Le déchirement

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Zerrissenheit : le terme allemand paraît aller de soi, surtout si l'on songe à Heinrich Heine qui l'a érigé en catégorie d'analyse du moi et du monde. Il s'est avéré fécond d'analyser les diverses occurrences que cette notion a essaimées dans les lettres et la pensée germanique. Les genres abordés recouvrent littérature, civilisation et histoire des idées. De Friedrich Schlegel à Kerstin Specht et au théâtre contemporain. Du dilemme qui déchire un Alfred MeiBner ou un Moritz Hartmann aux ambiguïtés de l'opposition nationale-conservatrice ou de l'Eglise protestante face à Hitler.
Publié le : samedi 1 juillet 2006
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EAN13 : 9782296151161
Nombre de pages : 355
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Le déchirement
AVANT-PROPOS
Françoise Knopper Alain Cozic
Le maintien, délibéré de notre part, du terme allemand dans le titre de cet ouvrage et, simultanément, la présence dans ce même titre d’un équivalent français – possible, parmi d’autres envisageables ? – qui le traduit et le précise montrent que la notion de « Zerrissenheit » paraît aller de soi, une fois son émergence historique circonscrite et étudiées ensuite les nombreuses et diverses occurrences qu’elle a essaimées dans l’histoire des lettres et de la pensée allemande. Mais cette co-présence des deux termes souligne aussi indirectement que le vocable français s’est sans doute moins imposé pour transcrire le mal-être qui fonde la « Zerrissenheit » ; il est vrai également que la langue française dispose d’autres mots encore, certaines contributions de cet ouvrage en feront état. Si « Zerrissenheit » parle immédiatement à tout lecteur versé dans les lettres allemandes, encore faut-il s’entendre sur la définition du terme et s’efforcer de cerner chez les auteurs ou les acteurs de l’Histoire à la fois, en aval, les productions qu’il peut engendrer et, en amont, les éléments qui peuvent contribuer à son émergence. Comment est-on « déchiré », et pourquoi l’est-on ? C’est cette double fécondité que les dix-huit contributions consti-tuant ce livre s’emploient à explorer. L’aire géolinguistique germanique sera parcourue dans toute son ampleur et sa diversité : des rivages de la Mer du Nord à l’Autriche, des bords du Rhin aux confins de la Bohême. Le choix, pour l’organi-
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sation de l’ouvrage, a été celui de la chronologie : des premières e e décennies duXIXauXXIsiècle le plus immédiat ; l’évolution éven-tuelle de la notion, au fil du temps, au rythme des acceptions diffé-rentes dont elle fait l’objet, pourra de la sorte être mieux appréciée. À l’intérieur de chacun des cadres temporels ainsi définis, les contribu-tions seront présentées successivement, en fonction de catégories que l’on connaît : littérature (prose, poésie, théâtre), civilisation et histoire des idées ; semblable agencement, qui montre la notion de « Zerrissenheit » illustrée, pour une même période donnée, dans diffé-rents champs de pensée, permettra une lecture croisée et des compa-raisons suggestives. Les deux premières contributions – celle de Dominique Iehl, auteur de nombreuses études sur leBiedermeier, en particulier sur Annette von Droste-Hülshoff, et celle de Lucien Calvié, éminent spécialiste duVormärzque nous tenons à remercier pour avoir été l’instigateur de ce travail – font le point sur la notion, suggérant comment elle a pu être, à partir d’un moment précis de la pensée alle-mande mais aussi européenne, un mode d’expression privilégié pour nombre d’auteurs, à commencer par Heinrich Heine qui lui a donné ses lettres de noblesse, érigeant le « déchirement » en catégorie d’analyse du moi et du monde. Si le déchirement, le mal-être, le chaos existentiel marquent les premiers moments du parcours que suivent les héros deLucinde, le roman de Friedrich Schlegel, cette crise initiale sera en définitive réso-lue – c’est la thèse défendue par Véronique Dallet-Mann –, le roman étant placé sous le signe de l’unité de l’être, et le romantisme se faisant fort de prendre en compte toutes les contradictions pour les fondre en une synthèse salvatrice. Jacques Olivier, par une analyse précise et subtile de poésies d’Eduard Mörike, montre comment la notion imprègne au plus profond l’univers et l’œuvre du poète ; son dévelop-pement affine simultanément la réflexion sur les termes français de « déchirure » et de « déchirement », prouvant, si besoin en était, que la e traduction de « Zerrissenheit » ne va pas de soi ! En ceXIXsiècle traversé de vacillements, de ruptures et de « déchirements », Theodor Storm, autre poète ancré dans son époque, voit et pense le réel à partir de vérités qui sont de plus en plus d’évidence : l’entropie inéluctable-ment à l’œuvre, le néant final, le triomphe du temps ; les poèmes qu’analyse Alain Cozic disent la finitude tragique de l’homme et les interrogations térébrantes qu’elle suscite. Mais on peut être aussi « déchiré » lorsque, dans le tourbillon de l’Histoire qui emporte ce e mêmeXIXsiècle, aux confins orientaux de l’aire germanique par
Avant-propos
