Le fils du pauvre

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Mouloud Feraoun commence à écrire "Le Fils du pauvre" dès 1939, l'achève en 1948, mais ne réussit à publier ce récit pour la première fois qu'en 1950. Parmi les littératures du Maghreb et, plus largement, les littératures francophones, l'oeuvre a acquis un statut de classique, notamment auprès de la critique et de l'institution scolaire, qui reconnaît ce texte comme un témoignage ethnographique. Le présent ouvrage propose une lecture plus littéraire de l'oeuvre, qui met en perspective son histoire et sa poétique, et cherche à comprendre pourquoi elle est l'emblème d'une certaine littérature francophone.
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782336258454
Nombre de pages : 171
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Martine MATHIEU-JOB

Le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun

L 'HARMATTAN

Ouvrages du même auteur: L'Entredire francophone (dir.), Bordeaux, CELFA- Presses Universitaires de Bordeaux, 2004. L1ntextexte à l'œuvre dans les littératures francophones (dir.), Bordeaux, CELFA- Presses Universitaires de Bordeaux, 2002. Mouloud Feraoun ou lëmergence d'une littérature, collaboration avec Robert Elbaz, Karthala, 2001. en

Littératures francophones. 111-Afrique noire, océan Indien, en collaboration avec Michel Hausser, Belin, 1998. Littératures autobiographiques LHarmattan, 1996. de la francophonie (dir.),

(Ç) L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03091-6 EAN : 9782296030916

Introduction

On a lu, on lit, on lira Le Filsdupauvre, ce roman que Mouloud Feraoun commence à écrire dès 1939 mais n'achève qu'en 1948 et ne réussit à publier pour la première fois qu'en 1950. Au fildu demi-siècle d'existence des littératures du Maghreb, ou plus largement encore des littératures francophones - entendues comme littératures en français produites par des écrivains dont l'univers créatif se déploie entre plusieurs langues et plusieurs cultures - l'œuvre a acquis un statut de classique. Quelques statistiques en témoignent de façon éloquente. Si la première édition du texte a été l'occasion d'un tirage à 1000 exemplaires, les tirages des éditions ultérieures au Seuil (par vagues de 3000 puis de 5000 ou même de 10 000 pour la collection de poche) sont de l'ordre de 700 000 exemplaires. Aux éditions en français, il faut encore ajouter celles auxquelles ont donné lieu les différentes traductions (avec quelquefois des tirages très importants comme par exemple en langue russe et dans les pays de l'Est), dès 1959 - et par ordre chronologique - en Allemagne, URSS, Pologne, Hongrie, Bulgarie, Tchécoslovaquie, à Cuba, aux USA, au Royaume-Uni, en Espagne. Il existe trois traductions en arabe: deux en Égypte et une en Tunisie, ainsi qu'une traduction en langue amazigh. Des traductions en italien et en japonais sont en cours. Une adaptation dramatique pour la radio a été réalisée pour Radio-Alger chaîne kabyle dès 1951, puis pour FranceCulture en 1967 (par Driss Chraïbi), une autre envisagée pour la télévision, et à l'heure actuelle, pour le cinéma.1 La reconnaissance de la critique, qui contribue aussi pour sa part à légitimer le nouveau champ littéraire maghrébin, se double d'une reconnaissance de l'institution scolaire ou universitaire: lorsque celle-ci accorde une place dans les
1. Nous remercions vivement Ali Feraoun de nous avoir fourni }'essentiel de ces informations particulièrement éclairantes.

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Feraoun ou la fabrique

d'un classique

programmes d'enseignement aux nouvelles écritures que constituent ces littératures francophones (souvent aujourd'hui aussi considérées au titre des littératures postcoloniales), se trouve fréquemment sélectionné ce texte pionnier. Cette popularité paradoxes. ne va cependant pas sans quelques

