La nouvelle anabase

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L'année 2010 a marqué le cinquantenaire de l'attribution du Prix Nobel de Littérature à Saint-John Perse. L'occasion d'une diffusion nouvelle de cette oeuvre auprès du public étudiant et universitaire, cette année du cinquantenaire fournissait le motif d'une transmission renouvelée, en dehors même des connaisseurs, en un moment où tant de mutations sont intervenues au cours des dernières années, dans les approches critiques. La nouvelle anabase se devait d'être au rendez-vous de cette commémoration.
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782296710696
Nombre de pages : 231
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La nouvelle anabase

Photo de couverture Saint-John Perse ©Gisèle Freund/Agence Nina Beskow

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13244-3 EAN : 9782296132443

La nouvelle anabase
REVUE D’ÉTUDES PERSIENNES Sous la direction de Loïc Céry
N° 6 – Décembre 2010

Saint-John Perse, 1960 – 2010 : les 50 ans d’un Prix Nobel

Comité de lecture
Pierre Brunel Colette Camelin Michèle Aquien Esa Hartmann Christian Rivoire Loïc Céry

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Numéros déjà parus
N° 1, février 2006 N° 2, novembre 2006 : Saint-John Perse et la mantique du poème (Vents, Chronique, Chant pour un équinoxe) N° 3, novembre 2007 : Saint-John Perse : Atlantique et Méditerranée
Textes réunis et présentés par Samia Kassab-Charfi et Loïc Céry

N° 4, décembre 2010 : Saint-John Perse, de Sumer aux îles solitaires Poésie et anthropologie
Christian Rivoire / Loïc Céry / Esa Hartmann

N° 5, octobre 2009 : Saint-John Perse et l’écho des langues. Poésie et traduction

AVANT-PROPOS

Stèles d’un cinquantenaire
Il est de ces rendez-vous, de ces repères, de ces bornes du temps qui toujours, dans la temporalité de la littérature, viennent scander à intervalles réguliers la mémoire attachée au parcours des écrivains. Tout se passe, dans les méandres de notre rapport à leur trace et à leurs accomplissements, comme si nous étions collectivement conditionnés par cette horloge des jubilés, des anniversaires et autres commémorations qui habille en une ubiquité factice la conscience que nous avons de cette présence, ou de cet appel des réelles présences enserrées dans les livres et les bibliothèques. Depuis bien des années déjà, tout se passe aussi comme si, pour se dédouaner à bon compte d’un imposant patrimoine littéraire, le recours systématique aux festivités de toutes sortes autour du « Livre » dès lors considéré comme une icône, se banalisait comme une voie sûre. « Etes-vous sûr de n’avoir rien oublié ? » : la vieille injonction scolaire sonne mal, décidément, aux oreilles de l’Homo festivus dont l’avènement a été si bien décrit par Philippe Muray. Il lui faut trouver des parades à ce qui pourrait se muer en une auto-culpabilité insupportable : on lui a tant répété qu’à cause de lui, du fait que décidément « on ne lit plus guère », tant d’écrivains essentiels connaissaient un « purgatoire » injuste, qu’il est urgent de célébrer, de fêter, de mimer jusqu’à la passion de lire et si possible, de le faire savoir, bruyamment. Chaque année, nous sommes sensés fêter le livre, chaque printemps, fêter les poètes, tenir salons tapageurs, être au fait du maelström régulier et souvent frelaté des prix, en somme, être à la hauteur certes artificielle de la culture littéraire qui est partie intégrante et consubstantielle de cette identité nationale française dont on s’est tant soucié ces derniers temps. Dans un tel contexte, comment adopter des accents de sincérité pour qui veut saisir via cette horloge inexorable, autant d’occasions d’une transmission authentique dépassant les prétextes ponctuels pour atteindre une pérennité dont nous serions tous coresponsables ? La réponse est certainement celle de la placidité, ou du moins celle de la confiance dans les ressources du temps, à renouveler la présence des livres comme un trésor insoupçonné et à jamais vivant, moyennant notre ferveur. Au-delà de l’affairement, donc, opter résolument pour ce je-ne-saisquoi de souverain qui fait la permanence des grandes œuvres et qui peut, certes, s’accommoder aussi des rendez-vous, des repères, des bornes du temps. Comme s’en souvient plus loin Nimrod, en reconnaissance fervente

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et active d’une commune pratique de l’éloge, personne je crois, n’a su mieux que Pierre Oster, et avec quelle économie de mots (ces quelques lignes), et avec quel luxe de précision (cette justesse sobre), dire cette permanence-là, à la fois intimidante et ouverte, majestueuse et accueillante, qui caractérise justement l’œuvre de Saint-John Perse :
« Une sagesse très ancienne inspire le seul maître que nous puissions aujourd’hui honorer. Aussi bien le prix qui s’attache à son œuvre ne dépend-il pas de notre sentiment. Cette grande parole retentit à ciel ouvert. Une sérénité souveraine l’empreint. Sachons qu’il nous est loisible d’en tirer bénéfice. »1

