Le pantalon de Shakespeare

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Ce texte mince et élégant est d'abord et surtout un grand livre de vie. "Le Pantalon de Shakespeare", décalé avec les standards de notre époque, hors-mode comme l'humour et la poésie, est une fable de l'intelligence et de la pétillante tendresse.

Publié le : jeudi 1 octobre 2009
Lecture(s) : 339
EAN13 : 9782296928787
Nombre de pages : 130
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Le pantalon de Shakespeare

Anne Dubouchet

Le pantalon de Shakespeare

« Écritures » collection dirigée par Daniel Cohen

L’Harmattan

une personne âgée. Pas une survêteJe suis pastel posant au bord d’unesenior enmais une ment piscine vraie personne âgée, mal au dos, mal partout. Une octogénaire parmi celles dont la mémoire de plus en plus défaillante fait parfois craindre le pire. Mémoire défaillante mais fantasque, sélective. Intacte quand il s’agit de l’enfance. À moins d’être interrompu dans son cours, le temps finit par se refermer sur lui-même, la fin se met à reproduire le commencement. Boucle bouclée. Langes et linceuls issus de la même armoire. Par moments cette armoire m’obsède. J’ai besoin d’oublier que j’ai quatrevingt-deux ans. Que le monde est malade, le ciel de Paris bougon et mes vitres ternes. Je referme la fenêtre. Mes yeux fatigués se ferment. Le vacarme a cessé. Les sirènes s’enrouent. Le palais des Congrès s’écroule doucement et doucement je retombe en enfance.

Les hirondelles font les folles autour du clocher. Cinq ou six galopins font les fous, éparpillés sur la grand-route. Ils chantent « Nous n’irons plus au bois, les lauriers

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sont coupés ». Dans le dos de ma grand-mère, je leur fais signe de m’attendre. Je cours, aussi vite que je peux, pour me joindre à eux. Je veux savoir pourquoi ils n’iront plus au bois. Une qui-sait-tout hausse les épaules : – Parce que les lauriers sont coupés pardi ! – Et la belle que voilà, où elle est ? « Mystère et boule de gomme » lance le plus grand qui a au moins sept ans et se prend pour un homme. Une gamine en tablier noir lève le doigt comme à l’école. Elle sait où elle est passée la belle, elle est passée par ici, elle, repassera par là. – Tu confonds Nous n’irons plus au bois et Le Furet des Bois Mesdames, idiote. – Malpoli ! Ces invectives ont attiré l’attention de ma grandmère. À regret, je quitte les malpolis dont le soleil couchant allonge les silhouettes. Je suis plus petite qu’eux, moi, je n’ai pas cinq ans.

Je ne me souviens pas d’avoir pris le train quand ma grand-mère m’a emmenée à Péluzin. Je ne me souviens

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pas de Péluzin, c’est un endroit où il n’y a pas de maman. Ma maman ne pouvait pas prendre le train. Elle était toujours dans son lit. Elle fermait les yeux. À la maison tout le monde parlait à voix basse. J’ai entendu dire : « elle est mourante », j’ai demandé à mon Papa : « C’est quoi, mourante ? ». Il a répondu : « Chut ». Depuis deux jours, tout le monde dit « chut ». Quelque chose se passe, que je ne comprends pas et qui me fait mal au ventre. Je ne veux pas m’en aller. Je veux rester avec toi s’il te plaît Papa. Mon père répète qu’avec le nouveau bébé, quatre enfants c’est impossible ici en ce moment. – Alors Claude ou Céline, mais pas moi. Ils sont trop petits. Céline n’a que deux ans, Claude en a trois. Quand la maman est mourante, c’est l’aînée qui emmène mon petit chat. Avec tendresse, ma grand-mère, qui a des yeux gentils mais un peu fanés, m’explique que ma maman est très malade. Elle me caresse les cheveux, elle m’embrasse et plus elle m’embrasse, plus j’ai mal au ventre. De Péluzin je n’ai aucun souvenir, à part l’église et la chanson des Malpolis. J’ai peur de cette belle qu’on ne voit pas. Personne ne sait où elle est. Elle se

