Le retour en avant

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Le présent travail propose une vision particulière sur le mouvement de répétition : la répétition comme "problème", vers le nouveau de la création. Le chercheur découvre trois éléments majeurs qui définissent ce mouvement : l'alternance présence/absence, le retour intégré dans l'avancement et le sans fin ni commencement. Son analyse permet d'une part de mettre en évidence la nature plissée du faire artistique et , d'autre part, de redéfinir, dans un contexte poïetique, un nombre important de notions de la théorie littéraire.
Publié le : jeudi 1 décembre 2011
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EAN13 : 9782296475700
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Le Retour en avant

Michel Butor

et le problème poïétique de la répétition

Maria Cristina PÎRVU

Le Retour en avant

MichelButor

et le problème poïétique de la répétition

L’HARMATTAN

Cet ouvrage a reçu le soutien du C.T.E.L. (Centre Transdisciplinaire
d’Épistémologie de la Littérature) de l’Université de Nice-SophiaAntipolis.

© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN :978-2-296-56268-4
EAN :9782296562684

Àmes grands-parents, Maria etNicolae Moiceanu

Remerciements

Je tiens à exprimer ma vive reconnaissance à MichelButor qui,par la
subtilité joyeuse desonécriture, fascine etguidemesexplorations littéraires.
Jetiensàleremercieraussi pour la gentillesse aveclaquelleilaréponduà
mes lettreset m’a encouragée dansces recherches.
Jevoudraiségalement remercier mes professeursIrina Mavrodin
(Université deCraiova)etBéatriceBonhomme(Université de Nice
SophiaAntipolis),pour la générosité aveclaquelle elles ontaccepté de diriger ma
thèse de doctoratdontest néleprésent volume.Celivren’aurait jamais
existésans larencontre avec Irina Mavrodin,mon maître de cœuretdes
lettres,qui m’ainitiée àla foisauxbonheursdelapoïétique/poétique etaux
exigences sereinesdu métier littéraire.J’ai une dettesimilaire, derigueuret
poésie, enversBéatriceBonhomme,qui m’a apportétoujours un soutien sans
faille.
JeremercieEvelineCaduc(Université de Nice Sophia-Antipolis) pour
l’intelligence chaleureuse deses questionset pour lapatience aveclaquelle
elle asuivi lesdifférentesétapesdemon parcours.Mes remerciements vont
aussià Elena Brândua Steiciuc(Université de Suceava), dont lalecture
attentive est un privilège.Jeremercie aussiBéatrice Bloch (Université de
Bordeaux),pour ses remarques subtileset pour toutcesouffle deréécriture
et reprisequesalecturem’atransmisavectantde grâce.
Je dis monaffectueuse gratitude aux professeursetcollèguesde
l’Université dePitetietàmfaa «millepoïétique»del’Université de
Craiova,
JeremercieinfinimentFelicia Mooianu,mon professeurdelittérature
roumaine,pour sonaccueilavisé dans lemonde des lettres, et
particulièrement,pourcesoirdenovembre1991,quandnousavonsentendu,
enclasse,pour lapremière fois,lenomde MichelButoret son titre,La
Modification.
Ungrandmerci va également versRoland Giraud, ancienconservateur
enchef dela Bibliothèque Municipale de Nice(Sectiond’Étude etdu
Patrimoine), et versMaryvonne Pesteil, actuelle conservatrice enchef dela
même bibliothèque,pour l’amabilité aveclaquelleils m’ont permis l’accès
aux précieux manuscritsde MichelButor.
Jevoudraisexprimer toutema gratitude enversDanielle Pastor,pour
sonaideprécieuse etattentionnée à «lamise en livre»de cetexte.
Jevoudrais remercier mesamiset ma famillepour leuramouret leur
soutien sans limite.Jetiensàremercier ma collaboratriceprincipale,ma fille
Jasmine Irène,pour ses sourires,ses jeuxet sesgambades inspiratrices.

7

« Inventer
doit ressembler beaucoup
à reconnaître un air
dans la chute monotone
des gouttes d’eau,
dans les battements du train
et les coups d’une machine alternative »

PaulValéry,Cahiers II
(Gallimard, Collectiondela Pléiade, Paris,1974,
p. 992)

Introduction

Sous le jour singulier du titreLe Retour en avant,notre recherchevise à
construireune poïétique/poétique de la répétition,une étudequi pourrait
éclairer lerôlepositif etessentieljoué par la répétition dans le processus
d’instaurationd’œuvre.
Dans ses premières quatrelignes,notreécrirevientde commettre
quelques répétitions plus ou moins visibles (trop visibles ou invisibles
même),quiarriventà filtrer unsyntagme :poïétique/poétique de la
répétition, età déclencher uneproblématique :
Larépétition n’affirme pas la force dumême?N’est-elle pas une
marque de l’impuissance de créer ?
La répétition n’est pas le propre des mécanismes, des machines de toute
sorte ?Comment pourrait-elle rendre compte d’une dimension tellement
humaine que la création artistique ?
Et qu’est-ce qu’on fait des stéréotypes, des clichés, de la routine, du
radotage, de la monotonie ? Et de Sisyphe ?
Ces questions ne détruisent pas leproblème delarépétition.Au
contraire, elles leravivent.L’initiative d’associer les notionsde
«répétition »et« créan’tion »estd’ailleurs pasdu tout nouvelle.Dans le
domaine delaphilosophie,larépétition s’avère êtreinséparable dela
différence et,parconséquent,créatrice, dans lesens oùellefait, elle
provoque, ellemeten marchelapensée.Un livre célèbre commeDifférence
et répétitiondeGillesDeleuzepropose depuis lesannées 1960 unenouvelle
manière depenser,qui s’opposeraitàlareprésentation (lamanière
traditionnelle)et qui neseservirait que du jeudesdifférencesetdes
répétitions.Pourcequiestdelarecherchelittéraire,nouscitonsdeux
1
ouvrages récentsde Marie-Laure Bardèche ,LePrincipe de répétition.
Littérature et modernitéetFrancisPonge ou la fabrique de la répétition,
dans lesquels l’auteur s’intéresse àun typeparticulierderépétition, àsavoir
larépétition littérale,qui relève del’intertextualitérestreinte,mais qui
témoigne d’une capacité créatriceremarquable, annoncée déjàpar les

1
Marie-Laure Bardèche,LePrincipe de répétition.Littérature et modernité, L’Harmattan,
Paris,1999etFrancisPonge ou la fabrique de la répétition, DelachauxetNiestlé,
L’Harmattan, Lausanne & Paris,1999.

