La symbolique de l'immigré dans le roman francophone contemporain

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Loin de s'incrire dans une veine idéologique ou polémique, ce travail vise à camper le personnage de l'immigré, qui se pose de plus en plus comme le type de l'individu postmoderne, à l'image jadis du Juif errant, de l'Honnête homme ou du colonisateur. L'auteur s'emploie ainsi à dévoiler sa symbolique, l'image que les immigrés ont d'eux-mêmes et l'imaginaire que véhicule la fiction étudiée. Le postulat de cette recherche: l'immigré est un mythe et l'immigration peut contribuer à fonder de nouvelles patries.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296249288
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Christophe Désiré Atangana Kouna


































































































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11215-5
EAN : 9782296112155

À mes parentsbiologiques, AtanganaChristophe etKounaHélène, et à mon
père spirituel,RichardLaurentOmgba.

Là où les systèmes et les idéologies ontdéfailli ;et
sansaucunement renonceraurefus ouaucombat
quetudois menerdans ton lieuparticulier,
prolongeonsdeloin l’imaginaire,parun infini
éclatementetunerépétitiondes thèmesdu
métissage, dumultilinguisme, dela créolité.
Édouard Glissant,Le Traité duTout-Monde.
PoétiqueIV, Paris, Gallimard,1997,p. 18.

PRÉFACE

Après l’ouvragepublié,il ya deuxans,paruncertain nombre
d’intellectuelscamerounais sous la directionduProfesseurJeanEmmanuel
Pondietdont letitre est:L’Immigration,un regard africain, Christophe
Désiré Atangana Kounanous invite,une foisdeplus, àobserver le
phénomène del’immigrationàpartirdenotre continent, de façonà faire
entendrenotrevoixdans le débat quia coursdenosjours surcesujet ;d’où
leprésent ouvragequ’il intitule :LaSymbolique del’immigré dans leroman
francophone.
Cesdeuxinitiativescamerounaises,qui s’ajoutentàtantd’autres qui
sontentreprisesencemoment pourcerner leproblème del’immigration,
nous semblent toutà fait opportunes.Elles sontàpercevoir non seulement
commeuneréactionaudiscoursethnocritiqueoccidental maisaussicomme
unevolonté depositionnementdans les lieuxde discourset lesdébats qui
animent lemonde contemporain.Autant l’unese focalisesur lesfaitsde
société,sur leréel oulevécuquotidien, autant l’autresesitue dans l’étude
del’imaginairepour percevoir lamanière dont lesécrivainsdes temps
modernes représentent l’immigration.Afinde biencerner son objet,
Christophe Désiré Atangana Kouna choisitdel’étudieràpartirde cette
structurenarrativequ’est lepersonnage, en tant que cetteinstance est, dans
un récit, «lelieud’investissementàla fois idéologique et personnel».
Sonhypothèse detravailest quele champ littéraire francophone
dévoileune criseidentitairequi se cristallise chezl’immigré et que ce
dernier n’esten réalitéquelerefletdelamauvaise conscience dunatif;c’est
en raisonde celaquelenatifinvestit, dans sa construction,tous les mytheset
tous lesfantasmes qui le hantent. Si l’on pouvait porter laréflexionauplan
psychanalytique,onverrait quel’immigré estcetautrenous-mêmes que
nousvoulons refouler. Ilest le bouc émissaire àqui nousfaisons payer nos
crimes.Pourtant,ilestcelui qui nous révèlelerêvequiest tapienchacun
d’entrenous, «lerêveoul’utopie d’uneterrepromise».
Loindonc d’êtreperçue commeunetransgressiondes limites spatiales
etculturelles,l’immigrationestdépeintepar lesécrivainschoisis (Le Clezio,
HenriTroyat, Calixthe Beyala, Maryse Condé)commeune chancequiest
donnée àl’humanité deserenouveler, auxcivilisationsdeserégénérer parce
que, commele dit SelimAbou, ellepermetcetentrecroisementdescultures
quifécondel’histoire.AvecSalman Rushdie,l’auteurde cet ouvrage estime
quel’immigré et l’immigrationdonnentauxcontemporainsune chance de
réinventerun nouvel ordremondial marquépar l’émergence de «patries
imaginaires»;ces patriesdont lesfrontières neseront ni politiques,ni
linguistiques,mais imaginatives.

