Le merveilleux et son bestiaire

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La mise en forme du merveilleux a toujours joué un grand rôle dans les littératures d'enfance et de jeunesse. Les contes, par exemple, s'appuient souvent sur ce registre qui ne se réduit pas à une vision idyllique du monde, mais comporte aussi une part d'ombre. Afin d'éclairer le merveilleux et son "bestiaire fantastique", diverses disciplines ont été mobilisées : anthropologie, sociologie, histoire de l'art, littérature française, allemande, anglophone et arabe.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782296199521
Nombre de pages : 266
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« Références critiques en littératures d’enfance et de jeunesse » Sous la direction de Jean Foucault

Collection

Conseil scientifique Christiane Chaulet Achour, université de Cergy (France) Luc Pinhas université Paris13 (France) Elena Paruolo, université de Salerne (Italie) Marie-Claude Penloup, université de Rouen (France) Noëlle Sorin, Trois-Rivières (Québec-Canada) Van Dai Vu, Hanoi (VietNam)

• Enjeux du roman pour adolescents (Les), Roman historique, roman-miroir, roman d’aventures Alain Jean-Bart, Danielle Thaler • Europe un rêve graphique ? (L’) Sous la direction de Jean Perrot, coordonné par Patricia Pochard • version anglaise de cet ouvrage : Europe, a dream in pictures ? • Perspectives contemporaines du roman pour la jeunesse Sous la direction de Virginie Douglas • L’inscription du social dans le roman contemporain pour la jeunesse Sous la direction de Kodjo Attikpoé • L’Edition pour l’enfance et la jeunesse en francophonie Sous la direction de Luc Pinhas

Ouvrages publiés dans la même collection :

Édition l’harmattan Sur Internet : www
Photo couverture : cliché J. Foucault (dragon cité interdite, Pékin, 2007)

Introduction
Anne Besson, Evelyne Jacquelin
Equipe d’Accueil 4028 « Textes et Cultures », F-62030 (Axe de recherches Imaginer/Représenter, Université d’Artois) &

Jean Foucault, Abdallah Mdarhri Alaoui
Réseau Littératures d’enfance de l’Agence universitaire de la francophonie —————————————————————

La mise en forme du merveilleux a toujours joué un grand rôle dans les littératures d’enfance et de jeunesse. Les contes, par exemple, s’appuient souvent sur ce registre qui ne se réduit pas à une vision idyllique du monde, mais comporte aussi une part d’ombre. Au sens antique et classique, la « merveille » est du reste ce qui provoque étonnement, admiration, voire frayeur (c’est en ce sens, par exemple, qu’il faut comprendre l’un des titres du récit de Marco Polo, Le livre des merveilles). Cette dimension se retrouve dans les épopées médiévales, mais aussi dans leurs nombreuses reprises jusqu’à la fantasy contemporaine, résurgence d’une veine toujours vigoureuse. Porteurs de sortilèges multiples et ambivalents, les animaux occupent une place de choix dans ces divers domaines.

Afin d’éclairer le merveilleux et son « bestiaire fantastique », les contributions de ce volume ne portent pas exclusivement sur la littérature d’enfance, mais explorent le parcours des divers genres concernés jusqu’au regain d’intérêt dont ce domaine jouit actuellement sous de multiples formes. Diverses disciplines ont été mobilisées pour approfondir ces questions : anthropologie, sociologie, histoire de l’art, littératures françaises, allemandes, anglophones et arabes. Une telle collaboration a permis de développer d’abord une réflexion sur le conte merveilleux et ses enjeux, tant dans la littérature écrite que dans une pratique orale ou dans d’autres domaines artistiques, et de la compléter par un examen plus précis de la place et du rôle qu’y tiennent les animaux. Le présent ouvrage s’inscrit dans la continuité de deux journées d’études réalisées à l’initiative des médiathèques de Saint-Quentin-en-Yvelines, les 21 et 27 mars 2007. Consacrées aux mêmes sujets, elles appelaient un approfondissement. C’est ainsi que nous sommes passés de huit communications aux douze articles publiés ici, dont cinq sont des versions modifiées des communications réalisées en à Saint-Quentin-en-Yvelines. Le réseau « Littératures d’enfance » de l’AUF et l’axe de recherches Imaginer/Représenter de l’Équipe d’Accueil « Textes et Cultures » (Université d’Artois) se sont associés pour ce projet. D’autres travaux suivront car nous serons sans doute amenés à solliciter d’autres collègues à s’investir dans ce domaine. Nous n’oublions pas les équipes de recherches qui ont déjà travaillé sur cette problématique, notamment des philosophes comme JeanLouis Guichet, qui a dirigé en 2006-2007 un séminaire du Collège International de Philosophie intitulé « Anthropologie et animalité », ou Annie Ibrahim qui a consacré plusieurs années de séminaire à la question du monstre (« L'idée de Vie dans la philosophie française du