Il nous était tout aussi « loisible », en somme, cinquante ans après l’attribution à Saint-John Perse du Prix Nobel de Littérature, de considérer le demi-siècle, déjà, qui nous séparait de cette consécration, pour mieux mesurer le chemin parcouru pour la transmission de cette poésie. Si 2007 avait pu livrer, en un rendez-vous académique de taille (la présence d'œuvres du poète au concours de l'agrégation de Lettres), l'occasion d'une diffusion nouvelle de cette œuvre auprès d’un public étudiant et universitaire, l’année 2010 marquant ce cinquantenaire, devait être l'occasion d'une transmission renouvelée, en dehors même des connaisseurs, en un moment où tant de mutations étaient intervenues au cours des dernières années dans l'approche critique de l'œuvre. La nouvelle anabase ne pouvait manquer de célébrer cet anniversaire-là, non en un geste dévot qui en aurait gauchi jusqu’à la justification, mais en une de ces flambées d’ardeur qui ont été scellées en constance depuis la fondation de la revue. Avec le site Internet Sjperse.org, il s’est avéré que l’événement devait être à la mesure de cette ardeur même, et ce fut la motivation de la commémoration tenue à la Bibliothèque nationale de France, le samedi 4 décembre 20102. Le choix revendiqué : célébrer le mouvement même accompli par la mémoire vive de l’œuvre, à l’image des événements suscités antérieurement par le site et la revue. La trace de ce cinquantenaire est donc marquée, pour la revue en tant que telle, par cette sixième livraison qui prend largement en compte cette sorte de point de repère. Mis à part un dossier spécial consacré à des documents rares autour de l’attribution du Prix et à une approche génétique du Discours de Stockholm, on y trouvera çà et là des aperçus critiques du contexte de cette sorte de couronnement international de 1960. Mais mieux qu’en une dimension unilatérale, ce N° 6 de La nouvelle anabase renoue
Pierre Oster, Le seul maître, texte de 1963 publié en guise de présentation du « Nouvel hommage international (1964) » dans Honneur à Saint-John Perse, Paris, Gallimard, 1965 ; rééd. : Le seul maître. Honneur à Saint-John Perse, Pratique de l’éloge, Paris, Gallimard, 2009. 2 On pourra consulter un compte-rendu complet de cette commémoration, en ligne sur Sjperse.org, à l’adresse suivante : http://www.sjperse.org/cinquantenaire.html
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Avant-propos – Stèles d’un cinquantenaire

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avec le rythme tripartite inauguré par le N° 1 en 2006, pour proposer les « Anabases littéraires » marquées par l’honneur – celui d’un texte inédit que nous offre Nimrod, sur sa relation au poète, mais aussi celui d’un document tout aussi inédit que nous a confié Pierre Oster, sur le compagnonnage éditorial par lequel Gaston Gallimard et Jean Paulhan firent de lui le grand témoin, forgeron aux côtés du maître d’œuvre, de cette pierre blanche que fut en son temps le volume Honneur à Saint-John Perse en 1965 – ; les « Amers de la critique » proposant donc un dossier dédié au cinquantenaire ; les « Chroniques herméneutiques » pointillistes ou savantes, et rehaussées par le don très précieux par Roger Little d’ « apostilles » finement ciselées ou encore par la continuation d’une exploration exigeante menée par Olivier Liron, à propos de l’hispanité de Saint-John Perse. En somme, perpétuer le geste de la connaissance de l’œuvre, au moment même où le réflexe commémoratif simple et non pensé tendait le piège de l’inertie (qui seule est menaçante, nous dit le poète). Les bornes du temps, certes mais surtout, au regard de toute poésie qui appelle à vivre sa parole, les stèles hautes, vibrantes et dynamiques d’un cinquantenaire.

Loïc Céry

« Et voici que ce chant n’est plus réminiscence, mais création réelle » (Discours de Florence)

ANABASES LITTÉRAIRES

Nimrod

À la recherche de Saint-John Perse ou les sentiers de la création
L’être est ce qui a besoin de nous création afin que nous en ayons l’expérience. Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’Invisible. à Pierre Dubrunquez à André Ughetto

Mon aventure avec Saint-John Perse avait commencé, pour ainsi dire, à mon insu. Rétrospectivement, je la daterais de mon installation à Paris, en 1991. La chronologie de la décennie me confirmait dans ce sentiment. En effet, la publication de Passage à l’infini en 1999 me révélait en partie comme poète « persien », non sans quelques ricanements des confrères. Je m’apprêtais donc à rédiger un témoignage autour de ce recueil lorsque, pour les besoins d’un autre article, je consultai mes cahiers des années quatre-vingt. Ce fut alors le choc. En ouvrant l’un d’entre eux (il couvrait la période allant de mai 1987 à avril 1989) où je notais toutes sortes d’idées, mais aussi des travaux longuement ébauchés, je me rendis compte que j’étais déjà à la recherche de Saint-John Perse, à ce détail près que je le faisais à la manière croquignolesque de Monsieur Jourdain. Curieuse façon de parler du poète le plus racé de la pléiade française, pour qui l’anecdote est la chose du monde la plus suspecte. Hélas, il me faudrait passer par là, car la vie se raconte, comme celles que Saint-John Perse réservait, avec un soin extrême, à ses poèmes. Mais revenons à mon cahier. C’était une Claire Fontaine, de couleur vert anglais, aux dimensions 14 x 21 cm, avec des feuilles à carreaux. Je le payai le 27 mai 1987 (à l’époque, je datais ce genre d’acquisitions), certainement à la librairie Carrefour à Cocody, un quartier résidentiel d’Abidjan. Parallèlement, j’achevais ma maîtrise de philosophie. Je m’apprêtais à déménager en province, précisément à Daloa, dans le Sud-Ouest, au lycée protestant, où j’assumerai bientôt des cours de français et de philosophie. Sur la première page de ce cahier, en ce 27 mai 1987, je notai : « Projet d’un roman sous forme de lettres intitulé Le long chant d’une nostalgie ». Suivait une notation sur le temps, elle-même suivie d’une autre comportant le plan très bref d’un essai. À la fin de la page, on trouvait ces mots : « Bokassa condamné à mort ? Quelle sottise ! Autant crucifier toute

