Le Monstre

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Le colloque tenu en 2008 à Pau avait abordé l'origine du phénomène monstrueux dans l'aire hispanophone. Cet ouvrage approfondit cette réflexion. Le monstre, présent dans la littérature espagnole et d'Amérique latine, évolue selon l'imaginaire, les techniques et les besoins d'un régime politique ou de l'Eglise. La définition même du monstre s'est modifiée, passant d'un être merveilleux à un être proche, voire un monstre intérieur. Contradictions, brutalité, introspection, le monstre se porte bien...
Publié le : vendredi 1 mai 2009
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EAN13 : 9782296233263
Nombre de pages : 564
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La plupart desgens viventencraignant une expérience traumatisante.
Lesmonstressontnés avec leurtraumatisme. Ilsont déjà passéleurtest.
Ilssontdes aristocrates.
DianeArbus
(photographe,Etats Unis,1923-1971)SOMMAIRE
Lesmonstresastrologiques d’Alphonse X de Castille
Daniel GREGORIO…………………………………………………….13
Lesmonstresmarins: reflets d’unimaginaireau fildes nouvellesperceptionsdes espaces
maritimes
Delphine TEMPÈRE.…………………………………………………...31
LesAmazones américaines
Jean-PierreSANCHEZ…………………………………………………47
Tératologieetemblématique:lafonctionsymboliquedu monstreau Siècled’Or
ChristianBOUZY……………………………………………………….67
Le monstredansleGuzmándeAlfarache de MateoAlemán
Francis DESVOIS…………………………………83
Monstres,monstruositéetmalformationsociale danslalittérature picaresque
Cécile BERTIN-ELISABETH.………………………………………...105
Le Juif comme avatar de Satandans Execracióndelos judíos (1633) et dans
Judíosy Monopantos(1635) de Quevedo
Alicia OÏFFER-BOMSEL……………………………………………...119
Le monstrefaceà l’Histoire: la révisionhistoriographiquedelafigure d’Hannibal par
Juan de MarianaetAntonio de Herreray Tordesillas
RenaudMALAVIALLE………………………………………………...135
Manifestacionesdelamonstruosidad femenina en tres obrasdelaliteratura delSiglo de
Oroespañol
Bonnie L. GASIOR…………………………………………………….149
La mujerbarbuda en la literatura española
CatalinaBUEZO……………………………………………………….161
Femme fardée/femme monstrueuse au Siècled’Or
Nathalie PEYREBONNE……………………………………………...177El bestiariomoral de ZabaletaenEldíadefiestap orlamañanayporla tarde
Juan Manuel ESCUDERO BAZTÁN………………………………….191
Dragones, serpientesy cocodrilos infernales en la comediadesantos
Luis GONZÁLEZ FERNÁNDEZ………………209
ElAquiles:lebeau monstre
Isabelle BOUCHIBA-FOCHESATO…………………………………..221
Le monstrecomme artefact dramatiquedansAndrómedayPerseo de Calderón
Marielle NICOLAS……………………………….235
El monstruoenla comediamitológicadeCalderón
Tatiana ALVARADOTEODORIKA………………………………….253
Un destin si funeste:DonÁlvar o ou la monstruositédu hérosromantique
Jean-Antoine DIAZ…………………………………………………….271
Les yeux quituentlemonstre dansMarianela (1878) de Benito Pérez Galdós
Sylvie TURC-ZINOPOULOS……………………279
La bohème littéraire espagnole:entre pose monstrueuse et esthétiquedel’horreur
Xavier ESCUDERO……………………………………………………297
LesmonstresdeRamón Gómez de la Serna: le ‘monstruosisme’
Denis VIGNERON.…………………………………………………...311
«Monstres, raison de la peinture,songe de la poésie» (Regards de Rafael Albertisur
l’œuvre de PabloPicasso)
Anne LACROIX……………………….325
Le monstredanslediscours politiqueargentin:delalégende noiredel’anarchismea u
combat contre la bête immonde
Hélène FINET.………………………………………………………...341
FolieetmonstruositédansLossietelocosetLoslanzallamas de RobertoArlt
Gersende CAMENEN.……………………………..361
10Teratologías posmodernas:eldiscursoculturalcaribeñoen tiemposdeglobalización
KristianVAN HAESENDONCK.……………………………………..377
Le réalisme anti-magiquedeGabrielGarcíaMárque z : Un señor muy viejocon
alasenormes
CarolineLEPAGE……………………………………………………...389
Losmonstruos ‘eróticos’y el relato cortocostarricense:CarmenNaranjo Cotoy José
RicardoChaves
Jorge CHEN SHAM……………………………………………………407
El monstruoatonalenlaobradeAlberto Laiseca
ChristianESTRADE…………………………………………………...423
Géantesetpetitshommes: le coupleselon Botero
Sophie DEGENNE-FERNANDEZ………………..437
Diablosde tres alcuart o chez Cristina Fernández Cubas
ChristianMANSO……………………………………………………...453
Aullidosenescena: laslicántropas de Francisco Nievay AlfonsoSastre
Matteo DE BENI……………………467
La re-motivationdu monstredanslerécit fantastiquecontemporain La rosadelo s
vientos de GonzaloTorrenteBallester
Emilie GUYARD..……………………………………………………...485
El monstruofascista sobrelahumanidad: Loslibros ardenmal de Manuel Rivas
Pi-chiao LIU…….…………………………………..501
El otro en el espejo: lo monstruosoenPleniluni o de AntonioMuñoz Molina
TeresaGONZÁLEZARCE…………………………………………...523
Monstrueusesténèbres:Beltenebros d’AntonioMuñoz Molina
CatherineD’HUMIÈRES...……………………….533
Teratologíaenlos cuentosdeJuan José Millás
CarineVUILLEQUEZ…………………………………………………549
11Lesmonstresastrologiquesd’AlphonseXdeCastille
Daniel GREGORIO
Université de Valenciennes/SIREM
Le présenttravaila étéinspiréparune réflexio n précédente sur la
symboliqueanimaleet la tératologie auseindes Cantigas de Santa María.Le
erecueildes Cantigas,promu au XIII sièclepar AlphonseX de Castille dit le
Sage,a étéjugéàjuste titrecomme une source inestimable d’informations
sur le modede vie desCastillans auMoyen Âge.Lessériesdeminiatures qui
accompagnent les différents récits de miraclesréalisés par la Vierge Marie
sont autant de représentations de la vie quotidiennedel’hommemédiéval
dansson foyer,à l’église,àlaguerre, lors des fêtes ou au moment des
semailles et des moissons.Les Cantigas nous proposent ainsi une large
gamme de représentations animales,depuis labêtede somme jusqu’aufauve
enpassant par l’animalde compagnieet,bien sûr,lemonstre.
Lesrécits hagiographiques,ett out particulièrement ceux quiont été
rédigés par des esprits qui se réclament d’une observation scientifiquedu
monde,posent le problèmede savoir dansquelle mesureles auteurs et les
lecteurstenaient pour véridiquel’existence des monstres décrits dans ces
ouvrages,d’autant plus queces descriptionsressemblentàcellesquel’on
1peut trouver dans lesrécits romanesques,plus proches de la fantaisie que
duvécu.Leproblèmeest d’autant plus épineux quel’interventiondeMarie
contrel’animal monstrueux,démoniaqueou naturel,nepouvait pas être
2considérée comme une allégorie ouun récitsymbolique.Puisque
l’interventiondelaVierge était acceptée comme véridique, l’ennemi qu’elle
3terrassait devait être tout aussi réel.Certes,Claude Lecouteux propose
diverses origines pour les monstres décrits dans les différentes livres.Ils
seraient ainsile résultat d’une erreur de copiage, de transcriptionou
d’interprétationde textes plus anciens,mais aussidel’observatio n de
malformationscongénitalesou de rencontres avec une fauneexotique.
1
V. Caractères et métamorphoses du dragon desorigines,p. 75.
2
V. ThemonstrousRaces in Medieval Artand Thought,p.109:«Monstrainvolved for allLatin
readers the showingforthofdivine will. In the classical period theywere usuallyseen as a
disruptionof the natural order,bodingill; in the Christianperiod theywerea signof
God’s power over natureand hisuseofit for didactic ends.Inpopular andpious literature
monsters were, therefore, closely connected withChristians miracles and themarvellous ».
3
V. Lesmonstres,p.163-182.
13Compte tenu de leur nombre réduit et de la description sommaire quele
poèteenfait,nous pouvonssupposerqueles monstres présentés dans les
œuvres alphonsinessontsûrement inspirés par l’observationd’anomalies
naturelles,déformations physiques ou proportions démesurées,auxquelles
l’homme médiéval donnaitun sens, u ne significationmoraleet non une
explicationgénétique. Cetteinterprétationmoraledu monde animal est
explicitement exprimée dans lesreprésentations des démons,composés de
diverses parties d’animaux auxquels on attribuait des comportements et des
valeurspsychologiquesvariés, souvent fantaisistes.
Or,lemonstren’est pasuniquement présent dans lesrécits de miracles
ou de chevalerie.Ilest possible d’en retrouver dans le ciel,parmi les
diverses constellationsqui, d’après la conceptionastrologiquedel’époque,
régissaient ou influençaient le destin de chaqueindividu.Rappelons
brièvementquel’astrologie médiévaleest issuedes croyances de l’Antiquité
selon lesquelles les étoiles –en réalitéles planètes de notre système–étaient
les corps physiques des dieux qui sedéplaçaient dans le ciel.L’ensembledu
firmament était composéd’astres dont chacunpossédait des propriétés
particulières,laplus importanteétant celle d’appartenirà une figure qui, à
son tour,manifestait des influences ou des propriétésspécifiquesque
4l’astrologuecherchaitàdévoiler.Avec le christianisme,les astres ne sont
5plus guidés par des dieux mais parunangeetundémon quiconfèrent à
chacund’entreeux des pouvoirs particuliers.L’opération sublimepour le
mage-astrologueestde capturercepouvoir dansunegemme,enygravant la
figuredelaconstellationou de l’étoile dont il chercheà s’approprier la
6puissance, pourenfaire un talisman.D’aprèsMarie-HélèneTesnière:
[L]e Zodiaqueconstitue sansdoutel’undes plus anciens bestiaires du
monde. Parmi lesdouzeconstellationsquenousa transmises l’Almageste
edu grec Ptolémée (II siècle) mais dont l’origine remonteaux
eBabyloniennes (V siècleavant J-C) huitsont des figures animales […]
Au Moyen Âge, on identifie cessignes avec des animaux de la
mythologiegrecque; le Lion c’est le lion de Némée qu’Hercule vainquit,
4
V. La sphèredel’airtroublé, p. 87:« Le ciel au Moyen Âgen’est passeulement la
demeuredeDieu,des anges et dessaints, quidescendent de temps en temps pour
s’adresser aux humains,ilest aussi siège des astres,planètes ou étoiles,pastoujours bien
distinguées lesune des autresd’ailleurs,et auxquelles le Créateuradonné une vertu».
5V. Le contactavec l’au-delà(à paraître).
6 eV. Le Moyen Âgefantastique, p. 33:« Dès le XIII siècle, ces conceptionssont étroitement
uniesàladoctrineastrologiqueettolérées par l’Églisemême. Alliéeàlaplanètepar la
couleur et la matière, la gemme et,avec elle,l’image qu’elle porte retransmettentson
rayonnement etsapuissance.Mais la figuregravée finit par devenir indépendantede son
support et être seuleàavoirune influence ».
14le Taureau est celui sur lequel Jupiter enlevaEurope,leCancer est
l’écrevisse quipinça le pied d’Hercule quandilcombattit l’hydrede
7Lerne…
Ce reflet célestedelamythologie soulèveplusieurs interrogations dès
quenous le replaçons dans le contextechristianisédu Moyen Âge. Puisque
le cielaétécréé par Dieu,les différentes constellations ont étéplacées et
formées par Lui, tellesqu’ellessont observées par les mortels depuis la nuit
8destemps.Aussi, la constellationdu Dragon,par exemple, est le fruit de la
volontédivineet non une manifestationdumalin,car cela voudrait dire que
Satan aurait pris partàlacréationdela voûtecéleste. D’autrepart,puisque
les cieux,d’après la Bible, auraient étécrées avant l’homme, ilsseraient à
leur tour antérieurs au péché, et donc libres de tout maljusqu’au moment
où la fauteoriginellea souillé l’ensembledelaCréation. Cettecorruptionde
la naturepourrait aussiaffecter la personnalitédes êtresreprésentéssur la
voûtecéleste.
Commençons parrappelerque, en ce quiconcerne le monde terrestre,
lesréférences les plus usitées pour décrirelemondeanimaletqu’Alphonse
X utilisedanssesécrits sont le Physiologue,le De Naturade Lucrèce etsurtout
l’HistoireNaturelle de Plinel’Ancien.Ces écrits sontàl’originedu bestiaire
médiéval qui
n’observepas l’animal, [mais]compile un savoir héritédes Anciens,
des autorités.Ilneclassepasàproprement parler les animaux,mais le s
ordonnegrossomodo selon deux systèmes hérités de la Bible. Le
premier,fondé sur des caractéristique s externes de l’animal, distingueles
animaux proprement dits,c’est-à-direlesquadrupèdes,les oiseaux,le s
serpents,les poissons et lesvers […]le second systèmedeclassification,
de nature religieuse, sépareles animaux purs des animaux impurs (G n
9VII,8et VIII, 20; LévitiqueXI, 1-47).
C’est ce quefait IsidoredeSéville dansses Etymologies.Dansson chapitre
10dédiéau monde animal ,le saintsévillandiviseles différentes espèces en
sept catégoriesquidifférencient lesbêtesde somme,lesvolatiles,les fauves,
les petits animaux,lesserpents et les poissons.Lemonstrenepossèdepas
une catégorie propre; cependant les Étymologies nous indiquentqu’il est
7
V. Bestiairemédiéval,p. 211.
8
Il faudrait néanmoins nuancer cetteperceptionéternelledel’univers,car AlphonseX
luimême rappelle quelesconstellations bougentavec le temps.V. CánonesAlbaneti,fol. 2v°.
9
V.Bestiairemédiéval,p. 225.
10
V.Etimologias, De Animalia,LivreXII.