Si Le Fils du pauvre peut être cité et étudié ici et là en Algérie, cela ne relève pas d'une politique délibérée d'enseignement d'une littérature nationale tant reste encore problématique localement, comme à des degrés divers dans tout le Maghreb, le rapport à cette production littéraire écrite en français2. C'est donc fort souvent aujourd'hui à l'extérieur, de l'Mrique sub-saharienne au Québec en passant par l'océan Indien et l'Europe, que l' œuvre est le plus lue. Sans doute parce qu'elle est considérée comme œuvre maghrébine par excellence en même temps que comme une sorte de prototype de l' œuvre francophone; ce qui n'empêche pas aussi qu'elle puisse être perçue comme un archétype universel du récit d'enfance. Les nombreux discours anthologiques et critiques aident-ils à comprendre ces mouvements contraires et aident-ils surtout à appréhender le texte dans toute sa dimension littéraire? Rien n'est moins sûr car leur multiplication ne va pas sans une certaine stéréotypie: c'est en effet un second paradoxe que la reconnaissance relativement précoce du texte l'ait aussi fixé dans une lecture trop souvent restrictive. 2. Sur ces questions de politique linguistique - et en conséquence d'enseignement
des textes d'une production littéraire nationale forcément plurilingue - on se reportera aux nombreux travaux des sociolinguistes comme par exemple la thèse de

Dalila Morsly, Le Françaisdans la réalité algérienne,Paris V, 1988, 785 p. : « Le
fonctionnement du français dans la réalité algérienne d'aujourd'hui nous semble déterminé par les rapports que celui-ci entretient avec les autres langues en usage en Algérie: le berbère, l'arabe « dialectal» ou arabe non officiel et surtout l'arabe « classique» ou arabe officiel, son rival séculaire: c'est en effet contre ce dernier, perçu comme la seule langue « de culture », et même la seule langue tout court, que s'élabore, pendant la période coloniale, la politique de francisation, comme c'est contre le français que se définit et s'instaure l'essentiel de la politique linguistique de l'Algérie indépendante » (p.13). 10

Introduction

Certes, il ya des nuances dans les positions critiques, quelques évolutions, mais aussi beaucoup de piétinements et d'a priori qui font obstacle à une approche ouverte et vraiment attentive au texte. Avant même d'en exposer un échantillon représentatif (en annexe de cet ouvrage), remettons en mémoire quelques étapes qui expliquent la cristallisation des discours critiques sur certains leitmotive. publication en 1950, le livre obtient le Grand Prix littéraire de la ville d'Alger, ce qui installe d'emblée une première source d'équivoque: distingué et même récompensé par une instance française (qui en fait certainement une lecture myope et univoque), il est, dans un contexte politique qui voit monter la prise de conscience nationaliste algérienne, plutôt suspecté par ses compatriotes (qui interprètent à leur tour de façon hâtive et idéologique) d'avoir été conçu à l'usage du colonisateur. Un procès similaire sera fait deux ans tard à Mouloud Mammeri, et La Colline oubliée décriée elle aussi sous le motif qu'elle pouvait faire le jeu de la politique coloniale par son aptitude à mettre en avant un particularisme kabyle facile à récupérer dans une stratégie de divisions. Cependant, même si, selon les dires de Michel Puche rapportés par Charles Bonn, le stock invendu de cette première édition à compte d'auteur fut racheté et commercialisé par l'éditeur algérois Charlot, il faut bien dire que c'est surtout à partir de sa deuxième édition, dans la collection «Méditerranée» du Seuil en 1954 (soit, après la publication l'année précédente par cette maison d'édition du second roman de Feraoun, La Terreet le sang), que cette première œuvre fut vraiment diffusée, connue et désormais perçue comme instaurant une parole autochtone distincte des écrits français (quelle qu'en ait été la mouvance: textes orientalistes, textes coloniaux, et même textes d'écrivains de l' école d'Alger) ou des premiers textes d'écrivains indigènes (pour user de la terminologie d'époque) qui s'étaient effectivement dans un premier temps placés sous le signe du mimétisme. Comme l'explique l'écrivain et essayiste marocain Il

