La Mère et l'enfant dans le Vietnam d'autrefois

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Ce livre retrace les us et coutumes entourant la maternité et l'enfance dans l'ancien Viêt-Nam, à partir de sources savantes ou populaires. Le sujet apporte un éclairage original sur la civilisation viêtnamienne. La connaissance des coutumes permet d'interpréter le sens des attitudes et perceptions collectives touchant l'enfant, la famille, la socialisation dans le Viêtnam d'autrefois, et de s'interroger sur la place des traditions dans la vie d'aujourd'hui
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782296196452
Nombre de pages : 359
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La mère et l'enfant dans le Viêt-Nam d'autrefois

Recherches Asiatiques Collection dirigée par Philippe Delalande
Dernières parutions Jean-Marie THIEBAUD,
à nos jours,

La Présence française

au Japon, du

xvt

siècle

2008.

Ami-Jacques RAPIN, Opium et société dans le Laos précolonial et colonial, 2007. Louis AUGUSTIN-JEAN et Florence PADOV ANI (dir.), Hong Kong: économie, société, culture, 2007. Gérard Gilles EPAIN, Indo-Chine, une histoire coloniale oubliée, 2007. François ROBINNE, Prêtres et chaman es, métamorphoses des Kachin de Birmanie, 2007. lm FRANÇOIS, La question cambodgienne dans les relations internationales de 1979 à 1993, 2006. Jeong-1m HYUN, Corée, la transition vers la démocratie sous la pression étudiante dans les années 1980, 2005. Jean-Marie THIEBAUD, La présence française en Corée de la fin du XVIIIème siècle à nos jours, 2005. Amaury LORIN, Paul Doumer, gouverneur général de
l'Indochine( 1897-1902), 2004.

Philippe GRANDJEAN, L'Indochine face au Japon 1940 1945,2004. Pascale COULETE, Dire la prostitution en Chine: terminologie et discours d'hier à aujourd'hui, 2003 Éric GUERASSIMOFF, Chen Jiageng et l'éducation, 2003. Jean DEUVE, Le Royaume du Laos 1949-1965,2003. Pascale BEZANCON, Une colonisation éducatrice ?, 2002. Albert-Marie MAURICE, Croyances et pratiques religieuses des montagnards du centre- Vietnam, 2002. Guilhem FABRE, Chine: crises et mutation, 2002. Chi Lan DO-LAM, Chants et jeux traditionnels de l'enfance au Viêt-Nam, 2002. Phou-ngeun SOUK-ALOUN, Histoire du Laos moderne (19302000),2002. Philippe Le FAILLER, Monopole et prohibition de l'opium en Indochine, 2001.

Frédéric MAUREL, Clefs pour Sunthorn Phu, 2001.

DO-LAM Chi Lan

La mère et l"enfant dans le Viêt-Nam d"autrefois

Nouvelle édition revue et mise à jour

L'HARMATTAN

@ 1h'édition

L'HARMATTAN,

1998

@ L'HARMATTAN,2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan0J,wanadoo.fr harmattan 10J,wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05485-1 EAN : 9782296054851

AVANT-PROPOS

À ma mère qui a connu la « couche de feu », À la mémoire de ma belle-mère qui allaita longtemps, En souvenir de vos « neuf peines »...

Cet ouvrage s'est construit connne une évidence, un cheminement naturel. Née en France, j'y ai grandi jusqu'à cette rupture que fut la plongée dans le pays de mes ancêtres, à l'âge de raison. J'avais un petit bagage de convictions qui se trouvèrent rudement malmenées sur place. Ainsi, il me semblait "normal" qu'un enfant soit élevé par peu de personnes à la fois, chacune pouvant avoir une opinion différente sur le mode d'éducation idéal; au Viêt Nam, la réalité me parut tout autre: chaque enfant était encadré par une multitude de gens tenant un discours identique, dont maintes fois je fis les frais! En même temps, je découvris d'étranges coutumes qui me laissèrent perplexe. Les premiers éclaircissements vinrent plus tard, dans les années quatre-vingt, lorsque pour aider l'accueil sur le sol français d'une connnunauté vietnamienne jeune, en âge de procréer, il me fut nécessaire de recenser, décrire, analyser les usages traditionnels et les rituels entourant la maternité et l'enfance. Puis vint le désir de comprendre et interpréter le sens, caché ou affiché, des attitudes et perceptions collectives touchant à l'enfant, la famille, la socialisation; enfin le besoin de réfléchir aux implications actuelles des traditions, à leur signification dans la réalité d'aujourd'hui. La priorité des tâches, l'urgence du nombre ordonnent de se tourner vers ce qui constitue la grande richesse du Viêt Nam, ses enfants, porteurs des espérances et de l'avenir d'une nation.

Le sujet est vaste: j'ai voulu englober dans leur continuité tous les âges de la vie enfantine, partir du désir de procréation jusqu'aux prémices de l'âge d'adulte. En effet, depuis des temps séculaires, un même processus d'éducation accompagne l'enfant vietnamien à chaque étape de son développement; c'est une véritable obsession éducative qui vise un être encore à l'état embryonnaire, se poursuit au berceau à l'écoute de chants déjà instructifs, et ne lâchera plus "l'enfant" même majeur, ce statut signifiant peu de choses dans un cadre familial dominé par la puissance paternelle. Par ailleurs, la durée historique du sujet n'est volontairement pas délimitée. Lorsque débutèrent les temps dynastiques au We siècle, le Viêt Nam avait déjà forgé son caractère original autour de trois constantes: l'unité de l'Etat, le régime des terres communales et l'existence d'une masse paysanne face à une minorité dirigeante; de même, le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme avaient fourni les éléments d'un syncrétisme particulier, devenu au fil du temps la religion populaire, sur fond de croyances plus anciennes et de rites communs à tous les milieux. La longue durée exige de tenir compte des phénomènes temporels, des incidences historiques pour montrer les évolutions survenues. Sous toutes les latitudes, la relation de la mère à l'enfant, les attentes de la famille à son égard sont étroitement liées aux transformations de la société. Il fallait rendre cette intrication visible, car ce qui est valable pour hier l'est souvent pour aujourd'hui. J'ai ainsi puisé à un ensemble de sources dont une présentation critique s'impose. Les documents vietnamiens sur l'histoire ancienne sont rares; ceux qui ont échappé aux destructions du temps ou des guerres remontent au 12e siècle et ne sont pas entièrement fiables, ayant pu subir des altérations de copistes; la relecture critique de la littérature historique chinoise a fourni des données abondantes, de même celle des écrits et relations d'Européens qui abordèrent le Viêt Nam dès le 17e siècle. Ce n'est que depuis peu que la civilisation de ce pays a été appréhendée globalement, dans ses rapports avec l'histoire et l'environnement naturel. Plusieurs ouvrages, parus entre 1944 et 1955, font autorité dans ce domaine et m'ont servi de support théorique, principalement La civilisation annamite de Nguyên Van Huyên, premier ouvrage ethnologique d'ensemble sur la question; Connaissance du Viêt Nam, oeuvre de synthèse bien connue présentant maints aspects du Viêt Nam ancien encore vierge de tout contact avec l'Occident, et dont les auteurs Pierre Huard et Maurice Durand sont, avec Nguyên Van Huyên, membres de l'Ecole Française d'Extrême-Orient (EFEO) ; Le Viêt Nam, Histoire et civilisation de Lê Thành Khôi, premier essai de l'histoire du pays jusqu'à 1945, revu et enrichi par une récente réédition dont on regrette qu'elle s'arrête à 1858. J'ai tenu compte des travaux et thèses universitaires parus en France depuis la fin des années soixante sur divers aspects de la culture vietnamienne, comme la Situation de la personne (Phan Thi Dac), La psychologie du paysan du delta (Dinh Van Trung). Cependant les aspects proprement matériels de cette culture, ceux qui témoignent de savoirs et savoir-faire populaires, de la vie quotidienne 6

