La littérature turque et ses sources françaises

De
Publié par

La littérature turque, très peu connue en France, s'est pourtant largement inspirée de la littérature française, et ce à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle avec des auteurs tels que Flaubert, Musset, Baudelaire, les Goncourt, Coppée. La modernité littéraire turque est en effet apparue parallèlement aux interrogations inlassables des écrivains turcs sur les textes français. Ces rapports complexes, qui vont de l'admiration aux différentes formes de conflit où le "modèle" français n'est accepté qu'avec réticence et précaution, reflètent les transformations sociales de l'époque.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
Lecture(s) : 29
Tags :
EAN13 : 9782296156531
Nombre de pages : 325
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Remerciements
Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avec
ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre
quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.
Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
A
Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.
Ayfle
Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéric
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, Bulut
Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsont
apportéeavecbeaucoupdegénérositéetdepatienceàlapréparationde
celivre.
78Remerciements
Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avec
ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre
quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.
Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.
Avertissement
Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéric
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, Bulut
Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsont
Lesmotsetlesnomspropresenturcsontlaissésavecleurorthographeapportéeavecbeaucoupdegénérositéetdepatienceàlapréparationde
turqueactuelle.Quelquesremarquesbrèvess’imposentpourlelecteurcelivre.
nonturcophone:toutesleslettresseprononcent.néanmoins, ilexiste
quelquesmodifcationsparrapportaufrançais:
c seprononce(dj):Cenap (djènape).
ç se(tch):Çirkin (tchirkine).
e seprononceentoutecirconstanceè.
g setoujoursg,commedans«gare»,jamaisj.
h seprononcetoujours.
� (isanspoint)seproononcenonceentreieteu.HanımserapprochedeHaneum.
j seprononcetoujourscommejenfrançais.
ö se(eu):::Ömer (eumère).
fl seprononce(ch):::Beflir (Bechir).
u se(ou):Haluk (Halouque).
ü seprononcecommeu enfrançais::Behlül (Behlul).
y seconsonne,jamaisenvoyelle,commedans«yaourt».
Parailleurs,c’estaprèslafondationdelaRépubliquequel’utilisation
dunomdefamilleaétéimposéparlaloi.Parmilesécrivainsquenous
citons,ceuxquiétaientencoreenvieontprisunnomdefamille.Ainsi
HalitZiyaprendlepatronymedeuflakl�gil,AbdülhakHamitajouteTarhan
àsonnom.Dansnotreétude,nousavonssouventutiliséleurnomde
l’époque. Mais les informations bibliographiques et biographiques sont
classéessuivantleursnomsdéfnitifs.
910Table des matières
RemerciementsAvertissement ……………………………………………………………… 9
InTRoDuCTIon ………………………………………………………… 15
Paroùcommencer? …………………………………………………… 17
ransLe français, pont vers un monde « civilisé » ………………… 18 Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avec
ransLes initiatives françaises dans l’éducation 19ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre
quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit ransLa presse en langue française………………………………… 20
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance. ransUn quartier français à Istanbul, Péra ……………………… 21
Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
PREMIÈRE PARTIE
Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.
ouVERTuREVERSLA�RAnCE ……………………………………… 23Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéric
Colasse,Lesréférences�abrice�derançois,lalittératureTunçGezgen,ottomane Gilles …………………………Grivaud,BéatriceHuet,25
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, BulutLe regard se tourne vers l’Occident ………………………………… 27
Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsont
fiinasi,ledésirdetouttransmettre 29
apportéeavecbeaucoupdegénérositéetdepatienceàlapréparationde
L’orientalismedes«orientaux» …………………………………… 31celivre.
Lalittératurefrançaiseauserviceducombatpolitique ………… 32
Commentdevenircivilisésansperdresonâme? ……………… 34
Lefrançaispénètrelestextes ……………………………………… 36
Introductiondelaformeromanesque …………………………… 41
�aireunroman« naturaliste»ou« réaliste»surmesure………… 45
uneformealternative:lamonographiedeBeflir�uatsur
VictorHugo…………………………………………………………… 47
Lesfssuresdanslatraditionpoétique …………………………… 50
Les moyens de transmission…………………………………………… 55
L’imitation 56
rans« Rappelle‑toi » de Musset dans la tradition de la réplique
rans(nazire) ………………………………………………………… 57
Latraduction 60
ransL’infdélité du traducteur ottoman …………………………… 61
ransQue traduit‑on ? ………………………………………………… 64
ransPourquoi traduit‑on ? ………………………………………… 65
ransLes nouvelles approches du travail de traduction………… 67
L’Adaptation‑inspirationdansledomainethéâtral …………… 68
ransLes tragédies de Corneille et de Racine, lieux d’inspiration 72
11DEUXIÈME PARTIE
LA LITTéRATuRE nouVELLE ou LE RESSERREMEnT DES LIEnS
AVECLEDoMAInE�RAnçAIS ……………………………………… 77
La Littérature Nouvelle : une école littéraire ?……………………… 79
uneécole« comme»danslalittératurefrançaise………………… 81
Commentécriresouslacensure?………………………………… 85
Une nouvelle approche du domaine français ……………………… 89
Lespremiersproduitsdel’éducationoccidentale ……………… 89
Lesdécadentsturcs? ……………………………………………… 92
Quandlesliensdeviennentéquivoques ………………………… 93
Une nouvelle défnition de l’art et de l’artiste ……………………… 97
LelecteuretlaLittératurenouvelle ……………………………… 98
Ledésird’occidentalisationetd’embourgeoisement …………… 100
LasociétémodernedanslaLittératurenouvelle ……………… 104
La littérature française comme vecteur de la littérature nationale 105
«L’épreuvedel’étranger»delaLittératurenouvelle …………… 107
Lechangementdanslesoutilsdetransmission ………………… 108
Ledécalageaveclalittératurefrançaise…………………………… 111
La transformation de la langue littéraire et le rôle du français…… 117
Laprésencedelalanguefrançaise………………………………… 120
LafrancisationduturcchezHalitZiyau flakl�gil ………………… 123
ransUn turc marqué par le français……………………………… 124
ransIntroduire l’article dans la langue turque ………………… 125
rans« Et… », (Ve…), signe distinctif de la Littérature Nouvelle… 127
rans« Qui » à la française…………………………………………… 129
rans« Oh ! », expression de l’intériorité…………………………… 131
ransExpressions empruntées au français………………………… 132
ransLe pluriel à la façon du français……………………………… 134
12TROISIÈME PARTIE
RemerciementsTEVF‹K F‹KRET ET HAL‹T Z‹YA UfiAKLIG‹L :
DEuXŒuVRESEnDIALoGuEAVECLALITTéRATuRE�RAnçAISE … 137
L’inspiration française dans la poésie de Tevfk Fikret …………… 139
Tevfk�ikretfaceauxpoètesfrançais ……………………………… 141 Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avec
ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre ransLe désir dans la lecture – le désir d’écriture ……………… 142
quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit ransLes apprentis et la nature …………………………………… 143
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.
uneautrepoésie……………………………………………………… 144
Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
ransLa poésie comme langage de l’âme…………………………… 144Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.
Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéric ransLa versifcation comme expression de l’intériorité ………… 145
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,Le « Maître » déclaré de Fikret : Alfred de Musset ………………… 149
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, Bulut
LeromantismedeMussetdansLe Luth brisé (Rübab‑ı fiikeste) 152Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsont
apportée« Après avecunebeaucouplecture»dede Mussetgénérosité ……………………………………etdepatienceàlapréparation 157de
celivre.François Coppée et l’introduction du réel dans la poésie ………… 159
Lamisèreentredanslapoésie……………………………………… 161
Lapoésierapprochéedelaprose 163
Lamusicalitédesverset«Auprintemps»(Baharda),
répliquemélodieuseàCoppée 165
Victor Hugo : une autre voie vers la modernité …………………… 171
Apparitiondel’enfantdanslapoésie ……………………………… 172
Tevfk�ikret,poèterebelle«comme»VictorHugo……………… 174
LesversdeHugocommeinitiateurdupoème …………………… 178
Le souffe baudelairien de Tevfk Fikret 181
Lepoèteetlesautres………………………………………………… 182
ransLe gouffre………………………………………………………… 186
ransLa nature horrible……………………………………………… 189
ransLa nuit, le noir 191
« LeBrouillard»(Sis),poèmesurlaVille ………………………… 193
Ladanseserpentine 200
Lalaideurentredanslapoésieturque …………………………… 204
Baudelaire,traducteurdePoe,chezTevfk�ikret ……………… 207
LapoésiedeTevfk �ikretcommelieudejonctiondespoètesfrançais 211
13Halit Ziya Uflaklıgil et le roman moderne …………………………… 213
Le Bleu et le noir (Mai ve Siyah) ou l’apprentissage d’un jeune
poète ……………………………………………………………………… 217
Lebleuetlenoir?…………………………………………………… 218
Surlestracesduromandeformation……………………………… 222
AhmetCemil,l’angearriviste ……………………………………… 225
L’Istanbuld’AhmetCemil…………………………………………… 229
Laformationd’AhmetCemilparlalittératurefrançaise………… 233
�aireledébutetlafnselonlaleçonde�laubert ………………… 235
LestraceslaisséesparCharlesDemaillyetEmmaBovary …… 241
L’Amour interdit (Aflk‑ı Memnu) …………………………………… 247
L’identitéoccidentaleentrerêveetréalité………………………… 248
Lesamoursinterditesaumiroirdesmodèlesfrançais…………… 252
Bihter,EmmaBovaryturque?……………………………………… 256
ransLa trajectoire déterminée de Bihter 257
ransLes rêves et la réalité…………………………………………… 258
ransLe suicide………………………………………………………… 262
ransEmma au bord du Bosphore ………………………………… 263
nihaletRenéeMauperin,deuxjeunesflles« modernes» ……… 264
Lerougeetlenoir/leblancetlenoir……………………………… 268
Laréécrituredes«morceauxchoisis»desromansfrançais …… 271
ransComment écrire une scène d’adultère ? …………………… 271
ransNihal et Behlül, un couple sur les traces de
ransRenée et Denoisel ……………………………………………… 274
HalitZiyau flakl�gil:leromancierdu«nouveaumonde» ……… 280
ConCLuSIon …………………………………………………………… 283
noTES …………………………………………………………………… 291
BIBLIoGRAPHIE ………………………………………………………… 309
REPÈRESCHRonoLoGIQuES ……………………………………… 317
In�oRMATIonSBIoGRAPHIQuESSuRLESAuTEuRSTuRCS … 321
REMERCIEMEnTS ……………………………………………………… 325
14Remerciements
Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avec
ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre
quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.
Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.
Introduction
Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéric
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, Bulut
Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsont
Cette étude prend comme terrain le rôle joué par les composantesapportéeavecbeaucoupdegénérositéetdepatienceàlapréparationde
françaisesdanslagenèsedelalittératuremoderneturque.Saisird’unecelivre.
part les raisons et les formes d’existence du modèle français, d’autre
part suivre ce dernier et le questionner à travers les textes littéraires,
telleaéténotredémarche.nous avonstentédemettreenperspective
certaines facettes du bouillonnement d’une fn d’empire et les germes
d’unetransformationprofonde.Pourl’hommedelettresottoman,ils’agit,
au départ, d’affrmer un projet, celui de régénération de la littérature
classique,connuesouslenomdelittératureduDivan.L’initiativeesten
parfaitaccordavecl’orientationdesdirigeantsdansd’autresdomaines.
Sansheurts,lemodèlelittéraireinitialarabo‑persan cèdepeuàpeula
placeaumodèleoccidental.Cesavancées,d’abordlimitéesàdesemprunts
précis,provoquentfnalement uneprofonderuptureaveclalittérature
classiqueàlafndusiècle.
Larencontredescréateursàtraverslesœuvres,latransgressiondes
frontièresterrestresetlinguistiques,lessensibilitésquiserejoignentdans
lacréation,telssontlesprincipauxaxesquistructurentnotreapproche.
Dégager des liens, imprévisibles parfois, que les écrivains turcs tissent
aveclestextesd’écrivainsfrançais,souleverlesenjeuxquiendécoulent
forme le cœur de la problématique. Lorsque Tevfk �ikret trouve chez
Baudelaire«unsemblable,unfrère»,nonseulementl’œuvrede�ikret,
maisaussi,pourleslecteursquenoussommes,lapoésiedeBaudelaire
gagnentuneautredimension,semultiplient.Parconséquent,nousne
concevonspaslerapportdesécrivainsturcsaveclalittératurefrançaise
uniquement sous le prisme d’un rapport d’infuence; nous voulons le
15replacerdansunchamplittéraireplusample,oùlesœuvresartistiquesse
touchent,sevérifent l’uneparrapportàl’autre,secomplètent,avancent
ensemble.
Cependant, dans le cas présent, le sujet présente des dangers. Le
dépassementdesfrontièresàtraverslalittératuredesécrivainsturcsest,
àlamêmeépoque,undépassementdesfrontièrestoutcourtdelapartde
la�rance.noussommessûrementencoretropprochesdecetteépoque
pouravoirunregarddépassionnésurlesujet.nous avonsnéanmoins
tentédenepasjugerunepériodeetsesécrivains,maisplutôtessayéde
lescomprendre;essayédecomprendreégalementlatransformationdela
littératureottomaneversunelittératureturquemoderneetlesfonctions
delalittératurefrançaisedanscettetransformation.Dégagercesliens
initiauxfournitdesélémentsquipermettentdesaisirlesfondementsde
lalittératureturqueactuelle.nousavonsaussivoulusuivre,enparallèle,
lespistesquimènentàlacompositiond’unenouvelleidentitéturque
«occidentalisée» –mais y a‑t‑il à proprement parler «une» identité
turque–, à travers les écrivains et leurs œuvres. Le désir de toucher
les fondements de l’«amour de la �rance», un amour sans retour qui
aenfammé plusieursgénérations,aétéunedesmotivationsdenotre
démarche.
notre étudesuit,danssesprincipalesarticulations,uneperspective
chronologique.Cechoixestimposéparlesoucid’exposeretdediscuterle
plusclairementpossibleleprocessusdetransformationlittéraireturque
devantlelecteurquin’estpasnécessairementspécialisteenlamatière.
Commentpénétrerautrementdansl’œuvreinnovantedeTevfk�ikret et
celledeHalitZiya,centresd’intérêtdenotretravail,sanslesinscriredans
uncontextepluslarge,incluantlepassé?Lapremièrepartie,«ouverture
versla�rance»retraceledébutdelaréceptiondelalittératurefrançaise,
lesdifférentesformesdeliensétablisetlesprémissesd’unelittérature
moderneendialogueavecdestextesfrançais.Lesnécessairesdivisions
duplannedoiventcependantpasdissimulerunprocessusdynamiqueet
complexe,quenousavonsessayédesouligner.LaLittératurenouvelle
–étudiéedansladeuxièmepartiedenotretravail–,coexisteavecceque
nous pouvons maintenant qualifer d’«ancien». Réunis vers la fn du
siècleautourdelarevueServet ‑ i Fünun (Le Patrimoine de la science),
les jeunes écrivains redéfnissent leurs rapports avec la littérature
française et avec la tradition. Les liens essentiellement «utilitaires»,
observésaudépart,deviennentalorsdeslienslittérairestoutcourt.La
méfance d’autresécrivains,antérieursoucontemporains,etleursouci
deprotégeruneidentitéfondéesurdescritèresreligieux,laissentlaplace
àuneouverturetotaleà«l’étranger».un doublechangement–dontles
16facettessontintimementliées–,émerge,danslaréceptiondelalittérature
française,maiségalementdanslanaissanced’unelittératuredéfaiteduRemerciements
poids du passé. La deuxième partie de notre travail veut analyser les
différentsélémentspermettantl’affrmationdecettenouveauté.
