Le Cahier rouge

De
Publié par

Louis Blanc, Jean Jaurès, Michelet, Italo Calvino, Joseph Beuys, tous et bien d'autres ont été fascinés par Anacharsis Cloots, l'"Orateur du Genre humain" qui sut indiquer une autre voie à la Révolution en marche, celle de la libération de tous les habitants de la terre, "le temps où tous les peuples n'en feraient qu'un et où les haines nationales finiraient". Quelques études ont été consacrées à ce Messie laïc, écrivain à la langue inventive et philosophe puissant. Il restait à conter sa vie d'un point de vue moins "scientifique", plus humain. C'est ce que François Labbé a tenté dans ce livre, se lisant comme un roman.
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296458017
Nombre de pages : 569
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06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 1 08/04/2011 12:43:21Daniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.com
Littératures, une collection dirigée par Daniel Cohen
Littératures est une collection ouverte, tout entière, à l’écrire, quelle qu’en
soit la forme : roman, récit, nouvelles, autofiction, journal ; démarche
éditoriale aussi vieille que l’édition elle-même. S’il est difficile de blâmer
les ténors de celle-ci d’avoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un large
public, il reste que, prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque
là, comptables de ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs, ont,
jusqu’à un degré critique, asséché le vivier des talents.
L’approche de Littératures, chez Orizons, est simple — il eût été vain de
l’indiquer en d’autres temps : publier des auteurs que leur force
personnelle, leur attachement aux formes multiples du littéraire, ont conduits
au désir de faire partager leur expérience intérieure. Du texte dépouillé
à l’écrit porté par le souffle de l’aventure mentale et physique, nous
vénérons, entre tous les critères supposant dé terminer l’œuvre littéraire,
le style. Flaubert écrivant : « J’es time par-dessus tout d’abord le style, et
ensuite le vrai » ; plus tard, le philosophe Alain professant : « c’est
toujours le goût qui éclaire le jugement », ils savaient avoir raison contre nos
dépérissements. Nous en faisons notre credo. D.C.
ISBN : 978-2-296-08785-9
© Orizons, Paris, 2011
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 2 08/04/2011 12:43:22Le Cahier rouge
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 3 08/04/2011 12:43:22dans la même collection
Farid Adafer, Jugement dernier, 2008
Marcel Baraffe, Brume de sang, 2009
Jean-Pierre Barbier-Jardet, Et Cætera, 2009
Jean-Pierre Barbier-Jardet, Amarré à un corps-mort, 2010
Jacques-Emmanuel Bernard, Sous le soleil de Jerusalem, 2010
François G. Bussac, Les garçons sensibles, 2010
François G. Bussac, Nouvelles de la rue Linné, 2010
Michèle Bayar, Ali amour, 2011
Patrick Cardon, Le Grand Écart, 2010
Bertrand du Chambon, Loin de V ār ānas ī, 2008
Daniel Cohen, Eaux dérobées, 2010
Monique Lise Cohen, Le parchemin du désir, 2009
Patrick Corneau, Îles sans océan, 2010
Maurice Couturier, Ziama, 2009
Odette David, Le Maître-Mot, 2008
Jacqueline De Clercq, Le Dit d’Ariane, 2008
Charles Dobzynski, le bal de baleines et autres fictions, 2011
Toufic El-Khoury, Beyrouth pantomime, 2008
Maurice Elia, Dernier tango à Beyrouth, 2008
Raymond Espinose, Libertad, 2010
Pierre Fréha, La conquête de l’oued, 2008
Gérard Gantet, Les hauts cris, 2008
Gérard Glatt, Une poupée dans un fauteuil, 2008
Gérard Glatt, L’Impasse Héloïse, 2009
Charles Guerrin, La cérémonie des aveux, 2009
Henri Heinemann, L’Éternité pliée, Journal, édition intégrale.
Gérard Laplace, La Pierre à boire, 2008
Gérard Mansuy, Le Merveilleux, 2009
Lucette Mouline, Faux et usage de faux, 2009
Lucette Mouline, Du côté de l’ennemi, 2010
Anne Mounic, Quand on a marché plusieurs années..., 2008
Enza Palamara, Rassembler les traits épars, 2008
Béatrix Ulysse, L’écho du corail perdu, 2009
Antoine de Vial, Debout près de la mer, 2009
Nos autres collections : Profils d’un classique, Cardinales, Domaine
littéraire se corrèlent au substrat littéraire. Les autres,
Philosophie — La main d’Athéna, Homosexualités et même Témoins,
ne peuv ent pas y être étrangères. Voir notre site (décliné en
page 2 de cet ouvrage).
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 4 08/04/2011 12:43:22François Labbé
Le Cahier rouge
2011
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 5 08/04/2011 12:43:22Du même auteur :
Poésies, numéro spécial de Poétic 7 (no 68), Nantes, Rezé, 1987.
Jean-Henri Ferdinand Lamartelière (1761-1830), Un dramaturge sous
la Révolution, l’Empire et la Restauration, Peter Lang,
BerneFrancfort-Paris, New York 1990.
Anacharsis Cloots, le Prussien gallophile, L’Harmattan, Paris, 1999.
La Gazette Littéraire de Berlin, Honoré Champion, Paris, 2004.
eLe message maçonnique au XVIII siècle, Dervy, Paris, 2006.
La Soue, La Part Commune, Rennes, 2006.
eLe livre fait par force (Berlin, 1784), édition critique, Lire le XVIII siècle,
Presses de l’Université de Saint-Étienne, 2008.
Une vie de prof, (Fanch Babel), l’Harmattan, Paris, 2008.
Litanies, mPe, Paris, 2010.
Berlin, le Paris de l’Allemagne ? Une querelle du français à la veille de
la Révolution (1780-1792), Orizons, Paris, 2011.
Traductions
Le conte, Nouvelle traduction de Das Märchen de Goethe, avec
introduction et notes, Collection Cardinales, Orizons, Paris, 2008.
Inken Drozd, Vie et œuvre de Nicolas Barrera, Cantz, Stuttgart, 2010.
En collaboration, édition critique de :
Louis-Francois de La Tierce, Histoire, Obligations et Statuts de la
Vénérable Confraternité des Francs-Maçons, Francfort, 1742,
eRomillat, 2 édition, Paris 2002.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 6 08/04/2011 12:43:22Chi son’io tu non saprai
(Qui je suis, tu ne le sauras pas)
Da Ponte/Mozart
Pauvre gosse dans le miroir. Tu ne me
ressembles plus, pourtant tu me ressembles. C’est moi
qui parle. Tu n’as plus ta voix d’enfant. Tu n’es plus
qu’un souvenir d’homme, plus tard.
Aragon, Le mentir vrai
Il vécut dans les arbres
Aima toujours la terre
Monta au ciel.
Italo Calvino, Le baron perché
Que faire avec l’obscur des jours ?
Daniel Cohen, Eaux dérobées
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 7 08/04/2011 12:43:22Duplessi-Bertaux, eau-forte, an VII
(cliché de l’auteur- doc. Privé)
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 8 08/04/2011 12:43:24« e cercle au milieu duquel s’agitent les hommes s’est insensiblement Lélargi : l’âme qui peut en embrasser la synthèse ne sera jamais qu’une
magnifique exception ; car habituellement, en morale comme en physique,
le mouvement perd en intensité ce qu’il gagne en étendue. La Société ne
doit pas se baser sur des exceptions. D’abord, l’homme fut purement et
simplement père, et son cœur battit chaudement, concentré dans le rayon
de sa famille. Plus tard, il vécut pour un clan ou pour une petite république :
de là les grands dévouements historiques de la Grèce ou de Rome. Puis il
fut l‘homme d’une caste ou d’une religion pour les grandeurs de laquelle
il se montra souvent sublime ; mais, là, le champ de ses intérêts s’augmenta
de toutes les régions intellectuelles. Aujourd’hui, sa vie est attachée à celle
d’une immense patrie ; bientôt, sa famille sera, dit-on, le monde entier. Ce
cosmopolitisme moral, espoir de la Rome chrétienne, ne serait-il pas une
sublime erreur ? Il est si naturel de croire à la réalisation d’une noble chimère,
à la fraternité des hommes. Mais, hélas ! la machine humaine n’a pas de si
divines proportions. Les âmes assez vastes pour épouser une sentimentalité
réservée aux grands hommes ne seront jamais celles ni des simples citoyens,
ni des pères de famille. Certains physiologistes pensent que, lorsque le
cerveau s’agrandit ainsi, le cœur doit se resserrer. Erreur ! L’égoïsme apparent
des hommes qui portent une science, une nation, ou des lois dans leur sein,
n’est-il pas la plus noble des passions, et, en quelque sorte, la maternité
des masses ? Pour enfanter des peuples neufs ou pour produire des idées
nouvelles, ne doivent-ils pas unir dans leurs puissantes têtes les mamelles
de la femme à la force de Dieu ? »
Balzac, Le curé de Tours.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 9 08/04/2011 12:43:2406a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 10 08/04/2011 12:43:241. Gnadenthal
plendeur de Gnadenthal en cette fin d’après-midi d’octobre 1796. Les Sgrands chênes et les hêtres du parc, réchauffés par un soleil encore
lumineux reflètent leurs dorures rousses dans les eaux calmes et impénétrables
d’un étang semé de nénuphars mauves. À proximité immédiate s’élève un
bâtiment rococo — pierre blanche et briques oranges. Deux amples ailes se
déploient en demi-cercle à partir des extrémités d’un corps central assez
peu élevé, massif, mais percé de deux rangées de hautes croisées qui
allègent cette façade austère. Noires d’humidité et de mousses gorgées d’eau,
les dernières marches d’un escalier en forme de lyre descendent d’une large
terrasse à la balustrade de pierre ornée d’une sarabande d’amours, de putti
et de faunes mangés de lichen. Ils conduisent, ces degrés, à une plateforme
jadis aménagée en embarcadère, un embarcadère qui s’enfonce dans les
eaux.
Rien n’a changé : lumière, senteurs humides et fraîches... Seul ce silence...
Il y a exactement trente-deux ans, le 3 octobre 1764, je venais de
pénétrer dans cette même chambre, fourbu, sale et fatigué, à l’issu d’un long
voyage qui m’avait amené de Strasbourg à Gnadenthal, d’Alsace au pays
clèvois, de France en Prusse. J’avais alors été touché par ce même paysage,
ces mêmes couleurs, ce même automne avec ses odeurs d’eau croupie et
ses feuilles mortes, ce même calme légèrement oppressant, la lenteur des
linceuls de brouillard qui assourdissent lentement la campagne en s’élevant
des prairies mouillées sillonnées d’ornières profondes.
Une légère brise ride les eaux mortes de l’étang. Des vaguelettes
exténuées s’épuisent sur des rives imprécises.
Comme il y a trente-deux ans, le cœur lourd, je referme la fenêtre et
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 11 08/04/2011 12:43:2412 François labbé
m’assois à la petite table d’acajou faisant face aux collines par-delà les
frondaisons du parc.
Le cœur lourd, jadis aussi, parce que je me sentais loin de tout, un peu
perdu dans cet environnement qui ne signifiait encore rien pour moi, parce
qu’une nouvelle étape de ma vie commençait, parce qu’il avait fallu partir,
s’arracher…
Le cœur lourd, aujourd’hui, pour bien d’autres raisons.
Alors, pour conjurer ces premiers moments de tristesse, j’avais
immédiatement pris la plume consolatrice et écrit à mes amis de Strasbourg pour
rétablir le contact, exorciser les absences. J’avais entrepris de leur narrer
les minces péripéties d’un voyage au demeurant sans imprévu, j’avais décrit
ce château sans prétention des environs de Clèves, les grands arbres et
surtout la paix de ce pays rappelant certaines vallées de nos Basses Vosges.
J’avais évoqué votre accueil poli et réservé, madame la baronne. J’avais
certainement rapporté que je disposais ici d’une grande pièce avec deux
immenses fenêtres donnant sur le parc. Cette chambre dans laquelle je suis
actuellement, ce lit qui fut le mien, cette tapisserie hollandaise illustrant la
mort de Didon, contemplée cent fois, mille fois avant de m’endormir, cette
vue du jardin, vers la droite, de l’Orangerie vers la gauche…
J’avais aussi conté à mes correspondants la première rencontre avec
mon élève, un garçon particulièrement éveillé et d’un caractère entier qui,
dès mon arrivée, me prenant par la main, m’avait emmené visiter les
environs. Nous avions couru vers son lieu préféré, ce mausolée érigé par Jean
Maurice de Nassau, tout près de Gnadenthal, au cœur de son Thiergarten,
au plus profond du bois de Berg und Tal qui marque la limite des deux
propriétés. Nous avions observé, comme des conspirateurs, par les grilles le
protégeant, ce curieux et fascinant sarcophage de fer où reposent les restes
du prince, entouré d’angoissantes antiquités de tous les temps et de tous
les pays : l’ombre hiératique de statues, d’armes, de croix et de flammes,
de lourdes draperies de marbre, la silhouette d’un gisant, le désordre d’un
squelette de porphyre, la masse menaçante d’un lion naturalisé, gueule
ouverte…
Jean-Baptiste m’avait tout de suite adopté, n’avait cessé de me poser
des questions ! Qui j’étais, comment était le royaume de France, la ville
de Strasbourg, si Paris était aussi vaste qu’on le prétendait, si des bandits
m’avaient attaqué pendant le voyage… Sa petite main dans la mienne
m’avait troublé : d’emblée il me l’avait donnée, comme il m’avait offert
l’eau pure de son regard.

Il y a trente-deux ans. Une vie.
Sa vie.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 12 08/04/2011 12:43:24le cahier rouge 13
Quelques jours plus tard, j’évoquai le maître de maison dans cette autre
lettre que je possède encore, ayant la fâcheuse habitude de conserver —,
mais à quoi bon, mon dieu ? — le double de tout ce que j’écris :

Monsieur le Baron est un homme très occupé, un véritable Hollandais, un peu
rude, qui s’efforce de parler français, mais très vite retombe dans sa langue
maternelle et s’impatiente. Je n’aurai pas beaucoup l’occasion de le voir, car il
est sans cesse par monts et par vaux. Il s’est présenté à moi le lendemain de mon
arrivée, mais il quittait Gnadenthal pour plusieurs jours. Officiellement, il s’est
retiré des affaires et mène une vie de gentilhomme campagnard, mais je crois
qu’en réalité il ne peut s’empêcher de courir à Amsterdam ou Anvers, là où des
affaires urgentes l’attendent probablement, car il n’a qu’une confiance limitée en
ses fondés de pouvoir ou en ses hommes de paille, appelons-les comme on voudra.

À un moment, des cris sous mes fenêtres m’avaient interrompu dans
la rédaction de ce courrier. Je m’étais alors levé, comme je le fais en ce
moment, j’avais écarté le rideau de mousseline. Sous mes yeux, un paysan
corpulent et empourpré s’emportait et gesticulait devant une petite femme
toute en noir, portant une drôle de minuscule coiffe blanche.
— Mensch, dieser kleinen Idiot wird schon wieder in den Teich
rutschen !
— Ich bitte dich, Karl. Solche Worte darfst du nicht benutzen. Wenn
der Herr dich hören würde ! Du musst aufpassen, der Junge kann seinem
Vater alles erzählen !
— Ach was ! er versteht doch kein Wort deutsch. Sein Pfaffe plappert
die ganze Zeit welsch mit ihm ! Diese feinen Herren faseln lieber en
français, chère madame. Si on t’a engagée, toi, c’est parce que, tout comme moi,
tu parles la langue de ces messieurs.
Et le domestique se précipite vers l’enfant blond qui pousse, du bout
d‘une branche maigre, sur le petit étang jouxtant la terrasse, un frêle esquif
à la voile de papier blanc.
Jean-Baptiste, car c’est lui, mon élève, veut se lever quand il entend les
sabots du bonhomme, mais, dans sa précipitation, il glisse et tombe à l’eau.
Heureusement, il se redresse vite et remonte à quatre pattes les marches
immergées, trempé comme une soupe. Une poigne vigoureuse l’a d’ailleurs
saisi sous l’aisselle, c’est à peine s’il peut poser un pied à terre.
— C’est votre père qui va être content monsieur Jean-Baptiste. La
deuxième fois en une semaine. Vos habits ! Vous n’échapperez pas au cachot !
— Beeile dich, Karl. Er wird sich erkälten ! Du weiß es doch: er hat
schwache Bronchien.
— Mon bateau, Charles, allez chercher mon bateau, s’écrie alors en
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 13 08/04/2011 12:43:2414 François labbé
pleurant l’enfant, la main tendue vers l’étang sur lequel dérive le jouet,
pendant que le domestique franchit la terrasse en quatre pas d’ogre et
s’engouffre dans l’aile droite du château.
— Ton bateau, ton bateau ! Tu n’en auras plus besoin dans le cachot !
On va d’abord te sécher. Herrgott nochmals !
— Monsieur Charles vous jurez ! Ce n’est...

