Le roman colonial (suite)

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Actes du colloque des 10 et 11 septembre 1987
Publié le : lundi 1 janvier 1990
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EAN13 : 9782296229723
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ITINERAIRES ET CONTACfS DE CULTURES

UNIVERSITE PARIS-NORD CENTRE D'ETUDES LITlERAIRES FRANCOPHONES ET COMPAREES

ITINERAIRES ET CONTACTS DE CULTURES Volume 12 2ème semestre 1990

LE ROMAN COLONIAL (Suite)

Actes du colloque des 10 et 11 septembre 1987

Editions l'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechniqlle 75005 PARIS::;'

<£:L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0914-8

ITINERAIRES ET CONTACTS DE CULTURES

Numéro

12

2' semestre

1990

LeRomancoronm/~uft~
Jean-Louis JOUBERT: Présentation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .7 des Noirs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .9

Michel HAUSSER:

Jules Verne et l'Afrique

Alain BUISINE: Vertiges de "indifférentiation.
Jacques LECARME: Les romans coloniale coloniaux

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
de Georges africaine: Simenon. . . . . . . . . . .57 . . . .67

Alain RICARD: Pierre HALEN:

Littérature Kitawalade

et littérature

Felix Couchoro. du roman colonial.

au Congo Belge. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71
Paul SIBLOT: L'Algérianisme: fonctions et dysfonctions d'une littérature coloniale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .81 Jean DEJEUX: Bernard Robert Randau, Jérôme
théoricien du roman colonial. .

Léon Debertry:

un échantillon

. . . . . . . . . . . .93

quoi? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .101
colonial.

BARITAUD:

et Jean, ou qui écrivait

Jack CORZAN/: Lafcadio Hearn aux Antilles: res dessous de "esthétisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 07

Joachim SCHULTZ: Ulysse, Cafre, ou l'Histoire dorée d'un Noir, le roman de Marius et Ary Leblond dans le contexte de la littérature française des années
vingt.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .115

Martine MATHIEU: L'image de l'indianité dans La Croix du Sud de M. et A. Leblond. La représentation de l'autre dans l'écriture coloniale. . . . . . . . . . . . .125 Ser~e BOURJEA: "Une Mandchoue peut-elle être aimée d'un Européen? (Theorie du roman "exotique" dans René Leys de Victor Segalen). . . . . . . . . ,135 Francine DUGAST-PORTES: L'exotisme dans l'oeuvre de Marguerite Duras. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .147

COMITE DE REDACfION
Jacqueline ARNAUD (décédée), Charles BONN, Claude FIL TEAU, Jeanne-Lydie GORE, Michel GUERRERO, Jean-Louis JOUBERT, Fernando LAMBERT, Maximilien LAROCHE, Bernard LECHERBONNlER, Bernard MAGNIER.

SECRETARIAT DE REDACTION Centre d'études littéraires francophones et comparées. Université Paris-Nord, Avenue J.-B. Clément, 93430 VILLETANEUSE.

DIFFUSION, Editions L'Harmattan,

VENTE, ABONNEMENTS 7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 PARIS.

Jean-Louis JOUBERT
(Paris-Nord)

PRESENTATION

Les Centres d'Etudes Francophones des Universités de Paris-4, Paris13 et La Réunion ont accueilli les 10 et 11 septembre 1987, dans l'Amphithéâtre Guizot de la vieille Sorbonne, deux journées d'études consacrées au "Roman colonial". En voici la substance, présentée avec le retard qui convient à la maturation des choses de l'esprit (et malheureusement de manière incomplète: les communications de nos collègues A. Chemain, M. Henry, J. Riesz n'ont pu, à notre grand regret, être jointes à la gerbe que nous rassemblons aujourd'hui). Un premier volume d'Itinéraires et contacts de cultures, préparé par les soins de l'Université de La Réunion, en préfiguration de ces journées d'études, avait déjà tenté de jalonner la problématique du "roman colonial".