11

Lalittérature del’immigrationapparaîtde cepointdevue fort
éclairantepour lalecture dumonde contemporainencequ’ellepermet,
d’unepart, derevisiter les mytheset lesclichésdont onaffubleles immigrés,
etd’autrepart, de déconstruire ces stéréotypes pour percevoir l’apportde cet
êtrenouveauqu’est l’immigré dans la constructiond’unenouvelle
citoyenneté àl’échellemondiale.
Lemérite del’auteurde celivre est quetouten s’attaquantà cesujet
de forte actualité,ilgardeuneluciditéqui lui permetderester respectueux
des positionsdesécrivainsdont ilétudieles œuvres. Le risque étaiteneffet
grand devoirunauteur,qui parle àpartirdel’Afrique d’un sujet pour lequel
ondonnemauvaise conscience àl’Afriques’engagerdemanièremilitante
dans le débataupointd’exposer sapropresensibilité.Christophe Désiré
Atangana Kounanetombepasdanscepiège,mêmesi on lui reconnaît le
courage d’attaquer le débatde front, denepasévitercertaineszonesde choc,
comme celle desconstructions identitaires oudumétissage culturel.Auplan
théorique,il n’évitepasdeprendreposition sur l’existenceounond’une
littérature francophoneousur l’existence d’unchamp littéraire francophone.
L’argumentation qu’ildéveloppe à cesujet nemanquepasd’intérêt,on
pourrait même direqu’elle estdenature à féconderd’autresétudes surces
aspects novateurs.
On sortira de celivre avecla certitudequel’immigrén’est pasunêtre
étranger,un perturbateurdescivilisations,un intrus,undamné delaterrequi
vient parasiter les terresdunatif. Ilestcetautrenous-mêmesdont nous
avonsbesoin pour nousaccomplir, étantdonnéqu’il porte ce désir qu’ilya
enchacundenousd’allervoirailleurs. Lamystiquequi s’estcréée autourde
sapersonnen’est quelamanifestationdel’égoïsme de certains qui ontdu
malà comprendrequeles patries sontdesconstructions imaginaireset
conventionnelles,quelavéritablepatrie del’homme c’est l’univers tout
entier qu’ilalepouvoird’investir selon sesappétits.
Lemythe del’immigré,quivienthistoriquement sesubstituerà celuiduJuif
errant, fait partie desfantasmes quel’oncultive dans l’intention
d’épouvanter les peuples, deles manipuleraupointdeles opposerà d’autres
peuples. L’espacelittérairenous montre àquel point larencontre entreles
hommesde différentesculturesestfécondante, combienellepeutêtre
prometteusepour l’humanité,surtoutencemondepostmoderneoùilest
question pour l’homme dereconquérir sonhumanité.

Professeur Richard LaurentOMGBA
DoyendelaFaculté desArts,
Lettreset Sciences Humaines
Université de YaoundéI

12

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Le phénomène des immigrés,leur présenceréelle, est
àpensercommeune épreuve devéritépour toutes les
partiesconcernées.Cen’est pas rien qu’un pays
comporte desairesdemigration, des tracesde
voyages inscritesdans satexture;voyages présents,
internesen quelquesorte.Les immigrésysont
confrontésàleur origine età cequ’ilsvoudraient
devenird’autre.Comme étrangers, avec des
problèmesenapparencetrès spécifiques,ils révèlent
aupaysd’accueil ses pointsde criselatents.
Daniel Sibony,Entre-deux. L’origine en partage,
Paris,Seuil, « coll.» Points-Essais,1991,p.51.

L’immigration, en tant quethèmelittéraire, estun phénomènequi
n’intéresselescritiques que depuis quelquesannées.Pour s’enconvaincre,il
n’est qu’àlirelamise aupointde CharlesBonnaudébutducolloque de
1994 sur lalittérature des immigrants:

Les Immigrations ontétéjusqu’icifort peu
étudiéesd’un pointdevuelittéraire, etc’estce
manquequenousaimerionscommencerà
combler,touten profitantdel’avancenotable des
1
sociologuesdansce domaine.

Ce constat,qui traduit leretard accusépar la critiquelittéraire,révèle
en mêmetemps que cesujet n’est pourtant pas nouveauen littérature,qu’ila
prisdel’ampleuret qu’ilestdigne d’intérêt.Les trois postulatsainsiénoncés
sont pertinents,parcequelalittérature detous les tempsfaitcasdu
phénomène del’immigration,neserait-ceque dans saplus simplevariante
quiest levoyage; lesujetdevientdeplusen plus prépondéranten littérature
dufait même del’évolutionexponentielle duphénomènesocial ;enfin,ilest
intéressantà cause deses nouveauxparadigmesdiscursifs qui participentau
renouvellement même desdébatsetdes questionsyafférents.
Cette émergence a entraînélanaissance d’un nouveaupersonnage
littéraire,l’immigré, dont lasédimentationestdéjàperceptiblesous la figure
duHuronchezVoltaire etduPersanchezMontesquieu. Sans nommément
apparaître commeimmigrés, ces personnages,sous lesfiguresdel’étranger
(ausensde celui quivientd’ailleurs),voire del’aventurier,neposent pasdéjà
moins les problèmes liésàl’établissementdesoi surun solautrequeson

