Le père castor en poche

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Comment innover sans trahir au seuil des années 1980 pour un éditeur de jeunesse dont la spécialité était l'album illustré depuis sa fondation ? Ce livre analyse à partir de matériaux d'archives inédits les conditions d'émergence de la collection "Castor Poche", qui a pour vocation d'établir un prolongement entre les albums et la lecture maîtrisée des adultes.
Publié le : samedi 1 décembre 2007
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EAN13 : 9782336278728
Nombre de pages : 301
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REMERCIEMENTS

Je souhaite en premier lieu remercier Jean-Yves Mollier, qui a dirigé mon travail de recherche : sans ses conseils et nos échanges, le travail n’aurait pas abouti. Jean-Yves Mollier a enrichi la problématique et ouvert des perspectives que je n'aurais jamais envisagées seule. Je lui exprime ma gratitude pour sa patience et ses avis éclairés. Merci à l’ensemble de l’équipe du Père Castor pour la gentillesse de son accueil lors de mes recherches sur les archives, plus particulièrement Martine Lang, mémoire de la maison sur les questions qui nous intéressent. Une pensée toute particulière va à François Faucher qui a toujours été disponible, attentif à nos questions et très prévenant dans ses suggestions. Merci également à son épouse, Paule Faucher, pour la chaleur de son accueil à Forgeneuve, près de Meuzac, lors des préparations du Colloque de Pougues-les-Eaux en 1998, et lors du tournage du documentaire sur le Père Castor en cette fin de printemps 2007. Merci également à Marie-Françoise Barat pour nos échanges chaleureux et complices. Je remercie également l'ensemble des membres de mon groupe de recherche de l'université de Versailles-Saint-Quentinen-Yvelines : nos rencontres autorisent des échanges permanents sur des préoccupations communes. Merci aussi à la Bibliothèque de l'Heure Joyeuse pour son accueil et son aide, je pense particulièrement à Viviane Ezratty et Françoise Lévêque, ainsi qu’aux autres bibliothèques où j'ai puisé des renseignements. Merci à Céline Girot pour sa patience. Merci enfin à celles et ceux, dans ma famille et mes amis, qui m'ont encouragée et soutenue.

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PRÉFACE

Ce livre vient à son heure et témoigne, par son titre même et les années sur lesquelles il porte, la décennie 19801990, de la petite révolution qui s’est opérée dans le monde de l’édition depuis vingt-cinq ans. Alors que les archives des entreprises demeuraient obstinément fermées dans les années 1960 ou 1970, elles ont commencé à s’entrouvrir lorsque Robert Calmann-Lévy nous suggéra d’entreprendre l’histoire de la fondation de sa maison d’édition, en 1980, et, plus encore, dix ans plus tard, avec la création de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), aujourd’hui en grande partie voué à la conservation des archives éditoriales. Si le progrès est incontestable depuis le dépôt des papiers provenant des groupes Hachette, Flammarion ou Le Seuil, rares sont cependant les études qui ont bénéficié de cette aide pour éclairer notre contemporanéité. Michèle Piquard, ici souvent citée pour sa thèse intitulée L’édition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980, a, pour sa part, surtout utilisé la documentation financière conservée à l’Institut national de la protection industrielle (INPI) et seules quelques maîtrises d’histoire avaient pu, jusqu’ici, éclairer la vie de telle ou telle entreprise d’édition, La Farandole ou les Éditions Rue du Monde. C’est dire si la thèse de Claire Delbard, soutenue en décembre 2004, et, plus encore, le livre qu’elle publie aujourd’hui sont originaux et, en un sens, uniques. Pour justifier la problématique qui traverse cette étude et qui consiste à vérifier l’adéquation entre une politique éditoriale affirmée au lancement de la collection « Castor Poche » et la réalité que font surgir les archives, il fallait avoir accès aux sources et bénéficier de l’amicale complicité du promoteur et directeur de la collection, François Faucher. Ce fut chose faite dès l’origine du projet et c’est pourquoi le livre que l’on va lire se révèle tout à fait exemplaire. Sans rien cacher de sa sympathie et de son admiration pour cet « animateur de talents » (au pluriel), comme elle le nomme, Claire Delbard fait apparaître du dépouillement systématique de la documentation exceptionnellement conservée par François Faucher et les Amis -7-

du Père Castor une réalité plus ambiguë, plus nuancée qu’on ne l’aurait cru. Certes le fondateur est demeuré fidèle aux engagements et aux valeurs transmis par son père, Paul Faucher, quand il a décidé, en 1979, un an après « le Livre de poche jeunesse » chez Hachette et deux ans après « Folio junior » chez Gallimard, d’aborder l’univers du livre de poche et de s’écarter progressivement de celui qui lui était le plus familier, le territoire de l’album qui avait fait la réputation du Père Castor avant et après la Deuxième Guerre mondiale. Toutefois, en imitant la concurrence et en se pliant en partie aux règles édictées par les services de marketing du groupe Flammarion, il apportait lui aussi une réponse aux problèmes nés de l’entrée définitive de la jeunesse dans le monde de la culture de masse. Les temps ne se prêtaient plus au beau livre d’étrennes ni aux albums cartonnés des années trente, pas plus aux imagiers ou aux albums à découper et il fallait s’adapter pour survivre ou encore « innover dans la continuité », comme le disait le titre initial de la thèse de doctorat en histoire de Claire Delbard. En lisant tous les comptes rendus de lecture des manuscrits proposés aux Éditions Flammarion pour sa collection du « Père Castor », en interrogeant sans relâche les survivants de cette aventure qui continue, Martine Lang, RoseMarie Vassallo, Anne-Marie Chapouton (aujourd’hui décédée) et, bien entendu, François Faucher, en confrontant leurs souvenirs avec les archives (contrats, comptes, lettres, brouillons, etc.) et en croisant cette documentation avec les livres et les articles concernant son sujet, Claire Delbard dessine une réalité que l’on ne soupçonnait pas. La collection « Castor Poche » des années 1980-1990 marque d’abord le glissement de l’image au texte, même si la première ne disparaît évidemment pas, mais c’est une véritable mutation dans l’histoire de la maison. Cette collection de poche jeunesse illustre aussi à sa manière la montée en puissance de la commercialisation dans l’édition proprement dite, la présence accrue de la grande distribution dans la vente du livre destiné à la jeunesse et, pour tout dire, de la culture de masse qui se substitue à celle des élites. Réponse à un essoufflement progressif des collections à la mode dans les années 1960, le passage au poche fut donc non seulement un défi mais une nécessité que les courbes de tirage et de vente de la collection « Castor Poche » illustrent à l’envi. -8-