tout est dit, très vite: c'est une forme morte, à laquelle "dictionnaires des littératures" (le Dictionnaire des Littératures de langue Française de Beaumarchais, Couty et Rey, ou Je Dictionnaire historique, thématique et technique des littératures, sous la direction de Jacques Demougin) ne font pas l'honneur de la plus mince entrée. Le roman colonial a été rayé de la carte littéraire dans l'allégresse des décolonisations. /I est vrai que sa forte charge idéologique, son racisme ingénu ou obsessionnel, en rendent aujourd'hui /a lecture déplaisante ou suspecte. Faut-il donc soupçonner que/que perversité universitaire derrière le choix d'un tel thème pour des journées d'études francophones?
En apparence, d'ailleurs les récents En fait, le genre se révèle beaucoup moins raide et simpliste, dès qu'on commence à l'examiner d'un peu près. Ses frontières sont incertaines, et tel parmi les écrivains de haute ambition a pu les franchir plus ou moins clandestinement (C'est peut-être le cas de Segalen, de Céline, de Simenon, de Marguerite Duras, évoqués dans les articles qui suivent). Les littératures nationales, apparues depuis quelques dizaines d'années dans les pays naguère colonisés, se sont frayé leur voie dans la continuité ou la rupture avec les littératures coloniales (et parfois plus dans la continuité que dans la rup7

Le roman colonial ture). Quant aux pesanteurs idéologiques: elles sont bien réelles. mais peutêtre masquent-elles (à peine) les charges fantasmatiques, les vertiges de l'imaginaire... Car le roman colonial cherchait aussi à questionner une identité. Même si, généralement, il répondait à la question par l'affirmation de la supériorité sans nuance du maître européen, il lui arrivait, comme malgré lui, de dire plus ou autre chose que ce discours colonial. Sinon, comment comprendre "intérêt maintenant porté à Marius & Ary Leblond dans leur pays d'origine, La Réunion? Eux qui se sont voulus les théoriciens d'un genre à l'époque nouveau et engagé, "le roman colonial", sont aujourd'hui lus comme des "romanciers réunionnais", participant de quelque manière à la construction de l'identité réunionnaise. Etonnant, non?

8

Michel

HAUSSER

(Bordeaux-III)

JULES

VERNE DES

ET l'AFRIQUE NOIRS

Ce n'est pas sans scrupules ni appréhensions que je vous propose cette étude: je ne suis pas "vernien" et la présente occasion ne m'a pas accordé assez de temps pour que je commence à le devenir. J'ignare les classiques de la recherche vernienne, grands et petits: à peine un peu de Vierne et de Soriano1. Je ne peux même vous garantir que mon sujet n'ait pas été déjà traité. Bref, je n'ai aucune qualité particulière pour vous parler de Jules Verne et de sa vision de l'Afrique2. Ne voyez donc dans cet exposé que les fruits, rapidement mûris, des notes de lecture d'un universitaire quelconque, tenu par des contraintes de temps à cette seule première phase. La seconde, la plus intéressante sur le plan de la connaissance, serait de confronter le texte de Verne à se.s sources, pour l'essentiel les voyageurs du 1ge siècle, qu'il cite abondamment. Je n'ai pu m'y référer, pas plus qu'aux gazettes de son époque. Quelle place occupe qu'a laissés Jules Verne? t'Afrique2 dans fa centaine de récits d'aventures

Six romans, dit le spécialiste3, et même pas plus de quatre si l'on exige que l'action se déroule entièrement sur le continent noir. C'est peu.
l} Daniel Compère va soutenir (quand vous lirez: aura soutenu) sa thèse intitulée Jules Verne: textes et intertextes. Peut-être ce travail apporte-t-il des réponses aux questions impliquées par mon étude. 2} Je dis et dirais Mrique par souci d'économie. Mais, comme l'indique le titre, seule l'Afrique Noire est prise en considération, ce qui exclut des romans comme Clovis Dardentor. 3} Mon collègue Jacques Noiray, pour qui la machinerie de Jules Verne n'a pas de secret. Qu'il trouve ici l'expression de ma gratitude: il m'a grandement facilité la tâche. C'est lui qui me conseille d'écarter un septième roman, dont l'action se dé9