1
Bonn,Charles,(dir.),Littérature des immigrations:unespacelittéraire émergent,1, Paris,
L’Harmattan,1995,p.12.

15

terroir natal, et quel’on peut résumerà cettequestion mêlée d’étonnement
2
d’unParisienàlavue de Rica : «Comment peut-onêtre Persan ?»
L’analyse de cettequestion montre bien que celocuteurest interloqué,
ébahi,peut-êtremême est-ilchoqué àl’idéequ’on soitautre choseque
Français ouParisien, et qu’on puisseparailleurs seretrouverà Paris.De
plus,il seposelaquestiondesavoir l’attitudepsychologique d’un individu
quiestd’unenationalité autreque française, comment onfait pour l’être et
comment onfait pour l’accepter.De ce fait,le Parisienclôt la géographie de
la civilisationvoire del’humanité àsapatrie,la France, enexcluant tous
ceuxquiviennentd’ailleurs, àqui ildénietoute aptitude àquelque
civilisationet, dans lemêmetemps,ildévoilel’attitude delasociété
françaisevis-à-visdel’étranger oudel’immigré : ce dernierest indésirable.
Au-delà de cesdeuxécrivainsdesLumières,l’immigration, en tant que
ème ème
thèmelittéraire, commence àprendre forme auXIX etaudébutduXX
siècle, àtraversdeuxmouvements littéraires quesont l’exotisme,les
littératurescoloniale etanticoloniale. Eneffet, c’estàpartirde cesdeux
mouvements quel’on perçoit systématiquement, dans les œuvres d’unemême
période,lavolonté desauteursd’introduire dans leurs œuvres des personnages
voyageantetvivantdansunenvironnementautrequeleur paysd’origine et
confrontésauregard del’autre, en mêmetemps qu’ils portent leur jugement
sur lepaysd’accueil. Il s’estalorsagi, end’autres termes, deressortir les
impressionsd’un individuqui s’établitdansun territoire étranger. On peut
relever, àtitre d’exemples,les romansde Pierre Loti,Victor Segalen, André
Gide,lesfrèresTharaud, André Demaison, Jeand’Esme, etc.
Cettetendances’estdéportée en s’accentuantdans l’espace africain,
suite àla colonisationetauxlendemainsdes indépendances, àtraversdes
romansdont le butétaitàla foisdereprésenter le cheminementducolonen
colonie etceluiducoloniséoudunéo-indépendanten métropole.Cesdeux
pôles narratifsvisentun même but, celuidelareprésentationdel’immigré.
MongoBétidansVille cruelleet SembèneOusmane dansDocker noir,par
exemple,illustrentbiencette double attitude. Elle estégalement perceptible
dans leVoyage auboutdelanuitdeLouis FerdinandCélineoudansLes
RacinesducieldeRomainGary.
Toutefois,seulelasecondestratégienarrative est restéeprégnante
dans lamesureoùlescolonies sontdevenues indépendanteset qu’ona
observé commeun retourd’ascenseuravecune affluence desex-colonisés
3
vers lamétropole.

2
Montesquieu,Lettres persanes, Paris, ÉditionsMaxi-Livres,2005,p.64.
3
C’estcequi, dansune certainemesure,peut s’expliqueràtravers le conceptde «voyage à
l’envers» dont parle Romuald Fonkoua. Voirà cepropos Jean Bessière et Jean-Marc Moura,
Littératurepostcoloniale et représentationsdel’ailleurs.Afrique,Caraïbe,Canada, Paris,
Honoré champion,1999.

16

Cemouvement sociala généré, auplan littéraire,unelittérature de
l’immigration, dont le butétaitde fairel’esthétique del’immigration,
c'est-àdirelareprésentation littéraire duphénomènesocialdel’immigration.Cette
dernièreorientationest marquée dusceaudesécrivainscomme Bernard
Dadié(UnNègre à Paris,1959), Aké Loba(Kocumbo,l’étudiant noir,
1960), Cheikh HamidouKane(L’Aventure ambiguë,1961), etc. On peut leur
adjoindreunauteurfrançaiscommeEmile Ajar (RomainGary) qui publia
quelquesannées plus tardson retentissant roman intituléLaVie devant soi
(1975).Cesdifférents textesetbiend’autres reflètentdéjàlepersonnage de
l’immigré en métropole, confronté aurisque d’acculturation, àlaquête
identitaire, auracisme etautres.
Maisà cette générationdes indépendancesasuccédé celle desannées
1980et suivantes,quiconsacrentvéritablement l’émergence des littératures
del’immigrationàtravers leromanbeur,lalittératuremigrante duQuébec et
lalittérature desécrivainsdusud duSaharaqu’AbdourahmanWabéri
4
désigne comme «Lesenfantsdelapostcolonie».
Comme on peut doncle constater,l’immigrésuscite beaucoupd’intérêt
auprèsdesécrivainsdetous lesâgesetdetous les peuples.Toutefois, cette
représentationde celui quivientd’ailleurs procède des orientations socialeset
historiques qui la génèrent.Ainsi, après la colonisation,quiamarquéles trois
ème
cinquième duXXsiècle,lephénomène del’immigrationestdevenul’enjeu
majeurdelaviepolitique et sociale des sociétéscontemporaines.Depuis plus
devingtanseneffet, elles ontvuémergerdes littératuresditesde
5
l’immigration ;en mêmetemps, cemouvementavéritablementélaboré et mis
sur piedun nouveautype depersonnagelittéraire,l’immigré,quidésigne cet
individu venud’ailleurs pour se fixerdemanièretemporaireoudéfinitive dans
6
un pays ou un territoire autrequelesien .Cenouveautype depersonnage crée
forcémentdenouvelles images, denouvelles représentailtions ;entraîne
certainementaveclui la gestationd’utopies, d’idéologies, de discours,qui
rendentducoup sonétudeintéressante.

4
AbdourahmanA.Wabéri, «Lesenfantsdelapostcolonie.Esquisse d’unenouvelle
générationd’écrivainsfrancophonesd’Afriquenoire »inNotreLibrairie,n°135,
septembre/décembre,1998,p.7.
5
Ilconvientà ceniveaudereleverune équivoque, àsavoir que, dans notre contexte,par
littérature del’immigration,il ne faut pointentendrelaproduction littéraire d’écrivains
immigrés, denationalitéoud’origine étrangère,mais levastemouvement littérairequi se
fondesur lephénomènemigratoire engénéraletdont on peutétablir l’historique et les
catégories. Lire à cepropos l’article deCrystelPinçonnatdans leDictionnaireInternational
desTermesLittéraires(DITL).
6
Pourunauteurcomme GérardSiary, «L’immigré est peut-êtrelepersonnage centralet
è
déterminantduXXsiècle ».Telestd’ailleurs letitre desonarticle dansMichelCollomb
(Sous la directionde),L’Empreinte dusocialdans leromandepuis 1980,Université
PaulValéry–Montpellier III,2005.

