’est plus la
langue française, c’est la langue humaine» déclare Rivarol dans son célèbre
4Discoursdel’universalité de la langue française (1784) .
Cette affirmation est d’autant plus paradoxale que le français était la première
langue européenne à devenir une «langue nationale». Herder s’insurge contre
une conception qui fait d’une seule langue, le français, l’incarnation de l’âme
universelle. Selon lui, la seule façon d’accéder à l’universel est d’étudier chaque
langue en tant qu’expression unique et inassimilable de l’humain. À un
universalisme reposant sur la prééminence d’un modèle unique et exclusif de
toute autre formation culturelle, il substitue un universalisme posant l’égale
dignité de manifestations différentesd’unemême essence.
La philosophie herderienne a eu l’effet d’une véritable révolution esthétique
dans toute l’Europe. L’équation entre la langue et la nation a placé les
1 Cité dans Michel de Certeau,Dominique Julia, Jacques Revel, Unepolitique de la langue, Paris, Gallimard,
1975, p. 25.
2 e eAnne-Marie Thiesse, La création des identitésnationales (EuropeXVIII-XX siècle),Paris, Seuil, 1999, p. 14.
3 Ibid., p. 41.
4 Rivarol, Del’universalité de la langue française,Paris, Obsidiane, 1991, p. 9.
26revendications linguistiques au centre du processus de constitution des identités
nationales. Désormais, toute communauté aspirant à devenir une nation se doit
de trouver une langue propre. La formulation initiale « la nation existe puisqu’elle
a une langue» est inversée et remplacée par la devise:«La nation existe, donc il
fautlui trouver une langue».
Les guerres d’indépendance en Amérique latine, qui se sont déroulées dans les
epremières décenniesdu XIX siècle, sont contemporaines de la création
d’identités nationales en Europe. Néanmoins, il y a une différence importante
entre les deux processus d’émancipation: les pays de l’Europe centrale, orientale
et scandinave avaient une langue propre à revendiquer, même si leur codification
et systématisation ont souvent relevé d’une véritable opération d’ingénierie
linguistique. Réinventées plus ou moins laborieusement, ces langues constituaient
tout de même un moyen d’expression qui permettait une différenciation
immédiate vis-à-vis del’ancien occupant. Dans les paysde l’Amérique hispanique,
en revanche, la seule langue littéraire à la portée des lettrés était la langue de la
métropole. Même dans les pays où il existait deslangues indigènes assez
répandues – comme le Pérou, le Mexique ou le Paraguay – leur adoption comme
langue littéraire nationale n’était tout simplement pas envisageable. L’élite des
écrivains et des intellectuels étant des descendants des Espagnols, la langue et la
culture indigènes leur demeuraient étrangères ; elles étaient considérées le plus
souvent comme desmanifestations inférieures d’unecultureprimitive.
À première vue, l’absence de langue nationale distincte empêche d’interpréter
le processus d’émancipation des anciennes colonies selon le modèle herderien.
D’après Benedict Anderson, « la langue ne fut même jamais un enjeu dans ces
1premières luttes de libération nationale ». Pascale Casanova souscrit à cette thèse
et affirme que les mouvements d’indépendance sur le continent américain sont la
conséquence de la diffusion desLumières françaises : «Ces revendications
indépendantistes s’appuyaient sur la critique des “anciens régimes” impériaux, et
ignoraient tout de la croyance populaireherderienne, fondée sur la nation, le
2peuple et la langue ».
Ces affirmations nous semblent discutables. Tout d’abord, il n’y a pas
d’opposition tranchée entre la philosophie des Lumièreset les théories de Herder.
D’une part, l’idée même de «langue nationale», on l’a vu, est la conséquence
directe de la Révolution de 1789; d’autre part, le philosophe allemand est aussi
un héritier desLumières puisqu’il critique l’oppression et la tyrannie, défend
résolument le progrès de la raison et de la liberté et va même jusqu’à composer
3un Hymneau14juillet 1790 . L’influence des idées des Lumières, déterminante
dans l’Amérique hispanique, a aussi inspiré les révolutions nationalistes en
Europe.