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dix-huitième anomalies »).

siècle.

Monstres,

prodiges,

désordres,

Ce volume comprend trois parties : « Autour du conte merveilleux », « Bestiaire d’hier et d’aujourd’hui », « Dragons, griffons et compagnie ». La première section regroupe des contributions qui proposent une approche de la catégorie du merveilleux dans le conte en Europe, du XVIIe au XXIe siècle. Se penchant sur un corpus de contes « classiques », Marie-Agnès Thirard replace l’émergence du genre à la fin du XVIIe siècle, dans le contexte de la crise littéraire qui touche alors le romanesque et le merveilleux. Elle souligne la place des femmes dans ce renouveau : Charles Perrault ne doit pas occulter Madame d’Aulnoy, qui subvertit notamment le conte à travers le libertinage à peine voilé que la métamorphose animale permet de représenter. Alain Cozic étudie le bestiaire dans les contes des frères Grimm selon une double perspective – animalisation de l’être humain et humanisation de la bête – afin de montrer combien l’animal relève de la composante merveilleuse du conte, où il représente souvent une épreuve dans un parcours initiatique. L’inquiétante étrangeté du bestiaire renvoie aussi à la part sauvage de l’âme humaine ainsi dévoilée au lecteur, enfant autant qu’adulte. A partir des recueils publiés par Musäus, Tieck, les frères Grimm et Hoffmann, Evelyne Jacquelin analyse certains enjeux des contes merveilleux allemands entre l’époque des Lumières et le Romantisme : réorientation vers des traditions spécifiquement germaniques, abandon d’un point de vue rationaliste sur le merveilleux, controverse entre la fidélité à une « poésie de nature » en partie orale et une écriture « artiste ». La question de la transmission orale demeure actuelle : ainsi, la sociologue Soazig Hernandez se penche sur une pratique du merveilleux comme art vivant. Son

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analyse détaillée permet de comprendre le fonctionnement des spectacles de contes contemporains, performances ritualisées où l’interaction entre narrateur et public donne naissance à « l’œuvre conte ». La seconde partie du recueil, intitulée « Bestiaire d’hier et d’aujourd’hui », est plus particulièrement consacrée aux rôles de l’animal dans les univers merveilleux. Sans abandonner les contes (des Mille et une Nuits à Apollinaire), nous abordons aussi d’autres domaines comme les mythes et légendes (J.W. Cally), la fantasy (Anne Besson) ou la poésie (Patrick Absalon), quittant à l’occasion les aires culturelles occidentales pour nous tourner par exemple vers le monde arabe. Analysant dans une perspective anthropologique les représentations culturelles à partir desquelles se construit le statut de l’animal dans le monde arabo-musulman, Carole Boidin nous permet de mieux comprendre la place du bestiaire et son rôle dans les Mille et une Nuits. Cette approche montre en particulier comment l’imaginaire animalier peut mettre en question les catégories du savoir et la vision de l’homme. J. William Cally souligne lui aussi, à partir d’exemples empruntés aux mythes et au folklore, combien la notion de monstruosité est relative, dans la mesure où elle suppose l’établissement préalable d’une normalité. Ainsi, même la faune « ordinaire » peut, dans des circonstances précises, devenir monstrueuse ou surnaturelle à travers le regard humain. Patrick Absalon nous entraîne quant à lui dans une œuvre littéraire qui fait une superbe place au bestiaire fantastique, avec L’Enchanteur pourrissant et Le cortège d’Orphée de Guillaume Apollinaire. L’auteur montre comment ce foisonnement d’animaux surnaturels et de monstres « trouve son ferment dans les angoisses