11

syntagmes«principe deproduction littéraire»et« fabrique dela
répétition ».
Larépétitionfaitégalement l’objetd’étude descolloques
pluridisciplinaires, comme ceuxdont lesactes ontétépubliés sous les titres
2 34
Figures de la répétition,La Répétition,Écritures du ressassement.La
modernité essaie derécupéreràplusieurs niveaux«larépétition », ceterme
trop méprisé dans l’histoire du savoir, ceterme auquel laphilosophie a
toujours refusélestatutde concept oude catégorie,mais qui n’apascessé,
pourtant, delahanter, en tant quethèmeinépuisable desaréflexion.
Nouschoisissonsdel’approcher, ànotretour,pardesdétours
concentriques.Pourcommencer,nousétablissons quelques repères
historiquesde «larépétitioncréatrice».Lapenséemythique associe déjà
répétitionetcréationdans lemythe del’éternel retour,mythetout-puissant
qui,selonMirceaEliade, gouvernelavie del’hommeprimitif.Chacundes
gestesde ce dernier répèteun modèlemythique, carà chaquepas,l’homme
ne fait querépétercequelesdieux ontfaitin illo tempore.L’objetfaçonné
par lamain humainenetrouveson identitéque dans lamesureoù il participe
5
d’unetelleréalitétranscendantale.Ainsi, dans lavisionde «l’homme
primitif», chaque NouvelleAnnée est unereprise du temps,un retouraux
originesdu temps,unerépétitiondela cosmogonie :letemps passé estaboli
desortequ’on revienne àl’instant premier.Créer=recréer=régénérer le
temps – identitéqui résiste danscertaines sociétés,sousdesformes rituelles,
jusqu’ànos jours.L’idéequelavienepeut pasêtreréparée,mais seulement
recréépar larépétitiondela cosmogonie, apparaîtclairementdans les rites
de guél’historirison ;endes religions signale, chez plusieurs peuples
«primitifs »,lanécessité deréciter lemythe cosmogonique comme élément
6
principaldans la cérémonie dela guérison .Dans les premiersâgesde
l’histoire,la répétitiona étépensée(dans lemythe)et pratiquée(dans les
rituels) sur lemode delacréation.
Lapenséephilosophiquesurprend elle aussi lelienentrelesdeux
notions,mêmesidans uneperspectivenégative.Platonexclut lepoète desa
Cité conforme àl’idée–« gestesolenneldel’Identité bannissant lejeu

2
Figures de la répétition,sous la directionde BrunoDuborgel, Recherchesenesthétique et
sciences humaines, Saint-Étienne,1992.
3
La Répétition,sous la directiond’A.MontandonetS.Chaouachi, Université Blaise
Pascal, AssociationdesPublicationsdela Faculté de LettresetSciences humainesde
Clermont-Ferrand,1994.
4
Écritures du ressassement, Modernités 15,textes réuniset présentés parÉric Benoit,
MichelBraud, JeanPierre Moussaron, Isabelle Poulin, Dominique Rabaté, Presses
Universitairesde Bordeaux,2002.
5
Mircea Eliade,Mitul eternei reîntoarceri,traduit parMaria Ivǎnescu, CezarIvǎnescu,
UniversEnciclopedic, Bucureti,1994,p. 13.
6
Ibid.,p.81.

12

7
répétitif et menteur sur les apparences» . Le poète estpoiètes, acteur du
poiein, du faire créateur. On semble lui refuser le droit de répéter dans la
réminiscence, car il ne seraitqu’un magiciendont l’artjoue sur les
apparences.Dans une telle vision, le poète est celui qui « provoque le vertige
dont jaillit le brouillage des représentations, gommant le principe vrai de la
chose fidèle àsapropreessence, donc constante.Ellevoue aux prestiges
8
flousdel’imitationfactice» .
Si lemythevoitdans larépétition le geste d’un retour qui récupèreou
qui rejoint l’«identité»,laphilosophie, aucontraire,l’accuse de « brouillage
del’identité».PourAristote, «les hommes reviennent sureux-mêmesde
9
manièrequelemêmeindividu soitdenouveauengendrél» ;arépétition
absolueou l’éternel retour«rétablit l’identitépardelàl’interruptiondes
10
existences individuelle.s »Elle est mouvement,mais son mouvementest
indépendantdela gestualitéhumainequotidienne.
« Larépétitionen tant quemouvement »est unepenséequidisparaît
11
aveclesÉléates,pour lesquels«serépéteréquivautàpersister ».La
répétitionest statique àleur vue, ellen’est pas mise en relationavecla
successiondu temps,maisavecl’éternitéimmobile.LesPythagoriciens,
avecleurdistinctionentreles zonesdel’univers:région supralunaire(le
divin)et région sublunaire(l’humain),retrouvent larépétitioncomme
mouvement par lequel«lemoins parfait – le corruptible– s’approche dela
12
perfectioncosmique, autant qu’ilesten lui ».Larépétitionestainsi placée
dans le contexte descyclesetdel’améliorationdu monde.
Trop reliée àlaproblématique del’identité,larépétition va disparaître
del’indexdes philosophes pour unepériode detemps,pour reveniren pleine
force, avecles philosophesdela différence.Humeréfléchitdéjàsur son
mouvementet lamodification qu’elleintroduitdans lesujetcontemplateur –
e
penséereprise etdéveloppée auXXsiècleparGillesDeleuze dans
Différence et répétition.En l’intégrantdams unevision religieuse,
Kierkegaardluiconsacretout un livre,La RépétitionouLa Reprise,tel que
les traductionsfrançaises rendent le danois« Gjentagelsen ».Avec
Nietzsche,on reprendlaréflexion sur l’ÉternelRetour.
Chez lephilosophe danois,lavéritablerépétition viselatranscendance :
elle est larépétitionde Job, de celui qui perdtoutet regagne deuxfois tout.
Àla différence delaréminiscencedesGrecs,qui se dirigevers lepassé,la
répétition kierkegaardiennevisel’avenir:répéterc’est répéterenavant.

7
PaulAssoun, «Pour unehistoirephilosophique delarépétition »,inCorps écrit 15,
Répétitionet variation, PressesUniversitairesde France, Paris,1985,p. 96.
8
Ibid.
9
AlainPetit, « L’Éternel retour ou larépétitionabsolue», inS.Chaouachi, A.Montandon,
op. cit.,p.4.
10
Ibid.
11
Ibid.
12
Ibid.,p. 7.