17

Pour menercette étude,le choixa étéportésurunéchantillond’auteurs
représentant les troisbouts majeursdel’espace francophone :la France,
l’Afrique,lesAntilles, àtraversJean-Marie Gustave Le Clézio (Désert,1980),
HenriTroyat (Aliocha,1991), Calixthe Beyala(Le Petit prince deBelleville,
1992;Mamanaunamant,1993), Maryse Condé(Desirada,1997).Le choix
de cesauteurs semblesejustifier par laprégnance deleur productiondans le
champ littéraire francophone actuel.Cela constitueunatout majeurcar, ainsi
quele disentPierre Bruneletalii,lanotoriété d’un oudesauteurs seprésente
commeunenécessité dans l’étude des représentations:

L’imagequ’unauteur se compose d’un pays
étranger, d’après sonexpériencepersonnelle,ses
relations,ses lectures, est intéressante à étudier,
lorsque cetauteurestvraiment représentatif,
lorsqu’ila exercéuneinfluenceréellesur la
7
littérature et sur l’opinion publique deson pays.

Onajouterait mêmequelorsque cetécrivainauneinfluence avérée au
seinduchamp littéraire en question. Deplus, cesécrivains représentent,
chacun,unesorte de «périphérie»importantevis-à-visd’un«centre»où
se définissentet se décident les orientations littérairesdel’espace
francophone, detellesortequ’àpartirdeleurscas,on peut serisqueràune
généralisation qui neserait pasabusive, et on pourraitaboutirà des
conclusions qui neseraient nihâtives,ni partiales,ni parcellaires.
Il importetoutefois, à ceniveaudel’étude et pour lever toute
équivoque, d’adopterune définitionduterme «Francophonie»,puisque
cetterecherche apourambitiond’aboutirà desconclusions qui sont
généralisablesauchamp littéraireque cetensemble culturela généré.
Par littérature francophone,il ne faudrait pointentendre dansce
contexte, comme àl’accoutumée,lalittérature d’expressionfrançaise
d’écrivains issusdenationalitésautres quela française.Elleréfèreplutôtà
toutes les littératuresenfrançais produitesdans l’espace culturelfrancophone,
la France comprise.Cetteposition reposesur plusieursarguments.
Ilest toutà faitvisible eneffet quel’épithètefrancophone, accolée
auxlittératuresd’expressionfrançaise horsdelaFrance,revêtuncaractère
idéologique encesens qu’onyperçoitunevolontémanifeste demaintenir
dans lapériphérie(voire àlamarge),par rapportaucentreparisien, des
littératures qui revendiquent pourtant leur place dans l’espace culturelglobal
qu’est laFrancophonie et qui se coulent imperceptiblementdansceque

7
Pierre Brunel, Claude Pichois, André-MichelRousseau,Qu’est-cequelalittérature
comparée?, Paris, Armand Colin,1983,pp.64-65.

18

MichelLe BrisetJeanRouaud appellentfort
opportunément«littérature8
monde». Or, cette considérationentraîne avec ellelaproblématiqueliée
auxidentités littéraires (culturelles)dansunensembleoùlesacteurs onten
partage certainesvaleurs, certains traitscaractéristiques.
Ilenestainsidelalangue françaisejustement quiconstitueletrait
d’union majeurentrelesculturesdel’ensemble francophone, enétablissant,
enfixanteten stabilisant lelienentreles peupleset lesculturesde cette
communauté. De ce fait, commele ditGeorgesFréris,

la francophonielittéraire, ausensd’une créativité
partagée delalangue française entreplusieurs
partenaires, ausens oùplusieurscultures
empruntent lemême codelangagier,l’ensemencent
et luidonnentdescouleurs souventbariolées,
présente dans le domaine culturel,unaspect
particulier,qui s’inscritdans le climatdela
9
mondialisationactuelle.

Danscesconditions,l’enjeuse déplace delaquestiondela
reconnaissance desoià celle delareconnaissance del’autre car,sortie de
l’espacenational,lalangue est revendiquéepar lesautrescultures,
relativisantdumême coup leproblème del’identitélittéraire.Lalangue
d’écritures’étantdéterritorialisée,la créativitésortégalementdes limites
nationales pour revendiquer l’espacesupranationaldela Francophonie.
C’est pourquoi, avec Fréris,nous pouvonsaffirmerencore :

Le français, en tant quelangue,n’apparaît plus
commeuncodenational,maiscommela clé de
voûte d’une créativitélittéraire.Le français nese
définit pluscommetraitdistinctif d’une culture,
maiscommel’anneaudeliaisond’une alliance
originale d’unité etde diversité culturelle, comme
un moyenexpressifqui permet lemétissage des
10
culturesdans l’aire francophone.

8
Lire à ceteffet leur important ouvragePourunelittérature-monde, Paris, Gallimard,
collection«nrf »,2007.
9
GeorgesFréris, «Identité culturelle etutopie :le casdesauteursfrancophones»in Jean
Bessière et Sylvie André,Multiculturalisme et identité en littérature etenart, Paris,
L’Harmattan,2002,p.11.
10
Ibid.,p.12.