Sepenchersurlepasséimpliqueladéfnition delimiteschronologiques.
Lestravauxdefiinasi(1826‑1871) marquentindubitablementlapremière Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avec
étape de l’entreprise de modernité des lettres ottomanes. Incarnant
ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre
l’optimismedesTanzimat,fiinasi,avecsacuriositéinsatiable,matérialise
quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit
unlien–certesmodeste,maiseffcace– entreleslittératuresfrançaise
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.
etottomane.L’aspectdémonstratifdesestravaux,ledésird’inculqueret
Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
d’ouvrirdenouveauxhorizonsjettent,eneffet,lesbasesd’unelittérature
Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.
quisetransforme.or, àpeineunetrentained’annéesséparentl’œuvre
Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéric
defiinasidecellesdeTevfk�ikret (1867‑1915) etdeHalitZiyauflakl�gil
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,
(1867‑1945), avec lesquelles s’achève notre étude, dans une troisième
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, Bulut
partie consacrée à l’analyse de leurs textes au regard de la littérature
Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsont
française. Il s’agit d’une période durant laquelle l’accumulation des
apportéeavecbeaucoupdegénérositéetdepatienceàlapréparationde
apports français dans la littérature ottomane et l’apparition d’une
celivre.
générationéduquéedanslesécolesfrançaisesdel’Empiretransforment
profondémentlesenjeuxlittéraires.AveclesœuvresdeTevfk�ikret, dans
lapoésie,etcellesdeHalitZiyauflakl�gil,danslaprose,lesfondements
desbelles‑lettres ottomanesserontébranlés.Larupturequisemanifeste
alors fait basculer la littérature turque vers un nouvel espace au seuil
duquelsefermeranotreparenthèsetemporelle.
PAR OÙ COMMENCER ?
Avant d’ébranler les belles‑lettres ottomanes, la présence française
se manifeste dans des sphères importantes de l’Empire affaibli qui
se lance dans des réformes successives. D’emblée, le processus turc
d’occidentalisation est le fruit d’un double élan, le premier engagé par
lesottomans, lesecondparles�rançais,aucoursduqueldeuxobjectifs
se croisent et dont l’amplitude dépasse le champ purement littéraire.
L’Empiresetourneversla�rancepourypuiserl’élannécessaireàson
redressement; de son côté, la �rance, puissance coloniale, s’impose
ecommemodèle,enadoptantdiversesstratégies.Al’oréeduXIX siècle,
lesottomans ontunprojetd’occidentalisationdéjàavancéetla�rance,
parlescapitulationsobtenues,s’estvueouvrirlespointsstratégiquesde
l’Empire.
1 Le 3 novembre 1839, la déclaration des Tanzimat (réformes,
réorganisation)constitueuntournantoffciel danslarelationdel’Empire
17ottomanavecl’occident. Elleestannoncée,enturcetenfrançais,devant
les représentants français, anglais et allemands. Le texte, le rescrit
impérialdeGülhane(Gülhane Hatt ‑ ı fierif) ,commenceparconstaterla
«pertedestabilité»del’Empireeténumèrelesproblèmesetlessolutions
qui doivent être apportées. Il s’agit d’un moment décisif qui mènera
l’Empireversdesliensdeplusenplusserrésetinégauxavecl’occident.
Dans ce processus de changement profond qui touche tous les
domaines de l’Empire, quelques volets de la présence française nous
ouvrirontlechemin:
Le français, pont vers le monde « civilisé »
e Depuis le XVIII siècle, le français s’est affrmé dans les cours
eimpérialeseuropéenneetrusse.IlfautattendreleXIX sièclepourque
naisseunréelintérêtàcettelanguedansl’Empireottoman.Initialement,
safonctionestconçuecommeutilitaireetlimitéeauxpréoccupations
de l’Etat. Avant d’être un choix, elle s’impose comme le symbole du
mondemoderne.Lefrançaisetleshommesquileparlentnesont,dans
cetteoptique,quedesintermédiairespouraccéderàlatechniqueetàla
réussiteoccidentales.DanscetEmpireoùplusieurslanguessecôtoient,
l’accueil réservé au français n’eestst pas surprenant en soi, d’autant que
nous connaissons plusieurs exemples de conversions à l’islam parmi
lestechniciensfrançais,phénomènequientretenaitprobablementune
impressiondemaintiendelatraditionauxyeuxdesgouvernants.Mais
le français passe vite de l’usage utilitaire à un statut de composante
nécessairedel’hommecultivé.
Lesdébutsdelafrancisationdel’éliteottomanesontencadrésparles
classesdirigeantes.Dès1827,oncommenceàenvoyerdesjeuneshommes
pour étudier en �rance. De 1859 à 1874, un certain nombre d’élèves
est formé à Paris, par des enseignants turcs et français, dans l’Ecole
ottomane(Mekteb‑i Osmani) ,crééeparuneinitiativegouvernementale.
Dans ce cas, on peut encore parler d’une égalité apparente entre les
deuxparties,ottomaneetfrançaise,carl’Ecoleottomanepouvaitêtre
considéréecommeunerépliquedel’Ecoledes«jeunesdelangue»que
2l’Etatfrançaisavaitfondéedansl’Empireottoman .Maislacréationd’une
élitefrancophoneauservicedel’Etatvaau‑delà desavocationpremière.
fiinasi fait partie de cette première génération. Envoyé en �rance au
servicedel’Etat,sonséjourl’inciteàselancerdansdesprojetslittéraires,
envisagésdésormaiscommeunnouveaudevoircivique.
La fondation du Bureau de traduction (Tercüme Odası) en 1832
constitueuneautreinitiativeoffcielle. Lebutest,dansunpremiertemps,
18deformerdestraducteurset,dansundeuxièmetemps,demettrecette
formationenpratique.Ils’agitd’unlieuoùl’onestessentiellementforméRemerciements
aufrançais,etquisertdevivieràdesintellectuelstelsquenam�kKemal
ouAhmetVefk Pacha,letraducteurdeMolière.Lefrançaisdevientaussi,
pendant trente ans, la langue d’enseignement de l’Ecole de médecine,
fondéeen1827. Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avec
Aux démarches du pouvoir ottoman s’ajoutent les ambitions de la
ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre
e�rance.DurantladeuxièmemoitiéduXIX sièclesurtout,nouspouvons
quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit
parler d’une diffusion politique du français dans les frontières de
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.
l’Empire.
Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
Les interventions ouvertes ou dissimulées des gouvernements
Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.
françaisimplanteretpréserverlalanguefrançaisedansl’Empireou
Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéricinversement,lesmesuresrestrictivesd’Abdülhamit,plustard,n’altèrent
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,
guèrel’attachementdesintellectuelsetdelabourgeoisiemontanteàcette
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, Bulut
langue.Lefrançais,dansl’EmpireetplustarddanslajeuneRépublique,
Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsont
conserve sa fonction de langue de l’élite. Sans ambiguïté aucune, le
apportéeavecbeaucoupdegénérositéetdepatienceàlapréparationde
français,enfaisantabstractiontotaledel’arrière‑plan colonial,restela
celivre.«bellelanguedelaculture».
