La Légende des Nornes

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Leconte de Lisle
La Légende des Nornes
Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, s. d. (1889?) (pp. 48-55).
La Légende des Nornes
Elles sont assises sur les racines du frêne Yggdrasill.
première Norne.

La neige, par flots lourds, avec lenteur, inonde,
Du haut des cieux muets, la terre plate et ronde.
Tels, sur nos yeux sans flamme et sur nos fronts courbés,
Sans relâche, mes sœurs, les siècles sont tombés,
Dès l’heure où le premier jaillissement des âges
D’une écume glacée a lavé nos visages.
À peine avions-nous vu, dans le brouillard vermeil,
Monter, aux jours anciens, l’orbe d’or du soleil,
Qu’il retombait au fond des ténèbres premières,
Sans pouvoir réchauffer nos rigides paupières.
Et, depuis, il n’est plus de trêve ni de paix :
Le vent des steppes froids gèle nos pleurs épais,
Et, sur ce cuivre dur, avec nos ongles blêmes,
Nous gravons le destin de l’homme et des Dieux mêmes.
Ô Nornes ! qu’ils sont loin, ces jours d’ombre couverts,
Où, du vide fécond, s’épandit l’univers !
Qu’il est loin, le matin des temps intarissables,
Où rien n’était encor, ni les eaux, ni les sables,
Ni terre, ni rochers, ni la voûte du ciel,
Rien qu’un gouffre béant, l’abîme originel !
Et les germes nageaient dans cette nuit profonde,
Hormis nous, cependant, plus vieilles que le monde,
Et le silence errait sur le vide dormant,
Quand la rumeur vivante éclata brusquement.
Du nord, enveloppé d’un tourbillon de brume,
Par bonds impétueux, quatre fleuves d’écume
Tombèrent, rugissants, dans ...
Publié le : jeudi 19 mai 2011
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Leconte de Lisle La Légende des Nornes Poèmes barbares, Librairie Alphonse Lemerre, s. d. (1889?) (pp. 48-55).
La Légende des Nornes
Elles sont assises sur les racines du frêne Yggdrasill.
première Norne.
La neige, par flots lourds, avec lenteur, inonde, Du haut des cieux muets, la terre plate et ronde. Tels, sur nos yeux sans flamme et sur nos fronts courbés, Sans relâche, mes sœurs, les siècles sont tombés, Dès l’heure où le premier jaillissement des âges D’une écume glacée a lavé nos visages. À peine avions-nous vu, dans le brouillard vermeil, Monter, aux jours anciens, l’orbe d’or du soleil, Qu’il retombait au fond des ténèbres premières, Sans pouvoir réchauffer nos rigides paupières. Et, depuis, il n’est plus de trêve ni de paix : Le vent des steppes froids gèle nos pleurs épais, Et, sur ce cuivre dur, avec nos ongles blêmes, Nous gravons le destin de l’homme et des Dieux mêmes.
Ô Nornes ! qu’ils sont loin, ces jours d’ombre couverts, Où, du vide fécond, s’épandit l’univers ! Qu’il est loin, le matin des temps intarissables, Où rien n’était encor, ni les eaux, ni les sables, Ni terre, ni rochers, ni la voûte du ciel, Rien qu’un gouffre béant, l’abîme originel ! Et les germes nageaient dans cette nuit profonde, Hormis nous, cependant, plus vieilles que le monde, Et le silence errait sur le vide dormant, Quand la rumeur vivante éclata brusquement. Du nord, enveloppé d’un tourbillon de brume, Par bonds impétueux, quatre fleuves d’écume Tombèrent, rugissants, dans l’antre du milieu ; Les blocs lourds qui roulaient se fondirent au feu : Le sombre Ymer naquit de la flamme et du givre, Et les Géants, ses fils, commencèrent de vivre. Pervers, ils méditaient, dans leur songe envieux, D’entraver à jamais l’éclosion des Dieux ; Mais nul ne peut briser ta chaîne, ô destinée ! Et la Vache céleste en ce temps était née ! Blanche comme la neige, où, tiède, ruisselait De ses pis maternels la source de son lait, Elle trouva le Roi des Ases, frais et rose, Qui dormait, fleur divine aux vents du pôle éclose. Baigné d’un souffle doux et chaud, il s’éveilla ; L’Aurore primitive en son œil bleu brilla ; Il rit, et, soulevant ses lèvres altérées, But la Vie immortelle aux mamelles sacrées. Voici qu’il engendra les Ases bienheureux,