A sa

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d'un classique

Abdelkebir Khatibi dans son étude sur Le Roman maghrébin 3, l'impact de l'édition parisienne fut en effet déterminant pour cette perception de l'avènement d'un nouveau mouvement ou, plus exactement, d'un nouveau champ littéraire: sous la direction d'Emmanuel Roblès, la collection « Méditerranée », en éditant et regroupant plusieurs auteurs maghrébins de ce que l'on appellera par la suite la première génération, œuvra beaucoup pour la lisibilité de leur avènement sur la scène littéraire. Cette reconnaissance, parce qu'elle vint en France d'un public sensibilisé à la mise en question du système colonial, put donc rejaillir ensuite localement. Elle ne leva pourtant pas définitivement l'ambiguïté des positions à son égard, et plane toujours peu ou prou sur l' œuvre sinon le soupçon d'acculturation du moins le reproche implicite d'avoir été conçue pour l'autre. À preuve, répètet-on à satiété, la prévalence manifeste de la description. Et l'œuvre d'être vue comme essentiellement documentaire, voire ethnographique. La matière romanesque elle-même ne semble relever pour certains que du réel biographique de l'auteur. Dans les meilleurs (qui peuvent s'avérer les pires) des cas, c'est avec une manière d'attendrissement qu'on parle de ce récit d'enfance qui illustrerait l'enfance de la littérature maghrébine francophone. Des jalons ont cependant progressivement été plantés par quelques critiques pour sortir de ces jugements hâtifs et répétitifs. Non qu'il faille rejeter ceux-ci en bloc. Ils cernent des aspects effectifs de l' œuvre: l'importance du discours descriptif: l'éthique humaniste qui la sous-tend, par exemple. Mais ces traits eux-mêmes doivent être évalués au sein de la poétique d'ensemble de ce texte qui est non pas un ethnotexte ni une profession de foi, non un texte transparent ni un simple témoignage mais bel et bien une mise en œuvre littéraire.

3. Abdelkebir Khatibi, Le Roman maghrébin, Paris, Maspero, 1968 ; rééd. Rabat, SMER,1979.

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Introduction

Même si c'est la prise en compte de l'ensemble de la production littéraire qui, du fait même de ses effets de retour, d'échos, d'emboîtements, de brouillages génériques, nous semble permettre de bien évaluer chaque œuvre de Mouloud Feraoun, nous nous intéresserons ici exclusivement à la première, suffisamment riche en elle-même, en nous attachant à la lire dans son histoire, son écriture et sa portée littéraires, en cherchant aussi de ce fait à comprendre comment et pourquoi, en dépit de sa pseudo-simplicité, elle est l'emblème d'une certaine littérature francophone.

-1-

Un texte ou des textes?

Lorsqu'on évoque Le Fils du pauvre, on croit parler d'un texte exclusif, précisément désigné par ce titre. En fait, on se réfère le plus souvent à la version publiée en 1954 par les éditions du Seuil dans la collection « Méditerranée ». Or celle-ci ne donne ni l'état initial du texte de Mouloud Feraoun - pas même celui de la première publication, faite à compte d'auteur en 1950 - ni son état définitif: tel qu'envisagé par l'auteur luimême puisqu'à la veille de sa mort, il retravaillait encore la suite de ce récit, intégrée dans l'édition originelle, retranchée de l'édition parisienne, mais jugée par lui toujours nécessaire à la cohérence de son œuvre. Pour respecter autant que faire se pouvait la volonté de l'écrivain, les éditions du Seuil ont, dans un recueil posthume de 1972 publié quelque 10 ans après sa disparition et intitulé L'Anniversaire, regroupé divers écrits jusque là épars et peu accessibles parmi lesquels figure ce qui est donné pour le brouillon de cette dernière partie remise sur le métier, présenté par l'éditeur sous le chapeau: « Fouroulou Menrad », en rappel du nom du héros de l'histoire. On devrait donc prolonger la lecture du texte établi en 1954 de cette extension permise par la seconde publication parisienne. On le fait rarement, tant s'est installée une représentation du texte bornée à l'édition de 1954 qui en a assuré la diffusion et la popularité.
On pourrait aussi

-

mais là encore, on ne le fait guère -lire

le texte dans d'autres éditions, en particulier celles réalisées en Algérie par ENAG: une première en 1992, avec préface de Christiane Chaulet-Achour; une dernière surtout, parue en 2002, qui, bien qu'intitulée simplement comme les précédentes Le Fils du pauvre, donne une version des plus intéressantes car elle reproduit, à partir d'un manuscrit de l'auteur (un cahier d'écolier tel qu'évoqué dans le roman même, recouvert de la belle 17