Le roman colonial

Pourtant, compte non tenu de la première nouvelle publiée par Jules Verne à vingt-trois ans, Amérique du sUd4, c'est avec l'Afrique noire que commence la longue suite des Voyages extraordinaires: un texte déjà magnifiquement vernien que vous avez tous lu: Cinq semaines en ballon (1863), voyage qui prend l'Afrique en écharpe, de Zanzibar au Sénégal. \I n'est donc pas faux de considerer que l'Afrique occupe la première place dans l'oeuvre de Verne. C'est par elle que le lecteur soucieux de suivre l'ordre chronologique entre en matière, la matière étant le monde vernien.
Suivent: australe, Ngami; les Aventures de trois Russes et de trois Anglais 1872, remontée (dira-t-on anabase ?) du fleuve dans l'Afrique Orange au lac plus 145), Robur puis, Abo-

l'Etoile du sud, 1884, qui se déroule dans la même région, précisément dans le Griqualand, avec une pointe jusqu'au Transvaal; Robur le conquérant, 1886: voyage de "circumaviation" (p. comme chacun sait. Pour l'épisode africain, l'Albatros de l'ingénieur survole quelques villes du Maghreb (qui échappent à mon propos), s'engageant au-dessus du Sahara, Tombouctou et, essentiellement, mey, d'où l'engin passe sur l'Atlantique pour gagner l'Antarctique;

Sans Dessus dessous, 1889: un bref épisode, capital pour l'histoire, a lieu sur le flanc méridional du Kilimandjaro. Le reste de l'action se situe aux Etats-Unis;
enfin, le Village aérien, 1901 (Jules Verne n'a plus à vivre que quatre ans), conte le retour d'une expédition marchande du Darfour vers Libreville. Le titre primitif était la Grande Forêt. De fait, "action est centrée sur la forêt équatoriale aux abords de l'Oubangui5. C'est Je premier et le dernier de ces ouvrages qui ont, pour nous, le plus d'intérêt. Il n'existe pas entre eux, cependant, de symétrie: si Cinq semaines est une entrée en matière, le Village n'est pas un épilogue: cinq romans encore à paraître, pour ne rien dire des posthumes.
veloppe de Conakry jusqu'au-delà de Gao, dans une mythique BJack1and, L'Etonnante Aventure de la mission Barsae. QueUe est. en effet, la part de Jules Verne dans ce roman publié en feuiHeton d'avrU à juiUet 1914, puis en volume en 1920 (rééd. en 1983 par les Nouvelles Editions Oswald) ? Conçu par lui en 1904, quelques moiS avant sa mort, il est, pour J'essentie], de la main de son fils Michel. Je n'en parlerai donc pas. 4) Musée des familles, 1851. 5) Abréviations et références: C.: Cinq Semaines en ballon (1863), coll. "Folio Junior", Gallimard, 1980, 365 p. (exiSte aussi en G.-F., 1979, sans les illustrations de Riou, avec une présentation de Simone Vierne). A.: Aventures de trois Russes et de trois Anglais dans l'Mrlque australe (1872), même coll., 1982,294 p. E.: L'Etoile du sud (1884), Genève, ed. de J'1\I!:ora, 1981,251 p. R.: Robur le conquérant (1886), Livre de pocne, 1979, 250 p. S.: Sans Dessus dessous (1889), Hachette, coll. "Grandes Oeuvres", 1984, précédé du Superbe Orénoque, p. 308-442 (l'auteur justifie p. 395 J'orthographe qu'il a choiSie: "sans" et non "sens"). V.: Le Village aérien, Hetzel, 1901, 235 p. (l'ouvrage a été réédité en 1937 dans la Bibliothèque verte et en 1977 par les Humanoïdes associés. n est regrettable que ce roman étrange, nuUement indigne des précédents, n'ait pas fait J'objet d'une réédition récente. Celle de 1977 n'est plus disponible). Le nombre qui suit J'initiale du titre désigne évidemment la page de l'édition de référence. 10

Jules Verne

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J

p. 256-257)

Le roman colonial

Je traiterai mon sujet en trois points. sera le plus développé.