dans les villages ont dû être cherchés dans d'autres sources, aussi diversifiées que possible. C'est pour le passé récent, le 1ge et le début du 20e siècle, que les sources disponibles sur ce sujet sont les plus riches et précises. La présence française -qui en a favorisé l'éclosion d'une grande partie- devient un sujet d'observation par l'influence qu'elle a pu avoir sur les transfonnations sociales, donc de son rapport avec la modernité; cette proximité du passé devrait aussi rendre plus aisée la compréhension du présent. De manière générale, les textes dits "coloniaux" sont d'inégale valeur et il faut déplorer bien des généralisations hâtives et simplistes, dans le pire des cas une prédilection pour l'exotisme, qui faussent la vision des faits. Toutefois, de nombreux auteurs partis au Viêt Nam dans le cadre de la colonisation étaient de fonnation scientifique, animés par le désir de découvrir des horizons nouveaux alors qu'en France culminait le mythe de «l'entreprise de civilisation» ; parmi eux figuraient des érudits qui devinrent d'éminents orientalistes, tels Gustave Dumoutier, Abel des Michels, Antony Landes, Jean Chéon. On leur doit la moisson de données ethnographiques qui s'est accumulée dans le Bulletin de l'Ecole Française d'Extrême-Orient (BEFEO) ou celui de l'Institut Indochinois pour l'Etude de l'Homme (BIIEH), mais aussi dans des revues de sociétés savantes locales comme le Bulletin des Amis du Vieux Huê (BAVH), celui de la Société des Etudes Indochinoises (BSE/), la Revue Indochinoise (RI). Ces revues accueillirent également la contribution, sur quelques sujets pointus, d'auteurs vietnamiens d'expression française comme Nguyên Van Khoan, Trân Van Giap, Ngô Quy Son, Vu Ngoc Liên... De leur côté, des médecins coloniaux ou militaires notaient les pratiques coutumières autour de la maladie et de la guérison, tel Charles Hocquard que l'acuité d'observation, soutenue par un esprit curieux et impartial, place au-dessus de ses confrères Mangin, Duvigneau ou Regnault. Les recherches historiques eurent des représentants qui étayèrent leur analyse des institutions par une fine description des coutumes de l'époque Schreiner, Luro, Silvestre, Gosselin, Antonini- tandis que Ie travail de terrain de Pierre Gourou en matière de géographie humaine apporta des éclairages qui restent inestimables. L'évangélisation chrétienne fut servie par des hommes qui eurent le privilège d'approcher au plus près les croyances profondes du peuple; parmi eux le Père Léopold Cadière tient une place à part avec ses écrits d'une grande rigueur et probité. Divers apports d'auteurs moins connus ont été cités: même fugitive, la moindre de leurs notations est irremplaçable quand elle est datée et localisée. L'ensemble des matériaux recueillis inclut la description de faits éparpillés concernant la venue au monde, les premiers rituels, la place de l'enfant dans la communauté. C'est davantage l'interprétation des faits qui diffère que leur réalité brute, laquelle seule importe. On est frappé par l'unité et la stabilité des conduites, de quelque coin du Viêt Nam qu'elles émanent, même à cheval sur deux siècles; les détails notés semblent s'ajuster comme les pièces d'un puzzle, reconstituant un ensemble dont la cohérence s'affinne au fil des témoignages.
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En parallèle, il a fallu rechercher dans le riche patrimoine de la littérature populaire la référence authentique des usages anciens, qui transparaît au travers des dictons, maximes, proverbes, chansons, expressions comparatives. Cette littérature orale, fidèle reflet de la vie du peuple et de ses coutumes, est transcrite depuis peu: les deux sommes magistrales et complémentaires de Nguyên Van Ngoc et de Vu Ngoc Phan furent publiées à Hanoi respectivement en 1932 et 1956 ; j'en ai extrait la majorité de mes citations, mais j'ai aussi retrouvé des joyaux oubliés dans des écrits plus anciens, tels ceux de Dumoutier (1890), Huynh Tinh Cua (1896), Nordemann (1914). Si certaines productions sont directement inspirées de sentences morales léguées par les penseurs chinois, la plupart sont des créations originales; elles n'offrent aucune certitude chronologique, mais sont révélatrices des théories naïves sur la procréation, le maternage, le développement de l'enfant, les pratiques éducatives; elles constituent un mode privilégié d'éducation des plus jeunes, leur enseignant une vision du monde faite de rapprochements entre les êtres et la nature, le monde végétal en particulier, qui donne un sens global aux expériences individuelles. Les contes et récits légendaires mêlent l'imaginaire et le réel; au-delà de thèmes universels communs, ils éclairent certains aspects des préoccupations morales du peuple, ses conceptions de la vie et de la mort et, en particulier, son attachement à la fondation de la nation vietnamienne. Là encore, les sources documentaires sont relativement récentes: même le Linh Nam Chich QU/ii (Recueil des êtres extraordinaires du Linh Nam) qui contient les textes fondateurs de la mythologie vietnamienne n'aurait été transcrit qu'à la fin du 15e siècle. Pour les contes, je me suis principalement appuyée sur les recueils des orientalistes effectués dès la fin du 1ge siècle et celui de Nguyên Van Ngoc (1933-1934). Autre source intéressante, les thèmes de l'imagerie populaire qui illustrent parfaitement les attentes et ce que l'on se souhaite de meilleur. Les formes d'expression écrite, d'origine savante, n'ont pas été négligées: la tradition écrite a toujours coexisté avec la tradition orale, les deux se nourrissant l'une de l'autre. Le discours ancien sur la mère et l'enfant transparaît dans maintes œuvres de lettrés confucéens, ouvrages didactiques d'éducation ou de formation parentale, telle Gia huâÎ1 ca (Chant d'instructions familiales) attribué au grand lettré Nguyên Trai (1380-1442), mais que la facture poétique oblige à dater du 18e siècle. Ces directives au peuple renforcent le contrôle exercé sur des pratiques privées qui sont censées influer sur l'avenir de la société; leur teneur nous importe en ce sens qu'elle traduit l'idéologie dominante de leur époque sur les aspects ici étudiés. Les textes classiques et juridiques sont en effet indispensables pour connaître la moraIe dominante selon l'époque de référence. Depuis les Han, le modèle chinois n'a cessé de fasciner l'élite dirigeante du Viêt Nam. Le Li-Ki (Livre des Rites, U-kf en vietnamien), sorti de l'école de Confucius, est le premier ouvrage de rites qui règle les conduites en société; il détermina, plus que les autres grands classiques de la Chine, les modèles de comportements à 8

adopter. La jurisprudence vietnamienne, quant à elle, se présente comme une tentative constante de compromis entre la règle chinoise et les coutumes locales. Le premier Code promulgué en 1042 était archaïsant dans ses dispositions concernant la famille et la femme, malgré les quelques remaniements le distinguant de la juridiction des Song (960-1126) en Chine. Au 15e siècle, Lê Thâi-tô donna le signal d'une nouvelle codification plus conforme à l'esprit et aux mœurs de l'époque; ce Code essentiellement pénal, appelé Hông Dûc du nom du règne qui le vit paraître (1460-1497), servit de base à l'application de la justice jusqu'au début du 1ge siècle. Il sera jugé bien plus spécifiquement vietnamien que le Code Gia Long, dit Code annamite, promulgué en 1812 sur le modèle du Code chinois des Qing (1644-1911) et rapidement obsolète. La traduction en français du Code Gia Long, effectuée par Philastre dès 1876, reste la référence, de même que le commentaire et la traduction plus tardive du Code Hông Dûc par Deloustal. Pour ce qui nous concerne, c'est essentiellement dans les distorsions entre la loi et la coutume que réside l'intérêt des Codes, notamment le dernier, et accessoirement dans les ajouts ou omissions par rapport aux textes chinois. De manière générale, et pour tenir compte de l'impact de l'histoire et de l'environnement sur les mœurs et coutumes vietnamiennes, la prise en considération de ces dernières ne

pouvait s'effectuer sans une constante comparaison avec celles de la Chine, au
regard des grands textes ou essais concernant ce pays. Une place est réservée aux ouvrages écrits en vietnamien, qui rendent compte de recherches ou d'études effectuées sur place. Les études historiques de Trân Trong Kim ou littéraires de Duong Quang Hàm, qui ont marqué la génération de l'avant-guerre, sont toujours actuelles. L'essai de Phan Kê Binh publié en 1915 sur les mœurs et coutumes du Viêt Nam (traduit en français il y a vingt ans dans le cadre de l'EFEO) est souvent cité, mais nécessite un constant recadrage pour faire la part entre ce qui revient au modèle chinois et ce qui est spécifiquement vietnamien. On dispose aussi de l'approche descriptive des coutumes vietnamiennes par des auteurs tels que Toan Anh. En 1976, Mai Thi Tu et Lê Thi Nham Tuyêt ont brossé un tableau historique faisant ressortir le rôle prépondérant des femmes dans la construction du Viêt Nam socialiste, mais aussi la complexité d'une situation qui laisse entendre que leur lutte contre les préjugés du passé est loin d'être achevée. Les récents travaux universitaires de Trân Ngoc Thêm s'appuient sur la linguistique pour éclairer de nouvelles facettes de la culture vietnamienne. Quelques regrets: celui de ne disposer que de résultats d'enquêtes démographiques ponctuelles, réalisées au tout début du 20e siècle, qui ne permettent pas de comparaison fiable ni de suivi dans le temps. Le domaine biologique de la naissance et de l'enfance n'a été qu'effleuré, par de simples mentions de ce qui a pu être glané au gré des sources accessibles; il faudrait disposer de textes médicaux d'époque, analyser la pharmacologie employée pour la mère et l'enfant, les remèdes populaires, les écrits des érudits et folkloristes locaux, les archives communales et familiales... Mon investigation s'est tout de même enrichie de témoignages de femmes 9

vietnamiennes âgées, recueillis par entretiens, sur la base d'un court questionnaire écrit: le sujet suscite des commentaires révélateurs d'un attachement à des pratiques perçues dans leur aspect désuet mais dont l'efficacité est soulignée: bonne santé de la mère et de l'enfant, éducation réussie. Dans la même optique, ont été intercalées quelques citations de souvenirs d'enfance d'auteurs vietnamiens. Chacune de ces sources éparses, d'origine savante ou populaire, peu ou pas exploitée jusqu'à présent, ne donne en soi qu'un aspect, qu'une dimension de l'ancienne réalité de thèmes aussi divers que la procréation, le développement corporel, le langage, le jeu et l'éducation de l'enfant. Il a fallu les reconsidérer dans leur ensemble, à la lumière des données de l'anthropologie, de l'ethnologie et d'autres disciplines, notamment les travaux des historiens français sur le processus des naissances et de la petite enfance, sur la famille. Mon travail a consisté à croiser ces sources et méthodes, à les confronter entre elles, afin de dégager l'essentiel, retrouver la cohérence qui donne un sens à des faits en apparence discontinus ou insignifiants. Cette quête, passionnante, m'a projetée à la fois dans la tradition historique et dans le jeu de l'universalité: les anciennes pratiques vietnamiennes concernant la procréation, la naissance et l'enfance se sont maintenues avec une étonnante continuité durant des siècles; elles se rattachent à des pratiques répandues dans toutes les sociétés archaïques ou traditionnelles: partout on a tenté de conjurer la stérilité au moyen d'offrandes et de prières; partout la naissance s'entoure de rituels de purification, de facilitation en cas d'accouchement difficile, de propitiation concernant le destin du nouveau-né; partout, les changements de statut des jeunes et leur progression vers l'état d'adulte sont ponctués de rites d'initiation. Combien de similitudes, par exemple, avec les comportements de la France rurale du 1ge siècle! Cette rencontre avec l'altérité a aidé à rendre plus saillant le propre de la culture vietnamienne et à déterminer ce qui, à l'appui de mises en évidence répétées, autant sur la base de références théoriques que de données de terrain, est de l'ordre de constances ou de ruptures. La diversité des sources offre en elle-même plusieurs facettes d'une même réalité, idéalisée ou brossée sans complaisance, mais qui toujours laisse se deviner les rêves et les désirs les plus secrets. En définitive, j'ai été heureuse de faire revivre le passé, pour le tirer de

l'oubli et faire entendre ce qui nous parle avec originalité de la conscience des
humains face au mystère de leur existence. D'autant que l'aire culturelle étudiée, qui se rattache plus largement à l'Asie du Sud-Est et au monde austronésien, n'a jusqu'à présent suscité que peu de travaux sur les thèmes développés ici, notamment la procréation et l'enfance. Cet ouvrage devrait aider à combler ce vide. Il est à considérer comme un premier bilan de références et de réflexions qui cherche plus à ouvrir des perspectives qu'à conclure. Il s'adresse aux âmes curieuses et ouvertes à une autre manière de concevoir, de faire naître et de grandir, d'apprendre et éduquer, de vivre et de penser. Il 10

