Le champ littéraire africain depuis 1960

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Inspiré de la sociologie de Pierre Bourdieu, ce livre se veut un regard nouveau sur l'évolution de quatre décennies d'une littérature marquée par des mutations internes majeures, des prises de positions politiques et esthétiques. Pour ce faire, l'auteur a eu recours aux procédés spécifiques à la sociologie du champ: entretiens, enquêtes, revue de presse...
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296256460
Nombre de pages : 263
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Le champ littéraire africain depuis 1960
Roman, écrivains et société ivoiriens







































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11872-0
EAN : 9782296118720

Germain-Arsène Kadi



Le champ littéraire africain depuis 1960
Roman, écrivains et société ivoiriens





Préface de Daniel-Henri Pageaux
















L’Harmattan



Etudes de littérature générale et comparée

« Et l’endroit aura éternellement le nom de Palinure. (…)
Il se réjouit qu’une terre porte son nom »
Virgile,l’Enéide, VI, 381-383

La collection accueille des études de littérature générale et comparée,
avec une attention particulière portée aux relations interculturelles, aux
questions de poétique, aux rapports entre les lettres et les arts, aux
littératures en situation émergente ou dans un contexte postcolonial. Dans
sa volonté de s’ouvrir largement sur les lettres et les espaces culturels les
plus divers, elle invoque le patronage d’un navigateur illustre,
immortalisé par Virgile.
























Préface

L’approche sociologique a été, et est encore,unevoie critique privilégiée pour
l’étude des textes et des littératures africaines, francophones ouanglophones,
avant ouaprès les Indépendances. C’est essentiellement la critiqueuniversitaire,
entre Europe etAfrique, qui a promuce type de « lecture » oud’analyse.Les plus
anciens (le préfacier s’inclut dans ce groupe) se souviennent du« classique » de
Sunday O.Anozié,Sociologie du romanafricain(Paris,Aubier,1970) qui
figuraitenbonneplace dans toutethèse consacrée auromandel’Ouest-africain.
Il n’yavaitguère, commesolutionsalternatives,qu’un peudestructuralismerevu
par les schémasactantiels (ils servaientd’ailleursaussibienauxromans qu’aux
conteset légendes…)et quelques incursions rapidesdans le domaine dela
psychanalyse.
Derrièreles mots«sociologie »,sociologie delalittérature,que fallait-il
entendre?Pour s’en tenirauxdomainesfrancophones,un peudeLucien
Goldmann,très peudePierreBarbérisetdePierreMacherey(j’ajoute, hélas…,
encontinuantàplaider pour l’intelligence,la hardiesse
depensée,lenonconformisme en réponse auconfort intellectuel), etbeaucoup, beaucoup trop,
d’allusionsàunesorte devulgatemarxiste, faisant office detoile de fond à
laquelleon revenait toujours, et sur laquellese détachaient, de façon plus ou
moinsexplicite, delargesallusions,ouplutôtconcessions, àlathéorie dite du
«reflet».
Ilfautdirequeleromanafricain se faisait le comptable desabusdes sociétés
néo-coloniales.Disonset répétons«néo» et non«post»….Cettesociologie
permettaitaussidesétudes (des thèsesuniversitaires), essentiellement
thématiques,proches parfoisdelaparaphrase, desanalysesconsacréesaux
traditionsetauxpratiquesculturelles traditionnelles, elles mêmes objetd’une
approche critique :latensionentrelepassé et leprésent,la grandequerelle entre
« anciens» et«jeunes»,voire entreprincipemasculinetcontestationféminine,y
trouvaient leurcompte.Onconstatait plus qu’on ne cherchaità expliquerdes
textes qui, à direvrai, glosaientunesituation qu’ilconvenaitde blâmer, de
censurer.Quidiralelien (idéologique?)entrel’approche critiquesociologique et
certainscoupletsvertueuxqui nepouvaient qu’être approuvés sur le fond.Mais
l’approbationauplan moral laissait presque entièrelaquestiondelanature etdes
orientationsd’unelittératurelargement néo-réaliste.
De façon toutà fait significative,l’irruptiond’un roman nouveau, en
particulieravecSony Labou Tansi (jeparle donc dudébutdesannées 1980), a
contraint la critiquequivoulait rendre compte d’un projet original, d’un nouvel
imaginaire, denouvelles référencesesthétiquesetculturelles, à abandonner pour
unelargepart l’analysesociologique etàs’interrogerde façon prioritairesur la
seuleréalité del’écriture.Une foisdeplus,sejouaitune certainerivalité entre
forme etfond dont on ne dirajamaisassezàquel pointelle a étémal posée,

7

caricaturée.Aureste,le «j’inventeun poste depeurencevastemondequifout le
camp»(jereprends l’avertissementdeLa vie et demie) supposaitaussiqu’on
s’interrogesur laplace(effective et symbolique)del’écrivain, del’intellectuel, et
sur lesfondementsd’un nouvel imaginairesocial.Précisons:lanotionest
empruntée auxhistorienset nonauxsociologues.
La «sociologie »dePierreBourdieuetdeson«Ecole »amisdutempsà
passerd’Europe enAfrique.J’enveuxpour preuvelevolume collectif,sous la
responsabilité deRomualdFonkoua etPierreHalen,Les champs littéraires
africains(Karthala,2001) qui regroupe des travauxprésentésàl’occasiond’un
colloque en 1997. Elleoffrait pourtantun outilde descriptiondelaproduction
littérairequi nepouvait qu’attirer le chercheur soucieuxdemettre en relation
cetteproductionavecunespacesocial (et peut-être aussi politique,voire
économique).
C’était,jepense,l’étatd’espritdans lequel setrouvaitGermainKadi lorsqu’il
avouluselancerdans l’évaluationdesaproprelittérature etdans lamise aujour
de certains principes oupratiquesculturellesdont l’ensemblepermettaitdeparler
d’unespécificitéivoirienne.Or,pour réalisercet objectif derecherche,Germain
Kadiatenuà étudieren priorité cequ’ilappelle «l’institution littéraire »
ivoirienne.C’estdireque,parallèlementàlanotionde « champ littéraire », clé de
voûte delasociologie bourdieusienne,ilapréféré, aumoinsenun premier temps,
s’en remettre àunautre classique,l’ouvrage deJacquesDubois (L’institution de
la littérature. Introduction àune sociologie,Paris-Bruxelles,Nathan-Labor,
1978).Jenepensepas, comme certains,qu’ilyalàuneméthodologierivale de
celleproposéeparBourdieu. Elles m’apparaissent plutôtcomplémentaires. En
toutcas,GermainKadiamontréqu’elles pouvaient l’être.
On lira,non sans quelque admiration,lapetite centaine depages que constitue
lapremièrepartie de cet ouvrage.N’importequelchercheur, familierdutravail
deterrain, devinera aisément lasomme d’efforts quesupposelareconstitutiondu
systèmelittéraireivoirien, en tant qu’institution.Onapprécieralasuite
d’enquêtesauprèsdes organesd’édition, dusystème éducatif,les plongéesdans
les médiaset lapressepériodique,préalables nécessairesàunereconstitutiondes
circuitsdeproduction, d’édition, de distributionetde diffusion, enfinde
légitimation, avecune attention touteparticulièreportée au« cas»Kourouma età
sondernier romanQuand on refuse on dit non.Aquoi s’ajoutentdemultiples
entretiens qui n’ont pas putrouver leur place dans leprésent ouvrage,mais qui
constituentdeprécieusesannexesdans lathèse(soutenue àlaSorbonneNouvelle
en2006)etunevolonté d’élargir les perspectives proprement littérairesen
intégrantd’intéressantes informations sur lamusique,lesgroupeset leur
incidencesur lalangueousur letraitementde certains thèmes.
De cette carte détailléeque dessineGermainKadi,on retiendral’atout que
représentel’existence de deuxmaisonsd’édition (lesNEI, anciennement NEAet
leCEDA).Mais il ressort (et laremarquevaudrait pourd’autres paysafricains)
queles instancesdelégitimationetde consécration sont insuffisantes, et plus