Une horloge vient de sonner. Je dois descendre pour le dîner. Comme
jadis, je vais quitter la croisée pour emprunter le large escalier de chêne
presque noir et vous rejoindre, madame la baronne, seule dans votre salon.
Depuis la nouvelle de l’exécution de votre fils, vous ne quittez plus,
m’at-on averti, ce salon drapé de tentures sombres, ce salon où ne pénètre
aucune lumière extérieure.
Comme jadis, j’ouvre ma fenêtre et jette un dernier regard sur le parc qui
s’éteint lentement.
Des carpes nagent, ombres lentes sous la surface de l’eau qui paraît
bouillonner. Le tourbillon sous la passerelle conduisant à la petite île
aménagée en son milieu indique qu’elles se disputent une proie quelconque.
L’air sent légèrement la vase, l’écorce moisie et les champignons, le bois
pourrissant. On entend les cloches de Clèves qui sonnent cinq heures,
là-bas, derrière les collines. L’allée qui mène au château est droite et vide.
Les imposants chênes qui la bordent forment une voûte ocre et se
rejoignent à l’horizon, vers l’ouest.
Il y a trente-deux ans, je refermai cette fenêtre avant de rejoindre
JeanBaptiste que Charles venait de repêcher …
Martha a déshabillé l’enfant et l’a assis sur la grande table de la cuisine,
devant l’énorme gueule noire de la cheminée où brûlent en crépitant de
gigantesques bûches. Elle l’a enveloppé dans une grande serviette blanche
et, secouant la tête, lui frotte la poitrine avec un gant qu’elle humidifie de
temps en temps de quelques gouttes de schnaps.
Charles, qui vient de jeter en grommelant un fagot dans le foyer,
s’empare de la bouteille et s’offre une lampée.
— Si tu me mets au cachot, Charles, si tu rapportes à mon père que je
suis tombé dans l’eau, je dirai que tu as juré en allemand et que tu as bu du
schnaps ! Je t’ai bien vu !
— Et toi, si tu ne tais pas, je t’accroche au palan de la cuisine et te fais
griller tout vif, comme un veau.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 14 08/04/2011 12:43:24le cahier rouge 15
— Monsieur Charles, vous êtes un méchant homme, mais je n’ai pas
peur de vous ! Ah ! Voilà M. Quintin qui va me défendre ! Il arrive de
Strasbourg et vous allez voir si vous ne me laissez pas tranquille ! Monsieur,
monsieur, j’ai certes fait une bêtise en jouant près de l’étang et je vous en
demande pardon, mais je n’accepte pas que monsieur Charles me dispute
ainsi. Dites-lui !

Dès qu’il m’a vu entrer dans l’immense et féodale cuisine, seul vestige
de l’ancien couvent servant de soubassement au château, Jean-Baptiste a
échappé aux soins vigoureux de Marthe et s’est précipité vers moi.
— Ah ! Monsieur Quintin ! Vous faites bien d’arriver ! Ce garnement
s’est encore jeté à l’eau en jouant avec son bateau ! La deuxième fois cette
semaine ! lance Charles, qui a dissimulé la bouteille derrière son dos.
— Avec ses poumons, c’est pas prudent ! J’ai bien envie d’en parler à
notre maître ! maugrée Martha tout en rattrapant l’enfant pour qu’il enfile
des hardes sèches.
Je m’étais senti contraint d’ajouter quelque chose. Après tout j’étais son
précepteur.
— Jean-Baptiste ! Tu sais que tu dois faire attention ! Tu avais promis
d’éviter l’étang, ce me semble ! C’est important pour ta santé. L’eau est
froide désormais. Il ne faut pas que tu tombes malade. Dans quelques jours,
tu pars avec Égide pour Bruxelles. Le voyage est long, tu dois être au mieux
de ta forme ! Fais comme ton frère : lis, étudie calmement au lieu de perdre
ton temps à jouer ou à rêvasser !
— Oui, Monsieur, je ne le ferai plus, mais n’en parlez pas, s’il vous plaît,
à mon père. C’est une affaire entre vous et moi. Martha, je t’ai manqué en
ne tenant pas ma précédente promesse. Je le reconnais. Je vous suis
désormais doublement redevable à tous et je m’en souviendrai ; vous verrez.
Quant à toi Charles, je ne dirai rien pour le schnaps, ajoute-t-il grand
seigneur !
Et l’enfant s’échappe en courant par la petite ouverture située à droite de
l’énorme et gothique cheminée des communs, dissimulant un étroit escalier
en colimaçon menant aux chambres de l’étage. Avant de disparaître par
l’invisible porte, il se détourne et fait une grimace au domestique, qui joue
la colère, tape du pied et lève la main dans un vain geste de menace.

C’était hier...

Jean-Baptiste adorait cet escalier sombre et secret que n’utilisent que les
serviteurs. À chaque fois que nous reviendrons à Gnadenthal, il
l’empruntera et ne parlera que de son entrée secrète, entrée que j’ai le privilège de
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pouvoir partager avec lui. En un rien de temps, on se retrouve chez soi sans
avoir besoin de passer par le salon, par la galerie des portraits sous le regard
austère et figé des grands ancêtres si raides dans leurs costumes bataves
sombres et empesés, ni de gravir le pompeux escalier à la balustrade de fer
forgé amenée à grands frais de Cadix, un cadeau de la tante Ulrike installée
là-bas avec son époux, un négociant anglais.

Hier, aujourd’hui…

Il loge près de moi. Il m’appelle. Je me rends à sa chambre.
Elle est vide.
Par la croisée, il contemple l’étang en contrebas. Il est soulagé de distinguer
la voile blanche de son vaisseau qui a apparemment jeté l’ancre contre un des
piliers de la passerelle. Demain il pourra le récupérer. Il faudra faire attention !
Ce méchant Charles a les yeux partout. Un véritable Argos ! Et cette oie de
Martha qui est gentille, mais toujours inquiète pourrait bien tout raconter et
alors, adieu les sorties, adieu les jeux si le père apprend tout !

Le soleil pèse bas sur la forêt embrassant le parc de Maurice de Nassau. La
brume vespérale s’élève lentement, il faudrait presque dire silencieusement,
des profondeurs frileuses de la terre humide et odorante pour s’emparer de
la lumière dorée et déclinante, avant que le soleil n’ait sombré sous les
quelques nuages roses qui barrent l’horizon. Une dernière fois pourtant,
il surgit rouge, énorme, turgescent derrière le suaire diaphane de la brume
qui s’étire et se déchire.