devrait inspirer ceux qui ressentent, dans un monde qui bouge, le besoin de réfléchir au sens de leurs propres traditions, entre autres ceux qui s'impliquent dans l'aide à l'enfance ici ou dans les pays en voie de développement, et s'interrogent, dans leurs domaines respectifs, sur les effets d'une intrusion de la modernité sur des traditions séculaires. La communauté vietnamienne d'outremer, soucieuse de remonter à la source de ses racines et nostalgique de son enfance, devrait y puiser des raisons supplémentaires d'aimer ce qu'elle ne verra plus; la deuxième génération et la troisième, qui pointe le nez, y découvriront peut-être les vérités cachées d'une culture parfois ignorée ou mal comprise, voire même rejetée. J'ai opté pour une traduction littérale des productions orales et écrites afin de rester au plus près des mécanismes d'une pensée dialectique, riche en contrastes et redondances; il semble cependant que l'effet poétique, que je n'ai pas cherché à rendre à tout prix, transparaît souvent tant sont fraîches et vigoureuses les images qu'évoquent les mots; j'ai veillé à l'étymologie qui préserve l'origine, le sens des mots qui survivent, ceux qui disparaissent ou se déforment dans le langage. Mon vœu est que ce travail puisse aussi servir aux praticiens et chercheurs vietnamiens qui œuvrent sur place, susciter la collecte d'autres matériaux sur le terrain, générer des travaux ouverts à de nouvelles approches. Et surtout contribuer à la compréhension de faits actuels, si elle peut aider un tant soit peu les enfants du Viêt Nam.

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REMERCIEMENTS

À Madame Hélène Gratiot-Alphandéry, Directeur de Laboratoire à
l'Ecole Pratique des Hautes Etudes - Directeur de la revue ENFANCE, sans

qui ce travail n'aurait pu être mené à bien: je n'oublierai jamais le temps qu'elle a bien voulu lui consacrer, ni ses conseils judicieux dictés autant par son souci de rigueur, exemplaire, que par sa grande estime pour le Viêt Nam. À Monsieur Lê Thành Khôi, Professeur émérite de sciences de l'éducation à l'Université Paris V - Consultant à l'UNESCO, pour les précisions historiques qu'il a eu l'amabilité d'apporter. À Madame Françoise Loux, Directeur de recherche au CNRS et au Musée National des Arts et traditions populaires, qui m'a aidé à transposer à la culture vietnamienne la méthodologie de réflexion anthropologique qu'elle applique aux traditions populaires françaises. À Monsieur Jean-Claude Chesnais, Directeur de recherche à l'Institut National d'Etudes Démographiques- Professeur de démographie à l'Université Johns Hopkins (USA), pour ses précieux conseils et encouragements. À Madame Colette Sabatier, Professeur de psychologie à l'Université de Nanterre, pour son apport inspiré de ses recherches sur les variations culturelles de la relation maternelle. À Madame Annie Salavert, Bibliothécaire aux Missions Etrangères de Paris, qui m'a gratifiée de ses compétences. Aux personnels des Hôpitaux de Paris, pour les interrogations quotidiennes qu'ils m'ont fait partager, et leur stimulante curiosité. Aux dames vietnamiennes âgées qui m'ont conté leur passé. Enfin, à mon mari, pour son aide constante, et mes enfants, pour tous les "moments volés" que je leur dois.

REMERCIEMENTS ajoutés à la nouvelle édition (2008)

À Monsieur Philippe Delalande, Directeur des collections Points sur l'Asie et Recherches asiatiques à L'Harmattan. Aux lectrices et lecteurs dont les remarques et les commentaires m'ont été précieux.

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INTRODUCTION

« Mère ronde, enfant carré» (Mç tràn, con vu6ng)

Au cours du siècle dernier, la terre du Viêt Nam et la chair de ses enfants furent à maintes reprises ravagées par les feux de guerres toujours plus meurtrières. L'herbe a repoussé, les blessures se sont cicatrisées. Alors que la frénésie du changement s'installe comme pour gommer les souvenirs douloureux, la volonté de transformer la société vient, tel un dernier coup de boutoir, parachever l'ébranlement des équilibres traditionnels. Engagé dans un processus irréversible d'intégration internationale, le Viêt Nam approche son rêve de devenir un pays industrialisé, mais la scolarisation des jeunes et la gratuité des soins ne sont pas assurés, ce qui pénalise particulièrement les trois quarts de la population vivant en marge des villes surpeuplées et dans les campagnes 1. Pourtant les progrès accomplis depuis une décennie sont encourageants: l'essor économique a fait reculer la pauvreté, certes non sans creuser des écarts, mais surtout le taux de malnutrition des enfants de moins de cinq ans a pratiquement été réduit de moitié2. Une classe moyenne émerge, avec des aspirations nouvelles, des désirs qui se complexifient de jour en jour. L'ère des certitudes a laissé la place aux interrogations. Que signifie encore le mot "tradition" dans ce contexte où souvent encore la modernité s'apparente à une promesse de survie? Au sens étymologique, tradition signifie transmettre. Toute société veille à transmettre la vie, et le peuple vietnamien, plus que tout autre, a par la procréation trouvé un moyen de s'attacher à une terre et la défendre, au long d'une histoire millénaire, contre la pression des communautés voisines, surtout de cette Chine immense, toujours sur le point de l'absorber. Aujourd'hui d'autres enjeux mobilisent son énergie: maintenir le cap des réformes, instruire, éduquer des enfants et des jeunes dont le nombre élevé (40 % ont moins de 15 ans) est le corollaire d'une forte accélération de la croissance démographique au lendemain de la deuxième guerre mondiale, qui fait du Viêt Nam le second pays le plus peuplé d'Asie du Sud-Est après l'Indonésie.
I. 73,6 % exactement (Source: ONU, 2005) ; ce pourcentage était de 80 % en 1998. 2. Le taux de malnutrition infantile s'établissait à 40% en 1998 ; d'après le département général des statistiques du Viêt Nam, il était de 36,7 % en 1999, de 23,4 % en 2006.

Héritage du passé, les traditions sont vivantes, se transforment, s'adaptent à la réalité économique et sociale. Elles prennent leur sens par rapport à l'ensemble de savoirs, de pratiques et de croyances, par lesquels elles se manifestent. Parfois perçues comme des entraves au progrès et au développement, elles ne cessent néanmoins de conditionner les comportements familiaux et sociaux, que l'on tente de s'en affranchir ou que l'on choisisse de les préserver. Nées dans le delta du fleuve Rouge, les mœurs du peuple vietnamien ont su se transformer, sans perdre leur caractère original, au contact des civilisations chinoise et indienne. À l'image du dicton « Mère ronde, enfant carré» (m(j [ron, con vu6ng) qui s'énonce toujours au Viêt Nam, les idées sur la maternité et l'enfance exprimaient la certitude de participer à la plénitude de l'univers et à l'harmonie sociale; dans les représentations de la pensée chinoise, le rond et le carré illustrent avec majesté la perfection de l'univers: le rond, symbole du Ciel, évoque le temps qui procède par révolutions cycliques pour donner la durée; le carré symbolise la Terre, l'espace délimité dans son étendue par des lignes droites et égales3. Le système symbolique qui sous-tendait l'acte d'engendrer et élever le petit de l'homme s'était perpétué pendant des siècles dans les croyances et les savoirs, sur la trame d'une solidarité villageoise inébranlable. Désormais cet héritage semble remis en question: bien des coutumes disparaissent, certaines subsistent encore dans les mémoires, d'autres se maintiennent intactes, mais leur sens commence à s'affadir sous la pression du changement. Y aurait-il des enseignements à tirer du passé, à présent que s'impose le pouvoir de la science et que miroitent les attraits du mode de vie occidental, au Viêt Nam comme ailleurs? L'histoire est une clé essentielle pour rendre intelligible ce qui se passe aujourd'hui. «Rappeler les faits anciens pour parler des faits actuels» (Nhilc chuy~n xUa, n6j chuy~n nay) disait-on jadis... Il faut remonter à la source pour comprendre comment et pourquoi la vie s'est transmise avec tant d'impétuosité au Viêt Nam, pour redécouvrir ce que l'enfant signifiait autrefois et quelle était sa place dans la famille et la société. Eclairer le rôle obscur de ces mères souvent seules -car c'est la sueur et le sang des hommes que l'on réclamait touj ours ailleurs- qui élevèrent des générations d'enfants sans oublier de leur transmettre l'amour de leur terre natale et le désir de la servir. On pourra alors estimer les conséquences des changements qui interviennent et souligner les aspects sur lesquels il faudrait concentrer tous les efforts et la volonté pour donner les meilleures chances au plus précieux capital de cette nation.

3. Granet, 1934, chapitre Le Temps et l'Espace, p. 77-99. 14

Chapitre I LES SOURCES DE LA TRADITION

L'HISTOIRE,

LES CROYANCES,

LA SOCIÉTÉ

Aux confins de la Chine et de l'Inde, carrefour de peuples et de cultures, un pays que l'on associa à l'« Indochine» s'est façonné au cours des siècles, par une lente imprégnation d'influences conjuguées. Le Viêt Nam s'est doté d'une civilisation dont la musique, l'art, la littérature, le syncrétisme religieux, les techniques agricoles se sont, à partir d'un fonds austroasien\ affirmés au contact des voisins du Nord et de l'Ouest. De multiples apports ont enrichi, sans les altérer, le sentiment national et la langue d'une communauté d'hommes, de femmes et d'enfants attachés à leurs vertes rizières, à leurs petits villages protégés des ennemis par d'épaisses haies de bambous... Depuis des temps légendaires, ils étaient soudés par la certitude d'une origine commune: celle du Dragon et de l'hnmortelle.
Le Dragon et l'Immortelle

Ces temps noyés dans l'âge du bronze, tels que les révèlent les vestiges de la civilisation du Dong Son, se confondent avec I'histoire d'une naissance miraculeuse: Âu-Ca, une hnmortelle, s'était unie au Seigneur-Dragon 4C Long Quân. Elle engendra une poche de cent œufs d'où surgirent autant de garçons. Cependant, l'heure de la séparation devait sonner. Le Seigneur dit à son aimée: « Je suis de la race des Dragons. Tu es de la race des hnmortelles. L'eau et le feu se détruisent, il nous sera difficile de vivre longtemps ensemble...» Cinquante fils suivirent leur mère sur la montagne, cinquante autres descendirent vers la mer, guidés par leur père2. 4C Long Quân passe pour le héros civilisateur du peuple vietnamien. A son fils aîné Hùng Vuong, premier roi de la longue dynastie des Hùng, est attribuée la coutume, encore vivace au Be siècle, du tatouage sur le corps de motifs de dragons afin d'effrayer les monstres aquatiques. De l'époque des rois Hùng date également le combat entre Son Tinh, le génie des Monts et Thùy Tinh, le génie des Eaux.