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encoreles instancesdesociabilité. L’espacesocial ivoirien manque delieux
d’échanges, detribunes pour le débatd’idées, en particulier les revueset les
émissionsculturelles. Il n’est pas sûr quelapresseoul’universitéjouent
pleinement lerôle demédiateur qui pourraitêtreleleurdansunespace
pleinementdémocratique. Et l’on pourraitencore, en marge delaquestiondes
prixlittéraires,rouvrir le débat sur lavéritablenature et laportée dela critique
littéraire « africaine ».
Avec «lamise en parallèle duprocessus politique etduroman»,la deuxième
partie delathèse abordeundes pointsfortsdelaréflexiondeBourdieusur les
rapportsentre champ socialetchamp littéraire.Avec beaucoupd’habileté,
GermainKadi se garde biendeparlerd’homologie,mot-clélancé autoutdébut
dutravail…pour neplus jamais réapparaître,sansd’ailleurs quelelecteur soit
amené à formulerun quelconqueregret.Apartird’uncorpusdequatreromans
(deuxdeDenisOussouEssui,undeVéroniqueTadjo, àsesdébuts, etEn
attendant le vote desbêtes sauvagesd’Amadou Kourouma), ce deuxième
mouvement offreunesuite delectures quifont passerdel’espacesocial
« extérieur» àl’espaceinterneoumieuxtextuel.Onaurareconnu un parcours
typique delasociologie àlaBourdieu,illustré en particulieravecl’Education
Sentimentale.Mais on sesouviendraqu’avec cetexemple,magistralement
exploité dansLes règlesdel’art,lalecture aboutissaitàposerune homologie
entreles structuresduromanet les structuresdelasociété française(ouplutôt
parisienne)dumilieuduXIXèmesiècle.Leprocessus politique,tel qu’ilest ici
retenu(et qui n’est qu’unaspect,leplus marquant sansdoute, duchamp social),
apparaît sousun triple aspect:lathématisation (parexemple celle dupouvoir
politique du PrésidentHouphouëtavecKourouma),laproblématisation (avec
l’échec dela «démocratie àl’ivoirienne »tel qu’ilapparaîtdansRendez-vous
manquésdeDenisOussouEssui), enfin la dénonciation (avecLes saisons sèches
dumême auteur,oule «réquisitoire »dressépar VéroniqueTadjodansLe
royaume aveugle,l’Harmattan,1991).Avec ce dernier roman,la fameuse
« homologie »structurellese change enunesuite detranspositions plutôt
transparentes, dutype :sous lepersonnage
dutyranAtoIV,lireHouphouëtBoigny.
Jevoudrais marquerunepréférencepour laIIIème etdernièrepartie, aureste
plusétoffée.Sous letitre «Réécrituresduroman»,il s’agitdemontrer jusqu’à
quel point on peut parlerd’unae «utonomisation» duchamp littéraireivoirien,
autrenotion-clé delasociologie bourdieusienne.Une certainae «utonomie » est
obtenue auplan linguistique et l’ondoit tenir le chapitre6 quiabordelaquestion
dela «réappropriationdelalangue »commeun tempsessentieldutravail
(mieux: dela démonstration)deGermainKadi.Celui-cifournitdes informations
utiles sur laquestiondes«langues nationales»,lemalinkédeKourouma,le
baoulédeDenisOussouEssuiet surcelle du« français populaire »,le françaisde
Moussa et lenouchi.On retiendrapareillement le chapitresuivantconsacré au
dernier roman ouplutôt«texte »deJean-MarieAdiaffi,Les naufragés de

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l’intelligence(CEDA,2000).L’œuvre estambitieuse, encequ’elle entend
promouvoirun nouveaugenrelittéraire,issudubrouillage etdelasubversiondes
genres narratifset poétiques traditionnels,lNe «’zassa ».Assurément, «le
renouvellementdel’esthétiqueromanesque »estaussiunemodaliténon
négligeable de ceprocessusd’autonomisation.Mais il perdnéanmoins, àmes
yeuxdumoins,unepartie desonaudace et surtoutdeson originalitépar
l’introductiond’unevaguereligiosité,lbe «ossonisme ».Et jenepeux
m’empêcherderapprochercettetentative de dépassementdesgenres littérairesde
celle del’Ivoirien Charles Nokan, beaucoup trop oublié.Pour présenterLe soleil
noir point(Présence africaine,1962),PierreStibbe faisait remarquer que «nos
normeshabituelles»nesuffisaient pas.Roman, conte,nouvelle?«Cen’est ni
l’un ni l’autre, c’est toutàla fois.»Et nousétionsautoutdébutdes
Indépendances….
C’estdans le dernierchapitre «Leromandela guerre »queGermainKadi
redevient pleinement littéraire,révélant toutàla fois rigueuretfinesse dans la
lecturequ’il propose dequatreromans:Le crépuscule de l’hommedeFlore
Hazoumé,Les prisonniers de la hainedeVenanceKonan,La traversée du
guerrierdeDiégou Bailly, enfinReinePokoudeVéroniqueTadjo.Si lepremier
estdominépar la «hantise dugénociderwandais»,lesecond entend démonter
l’implicationdelaCôte d’Ivoire dans la guerre civilelibérienne.Lesdeuxautres
misentaucontrairesur lanécessaireréconciliation nationale.Cet idéalde
fraternitéretrouvée, de citoyenneté affirmées’exprime dans le court texte de
VéroniqueTadjo (publié àActesSud en2005)àtravers lethème dusacrifice et le
recoursàla fable, àlalégende, enexploitantune foisencorela figure dela
premièrereine baoulé.Danscesdernières pages oùGermainKadi revient sur
l’interprétationdusacrificevoulupar lareine,on retrouvela dimension
authentiquement poétiquequelasociologie deBourdieuaccorde àlalittérature :
sa capacité de dévoilerenvoilant,samanière de fonctionner sur lemode de
«l’euphémisme généralisé »(Les règles de l’art,Seuil,1992:60).
Cen’estcependant pas surcetteouverturepoétiquequeGermainKadichoisit
de conclure,mais sur laquestion,très légitime audemeurant, del’autonomie
croissante duchamp littéraireivoirien.Ilasoindemettre en regard d’autrescas,
prisd’ailleursà diversespacesfrancophones, et ilaraisondes’interroger sur les
limitesdelanotiondelittératurenationale.Lesanglophones parlaientvolontiers,
après lesIndépendances, delaquestion, essentielle àl’Afrique, et toujours
d’actualité, dela « construction nationale »(nationbuilding).
La conclusiongénéralequel’on peut tirerducas ivoirien,tel qu’ila été étudié
parGermainKadi, est plutôtencourageantepour lalittérature,l’activitélittéraire :
celle-cieneffeta encoreun rôle déterminantàjouerdanscette ardenteobligation
detransformer leshommesencitoyens.