Les initiatives françaises dans l’éducation
Dans le domaine de l’éducation, la présence française a des
répercussionssurdeuxplans:premièrement,danssondéveloppement
quantitatif à l’intérieur de l’Empire, et deuxièmement, conséquence
évidente du premier point, dans l’apparition de jeunes générations
«européanisées». Entre 1839 et 1867, dix‑neuf écoles françaises sont
ouvertes, essentiellement pour former les minorités non musulmanes.
uneautreinstitutionfrançaise,totalementindépendantedel’Etatfrançais,
participeàladiffusiondelalangueetdelaculturefrançaisesparmila
minoritéjuive:ils’agitdel’AllianceIsraéliteuniverselle.Aprèsl’ouverture
d’unepremièreécoleen1854àIstanbul,plusieursécolesvoientlejour
dansdifférentesvilles.Lesécolesdel’Alliancecontribuentlargementà
formeruneminoritéfrancophonequiperpétueracettetraditiondansla
Turquiemoderne.
Leprojetd’ouvertured’uneuniversité,ainsiquelafondationdulycée
de Galatasaray (Mekteb‑i Sultani, Lycée impérial) doivent beaucoup
à la collaboration avec la �rance.LelycéedeGalatasaraydevienten
1863lepremierétablissementturcaccueillantlesélèvessansdistinction
dereligionetoùl’enseignementestaccomplienpartieenfrançais.Le
programmedescoursestcalquésurlemodèlefrançais.LepoèteTevfk
�ikret,élèveetplustarddirecteurdel’établissement,célèbreainsison
19écoledanslepoème«Sultaniye»(1910):
L’occident,horizonouvertàl’appeldesidées,ettoi
3Lapremièreportedel’orient,ouverteàcethorizon !
unanavantsonouverture,la�ranceavaitexigéduSultanlapoursuite
4desréformesetlelycéedeGalatasarays’inscrivaitdanscetteperspective .
L’éducation d’une élite francophone dans l’Empire ottoman est une
affaired’Etaten�rance.DesrencontresentreVictorDuruy,ministrede
l’InstructionpubliquedenapoléonIII,etl’ambassadeurottomanàParis
ainsiquedespourparlersàIstanbulfnissentparaboutiràunaccord.
Verslafn dusiècle,commeonpeutleconstaterchezlesécrivains
delaLittératurenouvelle (Edebiyat‑ı Cedide) ,lesécolesfrançaisesou
Galatasaray Lisesi(LycéeImpérial)serontlelieudeformationd’une
jeunessequitrouveen�ranceuneterred’élection.
La presse en langue française
A l’époque où en �rance le journalisme opère une phase de
5modernisationavecLa Presse(1836)deGirardin ,lapresseottomane
vientàpeinedenaître.C’esten1831que,pourlaréalisationd’unjournal
turc, inexistant jusqu’alors, Mahmut II se tourne vers un journaliste
françaisexpérimenté,AlexandreBlaque–BlakBeypourlesTurcs–qui
avaitfondéunjournalàSmyrne(Izmir),Le Spectateur oriental(1825).
Il publie Le Moniteur ottoman, journal offciel en français dont le
supplémententurc,Takvim‑i Vekayi, serapubliéunanaprès,en1832.
En 1876, Pavet de Courteille répertorie les journaux publiés à
Istanbul:treizeenturc,unenarabe,neufengrec,neufenarménien,
troisenbulgare,deuxenhébreu,septenfrançais,deuxenanglais,un
enallemand.Quandonélargitlecercleau‑delà d’Istanbulleschiffres
deviennent encore plus parlants: «un journal local sur cinq était en
6français ».
La diffusion de la langue française par la presse n’est pas liée
uniquementaux�rançais.LesAnglaisetlesAllemandssontobligésde
passer par le français pour accéder à un public plus large. Vers 1870,
quandlesAnglaispublientunjournal,ilsseplientàcettenécessité,et
utilisentlefrançais.Plustard,en1908,lejournalLe Matinreprendavec
unecertaineironiecetteréalité:
«LesAllemands(…)ontfondé,àConstantinople,unjournal,l’Osmanischer Lloyd,et
ilslerédigent,pourunegrandepartie,enfrançais.PuisquelesTurcs,lesArméniens,les
Grecscomprennentlefrançaisetnecomprennentpasl’allemand,c’estenfrançaisqu’on
20leurvanteralapuissancedel’Allemagne,lasupérioritédeleurcultureetdeladiscipline
7allemandes,l’excellenceetlebonmarchédesproduitsallemands ».Remerciements
Lesjournauxd’oppositiondesJeunesTurcs,publiésdansdifférentes
villesd’Europe,sontrédigés,enpartiesinonentotalité,enfrançais.un
autreprocédéestdepublierlemêmejournalendeuxlangues,enturcet
Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avecenfrançais.Enadoptantdesparcoursdifférents,lefrançaisapparaîtdonc
ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivrecommelalanguecourantedelapresse.
quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.Un quartier français à Istanbul : Péra
Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches. Aujourd’huiencore,lepromeneurquiremontelaGrandeRuedePéra,
Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéricdevenuedepuislafondationdelaRépubliquel’avenueIstiklal(avenue
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,de l’Indépendance), pourra apercevoir des noms de passages écrits en
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, Bulutfrançais:CitédeRoumélie,CitédePéra,Passageoriental,Citéd’Alep,
Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsontCitédeSyrie…Ainsi,lespassages,queWalterBenjaminconsidèrecomme
apportéeavecbeaucoupdegénérositéetdepatienceàlapréparationdeundessymbolesdelatransformationdelasociétémoderne,révèlent
celivre.manièretrèsconcrètelerôledela�rancecommemodèledemodernitéà
Péra.L’architecturedetoutelaruerefète, malgrédesélémentslacunaires
etl’usuredutemps,uneprésencefrançaiseappartenantàuneépoque
révolue.
Péra a traditionnellement constitué le quartier cosmopolite de la
villeoùlesLevantins,lesfamillesd’origineoccidentalevivantsurlesol
ottomandepuisplusieursgénérations,côtoyaientunepartiedesminorités
ottomanes non‑musulmanes. Dans une rue de Galata, une plaque en
françaisrappellequ’unpoètefrançaisestliéàcettepagedel’histoire:
«AndréChéniernaquitdanscettemaisonle30octobre1762».
Péra est le quartier du commerce, mais aussi la porte d’entrée de
ela culture occidentale. A partir de la deuxième moitié du XVII siècle,
les ambassades européennes, installées au milieu des vignes de Péra,
se transforment en foyer de culture occidentale où se retrouvent des
artistes,desvoyageurs,deshommesdelettres,desscientifques etdes
8collectionneurs .
ApartirdesTanzimat,descompagniesdethéâtrevenantdel’Europe
offrentdesspectaclesàunpublicélargi.Latraductiondelivrets,ouune
9traductionsimultanéesurplaceaidentlespectateuràsuivrelapièce .
ThéophileGautierarrivejustementàConstantinopleen1852àlasuite
desacompagneErnestaGrisi,cantatriceentournée.Savenuedansla
petitecommunautédePéra,aveclesautresarrivants«intéressants»,est
citéedansLe Journal de Constantinople.un événementpourcepetit
mondeclosquivitleregardtournéversParis:
21«M.ThéophileGautier,l’undespluscharmantsécrivainsdeParis,lespirituelrédacteur
delacritiquethéâtraledujournalLa Presse,estarrivéàConstantinopleparlebateauà
10vapeurfrançaisleLéonidas ».