Le troisième,

le plus important

1. UNE AFRIQUE

FANTOME.

Travaillant pour un magasin d'éducation6, on s'attend que Verne ait particulièrement soigné sa documentation. est notoire que ses récits ont " une fonction documentaire marquée (indiscrète, excessive, diront même les détracteurs ou les lecteurs impatients). L'auteur ne perd pas une occasion pour apporter un enseignement sur la flore, la faune et sur les moeurs des indigènes, sur l'histoire également, nous le verrons: du continent et surtout des voyages d'exploration. Chacun connaît ce type de description vernienne, assez technique, dont voici un exemple parmi cent autres:

"IIrapporta un beau francolin, long de treize pouces, court de tarse, gris foncé au dos, rouge de pattes et de bec, dont les élégantes
rémiges se nuançaient de couleur brune: remarquable échantillon de la famille des tétraonidés, dont la perdrix est le type" (A., 120). évocation ou cet autre qui s'achève de la forêt dense: en nomenclature. Ainsi, au terme d'une

"Et comment n'être pas assourdi par ce monde ailé des perroquets, des huppes, des hiboux, des écureuils volants, des merles, des

perruches, des tette-chèvre?, sans compter les oiseaux-mouches, agglomérés comme un essaim d'abeilles entre les hautes branches?'...(V.
63).

.

.

La documentation est réelle. Mais il ne faut pas l'exagérer, il faut surtout s'en méfier. Certes, la qualité d'écrivain "scientifique", généralement accolée au nom de Jules Verne, n'est pas usurpée. Ne fait-il pas, pour ne prendre qu'un exemple, établir par un mathématicien (qu'il paie 2.500 F !) les calculs fixant la puissance nécessaire pour déplacer de quelques degrés l'axe de rotation de la terreS? Mais, contrairement aux réalistes et aux naturalistes, ce contemporain des Goncourt ne décrit pas les lieux qu'il a visités, ne rapporte pas des scènes qu'il a vues, des faits qu'il connaît (il ne montera en ballon que dix ans après avoir raconté les aventures africaines du docteur Fergusson), il rêve sur les écrits de ses contemporains (ou des auteurs d'autrefois). il ne décrit pas ce qui est mais ce qu'il imagine, plus près, en fin de compte, de Baudelaire que de Flaubert ou de Zola. marche lement L'Afrique de Verne ne doit pas être prise au sérieux, de l'auteur mérite, elle, de l'être. même si la dé-

Le continent qu'il nous donne à voir est loin de nous, non pas seuni tellement parce qu'il appartient à un autre temps, ce qu'atteste une

6) Titre exact de la fameuse revue de Hetzel pour la Jeunesse: Magasine illustré d'éducation et de récréation. 7) Tette-chêvre: l'un des noms, désuet, de l'engoulevent. V., sous ce dernier nom, dans le grand Robert. la citation de Buffon. 8) Ce par quoi notre globe risque d'être mis sens et sans dessus-dessous. 12