Par ailleurs, il est faux que la question linguistique ne se pose pas dans les
Républiques hispano-américaines. Elle est, au contraire, omniprésente dans le
1 Benedict Anderson, L’imaginaire national,Paris, Ladécouverte, 1996, p. 59.
2 PascaleCasanova, La république mondiale des lettres,Paris, Seuil, 1999, p. 122.
3 Anne-Marie Thiesse, La construction desidentités nationales,Paris, Seuil, 1999, p. 41.
27débat intellectuel américain. En 1926 Pedro Henríquez Ureña énonce lucidement
le problème dans une conférence intitulée «Le mécontement et la promesse»,
incluse par la suite dans un recueil qui porte le titre significatif d’Ensayos en busca de
nuestra expresión: « Nous n’avons pas renoncé à écrire en espagnol et notre
problème du manque d’une expression originale qui nous soit propre commence
par là (…) Notre expressionaura besoin d’une vigueur redoublée pour imposersa
1tonalitésur les couleursdu drapeau espagnol ».
Le problème se pose ouvertement dès le début de l’indépendance, en des
termes analogues à ceux énoncés par Herder et ses disciples. Les intellectuels
hispano-américainssont conscients que l’émancipation politique de l’Espagne
n’entraîne pas automatiquement l’autonomie culturelle: celle-ci représente une
tâche autrement plus ardue et délicate. Ángel Rosenblat montre comment la
rhétorique libertaire qui décrie l’oppression espagnole reste influencée par les
modèles littérairesde la Péninsule, au point que, dans leurs discours, les
libertadores utilisent la forme péninsulaire « vosotros»que plus personne n’utilisait
dans l’Amérique hispanique. Toute la littérature de la révolution américaine s’est
2inspirée des poètes de la métropole . Les mêmes vers qui ont servi à célébrer la
lutte des Espagnols contre l’envahisseur français ont commémoré la révolte des
anciennes colonies contre ladominationespagnole.
Il ne s’agit pas du seul paradoxe provoqué par une situation d’indépendance
politique et de soumission culturelle. Le chilien Andrés Bello, auteur d’une
« Alocucióna la poesía» (« Adresse à la poésie »), souvent considérée comme le
premier manifeste de l’indépendance littéraire hispano-américaine, publie
quelques années plus tardun petit traité intitulé Advertenciassobre el uso de la lengua
castellana dirigidasalos padres de familia, profesores de los colegios y maestros de las escuelas
(Avertissements sur l’usage de la langue castillane adressés aux pères de famille, aux
enseignantsdes lycées et aux maîtres d’école), qui constitue un véritable plaidoyer pourle
3purisme linguistique .
Nombreux sont les écrivains hispano-américains qui tentent de réduire le
décalage entre l’autonomie politique et la subordination linguistique et littéraire.
«Ilnous semble absurde», dit Echevarría au cours d’une polémique avec Alcalá
Galiano, « d’être espagnol en littérature et américain en politique». La génération
littéraire argentine de 1837,représentée par Echeverría, Sarmiento ou Alberdi,
joue un rôle éminent dans l’entreprise d’émancipation culturelle de l’Amérique
hispanique. Leurs idées linguistiques sont directement inspirées de celles de
4Herder, qu’ils auraient connues dans le Paris de 1830 . Alberdi pose d’une façon
radicale le lien entre l’indépendance politique et l’indépendance linguistique :«La
1« No hemos renunciadoaescribir en español,y nuestroproblemadelaexpresiónoriginal y propia comienzaahí(…) Nuestra
expresiónnecesitará doble vigorpara imponer su tonalidad sobre el rojo y el gualda » Pedro Henríquez Ureña, « El
descontentoy la promesa »,dans Ensayos en buscadenuestra expresión, Buenos Aires, Raigal, 1952, p. 42-43.
2 Ángel Rosenblat, Lengua literaria y lengua popularenAmérica, Cuadernos del Instituto de Filología « Andrés
Bello », Caracas, UniversidadCentral de Venezuela, 1969, p. 23-24.
3 « Advertencias sobre el uso de la lengua castellana dirigidas a los padres de familia, profesores de los colegios y
maestros de lasescuelas »,dans AndrésBello, Estudiosgramaticales,Caracas, LaCasadeBello, 1981.
4 Ángel Rosenblat, « Las generaciones argentinas del siglo XIX ante el problema de la lengua» dans Biblioteca
ÁngelRosenblat,t.IV, Estudios dedicadosa la Argentina,Caracas, Monte ÁvilaEditores, 1984, p. 102.