Daniel-HenriPageaux
Professeurémérite àlaSorbonneNouvelle

10

INTRODUCTION

Née de lapériode coloniale avec desécrivainscomme Bernard Dadié,
GermainKoffiGadeauetAkéLoba,lalittératureivoirienne a fait l’objetde
travauxscientifiquesdelapartd’universitaires tels queGérardLezou Dago,
1
MlanhoroJoseph,Amadou Koné etGnaouléOupoh.
Cependanten raisondes mutations profondesde cettelittérature depuis
l’indépendance delaCôte d’Ivoire en 1960,il nousestapparuopportund’en
élargir laperspective critiquepar l’applicationdelasociologie duchampà
2
l’ensemble delaproduction romanesque.
Lasociologie duchamp littéraire dePierreBourdieuétudieles relations
existantesentrelesagents individuelset institutionnels liésaulivre.C’estune
démarche globalisante et novatrice encesens qu’elleintègre àla fois les
producteursdes œuvres quesont lesécrivains,maiségalement lesentreprisesde
production, de distribution, de diffusionet les producteursdelavaleurdes
œuvresquesont les instancesdelégitimationetde consécrationdulivre.La
sociologie bourdieusiennepeutainsiêtre appréhendée àtravers troisétapes
essentielles:l’analyse delapositionduchamp littéraire auseinduchampdu
pouvoir,l’étude delastructureinterne duchamp littéraire etenfin l’analyse dela
genèse deshabitusdes occupantsde ces positions. Eneffet selonBourdieu, « du
faitdel’homologie entrele champ littéraire et le champdupouvoir oule champ
socialdans sonensemble,laplupartdes stratégies littéraires sont surdéterminées,
et nombre des« choix»sontdescoupsdoubles, àla foisesthétiqueset politiques,
3
internesetexternes»
L’exemple duroman ivoirien nousapparaît, à cetégard,trèsédifiant.Il traduit
non seulement les rapportsentrele champdupouvoiret le champ littérairepar la
mise enévidence des relationsentre dominantsetdominésexistantdans l’espace
social,maisencoreil révèleles mutations interneset les luttesd’influence entre
lesdifférentsacteursduchamp.Leprésent ouvragesepropose donc dejeterun
regardsur leroman ivoiriendepuis l’indépendance dansuneperspective

1
Anthologie de la littérature ivoirienne,Abidjan,CEDA,1983,307 p,publiéepar les trois premiers
chercheurs,puisLa littérature ivoiriennedeGnaouléOupoh,Paris-Abidjan,Karthala,CEDA,
2000, 444p.
2
La hiérarchie desgenres littérairesenCôte d’Ivoire en 1960seprésente commesuit:lethéâtre et
lapoésiesont lesgenres majeurs.Leroman,le dernier-né,ne compteque deuxparutions,Climbié
deBernardDadié(1956)etKocumbo,l’étudiant noird’AkéLoba(1960).L’évolutionduroman
aujourd’hui,le genrelittéraireleplusédité et leplus lu, est l’illustrationéloquente desgrandes
mutationsduchampdepuis 1960.
3
PierreBourdieu,Les règlesdel’art,Génèse et structure duchamp littéraire,Paris,Seuil,1998,
p. 15.

11

diachronique.On note, à cetégard, deuxgrandes périodes:lapremièrepartde
1960, date del’indépendance dupays, à1990, et laseconde de1991auxannées
2000.Les œuvresétudiées se caractérisent par leursconvergencesavecles
réalités spécifiquement ivoiriennes.Ces romanciersexprimentdans leurs oeuvres
uneidentitéivoirienne évidente.L’on note égalementune certaineinteraction
entrel’ensemble de ces textesetundynamisme dans le champdelaproduction
romanesque depuis plusdequatre décennies.Notre étude est représentative des
troisgénérations successives qui ont marquélaproduction romanesque.D’abord
les précurseurscommeAkéLoba,Ahmadou Kourouma etDenisOussouEssui,
ensuiteles romanciersconfirmés telsJean-MarieAdiaffi,Amadou Koné,
VéroniqueTadjoetDiégou Bailly, enfin larelèveincarnée, entre autres,par
VenanceKonanetFloreHazoumé.Parmicesauteurs qui ne constituent qu’un
échantillonnage des romanciers ivoiriens,ondistinguetrèsbienceuxconsacrés
par la critiqueoccidentale commeAkéLoba,Ahmadou Kourouma,Jean-Marie
AdiaffietVéroniqueTadjo.Lesautresécrivains,DenisOussouEssui,Diégou
Bailly,FloreHazoumé etVenanceKonan, bien quetrèsconnusenCôte d’Ivoire,
nesemblent pas intéresser la critiqueparisienne. C’est qu’enfait les instances
parisiennes quiassurent lanotoriétéinternationale desauteursdel’Afrique
francophonese focalisent surunepoignée d’écrivainscooptés par lesgrandes
maisonsd’éditionfrançaises.Bien qu’enviée,la consécration parisienne a
progressivementfait laplace à des initiativesdereconnaissancenationale enCôte
d’Ivoire.Uneffortdelégitimation interne, certes très loindes normes
occidentales,mais qui n’endemeurepas moinsuneinitiativemajeure.
On s’en rend biencompte,l’étude duchampalemérite deposer la
problématique des rapportsentrele centreparisienet leschamps périphériques
4
déjàmise enévidenceparJean-MarieKlinkenberg ,maisbien plusencore.Notre
analysetiretout son intérêtdufait quelaplupartdes travauxderecherchesur la
littératureivoirienne, engénéral, et leroman, en particulier,sesontfocalisés sur
les œuvreset leursauteurset non sur leprocessusd’affirmationetdelégitimation
desactivités littéraires, end’autres termes sur le fonctionnementdel’institution
5
littérairetelleque définieparJacquesDubois .Pourtant,l’on observeuncertain
dynamisme dans l’universdulivre enCôte d’Ivoire,particulièrement significatif
depuis lesannées 1990.Lenombre d’écrivains n’a cessé de grandir.En plusdes
deuxgrandes maisonsd’édition quesont leCEDAet lesNEI,l’onassiste à
l’émergence destructuresdemoyenne envergure commeEDILIS,leséditions
Eburnie,EDUCI,PUCI,FratMatEditions...Parallèlement,lesécrivains réunis
auseindel’AECIexigentunemeilleurereprésentationdelalittératureivoirienne
dans l’enseignement secondaire dont les programmes sontencore dominés par la

