La Mémoire et le présent

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Cet essai est consacré à la mémoire dans son rapport à l'écriture moderne. Il s'appuie à la fois sur les sciences à l'origine d'un nouvel imaginaire mémoriel et sur le questionnement d'écrivains essentiels comme Daniel Maximin et Salman Rushdie. Dans La Mémoire et l'Absent. Nabile Farès et Juan Rulfo de la Trace au Palimpseste, il s'agissait de définir une poétique mémorielle dans sa relation à l'Absent. C'est maintenant la relation entre la mémoire et le Présent qui sera analysée dans ce deuxième volume.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296451537
Nombre de pages : 328
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La Mémoire et le Présent
Daniel Maximin et Salman Rushdie du Masque au Chaos
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13926-8 EAN : 9782296139268
Karine Chevalier
La Mémoire et le Présent
Daniel Maximin et Salman Rushdie du Masque au Chaos
L’Harmattan
Critiques Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet
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INTRODUCTION
C’est à la mémoire dans son rapport à l’écriture moderne qu’est consacré cet essai, qui s’appuie à la fois sur l’apport des sciences à l’origine d’un nouvel imaginaire mémoriel, et sur le questionnement d’écrivains essentiels comme Daniel Maximin et Salman Rushdie, autant par leur identité que leur poétique. C’est dans la comparaison d’écrivains appartenant à des aires culturelles différentes, dans la mise en exergue d’une problématique commune, relative aux aspects formels des textes et à ce qui les anime en profondeur, confrontée aux données culturelles et historiques, que se révèle une poétique de la mémoire.
Nous avions précédemment défini une poétique mémorielle dans sa relation avec l’Absent, dans le premier volume de cette étude sur la poétique de la mémoire – intituléLa Mémoire et l’Absent. Nabile Farès et Juan Rulfo 1 de la Trace au Palimpseste–, en décelant différents éléments constitutifs (en fonction de la nature des signes mémoriels, des personnages, de l’imaginaire mémoriel, de la constellation des images, des symboles mémoriels, du type d’écriture). Nous avions proposé d’appréhender ces œuvres selon deux paradigmes – la trace et le palimpseste – qui constituaient le soubassement de l’écriture, influençant les composants romanesques et leur lecture. C’était selon des indices refoulés que s’était effectuée une lecture de « la trace de la trace » d’une écriture raturée selon différents degrés chez Farès et Rulfo. C’est maintenant la relation entre une poétique de la mémoire et le Présent qu’il sera nécessaire d’étudier dans ce second volume, pour pouvoir esquisser une méthode de lecture plus approfondie. Si les paradigmes de la trace et du palimpseste étaient tournés vers le passé comme lieu de l’absence, nous allons voir que le masque et le chaos vont être associés à un passé dont la présence est amplifiée. Le masque ajoute un sens multiple au passé : la trace devient volume, son, symbole. Quant au chaos, il offre une réécriture complète du passé : la trace est transformée volontairement à partir du présent. Pour apprécier plus en détail chaque paradigme, nous avons choisi d’illustrer chacun d'eux par un exemple poétique à partir d’un seul auteur nous permettant une lecture profonde du texte. Ce choix méthodologique nous a permis également d’introduire chaque paradigme de
manière ouverte, non centrée sur un contexte culturel, pour qu’il serve de modèle à la lecture d’autres écrivains. Structurant le texte, la thématique, la temporalité, les personnages, la narration, le paradigme demande à être lu à partir d’une analyse très précise du texte. Si chaque œuvre illustrera un paradigme, ceci n’exclut pas la pertinence des autres paradigmes qui nous permettront de faire un va-et-vient entre les écrivains et les différentes poétiques de la mémoire.
Chaque paradigme va offrir un exemple type représentant toutes les variations du modèle. Le choix de quatre paradigmes, nés de la synthèse des différentes théories mémorielles, ne se veut pas exhaustif mais adapté à une étude recentrée sur quelques textes littéraires exemplaires, représentatifs du langage mémoriel. Les quatre paradigmes sont symboliques d’une relation problématique entre le présent et le passé. Ils permettent de résumer quelques traits dominants du langage mémoriel dont la complexité justifie la nécessité d’une synthèse. Le choix de privilégier tel paradigme pour tel écrivain peut se justifier par la particularité du contexte mémoriel. Dans Introduction à une poétique du divers, Édouard Glissant va distinguer par exemple les cultures « ataviques », s’appuyant sur une racine unique, une filiation, une genèse (comme celle de la Bible, du Popol Vuh) – la trace sera donc plus pertinente –, et les cultures « composites » reposant sur une racine 2 qui est un « rhizome », « allant à la rencontre d’autres racines » (comme aux Antilles) entraînant un autre paradigme. Ces différences dans la relation au passé vont accentuer la prédominance d’un paradigme plutôt qu’un autre, le choix de lire une œuvre selon tel paradigme ne reposant pas sur le hasard ou la subjectivité mais sur des données mémorielles culturelles et historiques.
