Le roman français au croisement de l'engagement et du désengagement

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Au vu de l'évolution du genre romanesque depuis quelques décennies, la notion d'engagement en littérature ne revêt plus forcément un sens politique. Cet essai vise à faire apparaître l'ambiguïté et l'ambivalence de l'engagement et du désengagement aux plans "idéologique" ou "moral" dans le travail créatif et présente la réflexion théorique de quelques romanciers français extrêmement différents des XXe et XXIe siècles : Jean Mauclère, Albert Camus, Michel Déon, Pascal et Alexandre Jardin, Patrick Modiano, Andreï Makine.
Publié le : lundi 15 juin 2015
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EAN13 : 9782336383439
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Thierry Jacques
Le roman français au croisement
L a u r e n tde l’engagement et du désengagement
e e(XX -XXI siècles)
Longtemps, la notion d’engagement en littérature s’est confondue avec
l’exercice d’un regard critique sur le monde et une incitation à l’indignation
ou à la révolte. Aujourd’hui, vu l’évolution du genre romanesque depuis
quelques décennies et suite aux réfl exions menées en milieu universitaire,
nous ne lui donnons plus forcément un sens politique et nous nous rendons
compte de la diversité des procédés d’écriture dans les textes engagés. Il n’en Le roman français
demeure pas moins que la polysémie extensible du mot « engagement » reste
problématique et que les écrivains qui tiennent à faire passer un message au croisement de l’engagementse considèrent aussi comme des artistes. Cet essai vise à faire apparaître
autant l’ambiguïté que l’ambivalence de l’engagement et du désengagement
aux plans « idéologique » ou « moral » dans le travail créatif et la réfl exion et du désengagemente ethéorique de quelques romanciers français des XX et XXI siècles
extrêmement diff érents : Jean Mauclère, Albert Camus, Michel Déon,
Pascal et Alexandre Jardin, Patrick Modiano, Andreï Makine. e e (XX -XXI siècles)
ierry Jacques LAURENT est docteur en littérature française du Moyen
eÂge, docteur en littérature française du XX siècle et habilité à diriger des
recherches en littérature française. Il enseigne à l’université Paris IV et aux
Cours de Civilisation française de la Sorbonne.
Espaces
ISBN : 978-2-343-06497-0 EL
24 € Littéraires
E
Le roman français au croisement de l’engagement et du désengagement
Thierry Jacques Laurent
e e
(XX -XXI siècles)





Le roman français au croisement
de l’engagement et du désengagement
e e (XX -XXI siècles)
Espaces Littéraires
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Le roman français au croisement
de l’engagement et du désengagement
e e (XX -XXI siècles)






























































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr
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ISBN : 978-2-343-06497-0
EAN : 9782343064970
DU MÊME AUTEUR
Camus et de Gaulle, (préface d’Agnès Spiquel, présidente
de la Société des études camusiennes), Paris, L’Harmattan,
2012, 106 p.
Jean Mauclère (1887-1951) : une vie d’écriture, (préface
de Jolanta Bal či ūnien ė, ambassadeur de Lituanie en
France), Paris, L’Harmattan, 2011, 122 p.
e eEchanges littéraires franco-lituaniens, XIX et XX siècles,
Paris, Connaissances et Savoirs, 2009, 66 p.
Andreï Makine : Russe en exil, Paris, Connaissances et
Savoirs, (collection « Autour d’une œuvre »), 2006, 80 p.
Michel Déon aujourd’hui, (avec Alain Lanavère et
JeanPierre Poussou), Paris, Presses universitaires de la
Sorbonne, 2006, 120 p.
Pascal Jardin et Alexandre Jardin : la légèreté grave,
Paris, Editions de la Société des écrivains, 2002, 136 p.
Michel Déon : écrivain engagé ou désengagé ? (postface
de Michel Déon, de l’Académie française), Paris, Editions
de la Société des Ecrivains, 1999, 154 p.
L’œuvre de Patrick Modiano : une autofiction,
(lettrepréface de Patrick Modiano), Presses universitaires de
Lyon, 1997, 192 p.