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cache, pourquoi ? Elle me fait penser aux « chut » de mon Papa. L’église est sur la place aux hirondelles. Elle a un clocher pour que les oiseaux tournent autour et des vitraux, jaunes et rouges comme dans les escaliers chez moi. Mais dans cette église il y a un plafond, bleu avec des étoiles. Moins d’étoiles que dans le ciel mais plus grosses et dorées. Sous les étoiles, je suis à l’abri. Elles ne sont pas vraies mais elles sont là dans la journée, et si belles qu’elles me rendent ma maman, je ne sais pas comment. Je les regarde, elles me sourient et j’oublie que j’ai peur. Chaque jour ma grand-mère m’emmène à l’église. Le reste du temps il n’y a pas de temps. Je suis dans le noir. Je tombe dans un trou. Mais quand j’arrive au fond du trou, inexplicablement, les étoiles se penchent vers moi et je m’endors dans leur grand lit.

Ma mère n’est pas morte. Elle a surpris tout le monde, surtout les médecins. Un jour elle a rouvert les yeux. Le lendemain elle m’a réclamée. Nous avons refait le voyage en sens inverse. C’était beaucoup de chemin pour un petit enfant.

Le temps des cerises

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es parents n’ont pas toujours eu quatre enfants. Ils n’ont pas cherché une maison, accroché les rideaux et préparé un berceau. Il leur a fallu attendre sept années avant qu’il leur soit donné de devenir parents. Sept ans sans ces enfants déraisonnablement désirés. À la naissance du quatrième, ma mère qui portait la vie pour faire échec à la mort, a été rattrapée par la mort. Je ne saurais faire l’économie des sept années qui ont précédé ma naissance sans tronquer leur histoire. En ce temps-là déjà la vie et la mort, rivales enragées, se disputaient leur territoire. La mort ne cédait pas, la vie encore moins.

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Ma mère avait alors deux gardes du corps de nature à désarmer l’adversaire, deux natures aussi fortes qu’elle-même était fragile. Fragile mais fantaisiste, rieuse, ensoleillée. Exposée plein sud. Évidemment mon père était fou d’elle. Quant à Aurélie, plus âgée que ses maîtres, elle datait du temps des cerises, en légèrement griotte. Elle était entrée à leur service par la grande porte, déterminée à pousser la tuberculose vers la porte de sortie. Car Aurélie, sensible et gaie, s’était prise de passion pour sa jeune maîtresse, condamnée à passer sur une chaise longue le plus clair de ses vingt ans. Une jolie fille à fossettes, faite pour rire, pas pour tousser. Faite pour courir, pour chanter. Pour secouer les confettis tombés dans ses cheveux. Faite pour vivre, pas pour mourir. En mille neuf cent vingt, la tuberculose était un fléau. Mais mon père et Aurélie se sentaient de taille à affronter Attila. De par son anticonformisme, Aurélie bousculait le conformisme des notables un peu guindés que mes parents fréquentaient moins par affinités que par convention sociale, à l’exception d’un avoué entiché de Montaigne et d’un notaire violoncelliste. C’est dire qu’ils appréciaient moins les bavardages

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que la littérature et la musique de chambre. Ils appréciaient aussi le rire et l’humour mais l’humour et le rire se portaient mal dans la bourgeoisie provinciale et bien-pensante des années vingt, ce qui n’a guère changé depuis qu’elle ne pense ni bien ni mal puisqu’elle ne sait plus quoi penser. Ils avaient des amis parisiens qui aimaient la campagne et se prétendaient écrivains par temps d’orage et de pleine lune. Martial Guibert, qui avait coutume d’arborer un œillet d’humour à la boutonnière, dit un jour à mes parents : – Nos amis Leroux qui ne sont pas des maniaques de la balayette, vous ont trouvé un surnom épatant. – Lequel ? demande mon père – Ici « le petit ménage de Fontencomble ». Les Fontencomble, séduits par l’à-propos des Leroux, décidèrent de les inviter avec leurs voisins, Yvonne-Marie et Charles-Édouard de L. rebaptisés « de Lotcoté », un couple de jeunes émigrés bretons et mélancoliques. Ils convieraient aussi le notaire violoncelliste dont l’épouse était en pèlerinage à Notre-Dame de Pontmain. C’est sur ces entrefaites que le scandale Aurélie a éclaté. Ma mère m’a souvent dit que la créativité d’Aurélie avait commencé à s’exercer aux dépens de la

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