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existentielles qui taraudent l’artiste moderne » et permet de « dire l’impuissance de l’art » déjà suggérée par Mallarmé. Enfin, embrassant un panorama qui va de Tolkien et Lewis jusqu’aux plus récentes occurrences (Rowling, Paolini, etc.), Anne Besson propose une synthèse sur l’usage du bestiaire dans le genre contemporain de la fantasy. Elle explore le syncrétisme propre à ce domaine pour montrer comment s’y transforment les représentations de l’animalité et leurs enjeux axiologiques. Le genre apparaît finalement moins univoque qu’on le croit souvent, et exemplaire en tout cas de la difficulté à séparer ce qui ressortit aux des littératures « pour adultes » de celles pour la jeunesse. La dernière partie est consacrée à des avatars animaliers plus particuliers. « Dragons, griffons et compagnie » : aux animaux ailés vient s’ajouter le cheval qui peut apparaître comme un spectre entraînant son maître dans la mort et l’au-delà. Alain Muzelle analyse ainsi Le cavalier au cheval blanc de Theodor Storm, nouvelle fantastique qui marie un surnaturel hérité du romantisme noir à la chronique réaliste. L’étude porte sur ce cheval maléfique qui est un véritable personnage aux côté de son maître, figure faustienne à travers laquelle est convoqué le célèbre motif du pacte avec le diable. Ce n’est pas le moindre mérite de cette contribution que de souligner les divers rapports entre l’œuvre et l’univers de Goethe. Anne-Sophie Gomez développe son étude autour de la figure du Griffon, créature hybride venue d’Orient, miaigle, mi-lion, dont la grande fortune littéraire se prolonge aujourd’hui dans le genre de la fantasy. Son article porte à la fois sur des textes (récits médiévaux, contes allemands du XIXe siècle) et sur la dimension folklorique que revêt cette créature, notamment à Bâle où se fête le « jour du griffon ». Avec Xiahong Li, nous en arrivons à un animal emblématique des bestiaires merveilleux, le dragon. Cette

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spécialiste d’histoire de l’art nous propose une plongée dans le temps et l’espace en étudiant l’émergence de cette figure dans la Chine antique (du XVe au XIe siècle avant J.C.). Elle analyse tout particulièrement les représentations de la corne de dragon sous les Shang, qui symbolise les multiples vertus attachées à cet animal bénéfique tout à la fois terrestre, céleste et aquatique. À l’autre extrémité du spectre temporel, Philippe Clermont consacre lui aussi la communication qui clôt ce recueil au dragon, abordé cette fois dans le contexte contemporain de la littérature pour la jeunesse. L’auteur souligne la persistance de traits descriptifs médiévaux. Mais le stéréotype est toutefois renouvelé dans ses fonctions : devenant bénéfique, ou alter ego d’un personnage humain, la créature peut aussi se voir mise en scène avec une distance humoristique, démythifiée par la parodie. Ce parcours à travers les disciplines, les cultures et les époques, si varié qu’il soit, frappe peut-être surtout par l’évidente stabilité qui se dégage des aspects successifs revêtus par le merveilleux et son bestiaire. Dans les représentations et les pratiques liés aux mythes et aux contes que vous allez découvrir, il apparaît en effet que la création animalière se prête de manière idéale à des interrogations sur les limites de la nature et de la surnature, de l’humain et du bestial. Elle représente aussi une voie privilégiée d’évasion, permettant de contourner la censure morale hier, et d’entraîner encore aujourd’hui adultes et enfants vers l’ailleurs. Nous vous souhaitons donc un bon voyage…