En bas, madame, vous êtes assise à une table éclairée par une seule bougie
posée sur une nappe rouge. Raide. Droite. Horrifiée. Toute menue dans
votre robe de deuil, une robe que vous ne voulez plus quitter puisque,
après la disparition de Jean-Baptiste, votre dernier fils, François-Adrien,
vient d’être emporté par une fièvre typhoïde.
Sur la table principale, un couvert m’attend. Martha, qui a bien vieilli,
apporte le potage. Charles, lui, est décédé depuis longtemps, Charles et ses
colères de bon bougre…
Vous me faites un signe de tête. Vous ne dînerez pas. Vous attendez votre
frère, le chanoine Corneille De Pauw, mon ami, qui a promis de passer ce
soir sachant que j’arrivais. Vous avez tenu à m’accueillir et à retarder votre
départ pour le couvent de Roermond où vous souhaitez finir vos jours.
Vous partirez demain. Je dois me sentir chez moi. Toutes les portes me sont
ouvertes, tous les documents à ma disposition.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 16 08/04/2011 12:43:25le cahier rouge 17
— Mon frère vous guidera.
Vous attendrez avec toute la patience qu’il faudra le résultat de mon
travail : que je prenne mon temps !
Votre regard se perd dans les tentures qui aveuglent la croisée.
Par cette fenêtre, avant de s’asseoir à table, l’enfant aimait à regarder
avec fascination le spectacle du crépuscule, ce soleil semblable à un cou
coupé et qui s’enfonce lentement dans l’épaisseur touffue des arbres noirs.
Les hêtres centenaires flambent alors dans le parc de Gnadenthal, leur
feuillage, leurs troncs se teignent de ces braises sacrificielles arrachées au
soleil et le petit étang rutile sombrement.
Avec émotion, je me rappelle combien cette scène, en ces premiers jours
de notre rencontre, m’avait touché : ce cou si frêle, ces menues épaules,
cette fragile tête blonde contemplant la forêt en feu avait quelque chose
d’extraordinaire et d’effrayant.
Je ne pus alors réprimer une incompréhensible angoisse.
Je frissonne en prenant place à table. Et je me souviens en avalant le
breuvage brûlant et délicieux que vient de servir Martha.
— Ainsi, Monsieur Quintin, c’est vous désormais qui allez prendre en
mains les destinées de mon neveu ? C’est un brave garçon, mais il a la
caboche un peu dure. C’est d’ailleurs de famille, me dit à brûle pourpoint
un homme encore jeune, un ecclésiastique habillé à la diable d’une assez
mauvaise soutane, en descendant d’une petite carriole tirée par un âne.
Cet inconnu, qui semble chez lui, me tend la main et poursuit, « Vous
avez devant vous un curé de campagne dont vous excuserez et la tenue et la
voiture : le chanoine De Pauw qui vient vous rendre une visite et faire votre
connaissance. »
— M. De Pauw ! Je suis enchanté de vous rencontrer. On m’a beaucoup
parlé de vous à Strasbourg ! Vous connaissez sans doute monsieur
Saltzmann ?
— Ce cher Saltzmann ! Bien sûr, mais il y a longtemps que je n’ai plus
rien lu de ses productions ! Il voulait écrire, devenir le plus grand libraire
d’Alsace… Pour l’instant, il musarde sur les chemins de la vie, je pense !
Carpe Diem est désormais son principe depuis qu’il a épousé une toute
jeune personne à ce qu’on m’a dit ! C’est bien ainsi. Vous le connaissez
donc ? Mais venez, allons nous promener dans le magnifique parc de mon
beau-frère. Je vous montrerai un chêne qu’on dit millénaire ainsi que
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 17 08/04/2011 12:43:2518 François labbé
quelques belles pierres du monastère sur les ruines duquel a été élevée cette
grande bâtisse où vous allez désormais vivre quelque temps. Et puis nous
pourrons discuter. Vous me parlerez de Strasbourg. Je vous parlerai des
Cloots, de la région, de Liège que j’ai quitté sans regrets.
Et bras dessus, bras dessous, comme des amis de toujours, nous nous
perdîmes sous les arbres du parc.
— La famille Cloots ne possède pas Gnadenthal depuis longtemps, je
crois ? demandai-je prudemment.
— Vous voulez dire que la savonnette à vilain n’a pas fait son œuvre
depuis bien longtemps, rectifia-t-il en souriant ?
— Je n’oserais pas, répliquai-je.
— Jeune homme, dans la vie, il faut toujours oser. Votre élève vous
l’apprendra d’ailleurs. Je l’ai passablement endoctriné là-dessus, ajouta-t-il
en éclatant de rire.
La famille de Jean-Baptiste — les Cloots — est hollandaise d’origine. Ça,
vous le savez je suppose ! À la fois armateurs et assureurs, ses grands oncles ont
fait fortune dans le commerce maritime et le grand-père, Égide, est lui-même
un riche négociant d’Amsterdam. Les Cloots disposent de correspondants
dans le monde entier, amis ou membres de la famille, ce qui facilite commerce
et échange de lettres de change. Une tante — la généreuse donatrice de la belle
rampe de l’escalier sur laquelle Jean-Baptiste peut si bien glisser et que vous
n’avez pu manquer de voir, c’est la fierté de Thomas-François mon
beaufrère — cette tante donc, Ulrike, s’est installée à Cadix avec son époux, un
armateur d’origine anglaise dont le réseau de connaissances et de relations
complète celui des Cloots. Une autre sœur a épousé un Bombarda de Beaulieu,
de bonne noblesse française qui ouvre au père de Jean-Baptiste, davantage
banquier qu’armateur, les cercles prestigieux de l’aristocratie européenne
toujours à la recherche d’argent, de liquidités, voire de participation dans les
affaires les plus diverses sous le couvert de prête-noms roturiers.
Dame ! L’argent en ce bas monde justifie toutes les manœuvres !
Jean-Baptiste, l’éponyme, le grand-oncle le plus fortuné, possédait un
superbe hôtel au centre d’Amsterdam, sur le prestigieux Herrengraacht.
Vous aurez bien l’occasion de vous y rendre. Il était un des bourgeois les
plus en vue de la ville, une notabilité dont on tenait compte des avis. À sa
mort, il a fait don de la plupart de ses biens à son neveu Thomas-François.
On pourrait dire la même chose de cet autre grand-oncle qui s’est installé
jadis à Anvers, Paul, qui porte le même prénom que l’arrière grand-père
Paulo Cloots par qui la fortune de la famille s’était affirmée il y a moins de
100 ans et dont la mémoire reste vivante dans la bonne société hollandaise…
L’abbé s’était interrompu pour ramasser un énorme marron qui venait
de s’échapper d’une bogue tombée à nos pieds.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 18 08/04/2011 12:43:25le cahier rouge 19
— Magnifique ce marron ! Regardez comme il brille : on dirait une
laque ! Savez-vous qu’un de mes amis, académicien à Berlin, a inventé un
lumignon fabriqué à partir d’un marron ! Il paraît qu’il est inépuisable et
constitue une parfaite lampe de chevet ! À quoi ne pense-t-on pas dans les
académies ! Mais revenons à nos moutons.
Thomas-François Cloots, à moins de trente ans, a donc eu la chance
d’hériter d’une fortune conséquente et il n’a pas hésité un instant à faire
comme c’est la mode : vivre à la française, vivre de ses rentes mais d’abord
sans rompre complètement avec ses activités. Il n’aurait pas été de bon sang
batave s’il avait agi autrement.
Pour la petite histoire, ses grands oncles ont déjà obtenu du roi
d’Espagne, Philippe V, en 1718, la confirmation de leurs titres de noblesse, sur
la foi de documents prouvant et attestant que depuis 1352 la famille Cloots
appartenait à la noblesse du Limbourg. Il ne faut sans doute pas trop
chercher l’authenticité de ces vieux papiers, mais bon... Quelques années plus
tard, l’empereur Charles VI élevait Jean-Baptiste au rang de baron, un titre
dont allait aussi hériter Thomas-François. Les Cloots sont donc nobles, ils
auraient même quatre cent cinquante ans de noblesse et quatre générations
honorées du titre de baron si l’on en croit certaines preuves qu’ils disent
détenir.
— Ils sont donc de bonne noblesse, dis-je. Tant de quartiers…
— Vous savez, jeune homme, la noblesse ! m’interrompit-il avec un
geste qu’on aurait pu interpréter pour du dédain… La Hollande ne se
prêtait probablement pas suffisamment à ses rêves aristocratiques, elle sentait
trop le comptoir à son goût. Le goût du hareng venait gâcher ses envies de
musc !
Alors il a choisi la demi-mesure : il a essayé de ménager la chèvre et le
chou, à proximité des grands ports des Pays-Bas, la région de Clèves lui est
apparue comme un lieu privilégié : elle appartient au roi de Prusse, ce jeune
souverain dont toute l’Europe chantait déjà les louanges. Songez que c’était
tout au début du règne du roi, bien avant toutes ces guerres qui désolent le
monde. C’était en outre un lieu apprécié des Hollandais fortunés qui voulaient
se refaire une santé physique et aristocratique. On pouvait y prendre les eaux
et les négociants y avaient fait construire de riches résidences.
— Mais, rétorquai-je, changer de pays n’a pas été difficile ?
— Oh ! non ! Le roi de Prusse s’est emparé de ces provinces, mais elles
sont plus hollandaises que prussiennes et ce n’est pas une signature au bas
d’un parchemin qui changera les choses. Le philosophe de Berlin le sait bien,
aussi n’a-t-il pas essayé de bouleverser quoi que ce soit dans les mœurs ou les
habitudes du pays. Il a seulement mis en place son administration en recrutant
des gens qui déjà occupaient les mêmes fonctions pour un autre maître et puis
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 19 08/04/2011 12:43:2520 François labbé
il s’est attaché les notabilités du pays en distribuant quelques titres ronflant
qui les flattent et qui les forcent à se sentir prussiens. Le despotisme de Berlin
ressemble après tout beaucoup au despotisme de La Porte : on prend les
notables du pays, on leur donne des médailles et des titres et puis, ils font
ce que le maître veut sans qu’en apparence les choses aient changées ! C’est
ainsi que Thomas-François est devenu conseiller secret du roi de Prusse et
qu’il a assuré l’implantation prussienne de sa race tout en continuant à vivre
sa noblesse à la française et à gérer son portefeuille à la hollandaise !
— Je croyais qu’il s’était retiré des affaires depuis qu’il s’est établi ici ?
C’est en tout cas ce qu’il m’écrivit à Strasbourg !
— Monsieur Quintin, vous êtes bien jeune. Croyez-vous qu’un homme
dont les affaires se portent le mieux du monde, un Hollandais, va décider
tout d’un coup de fermer sa mine d’or pour s’ennuyer au fond d’un
boudoir à dépenser ses rentes perruqué et couvert de dentelles ? Un négociant
batave ne se déguise qu’épisodiquement en petit-maître, ajouta-t-il en
éclatant de rire, bon chien, chasse de race !
Certes, ce que vous dites est officiellement vrai, poursuivit-il en me
prenant le bras. Comme il n’est toujours pas de bon ton, quand on est de
sang bleu, de se mêler trop directement — ou de manière trop visible — des
affaires, il a nommé un fondé de pouvoir à Amsterdam, Jacob Schelling, un
de ses camarades de collège travailleur et sans fortune qui, en sous-main,
exécute ses ordres. Il vient parfois à Gnadenthal, vous aurez sans doute
l’occasion de le rencontrer. C’est d’ailleurs un garçon très méritant, que
mon beau-frère ne traite, hélas ! pas toujours avec la reconnaissance qu’il
faudrait. Son côté baron en quelque sorte !
— Donc, Monsieur le baron Cloots poursuit indirectement ses activités ?
— Mais bien sûr ! Comme presque tous ceux qu’on appelle les grands.
Indirectement est le bon mot : ainsi il n’y a pas risque de déroger. L’achat
de la propriété de Gnadenthal s’inscrit dans la même perspective. Le
château était agréable, sa situation exceptionnelle et le jeune baron a acquis en
même temps pour peu d’argent une maison dans la ville même de Clèves où
il est plus agréable de passer les mois d’hiver.
— Malgré tout, ce changement de situation, cet éloignement
d’Amsterdam…, tout cela a dû être une décision qui n’était ni simple ni facile à
prendre.
— Vous connaissez mal nos Hollandais cher ami. Ils ne s’engagent
jamais avant d’avoir fait la preuve par neuf que tout marchera bien. Par
prudence, Thomas-François avait d’abord loué l’imposante bâtisse peu
avant Noël 1747. Il se déciderait définitivement si Gnadenthal devait
vraiment correspondre à ses exigences et surtout si le roi de Prusse répondait à
ses sollicitations. Le baron Cloots de Gnadenthal demanda donc et obtint
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 20 08/04/2011 12:43:25le cahier rouge 21
erdu philosophe de Potsdam, dès le 1 septembre 1748, un titre de Conseiller
privé de sa Majesté prussienne, d’autant plus aisément que sa fortune le
distinguait de bien des barons prussiens ou westphaliens aussi pauvres que
le beau-père de Candide ! Celui qui n’était pas encore tout à fait Frédéric
le Grand savait déjà apprécier les individus en fonction de ce qu’ils étaient
susceptibles d’apporter au royaume de Prusse. Conséquence immédiate,
le 15 octobre, le contrat de vente était rédigé et le 30 décembre entériné.
Entre ces deux dates, l’industrieux Thomas-François a trouvé le moyen
de se marier. Le 14 novembre, le contrat de mariage avec ma sœur, Alina
Jacoba de Pauw, qui avait tout juste vingt ans, fut signé et le 23 novembre,
le mariage religieux célébré dans la petite ville de Tegelen. Le mariage civil
n’eut lieu que le 7 juillet 1750, tant le nouvel état du mari était accaparant.
— Ce mariage était un mariage arrangé, si je puis vous poser la question ?
— Oh, tout à fait ! Là non plus, il n’y a pas de secret. Depuis plusieurs
années, les familles s’étaient mises d’accord. On se connaissait bien sûr,
mais l’impulsion avait été donnée par ce bon oncle Jean-Baptiste. Ses désirs
étaient des ordres ; on trouva l’idée excellente, d’autant plus que nous, les
De Pauw, étions loin d’avoir la fortune des Cloots et que ceux-ci louchaient
un peu sur une famille que la rumeur publique dit plus ou moins liée aux
célèbres De Witt. Il suffisait d’attendre que Thomas-François obtienne
sa majorité, qu’il assurât sa situation et continuât à faire la preuve de ses
qualités professionnelles. Les jeunes gens s’étaient rencontrés deux ou trois
fois et s’étaient d’ailleurs plus. Tout était pour le mieux.
— Les De Witt ?
— Mon cher Quintin, vous, un lecteur de Voltaire ! Voilà une carence
qu’il faudra réparer ! Nous tenons à notre histoire hollandaise ! Il faudra
vous mettre au courant ! On prétend que nous sommes parents avec Johan
eDe Witt, le fameux révolutionnaire qui avait tenté, au milieu du XVII
siècle, de renverser le stathoudérat des Orange pour le remplacer par une
oligarchie des principaux bourgeois. Lorsque Louis XIV, votre roi Soleil,
cher Quintin, entra en Hollande en 1672, le jeune prince d’Orange fut
appelé aux fonctions de Stathalter et les bourgeois de La Haye habilement
manœuvrés assassinèrent les frères De Witt.
— Jean-Baptiste connaît cela, je pense ?
— Bien entendu. Depuis sa plus tendre enfance, on lui a rebattu les
oreilles avec deux principes assez peu compatibles, l’huile et le vinaigre !
On lui a dit et répété qu’il a plus de dix quartiers de noblesse et en même
temps qu’il descend d’un républicain ! De quoi s’y perdre ! Dieu sait ce que
ces légendes laisseront dans un esprit aussi tendre et aussi sensible que le
sien, car vous verrez, votre élève est d’une grande intelligence, mais aussi
d’une sensibilité exacerbée. En fait, Alina et moi, appartenons à ce qu’on
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peut appeler une bonne famille bourgeoise et les liens avec les frères
martyrs tiennent de la légende. Pourtant, c’est ce qu’on raconte ici aux enfants
Cloots : des ancêtres chevaliers, marins aventuriers, barons d’Empire du
côté paternel ; des héros presque républicains du côté maternel !
Nous avions atteint l’extrémité de la propriété, de l’autre côté d’un chemin
creux commençait l’esplanade du parc des Nassau. Nous nous arrêtâmes
pour contempler le paysage qu’envahissait l’ombre du soir. Seule la cime
des grands arbres restait couronnée d’or. Quand nous nous retournâmes
pour rentrer, un dernier rayon de soleil donnait un éclat extraordinaire à la
façade blanche et ocre de Gnadenthal.
— Le château est magnifique dans cette lumière, ne pus-je m’empêcher
de m’exclamer.
— C’est vrai, il possède une harmonie qu’on saisit mieux avec la
distance. Ce point de vue est excellent. Les terres qui lui appartiennent sont de
bonne qualité, comme les bois d’ailleurs et il y a encore je ne sais combien
de matins de terre un peu marécageuse qu’il suffirait d’assainir pour
doubler la surface de rapport. Thomas-François a fait une bonne affaire !
La demeure coûtait 35 000 guldens quand il l’a achetée, ce qui était une
belle somme pour tout mortel, mais la fortune des Cloots n’en a été qu’à peine
écornée.
Gnadenthal, qu’il s’est empressé de traduire en Val-de-Grâce,
appartenait à une famille de diplomates très en cour auprès des électeurs de
Brandebourg, les héritiers de Johann Moritz von Blaspiel, dont l’épouse
faisait partie de l’entourage de la princesse Amalie à Potsdam.
Ce château, en dépit de sa modestie, est une des plus belles résidences
du Bas-Rhin et son jardin baroque était si célèbre dès l’époque des Blaspiel
que les curistes de Clèves en avait fait, avant le milieu du siècle, un des buts
d’excursion les plus appréciés de la région.
— Dites-le moi si je me trompe, mais je crois que lorsque M. de Voltaire
est passé dans la région pour se rendre à Berlin, il en a gardé un excellent
souvenir ?
— C’est effectivement ce qu’on dit. Il a logé dans un château du
voisinage en se rendant à Berlin. Une de ses lettres à sa nièce madame Denis
parle de son admiration pour cet endroit qu’il jugeait parmi les plus beaux
du monde. Les gazettes ont d’ailleurs dû publier ce texte. L’avez-vous lu ?
— Bien sûr, le Courrier du Bas-Rhin en a donné de larges extraits.
— Vous êtes abonné à ce journal ? Moi, je ne le lis que de temps en
temps. C’est une feuille très peu libre ! On y sent la patte de la cour de
Berlin !
— Oui, répondis-je, avant mon départ de France, je le consultais parfois
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 22 08/04/2011 12:43:25le cahier rouge 23
chez Saltzmann. Il avait installé un cabinet de lecture au fond de sa librairie.
J’y passais souvent…
— Croyez-en mon expérience : le philosophe de Potsdam est aussi un
prince ou plutôt est d’abord le Prince ! Hélas ! Entre l’auteur de
l’AntiMachiavel et le souverain, les rapports sont très… disons « lâches » !…
Nous nous arrêtâmes un instant pour jouir du plus beau point de vue
qui m’ait été jamais offert : nous étions sur une petite butte, la campagne
alentour composée de douces collines, les prairies, des vaches et des
moutons répandus sur ce tapis vert, les dernières cultures, la ligne noire d’une
forêt épaisse à l’horizon donnaient l’image de l’Arcadie heureuse. Des vers
de Virgile me revenaient à l’esprit. Je soupirai de bien-être.
— Jean-Baptiste est né à Gnadenthal, pardon au Val-de-Grâce ?
— Eh oui, après avoir réglé ses affaires, après avoir convolé en justes
noces, Thomas-François, en bon sujet de son roi, en bon chrétien, a fait
des enfants. Toujours ce fameux ordre batave, ajouta-t-il en montrant le
paysage autour de nous. Croissez et multipliez-vous ! C’est dans ce lieu
enchanteur que sont nés tous les enfants du couple, tous mes neveux et
nièces. De 1750 à 1762, les huit enfants y ont vu le jour.
— Huit enfants, mais…
— Hélas oui ! Seuls trois d’entre eux ont dépassé le stade critique des
quatre ou cinq premières années, trois garçons : Egidius Thomas Joannes
Baptista Josephus Antonius si je n’oublie pas de prénom, né en 1754,
Joannes Baptista Hermanus Maria, votre élève, né le 24 juin 1755 et
Franciscus Joannes Adrianus Maria né en 1760...
Voilà ! Nous sommes de retour. Nous avons fait le tour de la partie la
plus agréable du parc. Vous découvrirez l’orangerie et les bois seul ou avec
vos élèves. Mon beau-frère a réussi à acclimater des plantes très curieuses ;
vous verrez ! Entrez cher ami. Vous êtes chez vous désormais, encore que
j’aie appris que votre premier séjour serait très bref puisque vous
accompagnez les enfants à Bruxelles ?
Je m’efforçai de lui expliquer ce qu’il savait certainement, un bon moyen
pour moi de mettre de l’ordre dans mes idées. Dans quelques jours nous
partirions effectivement pour la ville belge où Jean-Baptiste et son frère Égide
devaient entrer au collège. Égide venait de passer deux années au fameux
collège de Juilly près de Paris, le collège où avait étudié Montesquieu, mais des
ennuis de santé, une mésentente avec M. de Bombarda, son parent et premier
correspondant, avaient fait que les Cloots avaient décidé de le rapprocher.
Bruxelles était un endroit idéal. Thomas-François s’y rendait régulièrement
pour ses affaires. Il logeait dans un hôtel que lui laissait un ami, le banquier
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 23 08/04/2011 12:43:2624 François labbé
Van Loo, une relation des Van den Yver, les banquiers parisiens, qui avaient,
après les Bombarda, chaperonné Égide en France. Un oncle bruxellois, Jean
Van Brée avait accepté de s’occuper des enfants lorsqu’ils seraient scolarisés
dans un des collèges de la ville et que Thomas-François serait absent.
Sur la recommandation de MM. Schœpflin et Saltzmann, on m’avait
proposé pour servir à la fois d’accompagnateur et de précepteur aux deux
enfants. À Bruxelles, je devais loger chez Jean Van Brée et il avait été décidé
que j’aiderais aussi ce monsieur dans sa correspondance française.
M. De Pauw me précéda alors pour m’annoncer à vous, madame, sa sœur.
Vous me reçûtes avec un sourire en posant les questions d’usage, me
demandant si le pays me plaisait, si le parc était à ma convenance. Vous me
regardiez avec beaucoup d’attention, inquiète sans doute d’avoir confié ses
enfants à un inconnu.
— Vous êtes bien jeune, monsieur, avez-vous dit avec un soupir, Égide
et surtout Jean-Baptiste ne sont pas d’un caractère facile !
— Je pense que nous nous entendrons madame, j’ai déjà vu mes deux
élèves. Tout se passera bien. J’ai pour vous et pour votre époux des lettres
de MM. Schœpflin et Saltzmann qui me recommandent et une seconde
lettre des princes de Salm chez qui j’ai eu la responsabilité de leurs deux