19

De fait,lemétissage auquel le critique faitallusion ici ne concernepas
uniquement les régionsfrancophonesendehorsdela France. On peut
observer– endehorsdelalangue–l’influencequesubit, dans le cadre dela
littérature,ungenre commeleroman–qui n’est pasd’essence africaine –
qui s’hybridisepourtant progressivement par le biaisdesoncontactavecles
11
genres orauxquesont le conte,l’épopéeoula fable. Enconséquence,

la francophonie apparaîtcomme cetensemble
multiculturel,voireplurilinguistique,où enaucun
cas,lalangueutiliséenepostulenécessairement
uneseule etunique culture.Aucontraire,la
francophonie devientune forme d’expression
linguistiqueoùsesyncrétiseunepluralité de
cultures,propre àlalangue,oùl’identité duMoi
se confond avecl’Autre àtel point qu’elle est
provoquéepar l’instance «altérisée »qui,pour
12
diverses raisons,paraît nepas sereconnaître.

Contre cetargument,ilestvrai,on pourrait relever, commele fait
JeanMarc Moura,quemalgréla grande considération quel’on réserve àlalangue,
desusages linguistiques similaires n’impliquentguère desusages littéraires
comparables,parcequel’écrituretientcompte desconditionshistoriqueset
des normes socioculturellesduchamp oùexercel’auteur.Unetelleperception
delapoétique francophoneseraitconstruite,selon lui, àpartirde cequ’il
appelleune «homogénéité de façade» car il suffitde connaîtrelalangue et
13
faire fidesusagesdela cultureoùl’œuvre est produite.
Mais pour répondre à cetauteur,on objecterapar l’absurde endémontrant
ques’ilya homogénéité de façade, c’estbien lorsqu’on tente deprocéderàune
segmentation qui présente certaines partiesdel’espace francophone comme
ayantencommununelittératurequi les particularise et lesdifférencie forcément
des littératures produitesdans lesautres partiesdumacroespace.Cette
représentation se fonde ainsi sur leprésupposé dumonolithisme de chaque bout
del’espace francophone;cequi, évidemment, estunereprésentationfausse.

11
S’ilestvrai que cette hybridationest plus palpable dans les œuvres des
romanciersdesexcolonies,ilapparaîtcependant que deplusen plusdesécrivainsfrançais selaissent ousesont
laissé allerà cettenouvelle donnequel’ondésignesous plusieurs nominationscommela
postcolonialitéoulepostmodernisme. On peutciteràtitre d’illustrationdesauteurscomme
Henride Montherlant, Marguerite Duras, Le Clézio, Émile Ajar/RomainGary, Patrick
GrainvilleouGeorgesConchon, MichelHouellebecq, etc.
12
GeorgesFréris, «Identité culturelle etutopie :le casdesauteursfrancophones»in Jean
Bessière et Sylvie André,Multiculturalisme et identité en littérature etenart,op.cit.,p.13.
13
Lire à ceteffet, Jean-Marc MourainLittératuresfrancophoneset théories postcoloniales, Paris,
P.U.F., coll.« écrituresfrancophones»,1999,notamment lasection« Francophonielittéraire ».

20

Bien qu’enconsidérant lerapport particulierde chaqueindividu
écrivantàlalangue, etdans notre contexte àlalangue française,on nepeut
oublier quelasurvie de cettelangue dépend desondynamisme dont les
usages particuliersérodentet influencent l’ensemble des locuteurs.En sorte
que, delalangue française entendue commelangue delamétropole,le
parisien, avectoutcequ’elle a denormesetde classicisme,on se déplace
versunelangue dont lescontours sont mouvantset qui pourrait plus tard
14
s’appeler«francophonien».Autantdire, comme dans l’espace
anglosaxon,que «la distinctionentrelittératurenationale et littérature
d’immigration[dans l’ensemble francophone]nepeutêtrequetransitoire et
15
tendmême, danscertainscas, àperdresonfondement».
Deplus,l’ensemble francophone est liéparune certaine histoirequi
impliqueunetransversalité des sujetsdont l’étudeoula compréhension ne
saurait selimiterdans leseulcadre des périphériesdela Franceoudansce
dernierespaceseul. Il s’agit parexemple delaquestiondel’immigration
qui,malgré cequ’on pourraitcroire,nesauraitêtre débattue en mettantde
côtél’histoire coloniale et l’image delaFrance commeterre d’accueil.
Dansune autreperspective,ilyalaquestion même del’existence
16
d’unchamp littéraire francophone. Àceteffet, dansunarticleintitulé
«Existe-t-ilunelittérature francophone? Statutetambiguïtésdel’écriture
17
enfrancophonie»,RichardLaurent Omgba affirmequelalittérature
francophonene constituepasencoreunchamp.Pource critique,malgréla
sédimentationdequelquesélémentsconcourantàsa constitutionenun
champ,lalittérature dite francophonereste dépendante ducentre, Paris, et
manque dumême coupd’autonomie.Ce critère,qui sembleleplus
déterminantdans lathéorie de Bourdieusur la constitutiondeschamps
symboliques, estd’autant plusdifficile àsatisfairequelescodesesthétiques
et les régimes rhétoriquesdelalittérature dite francophonenesont pas
homogèneset restent parfois tributairesde ceuxdelalittérature française et
sa critique.Audemeurant,le champ littéraire francophone est ouvertet