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1ère partie Autour du conte merveilleux

Le merveilleux subverti : la mode des contes de fées à la fin du XVIIIe siècle
Marie-Agnès Thirard
Université de Lille3 ——————————————

Depuis la nuit des temps, le monde des contes s’est coulé dans le lit de merveille. Comme le disait Henri Pourrat en guise d’introduction à ses recueils :

Il y a eu cette universelle tentative d’incantation. C’est la littérature première et le premier essai de main-mise sur le monde. Le poète et l’ingénieur, non encore spécialisés, sont cet homme, accroupi devant le feu de branches mortes entre trois pierres : il regarde la flamme danser, la terrible créature rouge qu’il a su se soumettre, mais qui n’est pas tellement soumise ; et avec les seules ressources de sa tête qui s’est saisie du don logique sans en faire encore une méthode, il tâche de charmer le pays de la merveille. Attention : non pas seulement l’empire de la technique, celui du bateau qui va tant sur mer que sur l’eau et du sifflet qui met tout en danse, mais le pays de la merveille : celui du bonheur refait malgré la marâtre et sa haine, de la belle conquise malgré les épreuves plus difficiles l’une que l’autre, imposées par le roi1.

Henri POURRAT, Le Trésor des contes, vol. Les Amours, Paris, Gallimard, 1946, p. 12.

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Si le conte, écrin du merveilleux, est susceptible de s’inscrire aussi bien dans la tradition orale et populaire que dans une culture savante, il existe cependant dans la littérature française une époque privilégiée, celle de la fin du XVIIe siècle, qui vit surgir la mode des contes de fées. Longtemps le nom de Charles Perrault a suffi à rendre compte de ce phénomène mais notre digne académicien ne représente qu’une facette de cette métamorphose du conte populaire en un jeu littéraire alors destiné aux adultes lettrés. Des recherches universitaires récentes ont permis de sortir enfin des oubliettes de l’histoire littéraire les œuvres de plusieurs grandes conteuses, dont Mme d’Aulnoy fut incontestablement le chef de file. Or cette reine de la féerie décline au féminin l’art du conte et c’est d’une manière subversive qu’elle utilise le monde de la merveille. Il serait donc intéressant de suivre quelques petits cailloux dans le labyrinthe des contes de fées qui ne relèvent pas de cet univers mondain du domaine de l’enfance et de privilégier le bestiaire du merveilleux pour observer cette entreprise de subversion. Mais qui était donc Madame d’Aulnoy ? Marie-Catherine Le Jumel de Barneville naquit en 1650 d'une famille alliée aux meilleures maisons de Normandie, d’après la notice des auteurs contenue dans le tome 37 de l'édition du Cabinet des fées qui date de la fin du XVIIIe siècle. Elle appartenait à la vieille noblesse de robe par son père et à la noblesse d’épée par sa mère. Le père meurt alors que l’enfant n’a pas encore cinq ans, et Marie-Catherine se retrouve à l’âge de quinze ans mariée au baron d’Aulnoy. Le mariage, fondé essentiellement sur des intérêts financiers, ne fut pas heureux. Le baron d’Aulnoy était un vieux barbon trois fois plus âgé que la jeune femme, amant du prince de Conty de surcroît. Cette situation explique sans doute que dans ses contes, le triomphe de l’amour aille toujours de pair