Le résultat de cette adaptation au monde moderne aurait pu se révéler catastrophique pour le petit Atelier du Père Castor mais il n’en fut rien. C’est là où la personnalité du directeur chef d’orchestre ressort le mieux car, sans l’autorité incontestable et le charisme de François Faucher, les chefs de file du marketing chez Flammarion auraient sans doute eu tendance à se montrer plus entreprenants. Au Père Castor, ils appuyèrent Jonathan Livingston le goéland et imposèrent La Petite maison dans la prairie mais la définition des politiques éditoriales demeura l’apanage du directeur et la novellisation des succès du petit écran ne vint pas colorer de façon désastreuse la collection emblématique. En creux, Claire Delbard dessine des destinées plus sinistres et elle les nomme quand elle compare le Père Castor aux succédanés d’Harlequin dans le domaine du Livre de poche jeunesse. Ainsi brosse-t-elle, au-delà des limites de son étude, un authentique portrait de l’édition contemporaine dans l’univers du poche jeunesse et c’est ce dont il faut lui rendre grâce tant son livre apporte un éclairage neuf à ces questions fondamentales pour l’avenir du livre et de la lecture dans nos sociétés. Pleine d’espoir, son étude se veut d’ailleurs une contribution à la réflexion collective sur ce que doit être le livre conçu et fabriqué pour des enfants ou des adolescents encore fragiles, tout sauf un simple produit marketing. Jean-Yves Mollier

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INTRODUCTION

L'édition pour la jeunesse a, jusqu'à une période relativement récente, été réduite à la portion infime des travaux de la recherche universitaire. Elle ne fait d'ailleurs pas, à proprement parler, l'objet d'une discipline universitaire particulière, même si l'on trouve, à la croisée de plusieurs champs universitaires, des chercheurs qui se sont spécialisés dans ces questions. Ils sont en effet pour la plupart d'abord historiens, littéraires, enseignants, pédagogues ou critiques avant d'être chercheurs en littérature jeunesse ou sur la littérature pour la jeunesse. Il apparaît donc que cet objet ne peut être défini que de façon transversale, à la croisée de plusieurs chemins et qu'il présente aux yeux des chercheurs, un intérêt depuis une période relativement récente. Il faut en effet attendre les travaux de Paul Hazard1, dans les années 1930, pour voir apparaître un intérêt de la part de la critique. C'est peut-être justement la difficulté de détermination de la spécificité du genre en tant que tel qui est à l'origine du côté tardif de cet objet d'études. Il est d'ailleurs intéressant de constater que l'on a en premier, répertorié cet objet du côté de la critique, qui a posé les deux questions fondamentales : qu'est-ce qu'un livre de jeunesse et fait-il l'objet d'une littérature spécifique ? Après la douloureuse période de la Seconde Guerre mondiale, Marc Soriano2 s'est intéressé de près au sujet de la production pour la jeunesse, suivi simultanément durant la même période par des hommes et femmes de conviction, politique, religieuse et/ou éducative, les unes n'excluant pas les autres, bien au contraire, qui ont cherché à comprendre, à réfléchir et à formaliser la possible libération de la jeunesse des différents extrémismes qui avaient décimé l'Europe au cours des deux grandes guerres mondiales. On retiendra de cette
1 Cf. Paul Hazard, Les livres, les enfants, les hommes, coll. Éducation dirigée par Paul Faucher, Flammarion, 1932. 2 Cf. Marc Soriano, Guide de la littérature de jeunesse, Flammarion, première édition 1975, ou bien encore Les Contes de Perrault, culture savante et traditions populaires, Paris, Gallimard/NRF, 1968.

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époque des noms comme Natha Caputo3, Raoul Dubois4, Janine Despinette5, et bien d'autres, nous pensons aussi au travail de bibliothécaires comme Mathilde Leriche6 ou Geneviève Patte7. On ne saurait appréhender l'histoire de la littérature enfantine sans prendre en parallèle la mesure de l'histoire de ses lieux de vie8 (bibliothèques). Hélène Weis l'a très bien analysé dans sa thèse de sociologie, publiée au Cercle de la librairie. En dehors du travail de thèse de Marie-Thérèse Latzarus9 en 1923, il faudra, si l'on veut tracer de grandes lignes, attendre le travail de François Caradec en 197710 pour voir apparaître une histoire à peu près synthétique de la littérature enfantine. Il est cependant délicat de prendre en compte les publications pour la jeunesse du côté exclusivement livresque. En effet, le développement parallèle de la presse pendant ces années a été étudié par Alain Fourment11d'une part et Thierry Crépin d'autre part12. Ensuite, si l'on souhaite prendre la mesure concernant la recherche en histoire du livre, et plus spécifiquement sur celle en histoire du livre de la jeunesse, au dix-neuvième et
3 Natha Caputo (1904-1967) a d’abord été jardinière d’enfant avant de devenir professeur. Elle a traduit et adapté beaucoup de livres américains et russes et organisé en tant que critique l’animation d’émissions critiques sur le livre jeunesse à l’ORTF ; on retiendra de ses publications son Guide de lecture, éd. école de la Nation, 1957. 4 Cf. Raoul Dubois, « Les conditions socio-économiques de la littérature enfantine » in Les livres pour enfants, deuxième édition revue et corrigée, Paris, Éditions ouvrières, 1977, pp. 17 à 33. 5 Cf. Janine Despinette : Enfants d’aujourd’hui, livres d’aujourd’hui : comment choisir les lectures de vos enfants, Tournai, Casterman, 1972. 6 Cf. Mathilde Leriche, 50 ans de littérature de jeunesse, Paris, Magnard, 1979. 7 Cf.Geneviève Patte, Laissez-les lire, Les enfants et les bibliothèques, Éditions ouvrières, 1978. 8 Hélène Weis, Les bibliothèques pour enfants entre 1945 et 1975. Modèles et modélisation d’une culture pour l’enfance, thèse de doctorat de sociologie, dir. Martine Poulain, Université Paris X-Nanterre, 2002, Cercle de la librairie, Coll. Bibliothèques, 2005, 426 p. 9 Marie-Thérèse Latzarus, La littérature enfantine en France dans la seconde moitié du 19e siècle, PUF, 1923. 10 François Caradec, Histoire de la littérature enfantine en France, Albin Michel, 1977. 11 Alain Fourment, La presse des jeunes, 1768-1940, thèse de doctorat de droit, dir. P.Albert, Université Paris II, 1977 et Histoire de la presse des jeunes et des journaux d’enfants (1768-1988), Édition Éole, 1988. 12 Thierry Crépin, Haro sur le gangster ! La presse enfantine entre acculturation et moralisation (1934-1954), thèse de doctorat en histoire, dir. P. Ory, Université Paris I, 2000 et Haro sur le gangster ! La moralisation de la presse enfantine, 1934-1954, CNRS édition, 2001.