28révolution de la langue queparle notre pays est un autre aspect de la révolution
sociale de 1810, de laquelle elle découle par une logique indestructible». La terre
préexiste à la langue, au point que les Espagnols auraient cessé de parler la même
langue au moment de toucher le sol américain. Ce constat l’amène à proclamer le
lien de nécessité qui existe entre la langue et la nation: «La langue argentine n’est
pas la langue espagnole, de même que la Nation Argentine n’est pas la Nation
1Espagnole . »
Sarmiento, l’une des figures majeures de la littérature hispano-américaine du
eXIX siècle, partage ces idées En 1841 il publie un travail intitulé « Un plan de
educacióndeamericanosenParís», où il prône la création d’une institution, à Paris,
consacrée à l’éducation des jeunes hispano-américains. Parmi les tâches de ses
pensionnaires, la constitution d’une langue proprement américaine :
La langue de l’Amérique devra donc être entièrement originale, avec sa façon
d’être caractéristique et des formes et des images empruntées de celles, sublimes et
gigantesques, que sa nature, ses révolutions et sonhistoire indigène lui offrent. Il
faut cesser de consulter les grammairiens espagnols, pour former la grammaire
hispano-américaine, et ce pas vers l’émancipation de l’esprit et de la langue exige le
2concours, l’assimilationet le contact de tous les intéressés .
Il existe une différence importante entre l’indépendantisme hispano-américain
et les mouvements d’émancipation européens: les critiques et les écrivains
hispano-américains donnent à leurs revendications littéraires une portée
continentale. Depuis la célèbre proclamation de Simon Bolívar –«Notre patrie
c’est l’Amérique!» – ce caractère supra-national a été souvent signalé comme
l’une des spécificités de l’espace littéraire latino-américain, mais il ne s’oppose pas
à l’adoption du paradigme herderien : les différentes Républiques partageant
toutes une série de caractéristiques communes, elles possèdent une personnalité,
une«âme» propre qui ne peut s’exprimer qu’à travers une langue distincte. C’est
ce qu’affirmesans détours l’écrivain colombienRufinoBlanco-Fombona :
Nous,nés en Amérique, fils d’un sol fécond et voluptueux,mêlés avec les races
indigènes et avec les races du Nord et du Sud européens, nous ne sommesplus les
anciensEspagnols. Nous sommes une race nouvelle.Et, au sein de l’ancienne
langue, nous avons créé une langue à nous (…) notre âme avait besoin d’une
3nouvelle langue et nousl’avons créée .
1 Ibid., p. 102.
2 « El idioma de Américadeberá, pues, ser suyopropio, consumododeser característico y susformase imágenestomadas de las
virginales, sublimes y gigantescas quesunaturaleza, susrevoluciones y su historia indígenalepresentan.Una vez dejaremos de
consultara losgramáticosespañoles, para formarlagramática hispanoamericana,y este paso de la emancipacióndel espíritu y del
idioma requierelaconcurrencia, asimilación y contactodetodos losinteresadosenél » Faustino Sarmiento, Obrascompletas,
t.XII, Buenos Aires, LuzdelDía, 1950, p. 184.
3 « Nosotros, nacidosenAmérica, hijosdeaquelsuelo fecundoyvoluptuoso, mezcladoscon lasrazas indígenas y conrazas del Sury
delNorte europeos,yanosomos el antiguoespañol. Somos una razanueva. Y dentro de la antigualengua, hemos creado una lengua
literaria propia (…) Nuestra alma necesitaba nuevalengua y quelahemos creado » Rufino Blanco Fombona, « Ensayo
crítico sobre Leopoldo Díaz (1904) », dans Letras y letradosdeHispanoamérica, París, Sociedad de ediciones
literariasy artísticas, LibreríaPaul Ollendorf,1908, p. 2.
29Contrairement à ce qu’affirme Benedict Anderson, l’adoption inévitable de
l’espagnol en tant que moyen d’expression littéraire, n’a pas entraîné pour autant
le renoncement aux aspirations de trouver une nouvelle langue capable
d’exprimer toutes les nuances de l’âme américaine. Les écrivains
hispanoaméricains, contraintsd’écrire dans la langue de la métropole, essayent de
renouveler, voire de récréer l’espagnol. Le bilinguisme littéraire franco-espagnol
participepleinementde cet effort collectif.
Lestentativesde différenciation linguistique
L’idéal d’une langue hispano-américaine ne s’exprime pas seulement d’un
point de vue théorique. Depuis l’indépendance, nombreusessont les tentatives
concrètes de la formaliser et de lui donner corps. En cela, certains intellectuels
hispano-américains entendent imiter la création des identités nationales des
nouveaux états européens.Si le rôle des grammairiens, lexicographes, bardes et
linguistes est capital dans la création d’une identité nationale norvégienne,
tchèque ou hongroise, les grammaires nationales et les réformes de l’orthographe
ne sont pas non plus absentes de l’histoire culturelle de l’Amérique hispanique à
partir de 1810.
