Le cheval de Mazeppa

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"Mazeppa, page à la cour du roi de Pologne, est surpris en flagrant délit d'adultère. On l'attache nu sur un cheval sauvage qui l'emporte au grand galop à travers les steppes d'Ukraine... A la surprise de tous, il sera sauvé." Cette histoire (légendaire ?) va apparaître en Europe chez Voltaire, Byron et Hugo. Elle deviendra un des mythes fondateurs du romantisme. Cet ouvrage développe une analyse intertextuelle des trois versions européennes afin de réévaluer l'importance de la figure du cheval dans l'Histoire de Mazeppa.
Publié le : mercredi 1 mars 2006
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EAN13 : 9782296144385
Nombre de pages : 283
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1 LE VISAGE DU CHEVALEt si un homme pouvait voir La face du cheval magique, Il arracherait sa langue impuissante Pour la lui donner, car cet animal La mériterait bien davantage.
Nikolaï Alekseevich Zabolotsky 2 DÉSIR DE DEVENIR UN INDIENSi seulement on était un Indien, tout de suite prêt, et qu’incliné en l’air sur son cheval lancé, on frémissait sans cesse brièvement sur le sol frémissant, jusqu’à abandonner les éperons, car il n’y avait pas d’éperons, jusqu’à jeter les rênes, car il n’y avait pas de rênes, et qu’on voyait à peine le pays devant soi comme une lande tondue à ras, déjà sans encolure ni tête de cheval. Franz Kafka
1. English translation by Daniel Weissbort,The Rattle Bag, ed. by Ted Hughes and Seamus Heaney (London, Faber & Faber, 1982), p.147 (ma traduction pour le français). 2. Franz Kafka,Dans la colonie pénitentiaire, trad. Bernard Lortho lary (Paris, GFFlammarion, 1991), p.54.
INTRODUCTIONUN CHEVAL DE TROIE MÉTHODOLOGIQUE Voie “sèche” ou voie “humide” de l’alchimiste, voie éthérée ou matérielle du gnostique alexandrin ou cathare, tel est souvent le choix pour le poète qui veut traiter de sa pratique artistique personnelle : soit il théorise son art, et cela donne lesRéflexions sur la poésie de Paul Claudel, soit il l’image, le met en vers et en figures, et cela donne lesSatiresde Boileau. Dans le second cas, en faisant de la poésie sur de la poésie, il s’engage dans ce qu’il est conve nu d’appeler une activitémétapoétique. Cependant, il est légitime de se demander si le poète peut vraiment distin guer entre les deux activités et maintenir une séparation ferme entre les deux registres. Ses écrits théoriques seront presque forcément imprégnés de son imaginaire verbal, et dans ses poèmes transparaîtront bien souvent ses préoccu pations formelles. Victor Hugo est un cas exemplaire. Chez lui on trouve souvent cette imbrication particulièrement réussie. Plus conscient que beaucoup des enjeux et dimensionsde sa réflexionpoétique,ila éprouvé le besoin, dans un poème comme “Mazeppa”, inclus dans son recueil desOrienta les, de rajouter une seconde partie commentant la première et posant les bases de sa théorie du génie poétique qu’il avait déjà commencé à élaborer un an auparavant dans sa célèbrePréface de Cromwell. Or, lorsqu’un poète choisit ainsi la seconde voie, “hu mide”, “matérielle” et prétendue impure, il est tout à fait
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LE CHEVAL DE M AZEPPA
remarquable qu’il utilisera fréquemment des références animales tels que des oiseaux, des chevaux, des insectes pour métaphoriser sa propre activité créatrice ; les abeilles d’Horace, de Virgile et de La Fontaine n’en sont qu’un exemple parmi d’autres. C’est un peu comme si ces animaux pouvaient fournir des images particulièrement appropriées pour symboliser une fonction qui, tradi tionnellement, n’est pas considérée comme appartenant entièrement au domaine de la pensée rationnelle. Mais pourquoi ces animaux sontils choisis ? Et, de manière plus pertinente, à quel niveau de la conscience créatrice fontils référence ? De quelles structures profon des sontils l’émanation, et comment leur représentation s’effectuetelle dans ces textes semipoétiques, semi théoriques ? Cette étude essaie de répondre à ces questions en prenant pour objet la figure du cheval, animal qui présente la particularité cruciale d’être pour l’homme un véhicule dans la réalité, doué de tout son potentiel de motricité, et d’être également pour le poète unvéhiculedans le rapport rhétoriquedutransfertdesensopéréauseindelamétapho re entre le propre et le figuré, entre levéhiculeouphore, et 1 lethèmeouteneur. Le cheval apparaît dans trois textes étroitement liés. Il s’agit de l’Histoire de Charles XII, roi de Suède de Voltaire, publié en 1731, du conte oriental en vers de Lord Byron intituléMazeppa, qui date de 1817, et du poème du même nom que Victor Hugo a inclus dans son recueilLes Orientalesparu en 1828. Voltaire, Byron et Hugo ont tous trois utilisé la même histoire relatant le martyre d’un homme qui, en guise de punition pour avoir commis un
1. Après Paul Ricœur,La Métaphore vive (Paris : Seuil, 1975), et Jean Molinot, “Présentations : problèmes de la métaphore”,Langages, 54 (juin 1979), pp.540.
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