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vingtième siècles, et notamment après 1950, il faudra chercher du côté de l'École des Chartes des thèses comme celles de Marielle Mouranche13 ou celle de Nicole Prévost14 pour trouver une analyse sur les livres pour enfants et les livres de prix entre 1870 et 1914. Annie Renonciat15, du côté de l'histoire et de la sémiologie du texte et de l'image, a soutenu à la fin des années 1990 une thèse sur les livres d'enfance et de jeunesse dans les années vingt, non publiée à ce jour. Elle offre un éclairage sur l'histoire de l'illustration et de son développement, ouvrant ainsi la possible voie des publications du Père Castor. Paul Faucher y est d'ailleurs évoqué pour la première période de ses publications à partir de 1931. Stéphanie Gil16 de son côté, s'est intéressée à l'histoire de Gautier-Languereau, pionnier en matière de Bande dessinée en France avec Bécassine et plus généralement à l'évolution du livre pour les enfants de 1875 à 1914. La maison Hachette n'a pas été oubliée avec les différents travaux portant sur cet éditeur parmi lesquels : Jean Mistler17, Jean-Philippe Mazaud18, Marc Bauland19, et Jean-Yves Mollier20. L'aspect plus lié au côté politique et engagé de la littérature de jeunesse a fait l'objet du travail de Marie-Cécile Bouju21. On peut donc remarquer que, depuis vingt ans, les choses ont évolué et que l'entité « littérature de jeunesse » a été légitimée et répertoriée comme objet d'études par des chercheurs qui
13 Cf. Marielle Mouranche, Les livres pour l’enfance et la jeunesse en France de 1870 à 1914, thèse nationale de l’École des Chartes, 1986. 14 Cf. Nicole Prévost, Livres de prix et distribution des prix dans l’enseignement primaire (1870-1914), thèse nationale de l’École des Chartes, 1979. 15 Cf. Annie Renonciat, Les livres d’enfance et de jeunesse en France dans les années 20 (1919-1931), années pionnières, années charnières, thèse de doctorat d’histoire et sémiologie du texte et de l’image, dir. Anne-Marie Christin, Université Paris VII Denis Diderot, 1997, non publiée. 16 Cf. Stéphanie Gil, Évolution de l’édition enfantine (1875-1914), thèse nationale de l’École des Chartes, dir. J.Y. Mollier et Élisabeth Parinet, 1998. 17 Jean Mistler, La librairie Hachette de 1826 à nos jours, Hachette, 1964. 18 Jean-Philippe Mazaud, De la librairie au groupe Hachette (1944-1980), Transformation des pratiques dirigeantes dans le livre, thèse de doctorat en histoire, dir. P. Fridenson, EHESS, 2002. 19 Marc Bauland, Les collections de romans pour la jeunesse de la librairie Hachette (1945-1980), DEA d’histoire, dir. J.Y. Mollier, Université de Versailles-Saint-Quentinen-Yvelines, 1997. 20 Jean-Yves Mollier : Louis Hachette (1800-1864) : le fondateur d’un empire, Fayard 1999. 21 Marie-Cécile Bouju, Les maisons d’éditions du PCF (1920-1950), DEA d’histoire, dir. J.Y. Mollier, Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, 1994, thèse IEP Les maisons d’éditions du PCF (1920-1956), dir. Marc Lazar, 2005.

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avaient souvent une double légitimité, que ce soit celle du bibliothécaire ou du critique, encore de l'enseignant, ou même encore de spécialistes des sciences de l'éducation, voire de disciplines plus « classiques ». Isabelle Jan22 a offert un éclairage pertinent pour la période antérieure à 1970. C'est du côté des départements d'histoire, de sciences politiques23, de littérature, de sciences de l'éducation ou de la communication et de l'information, de la sociologie et enfin de l'histoire23culturelle qu'il faut chercher pour cerner un peu mieux les travaux effectués à ce jour sur le sujet. On voit donc que l'objet n'est pas si aisé à définir. Les travaux contemporains de Jean Perrot24, d'Isabelle Nières-Chevrel25, de Michel Defourny26 en Belgique, de Pierre Bruno27 sont autant de sources précieuses. Pourquoi, peut-on se demander alors, s'intéresser à un éditeur comme le Père Castor qui a déjà fait l'objet d'une étude complète et érudite en littérature28 et surtout à partir d'un corpus aussi récent que celui des collections « Castor Poche » ?

Isabelle Jan, La littérature enfantine, Éditions ouvrières, 1973. Gilles Ragache, Lecture de loisirs pour la jeunesse en France sous l’Occupation et à la Libération, 1940-1946, thèse de doctorat de l’Institut d’Études Politiques de Paris, dir. Serge Berstein, 1994. 24 Jean Perrot a écrit de nombreux ouvrages et articles sur le livre de jeunesse, que nous retrouverons cités au cours de notre recherche, citons ici La littérature d’enfance et de jeunesse, « précis de littérature comparée », dir. Pierre Brunel et Yves Chevrel, Paris, Puf, 1989. 25 Isabelle Nières-Chevrel est professeur émérite de littérature générale et comparée à l’université Rennes II. Sa thèse a porté sur Lewis Carroll, Lewis Carroll en France (1870-1985) : les ambivalences d’une réception littéraire, thèse de doctorat en littérature, Amiens, 1989, elle a également participé au colloque de commémoration de la naissance de Paul Faucher à Pougues-les-Eaux en 1998. Ses champs de recherches portent, entre autres axes, sur les rééditions d’ouvrages, les traductions et les adaptations. 26 Michel Defourny, De quelques albums qui ont aidé les enfants à découvrir le monde et à réfléchir, Archimède, 2003, connaît très bien les albums du Père Castor, il est maître de Conférences à Liège en Belgique sur la Littérature de jeunesse et l’histoire des religions de l’Inde. Il a rédigé l’avant-propos de l’édition de : les préfaces du Père Castor, Les amis du Père Castor, Meuzac, 2005. Michel Defourny est Président du comité d’éthique de l’Association des Amis du Père Castor. 27 Pierre Bruno, Vie et mort d’un genre : le livre interactif en France (1983-1989), Thèse de littérature, spécialité sociologie culturelle, dir. A Viala, Université Paris III– Sorbonne, 1993. 28 Marie-Françoise Barat, Paul Faucher, « Le Père Castor », réflexion pédagogique et albums pour enfants, thèse de doctorat de littérature, dir. Isabelle Nières, Rennes II, 2001, non publiée.
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Nous avons choisi de travailler sur ce même éditeur car notre démarche ne se situe ni durant les mêmes années ni dans la même problématique que la recherche de Marie-Françoise Barat. En effet, Marie-Françoise Barat a étudié la genèse et l'apparition des éditions du Père Castor (1931) et son travail est centré sur l'aspect pédagogique de l'œuvre. Ayant elle-même travaillé comme enseignante spécialisée auprès d'un public d'enfants en difficultés, son analyse prend la mesure de l'œuvre de Paul Faucher sous cet aspect. Elle y fait une description rigoureuse des ouvrages et des compétences que les enfants doivent mobiliser et utiliser pour les activités proposées, qu'elles soient manuelles ou de lecture, voire corporelles dans le cas des danses et des chants. Marie-Françoise Barat explique comment Paul Faucher devient le Père Castor, entre autres en soulignant l'influence des Décades de Pontigny29 et de Paul Desjardins. Elle montre comment l'Éducation nouvelle a bouleversé Paul Faucher et comment il en a adopté les principes. Marie-Françoise Barat nous explique ensuite combien la collection « Éducation » a été importante pour Paul Faucher et comment ce dernier a ensuite selon ses propres termes « tenté de mobiliser le public au projet d'éducation nouvelle en s'en faisant le sergent recruteur ». Une des qualités nombreuses de son travail est de montrer les influences reçues par Paul Faucher avant 1931. Dans la partie suivante, son analyse est plus chronologique, elle s'intéresse aux premières années de publication d'albums et à la période de repli dû à la guerre. Un chapitre complet est consacré à la création de l'Atelier et de l'école attenante. La partie suivante de son travail, riche de sources et d'enseignements dresse un tableau commenté de l'ensemble des collaborateurs (auteurs et illustrateurs de la période). Enfin, dans la dernière partie de sa thèse, MarieFrançoise Barat pose la question de savoir si le Père Castor a répondu aux attentes de Paul Faucher, si la marque de maison, en d'autres termes la norme Castor, est universelle et si elle l'est dans le temps, ou si certaines limites sont à envisager. Elle pose notamment la question de la représentation féminine dans les albums et de la « survalorisation » de la part masculine. Son questionnement est d'autant plus pertinent à souligner que,
29 François Chaubet, Paul Desjardins et les Décades de Pontigny, Villeneuve d’Asq, Presses Universitaires du Septentrion, 2000.