Dans la conférence que nous avons citée, Pedro Henríquez Ureña distingue
deux voies pour affirmer l’identité hispano-américaine : l’« américanisme » et la
«volonté européanisante» (« afáneuropeizante »). Cette opposition reprend la
dichotomie entre«criollismo» et cosmopolitisme qui, selon Borges, constituerait
le conflit le plus caractéristique de la vie spirituelle américaine. À premièrevue,les
tentatives de créer une langue hispano-américaine propre relèvent de
l’américanisme le plus radical. En effet, le but des grammaires et des réformes de
l’orthographe consiste à adapter l’écriture à la prononciation américaine, se
libérant ainsi des règles imposées par l’Académie espagnole. Simón Rodríguez
(1771-1854) est l’un des premiers à proposer une réforme de l’orthographe visant
1à « écrire comme on parle » (« escribir comosehabla »). Son opuscule Sociedades
americanas (1828) constitue aussi une intéressante expérience typographique qui se
sert d’une double colonne pour établir un parallèle éclairant entre le projet d’une
2langue nationale, claire et rationnelle, et la bonne gouvernance . La double
réforme de Simón Rodríguez, à la fois linguistique et politique, comporte une
remise en cause de la«Real Academia», dont l’autorité est comparée d’une façon
3à peine voilée au gouvernement despotique et inefficace de Fernando VI .
Chez Sarmiento (1811-1888) on trouve la même imbrication entre la réforme
linguistique et la réforme politique. L’écrivain argentin évoque la célèbre plainte
de Larra, «Pleurons et traduisons» (« Lloramos y traduzcamos»), pour confirmer
que, depuis des siècles, la langue espagnole a été incapable de produiredes
1 Simón Rodríguez, « Sociedades americanas (1828) », dans Obrascompletas,t. I, Caracas, Universidad Simón
Rodríguez, 1975, p. 268.
2 Ibid.,p. 265.
3 Ibid., p. 266.
30pensées originales. Cela explique qu’il n’y ait pas de véritable autorité intellectuelle
qui puisse imposer aumonde hispanique une orthographe incontestée :
Désormais, concernant les lettres, nous n’aurons plus rien à voir ni avec
l’Académie de la langue, ni avec la nation espagnole. L’indépendance américaine
est un fait accompli bien au-delà de ce que quelques espritsinexperts imaginent.
Les États-Unis, de par leur organisation politique, leur industrie, leurs lois, leurs
coutumes et leur littérature, resteront des Anglais pendant des longs siècles ; les
Américains du Sud ne peuvent se référer à la Mère Patrie qu’en ce qui concerne
leurs défauts et leur ignorance ; pour tout le reste, les coutumes, les vêtements, les
habitudes, les idées, la civilisation, l’industrie, il seront des Français, des
1Allemands,tout sauf des Espagnols .
Sarmiento examine les différentes orthographes proposées - celle de la Real
Academia, de Bello y García del Río, de Puente et de l’espagnol Vallejos – mais
2aucune ne lui semble satisfaisante . À l’instar de celui de Simón Rodríguez, le
projet de Sarmiento vise à écrire l’espagnol comme les Américains le prononcent,
ce qui constitue un moyen de se libérer de la tutelle de l’Espagne: «Celui qui
désire s’émanciper du joug imposé par nos anciens maîtres, celui qui veut laver la
tache d’ignorance : qu’il oublie ces quatre lettres de l’alphabet: h, v,z,x.Qu’il
n’emploie le c qu’avec lesvoyelles a, o, u.Qu’il n’utilise l’y que dans les syllabes ya,
3ye,yi,yo,yu… ».