1511inclus dans la catégorie des prodiges quine seproduisent pas contreles
loisde lanature, maiscontrela nature connue.Autrement dit,lemonstren’est
pasune aberration, puisquecelaimpliqueraitune altérationinopinéedela
Création, une ma nifestation quin’aurait pas étéprévueou permisepar
12Dieu.A l’instar des cultures de l’Antiquité ,leMoyen Âgei nterprètela
monstruositécomme une manifestationduplan divin qui, par définition, ne
peut pas êtreconnu des hommes.C’est justement dans ce contextede
connaissance ou de compréhensiondela volontédivine quedoit être
replacé le monstrecar,d’après Isidore, il annonce, montreet prédit le
13futur .Iln’est qu’un signe de Dieu,etson étymologie, issueduterme
monstra,nefait pas allusionà des caractéristiques physiques prédéfinies
(dimensions,difformité, agressivité)maisà sa seule capacitéd’annoncer ou
de montrer des événements hors du commun. Il devie nt ainsi, surtout lors
d’une crisepolitiqueoureligieuse, unprésagefunestepour la communauté
quia vule prodige se réaliser.
Cettecapacitéà signalerunévénement ouàdénonceruncomportement
négatif sedéclinerait en deux catégories différentes de prodiges, qu’Isidore
identifie selon le degréde transformationdel’êtreobservé. La première, le
prodigeà proprement parler,est une altération totaledel’apparence
physique voulueau début destemps par le Créateur.La seconde, d’une
intensitémoindre, manifeste une légèremutationdes choses,comme la
14polydactylie évoquéepar le saint .
Les êtresqui subissent de telles transformations,issues d’une
malformationgénétique, n’agissent pas; ils n’ont aucun rôleactif car ils ont
15une existence éphémère .Leur importance réside uniquement dans leur
présence parmi les humains,elle est suffisantepour signalerune altératio n
dans l’harmonie terrestre qui reflèteà son tour une altérationdans
l’harmoniecéleste. Les Cantigas de SantaMaría nous proposent d’ailleursu n
11
Ibid.,XI, 3, 2.
12
V.The monstrousRaces in medieval Artand Thought, p. 108:«The ancientworld believed
that many natural phenomena were signsrevealing the god’s attitudes andintentions
towards men. Although the Babylonians,Greeks andRomanswereall practiced in
interpreting such signs,divination was most popular among the Romans, who saw in
flights of birds andin spots on the livers of sacrificialanimals predictions of the future.
They alsointerpreted unusual weather andanomalous youngof animalsandmen as omens
concerning the success of public undertaking[…] such events andbirthswerecalled
portenta or monstra».
13
V.Etimologias,XI, 3, 2.
14
Ibid.,XI, 3, 6.
15
Ibid. XI, 3,5:« los monstruosque seenvíancomo vaticinios no suelen vivir much o
tiempo, sino quemueren inmediatamentedespuésdenacer».
16bon exempledece type de malformation et de l’interprétation qu’on
pouvait en faire. Le recueilalphonsin,contrairement aux autres
compositionssimilairesen langue vernaculaire, nousproposel’exempled’u n
enfantquinaît avec le visageà la placedelanuque(ctg. 108) et d’une fille
avec unbras mal placé(ctg. 224). Ilssonttous les deux des châtiments que
Dieu envoieaux parents pour punir leur impiété. Ces petits monstres
n’agissent pas,mais ils avertissent ceux quiles observent,et notamment
leursparents,de lanécessitéd’unepénitence urgente.
Le caractèreaccordé aux autres monstres –dont le plus emblématique
serait le dragon–est beaucoupplus agressif.Bien sûr,l’agressivité quileur
est attribuée peut dépendredel’effet littéraire quel’auteur chercheà
produireet de l’émotion qu’il veut éveiller chez le lecteur.Ainsi, ledragon
16quidétruit la ville d’Arras,dans le recueildeGauthier de Coinc y ,est
beaucoupplus laid et destructeur quecelui qui, dans le récit alphonsin,
attaque unchevalier dans la forêt (ctg. 189).Or, sinous ne tenons pas
comptedel’enverguredémesurée de l’animal décrit dans cesrécits
poétiques,nous pourrions considérerquel’animal évoquéappartientàla
catégorie des fauvescaractérisés,d’aprèsIsidoredeSéville,par leurscrocset
leurs griffesquilestransforme nt en de redoutables adversaires physiques.
17Or,Isidore range aussidans cettecatégorie les lions et les babouins,à qui
il accorde destraits de caractèrehumains.Cetteattributionde valeurs et de
caractéristiqueshumaines au monde animalestàl’origined’unautre type de
monstre représentéparlesdémons.
Ces derniers sont composés d’une multitude d’anatomies,demembres
d’animaux réels maisqueleur somme transforme en êtres improbables.
Improbables dans le monde matériel, mais non impossibles pour undieu
omnipotent.Cenouveau monstren’annoncepasunchâtiment divin:il
apporte le châtiment divin quedevra subir celui quiabandonne la voiede
Dieu.L’apparence physiquecompositedu démon,avec des parties
anatomiques appartenantàdivers animaux,est censée exprimer les péchés
quedoit combattrelebon croyant.Ainsien va-t-ilducochon,pour signifier
l’abandonde soi,jusqu’àlachauve-souris,pour figurer les forces des
ténèbres,enpassant par l’ours,pour représenter la force sauvageet bestiale
quihabitel’homme. Chaqueêtredelacréation semblealors dotéd’une
doubledimension, physiqueet morale. Cetteassimilationdel’animalà u n
représentant des forces ou desvaleurssupérieuresàl’hommen’est passans
rappeler le totémisme qui, avec l’avènement du christianisme,est devenu
16
V.Miracles de la Sainte Vierge: Comment li moustiers et toute la ville fu arse par undragon.
17
V.Etimologias,XII, 2,1.
17une expressiond’idolâtrie.En transformant le culte des animaux en une
pratiquedémoniaquelechristianisme aôtéà la faune saplace
prépondérantedans la Créationpour n’en faire qu’une messagèredes
18puissancessurhumaines .
Nous retiendrons donc que, avec le christianisme,le monstreest avant
tout unemanifestationdela volontédivine,àceciprèsqu’ilest souvent lié à
unévénement néfaste. Il peut sedécliner en trois catégories distinctesqui
s’inscriventtoutes dans le plan divin.Lapremière regroupe les êtres atteints
de malformations duesà une déviatio n génétique, inter prétée comme u n
châtimentvoulu par Dieu pour punir le pécheur ousignaleru n
comportement déviant.Ladeuxième rassembleessentiellement les fauves
ou les animaux peu habituels,censés incarner la sauvagerie ou la nature
incontrôlée, qui se tiennentdans les lieux lesplusécartés,comme laforêtou
les abysses océaniques et dont les meilleursreprésentants seraient le dragon
et le Léviathan. Finalement,nous retrouvons le monstreimaginé,l’être
composite qui symboliselechaos et l’altérationdel’ordrecosmique voulu
par Dieu.Cettealtération seprésente sous lestraits des démons,dont le
corps est composédediverses parties d’animaux considérés comme
nuisibles,dangereux outout simplement méprisables.Loind’êtrelesenfants
de Dieu,ilsseraient ainsi« les enfants du chaos,desténèbres et de l’eau.Ils
semblent nés d’un rêvefou,du caprice de la fantaisie,fruits d’une créativité
19quin’est passoumiseau contrôledela raison » .
Lorsquel’hommemédiéval parle de monstre, il se réfèreà une altératio n
de son quotidienchargéede sens pour son présent etson avenir.Cette
altérationest l’une des origines dusentiment de dangerquiaccompagne
l’interventionmonstrueuse. Dansune société quichercheà installersur
terrel’harmoniedelaJérusalem célesteetquiaspireà retrouver la vie
paisible de l’Eden, tout ce quialtèreouqui semblebriser l’harmonie
quotidienne ne peut êtreperçuqu’avec inquiétude.L’autrecausedela
terreur qu’accompagnela seule évocationd’unmonstreest dueau faitque
ce dernier pouvait êtrelamanifestationcauchemardesquedu jugement
18
V.Bêtes et homme danslemondemédiéval,p. 288:« Le christianismeadonc empêché toute
dévotion rendueà l’animal en en faisant exclusivementune occasiondepécher et de se
damner.Celui-ci ne peut jamais êtreen soi unobjet de culte; il ne met plus alors en
rapport avec le ciel mais avec l’enfer.Il s’agit d’une vasteopérationdedésacralisationoù
l’animal perd sapositiondominante, son pouvoir protecteur».
19
V. Lesmonstres,p.116.
18divin.Dans ce cas, son apparition,àl’instar du Léviathanou du dragon de
20 21l’Apocalypse , signifiait lafind’un tempsoud’unmodede vie .
Outre sa relationavec Dieu,lemonstre se révèleêtreétroitement lié
àlanotiondutemps, un temps futur qu’il faut prédireettenter de modifier,
mais aussi un temps passé qu’il faut connaîtreet dont il faut accepter
l’héritage. Or,au Moyen Âge, ces deux aspects sont fondamentaux dans les
préceptes astrologiquesrecueillis dans les livres d’astromagie d’AlphonseX
de Castille dont la vasteproductionculturelle démontre son intérêt pour la
naturedes cieux et,dansun sens m ythologique, des dieux.C’est ainsi que,
dansses écrits astronomiques et astromagiques,le roi sagedécrit avec
minutie lesdifférentes figurescélestes.
Paradoxalement,c’est unlivred’histoire –et non un traité d’astrologie–
quinousexplique l’originedesconstellationset des formesquiexistent dans
le ciel.D’après la GeneralEstoria,Esculape apprenddes lèvres d’une vieille
magicienne l’originecélestedes lettresutilisées pour réaliser des opérations
magiques.Les différents éclats des étoiles permettaient de lesrelier lesunes
aux autres et de former ainsides figures et dessignesqui renvoyaient aussi
bien aux sept cieux qu’aux douze signes duzodiaque. Aces derniers
22venaients’ajouter la têteet la queuedu Dragon qui, d’unpoint de vue
astronomique, se trouvent près duzénith, presqueau centredela voûte
céleste, en compagnie de la Grande et de la PetiteOurses.Cessignesréunis
servaient à structurer le temps cosmiqueetterrestre. Grâceà eux,les
Anciens auraient établi lesvingt-quatreheures de la journéeet leurrelatio n
23avec lesplanètes,enpermettant ainsià l’hommedeprédire sonavenir .
20
V. Caractèresetmétamorphoses du dragon desorigines, p. 56:« De fait,ledragon,à quelques
exceptions près, vaapparaître très largement comme une incarnationdu Mal. C’est le
monstredel’Apocalypse qui, du point de vuede sapolarité, est au centredelafiguredu
dragon, avec sessepttêtes correspondant aux péchés capitaux.Lalittératurepaïenne que
représentent lesœuvres antiques est revueet corrigée par les clercstraducteurs,auteurs des
premiers romans dits antiques et la figuredu dragon se trouve réinterprétée,médiévalisée, à
travers unprocédédemoralisation».
21
V. Bêtesethomme danslemondemédiéval,p.148:« On peut qualifier le prodigedefaitqui
sort de l’ordinaire, de la norme humaineou animale, etqui revêtuncaractèremagique[…]
ou bien surnaturel, soit avec l’apparitioninopinée de monstres,pour signifier aux hommes
la rupture quiexisteentreeux et le mondecélesteet annoncerunbouleversement de
l’ordreétabli, soit,aucontraire,pourmarquer la faveur divineenvers certains ».
22
V. GeneralEstoria II,fol. 28r°:«Et ayuntauan lospuntos destas linnas porsemeiança.Et
fallauan quelastres linnas eran ocho sennalesque semeiauan lassieteplanetas et la cabesça
et la cola deldragon lasquatrolinnas dela otraordenfaziendiez etseissennales.Et estos
queeran los doze signoset losquatroelementos ».
23
Ibid.,fol. 28v°.
19Bien entendu,laconnaissance t otaledes cieux est chosedifficile; aussi,
commele rappellent les Canonces Albaneti,il s’agit là d’unprojetquinepeut
être réalisé qu’avec la collaborationdeplusieurs observateurs, voirede
plusieurs générations, quicomplètent et poursuivent les calculs de leurs
24congénères . Or,c’est justement cette successiondes générations, avec
leurs différentes cultures et leurs différentes croyances, quipourrait altérer
les attributions de certaines figures.Et puisquelaconstellationdu Dragon
préside, depuis le début de la Création,àla vie des humains du haut des
cieux,elle est aussi toutedésignéepour démontrer l’évolutiondesréférents
moraux quel’hommea vouluvoir dans les constellations.
25Le dragon est perçu comme unêtreprimordial ;s’il n’est pas le seul
acteur il est au moins l’undes principes actifs du déchiffrement des
mécanismes célestes et de leurssecrets.Pour décrirelecomportement de
26cettebête, AlphonseX,en s’appuyantsur Plinel’Ancien , reprendà son
comptelalégende –fort répandue,àencroirela représentationproposée
e 27par le Bestiaired’Oxford du XII siècle – quiopposerait le dragon-serpent à
l’éléphant.Lesraisons naturelles d’une telle oppositionne sont pas claires
dans lesproposde Plineoudumonarquecastillan, maissinous attribuons à
l’éléphant lesqualités morales proposées par le Physiologue, quidécrit
l’éléphant etsacompagnecomme des Adam et Èvedelanaturecar ils ne
connaissent pas le péchédeluxure,l’oppositiondu pachyderme et du
serpent-dragon devient alors pour le chrétienlamiseen scène de l’éternel
combatquedoit mener le croyant contrelemal.Et pourtant,malgré cette
interprétation qui transformerait le dragon en unennemi mortel de la
28chasteté, et donc dusalut de l’homme ,AlphonseX insistepour décrirecet
29animal comme unêtreintelligent et fort , tout désigné pour préserver les
24
V. CanonesAlbaneti,fol. 2v°.
25
V. Caractères et métamorphoses du dragon desorigines, p.8:«Ledragonapparaît dans lesrécits
des premiers temps,ilest, sil’on peut dire, une créaturecosmogonique. Cettenotionpeut
s’appliqueràlamythologie grecque, tout commeà la Bible, quif ont du dragon unmonstre
lié au Chaosprimitif,ayantconnu le temps de la Création».
26
V.Historia Natural,VIII,12.
27
V. Bestiaired’Oxford,fol. 78v°.
28
V. Amour, sexeetmagie (àparaître).
29
V. GeneralEstoria II,fol. 215v°:«eldragon es animalia fuerteet entenduda et muy artera,
segunt fallaredesquelodiz plinio en el ochauolibrodelanatural estoria,o fabladelas
animalias dela tierra,ocuentaelarteria quefazen los dragones poramatar los elefantes co n
quean siempreenemiztat pornatura».