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l’Afrique pour ses bêtises ! » Aujourd’hui, je ne sais ce que j’ai voulu écrire. L’Afrique désespérait-elle tant le jeune homme de 28 ans que j’étais alors ? Je viens de fêter mes 50 ans tout aussi désespéré. C’est sans doute pour cette raison que, le 1er juin 1987, je commençai un vaste poème dans ce cahier, que j’intitulai Plainement – voulant par ce jeu de mots bancal épouser l’objet ainsi nommé –, un poème d’un lyrisme échevelé – car tel en était l’état. L’appel de la plaine sur le littoral ivoirien (fait de lagunes mornes, luxuriantes, huileuses – la raffinerie de Vridi personnifiait à elle toute seule la menace qui planait en permanence sur cet écosystème d’une richesse exceptionnelle), en un mot, la prison forestière déchaîna le chant sahélien longtemps bridé en moi. Je me désentravais enfin d’une torpeur de quatre ans, et ma parole, contre toute attente, coulait de source, comme on dit. J’émigrais vers les hautes plaines, vers les hautes terres. Et, comme le chantait le poète,
« Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l’absence, sur les grands lés tissés du songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes de mémoire, il y eut une fraîcheur de linges à nos tempes1. »

Quel rapport entre la plaine et la neige, me direz-vous ? La muette finale, bien entendu. Et puis (j’en témoigne de façon virtuelle, je ne l’ai pas encore caressée), la neige contient en puissance la plaine – elle a le pouvoir de l’agrandir, elle en a l’intuition et l’aiguillon. En 1987, lorsque je commets mon mauvais poème, je suis loin d’établir tous ces liens, même si je les sens obscurément. D’ailleurs, je n’ai pas encore lu Neiges de Saint-John Perse. Je connais des fragments d’Éloges et d’Anabase depuis le lycée, mais mes yeux errent à leur surface ; je n’arrive même pas à imprimer le nom si singulier de leur auteur. Cette insensibilité cesse avec Vents, Amers et Oiseaux, que je découvre (plutôt redécouvre) avec mon installation en France. Tout refait sens soudain. Éloges et Anabase redeviennent des livres de chevet. Et, donc, Neiges… J’essaie d’écrire la plaine à son insu. Ma joie, mon bonheur égalent ceux que me procurera plus tard Saint-John Perse. J’insiste sans forfanterie. De toute façon, j’œuvre sans modèle, perdu dans la forêt du sud-ouest ivoirien. Une énergie gigantesque me porte. Senghor et Césaire sont laissés sur les bas-côtés de mon nouveau chant. Le délire qui m’emporte ne connaît ni code ni mesure, ni césure ni censure. Au lycée, aucun maître n’a attiré mon attention sur la fécondité du rythme, les effets d’une syllabe sur le lecteur sensible, oui, cette « fraîcheur de linges à nos tempes » qui, pour moi, résume tout à la fois la plaine, la neige, le pays et le monde dans sa douceur native. Ce miracle-là ne tient à rien – ses ressorts sont d’une redoutable simplicité. Je n’arrive pas à les déchiffrer ; peut-être redouté-je
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Saint-John Perse, Neiges, poèmes, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1972, p. 157.

Nimrod – À la recherche de Saint-John Perse

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inconsciemment d’en briser le sortilège. En conséquence, mes tentatives pour forger un poème à hauteur de mon souffle débouchent sur l’enflure plutôt que sur un agencement subtil des mots. Le lyrisme qui n’a ni mètre ni lois offre à son auteur – tel est le paradoxe – une jouissance sans limites. D’où la maladresse qui s’attache à son cours comme une maladie congénitale. Et d’où la carrière, parfois récurrente, de mauvais poètes. Plainement a beau couler de source, cette source semble visiblement viciée. Eu égard au rythme ternaire des vers de Saint-John Perse, à leur couleur, leur étendue, on voit bien que mes balbutiements relèvent d’une esthétique irréfléchie. Plainement embrasse mille directions, esquissant tous les pas de danse à la fois, sans s’en tenir à aucun. Deux vers de Blaise Cendrars résument ma situation d’alors :
« J’étais déjà si mauvais poète Que je ne savais pas aller jusqu’au bout2. »