Pour Pierre Brunel

INTRODUCTION
Longtemps bannie du champ de la critique par le
courant formaliste ou structural, la littérature dite engagée est
redevenue un sujet majeur de réflexion à la fin du
vingtième siècle. Des études magistrales ont été consacrées
aux prises de position et aux combats politiques des
écrivains, depuis l’Affaire Dreyfus jusqu’à mai 68, mais
c’était plutôt au sein d’ouvrages consacrés aux parcours
des intellectuels. Les historiens Pascal Ory, Jean-François
Sirinelli et Michel Winock ont laissé de côté la dimension
proprement littéraire, esthétique et formelle de
l’enga1gement ; ils n’en ont pas moins ouvert la voie à des
explorations « tous azimuts » menées par certains de leurs
2confrères (Michel Leymarie , Judith Lyon-Caen et Dinah
3Ribard ) mais aussi par des sociologues comme Gisèle

1 Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France de
l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 1986 ; Michel
Winock (dir.), Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Le Seuil,
« Histoire », 1996 ; Le Siècle des Intellectuels, Paris, Le Seuil, 1997 ;
e Les Voix de la liberté : les écrivains engagés au XIX siècle, Paris, Le
Seuil, 2001.
2 Les Intellectuels et la politique en France, Paris, Presses
Universitaires de France, 2001.
3 Auteures l’une et l’autre de L’Historien et la littérature, Paris, La
Découverte, « Repères », 2010.
4 5Sapiro , des philosophes tels Bernard-Henri Lévy ou
An6dré Guigot , enfin par des professeurs de littérature dont
les travaux ont fortement contribué à dissiper des
malentendus sémantiques, à redéfinir la notion d’engagement et
à souligner l’ardeur des convictions au sein même des
fic7tions en prose : citons, parmi d’autres, Jean-Pierre Morel
(qui s’est aussi intéressé à la littérature anglo-saxonne et
8 9germanique), Pierre Masson puis Géraldi Leroy , qui ont
travaillé sur la Troisième République, ensuite Benoît
De10 11 12nis , Emmanuel Bouju , Jean Kaempfer , Sonya
Flo13 14 15rey , Jérome Meizoz , Dominique Viart et Sylvie

4 La Guerre des écrivains, Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 1999 ;
La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France
e e (XIX -XX siècle), Paris, Le Seuil, 2011.
5 Les Aventures de la liberté. Histoire subjective des intellectuels,
Paris, Grasset, 1991 et Le Siècle de Sartre, Paris, Grasset, 2000.
6 e L’Engagement des intellectuels au XX siècle, Paris, Milan, 2003.
7 Sa thèse de doctorat d’Etat a paru chez Gallimard en 1983 sous le
titre : Le Roman insupportable. L’Internationale littéraire et la France
1920-1932.
8 Le Disciple et l’insurgé. Roman et politique à la Belle Epoque,
Presses Universitaires de Lyon, 1987.
9 Les Ecrivains et l’Histoire, 1919-1956, Paris, Nathan, 1998 ;
Batailles d’écrivains. Littérature et politique, 1870-1914, Paris, Armand
Colin, 2003. Il vient de publier en 2014 Charles Péguy l’inclassable
chez Armand Colin.
10 Littérature et engagement, de Pascal à Sartre, Paris, Le Seuil,
« Points Essais », 2000.
11 Il a réuni les actes du colloque de Rennes en 2003 dans l’ouvrage
L’engagement littéraire (Presses Universitaires de Rennes, 2005) et a
écrit La Transcription de l’histoire. Essai sur le roman européen de la
e fin du XX siècle (Presses Universitaires de Rennes, 2006). Avec
Alexandre Gefen, Guiomar Hautcœur et Marielle Macé, il a codirigé
l’ouvrage Littérature et exemplarité (Presses Universitaires de
Rennes, « Interférences », 2007).
12 La Poétique du récit de guerre, Paris, José Corti, 1998.
13 L’Engagement littéraire à l’ère néolibérale, Lille, Presses
Universitaires du Septentrion, 2013.
12 16Servoise . Ces derniers ont d’ailleurs participé à l’un
ou/et l’autre des deux grands colloques d’octobre 2003 et
de juin 2005 à Rennes et à Lausanne, consacrés à
l’engagement littéraire, et qui prenaient en considération
plusieurs siècles d’histoire des lettres. Ajoutons que lors
du colloque international intitulé « Enjeux du roman de
l’extrême contemporain », tenu à l’université de Toronto
en mai 2007, la question de l’engagement a été
longuement abordée, notamment par Bruno Blanckeman et
Lies17beth Korthals Altes . Signalons que d’intéressantes thèses
en littérature comparée ont été soutenues depuis une
dizaine d’années dans les universités françaises soit sur la
question de l’engagement comme discours critique que la
littérature peut tenir quant à l’état du monde, soit sur la
question de la partialité et de la difficulté des
transposi18tions de l’Histoire dans la fiction .