4
«Lettresbelgeset lunettes parisiennes»,inLa Revue Nouvelle,tomeLXXVIII,n°12, décembre
1983,p.541-553.
5
Jacques Dubois,L’institution de la littérature. Introduction àune sociologie,Paris/Bruxelles,
Nathan-Labor,1978,189 p.
12

littérature française.Leséditeurs ivoiriens (ASSEDI), et les journalistescritiques
(UJOCCI,AJCL) initientdes manifestationsculturellesautourdulivre àtravers
6
lesSalons,lesforums,les remisesdeprixlittéraires, etc.
Cesontautantderepèresdelapratiquelittéraire enCôte d’Ivoirequifondent
lapertinence del’applicationdelasociologie duchampdePierreBourdieuàla
littératureivoirienne.Unethéoriequi s’estconsidérablementaffirmée depuis
1992dans les microcosmes sociauxquesont l’université,lapresse,l’éditionet
7
quiestaujourd’hui«représentée dans lemonde entier .»Lalittérature africaine
n’est pasen marge de cerenouveaucritique car quelquesétudes sur leschamps
8
littérairesafricains ontvulejourcesdernièresannées .
Leprésent ouvrage estdoncune démarchenouvelle,unexamendel’ensemble
des modalitésdela communication littéraire enCôte d’Ivoire envue demettre en
évidencelaspécificité duchamp ivoirien par rapportauxautreschamps littéraires
d’Afrique francophone.

6
Al’instarduSalondulivre deParis, alieuenCôte d’IvoireleSalon internationaldulivre
d’Abidjan (SILA).Lapremière édition s’est tenue en 1999.LeSILAenétaitàsaquatrième édition
en2004.Cettemanifestationest organiséepar l’Associationdeséditeurs ivoiriens (ASSEDI), en
partenariatavecleministèreivoiriendelaCulture etdelaFrancophonie.
7
FabriceThumerel,Le champ littéraire français au XX èsiècle. Eléments pourunesociologie dela
littérature,Paris,ArmandColin,2002,p. 7.
8
Entre autres,JánosRiesz,Le champ littéraire togolais, éditéparJánosRieszetAlainRicard,
Bayreuth,African studiesBand23,1992,199 p ;Les champs littéraires africains,textes réunis par
RomualdFonkoua etPierreHalenavecla collaborationdeKatharinaStädter,Paris,Karthala,2001,
342p ;HadjMiliani,Une littérature en sursis?Le champ littéraire de langue française enAlgérie,
Paris,L’Harmattan,2002,241 p.

13

PREMIERE PARTIE

L’INSTITUTION LITTERAIRE EN COTE D’IVOIRE

Chapitre 1 : ECRIVAINS ET STRUCTURES ASSOCIATIVES EN
COTE D’IVOIRE

Aumomentdelaproclamationdel’indépendance delaCôte d’Ivoire,le7
9
août 1960,lepays ne comptait qu’unécrivainderenom:BernardDadié.Dans
les sillons tracés parcetauteur,suivrontd’autres jeunescommeAkéLoba, Denis
Oussou Essui,puis,plus tard,la générationdeJean-MarieAdiaffietAmadou
Koné.Pendant lesdeuxpremièresdécenniesdelanation ivoirienne,l’universde
la culture engénéral, etdela création littéraire, en particulier, est marquéparune
10
certaineinorganisation .Preuvesansdoute dusystème departiuniquequi
régentelavie associative.Lesacteursculturels seréunissent toutdemêmeau
11
seind’unenouvelleorganisation:lePHARE(Union nationale desartisteset
écrivainsdeCôte d’Ivoire).Al’instardes plusieursautres tentatives
infructueuses,lePHAREsombrera,luiaussi, dans laléthargie.Eneffet,n’ayant
pas précisémentdéfini ses objectifsetvoulantélargir sesactivitésàl’ensemble
desartistes,lePHAREsemblaitdéjàunestructure fantoche.En outre,l’idée
même d’enconfier la directionàDadiéprésageaitdel’issue delanouvelle
organisation.Laraison:ses pairs lui reprochaientden’avoir pas infléchi la
politique culturelle dugouvernement ivoirien,lorsqu’il occupait leposte de
ministre desAffairesculturellesde1977à1986.Tirant les leçonsdel’échec des
mouvementscensés regrouper tous leshommesde culture,lesécrivainsdeCôte
d’Ivoirevont mettresur pied, en 1987,l’AssociationdesécrivainsdeCôte
12
d’Ivoire(AECI) .L’Association,quiapour objectif deréunir lesécrivainsetde
13
défendreleurs intérêts,se veutapolitique.Ce groupementdesécrivainsest la
premièrestructure del’institution littéraireivoiriennequi soit parvenue à
fonctionner pendantune duréerelativement longue.Elle a,non seulement,pu
garderune autonomierelativevis-à-visdupouvoir politique, conformémentàses
statuts,maiselle a aussi marquélavie culturelle delaCôte d’Ivoire. C’est le cas
delapériode1997-2000aucoursdelaquellelesécrivains ont multipliéles
initiatives pour sortir leur structure del’anonymat.

9
Ilétaitdéjàl’auteurdeplusieursœuvres littéraires:Les villes(théâtre) 1934,AssémienDéhylé
(théâtre) 1936,Afrique debout(poèmes) 1950,Légendes africaines(conteset légendes) 1954,
Pagne noir(contes) 1955,La ronde des jours(poèmes) 1956,Climbié(roman) 1956,Un nègre à
Paris(chronique) 1959.
10
Lire à cesujet,l’article deK KManJusudans len° 87deNotreLibrairie(1987)consacré àla
littérature deCôte d’Ivoire «Ecrivains ivoiriens,uncertain manque d’organisation»,p. 130.
11
Ibid.
12
Lepremier président élu,PaulAhizi, dirigeal’associationde1987à1991.
13
En 1987, c’estencorelesystème dupartiunique.Et toutes les opinions politiquesdoivent
s’exprimeràl’intérieurduparti:lePDCI-RDA.
17

1. L’Association des écrivains deCôte d’Ivoire (AECI) dansl’espace
culturel (1997-2000)

En 1993,lamortd’Houphouëtet l’accessionàlamagistraturesuprême du
présidentHenriKonanBédié entraînent quelqueschangementsdans le
microcosmepolitique.Le départementdela culture échoit,plusieursannéesaprès
Dadié, àunautre écrivain,Bernard ZadiZaourou, enseignantàl’université de
14
Cocody.Pendantcettepériode,TanellaBoni, égalementenseignante à
l’université deCocody,prendles rênesdel’associationdesécrivains.Grâce aux
conférencesetà d’autres initiativesculturelles,TanellaBoni révèlevéritablement
l’association qu’elle dirige aupublicivoirien.Ala findeson mandat,lastructure
15
estconfiée àunécrivain presqueinconnu:JosetteAbondio .Laprésidente élue
se fixetrois objectifs, àsavoir:
16
-doter l’associationd’un siège;
-accroîtrelavisibilité de l’AECI, afindelarendreincontournable dans le
paysage culturel ivoirien ;
-faire adopterun quota delivres ivoiriensauprogramme del’enseignement
17
national.