Jules Verne terminologie ou une graphie délicieusement vieillotte (on dit aujourd'hui: rétro): que pensez-vous de noms comme "Nigritie" (C., 247), "Hottentotie" (A., 13), "Cafrerie" (E., 66), "Foulannes", "Sonrayens' (C., 327), "Dahomiens" (R., 155), "assagaies" (A., 57, 92), etc.? Où placer les "vastes sommets des Monts Atlantika" (C., 247)? dans la partie méridionale du massif de l'Adamaoua (écrit Adamova, C., 245)? non, à sa place, et sur la rive même de la Bénoué, mais parce que Jules Verne n'hésite pas à reprendre des nominations anciennes, plus justement: antiques. L'Afrique demeure "la vieille Libye" (V., 4): un personnage parle, par exemple, "des chasses que le lion numide et la panthère libyenne ont daigné honorer de leur présence" (V.; 3) et le narrateur note plus loin que "les pachydermes sont encore nombreux sur la terre libyenne" (V., 32). Cette nomination se lit dans Le Village aérien, le dernier des romans de notre corpus. Or, en 1900, la mise en valeur, ou coupe réglée, de l'Afrique (l'une ou l'autre ou les deux, selon le point de vue) est bien amorcée. Ce continent a perdu, par le fait, beaucoup de ses mystères (qu'on retrouvera plus loin). Le Noir intraitable (que nous verrons aussi) a fait place, en maint endroit, au Noir corvéable. Les monts de la Lune n'ont jamais existé que dans l'imagination des géographes de l'Antiquité. Ils figurent sur la carte que Jules Verne joint à son récit (reproduite, avec d'autres, ci-après) et ses personnages les survolent. Explication du savant de l'équipe (entendez: l'équipage), qui sait tout, ne trébuchant jamais ni sur un nom, ni sur une date9: "Sous leurs pieds passaient rapidement les plaines ondulées et ferti/es de Mfuto. Le spectacle en était admirable, et fut admiré. "Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car i/ a conservé ce nom que lui donna l'Antiquité, sans doute parce que la lune y fut adorée de tout temps" (C., 128).

Voilà la raison pour laquelle, été pris pour la lune par les habitants
Le même Fergusson un cours sur le Niger:

quelques pages plut haut, le Victoria de Kazeh (C., 118-119)10. le ballon survolera

a

fera plus loin, lorsque

Gao,

"C'est là, dit le docteur, que Barth traversa le NifJer à son retour de Tombouctou; voi/à ce fleuve fameux dans l'Antiquite, le rival du Ni/, auquella superstition païenne donna une origine céleste; comme lui, i/ préoccupa l'attention des géographes de tous les temps; comme celle du Nil et plus encore, son exploration a coûté de nombreuses victimes". (...) "Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson (...). Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de Quorra, et d'autres encore, il parcourt une étendue immense de pays (...)" (C., 318). Le Niger parcourt moins un espace géographique, des régions, que l'Histoire. Les personnages voient moins le fleuve réel que la trace qu'il a laissée dans les écrits et l'imagination des hommes.

9) " - C'est alors qu'un courageux Jeune homme (...) accomplit le plus étonnant des voyages modernes; Je veux parler du Français René Caillié. Après diverses tentatives en 1819 et en 1824, il partit à nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Numez", etc. (C.. 321). 10) Ceux de Zanzibar se figuraient déjà "qu'on en voulait au soleil et à la lune" (C.. 78). 13

Le roman colonial
Pourquoi Jules Verne s'est-il intéressé à "Afrique? On répond (comme à la question: pourquoi a-t-il raconté un voyage en ballon?): parce que la découverte de l'Afrique (et l'aérostation) sont à l'ordre du jour11. Sans doute. qu'elle réel. Mais il faudrait ajouter: dépêchons-nous d'imaginer l'Afrique avant ne soit complètement découverte. Ensuite, il faudra se contenter du

Quand Jules Verne écrit Cinq Semaines en ballon, les points de départ et d'arrivée de l'aéronef, Zanzibar et le Sénégal, sont depuis longtemps reconnus et connus. Mais l'entre-deux? de "grands vides sur les cartes de l'Afrique", des "blancs à teintes pâles, à lignes de pointillés", des "désignations vagues, qui font le désespoir des cartographes" (R., 152), et le bonheur du romancier. Après les monts de la Lune, les aéronautes survoleront, à peu près sur l'équateur, un volcan en activité (C., 192). Autres exemples: des personnages qui vivent à Libreville parlent de la chaleur insupportable de juillet-août, plus accablante que celle de mars (V., 2-3). Les mêmes insistent sur la présence de baobabs en pleine forêt équatoriale. Celle-ci est tenue pour plus vaste que la forêt amazonienne: c'est la première du monde en surface (V., 50). Plus significatif encore, le tigre africain: aperçu parmi d'autres fauves près du lac Tanganayika (C., 130)12 . Or on a lu entre temps (entre ces deux ouvrages), à propos de pillards qui mènent l'assaut:

"Certes, ils valaient bien les tigres qui manquent à ce continent!" (A., 262). Simple bévue que ce tigre africain, à joindre aux erreurs scientifiques de l'auteur recensées par des critiques sourcilleux? Je ne pense pas. J'y vois bien plutôt, avec les autres (d'autres) indices, la détermination d'un univers de fiction: nous sommes dans un monde où les personnages voient, de leurs propres yeux, voient, des objets dont on nous dit qu'ils n'existent pas: moyen commode de signifier l'imaginaire. Ce besoin d'imaginaire est clairement affiché dans Le Village aérien qui, je le rappelle à nouveau, est écrit tardivement, en 1900-1901. L'un des deux protagonistes se dit déçu de l'expédition qui, croient-ils, s'achève. L'autre ne comprend pas: n'ont-ils pas tué tous les fauves qu'ils souhaitaient, les indigènes ne les ont-ils pas plusieurs fois attaqués? Voilà justement pourquoi le premier se sent frustré: ''Tout cela forme le menu ordinaire des explorateurs de l'Afrique centrale. C'est ce que le lecteur rencontre dans les récits de Barth, des Burton, des Speke, des Grant (etc.: suivent quinze autres noms)" (V., 3). "Pas une fois, ajoute-t-il, je n'ai eu l'occasion de la jeter aux échos de la vieille Libye13 cette énorme qualification de portentosa Africa due aux blagueurs classiques de l'Antiquité" (V., 4).

11) S. VIERNE. "Introduction" à C.. éd. G-F.. 1979. p. 26. 12) V. une autre mention p. 221 du même texte: "{'eau-de-vie (...) méritait bien ce nom de "lait de tigres" que lui donnent les naturels de l'Afrique". 13) Voilà replacée dans son contexte une citation donnée quelques pages plus haut. 14

Jules Verne Plus loin, toujours le même Ue vous dois son nom: il s'appelle Max Huber; il est français, il s'adresse à son ami américain, John Cart) cite approximativement Baudelaire, et cette approximation serait peut-être intéressante à étudier14:

"Riez, John, riez de moi à votre aise! Mais je me souviens qu'a dit un de nos poètes... je ne sais plus lequel: Fouiller l'inconnu pour trouver du nouveau" (V., 16).

de ce dans

Mystérieuse, merveilleuse, prodigieuse Afrique où pourront se satisfaire les désirs d'esprits romantiques blasés par le banal et le quotidien. On n'est pas si éloigné de l'hymne à la nature que Berlioz prête au vieux docteur adolescent de Goethe. Ce besoin de merveilleux prendra sa forme la plus exceptionnelle (la plus achevée aussi) dans Le Village aérien, par quoi je terminerai cette première partie. Mais le merveilleux est déjà présent dans les romans antérieurs, sous plusieurs formes, en particulier celle de "Afrique énigmatique, dont l'image est le sphinx du désert, Harmakhis. L'une des énigmes les plus troublantes, peut-être la plus troublante, demeure encore, en ce deuxième tiers du XIXème siècle, la localisation des sources du Nil. Le ballon du docteur Fergusson, d'exploration. Qu'écrivent les journaux?
Oedipe

le Victoria,

va partir

en voyage

moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil, fontes Hili quaerere, était regardé comme une tentative insensée, une irréalisable chimère" (C., 18). Fergusson tient le même langage: "Pendant les longues heures inoccupées du voyage, le docteur faisait un véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de toutes parts aux investigations de la science. (...) Le XIXème siècle ne se passerait pas sans que l'Afrique n'eût révélé les secrets enfouis dans son sein depuis six mille ans" (C., 60-61).
Les aéronautes vérifient, du haut de leur ballon, que le Nil sort bien du lac Victoria. Ils sont déçus. /I faut décidément souligner cette déception que cause si souvent le réel:
gées

