LE MANNEQUIN DE BOIS

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A Podor, une ville du Sénégal, le corps d'une jeune femme est repêché dans le fleuve. La police mène une difficile enquête pour identifier cet étrange cadavre que les habitants de la ville prennent pour celui de la femme de l'Esprit du fleuve. A cause de sa beauté fantastique…
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296179592
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d'un

Abdoulaye NDIA YE

Le mannequin de bois

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0387-9 (Qc)

A Tata Néné. Pour la pureté de son âme...

Prologue

Le fleuve arrêta net la course folle de la jeune fille qui s'enfuyait éperdument à travers l'immensité de la brousse. Le fleuve se dressa devant elle, en un barrage à la fois argenté et noire, infranchissable. Les eaux du fleuve, mises en furie par les pluies d'hivernage, bouillonnaient et tourbillonnaient comme le liquide d'une marmite en ébullition. Incapable de continuer à fuir, la jeune femme s'arrêta, en battant désespérément l'air de ses bras, au bord de l'eau, sur la berge boueuse et glissante, afm de retrouver son équilibre. Elle était essoufflée. Elle haletait. Sa poitrine explosait à cause de la morsure cmelle du manque d'oxygène. Elle avait le sentiment que sa cage thoracique avait brusquement diminué de volume, que l'air qui y entrait déchirait ses poumons au rythme de son souffle devenu court. Le cœur dans la gorge, la fugitive tremblait de tous ses membres. Sa tête menaçait d'éclater, ses jambes ne la portaient presque plus. Elle ne tenait debout que parce les pointes effilées de ses escarpins s'enfonçaient profondément dans la terre boueuse et meuble bordant le fleuve. Ainsi debout, elle avait l'air d'une statue emprisonnée dans un bloc de ciment. Elle n'en pouvait plus. Cela faisait beaucoup trop longtemps qu'elle n'avait pas couru comme ça. Des années... Pas tranquille du tout, et encore sous l'emprise de la peur, elle eut cependant la force de regarder dans son dos, pour voir si la furie qui la poursuivait était encore derrière elle: personne. Lui avait-elle

échappé? Si elle la rattrapait?... Mon dieu, tout sauf ça! Les vociférations hystériques de cette folle résonnaient encore douloureusement dans sa tête, alors que de ses deux index, la jeune femme se bouchait les oreilles. Mm de ne plus rien entendre des horreurs que sa poursuivante lui avait crachées à la figure, et qu'elle n'avait pas soupçonnées en s'aventurant toute seule dans ces lieux qui lui étaient interdits depuis si longtemps. Elle en avait assez entendu! Trop entendu! C'était plus qu'elle n'en pouvait supporter. La jeune femme demeura debout sur la rive, cherchant, avec des efforts terribles, le souffle qui lui manquait si cruellement. Si quelqu'un l'avait vue à cet instant, dans la lumière du jour tombant, il aurait été intrigué. Intrigué par cette jeune femme inconnue dans la région, figée devant le fleuve qu'elle ne quittait pas des yeux, comme fascinée par le liquide sombre poussé par un fort courant. Tout en reprenant, petit à petit, son souffle, elle regardait le fleuve qui charriait sa propre nostalgie en un torrent de souvenirs remontant du tréfonds de sa mémoire. Les images de son enfance défilaient devant elle, en un paquet d'images enchevêtrées, sans ordre ni logique. Sa mémoire s'était soudain emballée, sans qu'elle sache pourquoi et sans qu'elle puisse ordonner le défilé d'images ou l'arrêter. Les images lui revenaient avec une force incroyable. Elles s'exprimaient à travers une infinité d'odeurs, de bruits, de détails du paysage déchiré par le cours d'eau noir de boue, noir de la terre déchirée au fil du temps et des intempéries. L'incormue respirait sa propre nostalgie dans l'air, les arbustes, le ciel, la terre, le cri des bêtes sauvages. L'afflux violent de souvenirs, dont elle avait été sevrée pendant longtemps, qui s'engouffraient avec force à travers tout son corps, la faisait trembler de tous ses membres. Brusquement, elle n'eut plus peur. Elle regarda l'eau du fleuve, noire comme son esprit. A cet instant précis, l'eau était sa mémoire, le gardien de ses souvenirs. Elle sentait son écoulement si tranquille, mais si redoutable qui, à chaque pouce de terrain, semait à la fois vie et désolation. Comme elle-même avait senti, jadis, son propre sang s'écouler de son entrejambe déchiré, martyrisé. La seule différence, c'est que l'écoulement du fleuve était certainement un signe de vie, plus qu'un signe de mort. Une mort qui donnait la vie.