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pour ce qui concerne la période que nous avons choisi d'étudier, il sera question d'héritage culturel, car c'est François Faucher, un des deux fils de Paul Faucher, qui reprend les rênes au décès de son père en 1967, qui sera à l'origine de la collection « Castor Poche ». En ce sens, l'universalité d'un dispositif pédagogique qui a fait ses preuves à un moment donné mérite d'être questionnée en parallèle des évolutions, qu'elles soient technologiques, sociales ou sociétales, politiques, ou encore liées à l'évolution de la connaissance de l'enfant. Le travail conduit par Marie-Françoise Barat nous a donné envie de prendre le relais dans l'analyse, et nous a amenée à choisir l'étude beaucoup plus contemporaine d'un corpus donné de la même maison d'édition, c'est-à-dire le Père Castor-Flammarion, mais avec une perspective complètement différente. Notre recherche n'a pour objectif ni d'étudier l'ensemble de la production sous la direction de François Faucher, ni d'en dresser un catalogue, ni d'en faire une analyse mais, au travers du lancement d'une collection spécifique, à un moment clef du développement des collections de poche30 dans le paysage éditorial français, d'essayer de comprendre le processus de décision de publication, de lancement, de choix éditoriaux, et de communication afférant à ces questions. Il nous a semblé que la délimitation des années 1980-1990 était pertinente pour montrer le lancement de la collection et observer des résultats qui puissent être significatifs. Cette délimitation a aussi été choisie en fonction de la cohérence des critères de sélection de la collection, qui sont plus nets dans les dix premières années que par la suite. Cette période de dix ans a vu en effet travailler les mêmes collaborateurs, et nous montrerons que cette fidélité a été un gage de cohérence et de qualité. Comme une collection ne surgit jamais ex nihilo, la logique qui s'est naturellement imposée à nous a été dans une première partie d'essayer d'expliquer le développement et la spécificité du travail du fondateur, donc d'étudier la biographie de Paul Faucher, pour bien prendre conscience que c'est celle-ci qui a joué un rôle décisif pour poser les principes
30 Bertrand Legendre, L’édition du livre de poche en France, étude des logiques d’innovation et des processus de légitimation dans une industrie culturelle, thèse de doctorat en information et communication, dir. B Miège, Université Stendhal-Grenoble 3, 1998.

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fondamentaux, de manière structurée, forte, cohérente, et sans divergences possibles. Le cœur de notre recherche n'est pas le travail de Paul Faucher, mais il est impossible de comprendre la suite et les choix opérés par François Faucher si l’on n’a pas mesuré la rigueur et l'ensemble de son dispositif pédagogique. C'est pourquoi la première partie est incontournable pour comprendre la suite. La deuxième partie, s'intéresse aux années de formation de François Faucher, à son itinéraire et à son engagement quand il reprend l'Atelier du Père Castor à la mort de son père. Le centre et la vraie problématique à partir de la troisième partie, est d'étudier, d'évaluer et de montrer dans quelle mesure les choix opérés pour le lancement de « Castor Poche » sont pertinents, fidèles et qu'ils s'inscrivent dans la continuité à l'égard de la période précédente afin de mesurer en quoi François Faucher innove dans la continuité, comme le souligne le titre que nous avons choisi. Il faut essayer de comprendre comment se franchit le passage de la légitimité pour une maison tournée vers l'album et donc essentiellement l'image, vers une légitimité de contenu textuel : si l'image cède en effet la place au texte, comment le fait-elle ? Le fait-elle bien ? Qu'est-ce que cela signifie pour un éditeur de jeunesse et comment le justifie-t-il ? Autant de questions à élucider et qui verront le travail de François Faucher placé sous un autre éclairage que celui de simple « fils de », même s'il revendique son ascendance avec fierté. Le choix de l'éditeur retenu est le fruit d'un concours de circonstances et d'une rencontre. En effet, lorsque nous avons décidé de commencer cette recherche, François Faucher venait juste de faire valoir ses droits à la retraite et l'ensemble de ses dossiers, donc des sources accessibles, résidaient alors en un même lieu, dans le bureau et dans les caves de la rue Casimir Delavigne, à Paris. L'accès et la lecture en ont été donc grandement facilités. Quelques éléments déjà archivés en Limousin ont été consultés (les comptes rendus de lecture et les refus) lors de notre séjour à Meuzac pour préparer le colloque de commémoration de la mémoire de Paul Faucher en 1998. De plus, François Faucher, assisté de Martine Lang, tenait à une certaine conception et méthode de travail sur laquelle nous reviendrons dans notre développement. Ainsi, les dossiers de fabrication, les coupures de presse, les ordres de tirages, et autres éléments difficiles voire impossibles à obtenir, comme - 17 -