Quandilécritàsonpère,Gautierregrettedenepaspouvoirêtreun
passantanonymedanslesruesdePéra:
«L’incognitonem’estpluspossibleetilfaudradésormaisquejevoyageavecunnezde
carton.LeboulevarddeGandsecontinuejusqu’enAsieetjen’aipasplutôtmislepied
11surunquaiquejem’entendssaluerparmonnom ».
Cequartierquiadeslienssivivantsavecl’occident aaussisonrôle
àjouerdanslatransformationdel’identitéottomane.Silestextesdes
écrivainsfrançaisserventderéférencethéorique,Péravoitleurinfuence
se concrétiser. Ainsi, la mode parisienne, avant de pénétrer dans les
résidencesduBosphore,défledansPéra:
«Les familles pérotes s’avancent en clans nombreux dans l’espace laissé libre par les
consommateursassis,habilléesàl’européenne,saufquelquesmodifcations insignifantes
danslacoiffureetl’ajustementdesfemmes.Lesjeunesgenssontmiscommelesgravures
deJulesDavid,àl’avant‑dernier goût;onnelesdistingueraitd’élégantsParisiensqu’à
unefraîcheurunpeutropcruedenouveauté;ilsnesuiventpaslamode,ilsladevancent.
Chaquepiècedeleurajustementestsignéed’unfournisseurcélèbredelarueRichelieu
oudelaruedelaPaix;leurschemisessontde chezLami‑Housset; leurscannesdechez
12Verdier;leurschapeauxde chezBandoni;leursgantsde chezJouvin (…)(…)».».».
Alafn dusiècle,Péradevientunevéritablevitrineoccidentale:les
magasins,oùl’onétalelesproduits,lescafés,lespâtisseries,lesthéâtres,
leslibrairiesjouxtentl’avenue;onytrouvelethéâtredel’odéon (autour
de1840),leCafédes�leurs(1861),l’AlcazardeByzance(1861),etla
fameuseConcordia,lieudedivertissementsouventcitédanslesromans
delaLittératurenouvelle.LePalaisdeCristal,lescafésBelle‑vue,�lamme,
Luxembourg,Royal,CafédeSuisse,niçoise… sontautantdenomsqui
apparaissentdanslestexteslittéraires.Pérayestunautremonde,tantôt
enfer,tantôtparadis.
22Remerciements
Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avec
ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre
quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.
Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.
Enfn, jevoudraisremercierPREMIÈRE PJacquesAnedyan,ARTIEErgunAyd��noglu,noglu,�rédéric
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, BulutouVERTuREVERSLA�RAnCE
Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsont
apportéeavecbeaucoupdegénérositéetdepatienceàlapréparationde
La littérature ottomane, comme d’autres domaines artistiques
celivre.
(architecture, peinture, musique), vit en symbiose avec l’Etat. Elle
contribue,avecsesmoyenspropres,àperpétuerl’Empireetlepouvoir
politique lui offre des possibilités de création, dans un esprit de
reconnaissance et de glorifcation mutuelles. Alors que les liens entre
l’Etatmécèneetl’artistesubissentunetransformationprofondedansla
sociétécapitalisteoccidentale,ilsseperpétuentdansl’Empireottoman.
Ainsi,quandlesresponsablesavancentsurlavoiedel’occidentalisation,
l’hommedelettres,d’ailleurssouventengagédanslasphèredupouvoir,est
aupremierrang.Lalittératuresuitnonseulementl’évolutiondel’Empire,
ens’ouvrantàl’occident, mais,deplus,unefoisengagéedanslavoie
duchangement,elleincite,soutient,contribueàlaconstructiond’une
société«civilisée»,défniedésormaisparrapportaumodèleoccidental.
Ce qui peut paraître paradoxal, mais qui nous montre aussi la
transformationdelasociété,c’estquelespoètesdudivanviennentsouvent
demilieuxmodestes.Commedansd’autresdomaines,lesbelles‑lettres
ouvrentleursportesàdeparfaitsinconnus,àdesimplessujetsdel’empire.
Enrevanche,lalittératurequis’éloignedel’élitismeetquisetournevers
lepeuple,seraélaboréeparleshommesappartenantauxhautessphères
delasociété.Donc,cettepremièregénérationd’écrivainsdesTanzimat,
enpartieàcausedeleurnaissanceoudeleuréducation,setrouveliéeau
pouvoir.Desécrivainscommenam�kKemal,Mizanc�Murat,AhmetVefk
PachaouAbdülhakHamitsontaussidehautsfonctionnairesauservicedu
sultan.Leursrapportsvolontairesouobligatoiresaveclepouvoiretleur
formationintellectuelleassocientleseffortsdansledomainelittéraireau
23désirdeservirl’Empire,mêmesicelacontrarieparfoislesgouvernants.
Danscettesociétéenmutationquiessaiedetrouverdenouveauxrepères
etdessolutionspouréviterl’écroulementdel’Empire,lesécrivainsse
trouventchargésd’unemissionhistorique:êtrelepontentrel’orient
etl’occident, lepontverslamodernité,quechacuninterprète,meten
œuvreselonsesconceptionsetaccompagnedevariantes.
Danslaformationd’unenouvellegénérationd’écrivainssensibilisésau
modèleoccidental,lesinitiativesdelaclassedirigeantesontindéniables.
Ces écrivains sont en quelque sorte propulsés pour devenir une élite
francophone capable de participer au chantier de modernisation.
fiinasi,quitientunrôledepionnierenmontrantlespossibilitésdela
culturefrançaise,estenvoyéen�ranceparReflitPacha;nnamam�kKemal
(1840‑1888), son jeune collègue du journal Tasvir‑i Efkar, est formé
par le Bureau de traduction (Tercüme Odası), tout comme Abdülhak
13 Hamitquiyentreàl’âgedequatorzeans . Toutefoisils’avèrequeleurs
convictionsdépassentvitelesattentesdesautorités;;;lesleslessujetssujetssujetsdocilesdocilesdociles
del’Empiredécouvrentaussidanslacultureoccidentalel’écrivainlibre,
détachédupouvoir.
Les prémisses d’une littérature moderne turque, les écarts de plus
en plus importants avec la classique apparaissent pendant
cettemêmepériode.Dequoiest‑il questionquandnousévoquons«la
modernitélittéraireturque»?Ils’agit,enpremierlieu,decemouvement
dynamiquequientendcasserlacoquilledelalittératureclassiquedans
laquellel’artistechercheleBeauenrespectantdesrèglesimposéespar
une tradition littéraire vieille de plusieurs siècles. Le cadre rigide se
défait:lescanonslittérairesdeviennentobjetsderemaniements,leBeau
cessed’êtrel’uniqueréférencepourstimulerlacréation.Lapoésieperd
sonmonopolelittérairefaceàlaprose,quiobtientunstatutd’égalité
aveclanaissanceduroman.Ladésignation«modernitélittéraireturque»
s’inscrit dans un processus concret de rupture et d’ouverture. Avec
l’enchaînementdestravauxdesécrivainsdurantlasecondemoitiédu
eXIX siècle,lalittératureottomaneperdsoncaractèred’immuabilité,sort
desonéternellesatisfaction,etcommenceàréféchirsurelle‑même.
Danscetteextrêmerichesseobservéependantcesquelquesdizaines
d’années,unfl conducteurnousguidera:laprésencefrançaise.Dansce
grandchantierlittéraire,quelleestlafonctiondelalittératurefrançaise?