aînés, à leur entière satisfaction.
Vous vous étiez alors assise au coin de la cheminée qui pétillait d’un bon
feu et aviez parcouru d’un regard distrait les missives. Votre visage doux et
mélancolique reflétait vos appréhensions bien naturelles.
— C’est bien monsieur, je vous souhaite une bonne installation au
Val-de-Grâce. Mon frère vous donnera tous les renseignements que vous
souhaitez. Mon époux, que vous n’avez fait qu’apercevoir hélas ! part en
voyage, vous ne le rencontrerez vraiment qu’à Bruxelles, où il vous attend,
puisque vous partez après-demain, n’est-ce pas Corneille ?
— Tout à fait ma chère, répondit l’abbé, mais en attendant, je crois que
nous allons passer à table. Monsieur Quintin a certainement faim. Martha
vient de Lorraine, elle nous a préparé une spécialité de son pays, vous
verrez ! C’est une perle ! Après avoir dîné, vous n’aurez plus qu’une envie :
revenir à Gnadenthal et profiter des talents de notre Cunégonde !
Nous avions beaucoup discuté ce soir-là. J’avais lu les premiers essais du
chanoine qui annonçaient ses Recherches philosophiques sur les Américains,
ou mémoires intéressants pour servir à l’histoire de l’espèce humaine, et
j’étais impatient de lui poser des questions, je l’avais aussi interrogé sur
le roi philosophe, sur Berlin, sur Sans-Souci, et il m’avait répondu avec
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 24 08/04/2011 12:43:26le cahier rouge 25
beaucoup de bonhomie. Il ajouta en souriant que je devrai un peu attendre
pour en savoir plus, car sa connaissance de la capitale prussienne ou de
la Cour était encore bien fragmentaire, mais comme le prince évêque de
Liège venait de le désigner pour défendre ses intérêts auprès du roi, à
notre prochaine rencontre, il me donnerait tous les renseignements que je
voudrais.
Nous avions encore parlé des Cloots, de leur sens des affaires, des
réseaux commerciaux dans lesquels ils étaient impliqués, mais aussi de
leurs premières années dans la région.
— Leur bonheur au Val-de-Grâce aurait en effet pu être de courte durée,
puisque la Guerre de Sept Ans n’épargna pas le pays clèvois. Jean-Baptiste
n’avait pas trois ans que le bruit du canon et les roulements de tambour
faisaient résonner la campagne de leurs fracas meurtriers : les troupes du
roi de France s’étaient jetées sur Clèves et ses environs comme sur une
proie toute faite, comme la misère sur le pauvre monde, disait l’abbé. Elles
mirent à feu et à sang la belle vallée, comme le firent à leur tour, quelques
temps plus tard, les troupes prussiennes, qui devaient bien vivre, elles
aussi, sur le pays !
Gnadenthal échappa à ces horreurs. Le baron, bien que tout
nouvellement conseiller secret du Roi de Prusse, mais fort de sa parenté française,
avait accueilli les officiers français en son château. Ces hommes qui tuaient
et pillaient le jour se révélaient être les plus charmants compagnons le soir,
à la veillée, quand, devant la cheminée du grand salon, on se réunissait pour
parler de philosophie, de théâtre et de littérature en dégustant une tasse de
chocolat ou de café à l’ambre dont la matière première avait débarqué à
Rotterdam, apportée par un vaisseau de la famille.
Dehors, c’était autre chose : le peuple souffrait, on voyait la fumée noire
des habitations qui brûlaient de temps en temps. Mais le soir, devant
l’imposante cheminée de Gnadenthal, à la lumière des flammes cette fois
pacifiques du foyer, les meurtres de la journée devenaient des actes d’héroïsme,
les viols touchaient à l’exploit chevaleresque et les chaumières incendiées,
bah ! il n’y aurait qu’à les reconstruire !
Jean-Baptiste était à la fois fasciné et apeuré par ces hommes, leurs
grands chapeaux, leurs panaches, leurs capes de couleur, leurs épées, leurs
pistolets, leur taille, leur force, leur mauvaise odeur et parfois leurs bonnes
manières.
L’un d’eux en particulier l’effrayait. C’était un officier des
mousquetaires, un grand flandrin habillé de rouge et noir, qui prenait un malin
plaisir à faire sonner ses éperons en montant les escaliers menant à l’entrée
du château.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 25 08/04/2011 12:43:2626 François labbé
« Jean-Baptiste, grognait-il en mordillant sa moustache, à peine entré,
viens que je te montre et que je te raconte... »
Et il prenait dans ses bras l’enfant qui n’osait dire non à sa rudesse. Il
l’emmenait vers le cheval fauve qu’un soldat dessellait au bas des degrés
avant de le conduire à l’écurie pour le panser. L’homme empestait la sueur
de sa monture, le tabac, la poussière et la poudre. Il était le diable en
personne et serrait Jean-Baptiste dans l’étau de ses bras.
Au bas de l’escalier, le cheval écumant et furieux, ne se laissait pas
facilement enlever le harnais ; le soldat, Bellérophon burlesque, jurait et tirait
sur le mors de ce Pégase écumant, de la paille volait dans tous les sens, les
sabots résonnaient sur la dalle, des étincelles jaillissaient. C’était affreux,
on aurait dit ce cheval fou dont parlait l’instituteur, M. de Till, qui avait
emporté dans la mort Hippolyte, le beau-fils de Phèdre…
Un soir, le reître retira d’une des boîtes de sa selle deux débris sanglants
que Jean-Baptiste reconnut avec horreur pour être des oreilles.
« Voilà petit ! Ce sont les esgourdes d’un méchant soldat du roi de Prusse.
Comme j’arrivais avec mes hommes dans un chemin, il a surgi avec deux
ou trois autres miséreux et m’a ordonné de m’arrêter en me menaçant de
sa lance. M’ordonner quelque chose à moi, officier du roi de France ! Tu te
rends compte ! Bon prince, je lui ai dit de dégager s’il ne voulait pas que nous
le piétinions. Il est resté là, stupide, sa lance dirigée vers nous. J’ai piqué des
deux pour lancer Flamme et, au passage, j’ai donné un bon coup de botte à
ce bonhomme, qui s’est retrouvé le cul par terre. Il ne méritait ni que je lui
brûle la cervelle ni que j’use mon épée sur ses os. Ses compagnons, plus malins,
avaient pris la poudre d’escampette ! Comme il se relevait et ne semblait pas
décidé à s’enfuir à l’image des autres, je suis revenu vers lui, l’ai assommé avec
la crosse de mon pistolet et comme il n’avait rien voulu entendre, je lui ai coupé
les oreilles puisqu’elles ne lui servent à rien !
Tiens, Jean-Baptiste, je te les donne. Tu les accrocheras à ta ceinture.
Garde-les bien : en les regardant, tu te rappelleras toujours qu’on ne
s’oppose jamais impunément à la puissance du Roi de France et qu’il faut ouvrir
grandes ses oreilles pour entendre ses ordres, car il n’aime pas se répéter. »
C’était encore l’abbé qui me racontait cette effroyable anecdote alors que
nous étions assis devant le foyer du salon, mais cette fois sans soldat ni reître.
— Jean-Baptiste s’est alors levé, mon bon Quintin. Songez bien qu’il
n’avait que sept ans ! Il a pris la boîte sanglante et l’a jetée à la figure de
l’officier qui n’en pouvait mais.
— Vous êtes un méchant homme monsieur. Vous n’êtes pas digne
d’être au service du roi de France. Je vous méprise, vous, vos armes et votre
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 26 08/04/2011 12:43:26le cahier rouge 27
cheval ! Je hais les chevaux ! Et il a tourné les talons, bien droit, bien raide
pour disparaître par sa porte favorite.
Depuis, il a gardé cette haine pour la gente hippique. Bien qu’excellent
cavalier, il ne consent à monter qu’exceptionnellement.
Jean-Baptiste est démonstrativement un grand marcheur !
J’interrogeais aussi sur les études suivies par mes deux élèves, par le puîné
particulièrement.
Son instituteur, un prêtre de Clèves, Wessel de Till, lui avait appris à lire
avec les histoires du Grand Cyrus et les contes de Charles Perrault. Barbe
Bleue le fascinait particulièrement.
— Il a d’ailleurs imaginé une autre fin à ce conte : un brave chevalier
se déguisait en femme et prenait la Barbe Bleue sur le fait. Il le fendait en
deux d’un coup d’épée et aussitôt toutes ses victimes retrouvaient la vie...
Quelle imagination !
— Il a aussi lu, comme son frère, renchérit Cornélius De Pauw en levant
les yeux au ciel, l’inévitable Catéchisme de l’abbé Fleury…Je demanderai
à Wessel de Till, qu’il vous apporte les cahiers des gamins. Vous verrez, ce
monsieur est un homme de grand jugement et, s’il n’a guère voyagé, il a
beaucoup lu et pratique joliment la langue française et le latin !
Ce fut une longue soirée que cette première soirée à Gnadenthal. On me
posa aussi beaucoup de questions sur ma famille, mes études, mes projets.
J’allai enfin vers ma chambre, lorsque passant devant la porte de
JeanBaptiste et d’Égide, j’entendis une petite voix qui m’appelait dans
l’obscurité :
— Cher Monsieur Quintin, nous vous attendions pour vous souhaiter
une bonne nuit. Nous voulons aussi vous dire, Égide et moi, que nous
sommes très contents de vous avoir comme professeur et de partir avec
vous pour retrouver notre père. Dormez bien.
Qu’ai-je répondu alors devant tant de gentillesse ? Je ne sais plus, mais je
me souviens que je me sentis heureux, content d’être à Gnadenthal...
C’était il y a plus de trente ans ! Égide, Jean-Baptiste, Thomas-François...,
tous ont vécu leur trop courte vie, et je suis encore là pour témoigner…
Le lendemain matin, Je suis venu vous faire mes adieux, madame, puisque
vous partiez pour Roermond.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 27 08/04/2011 12:43:2628 François labbé
— Monsieur Quintin, m’avez-vous dit, tournant la tête et me fixant de
votre regard clair, ma vie est finie. J’ai donné le jour à huit enfants et Dieu
les a tous rappelés à lui comme il a aussi rappelé mon cher époux. Ma vie
sur cette terre ne sera plus qu’attente et prière. Je n’ai d’inquiétude que
pour Jean-Baptiste ! Je dois prier pour lui et pour le repos de son âme. Tous
mes autres enfants ont certainement été accueillis en Paradis. Mais lui !...
C’est pourquoi je vous ai demandé ce travail et je vous remercie encore
d’avoir bien voulu venir jusqu’à Gnadenthal. Je souhaiterais qu’ainsi, cher
ami, vous m’aidiez à mieux le comprendre, à savoir ce qu’il voulait. Ce
livre que vous écrirez sera mon livre d’heures chez les sœurs de Roermond.
Dites-moi je vous en prie, qui était ce fils que j’ai si peu connu, ma tristesse
et mon remords… Dites-moi tout, ne me cachez rien.
— Madame, répondis-je, votre frère, monsieur de Pauw m’a écrit à ce
sujet. Je suis venu de Paris avec tout ce qui pourra me permettre de mettre
à bien cette tâche : j’ai là mes lettres, certains documents de Jean-Baptiste,
que j’ai pu arracher aux sbires qui sont venus saisir ses papiers, j’ai ses
œuvres. J’ai mes souvenirs puisque je l’ai côtoyé de longues années. Je vous
promets ce document qui vous dira, un peu, la vie de votre fils.
— C’est bien monsieur Quintin. J’attendrai. Mais ne soyez pas trop
long. Prenez ce cahier rouge, s’il vous plaît, vous pourrez y noter le résultat
de votre travail.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 28 08/04/2011 12:43:262. Vers Bruxelles
e 26 octobre 1764, nous quittâmes Gnadenthal.LLe château et le parc disparurent vite derrière les grands chênes
enserrant dans leurs ramures poussiéreuses la route tortueuse de Gennep.
M. le baron de Cloots avait loué pour nous une de ces voitures
confortables fabriquées à Landau et qui font, encore aujourd’hui, la fierté de
cette ville du nord de l’Alsace. Une merveille : elle était équipée d’énormes
ressorts d’acier à l’avant et à l’arrière. On ne ressentait rien ou presque rien
des inévitables cahots de la chaussée, d’autant plus que les sièges recouverts
de cuir d’Espagne venaient d’être rembourrés par le meilleur bourrelier
de Clèves, le père Schmidt, dont l’échoppe faisait la réputation de la
Engelgasse, la rue commerçante de la ville. Le baron avait préféré louer
un véhicule plutôt que d’utiliser sa propre voiture parce qu’il trouvait la
location plus pratique et, en fin de compte, pas plus onéreuse si l’on
considère les économies de temps, de cocher et de chevaux. Sa propre voiture
était en effet une construction hollandaise acquise au début du siècle par
l’oncle Paul, qui ne l’utilisait guère que pour de cours déplacements dans
les environs d’Amsterdam. Elle était étroite et peu confortable, lourde,
raide, inapte à de longs trajets. Elle avait été construite par un maître
charpentier de marine que le grand oncle aidait alors généreusement à élever
sa nombreuse famille. Elle était indestructible, mais son poids, ses roues
relativement petites, cloutées, son absence de suspension, condamnaient à
faire au plus et prudemment une demi-douzaine de lieues par jour. Pour
arriver à Bruxelles, il aurait fallu compter au moins dix ou douze jours.
Avec ce landau et deux bons chevaux, on gagnerait beaucoup de temps
sur le trajet. M. de Cloots que nous allions retrouver à Bruxelles, devait
remonter presque immédiatement sur Amsterdam pour ses affaires : deux
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 29 08/04/2011 12:43:2630 François labbé
navires appareillaient de Rotterdam pour Java et il fallait mettre au point la
question de l’assurance de la cargaison, car si la situation en Europe allait
mieux, les corsaires et autres pirates continuaient à fourmiller dans les mers
du sud. Il conserverait cet équipage léger et rapide : il perdrait moins de
temps, donc moins d‘argent. En outre, pour les deux enfants, l’ennui serait
plus court et la fatigue plus supportable. Égide surtout causait des soucis.
L’an passé, le 7 avril 1763, exactement, on l’avait placé au fameux
collègeacadémie royale de Juilly en France. Il avait bénéficié des meilleurs
professeurs, avait côtoyé les plus grands noms dans ce collège qui avait accueilli le
fameux Montesquieu et son puîné Martillac, le frère de l’immortel Voltaire,
Antoine Arnaud, Cassini, Boulainvilliers et bien d’autres célébrités. Mais il
ne s’était pas habitué à ce nouvel univers et n’avait fait que regretter en son
for intérieur son maître de Gnadenthal, le prêtre desservant entre autres
la chapelle du château, l’excellent Wessel de Till, un brave homme fort
capable qui lui passait tous ses caprices. À Juilly, les choses avaient été
différentes. La discipline de la maison était rude et les régents ne se prêtaient
guère à de quelconques effusions. Ses correspondants avaient d’abord été
les cousins Bombarda de Beaulieu, mais ils demeuraient loin du collège. La
venue de ce petit Batave ne les intéressait que médiocrement et Égide ne fut
invité à venir les voir qu’une seule fois.
Le futur comte de Narbonne partageait sa chambre et tentait tant
bien que mal de le consoler, mais rien n’y faisait, d’autant plus qu’Égide
souffrait de problèmes respiratoires et que les angoissantes crises d’asthme
se répétaient de façon dramatique. Thomas-François, que la direction de
l’établissement avait prévenu, avait tenté de remédier au triste sort de son
fils en chargeant un ami et commissionnaire, le banquier Van den Yver, de
compenser la légèreté des Bombarda, leur inaptitude à jouer parfaitement
leur rôle de tuteurs.
Malgré les soins constants de ces braves gens, qu’Égide connaissait
puisqu’ils étaient d’anciens voisins de la maison grand paternelle du
Herengracht à Amsterdam, chez eux, il s’était montré d’une sauvagerie
incompréhensible, avait refusé de manger et passé le plus clair de son temps à
pleurer, ce qui n’avait amélioré ni son asthme ni son moral.
On avait alors dépêché son parrain, l’oncle Clotens, en France pour
qu’il aille, après seulement quelques mois, rechercher l’enfant qui s’étiolait
au grand dam des Van den Yver, des cousins Bombarda qui étaient tout de
même venus aux nouvelles et des bons pères de Juilly qui n’en pouvaient
mais. Le brave oncle avait ramené en juin 1765, aux vacances d’été, un petit
corps amaigri et un visage pâle, transparent comme une porcelaine, avec un
nez pincé qui n’annonçait rien de bon.
À Gnadenthal, Égide semblait avoir repris un peu de santé. Martha lui
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 30 08/04/2011 12:43:27le cahier rouge 31
avait préparé les plats qu’il aimait et son instituteur avait repris, à sa grande
joie, du service. Les promenades dans la campagne clèvoise, les parties
de pêche au bord d’un affluent du Rhin vers Remscheid et surtout les
infusions concoctées par la femme d’un fermier, prises régulièrement avec
Jean-Baptiste, l’avaient requinqué. Enfin, la présence maternelle tangible
lui avait apparemment fait le plus grand bien. Mais ce grand garçon ne
pouvait demeurer ainsi, isolé, dans la demeure paternelle. Il était l’héritier
du titre, il lui fallait terminer ses études pour le moins. Votre époux et
vous-même, madame, aviez donc décidé de le placer avec son frère chez
les Oratoriens de Bruxelles, une école bien moins réputée que Juilly, mais
aussi moins éloignée de Clèves et qui avait tout de même ses lettres de
noblesse. Le futur chanoine De Pauw y avait effectué un séjour dans son
enfance et conservé un excellent souvenir. Le père De Lannoy, directeur de
l’établissement, était une de ses connaissances et un obligé de la famille. Le
nombre d’élèves était réduit, la pension plus familiale et surtout, Égide ne
serait pas seul puisque Jean-Baptiste l’accompagnerait.
Jean-Baptiste était tout le contraire de son frère : plein de santé, un vif
argent, toujours de bonne humeur, joueur, farceur, un vrai petit diable
d‘enfant. Si Égide consentait poliment à dire qu’il était content d’aller à
Bruxelles avec une mine de papier mâché qui démentait ses paroles, son
cadet bondissait de joie à la seule idée du voyage et de la découverte de
cette grande ville dont il avait tant entendu parler !
Les adieux furent brefs. Jean-Baptiste vous salua, serra rapidement dans ses
bras son frère François-Adrien, qui n’avait pas encore cinq ans, et s’enfuit
en courant vers la voiture, rappelant que nous devions nous presser si nous
ne voulions pas manquer le coche d’eau pour traverser la Meuse.
Égide, lui, ne put retenir ses larmes et, fort émue vous-même, madame,
vous l’avez embrassé de toutes vos forces tandis que le petit François-Adrien,
apitoyé, lui offrait pour le voyage et pour le consoler le dessin qu’il avait fait
la veille. Ce cadeau cependant ne fit qu’augmenter les larmes et impatienter
Jean-Baptiste qui aurait déjà voulu être à mille lieues du château :
— Mon frère ! Je vous en prie ! Vous êtes mon aîné ! Montrez-moi la
route, Charles attend !
Nous allions passer la Meuse sur le bac de Gennep. Égide observait, de
loin, la manœuvre de la voiture et Jean-Baptiste, lui, s’était précipité vers
le capitaine, un fier gaillard à la barbe de feu, tenant fermement entre ses
grosses pattes rouges une immense roue de bois verni, un gouvernail de
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 31 08/04/2011 12:43:2732 François labbé
quatre mâts au moins ! Notre cocher improvisé, ce bougon de Charles,
de son côté, avait pris langue avec un bourgeois de Clèves qui se rendait
en Frise et moi, seul à l’arrière du bac, je regardai songeusement la rive
s’éloigner.
Mon exil ou ma nouvelle vie se poursuivait donc : après l’Alsace, après
Francfort, Clèves et la Prusse, maintenant la Belgique. J’étais un peu triste
de devoir quitter aussi vite ce lieu idyllique de Gnadenthal et surtout
l’excellent chanoine De Pauw dont les quelques conversations m’avaient
charmé. On disait en outre que Bruxelles était une ville triste, une cité de
moines et de prêtres, de nonnes et de pieuses duègnes.
J’avais quitté la France en désespoir de cause : il n‘était pas facile, vers
1760, à un jeune homme pauvre de faire carrière en son pays et les premières
années de ma vie ressemblent assez à celles de Figaro. Mes études terminées
grâce au petit héritage d’une parente, en 1756, j’avais abandonné Lyon, la
ville de mon enfance, pour devenir précepteur en Alsace du sud dans la
famille de l’archigrammateus — le greffier tabellion — du comté de Ferrette,
une terre appartenant à madame la duchesse de Mazarin. Puis, au bout de
deux années au cours desquelles j’avais eu la responsabilité des fils de ce
greffier dont l’aîné est actuellement assez connu dans le monde des lettres,
monsieur Lamartelière, le fameux auteur de Robert Chef de brigands, j’étais
passé en Suisse, à Soleure, pour m’occuper des enfants du représentant de
la France dans leur belle maison du Weissenstein. De là, en 1759, je m’étais
rendu à Francfort pour rejoindre une relation de cet ambassadeur, l’érudit
lorrain, Joseph Uriot, qui voulait lancer une feuille résumant toutes les
gazettes de l’Europe. Mes essais dans le journalisme furent brefs : notre
Universalia n’eut aucun succès, il n’y eut pas même assez de souscripteurs
pour que le second numéro voie le jour, mais j’avais au moins rencontré le
monde des libraires et je décidai de rester à Francfort pour y apprendre ce
métier, chez François Varrentrapp, un libraire et imprimeur qui avait eu
son heure de gloire à l’époque du couronnement de l’empereur Charles
VII ! Le baron de Barckhausen, un personnage important de la ville et
grand ami de Joseph Uriot, m’avait recommandé. Francfort était une ville
libre et un centre important pour la librairie. La foire était un événement
considérable et on y publiait dans toutes les langues. Varrentrapp éditait de
nombreux livres en français et il m’en confia vite la responsabilité. Grâce à
ses relations maçonniques en particulier, il avait en charge toutes les
publications officielles de la ville et son commerce florissait.
Je ne sais plus dans quelles conditions exactement, toujours est-il que,
après trois années de séjour francfortois, je partis pour Strasbourg pour
y assurer les fonctions de secrétaire auprès de monsieur de Wesserling,
membre du Conseil souverain d’Alsace. Ce fut une expérience décevante
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 32 08/04/2011 12:43:27le cahier rouge 33
puisque ce monsieur se débattait dans des difficultés financières
inextricables. Je passais deux mois auprès de lui sans toucher le moindre salaire.
Mon séjour strasbourgeois ne fut tout de même pas inutile. Je fis la