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avec l’image d’un couple jeune et parfaitement assorti sur le plan de la condition sociale. Mais la réalité ne fut pas le reflet des récits merveilleux, au point que Madame d’Aulnoy essaya même de se débarrasser de son époux en fomentant un complot, l’accusant du crime de lèse-majesté. Le baron d’Aulnoy fut disculpé et les deux autres gentilshommes mêlés à ce complot eurent la tête tranchée en place de Grève. C’est à cette époque qu’elle commence à publier ses œuvres, récits galants et romanesques, relations de voyages, et enfin contes. Sa première œuvre date de 1690. Elle eut un énorme succès, en France et en Angleterre, fut traduite et plusieurs fois rééditée. Il s’agit d’un roman baroque, l’Histoire d’Hypolite, comte de Douglas, qui contient déjà un conte merveilleux, « L’Histoire de Zéphir et de Félicité » : Madame d'Aulnoy est ainsi l’initiatrice de cette mode des récits féeriques écrits à la fin du XVIIe siècle. Mais c’est entre 1697 et 1698, donc à la même époque que Charles Perrault, que Madame d’Aulnoy publie enfin ses huit volumes de contes de fées où elle privilégie les histoires romanesques et complexes dans lesquelles l’amour est le ressort narratif essentiel. Un premier recueil intitulé Les Contes de fées est publié en 1697. Trois volumes paraîtront en juin 1697 et un quatrième avant la fin de l’année. Le premier tome contient « Gracieuse et Percinet », « La Belle aux cheveux d’or », « L’Oiseau bleu » et « Le Prince lutin ». Le second contient cinq contes : « Le Rameau d’or », « L’Oranger et l’abeille », « La Princesse Printanière », « La Princesse Rosette », « La Bonne petite souris ». Le troisième et le quatrième, intitulés Nouveaux contes des fées, contiennent chacun trois contes insérés dans une nouvelle espagnole : Don Gabriel Ponce de Leon pour le premier tome, et Don Fernand de Tolède pour le second. Il s’agit de « Finette Cendron », « Le Mouton », « Fortunée » pour le premier tome, et de « Babiole », « Le Nain jaune », « Le Serpentin vert » pour le second.

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Un autre recueil, intitulé Contes nouveaux ou les fées à la mode, comprenant quatre volumes, parut en 1698 chez la veuve de Théodore Gérard. Les contes des trois derniers tomes sont encadrés par la nouvelle du Nouveau gentilhomme bourgeois qui est une réécriture romanesque et burlesque de la pièce de Molière. Parmi les nouveaux contes, il faut citer « La Princesse Carpillon », « La Biche au bois », « La Grenouille bienfaisante », « La Chatte blanche », « Belle-Belle ou le chevalier Fortuné », « Le Pigeon et la colombe », ainsi que « La Princesse Belle-Etoile », « Le Prince Marcassin » et « Le Dauphin 2 ». Apparemment les contes ont autant de succès que les autres œuvres de Madame d’Aulnoy auprès des contemporains, mais apparaissent alors comme des « bagatelles » et comme une littérature de salon. Mais comment expliquer un tel engouement, une telle mode des contes de fées, en cette fin du XVIIe siècle ? A la rencontre d'un public Raymonde Robert, qui s’interroge longuement sur la mode du Conte de fées littéraire en France de la fin du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe siècle3, réfute l’hypothèse selon laquelle la mode des contes de fées correspondrait à un besoin d’évasion en une fin de siècle marquée par une triste réalité économique et politique. Ce phénomène serait plutôt l’apparition d’un nouveau genre littéraire écrit correspondant
2 On se référera à l’édition du tricentenaire dans cet article : Madame d’AULNOY, Contes I, Les contes des fées, introduction par Jacques BARCHILLON, texte établi et annoté par Philippe HOURCADE, Paris, Société des textes Français modernes, Klincksieck, 1997. Contes II, Contes nouveaux ou les fées à la mode, 1998. Signalons cependant l’édition critique de Nadine Jasmin : Madame D’Aulnoy, Contes des fées suivis des Contes nouveaux ou Les Fées à la mode, « Bibliothèque des Génies et des Fées », vol. 1, Paris, Champion, 2004. 3 Raymonde Robert, Le conte de fées littéraire en France de la fin du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle, Nancy, Presses universitaires, 1982.