14
Ce terme est dePabe Mongodans son ouvrageLaNouvelleLittératureCamerounaise
(NOLICA).Dumaquisàla cité, Yaoundé, PressesUniversitairesdeYaoundé,2005.
15
CrystelPinçonnat,op.cit.
16
Lanotiondechampindique, chezBourdieuson théoricien, «un réseauderelations objectives
(de domination oudesubordination, de complémentaritéoud’antagonisme etc.)»entre des
positions.Parconséquent, commel’indiqueOmgba, «le champ littéraire […] est perçucomme
unespaceorganisé et/ouhomogèneoùdesacteurs (écrivains, éditeurs,lecteurs,librairesetc.)
entrenten interaction ouen interrelationenvue d’acquérirun profit matériel ousymbolique».
Le champcomportequatre caractéristiques nécessaires:ilestclos ; ilest organisésousforme de
système; il possèdeuncode de comportement ;ilconstitueun lieudelutte. Lire à ceteffet
PierreBourdieu,LesRèglesdel’art.Genèse et structure duchamp littéraire,Paris,Seuil,1992.
17
RichardLaurent Omgba, «Existe-t-ilunelittérature francophone? Statutetambiguïtésde
l’écriture enfrancophonie »inCritique et réceptiondes littératuresfrancophones33ans
aprèsYaoundé,Colloque denovembre2006à Yaoundé.

21

s’oppose àla clôtureoriginelle duchamp pour s’inscrire dans laporosité,la
circularité,la fluidité, avec denombreuxauteurs qui sont nésàl’étranger
mais sesontétablisenFrance et ontcontribué de façon significative àla
18
renommée delalittérature francophone.
C’estégalementdanscette acception que PaulAron montrequela
littérature francophone est prisonnière des«contraintes institutionnellesde
19
la francophonie» ,parcequ’elle est incapable deparveniràune
catégorisationautonomiste delalittérature et queses pratiques sont
corrélées sur lemodèle étranger.
Pourtant, à encroire ce critique, auregard del’historiographie de ces
littératures, dela complexité deleur relationàlalittérature française, dela
conflictualitépermanentequi régitcetterelation,le fait littéraire francophone
romptavecle «cercle autonomiste» dansunespace dialectique,
«unva-etviententrelalogique culturelle(où Paris restele centre des littératuresde
langue française)et lalogiquepolitique(oùlesfrontières jouent leur
20
rôle)».Toutcompte fait,lalittérature francophonen’est pasàlocaliser
absolumentetuniquementdans les territoireshorsde France,parcequele
regardportésurelle doit prendre acte des«situations particulières» :

Il s’agitainsideprendresimultanémentencompte
l’organisationduchamp littérairepartiellement
indépendant où [les situations particulières]se
réalisent, et lastructure duchampcentral.Un
aller-retourentre ces niveauxpermetd’éprouver
lavalidité d’une conceptiondela francophoniequi
nesoit ni le carcandes«littératuresfrancophones
horsde France »,ni l’unanimité fallacieuse d’une
« communauté delocuteurs»quiaurait lalangue
21
« en partage ».

Nousconsidéronsdoncla Francophonie commeunespaceregroupant
22
et partageantceque CharlesBonnappelle «lasignifiancelittéraire».Pour
cetauteureneffet,l’acceptiondonnée généralementautermeFrancophonie

18
On peutà cesujetévoquer lescasdeCioran,François Cheng,JuliaKristeva, TaharBen
Jelloun, Assia Djebar, NancyHouston… HenriTroyat, etc.
19
PaulAronfa« Leit littéraire francophone »inRomuald Fonkoua etPierre Halen,Les
Champs littérairesafricains, Paris, Karthala,p.43.
20
PaulAron« Lefait littéraire francophone »inRomuald Fonkoua etPierre Halen,Les
Champs littérairesafricains,op.cit.,p.46.
21
Ibid.,p.55.
22
Charles Bonn, «Lepersonnage décalé,l’iciet l’ailleursdans leroman maghrébin
francophone »in Jean Bessière et Jean-Marc Moura,Littératurepostcoloniale et
représentationdel’ailleurs,Afrique,Caraïbe,Canada,op.cit.,p.137.