De nouvelles défnitions, des questions inédites émergent autour des
rapportsentretenusavecelle.L’écrivainottomanypuise,danschaque
casdefgure, commeàunesourceintarissable.Afn desaisircemoment
de bouleversement, voyons brièvement les éléments fondateurs de la
littératureclassiqueottomane.
24LEs RéféRENCEs dE LA LITTéRATuRE OTTOMANE
Remerciements
Lalittératureclassiqueottomanes’élèvesurlesfondementsislamiques,
survolantlesfrontièresdel’Empire.L’historien�uatKöprülümontrele
rôledel’Islamsurlesgoûtsetlalittératuredespeuplesconvertis:«Au
Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avecmomentoùlesTurcsintégrèrentpleinementledomainedel’Islam,une
ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre“littérature classique”, résultat du travail commun des Arabes et des
14quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoitPersansetunepartiedeses“baseslittéraires”étaientdéjàconstruites ».
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.«Le concept d’art provient d’Iran, les conceptions (mazmun) et les
15 Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paulimages(tasavvur)dumondeislamique ».Apartirdelà,desgénérations
Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.depoètesontleloisirdecreuser,demodelerunepoétiquerecherchée,
Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéricmaniérée,élaboréeparlebiaisd’unelangue,l’ottoman,mélangeelleaussi
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,deturc,d’arabeetdepersan.Cettelangueréservéeàl’élitelettrée,non
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, Bulutseulementpourlalittératuremaispourtoutcequitoucheàl’écrit,estàla
Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsont
foisunmurinfranchissablepourlecommundesmortels,etuntrésorpour
apportéeavecbeaucoupdegénérositéetdepatienceàlapréparationde
lacréationpoétique.Lalittératurepopulaire,avecsalangueetsesformes
celivre. esimples,baséesurl’oralité,surtoutàpartirduXVI siècle,reste,malgré
16lesinitiativesdespoètesdudivancommenedim des’yressourcer,un
mondeàpart,toutcommelalittératuremystique.Lalittératuredudivan,
repliéesurelle‑même, nemontreaucunintérêtpourcequiluiestextérieur,
cequiseraitdetoutefaçoncontrelalogiquemêmedesesprincipes.La
curiosité,ladécouverte,lanouveautésontexcluesd’untravailquiexige
d’autres valeurs comme l’application, l’approfondissement, la maîtrise.
La littérature classique, aussi bien occidentale qu’ottomane, tend vers
laBeauté,défnie pardesrègles.Lepoètedudivan,enpartantdeces
règlesétabliesetdesexemplesdonnésparsesprédécesseurs,essaiede
s’enapprocheràsontour,nonpascommeindividu,maiscommeune
pierreajoutéeàunédifce. Ainsi,montrantlarelationétroitetisséeentre
les œuvres, Ahmet Hamdi Tanp�nar déclare qu’«une bonne anthologie
quiuniraitcesœuvrespourraitêtrequalifée defruitdugéniemêmedela
17langue ».
Laformedoncestprimordialedanslalittératureclassiqueetchaque
formechoisieexigel’applicationdesespropresrègles,pourlarimeet
pourlamétrique.on creuselesmêmesthèmesavecfnesse etsubtilité,
danslesmoulesdesmétriquesaruz,baséessurleprincipedelasyllabe
ouverte ou fermée. La différence fondamentale dans la défnition des
formessesituedanslacombinaisondesrimes:ledistiqueoulastance
(bend)constituentl’unitéessentielleetautonomedupoème.o nénumère
dix‑huitformespoétiques,chacuneadaptéeàunthèmecentral.
25«Par exemple, l’amour, la nature, la beauté de la bien‑aimée… étaient généralement
exprimésparlesghazal,leslouanges(medhiye)etlespoèmessatiriques(hicviye)parles
odes(kaside),ladatation(tarih düflme)parlescouplets,leshistoiresparlesmesnevi,les
18maximesetlesréfexionspar tercî‑i bend ,terkîb‑i bend etquatrain(rübai) ».
Larelationquelapoésiepopulaireentretientaveclaréaliténetrouve
pas de place dans la du divan qui s’élabore dans un domaine
abstrait.Lalittératuremystique,commelapoésiedeYunusEmre,livre
unautreaspectdelapoésiedel’époque.Lespoèmesreligieuxcommeles
naat,lespoèmessurleprophète,existentdanslapoésiedudivan.Mais
leretoursursoi,l’introspection,ledéchirementdesmystiquespopulaires
sont remplacés par une poétique impersonnelle portant toujours sur
laforme.
26Remerciements
Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avec
ClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre
quinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit
permisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.
Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.
Le regard se tourne vers l’Occident
Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéric
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, Bulut
Sunar,YaflarYuvaetAyfleYuvapourlaprécieusecontributionqu’ilsont
AveclapériodedesTanzimat,l’ouverturesurlalittératuredecultureapportéeavecbeaucoupdegénérositéetdepatienceàlapréparationde
islamiquecommenceàsedéplacer;elleglissedel’orient àl’occident etcelivre.
edéboucheauXX sièclesurunelittératuremodernequitiresessources,
entermesd’unité,decontrasteetdeconfit, decesdeuxtraditions,sans
oublierl’héritagedeslittératurespopulaireetmystique.Lechangement
de modèle littéraire doit être compris non seulement au niveau
spécifquement littéraire, mais aussi comme changement global dans
leréférentidentitaire,mêmesicettetransformationestfortementniée
jusqu’àlafondationdelaRépubliqueen1923.
L’intérêt pour la littérature française qui se manifeste après 1850
atteint son point culminant vers la fn du siècle avec le mouvement
baptisélaLittératurenouvelle(Edebiyat‑ı Cedide) .Durantcettepériode
relativement longue et agitée, les attitudes ne sont pas uniformes: de
l’écrivain«pionnier»auserviced’unemodernisationdel’Empireàun
groupecommelaLittératurenouvelle, lespositionssontchaquefoisà
redéfnir.
La littérature de cette première période des Tanzimat témoigne
de l’enthousiasme d’une renaissance et de l’urgence à rattraper un
autremodèle,mêmesicetenthousiasmeestbridéparlacraintedela
puissance du modèle, et par des inquiétudes identitaires. La présence
d’une littérature étrangère comme source de renouveau existe certes
dans différents espaces, au‑delà des spécifcités nationales. Goethe se
dressaitainsicommeunferventdéfenseurdel’ouverturelittéraire.«Les
littératuresnationalestaries,sontrégénéréesparl’étranger.»unpeuplus
loinilajoute:«Chaquelittératurefnit pars’ennuyerenelle‑même, sielle
27en’estpasrégénéréeparuneparticipationétrangère».Alafn duXVIII ,
eaudébutduXIX siècle,lesromantiquesallemandsetanglaisremuentles
fondementsdelalittératureclassique.EnAllemagne,dejeunesécrivains
réféchissent surdenouvellesdéfnitions delacréation,delatraduction
etdulangage.La�rance,enpartiegrâceàl’œuvredeMadamedeStaël,
De l’Allemagne(quifutinterditeen1810),setrouveunpeuplustard
danslamêmeeffervescence.Verslafn dusiècle,lapoésieallemande
s’ouvraitauxpoètesfrançais.LaformationpoétiquedeStefanGeorge,
qui s’appuie essentiellement sur Baudelaire et Mallarmé, n’est qu’un
exempleparmitantd’autres.