1. De parenté ethnique commune avec les Australiens, les Mélanésiens, les Indonésiens. 2. Ce mythe de la création des Viêts est relaté dans le Llnh Nam Chich Quai

Les sources de la tradition

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Carte du Viêt Nam En haut le Nord, à gauche le Centre, à droite le Sud Lào = Laos Cao Mên = Cambodge Nam Hai = Mer du Sud (Mer de Chine orientale)

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Les sources de la tradition

Des historiens ont vu dans ces épisodes légendaires une allusion à la formation hybride du peuple vietnamien, issu du métissage de groupes mongoloïdes (Muong, Thai) descendus des hauts plateaux de l'Asie dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, avec les autochtones mélano-indonésiens qui émigreront plus tard vers l'Insulinde; mais aussi une allusion à l'inlassable conquête de la terre sur l'eau, dont témoigne au nord du pays l'impressionnant maillage des digues du delta. Les récits fondateurs du Viêt Nam s'appuient sur les mythes diffus de la Chine relatifs à l'aménagement du Monde, et plus précisément sur les personnages de la mythologie classique: 4c Long Quân est le petit-fils de Chen Nong, l'un des Trois Augustes de l'antiquité chinoise, le dieu de l'agriculture qui enseignait comment provoquer la pluie au moyen de danses de dragons. Mais les Vietnamiens se plaisent à ne citer que la filiation légendaire avec «le Dragon et l'Immortelle» dont ils s'affirment aujourd'hui encore les descendants (con Rang, chiu Tiên)... Le Dragon, dans la mythologie chinoise, symbolise le pouvoir, la puissance et la fertilité. Maître des pluies, il hante les lacs, les fleuves, les grottes inaccessibles et concentre en lui la part incontrôlable de la nature. La civilisation agraire des Vietnamiens, soumise aux forces des eaux et aux caprices des moussons, a trouvé dans sa figure l'ancêtretotem idéal; ce dragon qui mouille les rizières leur donne chaque jour la vie et ils voient encore, dans ses veines qui dessinent les saillies du sol, un champ divinatoire et propitiatoire à la mesure de la nation. Le mythe d'origine du Dragon et de l'Immortelle, toujours vivant dans le langage et dans les représentations, est donc moins un mythe cosmogonique qu'une transition de la genèse à l'histoire, pour raconter la fondation d'un Etat et le développement d'un peuple, qui seuls ont acquis une signification primordiale aux yeux des Vietnamiens.
Les étapes de l'histoire

Le berceau de leur pays, l'ancien royaume du Van Lang, est l'actuel delta du fleuve Rouge au nord du Viêt Nam; protégé par une chaîne de montagnes de son voisin chinois qui le coiffe, il s'ouvre sur la mer. Parmi les «cent familles Yue» (Bach M'çt)qui peuplaient le sud du Yangzi, figurent les 4c, du même nom que l'ancêtre Dragon. Vers le 3e siècle avoJ.-c., les Chinois donnent celui de Giao Chi (Jiaozhi)3 à l'une des tribus Viêt ayant fait souche au nord du Viêt Nam actuel.

3. Plusieurs interprétations ont été données à partir des graphies possibles de ce nom: soit « Orteils croisés », pour désigner une particularité physique de ses habitants, étendue au nom du pays; soit « pays de Giao qui est au pied des montagnes », soit «terre des peuples qui adorent le crocodile-dragon» (les crocodiles infestaient les anciens marécages du delta du fleuve Rouge). 17

Les PRINCIPALES ÉTAPES

sources de la tradition
ET FAITS MARQUANTS DE L'HISTOIRE DU VIÊT NAM

Age du bronze 690-258 ? 257-207 ?

39-43

après J.-Co 187 - 226 248 67 - 791 938 968 980-1009 1010

- 1225
1042 1070 1077 1400 1228 1400 1406 - 1788 1428 - 1497 1527 1545 - 1672 1771 1788 1789 -1945 1812 1859 1867 1884 1888

1225

-

1428 1460

1600

1802

1885 1989 1902 1927

- 1930
1945

- 1926

- 1913

1954

1963 1975 1975-1992 1979 1986 1994 1995 2001 2007

LES TEMPS ORIGINELS Civilisation du Dông Son (tambours; haches pédiformes...) Dynastie des rois Hung: royaume du Van Lang Rovaume d'Au Lac, capitale à Cô-Loa L'IMPLANTATION DES INSTITUTIONS CHINOISES: de 111 avant J.-Co à 938 après Jo-Co Révolte des Soeurs Trung contre la conquête des Han Administration du Gouverneur chinois Si Nhiêp Révolte de Dame Triêu Au contre les Han Insurrection de Phung Hung (Bô Cai dai vuona) LES PREMIERS ROIS DE L'INDEPENDANCE: de 938 à 1009 Victoire de Ngô Quyên sur les Nam Han; intronisation à CÔ Loa Unification du pays par Dinh Bô Linh, sacré roi Dinh Tiên Hoàng Dynastie des Lê (antérieurs) LES TEMPS DYNASTIQUES: de 1010 à 1945 DYNASTIE DES L Y Code pénal promulgué par Ly Thai Tông Fondation du Van Miêu (Temple de la littérature) Victoire de Lv Thuona Kiêt contre l'invasion des Sona DYNASTIE DES TRAN Victoire de Trân Hung Dao sur les Mongols de Koubilai Khan Usurpation du trône par Hô Qui Ly Invasion des Mina DYNASTIE DES LE (postérieurs) Libération du pays par Lê Loi, conseillé par le lettré Nguyên Trai (1380-1442) Règne de Lê Thanh Tôn (Code Hông Duc) Usurpation de Mac Dang Dung Restauration des Lê et établissement de la Seigneurie Trinh Guerre entre les Seigneurs Trinh et Nguyên Soulèvement des trois frères Tây Son: Nguyên Huê, Nhac et Lu Avènement de Nguyên Huê, proclamé empereur Quang Trung Victoire sur l'invasion des Qing DYNASTIE DES NGUYEN Code Gia Long Intervention française Occupation de la Cochinchine (Sud) Etablissement du Protectorat français sur l'Annam-Tonkin (Centre et Nord) Résistance et arrestation de l'empereur Hàm Nghi Résistance armée de Hoàng Hoa Tham Résistance des lettrés Phan Bôi Châu, Phan CMu Trinh Résistance de Nguyên Thai Hoc, chef du Parti national du Viêt Nam (VNQDD) LE VIET NAM DEPUIS 1945 Révolution d'Août et abdication de "empereur Bao Dai Proclamation de l'indépendance du Viêt Nam par Hô Chi Minh et avènement de la République démocratique Bataille de Diên Biên Phu Accords de Genève établissant une séparation Nord-Sud au 17" parallèle; au Nord dirigé par Ho Chi Minh - Régime communiste au Sud, dirigé par Ngô Dinh Diêm - Régime pro-occidental Assassinat de Ngô Dinh Diêm et intervention directe américaine Entrée des troupes communistes dans Saigon Réunification entre le Nord et le Sud Départ massif des "Boat people" Occupation du Cambodge et guerre avec la Chine Politique de rénovation économique Levée de l'embargo économique américain Entrée du Viêt Nam dans l'ASEAN (Association of South East Asia Nations) Adhésion à l'APEC (Asia-Pacific Economie Cooperation) Mondiale du Commerce) Accession à l'OMC (Organisation

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Les sources de la tradition

La dynastie des Han impose sa domination effective l'an 111 avo J.- C. et, par l'intermédiaire du Gouverneur Si Nhiêp, introduit la doctrine de Confucius, la littérature et les coutumes chinoises; mais l'oppression se fait lourde, et le tribut prélevé chaque année par la cour impériale, les exactions des préfets chinois, la corvée du paysan pour nourrir l'occupant ont pour effet de forger chez les Viêts un puissant sentiment national, fort comme une clameur exprimant ce qui tout bas, avant même les grandes invasions, n'avait cessé de murmurer à leur oreille. L'indépendance devait être reconquise, en 939, au prix de dix siècles de luttes et de révoltes. Si efficace socialement et culturellement, l'occupation chinoise n'avait pu étouffer l'esprit de résistance du peuple vietnamien; mieux encore, celui-ci trouva, dans l'assimilation des idées et des techniques de la civilisation chinoise, le ressort paradoxal de son irréductibilité nationale. Débuta alors une longue suite de dynasties (voir encadré ci-contre) sur une étendue de neuf siècles au cours desquels se forge l'État vietnamien. Les Ly instaurent de grands travaux hydrauliques et agricoles contrôlés par une administration réservée à l'aristocratie; le sentiment national se renforce grâce aux victoires militaires des Trân sur les Mongols, au début du Be siècle. La grande dynastie des Lê postérieurs, entre le 15e et le 18e siècle, marque le passage à un gouvernement de lettrés confucéens désormais issus du peuple, ainsi que l'instauration d'un Code (HOng Dûc) d'inspiration vietnamienne. Prenant le relais des révoltes paysannes de la période Tây Son et du règne trop bref de Quang Trung, qui n'eut que le temps d'amorcer une œuvre ambitieuse de réforme et d'opposition au modèle chinois, la dynastie des Nguyên s'achève dans les soubresauts de la conquête française: ce fut la fin d'un règne de monarchie absolue dont la splendeur masquait l'immobilisme, au moment où la révolution industrielle lançait l'Europe occidentale à la conquête du monde. La colonisation enflamma la résistance dès 1885. Toutes les classes de la société se jetèrent dans une lutte ininterrompue qui devait aboutir, après l'échec des lettrés réformateurs, à la révolution d'Août 1945 et la proclamation par Hô Chi Minh de l'indépendance du Viêt Nam. L'engagement français ne prit fin qu'en 1954, à l'issue de la bataille de Diên Biên Phu, mais l'accord de Genève signé dans la foulée, statuant la partition du pays de part et d'autre du l7e parallèle, déclencha l'intervention américaine et l'internationalisation d'un conflit qui devait durer jusqu'en 1975 pour que soient réunifiés, sous la bannière de la République socialiste du Viêt Nam, le Nord et le Sud exsangues, meurtris, confrontés à un bouleversement profond de la société. Au cours de son histoire, le pays avait changé plusieurs fois de dénomination: Van-lang, Au Lac, Nam Viêt, Dai CÔViêt, An Nam, Dai Viêt... Au 17e siècle, les Européens et missionnaires, témoins de la lutte entre les Seigneurs Trinh du Nord et Nguyên du Sud, avaient donné à leurs domaines respectifs les noms de Tonkin et de Cochinchine; l'appellation Viêt Nam apparut pour la première fois au début du 1ge siècle, décrétée par le roi Gia
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Les sources de la tradition