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à un groupe de lecteurs potentiels bien ciblé, celui des mondains, et à des motivations particulières à un groupe social déterminé. Le conte de fées représenterait pour ces mondains du XVIIe et du XVIIIe siècle une sorte de reflet satisfaisant, « une image complaisante d’un groupe social replié sur lui-même », lequel vit dans l’oisiveté et le luxe et s’intéresse essentiellement à la délicatesse des sentiments, amoureux en particulier. L’univers de ces récits féeriques correspond d’ailleurs au décor et à la façon de vivre de cette coterie intellectuelle et parisienne vivant dans l’orbite de la Cour. Cependant il faudrait aussi situer plus précisément le contexte littéraire expliquant qu'un groupe social puisse ainsi se reconnaître dans un genre appartenant à l'origine à la littérature populaire. D’autres jeux littéraires avaient existé auparavant, d’autres modes avaient sévi. Pourquoi le conte féerique entrerait-il ainsi dans le monde des lettres précisément à la fin du règne de Louis XIV ? A côté même des raisons déjà évoquées et sans aucun doute valables, il faut rappeler que cette époque correspond aussi à une période de crise de la littérature. Cette crise culturelle fort bien analysée par Paul Hazard 4, mais aussi par Bernard Magne5, est d’abord une crise de tous les genres littéraires et du roman en particulier. Le roman a du mal à trouver sa voie, d’autant que la conception du genre historique à l’époque est également peu claire et proche du romanesque. Mais on se refuse aussi à reprendre la veine des romans précieux et idéalistes, considérés comme trop longs. Le recours au conte merveilleux représente alors un chemin parmi d’autres à explorer dans cette très lente recherche du genre romanesque. Celui-ci permettra d’éviter le problème de la confrontation à la réalité, car le genre se situe d'emblée
Paul HAZARD, La Crise de la conscience européenne, 1680-1715, Paris, Boivin, 1928 ; rééd. Fayard, 1989. 5 Bernard MAGNE, La Crise de la littérature française sous Louis XIV : humanisme et nationalisme. Paris, Champion, 1976, 2 volumes.
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dans l’imaginaire tout en laissant place, si on le veut, à l’étude du cœur humain et à la peinture des sentiments amoureux, dont les lecteurs sont demeurés friands. De plus, à cette crise du roman s’ajoute une crise de la lecture et du livre. La hausse du prix du papier, l’imposition d’une taxe sur les librairies, le fait que les écrivains échangent maintenant leurs manuscrits contre des espèces sonnantes et trébuchantes font monter le prix des livres, amènent le succès des petits formats et, par voie de conséquence, des œuvres courtes. A cette crise du livre s’ajoute une crise de la lecture. On n’aime plus les longs ouvrages. Les longs romans précieux ne sont plus à la mode ; il en est de même des longs ouvrages historiques ou galants de Mademoiselle de Scudéry ou de la Calprenède. Si ceux-ci continuent à être connus cependant, c’est grâce à des abrégés car on n’hésite pas à proposer aux lecteurs des formes raccourcies. Parallèlement, le genre de la nouvelle s’impose. Il n’est donc pas étonnant que le conte, genre court par définition, puisse aussi trouver sa place à la fin du siècle de Louis XIV : Madame d’Aulnoy rassemblera d’ailleurs les deux genres dans les œuvres publiées sous l’appellation de « Contes de fées » ! Enfin, on ne peut expliquer la mode des contes de fées à la fin du XVIIe siècle sans la situer dans la perspective de la querelle des anciens et des modernes. Effectivement, si la société du XVIIe siècle était fort friande de merveilleux, le problème se posait de savoir quel type de merveilleux il fallait privilégier. Plusieurs types de merveilleux pouvaient alors se côtoyer et bientôt se concurrencer. Le merveilleux féerique présent dans la littérature du Moyen Âge était certes retombé dans la littérature des colporteurs, cette fameuse bibliothèque bleue considérée comme une sous-littérature, mais il subsistait encore dans la pastorale, la tragi-comédie, les ballets ou les opéras. Par ailleurs, à la suite de la Pléiade et de la Renaissance, la mythologie gréco-latine envahissait toutes les œuvres littéraires et représentait un référent