13

Tournée versl’avenir,larépétition nepeutêtreque créatrice.Avec
Kierkegaard,larépétition s’annonce commeune catégorie à découvrir.Dans
lavisionde Nietzschesur l’ÉternelRetour,larépétitionaccomplit une
création par la destruction,par la dissolutiondel’être.
Heidegger lareconsidère en tant queWiederholung, en tant que
e
ressourcement,retouràl’origine en vue d’unerenaissance.Le XXsiècle
philosophiquepensera d’ailleurs larépétitionen relationavecl’origine:
créatrice,parcequ’inséparable dela différence, dans la conception
deleuzienne,larépétitionapparaîtcommel’êtreinformeldetoutes les
différences, commepuissanceinformelle dufondquiamène chaqueobjetà
cette forme extrêmeoù lareprésentation se dissout.Avec Derrida,la
répétition serapproche dela différance.Elle est lemouvementdel’origine
qui instaurel’écriture en tant qu’itérabilitéoucapacité deserépéter:pour
quel’écriture existe,ilfaut qu’ellesoititérabledans l’absence absolue du
destinataire.Selon lephilosophe, « cetteitérabilité :iter= déréchef<itara=
autre(en sanskrit), et toutcequi suit peutêtrelucommelalogiquequi liela
13
répétitionàl’altérité» .
Larépétition n’ydit plusle même.Elle estdeplusen plusconsidérée
comme affirmationdumême et de l’autre.Ellesemble déboucher
(paradoxalement) sur lenouveau.Laphilosophiel’envisage dans le contexte
dela créationartistique(voireles référencesde GillesDeleuze aux œuvres
de JamesJoyce, AlainRobbe-Grillet, MichelButor, CharlesPéguy,
Raymond Roussel),maisc’est surtout lapsychanalysequi, dans lalignée de
14
Freud etdesca «ompulsionderépétition »approfondiral’étude du
mouvement répétitifpar lequel la créationartistiquenaît.DidierAnzieu le
15
pense en termesde «retrait »etde «régression ».André Green, àson tour,
transposelesyntagme deleuzien« différence et répétition »en«répétition,
différence,réplica– trition »ade dans laquellelaréplication,quiest
fondamentalementjeu, constitueleressortdelaspiralequi relieles
16
répétitionset lesdifférences .Dans lemême domainepsychanalytique, Guy
Rosolato proposeuneinterprétationdelarépétitionen tant qu’«oscillation
17
métaphoro-métonymique» .Dans lemême contexte du rapportentrela
répétitionet la création, Julia Kristevaréfléchit sur unerépétition intimement
liée àlamélancoliequi, dans savision,serait unétatessentiel pour la
création.Selonelle,lamélancoliese construirait sur larépétitiond’undeuil

13
JacquesDerrida,Limited Inc,Paris, ÉditionsGalilée,1990,p. 27.
14
Cf.Au-delà du principe du plaisir.
15
DidierAnzieu,Le Corps de l’œuvre.Essais psychanalytiques sur le travail créateur,
Paris, Gallimard,1981.
16
Murielle Gagnebin,L’Irréprésentable ou les silences de l’œuvre, PressesUniversitaires
de France, Paris,1984,p. 111.
17
GuyRosolato,Pour une psychanalyse exploratrice dans la culture,Paris, Presses
Universitairesde France, Bibliothèque depsychanalyse,1993.

14

fondamental, répétition qui consisterait à ne jamais interrompre le fil du
18
temps .
La recherchelittéraire étudiesurtout lesformes visiblesdelarépétition.
Madeleine Frédéricluiconsacrel’ouvrage d’analyselinguistique au titreLa
Répétition, demêmequ’un livresur les structures répétitivesdel’œuvre de
Saint-JohnPerse.Gérard Genette avouesa fascination pour lephénomène en
questiondans l’articleL’Autre du MêmeparudansFigures IV(Éditionsdu
Seuil, Paris,2000).Ilappuieses thèses surdes observations linguistiqueset
sur l’exemple de Ferdinand de Saussurequiexpliquela capacité créatrice de
larépétition par unfacteurextérieur, àsavoir le changementde contexte.
JeanStarobinski, àson tour,s’estdéjà arrêtésur les répétitions structurales
d’ordrephoniquequidéfinissent lapoésie, dans unessai quia commepoint
de départ les manuscritsdu mêmesavant(Les Mots sous les mots. Les
anagrammes de Ferdinand de Saussure, Gallimard, Paris,1985).
Toujoursdans le cadre des sciencesdelalittérature,larhétorique
reconnaîtàlarépétition sondroitde figuremajeurequi participe àla
réalisationd’unevingtaine d’autresfiguresdestyle.Lapoétique fait son
éloge dans lesdeux ouvragescitésappartenantà Marie-Laure Bardèche; la
poïétiqueluiconsacreun numéro,Répétition et création, delarevue
Recherches poïétiques,sous la directionde René Passeron.
Danscepointcommenceundeuxième détourdenotreparcours
introductif.Cequi particularisenotre approche du phénomène derépétition
c’est laperspectivesingulière dans laquelle ellesesitue :lapoïétique
/poétique.Une deuxièmeparticularité estdue àl’objetd’étudelui-même, car
notre attention nese dirigepas vers toutes les répétitions possibles,mais vers
larépétition-mouvement (larépétitioncomme «problème», dans lesensdu
grecproballein)
Deux précisions méthodologiqueset terminologiques s’imposent.La
poïétique est lasciencequi portesur l’activitéspécifiquepar laquelle
s’instaurel’œuvre,la disciplinequi s’intéresse au«rapport qui unit l’artiste
19
et son œuvre en traindese faire» .Àla différence dela poétiquequi
s’occupe duproduitdela création,la poïétiqueinterrogele processus de
créationlui-même.Appelée,parRené Passeron, «unephilosophie dela
création »,lapoïétiquese distinguenettementdel’esthétique, car
«l’esthétique consacre […]sonétude àlaperceptionémotionnelle,quel que
20
soit l’objet qui la frappe,l’art ou lanature», ellesesitue dans l’avalde
l’œuvre.Or,lapoïétique étudiel’activité del’artiste,touten sesituantdans
unesorte d’amontdel’œuvre.Fondée en tant quescienceparPaulValéry, à
l’occasiondesoncours introductif auCollège de France, en 1938,la
poïétique est unepoétique dans lesensétymologique determe,qui nous

18
19
20

BrunoDuborgel, Figures de la répétition, op. cit.,p. 39.
Irina Mavrodin,Poietică i poetică,ScrisulRomânesc, Craiova,1998,p. 14.
René Passeron,Pour une philosophie de la création, Klincksieck, Paris,1989,p. 12.

15

rappelle le grecpoiein(« faire, fabriquer »). Notre recherches’inscrit, ainsi,
dans uneperspectivepoïétique/poétique, approchequelelivrePoietică i
poeticăd’Irina Mavrodindéfinit tel qui suit: « Lapoïétiqueetlapoétique
sont vues icidans leurdifférence,pourêtreproposéescommeune
poïétique/poétique,rapport où la différencemaintenue est perpétuellement
21
transgressée» .Lapoïétiques’ouvrevers lapoétique dans lesens oùelle
récupère, dans un horizon nouveau (qui s’oppose aubiographisme),le
rapportauteur – œuvre, etarrive ainsià étudier l’œuvresans oublier qu’elle
est leproduitdu travaild’une conscience.Unetelle démarcherépond, en
quelquesorte, àlaremarque faiteparAntoineCompagnondansLe Démon
de la théorie:

Ainsi,laquestiondu rapportentreletexte et sonauteur neseréduit nullement
à celle dela biographie, deson rôlesansdoute excessif dans l’histoire
littérairetraditionnelle(«l’homme et l’œuvre»), deson procès par lanouvelle
critique(le Texte).Lathèse delamortdel’auteur, comme fonction historique
et idéologique,masqueun problèmeplusarduetessentiel: celuidel’intention
de l’auteur,où l’intention importe biendavantagequel’auteur, commecritère
de l’interprétation littéraire.On peutéliminer l’auteurbiographique desa
conceptiondelalittérature,sansdu tout remettre encauselepréjugé
ordinaire,pas nécessairementfaux pourtant, faisantdel’intention le
22
présupposéimmanquable detouteinterprétation .