"L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un

dans un lac grand comme une mer; c'est là qu'il prend naissance; la poésie y perdra sans doute; on aimait à supposer à ce roi des fleuves
une origine céleste; les anciens l'appelaient du nom d'Océan, et l'on n'était pas éloigné de croire qu'il découlait directement du soleil! Mais il

"Les sources

du fleuve

blanc,

du Bahr-el-Abiad,

sont immer-

faut en rabattre et accepter de temps en temps ce que la science nous
14) Peut-être et au conditionnel, car l'auteur a déjà cité le vers sous cette forme inexacte au chapitre 2 de Clovis Dardentor (1896), ouvrage mentionné occasionnellement ci-dessus: "Nous voici en route. dit Marcel Lorans, en route vers... - L'inconnu, répliqua Jean Taconnat, l'inconnu qu'üfautfouiller pour trouver du nouveau. a dit Baudelaire" (Hachette. 1979, précédé de Mrs Branlcan, p. 342). Plus vraisemblablement, donc, erreur qu'inexactitude volontaire. Jules Veme aura mémorisé une formulation fausse. 15

Le roman colonial enseigne; il ny aura peut-être jours des poètes" (C., 161). pas toujours
les premiers

des savants,
ou parmi

il y aura toules seconds?

Verne se compte-t-il

parmi

Parmi les poètes, je pense, qui écoutent tête.

les savants,

mais n'en font qu'à leur

A côté, un autre type de merveilleux, beaucoup plus important d'un point de vue littéraire: la description fantastique (ou fantastico-poétique). Dans le passage qui suit, ce n'est pas tant la description qui compte que le commentaire et la comparaison: "Les voyageurs furent (...) témoins d'un magnifique spectacle. Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la chaÎne des monts Hombof/15. Rien de plus étrange que ces crêtes d'apparence basaltique; elles se profilaient en silhouettes fantastiques sur le ciel assombri; on eût dit que les ruines légendaires d'une immense ville du Moyen Age, telles que, par les nuits sombres, les banquises des mers glaciales en présentent au regard étonné. "Voilà un site des Mystères d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect. soir dans ce pays de fantômes" Hugo de Riou, p. 326).
- Ma foi! répondit Joe, je n'aimerais

(C., 324. Voyez

pas à me promener

la belle gravure

seul le

à la

Voici, en revanche, une description qui vaut par elle-même me plais à reproduire malgré sa longueur. Sautez, si je vous lasse.

et que je

"C'était une énorme vague dont les volutes échevelées se fussent déroulées avec fracas. Un lourd piétinement se propageait à travers la couche élastique du sol, et ce tremblotement se faisait sentir jusqu'aux racines des tamarins. En même temps, le mugissement prenait une intensité formidable. Des souffles stridents, des éclats cuivrés, s'échappaient de ces centaines de trompes, - autant de clairons sonnés à pleine bouche. "Les voyageurs de l'Afrique centrale ont pu justement comparer ce bruit à celui que ferait un train d'artillerie roulant à grande vitesse sur un champ de bataille. Soit f mais à la condition que les trompettes eussent jeté dans l'air leurs notes déchirantes" (V., 31). Parlez de réalisme autant que vous voudrez. On s'y croirait! Je le veux bien: on se croirait au cinéma, ou (seconde allusion necessaire) dans un texte de Hugo (ou de Zola). On est en pleine littérature (appréciez-vous,

comme moi, le "justement le "soi f mais à la condition que..." qui font de
of,

l'auteur, qui n'a jamais mis les pieds en Afrique centrale, un témoin de visu, de auditu, et même de tactu?), en plein récit: la description est à la mesure de l'événement diégétique: on croyait, avec les héros, le voyage terminé (ou, du moins, on feignait de le croire: comment "aventure pourrait-elle être terminée quand le livre commence ?). Pas du tout: la caravane est quasiment anéantie: les biens sont perdus, les personnages se réduisent à quatre. Le véritable récit peut commencer.

15) Au Mali actuel, dans le sud-ouest

de la boucle du Niger. 16

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