2030connaissances et lestrésors des dieux.Nous sommes ici très loin de
l’imagedu dragon maléfique. Le dragon est le gardien d’une tradition,
souvent liéeà laconnaissance desdieux,et par conséquent ilest revêtudans
la traditionclassiquepré-chrétienned’uncaractère sacré,
[…]loind’une vision simplificatriceconsistantàleconsidérer comme
le simple représentant et garant de l’ordreancien. Certes,lecombat
contreledragon est souvent la représentationdel’établissement d’u n
ordrenouveau,ou de la fondationd’une cité. Mais la mort du dragon
apparaît aussicomme la marqued’une transgression qu’il faut d’une
31façonoud’une autre, expier.
Telest le messagedel’histoireduroi Athlasqui, sous l’influence d’une
prophétie de la déesseThémis,fit construire une enceinteautour de ses
arbresquidonnaient des pommes en or.Ilfit ensuite garderson verger par
32undragon très fort .Cedernierserafinalementvaincu par Hercule mais,
dans la versionalphonsine, il n’est pastué; il ne sera qu’endormi par la
sagessedu fils de Jupiterquienprofiterapour vider le jardindes
33Hespérides .
La figuredu dragon nous invitealors àconsidérer une nouvelle
organisationchronologiquedel’histoiredes croyances car,parson
entremise, semanifeste une véritable oppositionentrelepassépaïen décrit
dans la mythologieet le christianisme quipossèdeà son tour ses propres
monstres, souventtransposésdecroyances antérieures.
Dans la période purement mythologique, et donc en étroite relationavec
les croyances polythéistes,ledragon n’est aucunement maléfique. Il peut
même se transformer en compagnon de l’homme, commele suggèrela
fondationmythiquedeTolèdeet l’histoiredeRocas.Cedernier, qui
34possédait la sagessedessoixante-dix piliers pour prédirelefutur , vivait
avec undragon quichassait pour lui.Plus tard cemême personnage accepta
35aussidanssonentourage unours .
Nous sommes icienprésence de deux manifestations animalestrès
redoutées en Occident.Ence quiconcerne l’ours,ilfaut soulignerqu’il
30
Ibid.:« por el buen entendimiento quemantienneet guarda, todos lossaberesqueell
omnea; et llamaron Dragono serpiente. […]assielbuen entendimientoes fortalezaet
guardaporaguardartodos losotrossaberesqueenomnea ».
31
V. Caractères et métamorphoses du dragon desorigines,p.42.
32
V. GeneralEstoriaII, fol. 213v°.
33V. GeneralEstoriaV,fol. 136v°.
34
V. Estoria de España,fol. 7r°.
35
Ibid.,fol. 7v°.
21incarne habituellement la sauvagerie de la forêt.A nimal couvert de fourrure
et parfois bipède,ilévoque l’homme sauvage quel’homme civiliséconsidère
comme un rival etundanger.Sa rencontrepeut alorsêtrel’occasionpour le
chevalier ou l’aventurier de mesurersaforce etsa bravoure, mais elle peut
aussin’être que la source de désagréments de natureéconomique, lorsquele
36plantigrade s’attaqueaux moutons et aux vaches .Lacohabitationavec u n
tel êtrepourraitsignifierquel’hommeapprivoiselanature sylvestreet,par
delà, ses propres pulsions animales.Mais la cohabitationavec undragon est
plus difficileà expliquer d’unpoint de vuechrétien,car elle exprimel’étroite
relationentrela sagessedel’Antiquité, celle des astrologues et des mages,et
les forces primordiales de la nature. La transformationdu dragon en animal
démoniaquen’est quele résultat d’une luttec ontreles anciennes croyances
et du bannissement des cultes aux dieux étrangers.C’est d’ailleurs ce que
suggèreAlphonseX en rappelant la légendede saint Sylvestre quiaurait
37occis le dragon qui tuait les Romainsparson souffleautempledeVesta .Il
s’agit là d’une histoire semblableàcelle de saint Donatien quiauraitterrassé
38undragon sigrand que seizebœufs ne pouvaient le porter.Dans le
christianisme,ilne s’agit plus de cohabiter avec le dragon:ilfaut le vaincre,
39carsadéfaiteest unmoyen de rétablir l’harmonie terrestre en restituant à
Dieu les adorationsquilui sont dues etquiluiauraient été volées par le
culted’autres divinités.Semesurer avec la bêtedevientunmoyen de se
rapprocher de Dieu,delaverses péchés,propres ou collectifs,commelefit
40Jonas en purifiantsafautedans le ventredelabaleine.Lemonstre,
compris icicomme une bêtegéanteetterrifiante, est l’outil de Dieu.
L’Antiquitéleconsidérait déjà ainsi, comme nous le rappelle l’histoire
d’Andromède offerteen sacrificepour châtier le péchéd’orgueilde samère
36
V. GeneralEstoriaII, fol. 302r°.
37
V. EstoriadeEspaña,fol.116v°:«E daquella oraadelantecomençoacrecer la ley
cristiana; portodas lastierras delmundo. eta seer mas onrada que todas las otras.E a
pocos dias depues daquestomato sant Siluestrepor la uertuddel nuestro sennor ihesu
crristoelgranddragon queestauaenel templode uesta quemataualas gentes de Roma
con su resollo.Et fuepor ende todauiamas loadalafedelos cristianos ».
38
Ibid., fol. 125r°:«E sant donatoObispo de ephiro queescupioaldragon en la bocaet lo
fizomorir luego. Et era tan grand queapenas lo podienleuar ocho yugos de bueys al logar
dolo quemaron ».
39
V. Caractèresetmétamorphosesdu dragon desorigines, p. 47:« Il existe unmotif qui se
généralisedansdifférentes cultures,ycompris le christianisme:lecombatdunouveau dieu
contreledragon, ce dernier étant le représentant de l’ancien culte. Ainsiledragon, quiest
vouéà l’échec, apparaît forcément comme unêtrenégatif puisquelié au chaos primitif qui
s’apparenteau Malfaceau nouvel ordreharmonisant».
40
V.Jonas2.
22Cassiopée; mais avec le christianisme il devient aussi une épreuve qui
41permetàl’hommed’atteindrelaplénitude de son être .Labêtedevient
alors unélément fondamental pour parfairel’évolution spirituelle du
croyant.Cela s’expliqueenpartie par le faitquel’êtrehumain croit déceler
chezses compagn ons animaux des attitudesquilui ressemblent,des
réactionsquipeuvent concorder avec ses propres goûts etsapropre
42culture .Lemeilleur exempledecettecomplicitéet de cetteproximité
psychologiquenous est proposépar le dauphin qui, au Moyen Âgedéjà,
sembleêtredouéde traitscomportementauxpurementhumains.
43Toujours en sefondantsur les écrits de Pline ,AlphonseX affirme que
44le dauphin, quiest l’êtreaquatiqueleplus rapide,possèdeleplus
45d’entendement dans le règne animal, qu’il aime la musique et le chant et
46qu’il reconnaît les divers nomsque luidonnent les humains .Decefait,le
dauphinest l’animal qui se rapproche le plus de l’homme,en vivant en
47société sans jamais abandonnersessemblables lorsqu’ilssonten captivité .
C’est cettecapacitéà refléter lesvaleurs morales etsociales les plus
significatives pour les humainsquiexpliquelaprésence de certai ns animaux
et l’absence d’autresdans les figurationscélestes.Parmi lesconstellations les
plus importantes on trouveentre autres le Lion, le Chien, la Baleine, le
Bélier et,bien sûr,leDragon; mais on ne voit pas de constellationdu chat,
dumoineauoudulombric.
Les écrits astronomiques –et donc d’unpoint de vuemédiéval,
astromagiques–d’AlphonseX s’inspirent destravaux des Grecs, tout
particulièrement du Tétrabiblos de Ptolémée, et destraductions arabes des
41
V. Caractères et métamorphoses du dragon desorigines,p.8.
42
V. Bêtesethomme danslemondemédiéval,p. 256:«A travers le riche bestiaire quenous offre
la littératuredu Haut-Moyen Âge seprofilenttoutes lesrègles de conduiteet les lois jugées
conformesàl’idéalmoral etreligieux des clercs.Eneffet,au-delàde son rôle simplement
utilitaire, l’animal révèleleurs désirs,leurs aspirations et leurs obsessions; il montreau
chrétien tout ce qu’ils ont établi comme vrai et bon suivant les critères de l’Egliseet donné
comme unbutàatteindre».
43
V. Historia Natural,IX, 7-10.
44
V. GeneralEstoriaII, fol. 135r°.
45
V. GeneralEstoria IV,fol.19v°:«eldelphin es mas ligeropezqueotros,et mas
entendudoetqueamamuchocantos et estrumentos».
46
V. GeneralEstoria II, fol. 136r°:«Quecomo quierquelos omnes llamenalDelfínotr o
nombrecuemofijooSanchoopez,oalgunnos otros nombresquelepueden llamar los
omnesque sobre todo segozan losdelphinesquando los llamanSimones,masquenon por
otronombreningunno de quantos les llamaren.[…] El Delphina naturadedeleytarsee n
todocantoetmayormientreen sonde estrumento».
47
V. GeneralEstoriaI, fol. 139v°.
23différentes œuvres astronomiques.Cetteinfluence est importantecar elle
permet de soulignerqueles figuresquipeuplent le firmamentsont les
48héritières de la culturegrecqueet,au-delà, assyrio-babylonienne .Dansses
manuscrits astromagiques,lemonarquecastillan recueille la traditio n
astrologiqueet astronomiquede son époque.Ilnous propose aussibiendes
mesures astronomiques,exactes pour son temps, qu’une foule de recettes
magiques construitessur les bases des croyances astrologiques.Dans ce
contexte, il évoquediverses constellations qui s’inscrivent dans le zodiaque
ouquigravitent autourdelui.
Commençonsparsoulignerquec’est dans le domainedel’astrologie que
tous ces êtresretrouvent leur essence première. Ilssont là pour indiquer à
l’observateur ce que son avenir lui réserveou pour luiexpliquer lesraisons
d’uncomportement individuel donné.T outes les configurations d’étoiles
deviennent alors dessignes pour celui qui sait liredans les cieux.Les
constellations avertissent d’unévénementquiincombeàl’individu ouàla
société quiles observeet donc,enforçantunpeu l’explicationdonnéepar
IsidoredeSéville,nous pourrions dire que tous cessignessont finalement
des monstres.La seule différence entreces figures célestes et les monstres
49terrestres ou les prodiges de la nature–comme le passaged’une comète –
résidedans le faitquelespremièresne sontpassporadiquesouponctuelles:
elles accompagnentl’hommedepuis son apparition.
Par ailleurs,ilfaut remarquer l’absence d’êtresquipuissent être
considérés commedifformes.Iln’existedans le firmament aucune
représentationdeces aberrations auxquelles Isidoreattribuaitune courte
espérance de vie.Méduseelle-mêmen’est suggérée quepar le personnage
de Persée et,deplus,elle n’est pasàproprement parlerunêtredifforme car
elle appartientàlaclassed’êtres composites,mi-humains mi-animaux, tout
commePégase, le cheval ailé né de son sang. La GeneralEstoria nous la
présentecomme une femmebelle,malgré ses cheveux de serpents, quiavait
50la capacitéde transformer l’apparence de la réalité .Cepouvoir oblige
48
V. Lesmonstres,p.17-31.
49
V. ThemonstrousRaces in medieval Artand Thought, p. 111: « mostrumdoesseem tohavebeen
early identified with unnatural births or compositecreatures and tohavebeen seenas a
warning.Its close synonym, prodigy,is likewisea thing ratherthananevent,and may be
alivebut it may alsobe something inanimate(acomet,for example) to which weattacha
prophetic significance».
50
V. GeneralEstoria V, fol. 143v°:«Et de aquella rrazon de medusanjn de sus hermanas
quedauanaentender aquellos cabellos de medusa quelas culebrasquedellos eran fechos
et otrosy la fermosurademedusaet delos mudamjentosqueellafazie en las cosas non
dezimos agoraaqujmas ca lo auemosya tododepartidoconplidamenteantedestoenla
segundapartedestageneral estoria ».
24Persée, une fois la médusedécapitée,à réaliserunlong périple pour éviter
lesvilles d’Europe et pour ne pastransformer ainsiles bonnes gens et leurs
semailles en pierre, faisant alors du continentune terrepropiceaux
51serpents .A l’opposé, toujoursdanslacatégorie des êtrescomposites,nous
trouvons le Centaureoule Sagittaire qui, dansla mythologie,nous renvoieà
Chiron,lemaîtred’Asclépios.Il serait alors le dépositairedela sagesse
ancestralepour soigner les hommes et,decefait, safigure serait capable
52d’apaiser la douleur .Mais il serait aussilefondateur symboliquedela
chevalerie, sin ous nous attachonsàl’étymologieproposée par AlphonseX.
En effet,d’après le roi castillan, le terme centaure serait la fusiondestermes
53centet cavaliers,enhommage aux cent premiers chevaliers de l’histoire ; le
centaure serait ainsià l’origine d’une desvaleurs les plus prisées du Moyen
Âge.
Compte tenu de tous ces éléments,les images célestes peuvent
s’organiserselon quatrecatégories différentes:les humains,les objets,les
animaux (fauves ou dociles)et les monstres (êtres cauchemardesques et,
dansune moindremesure, composites). Leur influence semanifesteaussi
bienàlanaissance d’unêtre quelors d’unévénement important,depuis le
couronnement duroi jusqu’au déclenchement d’une guerre, sans oublier les
mariages et autres démarches administratives etsociales.Mais elles peuvent
aussimanifester leur puissance enfortifiant les propriétés de certaines
54préparationsmédico-magiquesàbasedepierres et desplantes .
Lorsquenous comparons les propriétés des étoilesquicomposent les
figures,nous remarquonsquelestraits de caractères païens ontsurvécu et
quelechristianisme ne lesapas altérés:illeura simplement donnéde
nouvelles attributions.C’est ainsi queles facultés de la Grande Ourseet de
la PetiteOurse, sont en étroite relationavec l’histoiredeCallisto, une des
55nymphes chasseresses d’Artémis .Ces deux constellations –qui, selon les
légendes,pourraientreprésenter Callistoetson fils–fortifient les capacités
physiques et les prouesses de la jeunesseou de l’exubérance de la vie.La
56 57PetiteOursefavorisel’allaitement oufortifie lesmembres fatigués , tandis
51
V. GeneralEstoria V,fol. 145r°.
52
V. Lapidario,fol. 74r°.
53
V. GeneralEstoriaI, fol. 150r°.
54
V. Le Moyen Âgefantastique,p. 28:«LeMoyen Âgeaimait les pierres antiques et il les
amassait.Illeur attribuaittoutes lesvertus et illes employait partout».
55
V. Lesconstellations et leurs légendes grecques,p. 64.
56
V. Lapidario,fol. 21r°.
57
Ibid.,fol. 26r°et26v°.