22

(«communauté d’espacesculturelsdiversayantencommun l’usage
littéraire delalangue française»)apparaîtàla fois restrictive,voire
exclusive.En la définissantcommeprécédemment,la Francophoniene fait
pascasde cesespacesdivers qui justement n’ont pasaccèsdepleindroità
l’espace delalittérarité,puisqueleurs œuvres sont lueset présentéescomme
desépiphénomènesdelalittérature française. Ils nesejustifientdès lors qu’à
partirdel’intérêtethnographiqueoupolitique desespacesderéférence dans
lesquelselles sontcantonnées,tout sepassantcommesicesécrivains ne
peuventécrirequepouret sur leur terroir. Or, «plus qu’une aire culturelle,
23
la francophonie est[…]unequestiond’identité», car«si lalittérature
francophone existe, c’esten tant queprocessusde créationet noncomme
24
simple catégorieidéologiqueprédéterminée».
De plus, pourcequiestdes littératuresditesfrancophonesà cause des
origines nonfrançaisesdeleursauteurs,Christiane Albert montre,non sans
pertinence, etàpartirducasdes littératuresdel’immigration,que ces littératures
effectuentelles-mêmes«une catégorisation qui poseproblème et oblige à
25
mettre en question lescritères quifondent les littératures nationales».
En somme, est-ilencorepertinentde définircommelittérature
francophonel’ensemble des productions issuesd’auteurs nonfrançais
d’origine?Peut-onencore,sansapriori idéologique, cataloguer
«francophone»,pour marquer sa différence avec celle desécrivainsfrançais
d’origine,unelittérature dufaitdel’origine ethnique desesauteurs ?À
notresens,laréponse est négative, et nous relevonsd’oresetdéjàque ce
questionnementacclimateuneproblématiqueque cetravail pose autitre de
lareconfigurationdel’identité del’immigré.
Ilapparaîteneffet queplusieursécrivainsduchampglobaldela
Francophonienesereconnaissent ounes’avouent pasuneidentité autreque
celle deleurart, c'est-à-direqu’ils refusent toute étiquetteoutoutcatalogage
restrictif àl’ethnie, et n’adhèrent qu’àuneseulenationalité, celle des lettres
que Pascale Casanova désigne avec àpropos par l’expression«larépublique
26
mondiale des lettres».Dans sonarticulationactuelle,lalittérature dite

23
CharlesBonnetXavierGarnier,Littérature francophone1.Leroman, Paris, Hatier,
« Université francophone »,1997,p.16.
24
Ibid.,p.18.
25
Christiane Albert,l’Immigrationdans leromanfrancophone contemporain,op.cit.,
quatrième decouverture.
26
Telest letitre d’un ouvrageoùcetauteurdécrit lesconfigurationsesthétiquesdes littératures
contemporaines qui s’inscriventdansunesorte de «tout monde »littéraire,ouvragepublié aux
ÉditionsduSeuilen 1999. On peut releveràsasuitelesvariationsdeCalixtheBeyala dans son
autodésignation,tantôtcommeFranco-camerounaise,tantôtcommeFranco-africaine. Dansun
articleintitulé «Maryse Condé,une certainenégritude" outsider "»inNotre Librairie,n°118,
Nouvellesécritures2.Femmesd’icietd’ailleurs,juillet-septembre1994,LilyanKesteloot
affirme :«Lorsdescolloques sur la francophonie, [Maryse Condé]s’est toujours montrée

23

francophone est marquée dusceaudu«hors-lieu»tantdans sonesthétique
quepar sesauteurs.Dupointdevue del’esthétique, Christiane Albert,pour
le casdelalittérature del’immigration qui nous préoccupe,justifie cette
posture ainsi qu’il suit:

En mettanten scène dans leurs romansdes
personnagesd’immigré endécalagepar rapportàla
sociétéoccidentale,les romansdel’immigration
élaborentunesituationd’énonciation quele concept
descénographie […]permetde décrire commeun
espace hétérogènepostcolonial où coexistent
27
plusieursuniversculturelset linguistiques.

On peutêtre amené à direque cettesituationestévidentepuisque
l’immigrationétablituncontactentreplusieurscultures ;ellesupposeun
brassage de couches socialesdifférentesvoire divergentes, etc’estàl’aune
de cesenjeux, de cescontacts quese conceptualisent saproblématique,son
senset sasignification. Desortequ’on observe, auboutducompte, des
réaménagementsculturels quifondentàreconsidérer lescatégorisations
ethniques qui s’adossentelles-mêmes sur les schémas stéréotypésdela
manière dont ondésignel’origine des individus.
Auplandesauteurs,on remarquequelesécrivainsactuelsde
l’immigration se démarquentde certainsdeleurs prédécesseurs qui
postulaientunenracinementhistorique etculturel, en proposantunécart,
dans lamesureoùils sontaucontactdeplusieurs nationalités,plusieurs
langues,plusieurs pays, etc.Enconséquence,ilestforthasardeuxd’attribuer
à cesauteursunenationalité,sinoncellequesuggèreSalman Rushdie : «la
patrieimaginaire»,qui,selon lui, a «desfrontières qui nesont ni politiques
28
ni linguistiques mais imaginatives.».
D’ailleurs, ainsi quelemontre Pascale Casanova, ce
(dys)fonctionnementdel’institution littéraire constitueun paradoxe, encesens
que cesauteursdesconfinsduchamp sont souvent plus productifset plus
ouvertsaurenouvellementdescanonsdel’esthétiquelittérairequeleurs
confrèresdu«centre».C’est lapreuveque donnent touscesécrivainsde
l’immigration: Calixthe Beyala, Maryse Condé, LeïlaSebar, AzouzBegag,

réticente, et récemment, elle a explicitement récuséson identité comme écrivainfrancophone,
annonçant qu’elle étaiten traind’écrireun romanenanglais».
27
Christiane Albert,op.cit. p.149.
28
Dansunarticleintitulé «lalittérature duCommonwealthn’existepas»inPatries
imaginaires, Paris,10/18,1996,Salman Rushdiemontrequelarichesse delaproduction
linguistique et littéraire des régionsdites pauvresdoit induireunereconsidérationde celle-ci
«afinde commenceràthéoriserdesfacteurscommunsà desécrivainsde cesdifférentes
minorités», P.85.