Long, mais le Protectorat français imposa celle d'Annam pour désigner le pays en général et le territoire du Centre en particulier, tandis que le Tonkin désignait la partie Nord et la Cochinchine celle du Sud. La proclamation de 1945 lui redonna définitivement le nom de Viêt Nam. C'est l'appellation qui sera couramment employée dans cet ouvrage, en dehors des citations d'époque.
Du Nord au Sud...

L'histoire du Viêt Nam se lit aussi comme une «marche vers le Sud» (cu(Jc nam tiên), cette seule dimension d'une terre toute en longueur, dominée par les barrières montagneuses au Nord, étroitement enchâssée entre la lisière des pentes forestières à l'Ouest et le bord de mer à l'Est (biln Dông). Cette marche ne s'est faite que grâce à un essor démographique perceptible dès le We siècle, qui pousse la population en quête de rizières à construire des digues et à essaimer le long des plaines côtières. Parfois l'extension résulta d'une politique d'alliance, comme en 1307 sous la dynastie des Trân, lorsque le roi du Champa offrit en cadeau de mariage à la princesse Huyên Trân les deux districts d'O et de Ri. L'effectif des hommes mobilisés à différentes périodes contre le puissant voisin cham fournit d'ailleurs des indices parlants: si 50.000 soldats constituèrent l'armée commandée par Ly Thuong Kiêt en 1069, ils furent trois fois plus nombreux dans celle de l'empereur Lê Thanh Tông en 1470. Mais les périodes de guerre, les invasions épisodiques qui scandaient la vie du peuple étaient loin de constituer les seules menaces contre son développement. Le climat tropical porteur de fièvres, les crues dangereuses du fleuve Rouge, les disettes en riz qui décimèrent des générations hantent encore sa mémoire collective. C'est à partir du 15e siècle que l'on commence à avoir une idée de la population globale du Viêt Nam: le recensement effectué dans la foulée de l'invasion des Ming dénombre plus de 5,2 millions d'individus4. Et l'on sait, grâce à une chanson populaire -une des rares à être datée-, que la victoire de Lê Loi et la paix retrouvée furent immédiatement suivies par un rattrapage foudroyant des naissances: «Aux temps des rois Thai Tô, Thai TôngS, Plein d'enfants à porter, à guider, à tenir, à attendre. » (Dili vua Thii T6, Thii Tông, Con hé; con dilt, con b6ng, con mang).

4. Lê Thành Khôi, 1992, p. 201, se référant à H. Maspéro, BEFEO, X, 681. 5. Régnèrent entre 1428 et 1442. 20

Les sources de la tradition

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La formation du Viêt Nam

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Les sources de la tradition

Plus tard, durant le conflit avec les Seigneurs Trinh du Nord et avant de réaliser la première réunification du Viêt Nam, les Seigneurs Nguyên devaient parfaire en deux siècles l'avancée vers le Sud, jusqu'au golfe de Siam, d'une part à la faveur de discordes internes des voisins siam et khmer, et de leur affaiblissement, d'autre part grâce au rattachement, à la demande du Chinois Mac Cuu, de la principauté de Hà Tiên. Cette dernière alliance permit la jonction avec la fertile plaine du Mékong. Jusqu'au 1ge siècle, soutenue par un élan démographique obstiné, accueillante à tous les exilés, soldats-laboureurs, «non inscrits» en quête de terres ou prisonniers de guerre déplacés, la marche vers le Sud avait triplé la superficie du territoire, intégrant les vestiges du brillant passé des royaumes cham et khmer dans le patrimoine national. La marche consacra la supériorité numérique des Kinh, Vietnamiens des plaines, sur la cinquantaine de minorités ethniques des montagnes et hauts plateaux (Thai, Nung, Man, Lolo, Jarai, Sedang, Muong...) Elle donna au pays l'unité nationale qui se traduit, de la passe de Nam Quan à la pointe de Cà Mau, par l'usage d'une même langue et par la conscience d'appartenir à un même peuple et une même culture... La langue vietnamienne, que l'on rattache à la famille austroasiatique6, résulte de cette évolution qui a permis d'intégrer l'influence des langues môn-khmer pour le fond de vocabulaire courant, de l'ancêtre thai pour les inflexions tonales et du chinois pour les termes abstraits, littéraires et artistiques. L'allongement du pays sur une période de neuf siècles explique toutefois les différences subtiles mais indéniables que l'on constate entre Vietnamiens. Si dans la partie deltaïque du Nord se rencontrent les manifestations culturelles les plus anciennes à l'origine de la formation du peuple, les campagnes du Sud sont une terre ouverte où se sont brassés des éléments de provenances diverses; une géographie plus douce, le climat clément, l'abondance agricole y ont façonné une mentalité plus insouciante et spontanée, moins ritualiste. Les guerres de sécession, les divisions politiques, les luttes intestines ont ajouté des rancunes et créé un fossé de défiance, alors que la diversité est en elle-même une richesse qu'il faudrait apprécier dans toute sa dimension. Au tout début du 20e siècle, la population globale du pays était estimée à 13 millions, dont 5,5 au Nord, 4,5 au Centre et 3 millions au Sud. Des recensements ultérieurs établirent les chiffres de 17,7 millions d'habitants en 1931, 18,9 en 1936 et 22,6 en 1943, soit un taux d'accroissement annuel de 13,3 pour 1000, corroboré par diverses évaluations sur la mortalité et la natalité réalisées avant la seconde guerre mondiale7. Au recensement de 1989, le Viêt

6. Cette famille linguistique intègre le vietnamien, le muong, le sedang, le bahnar, le mnong, le khmer. 7. Lê Thành Khôi, 1992, p. 36-37, se référant à F. Leurence, BEI, 1925; Gourou, 1936; Nguyên Thiêu Lâu, 1941 ; Economic survey of Asia and the Far East, 1947. 22

Les sources de la tradition

Nam approchait 65 millions d'habitants8 ; en 1998, sa population était évaluée à 78 millions, soit six fois plus qu'au début du siècle, et dépasserait actuellement les 84 millions9. La progression démographique qui permit l'essaimage du peuple vietnamien sur la péninsule indochinoise est visiblement liée au recul de la mortalité et entretenue par le besoin de main-d'œuvre pour occuper et travailler la terre, mais aussi par un faisceau de raisons convergentes, dictées par les croyances et les coutumes que la communauté adopta au fil du temps.
La grande forêt des croyances

Le culte antique d'une déesse-mère donneuse de toute vie se retrouve dans les thèmes mythologiques de nombreux systèmes religieux. Au Viêt Nam, le vaste panthéon de divinités locales, féminines pour la plupart, et encore vénéré de nos jours, serait lié à celui de cette figure maternelle associée à la terre nourricière, comme en témoignent les temples consacrés à des Dames au nom de plantes comestibles: soja, mûrier, haricotlO. Le culte de cette déessemère fut probablement à l'origine couplé avec celui du Ciel, figure paternelle et autoritaire, créatrice de l'ordre suprême, responsable également de la vie et du destin des hommes, et que l'on continue d'invoquer sous l'appellation de «Monsieur le Ciel» ou «Génie du Ciel» (Ông Trà'l). Les communautés regroupées en tribus, attachées au sol et dépendantes des phénomènes naturels, pratiquèrent très tôt le culte des ancêtres et des esprits. Cet animisme personnifia les esprits des morts, mais aussi les forces inexpliquées de la nature, le feu, le vent, le tonnerre, la foudre. Une multitude de génies (thàn) et d'esprits protecteurs furent implorés, certains devant les arbres ou les pierres qu'ils étaient censés habiter. Des talismans servaient de défense contre les esprits maléfiques: âmes errantes (cd h6n), revenants (ma), démons (quj), esprits d'animaux ou d'arbres parés d'une redoutable séduction féminine (con tinh ouyêu)... Il s'agit d'un ensemble complexe et fortement interdépendant qui suscita des pratiques de propitiation, des formes d'animisme et autres rites de magie si bien ancrés dans les mœurs qu'aucun des trois courants de pensée -le bouddhisme, le confucianisme et le taoÏsme- qui s'implantèrent par la suite ne parvint à les supprimer. Le bouddhisme pénétra au Viêt Nam dès les premiers siècles de notre ère, avec la navigation indienne. Porté par des légendes merveilleuses, et grâce à la consolation qu'apportait sa morale, sa diffusion fut immense. La notion de transmigration des âmes, la loi du karma selon laquelle tout acte porte en luimême son propre fruit apprenaient à se résigner au pire. Sous la dynastie des Ly, du Il eau 13e siècle, les moines bouddhistes occupaient de hautes charges à
8. Barbieri et al., 1995, p. 621. 9.84,2 millions d'habitants en 2005 (ONU) ; 84,7 millions en 2008 (source: Viêt Nam). 10. Durand, 1959, p. 45 ; Mai Thi Tu et al., 1976, p. JO. 23