Lapoïétiquene cherchepas«l’intentiondel’auteur »,maisexamine
lesdonnéesdel’avant-œuvre etelle en obtientdes résultatsfort intéressants
pour lapoétiqueproprementdite.Lapoétique, àson tour, estessentiellepour
une approchepoïétique, car ilexiste, dans l’œuvre, des signes, des marques,
des« cicatrices »du processus qui l’ainstaurée.Leproduit témoigne du
fairequi luiapermisdevenirau monde.
Pourcequiestdelarelationétroitequi s’établitentrela poïétiqueetla
poétique,nous rappelonsaussi lepointdevuepsychanalytique de Didier
Anzieu,pour lequel« c’estl’inconscient de l’auteur,réalitévivante et
individuelle,quidonne àun textesavie et sasingularité» ;un texteréussi
est si«parlant » qu’il procure àl’auteur l’illusion qu’il sesuffitàlui-même,
illusionappelée «illusiondelégèreté», en souvenirde «la colombe du
philosophe de Königsberg [qui]imaginait que,sans larésistance del’air, elle
n’en volerait quemieuxdeses propresailes ».Lepropre de cetteillusion
c’est qu’elle « aboutitàconfondre la poïétique et la poétique,l’inconscient
23
et l’éc.rit »Lesartistes insistent sur l’uniondesdeux, car ilsenfont
l’expérience(pour unécrivain,lesoucidel’écritc’estcomment écrire).Les
analystes y maintiennent une différence,quiévitela confusion,mais qui
n’oubliepasdesignaler l’inséparabilité desdeux:poïétique/poétique.

21
Irina Mavrodin, op. cit.,p. 235.
22
Antoine Compagnon,Le Démon de la théorie. Littérature et sens commun, Éditionsdu
Seuil, Paris,1998,p. 67-68.C’est nous qui soulignons.
23
DidierAnzieu,op. cit.,p. 12.

16

Lesyntagme enéchopoïétique/poétiquerenfermeunerépétitionin actu
car parchacundesdeux mots,onfait retourau même étymongrec
poiein.Cetterépétitionéquivautàune «tentative de dynamiserdeux
concepts qui réfèrent, chacunàsamanière, àune épistémologie del’écriture
24
[…]» .L’adéquationdenotreméthode(poïétique/poétique)àl’objetdeson
investigation (larépétition) senuance ainsiet serenforce.Nousexaminons
larépétitionen tant qu’action, en tant que gesteprincipald’une conduite
créatricequiestcelle del’activitéscripturale.Pourentrerdans«l’espace
littéraire»,onrépète:onfaitdesexercices,on«se fait lamain »,on« écrit
deux heureschaquejour », comme dans le conseil que Stendhalaurait voulu
entendre dixans plus tôt.Pour sortirde «l’espacelittéraire»,onrépète
toujours,sur lemode del’impossibilité d’en sortir.Avec chaquelivre,on
réécritl’œuvreoubien,onfaitencoreunetentative del’atteindre.
Nos méthodesd’étudeintégrerontdans un horizon poïétique/poétique
des outilsetdes modèlesdesouchenarratologique,stylistique et
linguistique.Laméthodequenous proposonset quenous pratiquons
retrouvelepoidsdel’étymongrec du mot«méthode»:hodes=voie, dans
lesens oùellese fondesurdemultiplesparcoursqui sillonnent les textes.
Elletraversel’écritet l’écrire, et se constitue aufuretàmesurequ’elley
avance.
Ilconvientd’éclaireraussi uncertainglissement terminologiquequi
intervientdanscetavancement.Du syntagmfae «ire artistique»,nous
passons vers leterme de «geste» (« gestescriptural »)et,
occasionnellement,vers leterme d’« acte» (« acte critique»ac, «te de
narration », « acteinstaurateurd’œuvre»).Ils réfèrent tousau processusde
création,maischacun souligneuncertainaspectde ceprocessus.Leterme
de « faire»enest leplusgénéral ; il traduit le grecpoieinet rend compte de
l’activité del’artiste.Dans le casdenotre démarche,le « faire artistique»est
un« fairelittéraire»,maisétantdonnél’ouverture dufaire de MichelButor
versd’autresarts,sescollaborationset sesempruntsdetechniqueset
procédésdetravailà d’autres ordresartistiques,nous préféronsgarder le
syntagmfae «ire artistique»dans nos titres.Deplus,nosconclusions
poïétiquesconcernant larépétitioncréatricesont valablesaussidansd’autres
contextesartistiques.Plusconcret quelefaire, «le geste»est lié àune
certaine corporalité.Cetermenousamène dans la dimension matérielle du
faire.Nous l’employonschaque fois quenous voulons soulignercette
implicationdu sujetcréateurdans l’action.Nous opéronsbeaucoupavec ce
terme dans latroisièmepartie denotretravail,quandnotreintentionestcelle
demettre en lumièrelesgestesdel’artisan scriptural, del’« écrivainen
salopette»appelé MichelButor.Nous lepréféronsauxautres, car il
correspondleplusàunevision sur l’écrire commdae «nse» oucomme