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Quant à son propre écoulement passé, on lui avait dit qu'il la réveillerait à la vie. A la vie de femme. A la vie d'épouse. A la vie de mère. A la vie tout court. Une renaissance, une résurrection. Personne n'en doutait. Mais ce fut la mort. Personne ne lui avait dit ça! La mort. Oh non, pas la mort qui conduisait au cimetière, pas le trou noir inimaginable, insaisissable par l'esprit, la mort que redoutaient tant les vivants! La pourriture de la tombe. La grimace grotesque des dents et des os délivrés de leur chair. La mort, la terrible mort à laquelle elle pensait, qu'elle vivait depuis des années, qui l'avait saisie dans ses serres, sans aucune résurrection possible, c'était celle de sa chair qui donnait pourtant l'illusion d'être parfaitement vivante. Quelle terrible mort que celle de la chair! Celle qui avait fait d'elle une morte-vivante, un être dénué de sens, de sensations. Un morceau de glace, de bois... Et pourtant, tous se laissaient prendre au piège de sa beauté. Les hommes salivaient en la déshabillant du regard. Ce qu'ils voyaient de son corps, semblait si vivant, parce que si beau, si parfaitement sculpté, qu'il était difficilement imaginable que ce fut une coquille vide. Quand elle avait été enfant, elle n'en avait guère eu conscience. Adultes et jeunes, femmes et hommes cherchaient sa compagnie parce qu'elle leur offrait une image bien agréable à regarder: elle était fabuleusement belle! Ils se sentaient bien avec elle. Personne ne pouvait la regarder sans lui offrir cadeaux, sourires et bonne humeur. Tous la voulaient. Elle ne savait pas alors qu'elle était un rayon de soleil. Grâce à une beauté fantastique. Hors du commun. Jeune fille, elle avait été convoitée par les hommes de tous âges, y compris aussi par les vieillards. Innocente, elle n'avait pas vu de dangers derrière cette convoitise affichée de son corps. Elle pensait, face à ce déferlement de soupirants, que la vie allait être belle pour elle. Devenue femme, elle découvrit le cauchemar. Mais quel cauchemar! Puisqu'elle avait découvert que son beau corps avait un horrible revers qu'elle n'aurait jamais imaginé, soupçonné. Et combien de temps en avaitelle mis à le découvrir! Au bout du compte, elle avait fini par faire face à la terrible réalité: son corps si beau, si parfait, si désirable, si admirable, si convoité, était en fait une coquille vide. << Coquille vide. >>Oui, c'était le mot juste. Elle était une coquille vide: un œuf 9