connaissance de Daniel Schoepflin et de Rodolphe Saltzmann, pour lesquels je
réalisai de menus travaux. Le premier avait créé quelques années plus tôt
une école des diplomates et de droit public où je trouvais à m’occuper
utilement auprès de Christophe-Guillaume Koch, l’auteur de l’Histoire
des Révolutions politiques de l’Europe, une œuvre qui devait passionner
Jean-Baptiste. Le second songeait déjà à sa société philanthropique et à sa
librairie académique qui aurait le rôle que toute l’Europe connaît.
J’avais alors rencontré Monsieur de Montesquiou, lié aux Bombarda,
et je l’avais tenu au courant de mes projets de quitter la France, peut-être
même de partir pour l’Amérique. Il m’avait parlé de son cousin prussien,
qui cherchait justement un précepteur pour le plus jeune de ses fils. Le
libraire Saltzmann par lequel j’étais entré en contact avec Montesquiou,
m’avait encouragé : les Cloots, puisqu’il s’agissait d’eux, étaient alliés à
Corneille de Pauw, un philosophe qu’il appréciait et que je ne manquerai
pas de rencontrer. Il m’avait prêté ses livres. J’avais accepté de partir pour
Clèves.
Et voilà, j’étais donc entré au service de cette famille de banquiers et
d’armateurs hollandais.
Je songeais en somnolant, bercé par les cahots de la voiture, au moment de
mon arrivée dans la région, après neuf jours de route depuis Paris et des
haltes dans des auberges toutes plus dégoûtantes les unes que les autres.
La ville de Clèves, bien située m’avait assez plu malgré sa petitesse et
l’étroitesse de ses rues. J’avais été frappé par sa propreté et par le parc qui
la prolongeait en direction du château des Cloots. La rivière était canalisée,
des moulins agrémentaient les rives. Les habitants ne semblaient pas trop
se ressentir des effets de la guerre qui venait de sévir. Çà et là, on voyait
bien dans les campagnes les ruines de masures calcinées, mais les champs
étaient bien tenus, un bétail abondant broutait dans de grasses prairies et
les villages ne paraissaient pas avoir souffert de la soldatesque.
Les alentours immédiats de Clèves en direction de Gnadenthal forment
le plus beau lieu de la nature et l’art a encore ajouté à la situation. C’est une
vue supérieure à celle de Meudon tant vantée, où j’aimais me promener
plus tard avec Jean-Baptiste : c’est un terrain planté comme les
ChampsÉlysées et le Bois de Boulogne ; c’est une colline couverte d’allées d’arbres
en pente douce. Un grand bassin reçoit les eaux de cette colline. Au milieu
du bassin s’élève une statue de Minerve. L’eau de ce premier bassin est
reçue dans un second qui la renvoie à un troisième, et le bas de la colline
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 33 08/04/2011 12:43:2734 François labbé
est terminé par une cascade ménagée dans une vaste grotte en demi-cercle.
La cascade laisse tomber ses eaux dans un canal qui va arroser une vaste
prairie et se joindre à un bras du Rhin. Mademoiselle de Scudéry et La
Calprenède auraient rempli de cette description un tome de leurs romans.
Le chanoine De Pauw m’avait raconté l’histoire de Maurice de Nassau,
gouverneur en son vivant de cette belle solitude, et qui y fit presque toutes
ces merveilles. Il s’est fait enterrer au milieu des bois, dans ce grand diable
de tombeau de fer qui impressionnait Jean-Baptiste, environné de tous les
plus laids bas-reliefs du temps de la décadence de l’Empire romain et de
quelques monuments gothiques plus grossiers encore.
Pourtant, malgré la beauté de la situation de Clèves, malgré le célèbre
chemin des Romains et, en dépit d’une tour qu’on prétend bâtie par Jules César
ou au moins par Germanicus, en dépit des inscriptions d’une vingt-sixième
légion qui était ici en quartier d’hiver, en dépit des belles allées plantées par
le prince Maurice et de son tombeau de fer, en dépit enfin des eaux minérales
excellentes découvertes ici depuis peu, et qui seraient aussi bonnes que celles
de Spa et de Forges, je me remémorais les paroles ironiques du chanoine de
Pauw : « On ne peut avaler de petits atomes de fer dans un plus beau lieu.
Mais il ne suffit pas comme vous le savez d’avoir du mérite pour avoir la vogue.
L’utile et l’agréable sont ici ; mais ce délicieux séjour n’est fréquenté que par
quelques Hollandais que le voisinage et le bas prix des vivres et des maisons
y attirent et qui viennent admirer et boire. »
Il avait bien raison le chanoine : le bac s’éloignait de la rive et toutes ces
beautés formaient vraiment le plus beau panorama du monde, mais les
marchands hollandais avaient envahi ce temple : on apercevait ces demeures
qui s’égrenaient le long de la rive et sur les hauteurs comme en arrière
plan : autant d’habitations cossues construites par de nouveaux riches qui,
loin du comptoir, jouaient au grand au milieu de leur parc, miniature de
Versailles probablement !
Sauf votre respect, madame, le père de mes deux élèves n’avait pas
échappé à cet accès de vanité. Comme me l’avait raconté monsieur De
Pauw, son beau-frère avait sans doute un petit côté monsieur Jourdain
et ce n’était pas forcément l’harmonie de la nature qui l’avait attiré dans
ces parages enchanteurs. La fierté de posséder ce titre de baron l’avait
poussé à le mettre en valeur en acquérant un fief et en devenant conseiller
de sa majesté ! La poésie des lieux n’avait pas dû jouer un grand rôle. En
revanche, à Gnadenthal, il pouvait se donner l’illusion d’être un seigneur,
comme ses cousins Montesquiou ou Bombarda !
Tout cela paraît bien ridicule aujourd’hui où les titres ont été
heureusement abolis par notre Révolution et l’action de Jean-Baptiste/Anacharsis !
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 34 08/04/2011 12:43:27le cahier rouge 35
Jean-Baptiste justement se tenait sur la proue du bac. Je le revois, fier
comme Artaban, le nez au vent, les bras croisés, heureux de sentir le
parfum de l’aventure qui l’emmenait dans le vaste monde.
Qu’est-ce qu’une vie ? Qu’est-ce que la vie ? Il faut la penser en dehors
de l’individu, sinon, elle n’a pas de sens. La Vie, c’est le monde comme il
va, l’humanité en marche !
En un peu plus de trente années, j’ai vu presque naître, grandir, écrire,
aimer, se battre, mourir mon ami Anacharsis qui croyait pouvoir changer
ce monde, changer cette vie ; en moins de trente ans j’ai aussi aimé, épousé
Émilie, vécu des heures merveilleuses avec elle, souffert quand elle
souffrait. Je lui ai fermé les yeux ; elle m’a quitté. En moins de trente ans, j’ai
eu plusieurs enfants : deux sont morts dans leur berceau ou à un âge où
ils devenaient la consolation et le bonheur d’un père. C’est beaucoup de
moi qui s’en est allé et pourtant je vis encore… En moins de trente ans,
j’ai eu des quantités d’amis : bien peu sont encore de ce monde, tous des
ombres, des souvenirs déjà imprécis…Vaste cimetière cette existence !
Et pourtant la vie continue, l’amour, comme une plante vivace, un lierre
opiniâtre relie les générations, l’homme devient imperceptiblement
meilleur, les idées d’Anacharsis sont, de génération en génération, moins
utopiques… Demain, il fera sans doute bon vivre, sans drapeaux, sans
princes, sans Églises. L’Homme sera enfin adulte. La main s’ouvrira et le
poing deviendra caresse sans égard de couleur de richesse ou de nation.
Demain, le rêve d’Anacharsis…
Bien sûr, je ne pensais pas à tout cela sur le bac qui traversait la Meuse,
mais j’étais la proie d’une angoisse inexprimable, d’un malaise diffus et
effrayant. Je pressentais que ce départ était un nouveau pas vers une
destinée inévitable.
Nous venions de toucher la rive herbue et le clocher de Gennep avait
disparu derrière la cime des arbres bordant le fleuve. Nous allions prendre
la direction d’Eindhoven, puis, par Valkenswaard, Molo, Mechelen, nous
rejoindrions la capitale du Brabant, Bruxelles.
Jean-Baptiste se précipita vers moi, visiblement impatient, les joues rouges
autant du vent de la course que d’excitation.
— Monsieur Quintin, nous sommes arrivés sur l’autre rive ! Charles
s’occupe de faire descendre la voiture ! Venez ! J’ai parlé au capitaine. Il
m’a expliqué le fonctionnement du bac. Voyez-vous cette longue corde qui
traverse la Meuse ? Le bac y est fixé. La force du fleuve nous entraînerait
n’importe où, au loin, sans elle. Mais cette force inutile donc est récupérée
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 35 08/04/2011 12:43:2736 François labbé
par le gouvernail de notre bac et ainsi, retenu par son attache, poussé par
les flots, il glisse d’une rive à l’autre sur la corde, sans effort et, comme vous
avez pu le constater, à belle vitesse !
— Très bien, Jean-Baptiste ! Nous en reparlerons dans nos leçons de
physique !
— Moi, je l’ai déjà appris à Juilly, ajouta Égide qui venait de nous
rejoindre. Notre maître, le père Le Bars, était tellement passionné par
ce qu’il appelait le parallélogramme des forces que cette expression était
devenue son surnom ! Monsieur de Narbonne était irrésistible quand il
nous prévenait en l’imitant que Parallélogramme des Forces arrivait.
Monsieur Le Bars était en effet un vieux prêtre aussi haut que large avec des
mains qui étaient de véritables battoirs !
— En tout cas, conclut Jean-Baptiste peu intéressé par l’anecdote de son
frère, c’est une chose formidable que l’esprit de l’homme ait su détourner
une force aussi énorme, mais aveugle, que celle d’un fleuve pour en faire une
puissance intelligente, à son profit. L’esprit peu tout, monsieur Quintin ! Il
suffit donc de bien réfléchir, de bien étudier les causes pour découvrir les
secrets de la nature et agir en conséquence ! Il suffit de vouloir !
Nous commencions à évoquer avec passion d’autres exemples du génie
humain, les barrages, les moulins, les ponts…, mais notre discussion tourna
court : Charles nous hélait du haut de la voiture déjà rangée sur le bord du
chemin. Il ne fallait pas perdre de temps, la route serait longue et, à cette
époque de l’année, les journées sont brèves.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 36 08/04/2011 12:43:273. En pension
ous venions d’entrer dans la ville de Bruxelles. Je devais me rendre NRue Neuve, à l’adresse du baron Cloots lorsqu’il séjournait dans cette
ville pour ses affaires.
Nous traversâmes la grande place où des hommes et des femmes
s’occupaient à démonter les étals du marché sous le regard bon enfant de
quelques gardes sanguins et ventripotents. Jean-Baptiste, épuisé dormait ;
Égide soulevait tristement de temps en temps le rideau de la portière.
Charles était de mauvaise humeur. Il détestait devoir conduire au milieu
des cohues.
Une marchande de fleurs peu aimable nous indiqua le chemin.
Thomas-François occupait un appartement au premier étage d’un hôtel
dont la façade était en assez mauvais état, mais son logement était
confortable et spacieux. Il l’occupait de plus en plus, car, si son représentant à
Amsterdam poursuivait ses activités d’armateur et surtout d’assureur des
convois qui partaient pour les Indes Orientales, pour l’Afrique ou pour
l’Amérique, il avait aussi développé une nouvelle activité en ce siècle où
la fortune des grands et le train de vie qu’on souhaitait avoir n’allaient
pas forcément dans le même sens : il s’était instauré banquier des grands.
Il venait ainsi, récemment, d’avancer de grosses sommes à Madame
de Choiseul, la petite fille de Crozat, un de ces traitants détestés de La
Bruyère, mais aussi un des partenaires du grand-père de Thomas-François,
Jean-Baptiste Cloots, l’ancêtre providentiel de la famille. Les Choiseul
au fait de leur gloire s’efforçaient de faire oublier leurs origines et le luxe
de leur train de vie avait fortement écorné la fortune laissée par le vieux
banquier. Choiseul avait beau tenir en mains la politique du royaume, ses
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 37 08/04/2011 12:43:2738 François labbé
émoluments ne suffisaient pas à compenser les dépenses somptuaires de
son épouse. Votre mari avait salué le Pacte des Familles dont l’Europe était
redevable au duc ; on parlait en outre d’une acquisition prochaine de la
Lorraine... Tout cela allait dans le sens des affaires et Thomas-François
n’avait pas hésité à devancer les besoins d’un personnage aussi important.
Par prudence cependant, il s’ingéniait à conserver une clientèle aussi variée
que possible. Il comptait ainsi dans ses obligés de nombreux aristocrates
liés aux Pays-Bas autrichiens, à la Prusse, au Hanovre et à l’Angleterre,
ainsi que quelques-unes des familles les plus en vue de France. Ces prêts,
qu’il consentait à des taux particulièrement bas, sa discrétion, avaient fait
de lui une référence et, si ces activités bancaires, eu égard aux faibles taux
pratiqués, n’auraient pas suffi à assurer un revenu confortable, elles étaient
en premier chef, une carte de visite, une entrée dans la cour de ces très
grands qui, en sous-main, souvent finançaient les transports maritimes.
C’était là son véritable but : quand on avait besoin d’assurer une cargaison,
on s’adressait désormais en priorité à ce monsieur de Cloots si
compréhensif et si honnête homme, presque « comme nous ».
L’assurance était une activité certes risquée, mais lucrative :
l’engagement de fonds était nul, les pertes largement compensées par les primes,
le retour sur investissement énorme. Thomas-François avait eu beaucoup
de chance, il n’avait connu que deux dommages sur les dizaines de convois
qu’il avait accepté de prendre sous sa responsabilité.
Il nous accueillit avec une douceur étonnante chez un homme habitué à
commander, à ordonner, à gérer des affaires aux quatre coins de la terre.
C’était réellement un bel homme, au sourire malicieux. Sa haute taille,
sa minceur lui conféraient une vraie prestance et le tableau de Dominicus
van den Schmissen accroché sur un mur de la galerie de Gnadenthal à côté
du vôtre, madame, est très ressemblant. Ce qui frappe, c’est la douceur des
regards et la simplicité de la mise.
Il nous reçut sans protocole : en cheveux, vêtu d’une grosse robe de
chambre pourpre en laine de frise, chaussé de pantoufles fourrées, le plus
bourgeoisement du monde.
Après les questions habituelles sur le voyage, sur votre santé, sur
Gnadenthal, il nous fit servir une collation en attendant le dîner et prit ses
deux garçons sur les genoux. Il les interrogea longuement sur leurs études,
sur leurs progrès, sur leur santé. Jean-Baptiste voulut réciter des fables de
La Fontaine et Égide raconta un épisode de l’histoire romaine, si je me
souviens bien. Il nous confia mieux se plaire ici qu’à Juilly où la campagne
était triste.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 38 08/04/2011 12:43:28le cahier rouge 39
Le repas fut copieux, comme il est de règle dans ces maisons flamandes
ou hollandaises et la cuisinière, une matrone joviale et ronde, emmena tôt
les enfants se coucher.
Thomas-François me proposa une pipe et nous discutâmes de tout et de
rien devant l’âtre où un fagot jetait de vives lueurs. C’est d’ailleurs à cette
occasion que je bus mon premier vrai chocolat :
— Ce cacao vient de Java, cher monsieur Quintin. Certains le boivent
avec du lait, mais je le préfère à l’eau, parfumé à la vanille. C’est excellent
pour la santé. Monsieur Janssen, un importateur de Rotterdam me disait
encore il y a quelques jours que son beau-père, qui avait perdu tout appétit
depuis des années à la suite d’une étrange maladie de langueur attrapée aux
Indes, avait retrouvé santé et vigueur grâce au chocolat qu’il buvait deux
fois par jour. Il a 97 ans aujourd’hui et se porte comme un charme. Son cas
a fait l’objet d’une communication dans la dernière Gazette de Leyde.
Monsieur de Cloots me donna ensuite ses instructions avec une
remarquable bonhomie. Il me traitait comme son alter ego. En bref, j’avais tous les
pouvoirs ; il me faisait entièrement confiance. Dans les mois à venir, il serait
très pris et ne pensait pouvoir visiter ses enfants qu’occasionnellement. Je
l’assurai de mes bons services et pris congé. Il demeura près du feu, ayant
encore quelques missives à rédiger.
Le lendemain matin, je devais accompagner Thomas-François, qui avait
tenu, pour cette rentrée tardive, à conduire lui-même ses fils à l’internat
qu’il leur destinait, mais, peu avant notre départ, alors que Jean-Baptiste
et Égide se rengorgeaient de cette présence de monsieur leur père, comme
ils disaient comiquement, un messager apporta un courrier à M. le baron,
qui s’excusa. Il devait immédiatement se rendre à Anvers et ne reviendrait
à Bruxelles que dans une dizaine de jours. Égide pleura et fut pris d’une
quinte de toux qui m’inquiéta.
— Ne vous en faites pas, monsieur Quintin. Je tousse depuis Juilly, mais
ce n’est pas grave, s’excusa-t-il, le mouchoir à la main. Je suis seulement
triste de voir notre père s’en aller. Je crois que j’aurais préféré rester à
Gnadenthal, avec vous et avec maman.
— Moi, je ne suis pas triste, répliqua Jean-Baptiste. Si notre père s’en
va, c’est parce qu’il y est obligé. Nous sommes grands tous les deux et
monsieur Quintin est là. De la fermeté mon frère et donnez-moi la main.
J’allais donc vers la rue de la Montagne, près de la cathédrale
SainteGudule, où se trouvait cette institution, tenant Jean-Baptiste par la main,
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lui-même traînant à la remorque son aîné qui, les épaules basses, le visage
amaigri et pâle faisait pitié.
Nous traversâmes la Grand-Place sur laquelle des marchands
déployaient leurs étals, longeâmes les murs d’une grande église qui était
la cathédrale, tournâmes dans une petite rue en pente raide et mal pavée
de galets pointus pour entrer dans une bâtisse assez sombre, mais de bon
aspect. Jean-Baptiste ne pipait mot, cependant, la pression de sa main me
disait combien il était angoissé derrière sa façade de brave.
Le père De Lannoy était un homme grand et maigre, à la chevelure
filasse. Il nous accueillit avec gentillesse et nous fit les honneurs de sa
maison, qui nous parut bien calme pour un pensionnat.
— Vous vous trouvez en effet à l’internat. Les pensionnaires sont
actuellement à la cathédrale, pour y suivre l’office du matin. Ils y vont deux fois
par semaine. Les autres matins, la prière a lieu à la chapelle. Après l’office,
ils se rendent au collège Saint-Euloge, qui se trouve à quelques dizaines
de mètres d’ici. Là-bas, ils prennent leurs cours avec des enfants habitant
dans leurs familles ou dans d’autres internats. À onze heures, ils rentrent
ici pour déjeuner. L’après-midi, des études ont lieu chez nous. Nous avons
d’ailleurs une très belle bibliothèque. Les plus âgés y sont admis.
Puis, s’adressant au plus grand de mes deux élèves, il ajouta avec
douceur :
— C’est toi, Égide, je crois ? Et bien, l’an prochain, tu pourras travailler
dans la bibliothèque. Les aînés ont ce droit. Toi mon petit, dit-il en posant
sa main sur la tête de Jean-Baptiste, il faudra encore attendre et manger
beaucoup de soupe !
— Je n’aime pas la soupe, monsieur, mais beaucoup les livres, répliqua
celui-ci en se dégageant.
Le Père De Lannoy parut un instant désorienté.
— Ah ! Ah ! Tu aimes les livres ! Et qu’as-tu donc déjà lu ?
— Je viens de lire avec monsieur Wessel de Till les Voyages de Cyrus, de
Monsieur de Ramsay !
— Et bien, dit le prêtre, tu ne perds pas de temps ! Ce livre me paraît
bien difficile pour un enfant de ton âge ! Ce monsieur Wessel de Till me
semble bien imprudent !
— J’ai bien aimé ce livre, monsieur, car on y apprend beaucoup de
choses sur la science et les religions de tous les pays du monde.
— Les religions ? Tiens, tiens… Mais monsieur, poursuivit-il, s’adressant
à moi, n’êtes-vous pas le précepteur de ces enfants ?
— Certes, monsieur De Lannoy, répondis-je, mais seulement depuis peu
de temps.
Je loge chez le baron Cloots, rue Neuve, ajoutai-je, pour changer de
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conversation, car les paroles de Jean-Baptiste semblaient avoir troublé
l’ecclésiastique. Je pense que je viendrai travailler avec Égide et Jean-Baptiste
l’après-midi.
— Parfaitement, monsieur. Venez vers trois heures. Nous avons sur
place des répétiteurs, ce sont de braves jeunes gens, des séminaristes pour
la plupart, mais il a été convenu avec monsieur le baron que vous vous
chargiez de suivre les enfants, ainsi que de les prendre le dimanche, de
vous occuper de leur trousseau, de leurs besoins divers. Nous aurons donc
l’occasion de souvent nous voir. Je vous indiquerai une lavandière et toutes
les personnes dont vous aurez nécessité.
Vous voyez que nous sommes une petite institution, dit-il en montrant
d’un geste la pièce où nous nous trouvions. Nous avons vingt-huit
pensionnaires de tous les âges. Égide et Jean-Baptiste partageront une chambre
avec un garçon de leur âge qui vient du Limbourg, le berceau des Cloots
je crois ?
— Oui, c’est cela.
— Ce garçon est d’une très bonne famille. Vous vous en ferez un ami
mes enfants ! Eh bien monsieur…
— Quintin.
— Monsieur Quintin. Je vous propose de laisser ici les enfants. Un de
nos régents va les accompagner à la cathédrale puis au collège. Vous verrez
leur chambre à votre prochaine visite.
Se tournant alors vers les deux frères, qui étaient désormais aussi pâles
l’un que l’autre, il leur dit avec une douceur dont l’affectation n’échappa ni
à moi ni aux enfants :
— À nous donc mes petits. Saluez, monsieur Quintin, il reviendra cet
après-midi.
Jean-Baptiste me fit une révérence, Égide se jeta à mon cou, de grosses
larmes roulaient sur ses joues pâles, puis sur son collet de dentelle où elles
restaient comme emprisonnées, tremblantes et brillantes.
— Oh, monsieur Quintin ! Revenez vite ! chuchota-t-il entre deux sanglots.
Jean-Baptiste était de moins en moins fier et regardait en coin son frère
hoqueter, mais il ne montra aucune émotion.
Je quittai le Père De Lannoy en compagnie de son concierge, un gros
homme borgne affligé d’une claudication disgracieuse, qui, armé d’une
courte charrette à bras, me suivit pour ramener le coffre des enfants, les
effets et les objets dont ils auraient besoin.
Cette scène de séparation restera toujours gravée dans mon esprit. Ce