Les purificateurs du chaos ténébreux, Beaux et pleins de vigueur, intelligents et justes. Ymer, dompté, mourut entre leurs mains augustes ; Et de son crâne immense ils formèrent les cieux, Les astres, des éclairs échappés de ses yeux, Les rochers, de ses os. Ses épaules charnues Furent la terre stable, et la houle des nues Sortit en tourbillons de son cerveau pesant. Et, comme l’univers roulait des flots de sang, Faisant jaillir, du fond de ses cavités noires, Une écume deour reau front desromontoires
Le déluge envahit l’étendue, et la mer Assiégea le troupeau hurlant des fils d’Ymer. Ils fuyaient, secouant leurs chevelures rudes, Escaladant les pics des hautes solitudes, Monstrueux, éperdus ; mais le sang paternel Croissait, gonflait ses flots fumants jusques au ciel ; Et voici qu’arrachés des suprêmes rivages, Ils s’engloutirent tous avec des cris sauvages. Puis ce rouge Océan s’enveloppa d’azur ; La Terre d’un seul bond reverdit dans l’air pur ; Le couple humain sortit de l’écorce du frêne, Et le soleil dora l’immensité sereine. Hélas ! mes sœurs, ce fut un rêve éblouissant. Voyez ! la neige tombe et va s’épaississant ; Et peut-être Yggdrasill, le frêne aux trois racines, Ne fait-il plus tourner les neuf sphères divines ! Je suis la vieille Urda, l’éternel souvenir ; Mais le présent m’échappe autant que l’avenir.
deuxième Norne
Tombe, neige sans fin ! Enveloppe d’un voile Le rose éclair de l’aube et l’éclat de l’étoile ! Brouillards silencieux, ensevelissez-nous ! Ô vents glacés, par qui frissonnent nos genoux, Ainsi que des bouleaux vous secouez les branches, Sur nos fronts aux plis creux fouettez nos mèches blanches ! Neige, brouillards et vents, désert, cercle éternel, Je nage malgré vous dans la splendeur du ciel ! Par delà ce silence où nous sommes assises, Je me berce en esprit au vol joyeux des brises, Je m’enivre à souhait de l’arôme des fleurs, Et je m’endors, plongée en de molles chaleurs ! Urda, réjouis-toi ! l’œuvre des Dieux fut bonne. La gloire du soleil sur leur face rayonne, Comme au jour où tu vis le monde nouveau-né Du déluge sanglant sortir illuminé ; Et toujours Yggdrasill, à sa plus haute cime, Des neuf sphères du ciel porte le poids sublime. Ô Nornes ! Échappé du naufrage des siens, Vivant, mais enchaîné dans les antres anciens, Loki, le dernier fils d’Ymer, tordant sa bouche, S’agite et se consume en sa rage farouche ; Tandis que le Serpent, de ses nœuds convulsifs, Étreint, sans l’ébranler, la terre aux rocs massifs, Et que le loup Fenris, hérissant son échine,
Hurle et pleure, les yeux flamboyants de famine. Le noir Surtur sommeille, immobile et dompté ; Et, des vers du tombeau vile postérité, Les nains hideux, vêtus de rouges chevelures, Martèlent les métaux sur les enclumes dures ; Mais ils ne souillent plus l’air du ciel étoilé. Le mal, sous les neuf sceaux de l’abîme, est scellé, Mes sœurs ! La sombre Héla, comme un oiseau nocturne, Plane au-dessus du gouffre, aveugle et taciturne, Et les Ases, assis dans le palais d’Asgard, Embrassent l’univers immense d’un regard ! Modérateurs du monde et source d’harmonie, Ils répandent d’en haut la lumière bénie ; La joie est dans leur cœur : sur la tige des Dieux Une fleur a germé qui parfume les cieux ; Et voici qu’aux rayons d’une immuable aurore, Le Fruit sacré, désir des siècles, vient d’éclore ! Balder est né ! Je vois, à ses pieds innocents, Les Alfes lumineux faire onduler l’encens. Toute chose a doué de splendeur et de grâce Le plus beau, le meilleur d’une immortelle race : L’aube a de ses clartés tressé ses cheveux blonds,
L’azur céleste rit à travers ses cils longs, Les astres attendris ont, comme une rosée, Versé des lueurs d’or sur sa joue irisée, Et les Dieux, à l’envi, déjà l’ont revêtu D’amour et d’équité, de force et de vertu, Afin que, grandissant et triomphant en elle, Il soit le bouclier de leur œuvre éternelle !