C’est également l’importance de la mémoire individuelle face à la mémoire collective qui distinguera notre corpus : l’écriture mémorielle entraînera des questions idéologiques plus prononcées et tournées vers les traces mythiques et historiques plutôt que simplement autobiographiques. Nous n’analyserons pas pour autant une poétique de la mémoire propre à une 3 littérature antillaise ou indienne mais bien une poétique de la mémoire comme processus d’écriture. L’attachement culturel de l’écrivain sera à minimiser, bien que notre lecture cherche toujours à respecter l’originalité culturelle et géographique des œuvres ; c’est d’abord le lieu littéraire comme origine qui est préféré par des écrivains spécifiques qui utilisent de manière riche la poétique de la mémoire. Néanmoins le contexte culturel mémoriel jouera certainement une grande part dans la prédominance d’un paradigme. Le Mexique par exemple, selon Édouard Glissant dansIntroduction à une 4 poétique du divers, possède des « mythes fondateurs », un axe de filiation, une terre alors que les Antilles ont des « mythes d’élucidations », d’explications souterraines. Les Indiens du Chiapas sont présents tandis que les Caraïbes des Antilles sont une trace inconsciente qui entraîne un autre imaginaire mémoriel. Cette différence est importante : Octavio Paz dansLe
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5 Labyrinthe de la solitudedéfinissant la culture mexicaine parlera de en l’obsession du centre, du retour à la Mère, à la création tandis que Glissant face à la spécificité antillaise proposera « l’opacité ». Nous voyons comment les paradigmes comme la trace, le palimpseste, le masque ou le chaos, dérivés de ces différents imaginaires mémoriels et leurs variantes, peuvent se distinguer tout en dialoguant entre eux. Le masque pourra donner l’illusion d’une présence très forte pour compenser l’absence, comme le palimpseste, sauf que tout l’imaginaire mémoriel se tournera vers des espaces fictifs qui offrent d’autres modes de vie, de mémoire comme dans l’œuvre de l’antillais Daniel Maximin. Au carrefour de plusieurs continents, son écriture témoigne du passé de la Guadeloupe, de la Traite, de l’héritage africain mais aussi de son présent. Il ne s’agira pas d’un imaginaire nostalgique qui caractérise plutôt le Mexicain chez Rulfo avec son obsession du retour à la Mère, cachant la blessure mémorielle (celle de la rencontre avec l’autre colonial, avec le Père), d’où l’importance du palimpseste. Cette blessure aux Antilles où l’esclavage était montré au grand jour pourra sembler beaucoup moins refoulée. Quant à la mémoire berbère chez Farès, cette racine unique qui a su s’ouvrir à l’autre musulman, elle s’est en même temps effacée, devenant un lieu absent, interdit, qui ne subsiste que par traces qui ressurgissent tragiquement à la surface lors d’un printemps, lors d’un crime. Ce cri sera plus tragique et aigu, entraînant une poétique de la déflagration au contraire de la mémoire mexicaine qui refoule dans un silence toute blessure originelle. De plus, la prédominance d’un paradigme sur l’autre repose sur le contexte culturel mais aussi sur la personnalité individuelle de l’écrivain. Né d’une culture « atavique », de confession musulmane, Salman Rushdie par exemple a vécu en Inde, et est resté fasciné par la culture indienne et ses multiples dieux, tout en étudiant en Europe, incorporant la culture occidentale. Il aura ainsi une mémoire « composite » qui questionnera « l’Un », la filiation. Le chaos reflètera plus facilement le questionnement poétique de cet écrivain, avec l’apport des théories modernes du chaos, qu’il ne le ferait de Juan Rulfo, même si ce paradigme pourrait aussi constituer un angle de lecture. Rulfo quant à lui sera fasciné par les descendants aztèques et les ruines qui restent de cet empire à travers les quelques traces archéologiques, architecturales. Ce retour mémoriel, s’il part du même questionnement poétique sur la mémoire, sera chez Rushdie un détour sans fin vers l’Autre culturel, géographique, temporel. Ces quelques traits caractéristiques ne sont évidemment pas généralisables à toutes les œuvres d’une même aire culturelle et c’est encore la particularité poétique de l’espace intérieur de l’écrivain qui fera prédominer un paradigme plutôt qu’un autre.
Dans ce second volume, nous allons voir comment la trace va devenir une surprésence avec le masque dans l’œuvre de Maximin, pour être ensuite
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décomposée volontairement avec le chaos chez Rushdie. De ces auteurs nous ne retiendrons de nouveau comme corpus que quelques œuvres, constituant un ensemble compact, comme le triptyque de Maximin avecL’Isolé Soleil, 6 Soufrières etL’Île et une nuit, ou bien une continuité mémorielle thématique très riche, comme avecLes Enfants de minuit etLes Versets 7 sataniquesde Rushdie. Après avoir introduit chaque paradigme comme modèle d’écriture, nous appliquerons le masque, puis le chaos, à une lecture au cœur du texte littéraire pour mieux illustrer la relation qu’entretient chaque paradigme avec les traces extratextuelles (les références historiques, mythiques, géographiques) ainsi qu’avec les traces intratextuelles. En conclusion, nous esquisserons une synthèse des différents paradigmes pouvant servir de modèle pour une lecture élargie d’une poétique de la mémoire.
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