2558quelaGrande Ourse permet de récupérer la santé ou de guériru n
59 60empoisonnement .Elle sembleaussiêtrecapable de fortifier la visio n ,
nécessaireà lachasse.
La plupart des constellations ont conservédes attributs puisés dans la
mythologie grecque, mais d’autres,commelaBaleine,ont fait peau neuve.
Alors quelecétacé pourrait être identifié commela bête qui vaaccomplir le
61sacrificed’Andromède et,donc, s’apparenter au Léviathanbiblique, les
écrits astromagiques luiconfèrent la capacitédefaciliter la tâche des
62hommes et de leur donnerun second souffle. La Baleine serait alors à
l’origined’unnouvel élan et, sinous nous référonsàl’histoiredeJ onasque
nous évoquions plus haut,elle peut aussipersonnifierune étapede
purificationpour unenouvelle vie quimèneàDieu.
Cependant,l’animalastrologique –surtout le monstreastrologique–
est caractériséparune doublepersonnalité, bonne et mauvaise, qui rend
difficile sa qualification. Lesréférents astrologiques au monde animal ne
sont pas aussicatégoriquesqueles descriptions proposées par les différents
bestiairessur les animaux terrestres.
Un bonexempledecettedoublepersonnalitéest sansdoutefournipar la
constellationdu Chien, égalementreprésentée sous lestraits du loup. Même
dans le ciel,oùilincarne le fidèle compagnonduchasseur Orion, le meilleur
amidel’homme sembleprotégerson maîtrede ses ennemis,car il éloigne
63 64tous les parasites et combat les maux d’estomac , sans oublier de fortifier
65les attributs masculins .Maisson influence ne selimitepasseulement au
corps,car il peut aussimodifier la psychologie de l’individu.Et dans ce
domaine, compte tenu de sadoublenatureparsaproximitéavec le loup, il
66 67peut conférer desqualités aussicontradictoiresquelapatience et la joie ,
58
Ibid.,fol. 29r°et29v°.
59
Ibid.,fol. 38r°.
60
Ibid.,fol. 28v°.
61
V. Lesconstellations et leurs légendes grecques,p. 20-23.
62
V. Librodeastronomía,fol.4v°.
63
V. Lapidario,fol. 25v°.
64
Ibid.,fol. 26r°.
65
Ibid.,fol. 27v°.
66
V. Picatrix,fol.1r°.
67
Ibid.,fol. 3r°.
2668ouun tempérament bagarreur,menteur,hautai n et ignareà celui quia le
69malheur denaître sous son signe .
Cettedoubleessence, bonneet mauvaise, proviendrait des éléments
constitutifs des figuresreprésentées et, surtout,des influences mutuelles qui
agissentsur les différentes étoiles.L’influence supposée d’éléments
supplémentaires,commelepassaged’une étoile ou d’une planètedanstelle
outelle constellation, faitque silemonstre terrestrenepeut pas êtrebon et
mauvais àlafois, sa représentation célestepossède destraits moraux
souvent opposés. C’est là le trait de caractèreprincipal du Dragon, souvent
associéàlafiguredel’HydreouduSerpent.
Le Dragon lui-même est considérécomme une figurefasteà l’instar de
70Jupiter,deVénus et de la Lune ; maisson rayonnement positif est
corrompu par l’interventiond’autres éléments comme le soleildont le
passagepar la têtedu Dragon pourrait annoncerune déclarationdeguerre
ou bien de lourdes pertes dans chaquearmée sicepassage se vérifie dans la
71queuedel’animal .LeDragon sembleannoncer des altérationssociales,
72 73essentiellement de grands combats ouune invasionlointaine ; mais il
74peut aussiannoncerune paixtotale, sans confrontationarmée.Et
pourtant,lorsqu’il s’agit dutravailindividuel,iln’est de bonaugure que s’il
associe ses influencesàcelles de Jupiter et de la Lune pour la fabricatio n
75d’anneaux magiques .
Par ailleurs,lesreprésentations iconographiques,aussibiendans le
Lapidaire quedans le Bestiaired’Oxford,nedistinguent pasvraiment le
Dragon de l’Hydre, et cette similitude se retrouvedans les pouvoirs que
possèdent leursreprésentationsstellaires.Dragon et Hydrepeuvent
76soulager lesmaux:lepremierpermet de guérir lesétats dépressifs d’égayer
77 78le cœur ou de soigner les maux d’estomac ainsi queles fractures , tandis
68
Ibid.,fol. 2r°.
69
Ibid.,fol.8r°.
70
V. Juiciosdelas estrellas,fol.16r°.
71
Ibid.,fol.88r°.
72
V. Librodelas cruces,fol. 37v°.
73
Ibid.,fol. 75r°.
74
Ibid.,fol. 38r°.
75
V. Picatrix,fol.14v°.
76
V. Lapidario,fol.4v°.
77
Ibid.,fol.8r°.
78
Ibid.,fol.43v°.
2779quela seconde se spécialisedans la guérison de la jaunisse et de
80l’empoisonnement par le venin duserpent ou duscorpion .Et pourtant,
81celui quinaîtsous leur signe est vouéau mensongeetàla turpitude ,ou
82bien ildevientbagarreuretméchant .
Contrairement aux bestiairesterrestres,lesreprésentations
cosmiqueset leurs attributsmagiquesne permettentpasde tirerun véritable
enseignement moral.Cependant,ces êtres formés d’étoiles exprimentune
confluence des anciennes croyances et de l’interprétation qu’enafait le
christianisme.Plus encore, ilssont lesrestestoujoursvivants d’u ne
mythologie quia étéassimiléeparune nouvelle sociétéaussibiendans le
monde de la science astronomique quedans celuidelaphilosophieet de la
religion. Ces êtresquihantent l’imaginairedel’homme surterredeviennent
dans les cieux la représentationd’un syncrétisme des croyances et des
inquiétudes intellectuellesquiévoluent avec le temps.Bien que toujours
présents ilssontuniques et horsnaturepour nousmontrer,non pas l’avenir
oule passé, maistoutel’histoiredenospeurset de nosconvictions.Ilssont
dessignesquinous sont adressés etquinous parlent de l’év olutiondenos
croyances.Ilscontiennentunmessage sur notrepropreexistence et,dansce
sens,ce sont de véritablesmonstres.
*
**
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Librodel juicio de lasestrellas,Madrid,BibliothèqueNationale,ms. 3065.
79
Ibid.,fol. 60r°.
80
Ibid.,fol.10v°.
81
V. Picatrix,fol. 2r°.
82
Ibid.,fol.5r°.
28Librodelas cruces,Madrid,BibliothèqueNationale,ms.9294.
GeneralEstoria(I),Madrid,BibliothèqueNationale,ms.816.
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29Lesmonstresmarins:refletsd’unimaginaireaufildes
nouvellesperceptionsdesespacesmaritimes
Delphine Tempère
Université Jean-MoulinLyon-III/
CLEA–Université Paris-IV Sorbonne
eDu Léviathandel’Ancien Testament au Kraken du XIX siècle, les
monstres marins marquent de leur présence terrifianteles espaces
océaniques.Ilsrevêtenttrèssouventuncaractèredangereux, voire
maléfique; ilsseprésentent d’autrepart sous des aspects multiformes,
inspirant la crainteet annonçant unmalheur.Il s’agit dans cetteétude de
comprendre sous quelles formes ces monstres apparaissent maissurtout
d’analyser leur rôleau fildes nouvelles perceptions des espaces maritimes.
En effet,dans ce travail, la mer et plus particulièrement les océans
Atlantiqueet Pacifiquedélimitent le cadregéographique. En ce qui
concerne la période envisagée, c’est la Modernité qui retient notreattention,
e ede la findu XV siècleau début du XVIII: une période de l’histoire
charnièremarquée par les grandes découvertes puis par
l’expansionibéroaméricaine.Cetteenquêtene rep osepassur une rechercheexhaustivede
toutes lesreprésentations ou mentions des monstresmarinsàcetteépoque,
elle ne prétend pas nonplus remonter aux origines les plus anciennes de la
tératologie bibliqueou antique. Il s’agit davantagedeposer les bases d’u n
premierquestionnement: quelsrôles jouent les monstres marins au début
des grandes découvertes? Commentsont-ilsreprésentés ou décrits ?
Pourquoi ces derniers apparaissent-ils? Enfin, comment expliquer leur
disparitionprogressive? Il faudradonc,dansunpremiertemps, replacer
dansson contextelaperceptiondel’espace maritimeà la findu Moyen Âge
etrappeler l’importance des monstresquihabitent àcetteépoqueles
confins du monde. Dansundeuxième temps,il s’agirad’analyser les
différentes apparitions de ces êtres hors-norme alors quenavigateurs
portugais et espagnolss’aventurentsur les océans.Dans cettepartie,les
1cartes marines,lesrécits de voyageet des autosdeBienesdeDifuntos
constitueront nosprincipalessources.Enfin,dansun troisième temps,nous
1
Documents conservés aux Archives Générales des Indes de Séville.Il s’agit de dossiers
dressés par les autorités afin de rapatrier en Espagnel’héritagedes émigrants espagnols
morts aux Indesoccidentalessans héritiersàleurs côtésou pour toutepersonne décédant à
borddes navires assurant la liaison Espagne-AmériqueouAmérique-Philippines.
31tenterons de démo ntrerqueles océansrevêtantuncaractèrenouveau, les
monstres finissent par disparaîtreou, tout du moins,êtreassujettisà u n
christianisme dominant.
L’océan,espacechaotique,espacemaléfique
Depuis l’Antiquité, la mer inspireles plus grandes craintes.Cet
espace liquide, insondable, quiopposeauregard le reflet de son opacité,
2provoquechez l’hommeles plus grandesréticences.Cette visionconcerne
plus particulièrement l’océanAtlantique quipendant des années,dessiècles,
constitue unlieu hors du monde.Ilest ainsidécrit par Ptolémée comme u n
3espace infranchissable.Pline, de plus,lepeupled’unnombreinfinide
4monstres marins.Ses flots ténébreux en effetsontunlieu empreint de
danger car ilsse situent aux confins du monde,là où interfèrent le divin,
5l’humain et l’animal,làoù mythe et réalité seconfondent de manière
inextricable.Les hommes de l’Antiquité relèguent ainsil’Océanà la
périphérie de l’univers et dans ces confins maritimes, ces“extrémités” de la
terre; là où le regard ne porteplus,l’imagination trouve un terrai n
d’élection. Et c’est là,commenous le dit Kappler, que résideaussi
l’explicationdu monstre: il est littéralement produit par l’environnement
6quileporte .
Cet espace est redoutéde tous.Alors quel’Islamdisposepar exemple
e ed’une ouverture sur l’océanAtlantique, du XII au XV siècle samarine
7 erefusede s’aventurer dans lamer des Ténèbres – al-bahral-zolomât –.Au XII
siècle, le géographemusulman Idrîsîparle ainsidel’océanAtlantique:
Personne ne sait ce quiexisteau-delàdecettemer,personne n’apu
rienenapprendredecertainà causedes difficultésqu’opposentàla
navigationlaprofondeur desténèbres,lahauteur desvagues,la
8fréquencedestempêtes,lamultiplicitédes animaux monstrueux…
2
V.Les génies deseaux…,p. 253.L’eau, symbolede vie et de mort,excitel’imaginationdes
hommes«parce qu’elle oppose sa surfacemiroitanteauregardetcachece qu’elle recèle».
3
V.Delaterre plate…, p. 28.
4
Plinedéclarait:«l’Océanest la mèredesmonstres»(citépar Voisenet, BêtesetHommes…,
p.114).
5
V.Leterritoireduvide…,p. 25.
6
V.Monstres,démons et merveilles…,p. 31.
7
V.L’IslametlaMer…,p.470-471.
8
Ibidem. Al-Idrîsî reprenddanssadescriptiondel’Atlantiquedes donnéesquiproviennent
en fait de Ptolémée et notamment ces passages consacrés aux curiosités et aux merveilles
del’océan. V.Récitsmerveilleux…,p. 75-87.
32Au Moyen Âge, pour l’Europe chrétienne,l’océanAtlantiqueconstitue
de même unespace de frontière terrifiant.IsidoredeSéville le qualifie
«d’incommensurable et d’infranchissable»; les colonnes d’Hercule situées
dans le détroit de Gibraltarsymbolisentàcet effet les limitesànepas
9franchir .
On le voit,l’océanAtlantiquedu Moyen Âgemarque une frontièredans
10l’imaginairedes hommes .S’il délimiteles confins de la terreconnue, il
revêt par ailleurs différents caractères, tourà tour,plus effrayants lesuns
queles autres.Tantôtvestigedu déluge,ilapparaît –Alain Corbinl’a bien
démontré– commela reliquedelacatastrophe, unespace liquide sans
repères,image de l’infini,du désordre, du chaos et,par conséquent,comme
11le repairedes mo nstres .Tantôt espace démoniaque, il est comme l’envers
désordonné du monde, propice àlaproliférationdes créatures
12monstrueusesdiaboliques .
Leur présence, on le sait,est étroitement liéeau caractèreméconnu de
cet espace géographique. Lesmonstres incarnent eneffetune réalité spatiale
quiéchappeàlaconnaissance de l’hommeetqui sematérialisegrâceà
l’imaginaire. Dans cet au-delàdel’Océan, face au néant,lemerveilleux fait
donc son apparition. Si l’on considèreles flots comme unespace de danger,
ils peuvent également abriter,paradoxalement, un refuge paradisiaque.
eAinsi, au VI siècle, l’abbé Brandanentreprend unpériple sur l’Atlantiqueà
la recherchedela Terre Promise.Son récit de voyage, Navigatio,contribue
alorsàdiffuser au Moyen Âgele mythe paradisiaqueatlantique. Aux îles
Canaries,alors appelées Fortunées,on situeencoreleJardindes Délices
13abritant le pommier d’Or .Onle voit,l’espace atlantiquemaissurtout les
flots sont le creuset d’unimaginairedébordant.Échappantàladominatio n
de l’homme,cet espace méconnu abriteaussibiendes créatures
monstrueuses diaboliquesquedes lieux paradisiaques.Au Moyen Âge, en
effet,l’homme jette un regard ambigusur la mer disputée par SatanàDieu.
Il la considère simultanément comme l’empiredu malet du malheur et
14comme une source de bonheur et de richesses .C’est àl’aune de cet
antagonisme qu’il faut replacer laperceptiondel’espace maritimeàlafindu
eXV siècle, lorsqueles premières navigationstransatlantiques ont lieu,
9
V.Lareprésentation de l’Atlantique…,p. 6.
10
Guillermo Céspedes delCastillo développe cettenotiondefrontière dans La exploración
delAtlántico…,p.15-25.