sans poussin, un fleuve sans lit, une terre aride, un désert sans oasis, un être sans voix, une oreille sourde, une caresse sans chaleur, une femme sans enfant, un amour sans gémissement, une étreinte sans râles, une femme sans amant, une voie sans issue. Un corps sans âme! Quel contraste que son corps soit si parfaitement beau, si admirablement désirable que les hommes en tombaient immédiatement amoureux. A la minute. A chaque instant. A tous les instants. Ceux qui avaient la chance d'en profiter étaient aux anges. Ils n'en étaient jamais rassasiés. Insensibles à son tourment, ils n'étaient que trop contents de l'avoir eu, même qu'une fois, quand elle le leur donnait, d'avoir des souvenirs qu'ils pourraient raconter sans vergogne, et avec fierté, aux autres. Ils en redemandaient même! Pour elle, c'était le contraire. Avec chaque nouvel homme, elle rêvait que ce serait enfm ce qu'elle attendait avec impatience. Elle était obligée, à chaque fois, de revenir à la tragique réalité: derrière la beauté apparente de ses formes, qui réveillaient le désir brutal des mâles, il n'y avait qu'un corps et rien d'autre. L'inconnue debout devant le fleuve, redoutable de force, refusait de l'admettre. Elle l'avait toujours refusé. Quand elle avait découvert la ville, d'où elle venait, elle avait fui la ville était plus juste, la première chose qu'elle avait d'abord remarquée, c'est que les femmes aimaient leur corps. Elles le bichonnaient, l'enduisaient de substances odorantes, l'habillaient des tissus les plus chics, les plus chers, rien que pour le rendre plus désirable aux yeux des hommes. Les femmes de la ville étaient prêtes à tout pour que leur corps soit beau, qu'il intéresse les hommes, pour que ceux-ci en soient totalement fous. Cela l'amusait, elle qui ne faisait rien pour mettre en valeur le sien, pour lequel les hommes étaient prêts à se faire damner. Tout le monde s'intéressait à son corps. Même les femmes, qui lui demandaient son secret. En réalité, elle n'avait qu'un secret, un terrible secret. Mais qui pourrait le croire? « Mon corps est maudit » se dit-elle, regardant le fleuve. L'eau, chargée de boue, serpentait dans la vallée verte étendue à ses pieds. Elle allait de terre en terre, de rive en rive, de mont en colline, de colline en vallée, de calebasse en canaris, de canaris en bouche et

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fmissait par se dessécher dans un coin de savane. << Le fleuve nourrit, abreuve et apaise. Le fleuve a une vie. Pas moi. Pas mon corpS» pensa-t-elle. La jeune femme jeta observa la vallée. Elle était verte, parsemée de champs de mil, de maïs, d'arachides dans lesquels s'activaient de minuscules silhouettes de paysans qui ne tarderaient pas à rentrer jusqu'au lendemain: la nuit approchait à toute vitesse. De-ci, de-là, de petits bois touffus, des herbes sauvages poussaient. Tout n'était que silence, un silence entrecoupé parfois par un braiment d'âne, un hennissement de cheval, un cri d'oiseau ou d'animal quelconque. Des voix d'hommes, transportées par le vent, voyageaient à travers champs, traversaient le fleuve et se perdaient dans l'immensité de l'espace. Il y avait une vie, des vies dans la nature. En étaient, au loin, de petites fumées, tantôt bleues, tantôt blanches, qui se dégageaient de l'endroit qui ressemblait à un bois au feuillage plus sombre que celui des arbres alentour. En regardant bien, on découvrait que c'était un village niché dans la végétation. Seuls de petits toits de chaumes, noirs et pointus, émergeaient de la verdure. « Ici, j'ai passé mon enfance », songea t-elle. Elle regarda l'eau une nouvelle fois. Et si?.. Pourquoi pas? Comment pouvaitelle en effet continuer à vivre avec cet autre insupportable secret qu'elle venait d'apprendre? Impossible! C'était au-dessus de ses forces. Rien ne s'était passé comme elle l'avait prévu en décidant de venir ici. Elle était venue pour savoir, comprendre, pardonner et se réconcilier si possible! Ce fut si dur de découvrir la vérité et de comprendre à quel point celle-ci pouvait faire mal. Pourtant, elle la savait, avant de venir, la vérité. Ce qu'elle ignorait, c'était le contexte de la vérité. Ces dernières années, elle avait appris en effet que la vérité pouvait changer de visage si son contexte changeait. Face à la vérité, crachée comme un venin par cette folle qui l'avait poursuivie, toutes ses certitudes, ses propres souffrances, qu'elle avait voulu privilégier, ses rancoeurs, ses haines, lui étaient apparues presque insignifiantes. Insignifiantes face à ce qu'elle avait appris des souffrances de cette femme qui l'avait poursuivie, en l'abreuvant de ses injures, de son mépris. Folle de rage, elle l'avait poursuivie, l'écume à la bouche, lui avait rejeté à la figure ses