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exemple, il s’agit de trancher entre des positions politiques aussi irré-ductibles l’une à l’autre qu’également séduisantes ; c’est cette alterna-tive difficile et douloureuse, à la veille de 1848, chez Alfred Meißner, entre grand État allemand unifié et mouvement national tchèque qu’analyse dans toute sa complexité Hélène Leclerc. LeJournalet les Nouvelles d’un nomadede Moritz Hartmann propose une autre série de variations sur le thème du « déchirement ». Françoise Knopper montre comment ce qu’elle nomme « douce mélancolie » naît et s’af-firme au fil du temps chez cet écrivain autrichien, observateur critique et acteur amer de son époque : les frustrations politiques et intellec-tuelles à l’issue de l’échec des révolutionnaires de 1848, le fossé radi-cal qui s’est ouvert entre rêves et désillusions, l’obstination aussi à conserver intacts les anciens idéaux auxquels il avait cru, jusqu’à la distance critique qu’il observe parfois vis-à-vis de sa propre écriture ne sont pas les moindres causes de cette « mélancolie », renforcée de surcroît par la condition d’exilé que Moritz Hartmann avait à suppor-ter en 1851. Recherche d’une unité qui dépasse et annihile la scission initiale, qui transcende le principe d’individuation, source de souffrance et cause du mal, et qui s’efforce de concilier un occident déchiré et un orient insondable : c’est cette quête qu’analyse Edouard Sans chez Richard Wagner, Romain Rolland et Hermann Hesse à partir de l’in-fluence qu’a pu exercer sur eux la philosophie de Schopenhauer. Manuel Durand-Barthez propose une réflexion sur ce qu’il identifie comme une névrose chez Hermann Broch, à l’origine de questionne-ments incessants, et l’auteur dePsychische Selbstbiographien’aura de cesse, sa vie durant, qu’il n’ait surmonté ces fêlures existentielles. Il est des déchirements ancrés dans l’enfance, dont l’ombre portée, ensuite, voile une vie entière. Ainsi le héros du roman de Ludwig Winder ballotté d’emblée, comme le démontre Chantal Puech, entre des extrêmes inconciliables, et qui va, dans son existence même, réali-ser l’oxymore du titre,L’Orgue juif. Mais l’expérience vécue des contraires lui permettra aussi de dépasser ces oppositions, le déchire-ment s’avérant en définitive épreuve salvatrice. Ce sont d’autres expé-riences essentielles de l’enfance que vit le protagoniste-narrateur de la nouvelle de Gregor von Rezzori,Der Schwan: découverte de la mort, du rejet, de la sexualité, de la cruauté. Jacques Lajarrige les analyse comme autant de ruptures indispensables qui certes font disparaître l’innocence de l’enfance, mais par le biais desquelles aussi l’individu se forge et se forme ; préalables nécessaires par ailleurs permettant au narrateur adulte qui se penche rétrospectivement sur l’enfant qu’il fut
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un jour d’accéder à l’écriture dans et par ce récit à la dimension forte-ment autobiographique. Causes et symptômes paroxystiques d’un monde en proie au déchirement, les guerres mondiales et les dictatures e duXXsiècle ont ébranlé les existences. La Première Guerre inspire aux poètes expressionnistes des figures révélant souffrance et senti-ment d’absurdité, la division étant inhérente « au sujet qui la renvoie à travers son propre reflet dégradé », pour reprendre les termes de Catherine Mazellier à propos de Henriette Hardenberg : anaphore, synesthésie, inversion, hypallage mêlent dans des raccourcis saisis-sants « les cris et le sang versé » ; mais l’écriture onirique et « l’ex-tension du territoire du Verbe » permettent d’imaginer une abolition de cette division, le déchirement devenant déchirure nécessaire, passage, naissance à soi, manifestation épiphanique de l’accès à la liberté et de la conscience du Tout. André Combes décèle dans le travail poétolo-gique de Celan traducteur les déchirures entre texte-cible et texte-source qui donnent à voir les « déchirements du réel, ceux que le poème de l’autre ne révèle qu’à une réception active, transformante, inter- voire sub-textuelle, qui laisse opérer pleinement le travail de l’al-térité ». En effet, si la déchirure de tout travail de transposition textuelle est « structurelle », Celan, partagé entre plusieurs langues et plusieurs cultures, a quant à lui dessiné un « méridien » reliant « des points internes à l’existence d’un seul poète, individu collectif qui porte en lui tout un univers linguistique et culturel » ; c’est ainsi que l’alignement sur l’habitus linguistique de l’hébreu inflige à sa langue poétique les déchirures qui disent les déchirements de l’histoire. Ce n’est pas le déchirement territorial qui est au cœur du présent volume. Certes, c’est cette représentation de l’espace qui est à juste titre habituellement considérée comme l’une des principales compo-santes de la « deutsche Zerrissenheit », tant elle semble ressortir de 1 l’histoire allemande . La perte de l’unité impériale mythique s’effec-e tue auXVIsiècle lors de la scission entre catholiques et protestants, malgré les tentatives de Charles-Quint et de son frère Ferdinand de préserver l’unité confessionnelle du Saint Empire ; l’absence de centralisation institutionnelle et la disparité des États allemands perdu-e reront jusqu’en 1871 malgré les mises en garde des juristes desXVIIet
1. Hagen Schulze et Etienne François lui consacrent le cinquième chapitre du premier volume desDeutsche Erinnerungsorte(München, Beck, 2001, p. 471-567), le plaçant entre les chapitres « Erbfeind » et « Schuld » et regroupant sous l’intitulé « Zerrissenheit » six articles successivement consacrés au clivage entre Nord et Sud, à Heine, à Nietzsche, aux Junker, à Rapallo et au Mur.
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