La reconquête del’espace culturel national

Lapériode 1997-1998 permettra àl’AECIderéinvestir l’universdela culture.
Elleorganisele18octobre1997, un petit déjeuner-débatàl’Hôtel Sofitelavecle
soutiendes Nouvelles éditions ivoiriennes (NEI). Elle prendune partactive dans
18
l’organisationde «la fureurdelire »auCentre culturelfrançais (CCF), du17
au 29 novembre1997.Abandonnant quelquepeusesactivités traditionnelles,
l’associationvainnoveren initiant le18novembre delamême annéeunarbre de
Noëlàl’attentiondesélèvesdeMpoutovillage,un quartier populaire d’Abidjan.
La cérémoniequia euleplusderetentissementaucoursdel’année1998 est
manifestement la célébrationdelajournéeinternationale dela femme àl’Hôtel

14
Présidente del’AECIde1991à1997.
15
Professeurcertifié delettres,JosetteAbondioest, en 1997,l’auteurd’un seul romanKouassi
Koko…mamère,Abidjan,Edilis,1993.Elle faitfigure denovice devantconsœurscommeTanella
Boni,VéroniqueTadjo,AssamalaAmoi,Regina Yaou.
16
La constructiond’un siège desartistesetécrivainsestunepréoccupationdelongue datequiavait
même étésoumise àDadiélorsqu’ilétait leprésidentduPHARE.Lire à cesujetFraternitéMatin
du 30décembre1985.
17
Références tiréesdel’imprimé bilandeJosetteAbondio réaliséparAssamalaAmoiàl’occasion
ducongrès ordinaire desécrivainsdeCôte d’Ivoirele25mars2000.
18
« Lafureurdelire » estunemanifestationd’initiationetdepromotiondelalectureorganisée
chaque annéepar le Centre culturelfrançais (CCF)àAbidjan.Cette fête dulivre,qui se déroulesur
plusieurs jours,s’est imposée commeune étapemajeure dans lavulgarisationdelalecture enCôte
d’Ivoire.L’AECIprendra d’ailleurs partauxactivitésde1998qui ontdébuté àpartirdu19
novembre.

18

IvoireIntercontinentalàAbidjan,le 8mars 1998.Cettemanifestationa été
rehausséepar laprésence effective del’épouse duchef del’Etat,Madame
HenrietteBédié.Elle a donnélieuàunvéritable hommagerenduparticulièrement
auxfemmesartistes par lesécrivainsdeCôte d’Ivoire.Lesécrivains ontdédicacé
leurs ouvrages,lesfemmes peintreset sculpteurs ontexposéleursœuvres.Un
19
défilé demode etun récitaldetextesdepoétesses ontclôturélamanifestation .
Le bureaudel’AECIn’entendpasen rester là.L’annéesuivante,il lancel’idée
d’unfestivalconsacré aulivre.

Le Festival international dulivre africain (FILA)

Ce festival qui s’est tenudu17au 23avril 1999àAbidjan sesingularise, dès
son ouverture,paruneinitiativepeuordinaire.La créationdeprixlittéraires
AECI décernésauxécrivainsàl’HôtelduGolf,le17avril 1999.Après la
distinctiondesauteursconfirmés,l’association, encollaborationavecleséditions
CEDA,valancerunconcoursdenouvelles sur lethème «Une histoirepour l’an
20
2000».Lelendemain,seraposéelapremièrepierre dusiège delamaisondes
écrivainsdeCôte d’Ivoirepar leministre dela Culture, Bernard ZadiZaourou.Le
festival internationaldulivre africaina étésaluépar l’ensemble delapresse
culturelle enCôte d’Ivoire.Ila étémarqué, àsa clôture,parunemarcheplaidoyer
pour lelivre africainauPlateauàAbidjan,le23avril 1999.Une grandepremière.
Eneffet, depuis l’instaurationdumultipartisme,lesIvoiriens qui onteu
l’habitude des marchesdeprotestationetderevendications sociopolitiques,
avaient l’occasiondevoirun rassemblementdestiné àlapromotiondela culture.
L’associationa également rendu unhommage àl’écrivainJean-MarieAdiaffi,
décédéle15novembre1999.Cette commémoration,quia étéorganisée en
collaborationavecleministère delaCulture, a eulieule15 décembre1999à
l’INSAAC, àAbidjan.Aprèsun mandat relativement prolongésuite auxtensions
sociopolitiques,le bureausortant procède àl’inaugurationdelamaisondes
écrivains le25mars2000.Cette cérémonie est suivie d’une assemblée générale.
Celle-cidésigneunenouvelle équipe dirigéeparMauriceBandaman pourun
21
mandatde deuxans .Pendant lemandatde2000, deuxpréoccupations sontà

19
Cette commémorationa bénéficié d’une excellente couverturemédiatique dufaitcertainementde
laprésence del’épouse duchef del’Etat.«Lereportagerelatif à cette célébrationest passé au
journal télévisé delapremière chaîneplusieurs joursdurant»,selonPatriciaDaillyAjavonetZio
Moussa dans leur rapport sur l’Etude dudéveloppementdela littérature enCôte d’Ivoire,
commanditépar lePSIC Côte d’Ivoire,Abidjan,18 avril2000, 42p.
20
Lesdixlauréatsde ce concours ontétépubliésdansun recueildeNouvelles intituléUne histoire
pour l’an2000,Abidjan,CEDA,2000,104p.
21
LemandatdubureaudeMauriceBandamandevrait initialement prendre finen mars2002mais
l’assemblée généralen’a étéorganiséequ’en mai2004.Levice-président sortant,ErnestFouaBi, a
étéporté àlatête del’association.

19

22
l’ordre dujour:il s’agitd’améliorer lesconditionsdevie desécrivainsetde
proposerun quotaminimumd’auteursdans leprogrammescolaire.