Il

propres souffrances. Seu1e la fuite à travers les champs l'avait protégée de cette femme devenue, vraisemblablement, la proie d'une folie subite. Elle avait couru de toutes ses forces pour échapper à ce déferlement de violence et de haine qui l'avait terrifiée. Sa fuite s'était arrêtée devant le fleuve. Elle en était encore toute terrorisée. La jeune femme frissonna. La sueur née de la course-poursuite de tout à l'heure commençait à sécher sur sa peau et ses vêtements. Son cerveau commençait à faiblir. Elle respira la bouche ouverte, comme si le fait de happer l'air de tous ses poumons pouvait faire remonter plus vite les souvenirs de cette époque lointaine de bonheur presque oubliée. La bouffée de nostalgie qui imprégna sa mémoire la rendit un peu plus proche de sa vie antérieure, mais elle fut incapable de franchir la barrière émotionnelle qui devait la transporter à cette époque d'innocence. Malgré de terribles efforts, il lui fut impossible de retrouver le souvenir de son innocence perdue. « Mon dieu! Je ne pourrais donc pas mourir en vivant les premiers moments privilégiés de .mon existence? Ceux où ni femme ni homme, ni mâle ni femelle, mais belle et insouciante, je n'avais aucune conscience de l'avenir d'enfer qui m'attendait? » La jeune inconnue respira le parfum, luxueux et cher, dont elle s'était aspergée avant de quitter la ville. Celui-ci imprégnait encore son corps, malgré l'odeur dégagée par la sueur provoquée par sa fuite à travers champs. Elle agita les bras pour faire tinter ses bracelets, lissa sa coiffure défaite, jeta un regard à ses chaussures quelques instants plus tôt impeccables et maintenant maculées de boue. Elle se pencha vers l'eau. Cela la rassura d'y voir le reflet, sombre, d'une femme belle et bien vêtue. Elle y tenait. Pour qu'on ne la prenne pas pour une vulgaire clocharde quand on la retrouverait. Son corps. Si on le retrouvait... Elle ne voulait absolument pas qu'on le retrouve. Joignant ses mains fmes, élégantes et moites, l'inconnue fit une sorte de prière muette et désespérée: « Je ne veux pas qu'on me retrouve! Car personne ne pourra plus s'extasier sur mon corps, si parfait, qui sera alors devenu si horrible à voir dans la mort. » Occupée à contempler son reflet, la fuyarde sursauta violemment quand elle sentit une main la saisir brutalement par l'épaule. Une terreur sans nom la saisit: la furie était là! Elle l'avait rattrapée!

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La jeune femme poussa un hurlement démentiel et se débattit de toutes ses forces. Comme il fallait s'y attendre, la berge meuble céda sous ses escarpins qui avaient violé le terrain glissant. Elle n'eut rien pour s'accrocher. La berge boueuse était nue comme la main. Elle perdit l'équilibre et tomba. Ce fut sa tête qui toucha l'eau la première. Sa chute dans le liquide sale la fit revenir à la réalité. A ce moment-là seulement, la jeune incolU1ue comprit qu'elle était en danger de mort! Avec l'énergie du désespoir, elle banda ses forces et se propulsa, comme un poisson volant, hors de l'eau qui l'engloutissait. Elle aurait réussi si elle avait su nager. Mais elle ne savait pas nager. Elle paniqua en comprenant, soudain, qu'elle allait mourir. Mais sa peur n'était pas celle de mourir. Elle n'avait pas peur pour ellemême. Elle avait peur pour quelqu'un d'autre. Qui allait protéger Djeyna si elle mourait? Qui la protégerait des autres? Djeyna serait condamnée, comme elle! Elle hurla, vainement: Djeeeyyynnnaaaa! Seul l'écho lui répondit. Ni son cri ni l'écho ne la sauvèrent. L'eau, noire et boueuse, n'eut pas de scrupules. Elle se referma sur elle, s'engouffra dans ses poumons, la suffoqua, lui coupa la respiration comme un tigre prend sa proie à la gorge pour lui aspirer son dernier souffle de vie. Elle coula comme une pierre. Le fleuve nauséabond, parsemé d'insectes morts, de feuilles pourries, de débris de toutes sortes, chassa l'exquis parfum qui enveloppait sa proie, salissant sa belle robe, ses belles chaussures. L'eau la décoiffa, dispersant ses cheveux aux multiples coins du fleuve, s'engouffra dans sa bouche, ses poumons. Les esprits de l'eau se précipitèrent aussitôt pour s'emparer d'elle. Ils fIrent de ce beau corps de jeune femme leur propriété. Ils décidèrent de ne le restituer aux humains qu'après avoir profité de sa beauté sublime et jeune. Le grand bruit que fit le liquide déchiré imposa soudain le silence dans la vallée. Les humains, laborieux et indifférents, restèrent courbés dans leurs champs: ils ne savaient pas écouter les bruits. Seuls les oiseaux et les animaux se turent. Ils levèrent la tête de tous les côtés, prêtèrent l'oreille afin d'écouter cet énorme cri de désespoir auquel ne répondit que le grand fracas de l'eau brisée, d'une vie brisée, achevée sans être finie. Les animaux surent,