24

Gaston-PaulEffa, AlainMabanckou, etc., dont l’esthétique constitue
aujourd’hui larichesse delalittérature enfrançais.En sortequ’il nenous
semblepasambigude désigner sous lemêmevocable delittérature
francophone,les textesd’auteurs qui serejoignent tousdans leuraspiration
commune àunemêmelittéraritéinhérente àlaproblématiquequ’ilsabordent.
Au-delà del’espaceterritorial,on remarquequelamajorité des textes
d’unécrivaincomme Le Clézio porte essentiellement sur les thèmesdela
mobilité, du voyage, del’ailleurs, delarencontre desculturesetde
l’identité.Ceromancier revendiquemoins son identité françaiseque celle de
citoyendumonde,tant son origine àluiest parailleursdifficile àsitueret
29
parcequ’il nesereconnaît pas souvent lui-mêmeun lieud’appartenance. Il
enestdemême de Troyat, dont les origines sontétrangères, depuis
30
l’Arméniejusqu’àla France en passant par la Russie.
Cetaspectdétribalise doncle débatet justifieipsofacto notretentative
deréunir, dans le cadre d’unerecherche, desauteurs quel’on opposeraita
priorià cause delavolonté depériphérisationde certains sujets littéraires.
Cetterechercheportesur lepersonnage etvise à déterminer sa
symbolique, en raisondufait que «le personnage est lelieud’investissement
31
àla fois idéologique et personnel».Deplus,par sa fonction symbolique,

lepersonnage dépassesouvent le domaine
strictement individuelet sertàreprésenterune
coucheplus oumoins large delapopulation,un
domaineplus oumoins large de conviction, de
32
positions morales ouidéologiques .

Autantdirequelalisibilité d’un romanest intimement liée àla
constructiondupersonnage,quiconstitue de ce faitun lieuprivilégié de
cohérencetextuelle.Laseconderaisonduchoixde cetteperspective de
recherche, déduite delapremière, est l’ambitionde cetravailàtypologiser,
c’est-à-dire, àterme, établir lasymbolique dupersonnageimmigré.
Cette dernière,quifondelaproblématique de cetterecherche,peut se
formulerainsi qu’il suit:quelle est lasymbolique del’immigré dans le
champ littéraire francophone?

29
Gérard de Cortanze, entre autresbiographistesde Le Clézio, dénomme ce derniercommeun
«nomadeimmobile », c’est-à-direun individuqui, bien qu’étantfixé dansun lieulocalisable, a
pourtant l’esprit quierre àtravers les peupleset lesâges,lesêtresde classesdifférentes.
30
Lire à cepropos sonentretienavec Maurice Chavardès,Un si long chemin,1987, Paris, J’ai lu.
31
Jean-Philippe Miraux,Le Personnage deroman, Paris, NathanUniversité, coll.« Lettres
128 »,1997,p.10.
32
Ibid.,p.13.

25

Qu’est-ce eneffet quelasymbolique?Lesdictionnaires la définissent
comme ce «qui, tout étant réel,n’apasd’efficacitéoudevaleuren soi,
maisen tant quesigne d’autre chose».Maiscetermetrouveson sens
completchezClaudeSeassau,qui montreque cette expression recouvretrois
significations principales:

Ilfautd’abord comprendrelemot symbole àtravers
lanotionde «signe »et plus particulièrement la
notiond’«indice »,selon leterme dusémioticien
Pierce; l’indicepeutêtre définicommeun signe,un
signal,ouplus simplementunemarque,signifiant
quelque chose,informant sur l’existence et lanature
33
d’un phénomène caché.

Ensuite : «Lemot symbolepeutêtreprisaussidans son senscourantde
34
figure désignantconventionnellementune chose». Enfin, «lemot symbole
35
rejoint lemot mythe,mais sans se confondrepourautantaveclui».
End’autres termes,lasymbolique d’un objetest lareprésentation
d’une autre chosequel’objetdont ilest question. En rapportavecl’immigré
(voirel’immigrationde façonglobale),lasymbolique del’immigrésignifie
que ce dernierest lesigne d’une chose, d’autre chosequiva au-delà dela
perception primaire etdesurfacequ’ona delui.Autantdirequel’immigré
porte en luides significations quivontau-delà dunécessiteuxquifait sa
figure; il nevaut rienen lui-même,mais il pourraitêtre annonciateur ou
énonciateurd’autresvaleurs. Ilconstitueunesignifiance,unetrace comme
dirait lephilosopheJacques Derrida.
L’hypothèse généraleinhérente à cetteproblématique est quele
champ littéraire francophone dévoileune criseidentitairequi se cristallise
chezl’immigré et,paradoxalement,lestatutde ce dernier sepose comme
l’alternative à cette crise. Ilestànoter que desdeuxpôlesde cette
hypothèse,seul lesecondsembleporteurdesensetde débatfécond. Il
apparaîteneffet qu’ilexisteun mythe del’immigré; l’immigré estunêtre
multidimensionnel’immil ;gration peutégalementconduire àunenouvelle
patrie dont le citoyenest l’immigré.
Cesassertions sontassezoséesauregard ducaractèretranché dudébat
sur l’immigrationdans l’espacepolitique francophone,pour neprendreque
celui-là. Cesdébats prennent jourdès la définition même dumot immigré,
ainsi quelemontre avec beaucoupd’àpropos CatalinaSagarra dansun

33
ClaudeSeassau,Émile Zola :leréalismesymbolique, Paris, José Corti,1989,p.11.
34
Ibid.,p.12.
35
Idem.

26

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