eLa plupart des réformes linguistiques élaborées au cours du XIX siècle ont les
mêmes objectifs que celles deSimón Rodríguez et deFaustino Sarmiento. Manuel
González de Prada écrit en 1889 un texte intitulé «Notes sur la langue»,
influencé par les théoriesdarwiniennes de l’évolution,où il déclare: « Dans les
langues, comme dansles êtres vivants, se vérifient des mouvements d’assimilation
et des mouvements de ségrégation ; d’où les néologismes, des cellules nouvelles,
4et les archaïsmesou détritus ». Les modifications proposées aspirent à réduire au
minimum l’écart entre le langage écrit et le langage parlé. Dans le même esprit, le
français Lucien Abeille écrit en 1900 un livre polémique, au titre éloquent, Idioma
nacionaldelos argentinos qui tente de démontrer scientifiquement que la langue
parlée en Argentine n’est plus l’espagnol de la Péninsule. L’idéologie qui anime
cette entreprise est exprimée de manière on ne peut plus explicite : « Une nation
dépourvue delangue distincte est unenation incomplète. Il lui est aussi nécessaire
1 « Nienlosucesivotendremos en materia de letras nada que ver nicon la Academia de la lengua; ni conlanaciónespañola.La
independenciaamericanaesunhechoconsumado másallá de lo quealgunos espíritus bisoños se imaginan.Los Estados Unidos por
su organización política,por su industria,por susleyes,por sus hábitosypor su literatura permanecerán por largos siglos siempre
ingleses; losamericanos delsud sólo por susdefectos y su ignorancia pueden referirse alamadre patria;por todolodemás,
costumbres, vestidos,hábitos, ideas, civilización, instituciones, industria, seránfranceses, alemanes, todo menos españoles »
Domingo Faustino Sarmiento, « Memoria sobre ortografía americana (1843) », dans Obras completas, t. IV.
Ortografíae Instrucción pública, Buenos Aires, Universidad Nacional de la Matanza,200, p. 19.
2 «Memoria leída alafacultad de humanidadesel 17deoctubrede 1843 »,dans ibid., p. 36.
3 « Elque desee emanciparsedeunyugoimpuesto por nuestros antiguos amos, el quequieralavarsedelamanchadeignorante:
Olvídese de que hay en el alfabetoestas cuatro letras h, v,z,x.Nouse lacsinounidaalas vocales a, o, u.Nouse la y sino en las
sílabas ya,ye,yi,yo,yu; en losdemáscasos ponga i…» Ibid., p. 32.
4 «En las lenguas, como en los seres orgánicos, se verifican movimientos de asimilación i movimientos de
segregación; de ahí los neolojismos o células nuevas i los arcaísmos odetritus» ManuelGonzález Prada,«Notas
acerca del idioma»dansPaginas libres.Horas de lucha,Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1976, 174.
31d’avoir une langue qui la différencie du reste qu’il lui est indispensable de
1posséder un drapeau . »
Ces essais de différenciation se manifestent aussi dans les mouvements
d’avant-garde. Fransisqo Chuqiwanka Ayulo construit une orthographe
«indoaméricaine» quirécupère certains éléments des langues indigènes comme le
quéchua ou l’aimara tout en revendiquant, une fois de plus, une écriture
phonographique : « no ablamos comonwestros abwelo,perosí segimos esqribyendoqomo
2ellos .» ( «Nous ne parlons pas comme nos grand-pères, mais nous écrivons
toujours comme eux» ). Le « neocriollo» de Xul Solar propose des réformes
analogues : substitution de «y» par «i», de «x» par « s» et de «g» par « j»;
contraction de certaines constructions comme « d’esos», « l’altura»;adoption de
3« qe» et«i» au lieu de «y» ...
Ces différentes réformes cherchent à souligner la particularité de la langue
nationale au détriment d’une norme commune. Il serait tentant de voir dans ce
souci de différenciation linguistique l’expression d’unrégionalisme farouche qui
s’opposerait frontalement à toute influence étrangère. Or, à regarder de plus près,
on s’aperçoit que les réformes que nous avons énumérées ne peuvent être
interprétées selon l’opposition traditionnelle entre le cosmopolitisme et
l’américanisme ou « criollismo». Selon Pascale Casanova, la «République
mondiale des lettres » serait structurée par l’oppositionentre un pôle autonome,
symbole de la modernité littéraire et de la liberté esthétique – dont la capitale
littéraire, ou le méridien de Greenwich, serait Paris – et un pôle hétéronome,
soumis aux exigences idéologiques et nationalistes, qui chercherait à «diviser,
4particulariser, essentialiser les différences ». Ce schéma s’avère excessivement
simple dès que l’on entend l’appliquer à la période et à l’aire géographique qui
nous occupent. Les auteurs des réformes citées, qui cherchent à «diviser,
particulariser, essentialiser les différences », sont en même temps les plus fervents
partisans de la modernité littéraire. Chez Simón Rodríguez, Sarmiento ou Alberdi,
l’affirmation d’un nationalisme militant n’est nullement incompatible avec
l’admiration pour l’universalisme français. Les deux, au contraire, sont
complémentaires, puisqu’ilsoffrent un contrepoids àl’influenceespagnole, source
5de tous les maux dont souffrent les nouvelles républiques . Simón Rodríguez
6affirme que les Français sont «les Grecs de notre temps ». Alberdi va encore
plus loin : non seulement il identifie complètement l’Europe avec la France (« En
1 Lucien Abeille, Idiomanacionaldelos argentinos,Paris, E. Bouillon, 1900, p.1-4.
2 Jorge Schwartz, « Los lenguajes imaginarios », dans Las vanguardias latinoamericanas.Textos programáticos y críticos,
México,FondodeCultura Económica, 2002, p. 73.