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d'instinct, qu'un drame s'était noué et joué au bord du fleuve. Plus qu'un drame, une tragédie. Une femme était morte parce qu'elle ne pouvait plus vivre sans être femme. Et le corps de la femme inconnue, qui fuyait on ne savait quel danger, suivit le cours du fleuve qui l'avait vue naître et grandir. Et le fleuve l'emporta dans ses eaux noires et tourbillonnantes. C'était une longue et triste histoire: celle d'une femme qui voulait être femme, sans être femme. ..

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CHAPITRE

1

Un banal fait divers...

« A Podor, un pêcheur attrape dans ses filets le corps d'une jeune femme morte depuis plusieurs jours... » Ce 2 juillet, à 12 heures, la nouvelle tomba du poste radio bon marché posé sur mon bureau. Mais je n'y accordais aucune importance. C'était un fait divers horrible certes, mais un fait divers quand même. Ensuite, je devais prendre part, dans cinq minutes, à la réunion de rédaction hebdomadaire. Et je n'avais pas encore de sujet. Ce qui était assez ennuyeux pour que cette horrible histoire ne retienne que très peu mon attention... Je savais bien pourquoi. Le Rédacteur en chef, qui m'avait tout le temps dans son collimateur, ne laisserait sûrement pas passer cette occasion supplémentaire de marquer un autre point contre moi. Avant de me coller un sujet dans les cinq minutes. Sûrement une belle vacherie de sa part. Je n'allais pas y couper, j'en étais absolument sûr, à moins de trouver rapidement un sujet. Or, je savais, d'expérience, qu'il m'était impossible de trouver un sujet à cinq minutes de la réunion. Le Rédacteur en chef était bien trop malin pour se laisser berner par les sujets pas «mûrs », ceux de dernière minute. Je m'attendais donc à me faire coincer une nouvelle fois dans les cordes... Comme «punition », il allait probablement me coller un reportage de plusieurs jours, dans un bled perdu. De préférence sans eau ni électricité, avec juste ce qu'il fallait de frais de mission pour que je ne puisse pas profiter des éventuels agréments du voyage. J'en mettais ma main à couper. Mais je préférais cela à rester dans la rédaction, à la merci du patron. A moins que?.. Ce fait divers annoncé tout à l'heure à la radio, la femme pêchée dans le fleuve... Non. Il valait mieux ne rien