Parleursinteractionsdansledomainedelalittérature,lesmêmes
idées,lesmêmesattentesetsensibilitésserejoignent,parfoisavecun
décalagetemporaire,enfranchissantlesfrontières.C’estunmouvement
sansdoutecontinu,tantôtàpeineperceptible,tantôts’accompagnant
de changements profonds plus facilement analysables. La littérature
moderneturquenaîtdansunesociétéenpleinemutationquiadoptedes
remèdesoccidentaux,dansleclimatinstabled’unempirefnissant.une
comparaisonrapidemontrelacomplexitéetenquelquesortel’originalité
delatâche:àl’époquedeMadame Bovary,desFleurs du mal(publiés
en1857),lepremierromanturcn’avaitpasencorevulejour.Maisen
mêmetemps,malgrécetécart,cesdeuxœuvrespeuventêtreperçues,à
lafn dusiècle,enfligrane destravauxinnovantsdeHalitZiyaetdeceux
deTevfk�ikret.
Lacomplexitéduparcoursn’estpasuniquementdueàl’écarttemporel.
Dansunpremiertemps,lesattentesdesécrivains,laspécifcité deleur
formationintellectuelle,leursoucideséparerle«bon»du«mauvais»
sont autant de distances qui marquent le territoire de chacun. Erich
Auerbachmetenévidence,encequiconcernelerapportdelaRussie
eduXIX siècleavecl’Europe–la�ranceetl’Allemagneessentiellement–,
lesdiffcultés d’unetellerencontre.Enlisantceslignes,onpeutaussi
retrouverl’expériencedesottomans:
«Lechoixdespenséesetdessystèmesàproposdesquelsons’affronteadéjàquelque
chosedehasardeuxetd’arbitraire;d’autrepart,onn’enretientquelerésultat,etcelui‑ci
n’estpasévaluéparrapportàd’autrespenséesetd’autressystèmes,considérécommeune
contributionplusoumoinsimportanteauseind’uneproductionintellectuelleabondante
et multiple, mais aussitôt jugé dans l’absolu, comme vrai ou faux, comme lumière
salvatriceouœuvrededémon.(…)Desphénomènescomplexes,chargésd’histoireet
diffciles àdéfnir dansunesynthèseclaireetnette–lacultureoccidentale,lelibéralisme,
lesocialisme,l’Eglisecatholique–sontjugésenquelquesmots,selonunpointdevue
19particulieretbiensouventerroné(…) ».
Cette attitude qui vulgarise, résume, simplife et qui ne porte pas
28d’intérêt aux racines des idées, illustre l’approche de l’intellectuel
ottomanvis‑à‑vis desnouveautésrecherchéeschezles�rançais.Plusque
lacompréhensiondel’autre,c’est«l’interprétationutilitaire»quimotive
lesdémarches.
Danscetteentrepriseimmenseetcomplexe,l’œuvredefiinasi,celui
qui, selon nam�k Kemal, «a montré que la littérature doit être prise
20de l’occident », nous servira de point de départ. De fiinasi jusqu’à la
Littératurenouvelle, néeautourdelarevueServet‑i Fünun àpartirde
1895,laréceptiondelalittératurefrançaisesetransformeparallèlement
àlalittératureottomane.
fi‹NAs‹, LE désIR dE TOuT TRANsMETTRE
Lavieetletravaildefiinasirefètent bienlesconditionsprévalantau
débutdesTanzimat.C’estunmilitairedecarrièrefrançaisquiaservidans
l’arméeottomane,lecomtedeChâteauneuf,devenuMehmetReflatBey,
quienseignelefrançaisàfiinasi,jeunefonctionnaire.Quelquesannées
plustard,en1849,ilestenvoyéen�ranceparlacour,avecquelques
autresjeunesemployésduministère,pourperfectionnersonfrançaiset
fairedesétudes.Saformationlittéraireen�ranceleconduitàchercher
des outils de passage entre deux cultures, et à prendre des initiatives
vouéesàlacréationdenouveauxrepères.
e En Europe, c’est seulement à partir du XVII siècle que le mot
«littérature» acquiert son sens actuel. Chez les ottomans, c’est un
siècle plus tard, pendant cette période de transformation, qu’une
nouvelledéfnition delalittératures’amorce.fiinasiestundespremiers
àassemblerlesdeuxnotions–«lapoésieetlaprose»(fliir ve infla)–,
utiliséespourdésignerlacréationlittérairechezlesottomans, sousle
21nomde«fenn‑i edeb »(l’artdel’éducation ).Certes,fiinasin’inventepas
22cemot,quiexistedéjàavecdesnuancesdansledictionnairedeBianchi
(unancien«jeunedelangue»),maisilluidonnetoutesalégitimité.
L’éducation en question n’est plus l’éducation de la classe
dirigeante,–quoique la traduction de Télémaque publiée dans son
imprimerie illustre des préoccupations convergentes de la part des
gouvernants–,maisl’éducationdel’Homme,quefiinasiplaceaucœur
du problème. Les idées des Lumières, selon lesquelles «le centre de
la pensée se déplace de la transcendance vers l’immanence de ce bas
23monde »,aprèsavoirtraverséunsiècleauparavantl’EuropeetlaRussie,
arriventdanslepaysdesottomans parbribes.fiinasiestsensibleàla
place capitale attribuée à l’Homme en tant que citoyen. Il fonde avec
29AgâhEfendilepremierjournalturcnonoffciel, Tercüman‑ııAhval, le22
octobre1860,considérantcelui‑ci commelemeilleurmoyenderéaliser
sonsouhaitd’atteindreetdeformerlepeuple.Cettenotiondepeuple
(halk)n’estpaslesujetd’uneréfexion commecefutlecasen�rance,
notammentavecLe PeupledeMichelet.D’aprèsl’utilisationqu’ilfaitde
cemot,onpeutdéduirequelepeuple,chezfiinasi,correspondàceux
quirestentendehorsdelasphèredupouvoir.Letitredujournalest
évocateurdelafonctiondepionnierchezfiinasietdesonsensdudevoir:
Tercüman‑ı Ahval signife «Letruchementdesfaits».Avecunsupport
commelejournal,fiinasiseplacedanslapositiond’intermédiaireentre
lepeupleetlepouvoir.Danssonpremieréditorial,inspirédesLumières,
ilmetenavantlesdevoirs,maisaussilesdroitsnaturelsdescitoyens,
insistant,entreautres,surledroitàs’informeretàs’exprimersurles
affairesdupays.
«LaparoleestuncadeaudeDieupourexprimerlesidées.Etécrire,donnerdesformesaux
idéesaveclaplumeestlaplusbelleinventiondel’Homme.Enappuyantsurlavaleurde
cetteréalité,nousdéclaronsdèsmaintenantquenouscroyonsetdécidonsàlanécessité
24d’écrirecejournalavecunelanguefacilementaccessiblepartoutlepeuple ».
Lejournaldefiinasiparticipeaussiàlatransformationdelalittérature.
25Il publie sa pièce de théâtre, Le Mariage de poète (fiair Evlenmesi )
(1860),dansTercüman‑ı Ahval ,parunmoyentrèsenvoguedansles
journauxfrançaisdel’époque:lefeuilleton.Sousformed’unentretien,
fiinasiexpliquelanouveautéjournalistiquedufeuilleton(tefrika):
«—Quelestlesensdecetteexpression,lefeuilleton?
26—Commedanslesjournaux européensetdanscertainsjournauxdecheznous,c’est
27lapartiebasseoùl’onpublielessujetslittéraires.Enfrançais,onl’appellele“feuilleton ”
28etsouventdesgenscurieuxdeliredesarticleséducatifsachètentlejournalpourcela ».