Le Fils du pauvre de Mouloud

Feraoun ou la fabrique

d'un classique

écriture régulière de l'instituteur qu'était Mouloud Feraoun) fourni par son fils aîné, Ali Feraoun, un récit composé de trois parties qui ne correspondent qu'imparfaitement à l'addition des parties des éditions du Seuil. C'est là, très vraisemblablement, le texte le plus proche de l'état initial conçu par Mouloud Feraoun: il présente donc un intérêt capital pour l'appréhension de l' œuvre. Sans viser à une étude génétique systématique, il nous semble en effet indispensable de rappeler l'histoire du texte et de ses variantes. La confrontation du texte de référence le plus répandu (celui de l'édition du Seuil de 1954, aux nombreux retirages, en particulier à partir de ses rééditions en collection « Points» une première fois en 1982, une seconde en 1995) avec l'ajout de 1972 d'une part, mais surtout avec la version ENAG de 2002 d'autre part, permettra de voir l'incidence énorme du formatage éditorial dans la réception de l' œuvre. En utilisant ce mot de « formatage », nous n'entendons faire aucun procès. Tout soupçon de manipulation idéologique du texte doit être exclu: aux éditions du Seuil, Feraoun n'a trouvé qu'amitié et conseils bienveillants, aussi bien en la personne d'Emmanuel Roblès, directeur de la collection« Méditerranée» qui l'accueille chaleureusement (aux côtés de Mohammed Dib, Mouloud Mammeri et Kateb Yacine entre autres) qu'en celle de Paul Flamand, mais leurs avis fondés sur des critères esthétiques occidentaux autant que les autocorrections de Feraoun même (certainement pétri de doutes et d'insécurité du fait de son entrée en littérature, et qui plus est dans une littérature qu'il percevait lui-même comme émergente) ont tendu à rapprocher le texte d'œuvres occidentales ressenties comme similaires, en particulier des romans de formation, et par conséquent ont pour partie estompé la nouveauté, l'étrangeté des caractéristiques initiales. On pourra en juger à partir de l'analyse d'un éventail des principales divergences entre les différentes éditions.

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Un texte ou des textes?

Amplitudes

du récit

Composition et effets de sens La composition du roman diffère considérablement l'édition dans laquelle on le lit. selon

Le récit établi par l'édition du Seuil de 1954 (désormais le plus souvent uniquement désignée par l'abréviation: Seuil 19544) est constitué de deux parties. La première, intitulée «La famille», se compose de Il chapitres qui évoquent l'environnement et les événements de l'enfance de Fouroulou

Menrad, le personnage principal. La deuxième, intitulée

«

Le

fils aîné», développe sur 7 chapitres les péripéties de son adolescence et en particulier de son parcours scolaire, pour

s'achever sur son projet d'intégration à l'École Normale avec
la présentation du concours d'entrée dont l'issue heureuse n'est qu'implicite (dans la mesure où le chapitre préfaciel de la première partie présente d'emblée Fouroulou Menrad comme instituteur). C'est dire que, tout en donnant une perspective finale d'ouverture, ce récit de vie s'interrompt au seuil de l'âge d'homme du protagoniste, dans la tradition du bildungsroman, du récit de formation. Comme dans LesAnnées d'apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe qui constitue la référence du genre, le roman se focalise sur la formation de la personnalité du héros, faite d'expériences successives et d'acquisition progressive de valeurs aptes à en faire un homme accompli. Limpression d'équilibre, d'harmonie même qui se dégage de cette composition binaire repose en outre sur des effets de symétrie tout à fait élaborés. La fin de l'ère merveilleuse de l'enfance est balisée par les deux derniers chapitres de la première
4. Nous conservons cette référence pour rappeler que c'est l'état du texte de 1954 qui se retrouve dans les rééditions effectuées par les soins du Seuil. En 1982, en effet, se fait la première réédition en poche: collection « Points» ; en 1995 la seconde, également en « Points». De l'une à l'autre changent la mise en page et l'illustration de couverture, mais en aucun cas les limites du texte ni même le discours de présentation éditoriale en page de garde et en quatrième de couverture. Nous donnerons pour toutes les citations à venir la pagination de l'édition la plus récente, celle de 1995.