Ici, le poète use légitimement de l’humour pour témoigner d’une situation dont il a triomphé. Quant à moi, j’y lisais mon triste présent – mais, à l’époque, je ne me doutais même pas que c’était le cas. Sur la Hermès que la section abidjanaise des Groupes bibliques universitaires m’avait prêté, je tapais le manuscrit de Plainement dans une euphorie totale. Il n’y eut qu’un exemplaire. Il était beau, brûlant ; il me pressait de le perdre, car j’étais en proie à un immense vertige. Aujourd’hui, je revois le manuscrit : son désordre amoureux me chavire. Ne voyez pas dans mon aveu de la complaisance. Ces cahiers-là j’ai mis quinze ans pour les refeuilleter, ne serait-ce qu’à la sauvette. Mon geste me montre que mes blessures ont en partie cicatrisé. Je puis me regarder en face : c’est cela qui m’émeut. Dans la précipitation, je fis un recueil de ces poèmes, je les envoyai à Pierre Seghers – du moins, à l’enseigne de sa revue Poésie 87. Dans la semaine même, celui-ci mourut. Ma frénésie poétique ne pouvait recevoir de meilleure réponse. J’en conçus un étrange apaisement. Ensuite je notai dans le cahier en date du 4 novembre 1987 : « Pierre Seghers est mort ce matin. Quel désastre pour la culture ! » Ces mots feraient sourire bien de gens de ce côté-ci de l’Atlantique. Pour le poète en herbe que j’étais, mon exclamation était des plus sincères. À mon chevet se trouvaient en permanence les deux volumes du Livre d’or de la poésie française que Pierre Seghers avait publié aux éditions Marabout. Je glanais des poèmes dans l’un et l’autre tous les soirs, toujours frustré de ne pouvoir lire davantage de tel ou tel poète qui m’avait exalté, mais heureux néanmoins d’avoir pu lire ce fragment à défaut de tous les
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Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la Petite Jeanne de France, in Du monde entier. Poésies complètes 1912-1924, Préface de Paul Morand, Paris, Poésie/Gallimard, 1967, p. 27.

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volumes dont l’acquisition grèverait à coup sûr mon salaire de professeur débutant. Mais quelle ne fut pas ma surprise quelques semaines plus tard de recevoir une lettre du bureau de Pierre Seghers, plus précisément, du rédacteur en chef de Poésie 87. L’homme qui m’écrivait était celui dont j’admirais par-dessus tout les éditoriaux. J’avais flairé qu’il était philosophe de formation – même si ses qualités « poétiques » étaient manifestes. Voilà qu’il m’écrivait, moi, l’inconnu d’une petite préfecture ivoirienne. La lettre était signée de sa main. Ce fut le plus beau jour de ma vie. Cette missive fut de bon conseil. Pierre Dubrunquez me fit comprendre qu’on n’écrivait plus de la sorte de nos jours. J’accueillis sa remise en cause comme une révélation. J’étais une âme assoiffée et toutes les questions débattues par ses lettres m’étaient parfaitement prévisibles. Si, malgré tout, elles me faisaient tant d’effets, c’était parce qu’elles m’étaient personnellement adressées. Elles venaient à point nommé. Elles me furent salutaires. Elles posaient d’emblée la question du lyrisme. Mon interlocuteur eut l’intelligence de ne pas m’ennuyer avec les mots de la tribu. Ses lettres étaient tout à la fois chaleureuses et informatives, directives et roboratives. Elles me sont devenues indispensables en moins d’un semestre. Je m’y accrochais comme à une bouée de sauvetage, car elles accentuaient le fait que j’étouffais dans mon coin. La preuve venait de m’être donnée : mon cœur battait la chamade comme si je courais un grave danger en les lisant où je vivais. La Côte d’Ivoire, en effet, avait usé jusqu’à la corde de son charme de pays de refuge pour moi. J’en avais fait le tour. Maintenant j’étais sur le point de lui faire des infidélités. À dire vrai, une question émergeait du fond de mon être : comment me désentraver de moi-même ? Comment m’évader en ce pur pays de poésie, qui m’échappait à la minute même où je l’entrapercevais ? Avec le recul, je mesure la sorte de fenêtre que furent ces lettres d’écrivain, les seules que j’eus jamais au cours de mon séjour africain. Avec Pierre Dubrunquez, je connus le genre de rencontre – si je pouvais user de ce terme, vu la distance – qui ne s’opérait qu’une fois dans la vie d’un homme. Pierre Dubrunquez vint dans la mienne au bon moment. J’abondai dans son sens, je recherchai, grâce à leurs livres, la compagnie d’Yves Bonnefoy, de Lorand Gaspar, d’Arthur Rimbaud, de Charles Juliet, de Pierre-Albert Jourdan, ainsi que des peintres qui leur correspondaient. Je ne comprendrais finalement ma quête que lorsque j’assumerais activement la prose. Tout compte fait, le lyrisme, je l’avais chevillé au corps : il était l’inscription du paysage en moi. Natif de la plaine, le vent y souffle, tout comme il souffle au cœur de Saint-John Perse – de même qu’y coule la mer et ses impossibles amers. Assurément, l’on ne se contrefait pas. Le tam-tam, la lutte gymnique, la rhapsodie des griots, cette symphonie sans fin des conteurs négro-africains cherchent à atteindre à une transcendance d’autant plus radicale qu’ils sont toujours ramenés à l’immanence – leur