ceux concernant la commercialisation par exemple ou les courbes de ventes se trouvaient déjà « pré-classés ». La confiance et la disponibilité pour m'accueillir sur les lieux mêmes de son activité, ont rendu ce travail possible. C'est ce qui donne, nous semble-t-il, un aspect absolument neuf aux sources et à aux références, toutes inédites ou presque, auxquelles nous avons eu accès. Nous proposerons de montrer dans cet ouvrage les aspects les plus significatifs et les plus variés possibles. En ce sens, on remarquera que l'analyse comparative des collections concurrentes, nous pensons ici au Livre de poche jeunesse chez Hachette ou Folio junior chez Gallimard, pour ne prendre que des exemples parmi les plus prestigieuses, fait encore actuellement vraiment défaut, enrichiraient la recherche et permettraient une comparaison significative. Avant d'expliquer les choix que nous avons pu faire, et dans quels champs de recherche nous nous situons, il faut rappeler que nous nous avons situé notre travail dans le champ de l’histoire culturelle, à la croisée de plusieurs champs disciplinaires : il faut noter que les années 1980-1990 ont fait à ce jour l’objet de peu d’études comparatives. C’est ce qui explique qu’il n’y ait à certains moments, pas ou peu de références théoriques sur la partie ayant trait au corpus même, c’est-à-dire aux années 1980 à 1990. Seul le travail de Jean-Marie Bouvaist, Les enjeux de l’édition jeunesse à la veille de 1992, et plus récemment la thèse de Michelle Piquard31 fait directement référence à cette période et au secteur envisagé, encore que ces travaux ne soient que partiellement liés au format du livre de poche puisque leurs études respectives portent sur l'ensemble du secteur jeunesse. La légitimité du champ pluridisciplinaire de cette recherche vient de notre connaissance du secteur et du monde de l’édition contemporain qui a été aussi une aide importante pour la rédaction de ce livre. L’intérêt pour la recherche que nous proposons ici nous paraît en premier lieu résider dans la mise en avant et en relation de la vie d’un département d’une maison d’édition au travers de documents inédits, dont
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Michèle Piquard, L’édition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980, Presses de l’Enssib, Villeurbanne, 2004. Attention, les références à cette thèse données dans ce livre correspondent aux pages de la thèse elle-même.

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l’analyse éclaire plus que les choix de politique éditoriale : cet accès à des sources inédites est une richesse importante ; l’observation du processus de lancement ou de création d'une collection, des critères de sélection et des motifs de refus de manuscrits par exemple sont autant d’indicateurs de la composition de ladite collection qui a su en dix ans s’imposer sur un marché déjà chargé. Ces sources sont peu étudiées chez les éditeurs concurrents, même en histoire culturelle, souvent faute de pouvoir y avoir accès. Nous ne pouvons que nous féliciter de la confiance que nous a accordée François Faucher, nous l'évoquions plus haut, en nous donnant libre accès à ces documents qui font la richesse des annexes de notre travail. Sans lui, ce travail n'aurait pu voir le jour. Car si la collection « Castor Poche » a permis à l'Atelier du Père Castor de consolider le chiffre d’affaires et d’élargir ses publications, d’innover dans la continuité, c'était un pari qui n’était pas simple à tenir dans la perspective d’un plan de publications concerté, à progression « cadrée » comme l’avait envisagé Paul Faucher, le fondateur. Son fils a réussi en concertation et en collaboration avec son équipe, à trouver un angle d’attaque nouveau, portant sur la pointe de la pyramide, celle de la lecture « maîtrisée ». C’est ce travail que nous nous proposons d’étudier. Nous souhaitons qu'une recherche puisse être aussi menée pour les éditions Rageot, par exemple, comparables à bien des égards dans leur politique éditoriale et dans la structure même de leur maison d’édition, toutes deux demeurées longtemps dans un giron familial. La comparaison ne pourrait qu’être fructueuse, et ce d'autant plus que Catherine Scob a fait don des archives de sa maison à l'Heure Joyeuse. Nous observons en effet que les maisons d'édition, de taille moyenne et dont la direction est restée dans la famille, ont souvent eu une politique éditoriale plus cohérente. Nous y reviendrons dans le cours de notre analyse, car c'est un point important. C’est donc par le biais de l’histoire culturelle qu’il nous a paru pertinent d’aborder la pratique des métiers de l’édition car entreprendre une recherche universitaire seule semble dérisoire si l’on ne prend pas la mesure réelle de la vie de l’entreprise. C’est ce qui a orienté notre choix pour l’histoire culturelle en prise directe avec un département d’édition de jeunesse au sein - 19 -

d’une structure plus grande. Les Éditions du Père Castor, pionnières en terme de pédagogie nouvelle et de respect de l’enfant depuis les années trente, département de la maison Flammarion, nous ont donc semblé être un cas précieux à analyser. Il faut comprendre pourquoi les Éditions du Père Castor chez Flammarion jouent un rôle important sur le marché du livre de poche de jeunesse de la deuxième moitié du vingtième siècle et pourquoi, justement, cette maison d’édition, pionnière dans le domaine de l’album s'est lancée à l’aube des années quatre-vingt sur le marché du livre de poche pour la jeunesse, déjà florissant chez d’autres éditeurs. Nous étudierons pourquoi et comment ces changements ont eu lieu. Le choix du corpus retenu peut paraître étroit au premier abord et pourtant la collection « Castor Poche » présentait fin 2004 plus de sept cents titres, comptait plus de cent cinquante auteurs et avait vendu plusieurs millions d’exemplaires. Sur la seule période 1980-1990, elle comptait déjà 312 titres. Ce qui nous a fait privilégier ce choix est la possibilité d’accès direct aux sources par l’intermédiaire des archives du Père Castor, physiquement présentes dans les caves de la rue Casimir Delavigne à Paris et en Limousin, à Forgeneuve près de Meuzac, dans les locaux qui accueillent désormais les archives du Père Castor32. Les interviews recueillies auprès de François Faucher qui a dirigé la collection pendant les années auxquelles s’attache notre étude, 1980-1990, nous ont été précieuses. Sans lui, ses encouragements et sans les précieux conseils de Martine Lang, son assistante de l'époque et la mémoire vivante de cette période, cette étude n’aurait pu voir le jour. Cette histoire orale et la possibilité de questionner directement les personnes qui ont œuvré sur le sujet donne corps et chair au travail et en justifie en partie la démarche. De plus, pour mener à bien les travaux parallèles de recherche comparative sur la concurrence, la tâche a été facilitée car la presse et les articles critiques concernant la sortie de la collection avaient été archivés à l’époque au sein du service de presse de l’Atelier du Père Castor : c’est une véritable mine de renseignements et ce sont autant d’indicateurs sectoriels.