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pauvre Égide, sans doute pressentant qu’il ne verrait plus ni son père ni sa
mère, se remettait entièrement à moi, à moi qui devais le laisser là.
Il est étrange de voir combien les êtres vivants ont une prescience de
leur fin. La Révolution m’en a souvent fourni la preuve et Jean-Baptiste
qui tentait de donner le change en ce frais matin d’automne ne réagit pas
autrement la veille du procès qui devait le condamner. Il savait !
Le séjour bruxellois ne dura guère. Ce qui devait arriver arriva. Quelques
semaines après notre arrivée, Égide fut repris par les coliques et les quintes
de toux qui l’avaient fatigué à Juilly. Ni les onguents ou les rhubarbes du
père De Lannoy qui ne jurait que par elles ni les sirops de sureau, de cresson
et d’orties d’un de ses amis, un capucin, le père Ange arrivé à la rescousse,
ni l’eau mercurielle du savant médecin Van Swieten que le baron fit venir à
grands frais de Berlin ne le guérirent.
L’enfant s’étiola, garda le lit, refusa toute nourriture et mourut dans
la nuit du 18 mai 1766 après avoir été ondoyé comme un nouveau né. Sa
faiblesse était en effet si grande qu’on ne put le confesser.
Jean-Baptiste ne pleura point. Il me demanda seulement si je croyais
vraiment que l’âme d’Égide était au Paradis, comme l’avait affirmé le père De
Lannoy ? Je ne sais plus exactement ce que je lui répondis, mais je dus
dire que tous les enfants vont au ciel, que Dieu les rappelle pour leur
donner une place à sa droite..., en bref, ce qu’on raconte aux enfants dans
de pareilles circonstances où il n’est pas de mise de faire l’esprit fort. En
revanche, je me souviens très bien de sa réponse : « Il est bien méchant
ce Dieu qui enlève le frère au frère, le fils à la mère, l’aîné à son père,
monsieur Quintin ! Ne trouvez-vous pas ? » Et il m’avait regardé dans les
yeux : « Monsieur Quintin, d’où cela vient-il ce qu’on dit de l’âme et de son
immortalité ? »
Je crois que je ne sus pas lui répondre.
Vous aviez souhaité, madame, qu’après les funérailles, Jean-Baptiste quitte
Bruxelles, car vous craigniez que le souvenir d’Égide, sa maladie, ne
frappent l’esprit forcément impressionnable de son frère.
Aidé par un don considérable que, dans votre tristesse, vous fîtes, vous
et votre époux, le père De Lannoy consentit à perdre un pensionnaire et
fut du même avis. En outre, cet enfant qui connaissait le Cyrus de Ramsay,
ce disciple de Fénelon, n’était pas facile : il écrivait sur les pages de ses
cahiers des passages entiers de ce roman. Le père De Lannoy avait ainsi
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 42 08/04/2011 12:43:28le cahier rouge 43
lu avec horreur les phrases suivantes : La bonne politique doit pourvoir non
seulement à la liberté de chaque État, mais même à la sûreté de tous les États
voisins; se détacher du genre humain, se regarder comme fait pour conquérir,
c’est amener les nations contre soi.
Ou encore : Les rois qui croient s’enrichir par leurs exactions sont les
ennemis de leurs peuples, ils ignorent même leur propre intérêt… Ce petit
coin de terre qu’on appelle la patrie est un tableau trop borné pour pouvoir
juger par là de l’humanité tout en général….
Toujours est-il que, muni de sa recommandation plus ou moins sincère,
on plaça l’enfant au collège de Mons.
Le Collegium Montense était un établissement réputé et un excellent début
pour rejoindre plus tard un collège de France. Vous pensiez à La Flèche
pour celui qui désormais était le nouveau baron de Cloots, les Bombarda
de Beaulieu s’étaient à nouveau proposés pour servir de garants et de
correspondants, mais les déboires des jésuites en France avaient modifié ces
plans.
L’établissement de Mons avait été fondé en 1598 et avait connu une
vraie expansion au milieu du siècle passé en déménageant sur un terrain
de l’abbaye d’Epinlieu. La jeunesse la plus brillante des provinces belges
le fréquentait, des professeurs assez réputés y enseignaient. Le latin y était
particulièrement en honneur, ce qui n’était pas mal pour Jean-Baptiste, car
les efforts conjugués du prêtre Wessel et du chanoine de Pauw avaient fait
de lui un bon latiniste en dépit de son jeune âge.
erNous y arrivâmes le 1 septembre 1766 après avoir passé l’été chez Jean Van
Brée, son oncle éloigné qui séjournait alors dans sa maison des environs de
Mons.
Jean-Baptiste fut immédiatement pris en charge par les bons pères. On
me remercia et on m’annonça qu’on se passerait de mes services. Il n’était
pas dans l’habitude des jésuites de ne pas assurer entièrement l’éducation
de leurs élèves. La pension et les salles d’études étaient dans le même
bâtiment. On me fit même savoir assez peu poliment qu’il était préférable que
je ne voie pas Jean-Baptiste jusqu’aux futures grandes vacances.
La séparation ne fut pas simple. Chez l’oncle nous avions été à chaque
instant ensemble : études, promenades, jeux, tout nous avait réunis. Il me
considérait un peu comme son grand frère et avait reporté sur moi toute
l’affection qu’il avait pour Égide et je dois avouer que voir disparaître ses
frêles épaules derrière le noir portail du collège m’avait plongé dans une
grande tristesse.
Je crois que je ne savais plus trop que faire. Devais-je repartir vers la
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France ? Devais-je retourner à Gnadenthal ? Rentré chez monsieur Van
Brée, qui avait eu la bonté de me conserver ma chambre, je vous écrivis
alors, si je ne me trompe, madame, pour vous mettre au courant de la
situation et vous demander si je devais considérer que mon service était terminé.
Ce fut Thomas-François Cloots qui vint m’apporter la réponse en
personne. Il devait se rendre en France et avait décidé de passer par Mons.
Vous lui aviez en effet transmis ma missive et il avait tenu à me voir.
— Cher Monsieur Quintin, il n’est pas question que vous quittiez notre
service. Jean-Baptiste tient beaucoup à vous et vous avez été d’une grande
aide pour ce malheureux Égide. Si l’oncle Van Brée est d’accord, vous
resterez ici. Nous continuerons à vous verser vos gages. Votre présence,
votre proximité rassureront Jean-Baptiste.
— Monsieur le baron, répliquai-je, votre offre me fait honneur, mais,
seul à Mons, je ne sais si...
— Ta, Ta, Ta ! Vous saurez sans nul doute occuper votre temps.
Monsieur De Pauw m’a dit naguère que vous écriviez et que vous vous
intéressiez particulièrement à l’histoire. Pourquoi ne pas profiter de cette nouvelle
situation pour avancer vos travaux ou pour vous pencher sur la Flandre ?
Vous n’êtes pas obligé de séjourner vingt-quatre heures sur vingt-quatre
à Mons : déplacez-vous, voyez du pays. Vous pourriez peut-être, mais je
ne veux en rien vous presser, travailler sur les archives de notre famille.
Trop de renseignements sont inexacts et j’aurais voulu, en certains endroits
plus de certitudes. Vous m’avez dit un jour que vous aviez aidé le savant
Schoepflin dans de menus travaux...
— Je vous suis très reconnaissant pour cette proposition qui entre tout à
fait dans mes goûts pour l’histoire et la chronologie. J’ai en outre beaucoup
d’affection pour votre fils, mais...
— Si vous avez besoin d’une recommandation pour effectuer telle ou
telle recherche, pour vous rendre dans tel ou tel lieu, rien de plus simple
que de me contacter. Van Brée sait où je suis. Je vous aiderai autant que je
le pourrai ! Et puis, je ne pense pas que Jean-Baptiste reste très longtemps
ici. Je vais rencontrer mes cousins Bombarda de Beaulieu et mon vieux
compère Van den Yver qui vient de s’installer complètement à Paris. Je
verrai avec eux s’il est judicieux de placer Jean-Baptiste très bientôt dans
un collège français. En bref, s’il devait partir pour Paris ou pour une autre
ville, je souhaiterais que vous soyez là pour l’accompagner.
La perspective de partir pour Paris à plus ou moins longue échéance n’était
pas faite pour me déplaire.
— Eh bien, monsieur, oui. Je resterai à Mons chez M. Van Brée au moins
jusqu’aux vacances prochaines. Nous verrons alors.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 44 08/04/2011 12:43:28le cahier rouge 45
— Parfait ! Et moi, de mon côté, je vais m’adresser au Père Directeur
pour qu’il accepte que vous puissiez au moins voir Jean-Baptiste tous les
trimestres. C’est un ami de l’oncle Paul. Il ne me le refusera pas...
Un jour, alors que j’étais perdu dans la lecture fastidieuse d’archives
poussiéreuses, je fus appelé au collège. Je m’y rendis en toute hâte, car il n’était
pas dans l’habitude des jésuites de commander aussi instamment la venue
de la famille ou du correspondant.
Le supérieur me reçut très froidement et me remit sans mot dire un
livre. Il s’agissait de L’Onanisme du docteur Tissot. Je regardais le livre du
médecin suisse puis le prêtre sans comprendre.
— Jean-Baptiste a été surpris avec ce livre qu’il lisait en cachette à la
lueur d’une chandelle pendant que ses camarades dormaient. Notre
concierge l’a sévèrement châtié. Vous ne le verrez pas ! Nous avons isolé
cette brebis galeuse, mais pouvez-vous me dire d’où provient cet ouvrage ?
Je répondis que, comme tout le monde, je connaissais le célèbre docteur
et que ses œuvres étaient fort répandues. Je ne pouvais m’expliquer
comment cet exemplaire était tombé entre les mains de Jean-Baptiste.
Le supérieur me fit savoir que monsieur de Cloots serait prévenu. Je
quittai le collège assez décontenancé et écrivis au baron pour le préparer et
donner mon avis sur ce qui n’était après tout que curiosité d’enfant.
Beaucoup plus tard, Jean-Baptiste me donna l’explication de l’affaire et
j’ose vous la rapporter sans l’édulcorer, car cet événement eut des
répercussions, j’en suis certain, sur toute sa vie future.
Il s’était lié d’amitié avec un garçon plus âgé d’une ou deux années,
Xavier van Houten, d’une bonne famille de Tournai. Ce garçon s’était laissé
aller à des attouchements, à des caresses, à des baisers habituels bien
qu’interdits en ces lieux à cet âge où le sang entre parfois en effervescence.
JeanBaptiste avait ressenti du plaisir et n’avait pas refusé les avances suivantes
de son ami, bien au contraire. Mais un jour, ou une nuit plutôt, ces caresses
allèrent si loin que la décharge nerveuse du plaisir fut accompagnée de sa
première éjaculation. Ce liquide poisseux et étrange, malodorant, lui fit
craindre une perte essentielle et il fit tout pour se renseigner, savoir à quoi
la tendresse de son ami l’exposait, ce que signifiait cette bizarre hémorragie
dont les autres riaient ou étaient fiers. Il les voyait tous se réjouir de leurs
exploits, compter les gouttes, se rengorger.
Un condisciple plus âgé, dont le père était libraire en Hollande, et qui
approvisionnait le dortoir en livres de toutes sortes, lui échangea l’ouvrage
de Tissot contre une bague inca, cadeau de l’oncle armateur installé à Cadix.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 45 08/04/2011 12:43:2946 François labbé
Avec horreur, Jean-Baptiste découvrit que l’hygiéniste helvétique assurait
que la perte séminale altérait l’organisme et particulièrement l’intelligence
des enfants très jeunes. Ce que Jean-Baptiste pratiquait avec Xavier — et sans
doute avec d’autres camarades — c’était bien cet onanisme proscrit, le péché
d’Onan dont parlaient aussi les textes sacrés. Certes, il se moquait bien du
péché et des défenses métaphysiques de l’Église, qui ne pouvaient au plus
que servir d’aliment au plaisir — ce jeune professeur d’histoire qui le prenait
sur ses genoux pour répéter les leçons n’en pensait certainement pas moins,
quand sa mauvaise haleine approchait de sa nuque et que la main nerveuse
de l’ecclésiastique palpait sa cuisse, me confia-t-il plus tard en riant ! Mais
avec cet ouvrage, c’était un homme de l’art, un philosophe, qui condamnait
l’onanisme, un savant qui en avait observé les conséquences inéluctables ! La
raison parlait, il fallait lui obéir, les arguments étaient d’une autre qualité. Si
l’Enfer n’effrayait personne, l’imbécillité annoncée avait de quoi rebuter un
jeune homme désireux d’être quelqu’un dans le monde !
Lui qui voulait être robuste, fort, lui qui voulait écrire des livres comme
monsieur de Voltaire fut épouvanté par les menaces rationnelles de Tissot
et il décida dès lors d’échapper à cette malédiction et de tout mettre en
œuvre pour conserver cette précieuse liqueur garante de son intégrité, pour
le moins de ne la dépenser qu’à bon escient et avec parcimonie. J’essayai
bien de lui faire entendre que je ne partageai pas totalement les conclusions
de M. Tissot, qui ressemblaient trop à l’habillage scientifique de la morale
de l’Église, il répliqua avec sa franchise habituelle :
— Sauf votre respect, monsieur Quintin, dites-moi, vous qui êtes
intelligent, avez-vous pratiqué l’onanisme dans votre enfance ?
Je rougis, hésitai, mais pris le parti de la vérité en lui révélant que je croyais
bien qu’il s’agissait-là d’une curiosité toute naturelle à laquelle, comme
la plupart des hommes, je n’avais pas échappé. Il ne parut ni tout à fait
convaincu ni entièrement soulagé !
Ses réflexions et la longue punition des bons pères changèrent son
caractère : il était entré enfant, il ressortit quelques mois plus tard, mûri, sûr de
lui et de ses principes. L’enfant était devenu presque un homme.
Lorsque Thomas-François m’annonça peu avant les vacances de 1767 que
son fils irait à Paris, ce fut pour moi et pour Jean-Baptiste un soulagement.
La vie à Mons était sans intérêt. Le poids de l’Église étouffait cette petite
ville dévote et bigote, une chape de plomb. Ne pas fréquenter les offices,
ne pas paraître aux processions était tout simplement inconcevable pour les
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 46 08/04/2011 12:43:29le cahier rouge 47
habitants du lieu, aussi n’avais-je guère eu l’occasion de nouer des contacts
et, partout, on me regardait en chien de faïence ; je suis certain qu’on se
signait dans mon dos !
Je rencontrais de temps en temps un libraire, mais ce dernier ne vendait
que de la littérature ecclésiastique ou peu s’en faut. Parfois il ramenait de
Hollande une gazette ou quelques ouvrages bien sages, mais qu’il me
montrait avec l’excitation de quelqu’un qui s’est emparé d’un fruit défendu.
Une censure impitoyable régnait dans la ville : on était bien loin de la liberté
florissant dans les Pays-bas hollandais !
Jean Van Brée, que je voyais plus souvent, était un homme d’affaires et il
ne résidait pas toujours sur place. Vieux garçon, il ne rêvait que bilans,
factures et expéditions, sa Bible, c’était le Barème ! Je m’étais donc concentré
sur le chartrier des Cloots, mais tout a une fin : je menai ma tâche à bon
port. Le manuscrit était prêt et je le fis parvenir à Thomas-François, qui
me remercia chaleureusement, se chargea de le faire imprimer chez Vlam
et m’offrit en dédommagement quelques participations sur ses navires. Je
possède d’ailleurs toujours mon exemplaire magnifiquement relié, et
surtout, précédé d’une préface écrite doctement par monsieur De Pauw, ma
seule collaboration littéraire avec un grand philosophe !
Je commençais donc à me demander comment j’allais tuer le temps en
attendant les vacances et le retour à Gnadenthal ; cette décision tombait à
pic pour relancer les énergies.
Jean-Baptiste ne contint plus sa joie lorsqu’il sut qu’il allait se rendre à Paris
et que son père avait décidé de le placer au collège du Plessis Sorbonne !
Il en avait assez des jésuites, des mauvais traitements qu’on infligeait aux
esprits rebelles comme le sien, de l’atmosphère hypocrite qui régnait entre
les élèves comme entre les pédants. Il savait aussi que le Duc de Choiseul,
que son père avait l’honneur de connaître, venait de chasser ces corbeaux
du royaume de France et il enrageait de devoir les subir, lui, ici, à Mons !
Thomas-François avait d’abord été guidé par le fait que son désir était de
donner à l’héritier de son nom une éducation française parfaite et il craignait
que le temps passé hors de France ne lui soit préjudiciable. Et puis, les Van
den Yver, qui s’étaient si aimablement occupés d’Égide à Juilly, demeuraient
désormais dans la capitale. Enfin, cette solution parisienne était plus pratique
que de placer Jean-Baptiste à La Flèche où les Bombarda-Montesquiou, de
par leurs nombreuses occupations, n’auraient pas été vraiment à même de
tenir leur rang de correspondants. D’autre part, quelques disputes à propos
d’un héritage avaient refroidi les relations et un échange de lettres fort aigres
n’avait fait qu’empirer les choses...
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 47 08/04/2011 12:43:2948 François labbé
Enfin, André, l’aîné des Van den Yver, avait l’âge de Jean-Baptiste et
commencerait avec lui à fréquenter les cours de Plessis Sorbonne : il serait
moins seul pour ce nouveau début.
Nous rentrâmes au Val-de-Grâce à la fin du mois de juillet pour quelques
semaines de vacances.
C’est au cours de ce voyage que je compris combien Jean-Baptiste avait
évolué.
En traversant la ville de Clèves, je vis ses yeux se mouiller.
— Qu’avez-vous Jean-Baptiste ? Êtes-vous triste de rentrer voir votre
mère et votre père, demandais-je ?
— Non, monsieur Quintin, bien sûr que non, je me réjouis de retrouver
ma maison, ma chambre et mon étang, même cette brute de Charles et sa
Martha..., mais regardez dans la rue : ne voyez-vous pas ces enfants pauvres,
toute cette misère ? Et puis, n’avez-vous pas remarqué toutes ces murailles
noircies, toutes ces bâtisses incendiées au long du chemin ?
— Hélas ! La guerre est une horrible chose, répondis-je, un peu honteux,
car toutes ces destructions avaient été le fait des troupes du roi de France
pendant la Guerre de Sept Ans et, dix ans après, rien n’avait été relevé.
— Je me rappelle, quand j’étais très petit, ces soldats qui habitaient
notre château. Ils étaient terribles. Je me souviens d’un grand escogriffe
qui faisait le matamore et me grimpait de force sur son cheval noir. Un jour
il m’a même mis sous le nez les oreilles dégoulinant du sang d’un
malheureux, oreilles qu’il avait tranchées avec sa dague ! Ce sont ces hommes qui
ont commis ces crimes ! Ces ruines n’étaient que des bicoques, mais c’était
le bien de quelqu’un, l’abri de familles, le foyer... Tout cela ils l’ont détruit.
Monsieur Quintin, je déteste la pauvreté qu’on impose à tant d’hommes,
la guerre qui abîme et tue aveuglement…, les chevaux, sans lesquels il n’y
aurait pas tant d’exactions ni de violence !
Jean-Baptiste avait douze ans et déjà il pensait comme Anacharsis !
Nous arrivâmes le soir à Gnadenthal. Vous nous attendiez, madame, sur
la passerelle menant à l’étang. Je vois encore votre sourire, votre visage
rayonnant de bonheur. Je vois Jean-Baptiste céder à son instinct d’enfant et
se précipiter vers vous, plonger son visage dans vos jupes, pour la dernière
fois.
L’homme fait ne se permettra plus aucune effusion.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 48 08/04/2011 12:43:294. Paris et le Plessis Sorbonne
e fut le 12 octobre 1767 que nous entrâmes dans Paris par le faubourg CSaint-Marceau.
Jean-Baptiste qui, en quittant Mons, n’en pouvait plus d’impatience,
s’était un peu calmé pendant ce long voyage. Les immenses plaines du
nord de la France noyées sous des pluies continuelles, les villages assez
misérables traversés au pas lent des chevaux, les épaisses forêts au fur et à
mesure que nous approchions de Paris, la route en très mauvais état, semée
de fondrières, boueuse, les auberges trous à vermine où nous avions dormi,
rien de tout cela ne pouvait évidemment lui avoir plu. Et nous traversions le
quartier Saint-Marceau ! Je lisais la stupéfaction sur son visage. Il ne pipait
mot et cherchait, désespérément la ville, les bâtiments magnifiques dont on
lui avait fait la description dans le salon de Gnadenthal. Il ne découvrait que
de laides chaumières en mauvais état, disproportionnées dans leur hauteur,
de guingois, bien plus mal fichues que les bâtisses bourgeoises de Mons, de
Bruxelles voire de Clèves, emprisonnant de longues rues irrégulièrement
pavées où coulait un ruisseau malodorant. Des malheureux couverts de
haillons regardaient passer la voiture d’un œil morne en tendant la main,
une foule d’enfants courait par instant derrière eux, presque nus malgré
la température peu clémente. Il voyait la foule nombreuse grouillant entre
les habitations, devant les églises et chapelles, les chiens, l’horrible misère.
La nuit tombait et l’obscurité croissante ajoutait une touche funèbre à
ce premier regard de votre fils sur la capitale du royaume de France.
— M. Quintin, est-ce là Paris, se résolut-il à me demander sans quitter
des yeux le spectacle désespérant qui s’offrait à lui ?
— Oui et non, répondis-je, nous traversons certainement le plus vilain
endroit de la ville. Demain, nous aurons l’occasion de voir d’autres quartiers.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 49 08/04/2011 12:43:2950 François labbé
C’est ici que l’on a dansé sur le cercueil du diacre Pâris et qu’on a mangé de la
terre sur son tombeau, jusqu’à ce qu’on ait fermé le cimetière.
— Mon oncle m’en a parlé quand nous évoquions les superstitions, qui
détruisent la raison.
— Sache mon enfant que les séditions et les mutineries ont leur origine
cachée dans ce foyer de la misère obscure que tu découvres en ce moment.
C’est dans ces habitations ruineuses que se terrent les hommes ruinés, les
misanthropes, les maniaques, les alchimistes prétendus, les rentiers bornés,
les ivrognes, les malheureux de tous les acabits, les pauvres. Les maisons n’y
ont point d’autre horloge que le cours du soleil quand il paraît ; ce sont-là
des hommes reculés de trois siècles par rapport aux arts et aux mœurs. Une
famille entière occupe une seule chambre, où l’on voit les quatre murailles,
où les grabats sont sans rideaux, où les ustensiles de cuisines roulent avec les
vases de nuit, et tous les trois mois, les habitants changent de trou faute de
paiement du loyer…
— Les pauvres gens, soupira Jean-Baptiste, songeur, le regard perdu
dans le lointain…