11
V.Leterritoireduvide…,p.12.
12
Ibid.,p.18.
13
V.Labúsquedadel Paraíso…,p.14.
14
V.Au Moyen Âge, le domaine de la peur…,p. 75.
33lorsqueles monstres marins font leur apparition, reflétanttourà tour une
perceptionmythiquedel’océan,bibliquemais aussieschatologique.
Lesmonstresmarins,incarnationsdudanger
Au Moyen Âge, on représente volontiers la terredansunmélange
de connaissances héritées de l’Antiquitéet d’interprétationchrétienne.Par
conséquent,les êtresquipeuplent les confins du monde,comme l’océa n
Atlantique, rappellent lessirènes de l’Antiquité–maisteintées d’une pointe
de diabolisme–ou encorelemonstreCerbère –mais,cettefois-ci, tel le
dragon terrasséparsaint Michel.IsidoredeSéville, dansson ouvrage
Étymologies,consacre soixante-quatrearticlesàlafaune aquatique. Il parle de
labaleine,«cettebêted’immense taille», ou encoredudentix aux longues et
15nombreuses dents ; mais il évoque également les dragons de mer et les
16sirènes.Ces dernières,par leur symbolismemi-femme mi-animal,
proposentune image séduisanteet dangereuse, animaleet diabolique. Dans
une perspectivechrétienne, elles incarnenteneffet lechâtiment et le gouffre
quiguettent le pécheur.Ellesreprésentent également la mort quiattend le
17marin,car elles mettent en péril les nefs et les hommes .Par conséquent,il
n’est passurprenant de lesretrouver, sur les cartes marines,près des côtes
de l’Amérique, arborantune belle chevelure, s’admirant dans des miroirs et
présentantune image séduisantedes écueilsquiattendent,enfait,les
18navigateurs .À l’imagedu péché,àl’imagedu danger,leur symbolisme
reflèteparfaitement cetteanalogieentrelamort et la mer,nous y
reviendrons.
LorsqueChristophe Colomb s’embarquepour la premièrefois en 1492
sur l’Atlantique, son imaginaireest pétride récits de voyageplus ou moins
fantastiques dans lesquelsréalitéet merveilleux sont étroitement liés.Ilne
pouvait pas manquer de voir dessirènes.Comme le rappelle Kappler:« qui
19n’apasvu de monstres,n’apasvoyagé» . Ainsidonc,Colomb, le9janvier
1493,aperçoit près des côtes de la Hispaniola troissirènes; maisquelle
15
V.Bêtes et hommes…,p.110-111.
16
AnnieCazenave rappelle quelessirènes ont « tantôtuncorps d’oiseau etun visage
féminin, tantôtuncorps de femme etune queuedepoisson». Elle reprendles propo s
d’IsidoredeSéville ettranscrit:« Cesviergesàmoitié oiseaux ont des ailes et des ongles
car l’amour voleet blesse. On ditqu’ellesvivent dans les flots,parce queles flots créèrent
Vénus ». V.Images et imaginaire…,p.162.
17
Ibid.,p.151-163.
18 eV.Imagi-Mer. Créations fantastiques…Illustrationn°9, cartedesocéansduXVI siècle.
19
V.Monstres,démons et merveilles…,p.115. Au Moyen Âge, les merveilles et plus
précisément celles liées àl’eausont àl’horizon d’attentedes lecteurs.V.Merveilles
aquatiques…,p.81.
34déception: « no eran tanhermosascomolas pintan,queenalguna manera tenían
20formadehombrelacara » . Voicilepremiertémoindeces apparitions
21monstrueuses .Colomb, pourtant,homme très pragmatique, ne s’étendpas
sur le sujet et, comme pour de nombreux navigateur s au cours des années à
22venir ,l’expérienceprimedansses écrits maritimes.Certes,l’imaginaire est
empreint de récits fabuleux; certes,laperceptiondel’espace est
conditionnéepar la traditionbibliqueet antique. Toutefois,laplace laissée
aux monstres marins est bien minime. Christophe Colomb rapportedans
son journal, il est vrai, unautre épisodedans lequel il dit avoir pêché avec
23son équipage uncochondemer dont le corps étaitrecouvert d’écailles .
L’animal tel qu’il est décrit,« unpez […]queparecíapropiopuerco […]queera
toda concha tiesta…»prend les apparences d’une créatureeffrayanteet
monstrueuse. Lesmots employés pour le décrirejouent dans cecontexte u n
24rôleprimordial.Bernard Huevelmans –dont les propos ont été repris par
Gilbert Lascault–expliqueainsi quelelangage est déterminant dans
l’élaborationdes monstres marins.Lapauvretéduvocabulaireet le besoi n
incessant d’analogie avec le monde connu conduisent les auteurs desrécits
de voyageà décrire unanimalinconnu,enledémontant pièce par pièce,
pour le rapporter à unêtredéjàconnu:cetteméthode conduit
naturellement le lecteurà se représenterunêtrecompositebienéloigné de
25l’objet perçu par le voyageur .Lacréationhybridedu monstre résulte, dans
ce cas,d’uneinadéquationdulangage.
L’imperfectiondu langageprésente toutefois des avantages,et certains
savent en user et en abuser.Ils connaissent en effet la puissance suggestive
des mots et leur aptitude, selon Kappler,«à susciter dans l’imaginationdes
eefflorescences nouvelles». Au XVI siècle, les écrits de Valentim Fernandes
doiventsans aucundouteéveiller la curiositéetstimuler l’imaginatio n
lorsqueladescriptiondestortues de mer et de leur chair file la comparaison
avec le cochon,la vache,mais aussilaperdrix et le lapin! Leur corps,
20
CitéparJean-PierreSánchez, Mythes et légendes…,p.112.
21
Tomás López Medel, peu enclin pourtant àlaisser placeau merveilleux danssa
descriptiondes Indes occidentales,parle de ces êtres amphibiens, etsadescription rejoint
celle de Colomb:«elpexehombre–queotros llaman serenadelamar–[tiene]cabeza, cara
ybarbas comode hombre».V.Delos tres elementos…,p.95.
22
Antonio Pigafetta, Juan de la Cosaou AmerigoVespucci recensent plutôtsur le
continent d’autres créatures monstrueuses, tels ces hommes ayant desstatures de géant.
V.Les géants sodomites…
23
V.Monstres,démons et merveilles…,p.196.
24
V.Danslesillage desmonstres marins…, tome1,p. 33-34
25
V.Lemonstredansl’art occidental…,p. 219-220.
35d’autrepart,est dépeint commemuni de bras et de pieds sans ongle,leur
26bouchedureettranchante, leursyeux laidset effrayants .À la suitede telles
descriptions,laconfusion s’installe,à n’en point douter,dans l’esprit des
lecteurs et de ceuxqui, plus tard, entreprennent leurreprésentatio n
graphique. C’est sans doutepour cette raison quedes créaturestoutàfait
extraordinaires font leur apparitiondans les bestiaires marins:ce sont des
monstres pourvus de têtedemoine ou d’évêqueet d’uncorpsrecouvert
27d’écailles !Entredescriptionanalogiquedel’animal, recompositio n
graphiqueet imaginairedébordant,les hommes engendrenttoutessortes de
créaturessurprenantes.En1564, unmarin portugais auraittué unmonstre
hybrided’uncoupdedaguedansses entrailles,etuncroquis conservéaux
28archives de la Real AcademiadelaHistoria en témoigne .Un simple regard
suffit pour comprendre quelemonstreest unanimalhybride, créé de t outes
pièces par analogie avec des créaturesterrestres.Ilest pourvu d’une queue
de poisson certes,mais d’unbuste de femme,demains griffuestelles des
serres,et d’une têtede souris.Comme les loups de mer,lemonstrearbore
de fières moustaches, uncorps massif,oblong etvelu.Ilest permis de
penserquecemonstrecomposite reflèteenfait les présupposés d’u n
bestiairemarin allié aux réalités de la faune océanique. En effet,les
navigateurssontréellement confrontés aux dangers des océans et des
animaux quiles habitent.En1526,PedroMartyr de Anghiera rapporte ainsi
quedes hommes onttrès distinctement aperçuunpoisson gigantesque qui,
d’uncoupde queue, brisaenmorceaux le gouvernail duvaisseau.Ile n
arrivealorsàlaconclusion que«cesmers en effet nourrissent desmonstres
29marins gigantesques » .
Nous le voyons,l’océanAtlantiqueest unespace,àlafin du Moyen Âge,
entouréd’une auramystérieuse, mais dont lesréalités dangereusesse
e edévoilent également.Sur les cartes marines datant du XV et du XVI
siècles, toutessortes de créaturesterrifiantes apparaissent.Malgréles
progrès de la réalité, la fictiona toujours la vie dureet mêle des données
26
Citépar Isabel Soler, El nudoy la esfera…, p. 215.Elle reprendles écrits de Valentim
Fernandes publiésàLisbonne entre1506 et 1510 etqui rapportent desrécits de marins
portugais.
27
V.Danslesillage desmonstres marins…,p. 35. Il renvoieà l’ouvraged’AmbroiseParé,
Œuvres,publiéen 1585.
28
Real Academia de la Historia, Papeles de Jesuitas, tomoLXXXVI, doc. n°58, añode1564:
«Monstruomarino que sematóenlaCapitanadeSan VicenteenelBrasil».
29
Citépar Jean Delumeau dans la PeurenOccident…,p.40.Ces propos proviennent de
l’ouvragedePierreMartyr d’Anghieradans De Orbe Novo (1526)et apparaissent dans la
deuxièmedécade.
36rapportées par lesvoyageurs aux fables anciennes. Sur le globe terrestrede
Martim Behaim datant de 1492,ondistingueprès des îles Canaries –à
l’entrée, donc,del’océan– unmonstremarin,ainsi qu’unautreenplein
30milieu de l’Atlantique .Ilsreprésententàn’en poi nt douter les dangersqui
guettent le navigateur et ils marquent de leur présenceles bornes de cet
espace jusqu’alors infranchissable.Les monstres et leur apparitionont en
effet longtemps fonctionné comme une sortede signalet agi tel un
31avertissementpour l’homme .Ilsseprésentent alorscommeles gardiensde
32seuils dangereux qu’ils marquent de leur présence inquiétante.Sur u n
planisphèreportugais datant de 1559, les nouvellesterres découvertes en
Amérique sontreprésentées grâceaux informations fournies par des
navigateurs portugais.MichelMollat du Jourdin souligneà ce proposquele
planisphère témoigned’une cartographienouvelle libérée de l’autorité de
33Ptolémée .Toutefois,lesmonstresmarinscontinuent d’occuper lesespaces
esseulés:onenaperçoitun,prèsdescôtesde l’Afrique, pourvud’une corne
frontaleet d’une moustache recourbée, ou encore unautre, au milieu de
l’océanAtlantique: uncheval de mer dotédenageoires en guisedepattes.
Autreexemple: surune cartedel’île des Moluquesréalisée en 1594, la
présence de dessins botaniquesqui bordent le bas de la carteest
significative. Ces dessins,eneffet,illustrent l’intérêt des Européens pour les
épicesettémoignent donc d’une nouvelle curiosité scientifique.Néanmoins,
la présence du fantastiquepersisteet des monstres aux gueules effrayantes
longent les côtesduTimor, surgissent prèsdes îles Salomonouapparaissent
34subitementprèsd’ungalio n .
Leur présence continue sans aucundouteà signaler la dangerositédes
mers,à signaler leur caractèrepresquebestial, animal –nousyreviendrons.
Elle reflèteégalement l’importance du merveilleux issu de l’imaginaire
médiéval qui tarde réellementàdisparaître. Cetteprésence, enfin, fait partie
d’un systèmede représentationiconographiquebienétabliàcetteépoque.
Pourtant,ilnefaut pasy voirun simplemotif de décoration venu orner ces
30
V.Les portulans…, ill.n°20:«Globe terrestreallemanddeMartin Behaim datant de 1492
etreflétant la conceptiondu mondedu navigateur ChristopheColombet du cosmographe
florentin PaoloToscanelli».
31
En 1585, les hommes du navireSantiago qui sedirige vers le Mozambiqueaperçoivent
unmonstre« de petite taille,àl’aspectsombreet mauvais». Voilà un signe de mauvais
augure quiprécèdelacatastrophe.V.Lenaufragedu Santiago…,p.44.
32
V.Bêtes et hommes…,p. 26.
33 V.Les portulans… , ill. n°55 (explications,p. 235).
34 V.Explorationdes routesdelasoie…,p.88(cartedel’îledes Moluques de Bartolomeu Lass o
etde Petrus Planciusdatantde 1594).
3735espacesvides ,mais plutôt le reflet d’unphantasme persistant où angoisse
de l’inconnu et dangerseconjuguent.
Bruno Roy avait bien démontréà ce sujetquelapeur de l’inconnu
géographique, dont les monstressont une matérialisation, n’est en défi nitive
qu’un reflet de nombreuses peurs intérioriséesàcetteépoque:peur de
perdrel’intégritécorporelle,ou encorepeur de la punitionimmanenteà
36 e ecertains comportements .L’homme en mer au XVI et au XVII siècles est
en effet confrontéà cesterreurs ancestrales étroitement liées aux
représentations du mondeet donc des océans.Étant donné quelamer
recouvre uncaractèredémoniaqueet diluvien, les navigateursqui
s’aventurentsur ses flots franchissentuninterdit ets’exposent aux dangers.
Les monstres marins, véritables incarnations de ces peurs, viennent alors
matérialiser ces angoisses.Ces figures du désordre social et du chaos
cosmiqueoffrent en effet la projectiondes puissances menaçantesqui
37guettent en dehors et en dedans de l’homme .Ilest d’ailleursrévélateur de
constaterquedans lesrécits de voyage réellement fondéssur l’expériencee n
mer,les monstres issus d’unimaginairebibliqueou antiquene sont pas
mentionnés; toutefois,d’autres monstres, réels cettefois-ci, font bien leur
apparition. Il s’agit de créatures animales dont la nature surprenanteles
placeaurangdemonstres:lesrequins.
Les propos de nombreux missionnaires etvoyageurs effectuant des
traverséestransatlantiques laissenttransparaîtrelapeur,l’effroi mais aussila
curiositémorbide queprovoquent ces animaux marins.Toutessortes de
qualificatifs leur sont attribués; objet de fantasme et de cruauté, ces
poissonssont présentés comme des créatures emblématiques, reconnues
pour leur sauvagerie.LejésuiteAndrés Mancker déclareainsidemanière
emphatique quec’est unanimaldedimensions extraordinairesqui,
38d’ordinaire, dévoreles hommes .Toutessortes de fablessont également
contéesà son propos.LepèreAntonio Sepp décrit par exempleen1681 la
pêchededeux requins etsignale cetteanecdote surprenante: dans les
entrailles du premier,on retrouve unpourpoint et dans celles dusecond,le
35 FrançoisePéron estime quel’intérêt mercantilea sans doutepousséà la productionde
monstres afin de vendredavantaged’ouvrages illustrés.V.Des monstres et desmerveilles…,
p.129.