32 Cf. le site de l’association des Amis du Père Castor : http://amisperecastor.multimania.com.

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Ce type de matériau en matière de sources n’a encore jamais été situé dans une perspective historique et sa richesse justifie à nos yeux pleinement l’apparente limitation du corpus choisi. Dans les dossiers d’archives de la maison, on peut remarquer que le lancement de la collection « Castor Poche » a été précédé de deux années de recherches et est l’aboutissement d’une recherche pédagogique : la vocation de lancement de cette collection est d’établir un prolongement entre les albums et la lecture maîtrisée des adultes. C’est la clef de voûte de cette recherche et non pas seulement la simple, seule et exclusive volonté de se placer sur un marché du livre de jeunesse et plus précisément du livre au format poche, qui est déjà développé en France depuis les années soixante-dix et dans les autres pays européens (voir la partie III), qui pousse l’Atelier du Père Castor, pionnier dans le monde de l’édition enfantine, à s’engager sur ce marché. Mais avant d'entrer dans l’univers proprement dit du livre au format poche dans les années quatre-vingt, il peut, nous semble-t-il, être utile de revenir en arrière pour faire plus ample connaissance avec un département, les Éditions du Père Castor, au sein d’une maison d’édition, Flammarion. En effet, nous avons considéré que cette collection ne pouvait pas avoir surgi ex nihilo et que, pour en circonscrire les fondements et les origines, il fallait commencer par comprendre au sein de quelle maison d'édition cette collection était née. Nous nous sommes efforcée de faire bon usage des sources et des citations. Elles sont pour la plupart de Martine Lang et de François Faucher. La finalité de ce livre est de faire mieux comprendre le support que constitue le roman pour enfant au format poche. Il nous faudra analyser cette évolution, ce glissement, car ce changement a des implications pour l’image d’une maison d’édition. Un des axes retenu sera donc de confronter les objectifs affichés à la réalité du corpus étudié, soit dix années de publications. Cette confrontation a été faite à partir des matériaux d'archives et chiffres disponibles, avec l'espoir d'éclairer un des enjeux de l'édition contemporaine, le livre de poche pour la jeunesse à la fin du vingtième siècle. Si nous avons choisi de publier ce livre, après réflexion, c'est parce qu'il nous paraît important d'ouvrir la porte des archives des maisons d'édition avant que ces dernières disparaissent. La consultation et l'analyse des documents sont - 21 -

riches d'enseignement et il nous semble que ce livre peut intéresser aussi bien les chercheurs en littérature de jeunesse que tous ceux qui s'intéressent à ce secteur, à commencer par les bibliothécaires et autres médiateurs du livre. Il permettra, nous l'espérons, de faire découvrir l'envers du décor, souvent abstrait ou méconnu, et les coulisses de l'édition où se prennent des décisions éditoriales à la croisée de plusieurs problématiques : ce sont ces dernières que nous voulons faire partager aujourd'hui.

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PREMIÈRE PARTIE

L’œuvre de pionnier de Paul Faucher et la position originale des publications du Père Castor

CHAPITRE I

Paul Faucher, un éditeur au parcours classique
Les premiers albums du Père Castor sont sortis fin 1931. Leur fondateur est Paul Faucher (1897-1967), né à Pougues-lesEaux, en Nivernais, le 24 novembre 1898. Il y a vécu quatre années jusqu’à la séparation de ses parents. « Sa mère se retirera avec ses fils Jean et Paul, dans la maison de son père, Charles Bourgoin, l’ancien notaire de Brinon-les-Allamands devenu Brinon-sur-Beuvron après la guerre de 14-1833» Comme le souligne François Faucher, son fils, lors du colloque de commémoration des cent ans de la naissance de Paul Faucher en novembre 1998, être à cette époque fils de parents divorcés était une identité difficile à porter. Selon les propres mots de Paul Faucher, quand il évoquera plus tard cette époque : « ... les problèmes de la condition même de l’enfant, autant dans la famille que dans le groupe des enfants, les rapports avec les adultes et les procédés d’éducation ont été l’objet d’une constante méditation. Pour des raisons subjectives, dit-il, (j’ai) cherché par quels moyens ces

33 Paul Faucher, Un Nivernais inventeur de l’album moderne, Actes du Colloque de Pougues-les-Eaux, les 20 et 21 novembre 1998.

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rapports et ces méthodes qui n’étaient ni justes ni souhaitables, pouvaient être meilleures et plus efficaces34 ». Il est important de souligner cet élément de l’histoire personnelle familiale de Paul Faucher qui a sans aucun doute compté dans le développement de ses centres d’intérêt pour « les procédés d’éducation ». Si l'on ne peut réduire son intérêt à cette identité, mais elle n'en est sans aucun doute pas moins constitutive. Il vivra sept années à la campagne avant de venir à Paris. Il fréquentera le petit collège Henri IV, avant d’être inscrit au lycée Jules Ferry à Versailles. Il y sera pensionnaire, et entretiendra avec un de ses professeurs, figure marquante appelée sous les drapeaux, une correspondance qu’il gardera toute sa vie. Il y fait plus tard allusion en des termes qui annoncent déjà les prémices de son intérêt pour l’éducation et l’humanisme : « ... un seul maître par sa générosité, son art, sa science pédagogique, un seul éducateur authentique apportait plus à ses élèves, et pour leur vie entière, que dix professeurs accomplissant avec conscience ce qu’ils estiment être un devoir35. » Paul Faucher a toujours réfléchi aux questions d’éducation, cette préoccupation est centrale pour lui, qu’elle soit familiale, scolaire ou récréative. En 1915, Paul Faucher fugue au front avec un de ses amis, Georges Heuillard : « Paul, Georges, et deux de leurs camarades décident d’abandonner les leçons, ils font le mur du collège, les voilà partis sur la grand-route. Nous sommes en 1915, ils ont dix-sept ans et partent pour le front. 36» Les fugueurs sont vite rattrapés et réintégrés dans l’école. Paul Faucher fait ensuite ses classes en 1916, devient brigadier puis maréchal des logis et apprend pendant cette période l’ordre et l’organisation de l’armée. Là encore, le journal de Paul Faucher nous montre le parallèle qu’il fait immédiatement avec la chose éducative : « ... la personnalité du chef peut être mise en parallèle avec celle de l’éducateur authentique, requérant des qualités analogues, engendrant l’enthousiasme, le développement des caractères, satisfaisant à l’esprit
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Ibid. Ibid, p.18. 36 Ibid., p.19 (extrait des archives privées de François Faucher).