2. De la position de l’intellectuelvis-à-vis duchamp dupouvoir

L’électiondeMauriceBandamanàlaprésidence del’associationdesécrivains
asuscité beaucoupd’espoir.C’estun jeune écrivain quiconnaîtbien lastructure
pourenavoirassurélesecrétariatgénéral pendantdixannéesconsécutives.Mais
c’estaussiunvirulent pourfendeurdurégime duprésidentBédié.En témoignent
23
ses prisesdeposition régulièresdans lequotidienLe Jour.Sonengagement
24
présumé au RDR,incompatible avecses nouvelles responsabilités,suscite
25
quelques interrogationsencette année électorale.Leprésident réussira-t-ilà
fairela différence entresesconvictions politiquesde citoyenetd’intellectuel
engagé et laneutralitéquelui imposela directiond’unestructure apolitique
commel’AECI?Laréponseviendra del’invitationdel’associationdesécrivains
de Côte d’Ivoire àparticiperauforumdelaréconciliation nationale envue de
proposerdes solutionsàla crisepolitiqueivoirienne.L’associationétantune
structure apolitique etvul’importance dusujet,une assemblée générale
extraordinaire devraitêtreorganiséepouradopter lapositiondesécrivainsdans le
débat politiquenational.C’estcequenousa confirmé JosetteAbondio.

Notre associationestapolitique(…).Nous nesommes pasun parti politique et
nous n’avons pas lalatitude denousexprimer politiquement surdes sujets qui
netouchent pasvraimentàlaliberté desécrivains, àlaliberté denotre art.
Cependant,l’association,s’ily apérilen la demeure, confiscationdes libertés
individuellesetcollectives,notre associationétantdonnéque c’estune
associationd’écrivains,nousavons parfaitement le droitdenousexprimer.Mais
aucun président nepeutenaucuncas,sansavoirconsultélesécrivains, décider
26
deson propre chef d’interveniraunomdel’association.

22
Al’exceptiond’IsaïeBitonKoulibaly dont les nouvelles sevendent relativementbienenCôte
d’Ivoire etenAfrique francophone,laplupartdesécrivains résidantenCôte d’Ivoirenepeuvent
vivre deleur plume.Isaïe BitonKoulibaly doitaussi lamajorité desesdroitsd’auteuràson œuvre
Lalégende deSadjoquia été auprogramme, enclasse desixième,pendant prèsde deuxdécennies.
23
Quotidien privéivoiriend’informationsgénérales.
24
Rassemblementdes républicains,parti ivoiriend’opposition.
25
Après le coupd’Etatdugénéral RobertGuéi, endécembre1999et la chute dupouvoirdu PDCI,
les principauxpartis politiques ivoiriens quesont le PDCI,le FPI et le RDR espèrentchacun
prendrelepouvoiràl’issue desélections prévuesen octobre2000.
26
EntretienavecJosetteAbondio,reproduitenannexesdenotrethèse,Champ littéraireproduction
romanesque et identité enCôte d’Ivoire depuis 1960,ParisIIISorbonneNouvelle,2006,
p.509-533.

20

Mais le président de l’AECI, entouré de quelques membresdesonbureau, rédige
27
un discours dont la teneur est inconnue de la quasi-totalité des écrivains .Au
nom de l’Association qu’il dirige,MauriceBandaman propose, ce 15 octobre
2001, àla tribune duforum pour laréconciliation nationale,les mesures
suivantes:

Dans l’optique de cetteréconciliation,les questions quidivisent peuventêtre
régléesdans l’intérêt supérieurdelaCôte d’Ivoire.Laquestiond’Alassane
Ouattarapour qui nous souhaitons quelasagesse habitelesunset lesautresafin
qu’il soit réintégré dans lejeupolitique; laConstitutioncontrelaquellenombre
demembresdenotre associationauxsensibilitésdiverses,ontappelé àvoter
non.Pourcesécrivains,notreloifondamentale a étérédigée dansun
environnementdetensions, de conflits, depeuretde haine(…).C’est pourquoi
l’une des tâchesdufuturgouvernementd’union nationalesera deprocéderau
toilettage denotreloifondamentale afindeluidonner toutes leschances
d’assurerànotrepays,un meilleurfonctionnementdeses institutionsetune
28
meilleureprotectiondesescitoyens.

Cetteinterventionduprésidentdel’AECIreprendlesdeuxprincipales
revendicationsduRDR àl’issue durejetdela candidature d’AlassaneOuattara
pendant lesélections présidentielleset législatives.Laréintégrationduprésident
duRDRdans lapolitiqueivoiriennepar l’amendementdelaConstitution qui le
rendinéligible.Laprise depositiondeMauriceBandamanconfirme dès lors les
soupçonsdepolitisationdel’associationauprofitduRDRdont il serait membre.
Il n’enfallait pas plus pour que de célèbresécrivains, dansune déclaration rendue
29
publiquepar lapresse,se désolidarisentdeleur président .C’est larupture.Le
présidentdel’AECIréfutelapolitisationdelastructurequ’ildirige.Ilaffirme
avoir jouéson rôle d’intellectuelendénonçantcequ’ilconsidéraitcomme
l’injustice faite àunhommepolitique.Sur l’engagementdel’intellectuel, en
l’occurrence del’écrivain,Bourdieurappellelaprise depositionde Zola dans
l’affaireDreyfus.Il montrequel’intellectuela, contrelaraisond’Etat,réaffirmé
lesvaleursdelavérité etdelajustice etdeleur indépendancepar rapportàla
politique.Ainsidonc Zolaréhabilitel’image del’écrivain,perçuauXVIIIe

27
Acesujet,nousavions rencontréMauriceBandaman, en mars2002, àla bibliothèquemunicipale
duPlateau, àAbidjan,pour lapréparationd’unetablerondesur lerôle desassociationsdes
écrivainsenAfrique àlaquellenousavons pris partàl’universitéHumboldtdeBerlin, en mai2002.
Ilavaitbienvoulunousdonner son opinion sur lesconditionsdans lesquelles sondiscours,quiest
aussiuneprise depositiondesécrivainsdeCôte d’Ivoire, avaitété élaboré.Il nousavaitexpliqué
qu’ayantété convoqué dans l’urgence,il s’était résoluàunerencontre avecles membresdeson
bureauaulieud’uncongrèsextraordinaire avant son interventionauforumdelaréconciliation
nationale.
28
Interventionde Maurice Bandaman,présidentdel’AssociationdesécrivainsdeCôte d’Ivoire
(AECI).Abidjan,le15octobre2001.
29
Aunombre de ceux-ci, figurentBernard ZadiZaourou,AssamalaAmoi,VéroniqueTadjo,Josette
Abondio.

21

siècle commeun prébendierdel’Etatetdiscrédité. Toutcommel’interventionde
Zola,lemessage deMauriceBandamanest non seulement incompris par ses
pairs,maiségalement parune frange delapopulation ivoirienne.LePatriote,
proche del’opposition ivoirienne,parlemême demenacesdont serait l’objet
l’écrivain.