Les sources de la tradition

la cour; mais ils enseignaient à l'homme d'échapper au monde en tuant ses désirs et furent progressivement supplantés par les confucéens qui préconisaient au contraire l'intégration de l'homme dans ce monde, par une juste modération de ses désirs. La pratique religieuse avait aussi évolué: le bouddhisme de méditation Dhyâna, présent dès le 6e siècle et officialisé en 1068 par Ly Thanh Tông dans sa forme zen, dite thj~n, fut peu à peu délaissé au profit d'un bouddhisme de dévotion et de foi, dans la mouvance du grand Véhicule Mahayana qui influença la Chine, le Japon, la Corée. Le peuple vénéra quantité de bouddhas et bodhisattvas Il, telle Quan-Âm (Kouan-Yin en chinois), forme féminine d'Avalokiteçvara dont la compassion offre une garantie de salut. Il en est resté jusqu'à aujourd'hui la récitation du chapelet bouddhique, la pratique de la charité et de l'hospitalité, le culte rendu le premier et le quinze du mois lunaire dans une multitude de temples où les foules en pèlerinage continuent de quêter la protection des bodhisattvas et demander des grâces. La philosophie des sages de la Chine ancienne, Confucius (551-479 avo J.C.) mais aussi Mencius (372-289 avo J.c.), marqua durablement l'élite intellectuelle vietnamienne, et sa manière de gouverner, légiférer et éduquer; elle instaura l'idée que l'homme se perfectionne par l'éducation et la connaissance des rites. Sur le plan pratique, l'individu devait se conformer aux devoirs des trois liens fondamentaux (tam Cl1Œ1g) : souverain/sujet, parents/enfants, mari/épouse, et observer, outre la vertu principale de piété filiale qui transcende toutes les autres, les cinq règles permanentes (ngii thl1à'ng)de conduite dans ses relations à autrui: Nhân = Humanité parfaite, Nghîa = Equité, U = Etiquette, Rite, Trf = Droite raison, Tin = Loyauté, Fidélité à la parole donnée; par ailleurs, la notion du Trung Dung = Milieu juste fait allusion à un état d'équilibre de soi qui rejaillit sur la société. Ces règles morales s'enracinent dans la famille et le culte des ancêtres. Au-dessus de l'édifice, le souverain est le fils du Ciel qui représente l'harmonie, l'ordre, la perfection que chacun doit prendre comme modèle, d'où une référence constante à la volonté, la justice et la protection du Ciel. Doctrine essentiellement politique et morale, le confucianisme contribua ainsi au maintien de la hiérarchie et de l'ordre social. Les anciens souverains du Viêt Nam, en ayant compris l'utilité, l'avaient adaptée à l'usage du peuple: les préceptes confucéens, rédigés sous une forme simple et claire, furent diffusés dans tout le pays: les règles qui nous sont parvenues, de Lê Thanh Tông (14601497), les quarante-sept de Lê Huyên Tôn (1663-1671), celles de Minh Mang (1820-1840) sont essentiellement des instructions familiales et socialesl2; elles se gardaient bien d'attaquer les croyances profondes du peuple, dans la mesure où celles-ci ne remettaient pas en question le pouvoir établi.
Il. Selon l'éthique du grand Véhicule, le Bodhisattva, sur le point d'échapper au cycle infernal des réincarnations, renonce au Nirvana pour sauver les êtres humains. 12. Durand, 1952, p. 4. 24

Les sources de la tradition

Un autel dédié au culte de plusieurs divinités dans un temple

Contemporain de Confucius, Lao Tseu eut une influence prépondérante au Viêt Nam, notamment dans les croyances populaires. À l'inverse du confucianisme, la doctrine taoïste exposée dans le Tao-tê-king était contemplative, elle louait l'isolement et la non-action (vô vi) de l'homme, le but étant son accession au vide, à la magie, à l'immortalité. Les adeptes de la sorcellerie se rattachèrent instinctivement à cette philosophie de tolérance qui cherchait à pénétrer l'au-delà et parvinrent, s'appuyant sur des connaissances déjà acquises, à systématiser leurs croyances. Le peuple adopta des pratiques qui lui étaient familières et, tout en conservant ses cultes domestiques, développa ceux des innombrables divinités du panthéon taoïste, hiérarchisé, mandarinal comme l'était l'organisation de l'empire chinois: l'Empereur de Jade (Ngçc Hoàng) et les génies de sa Cour, les Immortels et Immortelles. Ce type de mythologie est répandu en Asie comme dans le monde occidental: rois, reines des Eaux et des Forêts, princesses et princes permettent d'imaginer des mondes plus harmonieux que ceux où l'on vit réellementl3. Cependant, si les sources de la mythologie vietnamienne sont chinoises, elles furent adaptées et
13. Durand, 1959, p. 32.

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Les sources de la tradition

nationalisées: l'histoire de chaque divinité fut intégrée à celle de lieux vietnamiens; on considéra la plupart des déesses comme une réincarnation de divinités chinoises. Le culte du héros national Trân Hung Dao, vainqueur des Mongols au Be siècle, fut à l'origine de l'immense « religion de l'intérieur» (n(H dflO)et d'autres sectes secondaires. Les cultes à possessions multiples des médiums dong cOt vénérant entre autres les « Esprits des trois mondes» (Chu Vi)rassemblèrent des fidèles anxieux de connaître l'avenir. Le rôle resté vivace de la sorcellerie, de la magie et du spiritisme a été décisif dans l'éclosion récente des sectes caodaÏstes ou hoà hilo. Il est difficile de déterminer le contenu exact et l'époque précise des courants de pensée ayant traversé le Viêt Nam pour aboutir à un véritable syncrétisme religieux. Les «Trois Enseignements» (Tam Giffo), bouddhisme, confucianisme et taoïsme ont laissé subsister au cours des siècles un certain nombre de croyances et de rites qui forment la religion populaire du Vietnamien: le panthéon bouddhiste disposé dans les temples mêle divinités locales et taoïstes, non sans négliger un actif commerce divinatoire; la nature de l'enseignement doctrinal bouddhique reste floue en raison d'une libre interprétation des textes par un clergé qui y mêlait à son gré les croyances animistes du lieu; de même, le manque de sources historiographiques sur la période de sinisation empêche d'apprécier l'étendue réelle du confucianisme. On peut juste tenter de déceler les influences respectives dans l'expression des croyances; ainsi la croyance au destin (mçnh) très répandue au Viêt Nam, résulte visiblement d'un mélange de notions allant du sort décidé par le Ciel à une mission à accomplir pour mettre ses dons au service du peuple, le tout adouci par la notion de transmigration des âmes. Par delà les différences d'écoles, on parvient au constat d'une harmonie universelle où chaque être, chaque chose a sa place; l'homme reconnaît l'œuvre d'une puissance créatrice supérieure, devant laquelle il ressent moins l'angoisse métaphysique qu'une humilité lui dictant de remplir ses obligations d'homme et de rester confiant, même au plus profond de l'adversité. Le catholicisme, introduit au Viêt Nam dès le début du 17e siècle, se propagea régulièrement en dépit des grandes persécutions de la dynastie des Nguyên. Le nombre de fidèles s'élevait déjà à 1.500.000 en 1841; en 1995, ce chiffre avait triplé (4.501.500 pour quelques 70 millions d'habitants)14; en 2005, il était estimé à 5.667.000. De sa capacité d'assimilation de croyances diverses, le Vietnamien a gardé un sens religieux profond qu'il associe à tous les actes de sa vie, de la naissance à la mort et au-delà du monde visible. La manière dont il s'ancra au sol, se regroupant en communautés villageoises, révèle d'ailleurs que dès l'aube de son histoire, sa nature était déjà profondément orientée vers le sacré.

14. Données communiquées par le Père J. Maïs, des Missions Etrangères de Paris; celles de 2005 ont pour source Agenzia Fides. 26

Les sources de la tradition Derrière la haie de bambous...

Le village, constante du paysage vietnamien, s'égrène avec régularité jusqu'à la limite de ses frontières. Ouvert sur la rizière qui unit et nourrit ses membres depuis des siècles, il se désigne par le mot chargé d'affectivité làng ou par xii (commune), soit par ces deux mots accolés. La commune villageoise résulte de l'initiative d'arracher une terre aux marécages, à la forêt ou la mer, suivie d'une organisation de défense collective des territoires conquis. Dès le 10e siècle, elle constitua pour le pays l'unité administrative de base supportant tout l'édifice social; les demandes de création de communes furent agréées jusqu'à la fin du 1ge siècle à condition qu'un nombre suffisant d'hommes -quatre à cinq cents- âgés de 18 à 60 ans s'engagent à payer l'impôt foncier. L'inscription au registre communal donnait droit à une part de terre, à l'apprentissage d'un métier sous le sceau du secret, à une aide en cas de difficultés, mais impliquait aussi des charges précises, définies à l'intérieur de chaque classe d'âge. C'était un privilège enviable, que n'avaient pas les «non inscrits» (ngp cri) vivant en marge de la commune et obligés de faire preuve de mérite pendant au moins trois générations pour y être admis. Cette rigueur était moindre dans les villages du Sud, où l'espace plus large incline davantage à la générosité. Mais où qu'il soit, le village contribua à fixer le paysan à sa terre, affectivement et concrètement. La relative autonomie du village était renforcée grâce au système du giap (hameau), institution d'entraide et d'assistance mutuelle entre contribuables mâles, regroupant une dizaine de familles, parfois plusieurs clans issus d'un même ancêtre. Un giap du Tonkin à la fin du 1ge siècle s'organisait encore par groupes d'âge en trois étapes: apprentissage des règles de conduite et des pratiques sociales de la tendre enfance jusqu'à l'âge de dix-huit ans; prise de responsabilité de dix-huit à cinquante ans; supervision à partir de cinquante ans15. Chaque giap se divisait en xom, mot qui désigne aussi le voisinage, chaque xom étant accessible par un ngà (chemin). Communiquant facilement, promptes à s'alerter, les habitations étaient protégées des intrusions par leur configuration regroupée, renforcée au besoin par une épaisse haie de bambou. La commune signifiait donc pour ses membres à la fois solidarité et sécurité, ce qui leur permettait de manifester une traditionnelle indépendance et résistance à l'égard du pouvoir central. Le conseil des notables, modèle de cohésion et de discipline, exerçait une autorité incontestée, dépassant celle du père de famille; doté d'un véritable pouvoir oligarchique, il régissait la répartition des terres communales, attribuait aux villageois une place hiérarchique distincte, les classant dans des catégories où chacune a ses devoirs, obligations et privilèges; selon les coutumes villageoises, diverses combinaisons étaient retenues, mais on retrouvait toujours en tête ceux qui tenaient leur dignité soit du roi (les mandarins titulaires du Brevet royal), soit de leur âge (les vieillards de plus de
15. Nguyên Van Ky, 1995, p. 26. 27