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de justice et communiquant le sens des valeurs incluant le sens de la vie et l’acceptation de la mort...37» En peu de mots, beaucoup de choses sont déjà dites que l’on retrouvera dans les principes qui ont présidé au contenu et à la vocation éducative des albums : les mots éducateur, enthousiasme, développement de la force de caractère, de ses ressources propres, du sens de la justice et des valeurs humanistes, et la conscience de la finitude humaine sont autant de valeurs, au sens noble, du contenu des albums du Père Castor. Dans la même communication de François Faucher sur son père, il est fait état du retour de ce dernier à la vie civile en 1919 après une période d’occupation en Allemagne. D’après les photos de l’époque, comme pour beaucoup d’hommes alors, la guerre a arraché l’insouciance sur les visages et assombri le regard ; c’est aussi le moment où l’homme cherche son chemin. On le retrouve en 1920 employé à l’Union Centrale des Victimes des Dommages causés par la guerre. Il y restera deux ans. Il y a appris la rigueur d’un métier et développé des connaissances en économie et gestion. Ce passage lui sera utile dans la suite de son parcours. Il travaille ensuite pour une usine de fabrication de vis et d’écrous, dans le domaine de la représentation commerciale technique. C’est en 1921 qu’il entre comme commis libraire chez Flammarion, laissant un « poste envié », dira-t-il, pour mieux répondre à ses goûts. On peut à cet égard comparer le parcours de cet homme au début du vingtième siècle à celui des éditeurs du dix-neuvième siècle. C’est le parcours type de l’éditeur de cette époque. On peut noter et c’est un point qui est loin d’être anodin, que Paul Faucher n’est pas entré dans l'édition directement par le côté « littéraire » mais bien par le côté commercial de la librairie, comme Ernest Flammarion38 ou Michel Lévy39. C’est important pour la suite de l'analyse car cela nous permettra de mieux comprendre certaines options économiques retenues par Paul Faucher dans ses choix éditoriaux.

Ibid., p.20. Élisabeth Parinet, La librairie Flammarion, 1875-1914, chapitre « Les années de formation », IMEC éditions, Paris, 1992, p. 27. 39 Jean-Yves Mollier, Michel et Calman Lévy ou la naissance de l’édition moderne (1836-1891), Calmann-Lévy, Paris, 1984.
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Il travaille les six premiers mois à Paris, et se voit rapidement confier d’autres responsabilités, à Lyon, puis au Havre. Élisabeth Parinet, dans sa thèse, a étudié la politique commerciale pour la période de l'avant-guerre. Selon les propres mots de François Faucher : « Paul Faucher arrive donc au Havre en 1923, il n’a pas encore vingtcinq ans. Sa librairie devient un lieu de réunion... Il entre en contact avec des capitaines au long cours et (...) publie un bulletin mensuel d’informations qu’il adresse à tous les attachés culturels des pays où se rendent ses amis les capitaines40 ». C’est par l’intermédiaire des liens tissés avec les différents attachés culturels qu’il entre en contact avec le mari de Madeleine Guéritte. Cette dernière lui présente la revue La Nouvelle Éducation qu’elle a créée avec Roger Cousinet. François Faucher souligne cette rencontre comme tout à fait déterminante dans le développement ultérieur de préceptes pédagogiques pour son père Paul Faucher. Paul Faucher adhère donc au mouvement d’Éducation nouvelle. On rappellera à cet égard certains des principes fondateurs de l’Éducation nouvelle qu’Adolphe Ferrière résumait en ces termes : « On peut, semble-t-il apercevoir quatre causes principales à ce puissant mouvement vers l’éducation nouvelle qui, aujourd’hui, soulève le monde. On pourrait les résumer en ces termes : a) mécontentement à l’égard de l’ancienne école (...); b) désir de préparer les enfants et les adolescents à la vie d’aujourd’hui; c) progrès de la science et en particulier de la psychologie de l’enfance (...); d) Enfin comme je l’ai montré, les essais de centaines d’instituteurs des écoles publiques ont formé la base solide sur laquelle on a pu construire l’école nouvelle 41». Paul Faucher devient, selon les propres termes repris par son fils, « sergent recruteur » de l’Éducation nouvelle. Comment expliquer ce que représentait l’Éducation nouvelle à cette époque, après le séisme de la Première Guerre mondiale ? On pourrait la qualifier de changement radical en
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Le Père Castor, Un Nivernais inventeur de l’album moderne, op.cit., p. 22. Adolphe Ferrière, Trois pionniers de l’éducation nouvelle, Paris, Flammarion, 1928, pp. 15 à 18.

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rupture complète avec le modèle pédagogique du dixneuvième siècle. Jean Houssaye la définit en ces termes : « ... Sans doute tenons-nous là le portrait-type le plus parlant de ces écoles que Ferrière présente comme des laboratoires de pédagogie pratique. La vie intellectuelle s’y associe harmonieusement avec les activités matérielles et sociales: plein air, travail manuel, en particulier agricole et horticole, gymnastique naturelle, randonnées alternent avec l’activité scolaire. Celle-ci donne priorité à l’initiative individuelle et à la différenciation de l’enseignement.42 » Jean Houssaye explique bien ici que ce qui est mis en avant dans cette pédagogie est la spontanéité et la curiosité naturelle des enfants. Les leçons se construisent autour des expériences des enfants et sont formalisées ensuite. Cette démarche est très proche de ce qui est demandé aux enseignants dans les programmes de l’école élémentaire parus en 2002. Partir de la découverte d’une notion avant que d’en énoncer et de formaliser la règle. Cette démarche suppose une part active et autonome des enfants. On retrouvera cette philosophie sous-jacente dans les albums du Père Castor nous pensons particulièrement ici aux albums d’activités, où les enfants doivent être en mesure de pouvoir faire eux-mêmes les réalisations proposées. En ce sens, nous sommes très loin du modèle de l’époque le plus répandu où la pédagogie était qualifiée de « frontale » et semblable pour tous dans une classe d’âge. Pour donner une image visuelle de la classe, celle du modèle du dix-neuvième est avec une estrade et un maître seul détenteur du savoir ; celle de l’Éducation nouvelle préconise des petits groupes d’ateliers où la découverte de la notion circule et où le maître formalise ensuite les découvertes. L’agencement de l’espace d’une classe mettant en œuvre cette pédagogie ressemblera plus à une ruche en ébullition qu’à une classe rigide où l’on entend les mouches voler. Il est impossible de comprendre le contenu pédagogique des albums du Père Castor si l’on n’a pas pris la mesure effective de ce qu’a pu représenter comme changement ce mouvement d’éducation dans ces années-là. Il y a dans L’Éducation nouvelle une véritable réflexion sur l’articulation
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Jean Houssaye, Quinze Pédagogues, leur influence aujourd’hui, Paris, Armand Colin, 1994, pp. 187 et suiv.