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vrai, rugueux et désespérant séjour. D’où cette séduction immédiate qu’opère Saint-John Perse sur la quasi-totalité des poètes africains. Le primat de la musique alliée à l’énumération des faits et de l’ordre du monde font de ses vers la vaste plaine où s’inventent tout à la fois la pulpe de la parole et l’essence de la terre. C’est ainsi que je justifie à rebours Plainement. J’ai dit tout à l’heure le soulagement d’avoir perdu le manuscrit. Je n’établissais jamais qu’un dactylogramme, car j’avais en horreur la doublure carbone. Je l’envoyai à Pierre Dubrunquez, comme l’année suivante le tapuscrit de Pierre, poussière (qui faisait trois fois son volume publié). Quelques années plus tard, désirant récupérer mon original, j’interrogeai alors François Boddaert, mon éditeur et ami. C’était sans compter avec une inondation qui, dans les années 90, détruisit les archives et les réserves des éditions Obsidiane à la rue Houdon, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. De même, en arrivant en France en 1991, encore inconscient du ratage abominable de Plainement, j’en réclamai le dactylogramme à André Ughetto. Cet ami, éminent animateur de la revue Sud, m’avait lui aussi écrit et encouragé, au point que – Dieu ! l’innocence est encore pire que le ridicule ! – je retravaillai mon poème en vue du Prix Jean Malrieu. En somme, ma vie est faite de manuscrits perdus, j’en comprends enfin la raison : de leur ébauche à leur déshérence, j’ai tout loisir pour les reprendre à nouveaux frais. J’ai certes perdu des tapuscrits – ainsi que leurs brouillons –, mais je n’ai pas perdu les cahiers qui les ont vu naître. Car je suis le poète qui vient des confins du monde. Mon temps d’apprentissage est nécessairement plus long que celui de mes confrères Français. Après plus de vingt ans, j’entrevois à peine la possibilité d’écrire Plainement. En voilà trois fragments revus et corrigés : Parole du seuil, je lui confierai la licence de produire des mots sur la terre commune au soir. Une parole sans amidon ni pardon, sans proéminence ni conscience. J’ai élu la ligne pour demeure, le fin langage, l’infini. L’hirondelle partage sa fougue à l’heure où ma mère allume la lampe du souper. Qui me dira où habite l’unité première, l’alliance seyante, ces allégresses qui nous réjouissent au bas au ventre. Ferveurs à ras d’herbes comme un horizon marin, elles s’étalent comme une lampée de joie sur la carte du tendre. Ô chemins ! Vous voilà rongés de scrupule au moment de marcher d’un bon pas ! L’ivresse, ma rasade écossaise, amoureusement me terrasse au sein de cette conque sahélienne. I

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Elle se traîne, elle se draine, bordée par la patience comme une Chine toujours nouvelle et toujours réinventée ! À fleur de tous les arrangements, de tous les dérangements, la voilà prête pour les épousailles de latérite et de sang. I Ô pays étale ! ô semence létale ! Qui te condamne à ramper de la sorte ? Quels dieux régissent ces intervalles où se complaisent l’herbe fauve et le lamento du grillon ? Il m’a fallu un effort titanesque pour rendre un tant soit peu lisible ces modestes versets. Le cahier vert compte onze pages d’un délire pour le moins incompréhensible. J’ai découvert que l’aventure de Plainement avait débuté le 27 avril 1987, c’est-à-dire un mois plus tôt, contrairement à ce que j’ai écrit au début cet article. C’est le cahier bleu qui me l’a révélé. À ma grande surprise, il contient lui aussi un nombre conséquent de pages du même poème. Le premier fragment en provient. À lui appartient la véritable genèse. Dorénavant, je sais la tâche qui m’attend : extraire de cet amas informe la plus petite parcelle de sens et de chant possible. Cela sans idée de revanche ni d’honneur. Si quelque intention devait m’animer, ce serait la reconnaissance envers ces glorieux inconnus qui attirèrent mon attention sur l’exigence lyrique. Leur action a d’autant plus de prix que j’étais loin de saisir toute la portée du débat dont ils entretenaient mon âme. J’en avais lu des livres en la matière. Ces interlocuteurs de l’autre rive fendillaient la solitude des ouvrages. Chaque jour les mots descendaient un peu plus sur terre. Ils exacerbaient un artisanat face auquel se révélait mon impuissance. Humilié, je m’acceptais tel quel. Je ne demandais qu’à apprendre. C’était là tout ce que je savais, et aussi tout ce que je devais faire. J’ai certes beaucoup appris depuis lors ; à dire vrai, je n’ai pas tellement progressé. Subir l’influence de Saint-John Perse n’est pas un processus dont on rend compte aisément – à supposer qu’il y en ait qui le soient. L’auteur d’Éloges est peut-être le seul poète qui suscite de ses admirateurs (tout comme de ses confrères) des éloges élevés d’un coefficient superlatif. Je m’en suis rendu compte dès la seconde année de mon arrivée à Paris (1992). Un tout jeune homme de 19 ans venait d’obtenir le prix de poésie de la Vocation. Il s’appelait Bruno Szwajcer. Il était en quelque sorte le protégé de Pierre Oster. Cette information est peut-être inexacte ; en tout cas les deux hommes se connaissaient. Le jeune lauréat m’invita à les rejoindre, un geste qui me réchauffa le cœur. Tout à l’heure, j’avais oublié de souligner