Après son interventionaupalaisdela culture àTreichville, aunomdes
écrivainsdeCôte d’Ivoire,le grandprixlittéraire, Maurice Bandaman, est
l’objetdemenacesdemort.C’est le15octobre dernier qu’il s’estadressé àla
nationdans le cadre duforum pour laréconciliation nationale.Acetteoccasion,
ila faitundiagnostic correctdela fracturesociale et proposé des remèdes
efficaces, àsavoir:réviser laConstitution,rétablirAlassaneOuattara dans ses
droitsetformerungouvernementd’union nationale.Il n’enfallait pas plus pour
mettre enbranlelamachine descriminels.Lesappelsanonymes ontcommencé
à crépiter sur son standard :injures,intimidationset…menacesdemort.Enun
temps trois mouvements,sarésidence est identifiée et sesalléesetvenues
30
surveillées .

Peudetempsaprès son interventionauforum,leprésidentdel’AECI devient
31
officiellement membre duRDR.En2002,ilest sollicitépourdiriger laliste du
Rassemblementdes républicains (RDR) pour lesélections régionalesàTaabo.
Puisen novembre2003,ilest nomméprésidentduconseild’administrationdela
32
Radiodiffusion télévision ivoirienne(RTI) pour le compte deson parti .Laprise
depositiondeMauriceBandaman netraduitdoncnullement l’idéalde Zola.Il
rejointainsicette catégorie d’écrivains qui,selonBourdieu, «ayant troquéun
statutdesecondordre dans le champ intellectuelcontreuneposition politique,
rompent plus oumoins ostentatoirementaveclesvaleursdeleuruniversd’origine
33
(…) .» LaruptureintroduiteparMaurice Bandaman n’est pascelle del’hérésie
contrel’orthodoxiequiest souventàl’origine delalutte d’influence auseindu
champ littéraire.Eneffet,larupture hérétique dans le champest l’œuvre des
nouveauxentrants. C’estuneinitiative deprincipe, donc désintéressée. Cequi
n’est pas le casdeMauriceBandaman qui,sachant trèsbien les règlesde
l’association, a choisid’utiliser lastructurequ’ildirigepouracquériruneposition
dans le champ politique.

30
KonéSeydou, «Réconciliation nationale :les menacesdemortcontreBandaman Mauricese
précisent.»,LePatriotedu 20novembre2001.
31
MauriceBandamanest lemaire deTaabodepuis2001. Elusous la bannièreindépendante,ilapar
lasuiterejoint leRDR.
32
MauriceBandamanest, depuis mars2008,présidentduconseild’administrationdelaposte
ivoirienne.
33
PierreBourdieu,Les règlesdel’art,op.cit,p.217.
22

3.Autonomisation et politisation

Après quatre années marquées paruneabsence devisibilité dans le
programme del’association,uncongrès ordinaire a étéorganisépar le bureau
er
sortant,le1et le2mai2004 àAbidjan.Al’issue de cette assembléequia été
marquéepar l’électiond’ErnestFouaBi, en qualité deprésidentdel’AECI, deux
motions ontétélues: «l’unerelative audialogue, àlaréconciliationetàlapaix,
l’autre en rapportaveclamoralisationd’un milieuscolairequ’elle estime être
34
instrumentalisépardes politiciensdetousbords.»
Quelesécrivainsde Côte d’Ivoire,qui sont l’expressiondela conscience
nationale,prônent lapaixet laréconciliationdansun paysencrise estune bonne
initiative.Dénoncer lapolitisationdel’école estaussi louable cardepuis 1990,le
systèmescolaireivoirienestconfronté à d’énormesdifficultés.Maiscesdeux
aspects qui sontdeséléments importantsdelavienationale constituent-ils les
prioritésd’une association moribonde depuis quatre années ?Fortement minépar
la crisenée del’intervention trèscontroversée de Maurice Bandamanauforumde
laréconciliationen2001,le bureausortant qui présentesoncandidat, en la
personne d’ErnestFouaBi quiesten réalitélevice-présidentdeMaurice
Bandaman,voudraitdonner lapreuve deson indépendance.Il préfère de ce fait
évoquer lamanipulation politique dansd’autres secteursdelavienationaleplutôt
que desepencher sur ses propresdifficultés.Pourtant,les problèmesdes
écrivainsde Côte d’Ivoirequi ontétérecensésdepuis2000demeurent.Il s’agit,
pour l’association, derendre fonctionnel son siègeinauguré àla findumandatde
JosetteAbondioet qui manque d’adductiond’eau, d’électricité etdemobilier.Il
estaussi questionde discuteravecles pouvoirs publicsdel’introductiond’un
quota d’écrivains ivoiriensdans leprogrammescolaire enCôte d’Ivoire.Ce
congrès,qui s’estdéroulé en présence des sommitésdela culture comme Bernard
Dadié etBernard Zadi, était l’uniqueoccasion pour lancerunappelauxbonnes
volontéset notammentauxautorités politiquesenvue durèglementde ces
questions liéesàlaredynamisationdel’AECI.C’étaitaussiuneopportunité
exceptionnellepourappeler l’ensemble des membresàl’union.Or letout
35
nouveauprésident,quivoudraitdéjà donner lesgagesdeson indépendance,
3637
fustigelepouvoir politique ,dénonce certainsdeses pairs .Cetteindépendance

34
JG, «Littérature :Fouaprésenteseschantiers quatrième congrès»,FraternitéMatindu10juillet
2004.
35
ErnestFouaBiestchroniqueurdans lequotidien24Heures,proche du RDR.
36
«ErnestFouaBideSaintSauveur,présidentdel’AECI :personnenepourranous réduire au
silence »,LePatriote,n°1402dusamedi8mai2004.
37
ErnestFouaBidira, àproposdela déclarationauforumdelaréconciliation: «S’agissantdela
contribution,ilestvrai quenotre discoursasuscitéquelques réactionsdemécontentementdelapart
d’uneminoritéquiestimait quenousaurionsdûrecouriràune assemblée généralepourarrêterune
positionavantd’allerauforum.Outrequematériellement,le bureaun’avait pas letempsde
23