3 Ibid., p. 77.
4 PascaleCasanova, Larépublique mondialedes lettres,Paris, Seuil, 1999, p. 157.
5 « En effet, aujourd’hui nous n’avons pas une idée, une habitude,une tendance rétrograde qui ne soit d’origine
espagnole » Juan Bautista Alberdi, « Reacción contra el españolismo»,dans Obras completas, t. I, Buenos Aires, La
TribunaNacional, 1886, p. 355-356.
6 « Los francesesson creadores porquetienenimajinación [sic.], ¡sonlos griegosdenuestro tiempo» Simón Rodríguez, Sociedades
americanas, p. 319.
321matière d’intelligence, la France est l’expression de l’Europe ») mais il propose
2aussi d’abandonner l’espagnol, langue enfantine, pour lefrançais, langue virile .
Loin de s’opposer aux thèses nationalistes, le cosmopolitisme – limité, dans
bon nombre de cas, à la francophilie – en constitue le complément naturel. La
contradiction avec la philosophie herderienne – où la culture française était
décriée comme porteuse d’un universalismeréducteur – n’est qu’apparente. En
critiquant l’universalisme français, Herder combattait la culture qui exerçait sa
domination sur l’Allemagne. Dans l’Amérique hispanique cette position
hégémonique n’était pas occupée par la France, mais par l’Espagne. Dès lors, la
culture française pouvait légitimement s’allier aux revendications nationalistes
pour contrecarrer l’influenceculturelle de la métropole.
Purismeetgallicisme
Compte tenu de ce contexte culturel, le véritable clivage sur le plan littéraire et
linguistique n’oppose pas les américanistes aux cosmopolites, mais les puristes
aux rénovateurs. Si, dans la plupart des contextes, les représentants du
nationalisme littéraire et linguistique sont hostiles aux influences étrangères, dans
l’Amérique hispanique cette règle souffre une importante exception. À ceux qui
défendent l’héritage espagnol en tant qu’élément central de l’identité
hispanoaméricaine, s’opposent tous ceux qui veulent couper les ponts avec la métropole.
Le souci d’écrire dans un espagnol correct, calqué sur celui de Madrid, contraste
avec les nombreuses tentatives de transformer l’espagnol américain pour le
différencier lepluspossiblede celui prôné par l’Académieespagnole.
De ce point de vue, la distinction entre criollismo et cosmopolitisme, loin de
correspondre à un antagonisme tranché, ne sert qu’à décrire une alternative
possible pour atteindre un même but : l’autonomie linguistique. Les partisans de
la révolution linguistique revendiquent une écriture phonographique adaptée à la
prononciation des populations locales, voire, dans certains cas, une miseen valeur
des langues précolombiennes; en même temps, ils n’hésitent pas à promouvoir
l’usage et l’importation de toutes sortes de nouveaux gallicismes. Les deux
moyens sont parfaitement compatibles dans la mesure où ils contribuent à la
différenciation linguistique vis-à-vis de l’espagnolde la Péninsule.
Par conséquent, nous ne saurions être surpris par le fait que, dans la querelle
qui oppose les puristes aux anti-puristes, la légitimité des gallicismes constitue un
sujet d’affrontement tout aussi important que celui de la réforme de
l’orthographe. L’un des monuments les plus représentatifs de la première
tendance, le Diccionario de galicismos (1855) de Rafael María Baralt, constitue un
catalogue exhaustif « des voix, des expressions et des phrases de la langue
françaisequi se sont introduites dans le parler castillan moderne, avec un
1 « Yo hedicholaFrancia, cuando he hablado de la Europa,porqueenmateria de la inteligencia, la Franciaeslaespresióndela
Europa » Juan Battista Alberdi, «Discurso pronunciado el día de la apertura del Salón literario (1837) », dans
op.cit., p. 266.
2 Ángel Rosenblat, Lengua LiterariayLenguaPopular en América,Caracas, Universidad Centralde Venezuela, 1969,
p. 30.
33

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.