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entre la pratique et la théorie et sur le sens même de ce que signifie le verbe apprendre. Cette mise en perspective de sa propre pratique pédagogique est une voie de recherche qui s’est développée tout au long du vingtième siècle. Le mouvement de l'Éducation nouvelle a apporté sa pierre à l’édifice et a, en ce sens, été un laboratoire de science de l’éducation avant l’heure. Roger Cousinet définissait à cette époque l’Éducation nouvelle en ces termes : « L’Éducation nouvelle consiste vraiment en une attitude nouvelle vis-à-vis de l’enfant. Attitude faite de compréhension, d’amour, mais surtout attitude de respect. Attitude d’attente, de patience, attitude de la main délicate qui n’ose ni ouvrir un bouton de fleur, ni déranger le bébé au cours de ses premières expériences, ni aussi bien l’écolier au cours de ses premiers travaux. Attitude d’acceptation de l’enfance comme une période nécessaire dans le devenir de l’homme 43». Toute cette philosophie du respect de l’enfance sous-tend la fondation des albums du Père Castor. Il faut la replacer en réaction au traumatisme de la « guerre des mômes44 ». Celles et ceux qui ont utilisé ou repris cette expression, forgée par Alfred Machard en plein conflit, ont voulu souligner la profondeur du traumatisme de ces enfants, fauchés en nombre incroyable par la Première Guerre mondiale, ou de ceux qui ont survécu, abandonnant au passage l'insouciance et la jeunesse. Paul Faucher a donc d’abord consacré son activité au mouvement d’Éducation nouvelle, dont il a fondé le bureau en 1927 et dirigé la collection « Éducation » chez Flammarion, à partir de cette date. C’est lors du Congrès international de Locarno tenu la même année qu’il rencontre Frantisek Bakulé, ce qui constitue un tournant décisif pour l’ensemble de sa vie professionnelle et privée puisque c’est aussi par son intermédiaire qu’il fera la connaissance de celle qui deviendra son épouse, Lida Durdikova. Lors de ce congrès se rassemblent tous les spécialistes de la pédagogie nouvelle et François Faucher rappelle, photos et témoignages à l’appui, combien Paul Faucher fut impressionné par Bakulé. Selon ses propres
43 À l’enseigne du Père Castor, Flammarion, Paris, 1982, citation de Roger Cousinet, p. 8 dans la marge à droite. 44 Cf. Annie Renonciat, « La guerre des mômes », Livre mon ami, lectures enfantines 1914-1954, Agence culturelle de Paris, 1991, pp. 11 à 24. Cette expression est déjà employée par Roger Cousinet et reprise du titre du livre d’Alfred Machard La guerre des mômes, l’épopée du Faubourg, Librairie Ernest Flammarion, Paris, 1916.

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mots, c’était « le génie de l’éducation en personne ». Paul Faucher décide donc de le faire connaître en France, ainsi que la chorale que dirige Bakulé. Ensuite, on retrouve Paul Faucher présent aux Décades de Pontigny45, avec tout ce qu’elles représentent de vivacité d’esprit et d’intellectuels prestigieux. On y rencontre là aussi des spécialistes de pédagogie (Decroly, Piaget, Wallon, et bien d’autres). C’est toute cette ambiance qui anime le jeune libraire passionné que fut Paul Faucher. C’est lors de la tournée en France du groupe des chanteurs de Bakulé que Paul Faucher rencontre Lida. Ils seront d’abord séparés, car Lida rentre à Prague, puis ils se rejoindront en 1933. C’est la correspondance de Lida avec Paul qui nous permet de prendre connaissance de leurs projets d’édition : « Je vous félicite de vos projets d’édition et de publication pour les enfants. En France, les journaux pour la jeunesse sont d’une indigence désespérante, cependant je vous ferai parvenir un spécimen des moins mauvais. En ce qui concerne les livres d’enfants, je pourrai vous en porter quelques-uns quand j’irai à Prague. J’ai réuni sur cette question une documentation assez importante et j’aurai plaisir à vous en parler longuement.46» Après la présentation d’un catalogue anticipé dont la publication n’a finalement pas abouti auprès de Gallimard, Paul Faucher publie en 1931 ses deux premiers titres, « Je fais mes masques » et « Je découpe » chez Flammarion. Annie Renonciat le relate dans sa thèse en ces termes : « Paul Faucher présente d’abord son catalogue anticipé chez Flammarion, mais les pourparlers, déjà engagés à la fin de l’année 1929, n’ont pas abouti un an plus tard. Dès septembre 1930, avec l’appui de Jean Schlumberger et de Roger Martin du Gard, il engage des démarches auprès de Gaston Gallimard (...)47» Ces démarches n’ont pas abouti, tout comme celles que Paul Faucher avait menées auprès du Syndicat national des instituteurs et de Georges Lapierre, qui sera partie prenante de l’organisation de la tournée de Bakulé, et c’est donc avec

Cf. François Chaubet, Paul Desjardins et les décades de Pontigny, Villeneuve d’Asq, Presses du Septentrion, 2000. Lettre de Paul Faucher à Lida, 1930, archives privées de François Faucher. 47 Annie Renonciat, Les livres d’enfance et de jeunesse en France dans les années 20, thèse de doctorat en littérature, dir. A.M. Christin, université Paris VII, non publiée, tome 2, pp. 436 et suiv.
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Flammarion qu’il conclura l’affaire, un peu modifiée d’ailleurs par rapport à son projet initial. La volonté de Paul Faucher n’est pas à cette époque de devenir éditeur, il s’en défend d’ailleurs encore en 1956, quand, interrogé par Marc Soriano, il déclare « Je ne suis pas éditeur ». Son souhait était plus de fournir un outillage éducatif aux enfants, aux parents, aux enseignants. Il ne faut alors pas s’étonner qu’il fasse évoluer la forme des ouvrages qui existaient jusqu’alors. Pour lui, se mettre à la portée des enfants, c’est aussi leur offrir une forme qui leur corresponde, qui leur soit adaptée. La part active des enfants dans les albums d’activités apparaît au premier abord dès les titres : je fais mes masques, je découpe. C’est l’enfant qui est acteur et moteur de l’activité. C’est parce qu’ils sont pensés pour les enfants que les ouvrages sont brefs, avec des consignes claires. Son fils, François Faucher, qui dirigera les éditions du Père Castor pendant trente ans, de la mort de son père en 1967 à sa retraite en juin 1996, et particulièrement pendant la période 1980-1990 qui concerne le cœur de notre étude, a été imprégné de tout cet environnement dès son plus jeune âge. Il existe, lorsque l’on commence à faire des recherches sur la mission et la fonction des albums du Père Castor un élément incontournable avec lequel il faut faire connaissance et qu’il nous faut analyser : il s’agit du tiré à part de « L’École nouvelle Française », n° 87 paru en 1957 intitulé : « La mission éducative des Albums du Père Castor », réédité par l'association les Amis du Père Castor, et donc disponible dans la collection « Textes fondateurs », qui permet aux passionnés de retrouver des documents jusqu'alors épuisés. Il faut souligner cette initiative, orchestrée par François Faucher de remettre à disposition des lecteurs ces textes importants ainsi que des fac-similés de titres majeurs qui n'étaient plus disponibles. Le tiré à part sur la mission éducative constitue aux yeux de tous les spécialistes le point central où est exprimée l’essence de ce qu’est la philosophie des albums du Père Castor. On peut déjà remarquer dans le titre qu’il ne s’agit pas seulement de loisir mais bien d’éducation et de mission. Le sujet est sérieux : ce texte représente la synthèse des préoccupations de Paul Faucher et, hormis quelques autres éléments et conférences que nous analyserons ultérieurement, Paul Faucher a en fait assez peu écrit de réflexions théoriques - 30 -

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