Nous entrâmes enfin dans Paris intra muros. La nuit était complètement
tombée et Jean-Baptiste dut renoncer à ses observations. Nous arrivions
d’ailleurs à l’hôtel des Van den Yver, qui était situé rue Vivienne, une voie
assez large éclairée de place en place par des lumignons jaunes. C’était un
autre univers ! Notre voyage ressemblait à la Divine comédie !
— Il y a plus d’argent dans cette seule rue que dans tout le reste de
la capitale, fis-je remarquer à mon élève. Les grandes caisses y résident,
notamment la caisse d’escompte. C’est là que trottent les banquiers, les
agents de change, les courtiers, tous ceux enfin qui font marchandise de
l’argent monnayé et se soucient peu de la sueur et de la peine de celui qui
travaille !
Notre hôte y résidait ! Nous nous arrêtâmes devant une grande bâtisse
blanche faisant face à une petite chapelle.
Nous dûmes descendre de la voiture pour entrer à pied, car la porte
cochère de l’hôtel était trop étroite pour notre équipage et deux énormes
bornes empêchaient toute manœuvre. Un domestique se précipita à notre
rencontre, un lampadaire à la main. Il appela à la rescousse deux hommes
assez mal famés assis sur un peu de paille répandue à même le trottoir sous
un porche voisin et ceux-ci se chargèrent de porter nos bagages dans la
cour de l’hôtel. Je leur donnai un pourboire et ils retournèrent à leur litière
en marmonnant des paroles que ni moi ni Jean-Baptiste ne comprîmes,
mais qui ne devaient pas être obligeantes.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 50 08/04/2011 12:43:29le cahier rouge 51
— Je vais chercher monsieur Van den Yver, annonça le valet, un grand
maigre lymphatique accroché à sa lanterne.
Nous venions de pénétrer dans une sorte de hall ténébreux, au pied d’un
énorme escalier de bois. A la lumière d’un maigre lumignon, on distinguait
quelques plantes dans des pots peinturlurés, un tableau sombre pendu à un
mur clair représentant des vaisseaux quittant un port, un vase au ventre rond
sur une console dont les dorures chinoises luisaient dans la pénombre. Des
pas se firent entendre et le domestique revint accompagné d’un gros homme
enveloppé dans une robe de chambre informe, en bonnet de nuit, un
personnage au visage avenant tant qu’on pouvait en juger dans cette demi obscurité.
— Mes enfants ! Vous voilà ! dit l’homme avec un fort accent flamand.
Nous ne vous attendions plus pour aujourd’hui ! Savez-vous qu’il est neuf
heures passé ? Je vais vous montrer vos quartiers. Vous devez être fatigués.
C’est donc toi, Jean-Baptiste, ajouta-t-il, en s’approchant de son hôte et
en lui tapant fortement sur l’épaule. Tu as l’air d’être un solide garçon ! Tu
ne ressembles pas à ton pauvre frère ! Mon Dieu ! Ce malheureux Égide,
ajouta-t-il en se signant. Te voilà donc à Paris ! Mais dis donc, tu n’as pas
l’air très joyeux d’être dans la capitale du royaume de France ?
— La fatigue, monsieur Van den Yver. La fatigue certainement,
ajoutaije en guise d’excuse. Nous avons eu une très longue journée. Ce matin,
nous avons quitté Soissons à 4h !
— Diable ! C’est bien tôt cela, je radote d’engager une discussion en pleine
nuit. Tout le monde dort déjà séant. Venez avec moi. Jacques, lança-t-il en
direction du domestique, suis-nous. Nous aurons besoin de toi pour porter
les bagages. Je vous présente Jacques. Il s’appelle en réalité Jacob, mais ici
c’est Jacques ! Il est à la fois cocher, valet et homme de confiance. Il est
originaire d’Amsterdam. Je l’ai ramené dans mes bagages. Un souvenir du pays,
poursuivit-il avec un gros rire bonhomme, tandis que sa robe de chambre
mal ficelée s’ouvrait et laissait apparaître un ventre rebondit sur deux cuisses
maigres.
— Tu regardes ma bedaine, Jean-Baptiste ! Que veux-tu, cela aussi, c’est
Paris ! La bonne chère…, mais trêve de discussion, suivez-nous. À propos
de bonne chère, si vous avez faim...
Mais nous n’avions aucun appétit, nous regagnâmes nos chambres et nos
lits qu’on venait de bassiner ; nous dormîmes comme deux souches sous
une épaisse couette de lin qui sentait la lavande !
— Monsieur Quintin, dépêchez-vous, avalez votre soupe ! Nous partons !
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 51 08/04/2011 12:43:2952 François labbé
Jean-Baptiste avait déjà enfilé son manteau et se précipitait vers la porte.
M. Van den Yver avait proposé de nous emmener faire un petit tour du
centre-ville dès que nous aurions fini notre petit déjeuner.
La nuit avait été bonne. Retrouver une vraie chambre, reposer dans un
vrai lit après quatre jours de voyage avait été un vrai plaisir. Nous avions
dormi comme des loirs. Il était déjà dix heures du matin. La grisaille de la
veille avait cédé place à un ciel dégagé et lumineux. Un vent d’ouest assez
fort avait balayé les nuages. Une belle journée d’octobre pour entreprendre
une excursion.
— Mais Monsieur Quintin, vous traînez ! Vite, nous partons, m’avertit
Jean-Baptiste qui venait, sautant d’un pied sur l’autre, une deuxième fois
m’annoncer le départ imminent de la voiture du banquier.
En quelques minutes nous arrivâmes place Louis XV. Là, nous mîmes pied
à terre : le spectacle qui frappa mes yeux les éblouit de sa magnificence. À
droite la Seine à regret fugitive, comme l’écrit le poète ; sur la rive, de vastes
châteaux, de superbes palais à gauche, une promenade charmante derrière
nous, en face, un jardin majestueux.
— Monsieur Quintin, c’est encore plus grandiose que je l’imaginais,
s’exclama Jean-Baptiste. M. Van den Yver, où se trouve la demeure des rois ?
Van den Yver sourit.
— Avançons un peu dans cette direction, et il nous invita à suivre la
promenade au bord de laquelle nous nous étions arrêtés.
À chaque pas, Jean-Baptiste ralentissait, contemplait les façades, les portes
ouvragées, la richesse des équipages, l’éclat des modes. Il se retournait sur
les parures, sur les femmes et les hommes qui devisaient en se promenant.
— Mon Dieu, mais c’est le Paradis, soupira-t-il oubliant sans doute les
horribles visions de la veille, mon pauvre petit Gnadenthal !
— Nous y sommes !
Van den Yver s’était campé sur ses deux jambes dans une pose très royale
et indiquait du pommeau de sa canne un grand bâtiment carré entouré de
colonnades gigantesques, le Louvre !
Jean-Baptiste était un peu surpris, ce palais avait un aspect sombre et
peu engageant. Il ne correspondait pas tout à fait à ce qu’il avait attendu.
— Tu as l’air étonné, Jean-Baptiste, mais ce château était aussi une
forteresse au temps des plus vieux rois ! Il en a gardé au moins le souvenir dans
la tête des Parisiens, dit notre cicérone. Nous allons rentrer à l’intérieur et
traverser la fameuse Cour carrée. Vous allez voir, si la façade est un peu
austère, les jardins intérieurs et les perspectives sont admirables.
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De toute antiquité, le Louvre, savez-vous, n’a jamais été en faveur.
Dagobert y mettait ses chiens, ses chevaux de chasse et ses piqueurs. Les
rois fainéants y allaient assez souvent, mais ce n’était qu’après leur dîner,
pour digérer, en se promenant en coche dans la forêt qui existait alors. Il
n’est point parlé de cette maison royale sous la seconde race, ni même sous
la troisième, jusqu’au règne de Philippe Auguste, qui en fit une espèce de
citadelle environnée de larges fossés et flanquée de tours.
— Mais monsieur Van den Yver, on ne voit plus rien de ces tours,
demanda Jean-Baptiste visiblement intéressé par l’histoire du palais.
— Mon enfant, la dernière, la Grosse Tour, a été abattue par François
erI ! Ce n’est pas d’hier ! Après avoir été hors des murs pendant plus de six
siècles, le Louvre s’est trouvé enfin dans Paris avec l’enceinte commencée
par Charles V en 1367 je crois et qui a été achevée sous Charles VI. Pourtant,
jusqu’à Charles IX, les souverains n’en ont pas fait leur demeure ordinaire.
Ce n’est qu’avec Henri III, Henri IV et Louis XIII qu’on y a fait bâtir pour
ery résider vraiment. Les parties les plus anciennes datent de François I . Je
ne vous raconte pas la suite : vous la connaissez : Louis XIV a fait construire
Versailles…
— Et n’est-il pas étrange, interrogea Jean-Baptiste, qu’un roi abandonne
ainsi sa capitale, s’éloigne de son peuple ?
— Oh ! mon ami, quand tu auras vu Versailles, tu ne t’étonneras pas de
ce choix ! dit Van den Yver.
— Tout de même, monsieur, je trouve cela bien étonnant : le prince, à
mon avis, doit vivre au milieu de ses sujets !
Notre brave banquier consacra presque toute sa journée à nous faire
découvrir tout ou peu s’en faut ce que Paris a de plus remarquable. Il nous
indiqua une foule de monuments célèbres et précisa que les Parisiens
euxmêmes ne connaissent même pas le quart des richesses de leur capitale:
— À force de vivre dans un endroit, l’œil s’émousse et ne distingue
plus rien. Il faut le regard d’un étranger pour repeindre à neuf les vieilles
peintures, dit-il d’un air inspiré !
Il s’était muni des tous nouveaux Essais historiques sur Paris de Poullain
de Saint-Foix, qu’il connaissait bien avait-il tenu à préciser plusieurs fois, et
il nous abreuvait de toutes les anecdotes possibles et imaginables, utilisant
l’ouvrage de l’écrivain breton comme un guide ayant réponse à tout.
Nous prîmes notre dîner assez tôt, alors que la nuit n’était pas encore
tombée totalement. M. Van den Yver avait voulu nous faire honneur et
il avait profité de la marée de Normandie pour nous servir des crustacés
et du poisson, délicieusement préparé par Marie, une Zélandaise. Nous
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 53 08/04/2011 12:43:3054 François labbé
avions dévoré tout ce qu’on nous apportait. Jean-Baptiste, qui, d’habitude,
ne se précipitait pas sur la nourriture, avait fait honneur aux talents de la
cuisinière. Il but même une larme de vin de champagne, mais fit la grimace
me demandant ensuite comment les grandes personnes pouvaient aimer ce
breuvage.
Pourtant, lorsque Jacques apporta les gâteaux, il les refusa et les donna
au plus jeune des fils du banquier qui, les yeux écarquillés, convoitait ces
douceurs assez inhabituelles, il faut le dire :
— Monsieur Van den Yver, madame Van den Yver, je vous remercie pour
ce bon, cet excellent repas. Les Pères de Mons ne m’avaient plus habitué
à une telle bombance, poursuivit-il en souriant, mais je vous demande de
m’autoriser à ne pas prendre de dessert. Il baissa la tête et se rassit.
Ses hôtes voulurent savoir pourquoi ce renoncement. Je pressais
moimême l’enfant de questions. Avait-il trop mangé ? Était-il fatigué ? Se
sentait-il mal ?
Jean-Baptiste se redressa. Une grosse larme coulait le long de sa joue.
Madame Van den Yver se précipita, brandissant un mouchoir, mais il
s’essuya du revers de la main.
— Merci, chère madame Van den Yver. Je ne le ferai plus. Au milieu de
toutes les beautés que j’ai vues aujourd’hui, avec ce bon dîner, j’ai pensé
à ce quartier que nous avons traversé hier au soir, en arrivant. Comment
se fait-il que dans une même enceinte on puisse trouver des objets aussi
différents ? Là des enfants nus qui courent dans des rues sales et sombres,
ici des palais brillants de toutes leurs dorures devant lesquels se promènent
de beaux messieurs et de belles dames ? Est-ce que ce que mon oncle De
Pauw disait un jour à mon père est vrai : les palais cacheraient partout les
chaumières, le luxe produirait la misère et de la grande opulence d’un seul
naîtrait toujours l’extrême pauvreté de plusieurs ? Rappelez-vous, monsieur
Quintin, ajouta-t-il en tournant vers moi ses yeux clairs embués de larmes,
rappelez-vous ces enfants rencontrés en traversant Nimègue !...
— Mon petit, dit madame Van den Yver, la voix légèrement altérée, en
posant son bras sur l’épaule de Jean-Baptiste, mon petit, ce ne sont pas
là des réflexions de ton âge. Dieu a voulu que le monde soit ainsi. Nous
devons l’accepter.
— Les voies de la Providence sont parfois difficiles à comprendre, mon
garçon, ajouta le banquier, mais, en toute humilité nous ne devons pas
chercher à comprendre. Et puis, beaucoup de ces gens-là sont des vauriens et…
— Eh bien moi, je veux comprendre et si Dieu a voulu cela, Dieu est
injuste ! répliqua avec émotion Jean-Baptiste.
06a_Labbe_BigBk_n&b_080411.indd 54 08/04/2011 12:43:30le cahier rouge 55
C’était la deuxième fois qu’il clamait son désaccord avec Dieu. Ce ne devait
pas être la dernière !
Un « Oh ! » d’indignation fut la réponse de l’assemblée ; Madame Van den
Yver se signa. Je dus prendre la défense de mon protégé. Il était épuisé. Ce
voyage. Cette visite. Ce monde tout à fait nouveau pour lui…
J’accompagnai l’enfant à sa chambre en lui demandant fermement de
ne plus se laisser aller ainsi en public. Il n’était plus un enfant, après tout !
Qu’allaient penser nos hôtes, probablement choqués dans leurs
convictions !
— Mon petit, tu as encore beaucoup à apprendre ! Je te souhaite une
bonne nuit.
— Monsieur Quintin, dites-moi au moins que vous le trouvez injuste ce
Dieu que tout le monde accepte.
Je lui dis qu’il n’avait pas tort en apparence, mais que les finalités de la
Providence sont vraiment insondables et qu’un garçon bien élevé devait tenir
compte de ce que les gens pensent et admettre qu’ils pensent autrement
que soi. Rien n’empêchait d’avoir ses idées, mais il n’était
malheureusement pas convenable de tout dire en public...
Je vois bien que j’étais plus jésuite que les jésuites qu’il avait affrontés à
Mons. Bien sûr, je mettais en pratique ce que je lui disais puisque
moimême je m’étais détaché de l’Église et des croyances, en lecteur assidu des
œuvres de M. Bayle et de M. Boulanger, mais je me gardai bien d’en faire
étalage.
Qu’il est difficile de concilier politesse et vérité. Qui d’Alceste ou de
Dorante a raison ?