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dire. Le patron aimait prendre lui-même les décisions qui coûtaient de l'argent. Il avait ainsi l'impression de ne pas se faire arnaquer et de dépenser son argent dans les causes utiles, celles qui faisaient vendre le journal. En quantité, évidemment... J'en revins à notre vieil antagonisme. Comme on disait vulgairement, il ne me « sentait » pas. Ce qui était réciproque d'ailleurs. C'était aussi bête et puéril que ça. Notre guerre dure, je n'exagère pas, depuis toujours. Elle a commencé depuis mon arrivée au journal. Il a tout de suite constaté que j'étais l'un des rares journalistes du « Temps », je m'appelle Paulanne Mar, à refuser d'être à sa botte. Je n'hésitais pas à lui tenir tête, courtoisement mais fermement, quand c'était nécessaire. Surtout lorsque ce n'était pas nécessaire. Résultat, Le Rédacteur en chef ne manquait plus aucune occasion de me prouver que c'était lui le patron. Et moi de lui montrer... Quoi d'ailleurs? J'ignorais totalement pourquoi je lui tenais tête. Tout ce que je voulais qu'il comprenne, c'est que je n'étais pas un béni-oui-oui, un lèche-cul. Bête non? Le «chef» s'était toujours comporté en tyran avec tout le monde, moi compris. Il n'y avait aucune raison qu'il change. Je refusais cette tyrannie de toutes mes faibles forces. Le résultat n'était pas fameux. Il gagnait très souvent ce combat inégal. Moi très rarement, parce qu'il était surtout le patron et tenait à le faire savoir chaque fois qu'il en avait l'occasion. Ce que j'avais tendance à vouloir oublier quelques fois. J'avais le pressentiment que cette fois aussi, j'aurais le dessous. Sauf si je trouvais un sujet avant la réunion. Mais je le connaissais: il ne fallait pas lui parler de ce fait divers si je voulais en faire un sujet. Je le supportais depuis assez longtemps pour connaître son tempérament, ses réactions, sur le bout des doigts. Et ça, c'était ma meilleure arme contre lui. Cela faisait cinq ans que j'avais fait mon trou au « Temps », un magazine un peu touche-à-tout, en particulier quand il y avait du scandale lié au péché de la chair. Pas très loin de la presse de caniveau. Sauf que c'était en couleur et sur papier glacé, ce qui lui donnait une certaine classe dans son genre. Je n'étais pas un super reporter mais je savais comment faire mon boulot. Assez en tout cas pour faire vendre quelques misérables milliers d'exemplaires chaque fois qu'un de mes articles faisait la « Une ». De quoi m'assurer une

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certaine tranquillité. A 30 ans, je n'étais pas pressé de cirer les bottes à quelqu'un pour vivre. Trop tôt et trop peu pour moi. Il faut dire que je n'avais pas non plus le tempérament. Célibataire, sans autre besoin que de gagner ma croûte, je tenais assez bien ma vie. Pour l'instant. Je sentais cependant que le temps des compromis et des compromissions, femme, enfants et tout le tralala, n'était pas loin. Alors, je profitais de ces dernières années de liberté pour contester l'ordre établi, en commençant par la hiérarchie, bien pesante, du Rédacteur en chef. J'avais même l'impression que j'allais changer de boulot. Le seul problème, c'est que je ne savais pas quoi faire d'autre. Ils racontaient n'importe quoi ceux qui disaient que le journalisme menait à tout... Je jetai un œil circulaire à la rédaction située dans un immeuble cossu du quartier du Plateau, à Dakar. Preuve que l'argent ne manquait pas. Ou que les fmances s'amélioraient. Très largement. C'était en effet notre troisième déménagement en trois ans. Et à chaque fois, on se rapprochait de cet îlot, de plus en plus exigu de prospérité, qu'était le Plateau. Il y avait sous mes yeux, dans une grande salle de rédaction atrocement climatisée, une dizaine de journalistes, avec des bureaux disposés à l'américaine: rien que des cloisons de verre et de contre-plaqué qui n'assuraient aucune intimité. Au nom de la communication et de la convivialité entre collègues. Ils étaient tous en train de préparer, fiévreusement, la réunion de tout à l'heure. Tous avaient la trouille de se retrouver face au Rédacteur en chef, le bloc-notes aussi vide que la tête. Ils en étaient malades d'avance, je le savais. Et il n'était pas question de compter sur quelqu'un pour vous refiler un sujet de dernière minute. C'était une denrée de première nécessité, les sujets. Chacun conservait donc jalousement ses « surplus » pour les périodes de vaches maigres. Tout le monde redoutait d'être à court... Elle était contestable, la méthode du Rédacteur en chef. Mais elle avait également du bon car « Le Temps » était devenu, en un rien de temps, c'était vraiment le cas de le dire, un magazine faisant autorité dans son domaine. Mais les lecteurs ignoraient, ils s'en balançaient évidemment, ce que les nouvelles scandaleuses (on dit pudiquement sensationnelles) dont ils étaient si friands coûtaient en stress, déprime et autres ennuis de santé à chacun d'entre nous. 19

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