24
Irina Mavrodin,op cit,p. 235.

17

«voyage dans l’écriture».Nous utilisonsaussi leterme «geste»dansdes
contextes où nous voulons insister sur leplaisird’agiret sur lajoie de
travailler, autrementdit,sur l’éthos, en préservant, danscescas,l’acception
dans laquelleGiorgioAgambenemploieleterme :« […]le geste, c’est la
sphèrenon pasd’une finen soi maisd’unemédialitépure et sansfin qui se
25
communique aux hommes ».L’écrire commejeuenest un telgeste,un tel
«moyen sansfin ».Quantàl’« acte»,nous réservonscenom pourdes
contextes neutres, dans lesquels seul lesensd’« action humaine considérée
dans sonaspect objectifplutôt quesubjectif»compte.
Un troisième détour meten reliefles objectifsdenotre étude.Nous
proposonsdoncunepoïétique/poétique de la répétition,unerecherchequi
prouvelaprésence delarépétitiondans le cadre dufaire artistique et qui
identifieleséléments qui lui permettentd’être(paradoxalement)créatrice.
Notreobjectif estde confronter les notionsde «répétition »etde «tempsdu
processusde création », afindepréciser lerôlequelarépétition joue dans
l’acteinstaurateurd’œuvre.Larépétition sera également mise en rapport
avecleprincipepoïétique del’impersonnalisationcréatrice.
Enfin,un quatrième détour nousamènevers le cœur littéraire du sujet:
le corpusMichelButor.Commetoutcœur,ilest le battementdevie
(essentiel,précieux, chaleureux,ininterrompu)denotrerecherche.Le choix
d’uncorpusMichelButorestdûàla complexité du travailcréateurde
l’écrivain, complexitéquibouleverselesgenreset qui va du«roman »
(« antiroman », «NouveauRoman » ?)au«récitderêve»etàl’étude
stéréophonique, du«poème»au« catalogue d’exposition »etau livre-objet,
du livre d’enfantsàl’essaicritique.MichelButorest ungrandinnovateur,
car ilforgesanscesse des matricesetdes techniques scripturales nouvelles,
d’où le défi relevépar notre étude,quiassocieson œuvre àunethéoriesur la
répétition.Larecherchepoïétique est heureuse derencontrer unécrivain
comme MichelButordont l’œuvreluifournit un nombreimpressionnantde
documents poïétiques: entretiens, articlescritiques,œuvres littéraires mises
enabyme, correspondance,manuscrits.
Nous nevisons pas l’exhaustivité,mais plutôt lavariété del’œuvre de
MichelButor.Étantdonnéelanaturepoïétique/poétique denotre approche,
nous préférons leterme d’«œuvre»à celuide «texte».La différence entre
lesdeux notionsest soulignéepar l’auteur lui-même, dans sonRépertoire V:
«L’œuvre est survie,lutte contre cette faiblesseou maladie grâce àla fièvre
qu’elleprovoque.La guerre entreles mots,la guerre entreles hommes,
26
devientguerre entreles organels ;avictoire dutexteest lapa.ix »Nous
lisonsle texteen vue del’œuvre, c’est-à-direnous partonsdupoétiquevers
le poïétique, dans le butde découvrir les particularités,larichesse,les

25
GiorgioAgamben,Moyens sans fin.Notes sur la politique, Rivages poche, ÉditionsPayot
& Rivages, Paris,2002,p. 69.
26
MichelButor,Répertoire V, LesÉditionsde Minuit, Paris,1982,p. 20.

18

méthodeset les mécanismesdutravailde ce grandfaiseuroufabricantde
livres.Nousenvisageonsle textedans laperspective del’œuvreou, dans les
termesde MichelButor,nouscherchons la guerrequia aboutià cettepaix.
Nousdynamisonsle textepardes interprétations nouvelles,nous le
remettonsen marche,nous lui proposonsdenouveaux voyages.Eneffet,
nousessayonsderépondre,lemieux possible, àson invitationau voyage.Il
s’agitd’un«voyage dans l’écriture»,quiestégalement un«voyage en
écriture».
Laspirale denosdétours introductifs se ferme,maintenant,sur
l’annonce des quatrepartiesdenotretravail:

I.

II.
III.

IV

Larépétition ou«leproblème commepro-ballein».Le génie du lieu
scriptural
Lérépétitiondans les plisdufaie artistique.Répertoiremobile
Différents typesderépétitionetautantde gestes litéraires intégrateurs.
Dans l’atelierde MichelButor
Letempsdu« fairescriptural »dans laperspective d’uneitérologie.À
partird’un projetde MichelButor.

Ces parties sesuccèdentdans un ordre «problématique»:inventiondu
problème(I), complicationdu problème(II, III),possiblesolutiondu
problème(IV).Chacune d’entre elles tourne,pourtant, autourdu même axe,
quiestceluidelapoïétique/poétique.
La coquilleliminaireveille.L’ammonitetextuellerêve.

PREMIÈREPARTIE

La répétition
ou « le problème commepro-ballein».
Le génie du lieu scriptural

1.1. L’invention du problème

Recherche arduesepromenait soucieuse
au long du torrentaux milleproblèmes.
MichelButor,
L’Embarquement de la reine de Saba

27
Leproblèmes’invente, au sensdu lat.in-venire:il« forcel’issue»,
«parvientau lieu ».Dansce cas,troisaxes majeursderéflexion sont
concernés par un teleffort, àsavoir«laquestiondelarépétition »,la
perspective d’uncorpusButoret l’intérêt pour le faire artistiquequi instaure
lesdifférentsélémentsde ce corpus.
Dans un premier temps,leurcroisement se faitau niveaudes
interrogations:Qu’est-ce qui permet à la répétition d’être créatrice ?Est-ce
qu’elle l’est toujours?Comment répète un écrivain qui cultive tant
l’innovation ?
Un telaperçu interrogatif dela conditiondu«problème» nousamène à
lesaisiren tant quemouvement– un mouvement quientraîne etfluidifie
deux notionscentralesdenotresous-titre(«problème», «répétition »),tout
endéclenchant un véritable fluxentrelesdeux notions
Laportée de cetteinvention du problèmeestdouble : d’unepart,nous
énonçons lestatutde «problème»delarépétition, d’autrepart,nous
précisons leproblèmequianimenotreproprerecherche.Dansce contexte,le
terme «problème»gardeson sensde difficulté épistémologique,maisce
quenous privilégionsc’est sa force de faire avancer leschoses, dejeteren
avant (pro-ballein), depropulser les structureset les sens.

1.1.1. Le nœud du problème
Undesnœudsdu problèmesetrouve dans lemot même :répétition.
Étantdonnéle grandnombre determes satellites qui l’entourent,les
connotations négatives qui y sont liées (ressassement,rabâchage,radotage)
ou les oppositions multiples quelepoids sémantique de cenomengendre,la
répétitiondoit se confronteravec des questionsdevocabulairequi menacent
son identité et sonautonomie.

27
MichelButor,Entretiens – Quarante ans de vie littéraire,1969-1978,vol.II, JosephK.
Éditeur, Paris,1999,p. 102.L’écrivain méditesurcemot qui renvoie àson propre art: « Le
mot inventionest trèsbeau (lemot transformationaussi).Touteinventionest transformation,
cela estdans lemot même :in-venire:parvenirau lieu, forcer l’issue.Lanécessités’ouvre, et
cequi semblait impossiblevient se cueillirentrevos mains. »