Mais nous n’étions pas à Paris pour passer notre temps à visiter la capitale.
Dès le surlendemain de notre arrivée, je m’étais rendu au Plessis Sorbonne.
Le régent des études qui m’avait reçu avait en main la lettre de
ThomasFrançois Cloots par laquelle il avait effectué la demande d’inscription de
son fils au collège. Pour le reste, tout était en ordre. Les Van den Yver
avaient tout prévu. Les deux premières années, Jean-Baptiste partagerait
une chambre avec deux autres camarades, dont le fils aîné des Van den
Yver qui commençait aussi ses études, puis, plus tard, il aurait sa propre
chambre.
Vous n’aviez pas souhaité, madame, qu’il eût de domestique, mais qu’il
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puisse compter sur son précepteur, c’est-à-dire moi-même. Notre
interlocuteur me proposa de le suivre à la bibliothèque pour voir avec quels
ouvrages Jean-Baptiste travaillerait.
— Votre protégé, me dit-il, intégrera la cinquième puisqu’il a déjà fait
une sixième à Mons, mais vous savez, nous sommes ici très exigeants et je
pense qu’il aura certainement besoin de votre soutien !
La traversée de ces grands couloirs sombres, l’odeur des chandelles, des
bougies et de l’encens de la chapelle se mêlait à de vagues relents de lait
caillé et me rappelait des souvenirs. J’avais moi-même été élève au
GrandCollège de la Sainte-Trinité à Lyon, au bout de la rue Neuve. Là, négligé de
mes premiers régents en raison de la médiocrité de mon état et n’ayant pas
d’autre guide, en sixième et cinquième, je fus constamment un des derniers
de ma classe et fouetté régulièrement tous les samedis pour l’exemple et
l’instruction des autres. Il est sûr que, pour moi, cela ne servit à rien. Je
pense encore avec horreur à la malheureuse condition où j’ai vécu pendant
ces premières années d’une jeunesse douce et docile, qui ne demandait qu’à
être encouragée alors que, par l’injustice et l’impatience de mes maîtres, je
ne faisais que perdre mon temps. Et puis plusieurs événements changèrent
mon existence : à la suite du décès de ma mère, mon père disparut. Il quitta
Lyon et ne donna plus jamais de ses nouvelles. Mon oncle Louis-Jean, qui
était tisserand de métier et possédait une fabrique de bas, accepta alors de
me servir de tuteur. Il envisageait de m’apprendre son métier lorsqu’une
voisine, vieille fille bigote et vaguement marraine de ma mère, mourut en
me léguant un petit pécule destiné expressément à m’aider à poursuivre
mes études. Mon oncle ne s’opposa pas à ce vœu. Je pus enfin acquérir le
matériel nécessaire, demander quelques leçons aux régents et surtout me
vêtir correctement.
eEn 4 , je rencontrai un jeune régent du nom d’ Henri Lebref, un homme
doux et humain, qui eut la finesse de démêler en moi quelques talents et qui
me tendit la main pour me tirer de l’oppression et de la misère morale où je
languissais alors. Petit à petit, je sentis que je pouvais valoir quelque chose,
je pris davantage confiance en moi et, dans une classe où nous étions une
centaine, je parvins à être un des meilleurs, à remporter prix et accessits. Je
continuai à me former sous le même régent et, en seconde, j’obtins le prix
de version et eut même une petite célébrité, car personne ne parvenait aussi
facilement que moi à mettre en vers d’une mesure différente les odes d’Horace
sans altérer la pureté de la pensée. En rhétorique, je ne fus pas si heureux. Mon
régent était un jésuite gentilhomme et provençal qui, d’emblée, se refusa à
rendre justice aux talents du fils d’un malheureux perruquier de province. Ma
rhétorique terminée, on me conseilla d’entrer au séminaire de Lyon. Le pécule
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