Cet entretien est organisé d’un bout à l’autre comme une page
d’encyclopédie. Après diverses questions sur «le feuilleton», fiinasi
expliquelesensde«gazette»etde«journal»,avantdepasseràl’histoire
del’imprimerieetdujournalisme.on peutvoiràtraverscetexemple
l’enchaînement des nouveautés: le périodique utilisé comme support
d’instruction,l’exempled’ungenrelittéraire,quicomporteunnouveau
message social, présenté au lecteur par le biais d’une forme nouvelle,
le feuilleton, et l’explication de celle‑ci. Ce désir didactique–éclairer
parlebiaisdelalittératureoudonnerdesexplicationssurdesnotions
littérairesouculturelles–seraaussil’attitudedeplusieursgénérations
d’hommesdelettres.
Même si le projet journalistique de fiinasi ne tient pas toutes ses
30promesses, principalement suite aux inévitables interventions des
gouvernants, désormais l’attitude de l’homme de lettres change. LeRemerciements
peuple,grandabsentdesdébatslittérairesetpolitiques,commenceàêtre
sollicitécommeacteurprincipal;delamêmemanière,laviecommence
àcirculerdanslesbelles‑lettres.
Avecbeaucoupdecuriosité,fiinasiouvredesvoiespossiblesaulecteur. Au commencement de ce travail, il y a d’abord la rencontre avec
Certes,ils’agitdedonnerdesexemplesdeformesnouvellesplusqued’unClaudeMouchard.SescoursàParisVIIIontétéfondateurspourcelivre
bouleversementpurementlittéraire.unarticledejournal,unetraductionquinepouvaitexistersanssonregardetsanssonsoutien.Qu’ilmesoit
littéraire,unepiècedethéâtre,desrechercheslinguistiques,voilàautantpermisdeluitémoignericitoutemareconnaissance.
deformesqu’ileffeure, laissantauxgénérationsfutureslapossibilitéde Mes remerciements vont également à Timour Muhidine et à Paul
lesapprofondir.Dumondpourl’attentionqu’ilsontbienvouluaccorderàmesrecherches.
Enfn, jevoudraisremercierJacquesAnedyan,ErgunAyd��noglu,noglu,�rédéric
Colasse,�abrice�rançois,TunçGezgen,GillesGrivaud,BéatriceHuet,L’ORIENTALIsME dEs « ORIENTAux »
Adnan Mete, Engin Etem Mete, �rancine Rozard, Buket Sunar, Bulut
SunarLa,�YranceaflarY uvaexerce etA uneyfleYforceuvapour d’attractionlaprécieuse bien contribution physique enversqu’ilsontles
représentantsapportéeavecprivilégiésbeaucoupdede générosité la nouvelle etdegénération.patienceàLeslapréparationbiographesdede
celivre.fiinasiracontentcommentl’écrivainreviententoutehâtetroisjoursà
Istanbulpourdivorcerdesafemmequiselamentaitdelaséparationafn
29deretrouversonParis,entièrementdisponible .
AParis,fiinasifréquentelemilieulittéraireetorientalistefrançais;
Lamartine,Littré,Renan,PavetdeCourteille,deSacyfls fgurent parmi
sesconnaissances.Ilfaitpartiedecettepremièreetdernièregénération
d’hommesdelettresreçusparlemilieuintellectuelfrançaiscommedes
pairs.Peut‑être l’infuence del’orientalisme«scientifque»,quipouvait
expliqueruncertainintérêtportéàl’orient àl’époque,peut‑être aussi
lesliensaveclepouvoiront‑ils puéventuellementfacilitercetaccueil.
Lesgénérationsultérieuressecontenterontd’êtrefères, danslemeilleur
descas,deleurscoursdelittératurefrançaisesuivisàParis,enabsence
decontactaveclemilieulittérairefrançais.Durantundeuxièmeséjourà
Paris,fiinasi,quiseconsacreàl’élaborationd’undictionnaireturc–qui
neverrapaslejourmalgréuntravailavancé–,œuvreàlaBibliothèque
nationale, discute régulièrement avec Littré et Pavet de Courteille. Ce
dernier,sonamietinterlocuteur,professeurauCollègede�rance,réalisera
undictionnaireturc‑oriental en1870,«destinéprincipalementàfaciliter
lalecture»,selonlaprécisiondusous‑titre. Danslapréface,ilévoque
fiinasiquiluiavaitenvoyélesdocumentsnécessaires;àcetteoccasion,il
30ledésignecomme«MonsavantmaîtreetamiChinassi‑efendi ».Lesdeux
dictionnaires,l’unrestéaustaded’élaboration,l’autreréalisé,partagent
lamêmeaspiration:ilsnesontpasbaséssurleturcdel’époquemais
consistent essentiellement en des recherches sur les anciens dialectes
31turcs.une autrerecherchelinguistique,cettefois‑ci publiée,aboutitau
recueildeproverbesturcs(Durûb‑i Misal‑i Osmaniye) .Préparépendant
sonséjouràParis(1849‑1854), fiinasilepublieen1863.
Ensuivantsonparcoursàtraverssestravauxparisiens,nouspouvons
déceler un jeu de miroir: les méthodes et les initiatives de ses amis
orientalistes se refètent dans l’œuvre de fiinasi. Leurs infuences se
forment à plusieurs niveaux en commençant par l’idée de transposer
une littérature en des échantillons compréhensibles pour le nouveau
public.DansL’Orientalisme,EdwardSaidparledelavieetdestravaux
de l’orientaliste Silvestre de Sacy et relève: «Les textes qu’il a isolés,
illesaalorsrapportés;illesa«améliorés»;ensuite,illesaannotés,
31codifés, arrangésetaccompagnésdecommentaires ».Saidpenseque
l’initiative de Sacy a contribué à faire de l’orientalisme une partie du
savoireuropéen,avecdestextesorientauxrecréésparlesoccidentaux.
Il cite l’œuvre la plus connue de Sacy, La Chrestomathie arabe, qui
réunit en trois volumes des fragments de poésie et de prose. Ce livre
destinéessentiellementauxélèvesapprenantl’arabeouvreaussilavoie
àlapublicationd’ouvragesdemêmequalité.Lerecueildetraduction
depoésiefrançaisedefiinasisuitl’enseignementdeSacy.Exceptéleur
volumedifférent–lerecueildefiinasirestebienmodeste–,l’idéequiles
anime,échantillonnageetadaptation,estcommune.
L’infuence desorientalistesneselimitepasàconstituerdesmodèles
detravail.D’unemanièrebeaucoupplusconcrète,ilssuiventdeprèsle
nouveauchantierlittéraire,conseillent,orientent.Le Journal asiatique,
auquel fiinasi collabore aussi, suit régulièrement les publications
32ottomanes .Lestravaux,demanièredirecte,participentdelaconstitution
d’une identité conforme à leurs attentes. Jean‑�rançois Bayart, dans
L’Illusion identitaire,donnel’exempledesBritanniquesqui«défnissent
avecuneautoritécroissantecequiétaitIndien;etlesIndiensfurent
33sommésd’avoirl’apparencedesvraisIndiens ».Parmilesclésdélivrées
parl’occident, ilyaaussil’imagedesoi.Cen’estpasparhasardque
fiinasirapporteunrépertoiredeproverbesturcsdesonséjourdeParis.
LA LITTéRATuRE fRANçAIsE Au sERvICE du COMbAT POLITIquE
nam�k Kemal–le jeune collègue de fiinasi dans son journal
Tasvir‑i Efkar –,estaussiunécrivain«pionnier».Kemaletfiinasisont
unisdansleurobstinationàélaborerdenouveauxrepèrespourlasociété,
au‑delà d’untravailquiresteraitpurementlittéraire.fiinasiévoqueun
scientifque discret,quiappliquecertainstraitsdelaculturefrançaise
à la société ottomane en voulant s’effacer derrière ses travaux. Cette
32

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.