36
V.Enmarge du mondeconnu…,p. 78.
37
V.Monstres et merveilles…,p. 235.
38
V.CartaseInformesdeMisionerosJesuitas…,p.160:« Pescamosunpez de dimensiones
sensacionales llamado tiburón, que sueledevorar hombres…».
3839pied d’unnaufragé .LepèreLabbe, qui sedirige vers les côtes du Chili,le
décritquantàluicomme un«animal terrible» qui vient autour des navires,
«dévore tout ce qu’on laisse tomber […]et,d’un seulcoupdedent,coupe
unhomme en deux ». L’émerveillement et la crainte quel’animal lui inspire
sontsans limites.Entre récit et fiction, ildéclare:
Soncœur est fort petitàproportionde sagrosseur,mais il est d’une
vivacitéétonnante. Je l’ai fait arracheràplusieurs,etquoiqu’il fût séparé
du corps et percéàcoups de couteau,ilpalpitait encoreduranttrois
40quatreheures…
Ces mutilations infligées aux requinssontune pratiquecouranteà bord
desvaisseaux espagnols.Denombreux récits de voyage rendent comptede
ces pêchesquenous pourrionsqualifier de punitives.Gemelli Carerie n
relate une et ne manquepas d’insistersur lessupplices infligés aux poissons
une fois jetéssur le pont du navire: attachés ensemblepar des planches,o n
leur perce lesyeux et on lesrejetteà la mer pour divertir l’équipage et les
41passagers . Leshommess’amusent des animaux estropiés etsedélectent de
l’aveuglement desrequins.À n’en point douter,ces pratiquesreprésentent
uncombat contrel’animalitédes océans.Alors queles hommes évoluent
dansunmilieu hostile et changeant,ilsréduisent àl’aveuglement ces
requins,perdus etsouffrant dans les eaux,ettranscrivent ainsiles peurs
qu’eux-mêmesressentent, réduits,comme ces bêtes mutilées,à errer dans
l’immensitédesmers.
Le caractèreanimaldelamer, voirebestial, transparaît parfaitement à
travers lesrequins.Leur férocitéest combattue, on vient de le voir,car les
hommes ne peuvent de touteévidence s’opposeràla sauvagerie des flots.
La mer,eneffet,est égalementqualifiéedemonstrueuse: tel le requin qui
engloutitses proies,lamer avale sesvictimes.Et c’est bien la mer,
dévoreusecomme la mort, queles hommesredoutent en fait.Lorsqu’en
1669, le passager Luisde Mesapéritenmer, unhomme se souvient:l’océa n
aemportélecommerçant,et la mer,actriceàpart entièredecedrame,« se lo
42avia tragado », l’avait avalé !En1617,lecapitaine SebastiándeArteaga
39
V.Relación de Viajea lasMisionesJesuíticas…,p.143:«En uno de los peces los pescadores
encontraron unjubón entero, en el otroelpie de un ser humano, queposiblemente se
habríaahogadoen unnaufragio».
40
V.Lettres édifiantes…,p.92.Lettredatant de 1712 etrelatantune traversée de Port-Louis
auChili.
41
V.Voyageautourdu Monde…,p. 38.
42
ArchivoGeneral de Indias (AGI), Contratación (Cont.), AutodeBienes de Difuntos,año
de1671, leg. 973,n°4, ramo 1, fol. 6.
39disparaît dans l’océanAtlantique sans laisser de traces. Un hommeestime
quelamer l’a tout simplement«englouti»:« […]nosesavedel antessetiene
43porciertoquesea perdidoo loacomidolamar… » .L’élément liquideest donc
assimiléà une force capabled’ingurgiter des êtres. La mer dotée d’une
capacitécruelle apparaît alors commeempreinted’une volonté destructrice,
tel unmonstrepersonnifié.
Lamer,espacesacrédélivrédescréaturesmonstrueuses
En findecompte, siles monstressurgissent dans les récits de
voyageousur les cartes marines,c’est principalement en raison de leur
signification. Ils annoncent le caractèreinconnu et merveilleux de l’espace
maritime tout en matérialisant les peursquilui sont étroitement liées.Mais,
aufildes années, dessièclesmême, l’expériencemaritime seconsolide et les
traversées deviennentune réalité. Le GaliondeManille relie ainsileport
d’Acapulcoà celuides Philippines,et les flottes de la Nouvelle Espagneet
de la TerreFerme assurentquant à elles la liaison Amérique-Espagne. Au
e eXVI siècle, puis au XVII,l’expansioneuropéenne aux Indes occidentales,
l’évangélisationdu continent américainet,pour finir,lapratique des mers
modifient peuàpeu la perceptiondes espaces,et plus particulièrement des
espaces océaniques.Silamerrevêttoujoursuncaractère terrifiant,l’Église
entreprend une évangélisationdes confins maritimes en leur offrantune
44dimension sacrée et plus rassurante .Avant de traverser les océans,les
vaisseaux sont désormais baptisés et des célébrationsreligieuses ont lieu
avant le départ de chaqueflotteàSéville ouàCadix.Sile sangd’unmouton
sacrifié protégeait autrefois le navire, l’eau béniteprend désormais la relève
45pour assurer lesmêmes fonctionsconjuratoires . Pour calmer destempêtes,
des agnusdeiet desreliquessont immergés;enfin,des autelssont dresséssur
lesvaisseaux pour célébrer en mer des offices et les fêtes du calendrier
liturgique.
Un premier exempledecetteconquêtechrétiennedes mers transparaît
edans les documents réalisés par les navigateurs et les cartographes du XVI
siècle. Sur lesportulanspar exemple, l’empirisme et l’expérience s’imposent.
Ilest alors frappant deconstaterqueles monstresn’apparaissent guère.Juan
de la Cosa, piloteet cosmographe basque, offre une représentatio n des plus
46ancienne des Indes occidentales en 1500 .On remarqueimmédiatement
l’absence de monstres marins; seule une scènedelaNativité s’imposeau
43
AGI, Cont. AutodeBienesdeDifuntos,año de 1618, leg.948,n°15, fol. 25.
44
V. Entrefêtes et clochers…,p.172.
45
V. Lessuperstitions…,p.56.
46
V.Les portulans… , ill. n°22 (explications,p. 212).
40milieu de l’océan. En 1563, surune cartedel’Atlantiqueet de la
Méditerranée dont la décorationest toutefoisraffinéeet harmonieuse,
aucune créatureeffrayantene surgit nonplus des eaux:des galionstoutes
voilessorties et gonfléesvoguent vers l’Amérique, etseule la Viergeà
l’enfant est représentée. Elle semblediriger lesvaisseaux sur ces flots
47protégés parsabienveillanteprésence.L’océanAtlantique, autrefois
infranchissable,devient peuàpeuunespace de communication, un vecteur
de l’évangélisation. L’Église s’attache en effetàinvestir ces lieux isolés d’u n
48sacrécapable de réconcilier créatureset Créateur .Un renversement dans la
perceptiondes espaces maritimess’opèrealors.Les mystères de l’océa n
s’estompent et l’on s’autoriseà jeterun regard nouveausur cet espace:
sacralisé, il permet en outrede sauver les âmes des défunts en mer,au lieu
de les abandonner. Dans lestestamentsrédigésàbord des vaisseaux,o n
eperçoit cettenouvelle inflexiondelapensée religieuse. Alors qu’au XVI
siècle, on redouteprofondémentune immersionlorsquelamort s’abat en
emer,au XVII, quelques personnes (très peu,ilest vrai)envisagent leur
sépulturedans l’océancomme une bénédictioncar ellesvont confier leur
dépouille aux eaux sacrées.En1690, uncontremaîtredemande ainsià être
immergé dans les eaux sacrées de l’Atlantique:« […]mando quemicuerpo se
49hecheenelmar sagrado » .Lamer empreintededivinitéaccueille la dépouille
du fidèle et consacre son corps grâce aux récentesvertus quiluio nt été
50accordées .
La christianisationdes confins maritimes et,plus tard, la théologie
naturelle offrent alors une visiondes profondeurs marines débarrassée des
51monstres marins et autressirènes maléfiques .Désormais,les océanssont
sous les auspices de personnages célestes.Làoù des monstres incarnaient
auparavant le danger,lessaints apparaissent,protecteurs des gensde mer et
des passagers.Sur la cartedel’AtlantiquedeDomingo Sanches datant de
1618,on remarqueimmédiatement la présence de nombreux saints patrons
52dans l’océanAtlantique .On reconnaîtsaint Benoît, saint Joseph, entre
autres,maissurtout saint Elme. Le patron des gens de mer figureenhaut
des mâts d’unnavire, unciergeàlamain, tel quel’iconographiea l’habitude
47
Ibidem, ill. n°47 (explications,p. 231).
48
V.Entre fêtesetclochers…,p.172
49
AGI, Cont. AutodeBienes deDifuntos,año de 1691,leg.565, n°2, ramo1(3), fols.5-10.
Testament du contremaîtreJuan deGuzmán rédigéenmer en 1690.
50
V. notre travaildoctoral intitulé Vivre et mourirà bord desnavires espagnols (2004, Université
deParis-IVSorbonne).
51
V.Leterritoireduvide…,p.42.
52
V.Les portulans… , ill. n°73 (explications,p. 251).
41de le représenter. L’océan sembledonchabitépar leur présence céleste ;
mais d’autrepart,lechristianisme dominant offre toute sapuissance
réconfortante. Non seulement la routemaritimeest jalonnéede saints,
ouvrant et protégeant la voie, mais encoreces derniers entourentu n
monstreesseulé, voué,àn’enpointdouter,àdisparaître.
Un autreexempleassezprobant de cetteconquêtedesespacesmaritimes
apparaîtsur une gravure réalisée par le missionnairejésuitePedroMurillo de
Velarde etreprésentant les îles Philippines.Des figures allégoriques
décorent, selon lesusages de l’époque, le cartouche baroquedatant de la
e 53moitié du XVIII siècle .On remarquelaprésence d’ungalionassurant la
liaison des PhilippinesàAcapulco, mais c’est une vignetteenbasàgauche
qui retient notre attention. Saint François-Xaviery apparaît,brandissantu n
drapeau jésuite surmontéd’une croix etsedéplaçantsur uncoquillage tiré
parunchevalde mer et parunhomme-triton.L’Égliseainsipersonnifiée, et
plus particulièrement l’ordredes jésuites, sembledominer le monde
maritimedésormaissoumisàlapuissance chrétienne qui réduit et asservit la
monstruositédes océans.Lemonde animal, la bestialitéet l’aspect informel
des mers, voirediabolique, sont ainsi réduitsàlapuissance chrétienne qui
conquiert et domine les espaces océaniques autrefoisvoués au domaine des
monstresetdudiable.
En findecompte, siles monstres marinstendentàdisparaîtrec’est
principalement en raison des progrès maritimes, techniques et
cartographiques.Les explorations des océans finissent en effet par révéler
leur inexistence, et lessirènesrejoignent les autres créatures mythiques dans
les fables.Ainsilemerveilleux sedétache-t-ilprogressivement duréel,et la
connaissance fondée sur l’observationdelanaturedissocie-t-elle la
54monstruositédu démoniaque.Toutefois,même siles navigations
repoussent les limites géographiques du monde connu,laprésence des
monstres océaniques n’est que très lentementremiseen question. Les
montres marins,onl’a vu,incarnent les dangers de l’océan, et ces derniers
ne disparaissent pas pour autant:c’est pourquoi l’Égliseinvestit ces
paysages maritimes hostiles et marquede saprésence rassuranteles flots.
Elle trouvelà unnouveauterraind’évangélisationet finit parreléguer,
55commeelle le faità terre,les monstresmarinssous ladominationcéleste .
53
V.Explorationdes routesdelasoie…,p.116-117.
54
AnnieCazenaveécritàcepropos:« La pensée rationnelle distinguealors l’impossible,et
crée la tératologie ». V.Monstres et merveilles…,p. 250.
55
La luttedes chevaliers et dessaints contreles monstresrelèvedelaluttecontrele
paganisme,bref:delachristianisationdes derniers bastions de ce quiest tenu pour
diabolique. Il en vademême sur les océans.V.Les génies deseaux…,p. 268.
42Il conviendrait cependant de nuancer ce constat:les monstres marins
e epersistent,onle sait,dans le folkloredu XVIII et du XIX siècles.À titre
d’exemple, citons l’apparition tardivedecette sirèneen1693.Elle apparaît
aux membres d’équipage du navire Nuestra Señora de laCandelaria et fascine
parsabeauté(même s’il est vrai que ses grandes oreillesquilui t ombent
56 ejusqu’aux épaules gâchentquelquepeusestraits…) .Au XVIII,Feijo o
57 ecroit encorefermementàl’existence des hommes-tritons .Au XIX enfin,
dans les mers du nord, on redouteles krakens,ces pieuvres de taille
monstrueuse, qui s’abattentsur lesvaisseaux et les engloutissent avec leurs
58équipages .
La présence des monstres marins au fildessiècles démontreenfait à
quel point le mon demaritimedemeure fondamentalement hostile à
59l’homme .Endépit des progrèstechniques et maritimes,les flots inspirent
encoreaujourd’huiles plus grandes craintes.À n’en point douter,les
monstresreflètent cettepréoccu pationeschatologiqueindissociable de
l’analogie établie entrelamort etlamer.Ils incarnent eneffetàlaperfectio n
l’angoisseliéeà ladisparitio n ducorpsdans lesocéans.Ilsposent également
la questionplus vastedelanaturehumaine. Les propos de Bruno Royàce
sujetsont éloquents: que serait l’homme, s’il n’était pas ce qu’il est? Mais il
60s’agit-làd’une nouvelle problématique .
*
**
56
Le maîtredenavireportugais Francisco Correira, voyageant de l’îledeMadèreà la
Guinée, déclare: « tenía todas las perfecciones, solamentelaafeaban unas grandes orejas
que tenía, quelellegabanpor debajo de los hombros…» (citéettraduit du portugais par
IsabelSoler, El nudoy la esfera…,p. 206).