Nornes ! Je l’ai vu naître, et mon sort est rempli. Meure le souvenir au plus noir de l’oubli ! Tout est dit, tout est bien. Les siècles fatidiques Ont tenu jusqu’au bout leurs promesses antiques, Puisque le chœur du ciel et de l’humanité Autour de ce berceau vénérable a chanté !
Troisième Norne
Que ne puis-je dormir sans réveil et sans rêve, Tandis que cette aurore éclatante se lève ! Inaccessible et sourde aux voix de l’avenir, À vos côtés, mes sœurs, que ne puis-je dormir, Spectres aux cheveux blancs, aux prunelles glacées, Sous le suaire épais des neiges amassées ! Ô songe, ô désirs vains, inutiles souhaits ! Ceci ne sera point, maintenant ni jamais. Oui ! le Meilleur est né, plein de grâce et de charmes, Celui que l’univers baignera de ses larmes, Qui, de sa propre flamme aussitôt consumé, Doit vivre par l’amour et mourir d’être aimé ! Il grandit comme un frêne au milieu des pins sombres, Celui que le destin enserre de ses ombres, Le guide jeune et beau qui mène l’homme aux Dieux ! Hélas ! rien d’éternel ne fleurit sous les cieux, Il n’est rien d’immuable où palpite la vie ! La douleur fut domptée et non pas assouvie, Et la destruction a rongé sourdement
Des temps laborieux le vaste monument. Vieille Urda, ton œil cave a vu l’essaim des choses Du vide primitif soudainement écloses, Jaillir, tourbillonner, emplir l’immensité... Tu le verras rentrer au gouffre illimité. Verdandi ! Ce concert de triomphe et de joie, L’orage le disperse et l’espace le noie ! Ô vous qui survivrez quand les cieux vermoulus S’en iront en poussière et qu’ils ne seront plus, Des siècles infinis Contemporaines mornes, Vieille Urda, Verdandi, lamentez-vous, ô Nornes ! Car voici que j’entends monter comme des flots Des cris de mort mêlés à de divins sanglots. Pleurez, lamentez-vous, Nornes désespérées ! Ils sont venus, les jours des épreuves sacrées, Les suprêmes soleils dont le ciel flamboiera, Le siècle d’épouvante où le Juste mourra. Sur le centre du monde inclinez votre oreille : Loki brise les sceaux ; le noir Surtur s’éveille ; Le Reptile assoupi se redresse en sifflant ; L’écume dans la gueule et le regard sanglant, Fenris flaire déjà sa proie irrévocable ; Comme un autre déluge, hélas ! plus implacable, Se rue au jour la race effrayante d’Ymer, L’impur troupeau des Nains qui martèlent le fer ! Asgard ! Asgard n’est plus qu’une ardente ruine : Yggdrasill ébranlé ploie et se déracine ; Tels qu’une grêle d’or, au fond du ciel mouvant, Les astres flagellés tourbillonnent au vent,
Se heurtent en éclats, tombent et disparaissent ; Veuves de leur pilier, les neuf Sphères s’affaissent ;
Et dans l’océan noir, silencieux, fumant, La Terre avec horreur s’enfonce pesamment ! Voilà ce que j’ai vu par delà les années, Moi, Skulda, dont la main grave les destinées ; Et ma parole est vraie ! Et maintenant, ô Jours, Allez, accomplissez votre rapide cours ! Dans la joie ou les pleurs, montez, rumeurs suprêmes, Rires des Dieux heureux, chansons, soupirs, blasphèmes ! Ô souffles de la vie immense, ô bruits sacrés, Hâtez-vous : l’heure est proche où vous vous éteindrez !
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