Nimrod – À la recherche de Saint-John Perse

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que j’étais moi aussi prix de la Vocation 19891. Notre rencontre eut lieu sur les Champs-Élysées, au siège de Publicis, dans ses jardins suspendus où Pierre Oster, avec grâce et malice, vint se présenter de lui-même à moi. Il faisait partie des membres du jury du prix en question. À trois, on allait former un beau cercle. Or ce futur cénacle se faisait sur un accord que je ne soupçonnais pas : Saint-John Perse. Opus. Chant de l’été et de la mémoire2, le recueil de poèmes de Bruno Szwajcer, s’ouvrait par des vers où l’influence du poète d’Anabase ne faisait aucun doute. Le jeune auteur était tout feu tout flamme. Au regard du débarqué d’Afrique que j’étais – ébloui par tant de nouveautés et par tant de manières –, l’avenir de ce khâgneux était déjà gravé dans du marbre. D’ailleurs, lui-même n’en doutait pas le moins du monde. Pour moi, il incarnait le poète de la décennie qui commençait. M’était donné à voir ce que je serais devenu si j’étais né de ce côté-ci du monde. Il y avait une féerie, une ironie, une drôlerie qui n’avaient d’égales que le sérieux avec lequel Pierre Oster abordait la littérature. Bruno Szwajcer était l’antithèse de notre nouveau maître. Aujourd’hui encore je me dis que si j’avais voulu me représenter Saint-John jeune, j’aurais pu prendre mon jeune ami pour modèle. C’est un raccourci assurément erroné – comme celui que Hollywood donne des écrivains –, mais qui satisfait à des images agréables et rassurantes. Ainsi, je me serais payé de l’héroïsme à peu de frais, moi qui n’en eus jamais et, surtout, qui en doutais tellement. Grâces soient donc rendues à Bruno Szwajcer ! Nous nous sommes perdus de vue depuis, mais Pierre Oster m’est resté à qui je dois plus que ma survie littéraire. Lui aussi ne tarit pas d’éloges envers Saint-John Perse :
« Une sagesse très ancienne inspire le seul maître que nous puissions aujourd’hui honorer. Aussi bien le prix qui s’attache à son œuvre ne dépend-il pas de notre sentiment. Cette grande parole retentit à ciel ouvert. Une sérénité souveraine l’empreint. Sachons qu’il nous est loisible d’en tirer bénéfice3. »

Ayant osé le superlatif, Pierre Oster, par le style, lui oppose une forme tout ensemble de retrait et de sobriété qui contraste presque amoureusement avec le contenu de ce qu’il énonce. Quel paradoxe ! Nous appelant à l’admiration la plus large possible, il nous bride en douceur4. Il nous libère, en vérité, mais vers l’intérieur. Le souffle persien (le « vent ») a
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Ce fut pour Pierre, poussière, incroyable, n’est-ce pas ? Pierre Dubrunquez est un maître ! 2 Bruno Szwajcer, Opus. Chant de l’été et de la mémoire, poèmes, Sens, éd. Obsidiane, coll. « La Vocation », 1992. 3 Pierre Oster, Le seul maître. Honneur à Saint-John Perse, in Pratique de l’éloge, Paris, Gallimard, 2009, p. 17. 4 Il se montre par là fidèle à lui-même puisqu’il est aussi l’auteur d’une Alchimie de la lenteur, Mazamet, Babel éditeur, 1996.

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radicalement changé d’orientation. Avec Pierre Oster, le « monde », le cosmos sont à l’intérieur de nous. Toutes ces métamorphoses se reflètent dans son style. Elles travaillent à la révérence. Toujours est-il que le jugement superlatif est ce qui vient sous sa plume, lequel est tout sauf spontané. Aussi, lorsqu’en 2008 je lui empruntai La nouvelle chose française, transformant de ce fait La chose française5, l’article que, en 1964, il consacrait « au seul maître », j’opérais un élargissement à l’instar de celui que Saint-John Perse reconnaissait lui-même être au cœur de l’œuvre de Paul Claudel. En effet, Pierre Oster avait tiré son titre de la lettre du maître à l’auteur des Cinq grandes odes : « Vous accroissez magnifiquement pour nous le relief et la masse de la chose française6 ». Pour le non-Français que je suis, la formule était une claire allusion aux séjours diplomatiques de Claudel en Chine et au Japon tels qu’ils se reflétaient dans Cinq grandes odes – déjà cité –, mais aussi dans Connaissance de l’Est. Ainsi, Saint-John Perse, né en Guadeloupe7 et ayant marché sur le pas de son aîné, au Quai d’Orsay, en Chine et aux États-Unis, ne pouvait que saluer sa dette envers le monde – en termes d’expériences, mais aussi en « créolisation », comme le soutenait Édouard Glissant – et à la langue française. Ces deux-là savaient mieux que personne ce qu’ils devaient au monde – en somme, leur œuvre n’était rien d’autre qu’un manifeste de La nouvelle chose française. C’est donc naturellement que j’avais suivi cette pente, imitant en cela l’exemple de Senghor lorsqu’il composait son anthologie de 1948 : Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française8. Ici, l’épithète « nouvelle » ne se comprenait qu’en regard de l’Anthologie nègre (1921) de Blaise Cendras. Senghor, avec son florilège, inaugurait une nouvelle ère, celle des écrivains négro-africains, inscrits dans la modernité, envers et
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Pierre Oster, La chose française, in Pratique de l’éloge, op. cit., p. 63-68. Saint-John Perse, Lettre à M. Paul Claudel, 1er août 1949, in Œuvres complètes, op. cit., p. 1017. 7 Senghor écrit : « Paradoxe de la Francophonie. Car Alexis Saint-Léger Léger (Saint-John Perse en littérature) est un Antillais, très exactement un Guadeloupéen. Le royaliste Léon Daudet, qui ne l’aimait pas, l’appelait “le mulâtre du Quai d’Orsay”. Qu’il ait une goutte de sang noir ou non, peu importe. Ce qui importe, c’est que, depuis le XVIIIe siècle, depuis Évariste-Désiré de Forges de Parny, les écrivains des anciennes colonies françaises, et surtout des Îles, qu’ils soient blancs “créoles”, comme Leconte de Lisle et Malcom de Chazal, ou hommes de couleur, comme les Dumas et Césaire, voire métis sénégalais, comme le philosophe Gaston Berger, ce qui importe, c’est que les écrivains ultramarins participent à la vie et surtout à l’évolution de la langue française. » Anglophonie et Francophonie, in Liberté 3, Négritude et Civilisation de l’Universel, Paris, Le Seuil, 1977, p. 462. 8 Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, préface de J.-P. Sartre, Orphée noir, Paris, PUF, 1948.