23

1.1.1.1. Les autres noms
Quand ils’attaquepour lapremière foisàlaquestiondelarépétition,
MichelButor le fait par le biaisd’une analyse deLa Répétitionde
Kierkegaard, et plus précisément,par unexamenattentif du système de
28
pseudonymes quelephilosophe danois meten place.En suivantdeprès le
choixdes pseudonymeset l’évolutiondel’écriture de Kierkegaard, Michel
Butorconstateque ces pseudonymes se constituentdans un véritable
« appareilde défense» quifiltrelescheminsdelapensée etaidel’auteurà
mieuxassumer savoix.D’ailleurs, aprèsLa RépétitionetUne possibilité,
Kierkegaard commence àsigner sesécritsdeson proprenom.
Nousconsidérons que cette approche delarépétition par le biais
des«pseudonymes »de Kierkegaardpourrait servirdemodèle ànotre étude
quiessaie, avant tout, de cerner lanotionderépétitionàtravers l’ensemble
desdifférents noms quienfont signe et quenousdésignons par lesyntagme
«lesautres noms ».
Notreréflexion traverse detels spectres nominaux, dans le butdemieux
éclairer lemotrépétitionlui-même etd’expliquer, ainsi,sonchoixen tant
quemot-clé denotre démarche.
Cette approchdee «sautres noms» sous un jour pseudonymiquene
« complique» leproblèmeque dans lesens oùellel’invente,par lamise
ensemble des plusieurs plis terminologiques (com-plication) liésàl’idée de
répétition.Nouschoisissonsd’envisager les noms quigravitentautourdu
phénomènerépétitif comme autantde «pseudonymes »(dans lesens
kierkegaardiendu mot)delarépétition, afinderendreplus visiblel’étrange
réseaudes relations qui setissententrelarépétitionetdes mots tels«la
récurrence», «leretour », «lareprise», «leressassement », «la
réitération », «leradotage», «laréduplication », «lamonotonie».
Ilconvientdesouligner le fait qu’il nes’yagit pasd’une confusion
entreles notionsde «synonymes », «hyponymes »et«pseudonymes »,
maisd’unemploi tout particulierdu terme «pseudonyme»,inspirépar
l’usagequelepenseurdanoisfaitde cettenotionet que MichelButor
exploite dans sonessai.
Lanécessité de forger un outildetravail sidangereux nousestdictée
par lanatureproblématique du motrépétitionlui-même.Notreintentionest
de contrecarrer,par un tel plaidoyer,lesdiscours qui pourraient nier la force
opératoire du nomderépétition(qui serait,seloneux, «tropflou »et«trop
large»et surtout«tropdépourvud’uneproblématiquepropre».)
Cen’est pas un hasardqueses préoccupationsdans un teldomaine
dirigentMichelButor vers un rapprochemententrel’idée de «répétition »et
laquestiondes«pseudonymes »du philosophe danois.Dès sonessai« La

28
MichelButor, «La Répétition »inRépertoire I,Éditionsde Minuit,Paris,1960.

24

Répétition », MichelButor utiliselesyntagme «problème dela
29
répétition », etd’unemanièreplus ou moinsdirecte,ilendétermine
quelquesaspectset la cultive déjà :son propretitre est unereprise dela
traductionfrançaise du titre del’ouvrage du philosophe danoiset les
premières lignesdesonessaiconsistentà citer unfragmentdu livre de
Kierkegaard,procédéintertextuel quiéquivautàunerépétition littérale.Un
siècle après lamortdu penseur nordique,unfragmentdeson texte apparaît
sous une autresignature-ressuscitation,par le biaisdelaréécriture, desa
passion pseudonymique. (Deplus,il s’agitd’unécrivain qui refuse de
prendreun pseudonyme, et qui veut porter son proprenomcomme
pseudonyme : MichelButor!)
Dans l’introductiondesonétude, MichelButor passe en revuequelques
pseudonymesdu philosophe danoisetanalyselerapport nom-personnequi
s’endégage.Ilen souligne desaspects intéressants tels 1. le fait quele
pseudonymen’est pas un simple «nomdu même»,mais unevoixàpart
entière(exemple :un pseudonymepose des questionsTe: «lle est la
question quepose audébutdesonlivreundes pseudonymesde Kierkegaard,
30
ConstantinConstantinus. »; 2. l’autosuffisance déconcertante d’une
écriturerendue contradictoirepar lejeudeses pseudonymes (exemple
«Commentaffirmer quoi que cesoit sur le grandœuvre de cesphinx
discrètement posé au seuildes temps modernes,sanscourir lerisque devoir
lamoindre desesallégations niée,réfutée et ridiculisée àl’avance,jugée
31
déjà de fond encomblepar undes visagesde cetteimmense duplicité;? »
3. le fait queles pseudonymes surprennentetdébordent lenommé
(exempl«e :C’est qu’ilestextrêmementdifficile de décrire d’une façon
adéquatelerapportdu vraiKierkegaard avecses multiplesdéguisements.Ce
sontbien réellementdes personnagesfictifs,sans qu’ils parviennent toutà
32
faitàseséparerdeleurauteurcommehérosderomans. »).
Nous pensons quetoutesces particularités,relevées parMichelButor
dans le contexte del’œuvre de Kierkegaard,seretrouventdans le casdu
phénomènerépétitif etdeses spectres nominaux.Dès lors,nousconsidérons
l’actionderépétitionet les mots qui l’entourent sous un jour
«pseudonymique».
1.« Larécurrence», «leradotage», «laréitération », «lamonotonie»
nesont pas que des«noms »delarépétition,maisdes phénomènesàpart
entière; 2.Ces noms quiflottentautourdelarépétition semblentdéjà
l’interpréteret se contrediresur son sujet («renaissance»/«ressassement »,
parexemple) mais,ils surprennentégalement sapartde «possibilité»et lui
permettentd’évoluer. 3.On peut reprocheràlarépétitiondenepasavoir la

29
30
31
32

Idem,p. 96.
Ibid,p. 94.
Ibid.
Ibid,p. 94-95.

25

force d’un termeopératoire, carellesemblese dissoudre dansdes
«pseudonymes » qui luiconfisquentainsi touteproblématique :larépétition
neserait, ainsi,qu’unequestiondemémoire(«ressouvenir »,
«réminiscence»), d’imitation (« duplication », «reproduction ») oudesérie
mathématique(«récurrence», «fréquence»).Nousconsidérons qu’ilest
vrai queles substantifsénumérés sont liésàlarépétitionet renvoientàson
phénomène,mais nous pensonsaussi qu’aucund’entre eux n’estcapable de
rendre compte detoutes lesfacettesdu phénomène en question.Ils ne
l’épuisent pas.
Commeles«pseudonymes »de Kierkegaard,qui«sontdesaspectsde
33
lui-mêmeoudes possibilités quiéchappentàla consciencequ’ilena», ces
motsgroupésautourdelarépétitionen indiquentdesaspects («retour »,
«reprise», «recommencemeou s’nt »)enéloignent nettement, en tant que
nomsdequalités (« fréquence», «périodicité»),incapables,pourautant, de
remplacer un nomd’action:larépétition.Il ya des«pseudonymes »dela
répétition («laredite», «lerabâchage», «leradotage») quicontredisentce
quenous regardonscommel’essentieldu phénomènerépétitif, àsavoir sa
force derenouvellement, deressourcement,sa capacité créatrice.Ilsagissent
selon lemodèle de VirgiliusHaufmensis,lepseudonyme de Kierkegaard,
l’auteurduConcept de l’angoisse,quidéclarequeLa Répétition,l’œuvre de
34
ConstantinConstantinusest«undrôle delivre» .Lerapportentrela
répétitionet ses«pseudonymes »est lui-mêmeproblématique :elleles
génère,mais ils lajettentendérision, en oublieten trahison.
On nepeut pas réduirela complexité del’actionderépéteràune
caractéristique(«monotonie») ouàunestructure figée(«série») ;la
répétitiondit lemouvement,le geste,l’actionde faire denouveau –cequi
impliqueune augmentationdelapuissance dufaire.Larépétitionest un
faireaudeuxième degréou« deuxfois plus intense».Lanature dela
répétitionest plutôtdel’ordre duverbe.