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partie qui narrent les événements tragiques de la mort et de la folie des tantes auprès desquelles le jeune Fouroulou trouvait plénitude et affection. Avec elles, comme nous le verrons plus en détails plus loin, c'est tout un monde traditionnel rassurant et cohérent qui semble disparaître pour laisser le personnage en proie à un sentiment de déréliction, sur l'aveu poignant duquel se clôt le premier ensemble (p. 102): « Nous n'eûmes plus alors notre bon refuge, notre cher nid, personne à aimer en dehors de nos parents, personne qui s'intéressât à nous. Nous n'avions plus qu'à nous serrer peureusement autour du père et de la mère. » La deuxième partie présente au contraire une clausule tout en optimisme. Le fait même que la réussite au concours d'entrée à l'École Normale ne soit pas annoncée comme avérée, mais posée à l'horizon du récit, confère à celle-ci non une butée mais un élan, une tension exaltante que ponctue le sobre dialogue final entre le père et le fils dont les chemins se séparent désormais (p. 146):
«

- [...] Maintenant

je remonte au village. Ta mère saura

que je t'ai parlé. Je dirai que tu n'as pas eu peur. - Oui, tu diras là-haut que je n'ai pas peur. » À l'attitude peureuse de l'enfant s'oppose la ferme assurance de l'adolescent. C'est bien une marque d'évolution vers la maturité. Mais au-delà de cette progression naturelle, cette symétrie peut induire une autre lecture symbolique: à une sortie du monde kabyle traditionnel mortifère ou moribond succède une entrée dans la société occidentale, représentée par l'École Normale, temple des valeurs républicaines françaises. On comprend alors pourquoi le roman a pu être lu comme un roman de l'acculturation, montrant le bonheur et la promotion offerts aux « indigènes» par des parcours semblablement vectorisés. En fait, une lecture qui ne s'en tient pas à cette architecture générale mais s'attache à toutes les nuances et oppositions 20

Un texte ou des textes?

- délibérées - du récit contredit sans mal cette conclusion hâtive, mais l'infirmation est encore plus aisée à partir du texte reproduit dans l'édition algérienne de 2002 (désormais mentionnée par l'abréviation: ENAG 2002), donnant de tout autres dimensions. Dans cette version, en effet, si la

première partie est assezidentiquement composée (avec ses Il
chapitres liés au monde de l'enfance et de la tradition kabyle), la deuxième présente de notables différences. Elle inclut dans ses six premiers chapitres grossomodo le texte des sept chapitres de Seuil 1954, mais elle ne se clôt pas du tout sur cette fin optimiste et ascensionnelle. Non seulement les répliques lourdes de détermination: « Je dirai que tu n'as pas eu peur/je n'ai pas peur » ne se retrouvent pas (elles n'avaient donc pas été prévues d'emblée comme un contre-poids à la peur enfantine) mais au demeurant, cette partie se prolonge de 3 chapitres. Ceux-ci insistent sur la fierté d'être instituteur, et même sur le bonheur sans mesure vécu pendant les années de formation au métier d'instituteur. Mais cela ne fait pas du roman un récit idéalisant ou même épargnant la société coloniale. Les trois belles années passées à l'École Normale d'Alger-Bouzaréa sont en effet décrites comme une sorte de parenthèse sinon utopique du moins se rapprochant le plus près possible de l'idéal républicain français d'égalité et de fraternité: belle parenthèse, mais justement ressentie comme telle pendant et après son déroulement, par contraste avec la réalité sociale inégalitaire et discriminante. Le chapitre 6 développe en effet une louange de la vie à Bouzaréa qui, par son enthousiasme même, en dit long sur la rareté de tels rapports sociaux, respectueux et ouverts (ENAG 2002, p. 128-129):
Le premier et superbe cadeau que lui firent ses maîtres à l'École normale, ce fut de lui rendre sa dignité. Comment donc les oubliera-t-il? Là-bas, plus de barrières, il n'y trouva ni des Français, ni des Indigènes, mais seulement des élèves-maîtres et des maîtres qui veillaient à leur formation
«

avec un soin jaloux

[...] La

première tâche des professeurs,

le directeur en tête, fut d'abolir dans l'esprit de leurs élèves 21

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ilyasbennini

hhh

jeudi 24 décembre 2015 - 13:02