57
Feijoone semblepas douteruninstant de l’existence de cet êtreamphibien.Ilassure que
Franciscode la Vega Césara vécu cinq ans dans l’océanavant de ressurgir des flots près de
Cadix.V. son chapitreintitulé«Satyros, tritonesy nereidas»dansson Theatrocrítico universal
datant de 1771. Le pèreFuentelapeñadéclaraitun siècleauparavant,en1676:«Y queaya
dichos Tritones (quellaman hombres marinos)noes materia de duda,comoconstadelos
Archivos de Portugal…»(cités parJulio CaroBaroja, Algunos mitosespañoles…, p. 133-138).
58
V.Du krakenàlapieuvre…,p.11-17.
59
V.Monstres marinsetréalitésscientifiques…,p.53.
60
V.Enmarge du mondeconnu…,p. 75. Michel Foucaultsynthétisebiencettepensée lorsqu’il
écrit:« Les animaux impossibles,issus d’une imaginationenfolie, sont devenus la secrète
naturedel’homme ». V.Histoire de la folie…,p. 37.Dans cettedialectiqueentrehumanitéet
animalité, lemonstre renvoieà l’hommel’imageambiguëde sanatureanimale et humaine.
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46LesAmazonesaméricaines
Jean-Pierre Sanchez,Professeurémérite
Université RennesII
Quin’apas entendu évoquer les Amazones américaines ? Leur
popularité se traduit encoredenos jours par l’utilisationde toponymes :
l’Amazonie, le fleuvedes Amazonessont connus de tous, surtoutela
planète. Mais pourquoi ces personnages issus de l’Antiquitégréco-romaine
ont-ils étémisàcontribution suru n continent apparemmentsiéloigné
d’anciennespréoccupationsmythologiques?
LesAmazonesétaientdes monstres,ausensoùl’on utilisait ce terme aux
e eXV et XVI siècles,c’est-à-diredes êtres ou des objets qui sortent de
l’ordinaire, exceptionnels, quiexcitent la curiosité. Car on est fort curieux à
l’époque; on s’intéresseà tout ce que révèlel’actededécouverte qui,
littéralement, se réfèreà une opérationdemiseenlumièredece quiétait
caché. La monstruositéattireet mérited’êtredévoilée. Il est alors fréquent
de recommander aux explorateurs de rapporteràleur retour de voyagedes
échantillons de ces monstresquel’on imagine se trouversur lesterres
nouvellementrepérées.Onindiqueainsidans le textedela licencia
(autorisationofficielle)accordée le5juin 1500 au navigateur Rodrigo de
Bastidas, qui souhaite se rendreenAmérique:
Item: quede tout l’or,del’argent, du cuivre, du plomb, de l’étain, du
vif-argent,et de tout autremétal,perles,pierres précieuses,joyaux,
esclaves,noirs […], quede tous les monstres, serpents et autres animaux
divers […]Nous recevions le quart du total etquelestrois autresquarts
1soientpour vous ledit RodrigodeBastidas.
Cesrecommandations apparaissent dansbonnombrede licencias,comme
une formule stéréotypée qui s’im posedemanièrepresqueobligatoire.
Le monstreest nimbé de mystèreet peut même s’avérer de mauvais
augure. AmbroiseParé, le célèbrechirurgien français,écrit dans la préface
de son traité DesMonstres:« Monstressont chosesquiapparaissent outrele
cours de la Nature(etsont le plus souventsignes de quelquemalheur à
1
Asientocon RodrigodeBastidas, vecinodelaciudad de Sevilla,paradescubrir porelmar Océano con
dosnavíos, añodemily quinientos (4-VI-1500),inM.Fernández de Navarrete, Colección de los
Viajesy Descubrimientos quehicieronpor mar losEspañoles desdefines delsiglo XV (ObrasdeD.
Martín Fernández de Navarrete),Madrid,Atlas,1954, col. BAEn°75, vol.I, Colección
diplomática,doc.133,p.448-449.
472venir)». Le monstren’est pas exactementu n êtrecommeles autres,ilest
en marge de la catégorie des êtres humains,commelelaissecroirecette
réflexiond’AmerigoVespucci quimarquebienladifférence danssa
descriptiondes indigènes : « […]au premier ab ord ces facestoutestrouées
et couvertes de pierressemblent plutôt celles de monstresqued’hommes
3véritables» . Il n’est donc pas étonnantquelorsqueles Européensse
trouvent faceàdesréalités nouvelles,inconnues dans leur monde d’origine,
ilsse réfèrent à des produits de l’imagination quel’on rencontredans la
mythologie ou dans les fables et co ntes fantastiques dont ils avaient
connaissance. Il est bon de trouverunpoint de référence lorsquel’on est
confrontéàdesévénementsouàdesêtressurprenants.
Le recoursàlamythologie semble logiqueen un temps où le goût pour
l’Antiquitéest en train de renaître:laGorgone –quidonnera son nomà une
îledelacôtepacifiquedel’Amériquedu Sud–,lejardindes Hespérides,les
acéphales de la Guyaneou les cynocéphales,les Chalybes –confondus avec
les indiens Caraïbes–, la Toison d’Or –qui réapparaîtsous la forme de
l’Eldorado– retrouveront leur placedans les récits des explorateurs.La
présence supposée d’Amazonessur le continent américainmérite quel’on
sepencheattentivementsur la questioncar elle fit grand bruit et occu pales
espritspendant deslustres, voiredessiècles.
LesAmazonesdeMatinino
Il ne faut tout de même pas croire que seullebassin du fleuve qui
portelenom des Amazones fut le théâtredurenouveau de cettecroyance.
Les Amazonessurgissent,eneffet,dès les premiers instants,alors que
ChristopheColomb voguait dans la Mer desCaraïbes.C’est aucoursde son
premiervoyagedans le Nouveau Monde quel’Amiral donne quelques
indicationsquipermettront de substantielsdéveloppements.Dans le journal
de bord –restituépar Bartolomé de Las Casas–, on peut lireà la datedu6
janvier 1493 :
2
AmbroiseParé(Conseiller,et Premier Chirvrgiendu Roy), DesMonstres. DesProdiges. Des
Voyages.Texteétabli et présentépar PatriceBoussel,Paris,Au LivreClubdu Libraire, 1964,
Préface, p. 181.
3
Transcrit par E. Charton, Voyageurs AnciensetModernes […], Paris,Aux Bureaux du
Magasin Pittoresque,RueJacob, 30,1855-1857,4 t.en2vol., vol. 2, t. 3,p. 201.
48L’on dit aussi quel’Amiral appritquelà-bas, vers l’Est, se trouvait
une île où il n’y avaitquedes femmes,et l’on ditqu’il savait celadela
4bouchedenombreuses personnes.
Cetteîle, queColomb nommeraparfois Isla de lasMujeres,est aussi
appelée Matinino.C’est,actuellement,laMartinique. Le journaldebord
précise quelesrenseignements ont étéobtenus en interrogeant les Indiens,
certainement de manière sommaire, mais on crut alors comprendre que
l’endroitpouvait êtrede quelqueintérêt :
Cet Indien dit de l’îleMatinino qu’elle était entièrement peuplée de
femmes, qu’il n’y avait aucunhomme.Ilditqu’ily avait beaucoupde tuob
–c’est-à-diredel’or ou du cuivre[‘alambre’]– etqu’elle est situéeàl’est de
5Carib.
Il existerait donc deux îles:l’une où prédomineraient les hommes
caraïbes et l’autre uniquement peuplée de femmes.Peut-êtrefaut-il
rapprocher ces indications de la croyance en l’existence des deux îles
asiatiquesnommées“ÎleMâle”et“ÎleFemelle”qu’évoqueMarco Polo dans
Le devisementdu monde– Le livre desmerveilles, queChristophe Colomb
connaissait bien.Pensantse trouver en Asie,l’Amiral devaitse rappeler ce
qu’écrivait le Vénitien:
Toutefois, vous disqu’en cetteîle ne demeurent leurs femmes,ni
nulles autres dames:elles demeurenttoutes en l’autreîle, quiest appelée
Femelle.Sachez en effetqueleshommesde l’îleMâle s’en vontàl’île des
femmes ety demeurenttrois mois,mars,avril et mai, car les femmes ne
viennent jamaisàl’île des hommes.Pendant cestrois mois,les homme s
vontàl’autreîle demeurer avec leurs femmes,et prennent alors leur
plaisir avec elles,chaquehomme avec safemme dans la maison de
celleci.Aubout de cestroismois, s’en retournentàleur îleet gagnent leur vie
6les neufautresmois.
On perçoit,chez Marco Polo,le souvenir du mythe des Amazones
antiques dont on pouvait imaginerretrouverquelque tracedans cetteAsie
mystérieusepropiceauxdéveloppements del’imaginationmédiévale.
4
Cristóbal Colón, Primer viaje […],inM.Fernández de Navarrete, Colección de losViajes y
Descubrimientos […], op.cit., p. 146 (Domingo6de enero).
5
Ibid.,p.151 (Domingo13deenero).
6
Marco Polo, Le devisementdu monde. Le livre desmerveilles,Paris,François Maspéro, 1980,II,
ch.CXC,p.474-475.
49Colomb avait bien retenu cetteaffirmation qu’il ap pliquait aux nouvelles
îles américaines,inconnues jusqu’alors des Européens, qu’il situait
obstinément en Asie.Les femmes de Matininonepouvaient être quedes
guerrières.Cela devait êtreexpliquépar les paisibles indiens Taïnos qu’il
interrogeait etquicraignaient les incursions desterribles Caraïbes,
prédateurs de l’archipel.Les femmes de ces derniers devaient bien se
défendre seules lorsqueleurs maris partaientvisiter d’autres îles.D’où les
précisions données sur leurs habitudes belliqueusesquel’on retrouvedans
la missiveenvoyéepar l’Amiral à Luis de Santángel, son protecteur à la
Cour deCastille,lors de son retouren1493.Illuiexpliquececi :
Elles ne s’adonnentàaucune tâche féminine maisse servent d’arcs et
de flèches –comme lessusdits utilisent les bambous–etsont armées et
7protégées par lesplaquesde cuivre[‘alambre’]dont ilyaabondance.
Christophe Colomb n’indiquecependant jamais –et il faut le souligner–
queces femmessont des Amazones.C’est en Europe quela transformatio n
sefera. Lepremierqui selivreàcetteassimilationhasardeusen’est autre que
l’humanistePietroMartyred’Anghiera. Ce personnage, quiest unfamilier
de la cour des Rois Catholiques,est parfaitement au courant des dernières
nouvelles en provenance du Nouveau Mondeet les diffuseavec talent dans
toutel’Europe. Dans la premièredécade de son remarquable ouvrage De
Orbe Novo,il selivreà une comparaison quidémontre son goût pour la
matièreantique. Ilassure, eneffet,avec cependantquelqueprudence:
Il paraîtraitqueles Cannibales allaient,à de certaines époques de
l’année, visiter ces femmes,demême que, d’après lestraditions antiques,
les Thraces passaient dans l’îledeLe sbos habitée par des Amazones.
Lorsqueles enfants sontsevrés,elles envoient les garçonsàleurs pères,
maisretiennent les filles :cen’est pas autrementqu’agissaient les
Amazones.Onprétend queces femmes connaissent de grands
souterrains où ellessecachent, si quelquehomme essayedelesvisiter
avant l’époqueconvenue. Si on tentedeforcer l’entréede cessouterrains
par violenceou par ruse, ellessedéfendentàcoupdeflèches,et elle s
savent les lancer avec beaucoupd’adresse. C’est du moins ce qu’on
8raconte. Je vousle répète.
7
Cristóbal Colón, CartaalEscribanoderación[…] (15-II-1493),inM.Fernández de
Navarrete, Colección de losViajesy Descubrimientos […], op.cit., p. 170.
8
PietroMartyreD'Anghiera[PedroMártir de Anglería], De Orbe Novo, trad.dePaul
Gaffarel,Paris,Ernest Leroux,1907,décade 1, ch. 2,p. 25.
50La comparaison dut paraîtreaudacieuseà ses contemporains puisqu’il
éprouvalebesoinde sejustifierquelque temps plus tard. Il indiqueainsi,
danssa troisième décade quele responsable de cetteaffirmationn’est autre
queChristopheColomb :
Si parfois les hommesvont au dehors en expédition, les femmesse
défendent elles-mêmes etvirilement contreles assaillants.Delà, sans
doute, s’est accréditée l’opinion qu’il y avait dans cet océandes île s
peupléesseulement par des femmes.L’amiral Colomb me le fit croire, et
9je l’ai répétédansma premièredécade.
Il insisteencore, dans la septième décade, sur les limites de son rôlee n
précisantquele douteestpossible :
Quantàl’îleMatinino,àpropos de laquelle je n’ai pas ditqu’elle était
habitée seulement par des femmessemblables aux Amazones,mais à
propos de laquelle j’ai rapportéce qu’on m’avaitraconté, le s
10témoignages,alorscomme aujourd’hui, sontencorehésitants.
Et il ajouteces mots très instructifs:« J’ai déjà parlé de ceci dans mes
11premières décades,et on ne l’acru qu’àmoitié » .Certains manifestent
doncleur scepticisme.
Plus tard, le chroniqueur officiel des Indes,GonzaloFernández de
Oviedo donnera son opinionà ce sujet en disantqu’il ne croit pasàces
«fablesqui sortent dessentiers de la vérité» quiapparaissent dans certaines
12chroniques .Mais les lecteurssemblent apprécier ce genred’assertions :
elles agrémentent le récitquidevient alors captivant malgré son
invraisemblance. Colomb aurait-ilempruntécette voie? Pensait-ildonner
ainsiplus de lustreaurécit d’u n voyage qui rapportait peu de bénéfices
matériels? Car il n’avaittrouvé qu’une infime quantitéd’or et,dans
l’ensemble, fort peu de richesses.Fallait-ilconvaincrelessouverains et
l’opinion queleNouveau Mondeétaitremplidemystères prometteurs afin
d’obtenir plus facilement le fina ncement de saprochaineexpédition ? Mais
l’on peut aussipenserqueleprincipal responsable d’une comparaison aussi
audacieuseavec les croyances antiques est l’humanistePietroMartyre, qui
savait appliquerses connaissances éruditesà une réalitémal perçueà cause
de l’éloignement.Quoi qu’il en soit,l’idée faisaitson chemin et lapossibilité
9
Ibid.,décade 3,ch. 9,p. 327.
10
Ibid.,décade 7,ch. 8,p. 627.
11
Ibid.,décade 7,ch. 9,p. 641.
12
GonzaloFernández de Oviedoy Valdés, Historia Generaly Naturaldelas Indias,Madrid,
Atlas,1959, col. BAE, t.1,livre 2,ch. 8, p. 34.
51de la présence d’u ne tribu d’Amazones sur le continent américainétait
lancée etallait prospérer.