Les sources de la tradition

soixante ans). Les femmes et les enfants étaient inévitablement classés dans la dernière catégorie. Mais l'étymologie du mot xâ, formé des deux caractères "clé, signe du sacré", et de "terre" indique aussi une communauté religieuse qui rend un culte au génie du sol. Chaque commune se distinguait par le culte d'un génie tutélaire, représenté par un esprit légendaire quelconque, tell' ancêtre fondateur du village ou un personnage divinisé pour ses bienfaits. Trait fortement identitaire du village, ce génie était prétexte à des réjouissances festives, parfois des rites secrets, qui se déroulaient autour du dinh, la maison communale. Le dinh servait aussi de lieu de réunion des notables, de tribunal, et surtout logeait l'école, ce qui en faisait le centre intellectuel et religieux du village. Fonction dont l'importance ne se démentit jamais et qui donne une clé de compréhension du peuple vietnamien, de ses aspirations morales, spirituelles et politiques. Pour tous, hommes ou femmes, jeunes ou âgés, appartenir à une commune donnait la chance de se surpasser pour peu qu'on le veuille et que les siens et le Ciel y consentent... L'institution millénaire qu'elle représentait fut bouleversée par le développement des voies de communication et par les réformes répondant aux besoins de l'administration coloniale française. Le conseil des notables perdit son autorité et sa raison d'être, tandis que les communes étaient frappées par l'exode rural. Pour la première fois, au début du 2üe siècle, la traditionnelle solidarité villageoise était mise à mal. Ce qui fut ébranlé était la cohésion d'une société qui depuis des siècles reposait sur l'existence d'une masse paysanne soudée, anonyme, mais forte de ses certitudes et espérances.
Le paysan et le lettré

Pour désigner les catégories de population qui se côtoyaient dans le Viêt Nam d'autrefois, on distingue souvent, comme en Chine, les «quatre classes ou peuples» (tif dân) énoncés selon un ordre de préséance figé: «lettrés, paysans, artisans et commerçants" (si, n6ng, c6ng, thUŒ1g).Cette hiérarchisation porte la marque de l'idéologie confucéenne qui donne la prééminence à l'esprit, considère l'agriculture comme la racine (ban) et le commerce comme une branche (m{lt) de moindre importance. La distinction populaire et de bon sens se fondait sur le métier et son utilité publique du moment: les lettrés sont en tête, mais si le riz vient à manquer, les paysans n'hésitent pas à se citer en premier devant eux; ils avaient toujours su perpétuer une tradition d'artisanat ou de pêche et s'improviser commerçants pour vendre leurs produits. En fait, les diverses catégories n'avaient cessé de s'emboîter souplement, au gré des saisons et des nécessités, sans esprit de caste. L'existence d'une masse paysanne rompue à l'artisanat et au petit commerce est donc une caractéristique de l'ancienne société vietnamienne, le signe que sa vie économique a toujours reposé quasi exclusivement sur la terre, grâce à la cohésion et la solidarité d'hommes tirant leur force de leur nombre: 28

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« Beaucoup de bras valent mieux que beaucoup travailler» (Dông tay hO'Il hay làm). En revanche, la "classe" des lettrés n'a émergé en tant qu'élite détenant le pouvoir qu'à partir du ISe siècle, supplantant un gouvernement essentiellement aristocratique. Au cours des siècles suivants, la persistance de privilèges selon la condition des personnes dans la société ne fut pas sans impliquer une inégalité de classes distinctes entre elles. Les paysans étaient astreints aux impôts, aux corvées et au service militaire, alors qu'en haut de l'échelle se maintenait une minorité dirigeante jouissant de privilèges financier, fiscal, judiciaire et de préséance, sur lesquels le CuO'IlgMlJC16apporte ces précisions: les fils de mandarins. dotés du titre de âm (qui signifie « couvert, protégé par son père») étaient depuis 1448 exempts de la corvée et du service militaire, et pouvaient entrer au prestigieux Collège national Quôc tir gÙim. D'après un édit daté de 1677, le titre de âm était concédé à perpétuité ou pour cinq générations aux descendants des grands mandarins (công thàn) ayant contribué à l'avènement des Lê. À partir du l8e siècle, ce titre fut accordé aux descendants de mandarins méritants durant trois à cinq générations selon le grade de leurs ancêtres. Les dignitaires obtenaient des bénéfices de culte en argent ou en terres en guise de patrimoine héréditaire. Toutefois, les titres honorifiques concédés ne donnaient aucune délégation de pouvoir politique et judiciaire: même les fils et gendres impériaux ne pouvaient exercer de charge publique. Jusqu'à la fin de la dynastie des Nguyên, l'accession aux plus hautes charges de l'Etat ne fut possible que par le mérite ou la voie des concours publics17. Une minorité hétéroclite complétait ce tableau de l'ancienne société. Si le clergé bouddhique échappait à des contraintes telles que les impôts ou le service militaire, d'autres jouissaient d'une liberté plus ou moins restreinte: les « non inscrits» vivotant à la marge des villages, à la recherche de travail; les corporations de comédiens, chanteurs ou musiciens entretenus par la commune en raison de leur rôle social et religieux, exemptés de l'impôt foncier et du service militaire. Au ISe siècle, le Code HOng Dtic interdisait aux mandarins et à leurs fils de se marier avec des chanteuses et des comédiennes, discrimination qui incitait les enfants de la balle à continuer le métier de leurs parents, bien que celui-ci ne soit pas par définition héréditaire; les descendants de comédiens n'eurent le droit de se présenter aux concours littéraires que sous la dynastie des Nguyên au 1ge siècle. Les serviteurs et gens donnés en nantissement pour dettes, provisoirement «demi libres », étaient soumis au pouvoir de leur maître tant que le contrat n'était pas rempli. Enfin, les esclaves
16. Abrégé officiel du miroir de l'histoire du Viêt Nam, refonte et compilation imprimée en 1884 des diverses annales antérieures. 17. Dang Phuong Nghi, 1969, p. 37 ; Ph. Langlet, 1983-1984, p. 26. 29

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(nô) se recrutaient panni les criminels condamnés à la servitude perpétuelle, les membres des familles de traîtres, les prisonniers de guerre, les individus contraints par la misère de s'aliéner à vie; seul l'affranchissement par l'Etat ou le maître leur permettait de retrouver leur liberté. En l'absence de juridiction précise, les enfants nés de parents esclaves devenaient aussi des esclavesl8. Dans le Viêt Nam d'antan, une minorité de privilégiés et d'opprimés coexistait donc avec une forte majorité de paysans. Ces derniers, en dehors des contraintes pesant sur eux, jouissaient du droit de propriété et de participation à la vie publique. Etaient considérés comme libres ou de condition honorable les chefs de famille inscrits sur les rôles de population, leurs femmes et leurs enfants. L'immense masse paysanne ne s'opposait pas à la minorité gouvernante issue de ses rangs depuis que la dynastie des Lê avait ouvert l'accès des concours littéraires. Ce système démocratique se maintenait dans le respect du mérite et de l'instruction prôné par Confucius et suivi dans toutes les couches de la population. Mais au regard de la mobilité sociale réelle entre les classes et les générations, deux proverbes attestent que le peuple n'était pas dupe de la difficulté qu'il y a d'échapper à sa condition première: « Les fils de rois à leur tour seront des rois, Les fils des gardiens de pagodes Toujours balayeront les feuilles de banians»
(Con vua thi l!Ji 1àm vua, Con nhà thày chùa l!Ji quét J;f da).

« Les enfants de mandarins deviendront des mandarins, Les enfants des miséreux peineront nuit et jour. »
( Con quan thi 1# 1àm quan, Con nhà ké kh61àm than till ngày).

Ce ressentiment sera en partie à l'origine des révoltes paysannes qui ébranlèrent le pays au ISe siècle, sur la base de revendications que l'Etat monarchique, malgré sa tradition démocratique, n'était plus en mesure de satisfaire. Dans le sillage de la colonisation française, avec les débuts de l'industrialisation et l'essor des grands domaines agricoles, on assista à l'émergence d'un prolétariat ouvrier et d'une bourgeoisie urbanisée, issus de l'ancienne communauté rurale, avec entre les deux un noyau intermédiaire formé d'artisans, de petits commerçants et fonctionnaires, prémisse d'un changement accéléré de la société par rapport aux structures anciennes.

18. Schreiner, 1900, I, p. 241-254 ; Dang Phuong Nghi, 1969, p. 38. 30

Les sources de la tradition LA FAMILLE, LA FEMME, LA DESCENDANCE

On trouve dans les légendes du Linh Nam Chich Quâi des éléments qui suggèrent une évolution du système de parenté matrilinéaire vers un système patrilinéaire. Avant de se séparer de Âu Ca, 4C Long Quân continuait à habiter avec sa mère, laissant à son épouse le soin d'élever les enfants. Le partage de ces derniers peut s'interpréter comme un passage au système patrilinéaire, renforcé à partir des rois Hung qui se succèdent de père en fils. Le dix-huitième roi Hùng maria sa fille au génie des Monts qui l'amena sur le haut Tan Viên : c'est un indice de patrilocalité. Définie par le Code HOng Dûc et restée en vigueur jusqu'à Gia Long, l'organisation de la famille vietnamienne, patrilinéaire, patrilocale et patriarcale resta durablement marquée par le modèle confucéen. Cependant, ont subsistées jusqu'à une date récente des coutumes de mariage à résidence matrilocale dans les villages des provinces de Hà Tây, Hà Bac -ou du moins la possibilité pour la femme de revenir temporairement vivre chez ses parents- ainsi que des pratiques de licence sexuelle admises dans certaines régions de la province de Bac Ninh ; d'autres peuples du Viêt Nam, notamment les Muong, présentent des traits de civilisation similaires19... Le système était donc, en réalité, plus ou moins flexible. Le modèle général représentait l'idéal des milieux confucéens, mais les vestiges de résidence de type matrilocal et autres variantes observées jadis peuvent se comprendre comme une réminiscence d'anciennes coutumes, si ce ne sont des raisons économiques ou pratiques qui dictent les choix. L'absence d'état civil institué ne permet cependant pas d'appréhender avec exactitude la structure, la taille et l'évolution de la famille vietnamienne: aucun des trois événements familiaux pourtant classés comme les plus importants -la naissance, le mariage et la mort- n'avait justifié aux yeux des législateurs un enregistrement officiel. Chaque famille mettait à jour son arbre généalogique; l'autorité, la responsabilité du chef de famille au sein du village garantissait l'authenticité de tout changement le concernant. La notion d'état civil obligatoire ne fut appliquée officiellement au Viêt Nam qu'à partir de 1871, pour l'enregistrement des naissances et décès 20. Le dépouillement statistique des registres familiaux, difficilement accessibles, reste à entreprendre. Les références de travaux sur la famille dans les sociétés anciennes en Occident21 peuvent aider à définir la famille vietnamienne. Lorsqu'elle est restreinte au groupe parents-enfants habitant sous le même toit, que l'on désigne par les termes nhà (maison) ou gia dinh (en sino-vietnamien, gia = maison; dinh = cours), elle se rapproche à la fois du concept de « famille-souche» (Le
19. Lê Thành Khôi, 1992, p. 65-67, se référant à Grossin (1926), Gouin et Moulie (1886), Nguyên Dông Chi (1956), Lê Thi Nhâm Tuyêt (1970); Mai Thi Tu et al., 1976. 20. Tavernier, 1927, p. 64. 21. Flandrin, 1976. 31