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contre tout, contrairement à l’entreprise de Blaise Cendrars, qui s’était contenté de poèmes relevant d’un matériau ethnographique. Ce dernier était l’une des principales passions de Senghor, mais l’écriture lui commandait un dépassement entier et total. Ainsi, lorsqu’on lit la lettre de Saint-John Perse, on réalise qu’elle est une célébration franco-française de la littérature (et du contentement de soi comme littérature) :
« Je pense souvent à vous, cher ami, et cherche à vous imaginer dans le cadre actuel de notre milieu français. Vous accroissez magnifiquement pour nous le relief et la masse de la chose française. Une saison théâtrale comme celle qui vient de s’écouler, marquée de votre triple présence, a beaucoup fait aux yeux de l’étranger, pour élever le prestige de la France [littéraire]9. »

J’avais donc commis un léger contresens et ce contresens me plaît. Il accroît la forme de fécondité qu’engendrent le rythme, les rimes et les assonances des versets persiens. Comment être soi-même sans envisager l’autre ? Comment rayonnerait la littérature française si les littératures étrangères n’existaient pas ? La preuve de cette complémentarité nous en est fournie par la lettre même de Saint-John Perse, écrite depuis Cape Cod, dans le Massachusetts, aux États-Unis. De sa retraite lointaine, il mesure les enjeux et les stratégies littéraires mieux que personne. Plus tard, sous la plume de Senghor, j’apprendrai, à ma grande surprise, l’existence d’un « Royaume d’enfance » chez Saint-John Perse. J’en fus sidéré ! Et, comme Pierre Oster, l’aède sénégalais voyait lui aussi en l’auteur d’Éloges un poète superlatif. Il en fait davantage qu’un poète, un Révolutionnaire ! Ce faisant, il passe de la politique à la littérature – à tout le moins, il montre, sans prendre le temps de le développer, leur imbrication au sein de l’histoire française. Passant en revue ce qu’il appelle la « Révolution culturelle de 1889 », c’est-à-dire la parution de l’Essai sur les données immédiates de la conscience d’Henri Bergson (qui représente pour lui l’ouvrage philosophique et littéraire indépassable), Senghor décrète donc que Saint-John Perse est « le plus grand poète vivant de langue française10 ». Cette suprématie admise, revenons au « Royaume d’enfance ». Senghor écrit :
« Je me rappelle encore l’Événement. C’était, sur ma table, un nouveau numéro des Cahiers du Sud, où j’avais publié un poème en 1938. Nous étions sous l’Occupation. Dans ce numéro, un poème, signé Saint-John Perse, avait retenu mon attention. M’avait foudroyé, comme Paul sur le chemin de Damas. Il s’intitulait Exil. (…)

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Saint-John Perse, Op. cit., p. 1017-1018. Léopold Sédar Senghor, Anglophonie et Francophonie, in op. cit., p. 461.

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Ce fut une révélation : la révélation de ce que je rêvais d’écrire pour traduire, en français et dans notre situation, le ton des poèmes du Royaume d’enfance…11 »