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culturel incontournable. Certains n’envisageaient de merveilleux possible qu’à travers la fable antique. Or la mythologie était aussi de plus en plus remise en question en cette fin de siècle. En fait, comme l’explique fort justement Bernard Magne6, c’est toute la culture humaniste qui est ainsi remise en cause dans la perspective d’une civilisation Louis-quatorzienne qui ne saurait être considérée, aux yeux du monarque lui-même, que comme supérieure à toute civilisation antérieure. La fable gréco-latine est donc à contre-courant par rapport à la propagande royale. C’est pourquoi l’on assiste alors à la recherche d’un merveilleux plus moderne et plus national. Perrault lui-même écrit son Saint-Paulin, qualifié de poème français. Mais ce merveilleux de remplacement conduit à l’échec. On jugeait quelque peu inconvenant de mêler le christianisme à la fiction poétique. De plus, le dogme religieux s’impose d’emblée et de manière figée dans la totalité de sa signification et se prête donc difficilement à l’entreprise de récits divers. Ainsi il y avait place dans la littérature pour un autre merveilleux : le merveilleux féerique. Ce n’est sans doute pas un hasard si le plus célèbre des auteurs de contes, Charles Perrault, est aussi le chef de file des partisans des modernes. Le conte de fées se situe donc bien au cœur des problèmes littéraires de la fin du XVIIe siècle. Il n’est dès lors pas étonnant qu’un genre bref et nouveau, se rattachant à une culture populaire perçue à l’époque comme moderne et nationale, apparaisse dans la république des lettres pour répondre à la fois aux goûts et aux besoins d’un groupe de lecteurs bien ciblé et à la recherche d’écrivains épris de romanesque. Oserais-je ajouter que le conte, genre ouvert par excellence, va aussi devenir pour les femmes un champ ouvert à la conquête du droit et du plaisir d’écrire et qu’il n’est donc pas surprenant s’il en est tant qui succombent avec délectation au plaisir de raconter des histoires d’amour
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Op. cit., 2e partie, chap. IV, « La mythologie et ses avatars », p. 578 sqq.

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merveilleuses, où les fées ne sont que prétextes à laisser libre cours à des revendications que l’on pourrait déjà qualifier de « féministes » ? C’est ainsi qu’elles vont détourner le merveilleux et s’adonner à des écritures de subversion, la championne de ce genre qu’elles qualifieront de « bagatelles » étant Madame d’Aulnoy ! La manière dont elle pervertit le merveilleux est particulièrement perceptible à travers le traitement infligé au bestiaire traditionnel et au thème de la métamorphose. Au cœur du bestiaire perverti Si l’influence du merveilleux populaire, avec la récupération du thème du fiancé-animal entre autres, sont manifestes au cœur du bestiaire de Mme d’Aulnoy, il n’en demeure pas moins que celle-ci manifeste une attitude pour le moins ambiguë à l’égard de ses sources. L’initiatrice de la mode des contes de fées qui s’épanouit dans le cercle des mondains à la fin du Grand Siècle devait relever un double défi. Il lui fallait se situer par rapport à des structures préétablies et à des personnages stéréotypés. Il lui fallait aussi métamorphoser un genre alors relégué dans le domaine du folklore et lui donner droit de cité dans les sphères littéraires pour conquérir un nouveau public. Madame D’Aulnoy use de plusieurs subterfuges pour mener à bien cette alchimie verbale. Elle ne se contente pas de complexifier les schémas narratifs et d’écrire des contes beaucoup plus longs que ceux de Charles Perrault. Elle en modifie profondément le sens à travers différentes formes de détournement. Le féminisme semble ainsi perceptible dans ce bestiaire fabuleux. Tous les monstres masculins, dans les contes de Mme d’Aulnoy, correspondent soit à des bêtes présentées comme répugnantes, telles que le serpentin vert ou le marcassin, soit à des forces violentes incarnées par le dragon, soit à un animal aux instincts grégaires, tel que le mouton. Le serpentin vert est ainsi décrit :

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