Répéter (vb.emprunté au latinrepetere,quenous retrouvonsenfrançais vers
e
le débutduXIIIsiècle) ;« chercherà attendre, atteindre denouveau,
ramener,recommencer,raconter,reprendrepar lapensée,réclamer » ;dere
(préfixe àvaleur intensive et itérative)etdepetere(‘chercherà atteindre, à
obtenir’et ‘demander,réclamer’pétition).L’ancienfrançaisaune forme
populairerepeir(avec chute dut)dont lesensétaitceluide «reprendrela
35
lecture d’un psaumeune deuxième fois »

Larépétition n’est ni retour,ni reprise, elle estet retouret reprise;
l’étymologie du mot suggèreundoublemouvementd’aller (allerchercher,
se diriger vers)etderetour (chercherafind’ameneravecsoi).On

33
Ibid,p. 95.
34
Ibid.
35
Robert – Dictionnaire historique de la langue française, DictionnairesRobert, Paris,
1995.

26

cherche àregagner quelque chose, àseréapproprier unélément.Nous
retenons lescomposantsessentielsde ceparcours:ilest un mouvement qui
intègrele retourdansl’avancement.Un seulgeste, celuiderépéter,meten
équation,sous une formenouvelle,lepassé et l’avenir –le chemin vers
l’avenir fait un détour par le passé.L’histoire du nomde «répétition »
introduitdeuxéléments nouveauxdans lapensée du phénomène :le voyage
36
(aller-retour)etle temps(un présent quia «lanostalgie del’ave).nir »
Pourcequiestdeses«pseudonymes »dans lamémoire
(«ressouvenir », «réminiscence»),ils nommentdesélémentsdu
mouvementderépétition quivont en arrière,senscontraire à celuidugeste
globaldelarépétition qui«sesouvientenavant ».Si l’on reprendles termes
deFerdinandAlquié,lamémoire estdel’ordre dela «passion », cequi
l’oppose àl’« action »delarépétition: «lamémoire estcepar quoi lepassé
37
revientetcepar quoi nous lereconnaissonset leloca.lisons »Au pôle
38
opposé,l’actionestcelle «quiconstruit l’avenir ».Parconséquent,la
répétition n’est pas mémoire,mais tant qu’il n’yapasd’« action pure», car
lapassion s’y mêlesanscesse,ilfautadmettrequ’il ya delamémoire dans
larépétition.
Dans lemême contexte du retourdu passé,ilconvientderappeler un
autre «pseudonyme» qui nerécupèrequel’undes versantsdu mouvement
derépétition:larécurrence.Cemotdit plutôt«unfait »,qu’«une action ».
La «réitération », cependant, est«un pseudonyme» très proche dela
«répétition ».Il nerenvoiepasclairementau retour,mais ilalemérite de
témoigner,par sonétymologiemême, dela capacité créatrice du mouvement
39
répétitif :lat.iterum(« derechef») < sanskr.itara(«nouveau »).
Cesdeuxderniers termesapparaissentdans un nombrelimité de
contextes, car leur usage est restreint.Ils perdent soit le côté « action » (qui
fait des récurrences ? quel est le verbe français qui correspond à ce nom ?),
soit l’idée de «recherche» oude doublemouvement (aller pouramener).
Aucund’entre eux n’épuiselaréalité complexe du phénomènerépétitif.
Quantà «la duplication »età «laréduplication », elles impliquentdes
répétitions,maiselles ne disent pas larépétition qui nous préoccupe.Ces
noms sontattachésà des occurrenceset non pasaugestequi lesengendre;
ilsévoquent la figure du« double»,qui n’est qu’un premier pas vers«le
multiple»exprimé dans larépétition.
Trop rangée ducôté du«même»,larépétitionaffirme enfait la force
dialectique du jeuentre «lemême»et«l’autre».Dans soncontexte,

36
MichelButor,Entretiens –Quarante ans de vielittéraire,1979-1996,vol.III, JosephK.
Éditeur, Paris,1999,p. 96.La formule exacte est«lanostalgie del’avenir perdu ».
37
Ferdinand Alquié,Le Désir d’éternité, PressesUniversitairesde France, Paris,1987
e
(X édition),p. 30.
38
Idem,p. 135.
39
JacquesDerrida,Limited Inc,op. cit.,p. 29.

27

d’autres notionsàusagepéjoratif exigent leur réhabilitation.Est-cequela
répétition pourrait soustraire «lamonotonie»,parexemple, àl’empire de
l’ennui,pour lareliresous unjourpoïétique, àlamanière de Bachelard(la
40
monotonie du chef-d’œuvre) ?Lenomderépétitionest l’élément leplus
généraldelasérieinvoquée, d’où l’idéequesonétudepourrait serviràla
compréhensionetàlaredynamisationdesautres.
Si nous regardons leséventuels« autres noms »delarépétitioncomme
autantde «pseudonymes », c’est parcequ’ils ne disent que des vérités
partielles sur l’actionderépétition quenous visonset,qu’ànotresens,seul
lemotrépétitionarrive ànommer.Ils sont tousdes«pseudonymes »
kierkegaardiensdelarépétition,parcequ’ils l’accompagnent souventet
cachent ses traces sous leurs propresempreintes.Leproblème de «la
répétition » s’invente,naît, au moment oùelleréussità « forcer l’issue»età
s’affirmeren tant quetelle.

1.1.1.2. Les sens et les contresens
Lanatureproblématique delarépétitionest saisissable au niveaude ces
rapportsextérieurs qui relient«répétition »et«ressassement »,
«monotonie», «récurrence», «retour », «mémoire»,maisellese
manifeste aussi pardesconflits quiagissentàl’intérieurdu noyau
sémantique du mot«répétition » lui-même.
Lesarticlesde dictionnairepermettentderemarquer unetension qui
existe dans lesfils sémantiquesdu nomdel’actionderépéter.Lemot même
est problématique, car ildit le geste de « fairelamême chose»,maisaussi le
geste de «nepasfairelamême chose»: «1.dire, exprimerdenouveau (ce
qu’ona déjà exprimé) »et« 5. (1530)Redireou refairepour s’exercer,pour
41
fixerdans samémoire […]».
La différence entre cesdeux répétitions, entre «radoter »et
« apprendre», estdue àune différence d’intention quidéplacelaquestionde
larépétitioncréatrice du territoire descaractéristiques inhérentesdu
phénomèneversceluidu maniement qu’onenfait.On vise à fairelamême
chose, commel’artisan,oubien, à fairemieux, commel’artiste(distinction
qui n’opèrepas toujours, car l’artistes’éveilleparfoisdans l’artisan, de
mêmeque ce dernier veillesouvent sur lesexercicesdu premier).
Pourcomprendrel’enjeude cette ambiguïté du mot«répétition »dans
uneréflexion sur lesactescréateurs,ilconvientde citer lanotationde
NicolasGrimaldi:

40
GastonBachelard citéparIrina Mavrodin,Uimirei poiesis, ScrisulRomânesc, Craiova,
1999,p. 106.
41
LeNouveau Petit Robert,Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française
– nouvelle édition du Petit Robertde PaulRobert,texteremanié etamplifiésous la direction
de Josette Rey-Debove etAlainRey, DictionnairesLe Robert, Paris,1996.