proclamée est plutôt suspectesi onen jugepar le choixdes journauxdans
lesquels s’exprimeleprésidentdel’AECI.C’està croirequelesautres quotidiens
lui refusent leurscolonnes.Une hypothèsepeuplausible, dans lamesureoù la
tenue ducongrès,puis sonélection,ontétérelayées par l’ensemble des journaux,
toutes tendancesconfondues.
Dans sesentretiens,ErnestFouaBi sembles’inscrire dans lalogique deson
prédécesseurMauriceBandaman qui, aprèsunesérie de chroniquesetune
déclarationauforum, aréussiàse faire enrôlerauRDR.Quelquetempsaprès,le
nouveaubureauqu’ila formé, dépêchesonadjointe,l’écrivainFatouKéita,pour
unemissionauSénégalafinderépondre àl’invitationdel’association sœur, à
l’occasiondel’inaugurationdelamaisondesécrivainsàDakar. Une bâtisse
appartenantàBirago Diop quiavaitété achetéepar l’ancien présidentAbdou
Diouf et qui l’aofferte auxécrivains. Son successeur,AbdoulayeWade,l’a
38
entièrement réhabilitée. En outre,selon lequotidienLePatriote, cesécrivains
bénéficientd’unesubventionde300millions CFAparandelapartdel’Etat
sénégalais.Aprèsavoircertainementécoutéle compterendudeFatouKéita, de
retourdupaysdeSenghor,leprésidentdel’AECIplaide auprèsdes pouvoirs
publics pour l’obtention oudumoins laréhabilitationdelamaisondéjà
39
construite.En moinsd’un mois,leprésidentdel’AECI a en mêmetemps
réclamélaprotectiondesécrivainset sollicité del’Etat l’obtentiond’un siège.
Lesautorités ivoiriennes ontdéjàoctroyéun siège auxjournalistes sans que cela
affectel’orientationcritique delapresseivoirienne.Dans les paysduSud,rares
sont les initiativesdemécènes pour lapromotiondela culture, engénéral, etdela
littérature, en particulier.Seulel’aide del’Etat peut permettre auxassociationset
40
ONGdetravaillerdansdesconditions satisfaisantes .D’ailleurs,lamaisondes
écrivains qui n’est pasaujourd’huifonctionnelle a été construite grâce àundon
de15millionsde francsCFAduministèreivoiriendelaCulture dirigé àl’époque
parBernard Zadi.Finalement,lorsdela cérémonie deprésentationdesonbureau,
FouaErnest soulignel’une des préoccupationsessentiellesdel’ensemble des
écrivains:la faibleproportiondesauteurs ivoiriensdans leprogrammescolaire et
lanécessité d’yremédier.
Sans préjugerdel’indépendance etdelasincérité del’actuelbureaudes
écrivainsdont lemandat s’étendmaintenant sur troisannéesaulieude deux

convoquercette assemblée générale,ilfautadmettrequele bureauétait mandaté es qualitépour
parleraunomdesécrivains.»,in24Heuresdu 3mai2004.
38
«AssociationdesEcrivainsdeCôte d’Ivoire :Voici lanouvelle équipe »,inLePatriotedu8
juillet2004.
39
ED, «LesécrivainsdeCôte d’Ivoire demandentunemaison»,inLeTempsdu8juillet2004.
40
C’estune expériencesimilairequia fait lesuccèsdel’institution littérairequébécoise à encroire
BenoîtMelançon: «Les subventions tiennentuneplaceimportante dans lasurvie del’institution
québécoise, ainsi que dans la création quasi-artificielle d’« écrivains professionnels», dans son
article «Théorieinstitutionnelle et littératurequébécoise »,p.27-42,inL’institution littéraire,sous
la directiondeMauriceLemire,Québec, IQRC,CRELIQ,1986,217 p.
24

comme pour les précédentes directions, il serait temps que l’association songe à
s’affirmerdans l’universculturelen Côte d’Ivoire.Celaimposeune démarche
plus résolue dans laluttepour la défense des intérêtsdesécrivains.Cette
redynamisation n’est possibleque dans la confianceretrouvée del’ensemble des
41
écrivains.Malheureusement, aujourd’huiencore,lamajorité desauteurs
continuentdepenser quel’AECI est prise en otagepar quelquesécrivains,qui
grâce àl’association, espèrentacquérirdelaréputationdans leurs partis
politiques respectifs.La disposition prise auderniercongrèsdel’AECIqui
impose àtout membre dubureauderendresa démissiondès qu’ilestéluàun
postepolitique, estunetentative d’autonomisationdelastructurevis-à-visdu
champ politique.On peut toutefois s’interroger sur l’efficacité d’unetelle
décisiondans lamesureoù l’écrivainconcernéseraitdéjàparvenuàsesfins.
L’associationdesécrivainsa certesété créée en 1987.Mais notreregardsur le
fonctionnementde cettestructures’estfocalisésur lapériode1997-2005.Ce
choixs’expliquepar le fait quelemandatdeJosetteAbondioa étéune étape
déterminantepour lareconnaissance delaplace del’écrivaindans l’univers
culturel ivoirien.Eneffet, grâce àlaremisesur pied des prixlittérairesetaux
manifestationsdiversesenfaveurdel’écriture etdelalecture,l’association s’est
véritablement révélée commeunestructure culturelle depremier plan.D’où la
tentative desarécupération par le champ politique.Crééependant lepartiunique,
unepériodequi justifiait mieuxsoncaractère apolitique,l’organisationest
aujourd’hui tiraillée entre deuxtendances.L’ondistingue d’unepart,les partisans
d’un respect scrupuleuxdes textes,pour qui laprimauté doitêtre accordée au
rayonnementdeleur structuresur lascène culturelle et quiestimentdonc
infondéetouteimmixtiondans le débat politique.C’estcettevision quiaprévalu
aucoursdumandatdeJosetteAbondio.D’autrepart,setrouvent lesdéfenseurs
d’uneligneplusengagée commeMauriceBandamanetactuellementErnestFoua
Bi.Ce choixd’uneorganisation pluscritiquevis-à-visdupouvoir politique a
montréses limitesdans lamesureoù ilestdeplusen plusdifficile d’établir les
frontièresentrela défense des intérêtsdesécrivainsetceuxdes partis politiques
dans lesquels sontcensés militer laplupartdesécrivains promptsà diriger la
42
structure.

41
Seuleunevingtaine d’écrivains ont participé auxtravauxencommissions lorsduderniercongrès.
Unchiffrequi représente àpeinelesixième desécrivains ivoiriens.Cf.LePatriotedu5mai2004.
42
Pendant le congrèsdemai2004,lorsquele bureausortantdel’AECI dirigéparMaurice
Bandamana annoncéla candidature desonvice-présidentErnestFouaBi,laplupartdes
congressistes onteulesentiment queleprésident sortantvoulaitcontinuer lavassalisationde
l’associationauRDRdont ilest membre et pour lequel il semblepartager l’idéal politique avecson
amiErnestFouaBi.En réponse à ces manœuvres, certains médiasavaientannoncéuneprobable
candidature deBédi Holy,membre ducomité centraldu FPI,lepartiaupouvoir.Ce dernier s’est,
par lasuite,rétracté eta accepté d’être conseillerdans le bureaudeErnest FouaBi, alorsdéclaré
candidatunique etélu. Latentative d’instrumentalisationdel’associationdesécrivains nesaurait
alorsêtreimputée àun seul parti politique. Sepose donclaquestiondunombre d’écrivains quiy
vont pour réellementdéfendreles intérêtsdeleurcorporation.
25

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