Tout tient dans cette formule : « le ton des poèmes du Royaume d’enfance… ». Je reconnais en effet un « ton » que je n’ai jamais employé, un ton dont j’ignorais jusque-là l’existence et qui, depuis qu’il a résonné à mes oreilles, éclaire ma vie, reconfigure des sensations qui remontent à ma prime jeunesse. Senghor a raison : de ce ton-là émane une excellence et une jouissance qui sont la marque exclusive du « vert paradis des amours enfantines » (Baudelaire). L’auteur des Chants d’ombre écrit (et cela vaut tous les aveux du monde) : « Ce fut une révélation : la révélation de ce que je rêvais d’écrire (…) ». Tel est le grand mystère des œuvres qui bouleversent nos vies. Elles métamorphosent tout notre être. On comprend que Senghor, dans son article, s’embrouille12 dans la chronologie. On comprend aussi que l’on puisse retrouver des vers entiers de Saint-John Perse dans les siens. D’une certaine façon, il est devenu lui aussi un autre Saint-John Perse13. Ce qui importe dans une œuvre, c’est l’exemplarité de la création. Si elle y atteint un haut degré de « perfection », son pouvoir d’aimantation s’augmente d’autant. Manifestement l’œuvre persienne est douée de cette qualité-là. Que Senghor la désigne comme « Royaume d’enfance » ou non, importe peu. C’est la séduction impérieuse et joyeuse, délicieuse et ludique, belle jusqu’à l’extase et souveraine jusqu’aux limites les plus humaines, qui
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Léopold Sédar Senghor, Saint-John Perse ou poésie du Royaume d’enfance, in Liberté 1, Négritude et Humanisme, Paris, Le Seuil, 1964, p. 334. Souligné par l’auteur. Cf. Pierre Brunel, « Paradis, mon enfance africaine » ou « Le Royaume d’enfance », in Léopold Sédar Senghor, collectif signé de Pierre Brunel, JeanRené Bourrel et Frédéric Giguet, Paris, Adpf, 2006, p. 12-32. Loïc Céry écrit : « Il est temps que dans les études littéraires, soit revalorisé le beau mot d’ “influence”, qu’il s’agit surtout de réinventer. Trop souvent, on a cantonné la notion à l’étroite dialectique des précurseurs et des suiveurs, opposant jusqu’à la caricature la splendeur des devanciers à la servilité des épigones. Pour ma part, je verrais plutôt dans ce mot la trace d’une tension féconde, celle de la confrontation des œuvres naissantes ou en cours d’édification avec un héritage librement choisi. » (« Le flamboyant et l’exilé : l’horizon persien de Léopold Sédar Senghor », in Postérités de Saint-John Perse, Actes du colloque international de l’université de Nice-Sophia Antipolis, textes réunis et édités par Éveline Caduc, Nice, Publications de la Faculté des Lettres Arts et Sciences Humaines de Nice. ILF/CNRS – « Bases, Corps et Langage », Association des Amis de la Fondation Saint-John Perse, 2002). Ma citation provient de Léopold Sédar Senghor, Poésie complète, édition critique, coordinateur Pierre Brunel, Paris, CNRS éditions, coll. « Planète libre », 2007, p. 1209.

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rend sa poésie si attachante, nous transformant, avec un contentement de bon aloi, en aristocrates – tout roturiers que nous sommes. Ainsi, le « Royaume d’enfance » (et nos poèmes qui le célèbrent), à quelque chose près, nous ne le connaissions pas, nous le reconnaissons. C’est Saint-John Perse qui l’invente pour nous – à dire vrai, il le réenchante. L’influence ne paralyse que les âmes faibles. Au demeurant, elle opère à l’insu de l’influencé. L’emprunt au maître sera toujours maladroit, si l’intelligence ne vient nous épauler, nous incitant à étudier sa « mécanique », ses « trucs ». La grande leçon que j’ai tirée de la lecture de Saint-John Perse, c’est la nécessité lyrique. Par facilité, j’aurais pu l’essentialiser. Pourtant la société d’où je venais n’avait ni griots ni rhapsodes. Certes, ma mère fut une grande conteuse, mais elle m’a sevré des histoires merveilleuses dès mes douze ans. Si j’en parle, c’est sur le mode du souvenir. Telle n’est-elle pas l’origine de la création poétique senghorienne : la nostalgie ? Le « Royaume d’enfance » est une recréation, il est un mythe, je veux dire une œuvre de langage. La raison pour laquelle Saint-John Perse représente un don en l’espèce miraculeux pour moi, c’est que sa langue confère à mon être un honneur, une souveraineté et une aristocratie que me dénie habituellement la vie. Dans son œuvre, je suis roi, oui, j’ai un royaume. Et ce dernier est fait de peu de choses : un cheval, des servantes14, du vent, de la paille, de la poussière, de la pluie, toutes choses que je possède en abondance. Pour que la richesse ou, si l’on veut, une forme de luxuriance puisse circuler entre les éléments, il suffit d’un haut langage et d’une haute exigence de beauté. Hors de l’Occident, il n’est que des êtres élémentaires. Saint-John Perse est notre poète, dont la langue s’éprend des vents, de la pluie, des oiseaux, de la sécheresse, etc. Il nous anoblit. La seule forme de noblesse que nous réclamons est le poème – le sien, en particulier. Il dit des choses claires et obscures, mais toujours guidé par le désir, le plaisir, qui rendent ces mêmes choses inutiles, c’est-à-dire précieuses, souveraines dans le champ processionnaire de leur énonciation. Le poème ne recherche ni science ni connaissance, quand bien même il intégrerait l’une et l’autre dans un surcroît de richesse et de beauté. Saint-John Perse est une expérience pour moi, au sens où les sensations peuvent l’être pour certains êtres. Aussi les railleries dont l’accable le milieu parisien ne m’atteignent pas. Un jour, je présentai à Pierre Oster un poème. À son intitulé, il réagit au quart de tour :

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Je veux dire la grande fratrie africaine, la « tribu ».

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