28

En refaisantcequ’onavaitfaitdemieux,unartisanaccomplit toutcequ’on
attendaitdelui.Pour lui,refaire c’estégaleretégaler, c’estexceller.À
l’inverse, en refaisantcequiavait puêtre faitdemieux,unavocat,un légiste,
un prédicateur,nesont que des misérables plagieurs.Poureux,refaire c’est
42
répéter, et répéterc’est n’avoir rienfait. »

Commentfairepourbien répéter,pour s’installerd’une façon positive dans
larépétition ?Leverbe «répéter »continue d’êtreprisdans sa connotation
négative,malgrél’évidence d’uneprésencerépétitive bénéfique dans le faire
artistique.Dans l’undesesentretiens, MichelButoraffirmelarépétition par
d’autres motset met le gesteressassantdelastérilitésous lenomde
«répétition »:

Cequ’ilya de consolant, c’est qu’une fois lelivre fini,j’oublie complètement
cequej’aiécrit.Ainsi,jepuisrecommencer indéfiniment à écrire sur le même
sujet, sans jamais me répéter,maisen répondant, aucontraire, à des questions
43
deplusen plus précises.

Leverbe «répéter »yfaitallusionàunerépétitiondu même,une
répétition négativequi interviendraitau niveaudes résultatsdu travail.La
répétition positive estcellequi intervientau niveaudufaire,maiscette
dernièrese cachesous un préfixe delarépétition: «recommencer ».
L’écrivain lasignale,mais indirectement.
Lemot«répértition »egorge de contradictions.Entre «unemontre à
répétition »et«larépétitiond’un opéra», entreles mécanismesdetoutes
sorteset letravail humain,il réussità franchirdes limitesantithétiques.La
pratiquescripturale de MichelButor montre,parexemple, àquel point une
conduite créatricepeut impliquer lamise au pointd’un nombre de
«matrices ».On travaille,on répète,jusqu’à ceque cetterépétition se
transforme dans unfonctionnement individuelgrâce auquel,letexte
commence às’écrirelui-même–cequicorrespond, en quelquesorte, au
rêve de MichelButorde créer«unemachine detextes ».
Lehasard fait qu’une doublerépétitiondevoyelles résonne dans lemot
français«répétition »–dernier mirage d’unenotion qui ne cesse de
bouleverser son nom.Sondestinest proche de celuidécrit parMichelButor
dans les lignes suivantesduRépertoire V:

Quandun motest tropchargé deproblèmesetd’ambiguïtés,vousavezbesoin
d’unesorte de boucliercontre ceux-ci.Souscette carapace,letourbillon
continue, et la différence entrelasurfaceprotectrice et laprofondeur suspecte
devientdeplusen plusforte.Celaseraidit,un jourcela craque.Lemoten
quelquesortese renverse, et il vaproduire dans tout le discours qui l’entoure

42
NicolasGrimaldi,Le Travail. Communion et excommunication, PressesUniversitairesde
France, Paris,1998,p.84.
43
MichelButor,Entretiens II,op. cit.,p.49.Tous les soulignements opérésdans les textes
descitations nousappartiennent.

29

unetelleperturbation qu’ilfaudra biel’n un jour ouautreun nouveau texte,
44
pour quelaviepuissereprendre dans une autrenormalité.
Notre étudeviseun tel renversementdu mot«répétition »et tente à
déceler lesproblèmesinternes qui l’amènent vers un telchangement.De
l’analyse de ce foisonnementde contradictions quianiment«larépétition »,
unehypothèsese dégage : «lerenversement » n’est pas qu’unesolution pour
les problèmes qui hantent lemot,mais un problème àpartentière, car il
(re)meten mouvement lenomet lemondetextuel qui l’entoure.

1.1.2. «Ou »dévoilé : « où »

1.1.2.1. Où est la répétition
Lejeudemotsdans letitre«Ou » dévoilé : « où »annonceunevision
singulièresur lerapport répétition stérile/répétitioncréatricequia été déjà
ébauché dans les paragraphesantérieurs:larépétition neserait pas stérileou
créatrice,maiscréatrice(là)où(elle apparaîtcomme) stérile.
Cette fois larépétition inventeson problème en marge d’une distinction
philosophique(celle deGillesDeleuze)etd’une classification poïétique
(celle deRené Passeron).DansDifférence et répétition, GillesDeleuze
définit larépétition par rapportàla différence, etdétermine ainsi trois types
fondamentauxderépétition.Il s’agitd’unerépétition«nue», àlaquelleon
soutirela différence, d’unerépétition plus profonde(unerépétition
«vêtue»),quicomprendla différence et qui«secrète» lapremière, et«
audelà de cesdeux répétitions »,unetroisième,larépétition ontologique, celle
45
quifaitla différence.Dans salecture del’ouvrage de GillesDeleuze,la
poïétique,parRené Passeron, aidentifiélarépétitioncréatrice à cette
46
troisièmerépétition«quifait la différence»
Pour notrerecherche,leproblèmesesitue au niveaudu lien qui unit«la
répétition nue»et«larépétition vêtue»et que Deleuze désignepar la
métaphore d’«unesécrétion ».Tel qu’il l’indique,lapremièrerépétitionest
d’ordrephysique, et la deuxième, d’ordrepsychologique, cequi, dans une
perspectivepoïétique,pourraitapparaître commeunerépétitiondans l’objet
dela créationet unerépétitiondans lesujet instaurateur.Nousavançons
l’hypothèse del’existence d’unerépétition« entre»cesdeux limites (ou

44
MichelButor,Répertoire V, LesÉditionsde Minuit, Paris,1982,p. 13.
45
GillesDeleuze,Différence et répétition, PressesUniversitairesde France, Paris,1999
e
(9édition),p. 367.
46
René Passeron,LaNaissance d’Icare.Éléments de poïétique générale, ae2cg Éditionset
PressesUniversitairesde Valenciennes,1996,p. 159-160.« En raison même de cette
puissancequi traverselarépétition pour larendre créatrice,nousdirons quelarépétition qui
‘fait la différence’estceque JacquesDerrida appelle‘la différance’.Voulantdésigner l’acte
qui,non seulementdifférencie deuxétats,maiscréela différence dudevant-être naissantpar
rapportàl’être-là de l’étant, Derrida crée cenéologisme,parfaute d’orthographe […]».

30

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