Le renouveau du mythe antiquedans la Caraïbe peut également
s’expliquer paruncurieux concours de circonstances.Les Amazones
antiques avaient, semble-t-il, été repérées en divers endroits de l’Afriqueet
de l’Asie; mais les plus célèbresvivaient, selon la croyance, regroupées en
troistribus près du fleuveThermodon,dans la régiondu Pont-Euxin où
aboutit la fameuse quêtedelaToison d’Or menéepar Jason etses
Argonautes.Il se trouve queces Amazones dominaient un territoire voisin
de celuidesChalybes, unpeuple que signale Apolloniosde Rhodesdansses
Argonautiques.Ilétait alors facile pour les découvreurs de l’Amérique, de
confondreles indiens Caraïbes aveclamythique tribu des Chalybes proches
des Amazones, surtout sil’on entendait parler de femmes guerrières isolées
surune île.Faut-il voir là une donnée supplémentaireexpliquant
l’assimilationabusive quel’on fit entreles femmes de Matininoet les
Amazones antiques? Le cadregéographiquen’était évidemment pas le
même mais celaimportait peu aux hommes du Moyen Âge. L’imaginatio n
pouvait bienprendreledessus.
LesAmazonesdeCihuatlan
Aufur etàmesure quel’explorationdu continent américainavançait
on vit apparaîtredenombreuses Amazones.Onen signale dans les Lucayes
(les Bahamas)où l’on repèrede très belles femmes,ce quiinciteFrancisco
López de Gómaraàdonner l’explication suivante:«Jepense quec’est à
causedecela quel’on commençaàdire qu’ily avait des Amazones en cet
13endroit » .Destribus d’Amazonesvivraient également au Chili, au Brésil et
en Amériquedu Nord, et même bien plus loin,jusquedans l’archipel
micronésiendesPalaos,oùl’on se renditen traversant lePacifique.
Au Mexique, on crut longtempsàlaprésence d’Amazones.Lanouvelle
surgit lors du processus de Conquista, soit plus d’un quart de siècleaprès les
voyages de Colomb dans la Caraïbe.Nous sommes alors bien loin des
assertions hasardeuses de l’Amiral et le souvenir des îles Mâle et Femelle
s’est estompé.Ce sont maintenant les conquistadores quiassurent la relève:
preuvedel’enracinement del’idée desAmazonesdans le NouveauMonde.
Dans le cas des Amazones de Cihuatlan, la constructionmythiqueest
encoreplus complexeets’adapteà la nouvelle situationcrééeparundébut
d’échanges culturels avec les autochtones.Carsiles‘informations’ fournies
par les indiens de la Caraïbe étaient plus que sommaires,chez les Aztèques
13
Francisco López de Gómara, Hispania Victrix […],dans HistoriadoresPrimitivos de Indias,
t.I,Madrid,Atlas,1946,col.BAE n°22,p.178.
52le temps d’adaptationavait étébeaucoupplus long,et l’inter prétationdes
propostenus en languenahuatlétait possible,bien qu’imparfaite. Sitôt
réalisée la prisedelacapitaleTenochtitlan-Mexico, HernánCortés
s’employaàéten dreladominationcastillane sur l’ensembleduterritoire que
contrôlait le souverainmexicaMoctezuma II. Il envoya ses lieutenantsàla
têtedeplusieurs expéditions pour explorer le pays ettenter de repérer les
sourcesde richessespossibles.C’est ainsi quelefidèleGonzalodeSandoval
partit en 1523 en directiondel’Ouest, vers la côtedu Pacifique. Auretour
de samission, il rapported’étranges nouvellesqu’HernánCortés –toujours
soucieux d’attirer l’attentiondeCharles Quintsur ses hauts faits –
s’empressede transmettreà l’empereur dansune Cartaderelacióndatée du15
octobre1524. Ilécritceci :
Et dansle rapport qu’il[GonzalodeSandoval]fitsur ces provinces,il
signala l’existence d’un très bonport quel’on avaitrepéré sur cettecôte.
Je m’en réjouis car il y enapeu.Ilme rapportaégalementquele s
seigneurs de la province de Ciguatán [Cihuatlan] assurentqu’ilya une île
entièrement peuplée de femmes, sans aucunmâle, etqu’àcertaine s
époques des hommesvenus du continents’accouplent avec elles:celle s
qui se trouvent enceintes gardent les filles après l’accouchement,mais
rejettent les enfants mâles.Cetteîle estàdix jours de voyagedecette
province et plusieurs d’entreeux ysont allés et l’ontvue. Ils ajoutent
qu’elle est trèsriche en perles et en or.Jem’efforcerai, dèsquej’aurai
l’équipement nécessaire, de connaîtrela véritéet j’en informerai
14longuement VotreMajesté.
Cortés ne donnepas de nomà ces femmes mystérieuses,mais peut-o n
douterà travers ses propos de l’existence d’Amazones? Les caractéristiques
qu’il relatecorrespondentàcelles des croyances antiques.Et pourtant,les
renseignements quiont permis cettedécouverteproviennent bien de
sources indigènesqui semblents’avérer fiables puisqueles Espagnolsse
présentent dans ce cas commedestémoins oculaires,donc dignes de foi
suivant les critères en vigueuràl’époque. Les indiens ne mentaient pas.Ils
se référaientsimplement àleurs propres croyancesqu’ilstentaient
d’expliqueràdes Espagnols ignorants de la mythologieaztèque. Jacques
Soustelle expliqueàce sujet :
L’Ouest était appelé Ciuatlampa, “le côtédes femmes”.Les déesse s
terrestresy résident,ainsi queles femmes divinisée s Ciuateteo.Les images
14
HernánCortés, Cuarta Carta-Relación de Hernán Cortés al EmperadorCarlosV;Temixtitlan,1 5
de octubrede1524,i n Cartas de Relación,México,Porrúa, 1978,p. 184.
53qu’évoquel’Ouest sont celles de féminité, et aussid’ancienneté,
15d’antiquité.
Se dirigervers l’Ouest permettait donc de se rapprocher d’unendroit
sacré. Mais,enoutre, ces femmesétaient considéréescomme des guerrières,
ce quifacilitait l’assimilationavec des Amazones.Fray Bernardino de
Sahagún, bon connaisseur de la mythologieaztèque, indiquedanssa
monumentale Historia General :
Ce queles anciens direntsur les femmes,c’est quecellesqui
mouraient àlaguerreet cellesquimouraient lors du premier
accouchement (appelée s mociaquetzque), considérées commeles morts de
la guerre, toutes allaientàlademeureduSoleil etrésidaientdansla partie
occidentaledu ciel.Ainsi, cettepartie occidentalefut nommée cioatlampa
par les anciens:c’est là que secoucheleSoleilparce quelà se trouvela
demeuredesfemmes.EtquandleSoleil selève, le matin,les hommeslui
font fêteet l’accompagnent jusqu’à midi.Puis les femmes prennent leurs
armes et commencent alorsàleguider,luifaisant fêtejoyeusement,
16muniesde leuréquipementguerrier.
Ces indications permettent de comprendrel’origineindigènedes
‘renseignements’rapportésàHernánCortés.Mais faut-il s’en tenir là ?
L’érudit Miguel León-Portillaafort justement faitremarquerqu’ily avait
une parentécertaine entrecettelégende des Amazones de Cihuatlanetu n
passagedu livredechevalerie LasSergasdeEsplandián.Ilcompareles deux
textes et en déduit:« Lesressem blances, siellessont fortuites, sont encore
17plusextraordinaires » .
En effet, qu’écritl’auteur de LasSergasdeEsplandián? :
Sachezqu’àladextredes Indes fut une îleappeléeCalifornia, qui se
trouvaitàproximitéimmédiatedu Paradisterrestreetquifut peuplée de
femmes noires, sansqu’aucunmâle vécût parmi elles et dont les moeurs
ressemblaientàcelles des Amazones.Elles étaient courageuses et pleines
d’ardeur dans leur corps,ettrèsvigoureuses; […]leurs armes étaient
toutes d’or,comme les harnais des bêtessauvagesqu’elles chevauchaient
lorsqu’elles les avaient domestiquées,car dans l’île entièreiln’y avait
15
Jacques Soustelle, La pensée cosmologiquedes anciensMexicains (Représentation du monde et de
l’espace),i n L’Universdes Aztèques,Paris,Hermann, 1979,col. Savoir,ch. 5, p. 141.
16
Fray Bernardino de Sahagún, Historia Generaldelas CosasdeNuevaEspaña[…], t. 2,ch. 29,
fol. 140v°-141 r°. Nous utilisons icile textedenotreéd. du livreVI(Thèsepour le
edoctoratde 3 cycle, UniversitédeToulouse-Le Mirail, 1978, vol. 2,p.167).
17
Miguel León-Portilla, Hernán Cortésy la Mardel Sur,Madrid,Ediciones CulturaHispánica,
InstitutodeCooperaciónIberoamericana, 1985,ch. 1,p. 39.
54d’autremétal. […]Etparfois,lorsd’une trêveavec leurs adversaires,elle s
semêlaientàeux en toute sécuritéet avaient desrapports charnels avec
eux.Plusieurs d’entreellesse retrouvaient,naturellement,enceintes: si
elles accouchaient d’une fille,elles la gardaient auprès d’elles,etsic’était
18d’unmâle,celui-ciétait prestementtué.
L’imaginationdélirantedel’auteur du livredechevalerie a,àcoup sûr,
inspiréles conquistadores du Mexique qui, comme tous leurs contemporains,
19étaient friands de ce genredelittérature .D’ailleurs,Charles Quint,gran d
amateur de ces exploits fictifs,nepouvaitqu’apprécier les nouvellesquelui
communiquait Cortés de cettemanière. Le souvenir dutexteécrit en
Europe permet de connaîtrel’originedu nom California donné par les
Espagnols àlapéninsule de Basse-Californie, quia longtemps été
considéréecomme uneîle.
Les Amazones de Cihuatlan sont issues d’uncurieux amalgame de
données mythiques mexicaines et européennes et l’on peut aussiconstater à
ce propos le rôleimportantquej ouel’imagination. Si les nouvelles
découvertes enrichissent la fictionlittéraire, celle-cijoueégalementun rôle
non négligeabledans la perceptio n du Nouveau Monde. Il faut constater
que seproduitune interactionfondée sur desdonnéesmythiques.
PietroMartyrediffuse, évidemment, cetteinformation surprenanteet la
présenteà samanière,mais avec prudence, danssa quatrième décade :
Quelques personnes pensentqu’ellesvivent comme les Amazones.
Ceux quiétudient de plus près leschoses pensentquece sont desvierge s
vouéesàDieu, qui seplaisent dans la solitude,comme nous en avons
chez nous,et commeles anciens en avaient en beaucoupd’endroits.[…]
Le bruit pourtants’est répandu qu’il y ad’autres îles où demeurent
également des femmes,mais de mauvaises moeurs, qui, dès leur tendre
jeunesse, coupent leur mamelle, afin de pouvoir tendreleur arcavec plus
d’agilité. Les hommes passent dans ces îles pour s’uniràelles,mais n’y
20restentpas.Jepense quec’est unefable.
L’humaniste, quiexprime ses doutes,certainement échaudé par la
polémique suscitée parses affirmationssur les Amazones de Matinino,
reprend cependant lesrumeursquicouraient dans la Nouvelle-Espagneoù
18
LasSergasdeEsplandián,dans Libros de Caballerías,Madrid,Rivadeneyra, 1857,col.BAE
n° 40,ch. 157,p.539.
19
Voir,à ce sujet,la remarquable étude de IrvingA.Leonard, Loslibrosdel conquistador,
eMéxico, FondodeCulturaEconómica,1979[1 éd.1949].
20
PietroMartyreD’Anghiera[PedroMártir de Anglería], De Orbe Novo, op.cit., décade 4,
ch.4,p. 362-363.
55l’on croyait fermement en l’existencedes Amazones de Cihuatlan. Nous
n’en voulonspour preuve quel’importance queleur accorde le président de
la première Audiencia de Mexico, NuñodeGuzmán, quiannonceà Charles
Quint,dansune lettredatée du8juillet 1530, qu’il prépare une expéditio n
«pour rechercher les Amazones ». Ilexpliqueraaussi, dansune autre
missivedatée du 15 janvier 1531, qu’il se trouveà peu de distance du pays
des Amazones (« elles ne se trouvent pastrès loin de l’endroit où je suis
maintenant »).Cependant,Nuño de Guzmánn’aurapas leplaisir
d’apercevoir ces femmes mystérieuses.Comment ne pas croireà l’existence
d’Amazones américainessignaléedans ces écrits officiels? Mais c’est
d’AmériqueduSud queparviendrontles nouvelles lesplusconvaincantes.
LesAmazonesd’AmériqueduSu d
Des Amazones auraient existéau Pérou, sil’on en croit le très
sérieux chroniqueur PedrodeCiezadeLeón. Il signale,dans la deuxième
partie de son oeuvre quedans la province de Los Canasvivaitungroupe de
femmes, sans leurs maris, quiavaientquelque ressemblance avec les
Amazones.Ces femmes courageuses imposaient –dit-il– leur dominationà
ceux qui se trouvaient dans la région qu’elles habitaient.CiezadeLeón se
contentecependant de selivrerà une simplecomparaison. C’est dans la
zone de TierraFirme (Venezuelaet Colombie actuelles) quel’on obtient des
informationssur des femmesqui viventseules,isolées,etquipossèdent
d’immensesrichesses.Lechroniqueur officiel des Indes,Gonzal o
Fernández de Oviedo,assure queJorge de Espira, quiexplorait le sud-ouest
du Venezuela, aurait appris de la bouchedes indigènesquede véritables
Amazonesse trouvaient dans lesparages :
[…] qu’àmaingauchedeladitechaînedemontagnes,au confluent de
deux rivières, se trouve unpeupled’Amazones ou de femmesquin’ont
pas de maris,etqu’àcertaine époquedel’année visite unautrepeuple
d’hommesquiont commerce avec elles puiss’en retournent chez eux.
Ces femmes –disent-ils–possèdent beaucoupd’or et d’argent, qu’elle s
21obtiennentgrâceaux Indiens appelésChogues.
Il est important de constaterqueles‘informations’ obtenues grâceaux
indigènes permettent de croireà la possibilitéde s’emparer de grandes
quantitésde métalprécieux.
Maistout celan’est-ilpasune interprétationdeproposmalperçus,d’une
incompréhensioncréée par la barrièredes langues? Ne s’agit-ilpas d’une
21
GonzaloFernández deOviedoy Valdés, Historia Generaly Naturaldelas Indias, op.cit., t. 3,
livre 25, ch.14, p. 42-43.
56

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