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Play) et de celui « d'unité conjugale simple» (Laslett). Mais cette typologie ne convient plus aux cas de figure complexes et variables qui coexistaient dans le passé. Ainsi, la famille peut s'élargir aux parents du mari, s'il s'agit d'un aîné de fratrie chargé de veiller sur eux et qui fait souche sous le toit paternel; ses frères fondent un foyer ailleurs tandis que ses sœurs suivent leur mari. Il arrive que les parents choisissent par préférence de vivre avec un de leurs enfants qui n'est pas l'aîné; ou que le mari d'une fille unique suive son épouse et cohabite avec ses beaux-parents selon la tradition 0' ri (faire le gendre) ; ou que des cadets non mariés restent auprès de leur aînés; à cela, il faut ajouter la présence d'une personne âgée, nourrice, vieille tante ou dame de confiance ayant rang de grand-mère, et au moins d'un serviteur ou d'une servante, qui sans faire biologiquement partie de la famille, a rang de frère ou sœur aînéee) sur les enfants jeunes.

Une famille vietnamienne:

la grand-mère, la mère, la servante et l'enfant

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Quelle que soit la configuration de cette "maison", elle n'est qu'une branche de la famille au sens large, le clan, composé des personnes issues d'une même souche, se réclamant d'un ancêtre commun et portant le même nom transmis par voie patrilinéaire, selon la tradition confucéenne22. À la tête de chaque branche, le chef de famille (gia-trlr6'ng) est responsable de son foyer. Ainsi le régime patriarcal et hiérarchisé fonctionne à l'intérieur de toute famille comme au sein du clan.
La cohésion familiale

L'esprit de cohésion caractéristique de la société traditionnelle ne faisait que reproduire celui unissant viscéralement la famille vietnamienne: l'affection mutuelle ressentie entre ses membres se qualifie de «sentiment d'entrailles et de chair» ou « de sang» (tinh rut)t thit, mâu mû). La notion de consanguinité s'évoquait à tout propos pour consolider le lien entre les générations: ainsi le terme hç mâu (famille-sang) désigne la parenté consanguine; la vieille coutume du «mélange de sang» (sâp huyêt) qui remonterait aux anciennes pratiques de la médecine légale chinoise était appliquée pour déterminer une filiation entre un enfant et son père présumé (en cas de présomption d'adultère) ou un lien de fratrie entre deux hommes; si quelques gouttes de leur sang mélangé fusionnaient pour ne former qu'un seul caillot, on concluait à l'appartenance du «même sang» (dong mâu). Cette pratique ne concernait pas les femmes, ce qui prouverait que le sang n'était censé se transmettre que par le père23. De nombreux proverbes soulignent l'inestimable valeur de la consanguinité: «Une goutte de sang vermeil vaut 1ll1eux qu'un étang d'eau fade.»
(Mt)t giçt mâu dào hŒ1 ao 11lrde lii).

« Sang même dilué vaut plus que de l'eau fade, Parent au neuvième degré du côté maternel vaut plus qu'un étranger. » (Mâu loiing càn hŒ1nude là, Chin dà'i hç mt} eàn han nguài dzmg).

Les liens de sang impliquent le partage de la douleur si un malheur arrive à l'un des siens: « Le (même) sang qui coule rend les entrailles molles» (Mâu ehay rut)t mèm). Pour les parents qui par amour ressentent la souffrance
22. Selon cette tradition, la parenté s'étend sur neuf générations, allant du trisaïeul à l'arrièrearrière petit-fils. Le tI7lÔ'ng t(Jc,descendant le plus âgé de la ligne directe de la branche aînée de la souche, est l'héritier du culte ancestral; il peut être encore tout jeune s'il est le fils aîné (dich-tiI) ou le petit-fils aîné (dich-tôn) d'un chef de parenté qui vient de décéder. S'il est mineur, il est aidé dans sa tâche par le mâle le plus âgé du clan, le plus respectable et influent, le tôn trmmg. 23. Souvignet, 1903, p. 258; Cadière, 1915, III, p. 108; Laborde, 1941, p. ID. 33

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de leur enfant, « le sang qui est le leur pénètre leur chair» (Mau ai tham thit nây). Toutes ces métaphores accentuent l'idée d'une identité commune et d'un profond attachement entre membres d'une même parenté. Le sentiment de la solidarité soudait étroitement la famille, comparée à un arbre dont « les feuilles intactes protègent les feuilles déchirées» (la lành dùm /;i rach). L'enfant en était par essence le premier bénéficiaire, si par malheur il devenait orphelin: « Si le père meurt, il reste l'oncle; Si la mère meurt, il reste la tante à téter» (Sây cha càn chti, sây mç bti di). Cette solidarité n'était pas un vain mot; elle conditionnait la survie du groupe en cas de besoin, car jamais ne s'abandonnait «le sang de sa famille» (mau mu nhà minh) ; celle-ci représentait pour chacun l'élément de sécurité et de protection permanente: «Les lèvres décloses, les dents ont froid» (Môi ha rang l{lnh) ; d'ailleurs la solidarité familiale est valable tant pour les châtiments et la honte que pour les récompenses et les honneurs: « Pour un qui réussit, toute la parenté tire son profit, Pour un qui fait une bêtise, toute la parenté perd son crédit. »
(M(it nguè/i làm nên ca hç dUÇfc c~y, M(Jt nguè/i làm b~y ca hç mât nhà).

L'obligation de favoriser les siens paraissait si normale que les anciens Codes interdisaient la nomination d'un mandarin dans sa province natale. Mais au-delà de cette communauté d'intérêts qui la cimentait, la famille vietnamienne tira pendant des siècles sa cohésion de l'enracinement dans le monde des morts, ceux des générations antérieures que l'on n'oublie pas:
« On est de la même famille par l'ancêtre commun, Non par l'argent ou par le riz. » (Bà con vi td vi tiên, Không phai vi tièn vi g{lo).

« On vit pour les tombeaux, et non pour tous les bols de riz. » (SOng vi ma ma, không sling vè ca bat com). Le thème de l'arbre est encore constamment évoqué au Viêt Nam pour illustrer la descendance ancestrale. L'adage: « La feuille qui tombe retourne à la racine» (U rTlng vè C(Jl)exprime l'idée que personne ne doit oublier d'où il vient. Le souvenir de celui qui planta l'arbre originel est devenu synonyme de gratitude: «Qui mange un fruit se souvient de celui qui planta l'arbre» (An trai nhd ké trang cây). L'arbre symbolise la précieuse source de vie et l'étendue des 34

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ramifications familiales, mais aussi la fructification des bienfaits ancestraux, cette dernière notion reposant sur la loi bouddhique de métempsychose :
« L'être humain a un ancêtre originel, Comme l'arbre a ses racines, comme le fleuve a sa source. » ( Con nguài co td co t6ng, Nhu cây co cçi, nhu s6ng co nguon). « L'arbre est vert, ses feuilles sont vertes aussi, Des parents bons et vertueux laissent la bénédiction à leurs enfants. Louons l'arbre, et puis louons les branches, L'arbre méritant a beaucoup de bourgeons, L'homme méritant a beaucoup d'enfants. Trois carrés valent bien sept ronds, Si l'existence du père est glorieuse, celle de ses enfants sera opulente. » ( Cây xanh thi Ii cilng xanh Cha me hièn Iành dl dtfc cho con. Mirng cây roi I?Jimirng cành Cây dtfc Mm choi, nguà'i dtfc Mm con. Ba vu6ng sinh v6i bay tron, Dài cha vinh hiln dà'i con sang giàu).

Ces images illustrent magnifiquement la représentation de l'arbre généalogique; elles expriment un sentiment fort de continuité entre les générations ainsi que d'un lien de vie qui ne saurait être rompu. Cette vie donnée par les ancêtres était autrefois assimilée à un bienfait réel dont il convenait d'entretenir le souvenir à travers un véritable culte, impliquant maints devoirs. Le principal consistait à veiller à la descendance, donc à la transmission.
Le culte des ancêtres

Le culte des ancêtres, pratiqué depuis des époques primitives, était probablement, à l'origine, lié au culte du sol. L'importation des idées chinoises, et notamment l'obligation de piété filiale prônée par Confucius, l'ancra dans les mœurs. L'absence de progéniture, cause de rupture du culte ancestral, fut considérée comme un grave crime d'impiété filiale: Bâî hiêû hfiu tâm, v6 h#u vi d?Ji Une disposition juridique remontant au ISe siècle réservait au fils aîné de la famille des biens cultuels inaliénables «pour l'encens et le luminaire» (hu(jJ]ghoa), consistant soit en une portion du patrimoine familial, soit en une somme d'argent, pour qu'il puisse subvenir aux frais du culte et à l'entretien des tombes; la pratique du hU(jJ]ghod resta pendant des siècles le plus fort ciment de la cohésion familiale. 35

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