14 J. Meizoz, S. Florey et J. Kaempfer ont dirigé l’ouvrage Formes de
e el’engagement littéraire (XV -XXI siècles), Lausanne, Editions
Antipodes, 2006. Il s’agit là des actes du grand colloque international qui
ers’est tenu à l’université de Lausanne les 1 , 2 et 3 juin 2005.
15 Notamment dans les deuxième, troisième et quatrième parties de La
Littérature française au présent, coécrit avec Bruno Vercier, Paris,
Bordas, 2008, ainsi que dans de nombreux articles.
16 Le Roman face à l’histoire. La littérature engagée en France et en
eItalie dans la seconde moitié du XX siècle, Presses Universitaires de
Rennes, « Interférences », 2011.
17 Les actes de ce colloque ont paru en 2010 aux éditions Nota bene à
Montréal : Le Roman français de l’extrême contemporain : Ecritures,
Engagements, Enonciations, sous la direction de Barbara Havercroft,
Pascal Michelucci et Pascal Riendeau.
18 Par exemple : De l’Histoire à la fiction : les écrivains français et
l’Affaire Dreyfus d’Assia Kettani, sous la direction d’Alain Pagès,
université Paris III, 2010 ; Ecrire la voix des autres : la responsabilité
de la forme dans la littérature française contemporaine de Pauline
Vachaud, sous la direction de Claude Coste, université de Grenoble,
2010.
13 Notre époque contemporaine est marquée par le
discrédit de la littérature engagée. Sans doute est-ce dû au déclin
des grandes idéologies mobilisatrices se réclamant du
marxisme ou des autres pensées radicales et
révolution19naires ; le diktat de « l’engagisme » ne fait plus recette
même si l’altruisme, la philanthropie ou la solidarité
demeurent des valeurs fortes. Il faut en outre tenir compte de
la restriction de sens qui caractérise l’expression «
littérature engagée » dans les préjugés courants : d’une part, elle
serait forcément militante, trop démonstrative, vouée à une
rapide obsolescence car trop en prise sur l’actualité,
péniblement porteuse d’une thèse ou d’un message fort
(Jacques Robichez, professeur à la Sorbonne, exégète de
Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier, en
parti20culier de sa préface qui fustige la littérature « utilitaire » ,
parlait du « slogan détestable de la littérature
enga21gée » ) ; d’autre part, elle mépriserait les notions de
perfection ou d’originalité dans la manière d’écrire et, de ce
fait, désacraliserait l’art littéraire (« Pas de style ni
d’acrobaties poétiques, jugées superfétatoires. […] Finis
les cabrioles et les raffinements », se lamentait Geneviève
22Dormann .) C’est vrai que l’influence de Jean-Paul Sartre
a fortement contribué à politiser la notion puisqu’elle dé-

19 Loin de la définition juridique éculée de l’ « engagisme » (sorte de
salariat « contraint » dans nos anciennes colonies), la sociologie
politique contemporaine et certains historiens de la littérature utilisent
parfois ce terme pour parler de la mode « contraignante » de la
littérature engagée, par exemple Eileen Williams-Wanquet dans son dossier
d’HDR (« Éthique de la métafiction : éléments pour un postréalisme
en littérature anglaise », université Lumière-Lyon II, 2006, p. 11).
20 Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, édition établie et
annotée par Jacques Robichez, Paris, Imprimerie Nationale, 1979.
21 e Précis de littérature française du XX siècle, Paris, Presses
Universitaires de France, 1985, p. 326.
22 Entretien paru dans le Magazine littéraire, n° 360, décembre 1997,
p. 28.
14 23signe, selon lui , les modalités et les formes selon
lesquelles l’écrivain, témoin de son temps, quitte sa « tour
d’ivoire » pour entrer dans l’arène qu’est le débat public et
participer aux luttes sociales et choisir son camp. On
pourrait cependant prendre des distances par rapport à cette
définition particulière ou étroite de l’engagement et en
montrer plutôt la polysémie ou la noblesse. Si l’on en
revient à l’étymologie, « s’engager » signifie « donner sa
personne ou sa parole en gage » et selon le sens commun,
24cela veut dire « prendre une certaine direction » ; par
conséquent, le risque qu’il y a à laisser en gage la
littérature est qu’on la perde et que le danger encouru si l’on
prend avec elle la mauvaise direction est l’égarement. Il
n’empêche qu’existent mille façons de s’engager.
Défendre à la manière camusienne l’humanité entière dans un
monde opprimant ou dénué de sens, n’est-ce pas aussi
sérieux, voire plus intemporel, que d’écrire des
professions de foi naïves ou de promettre d’incertains
lendemains qui chantent ? La transformation possible de la
réalité ou bien la résistance à la réalité dont le vecteur
serait l’engagement dans l’écriture, cela n’existe-t-il pas
aussi dans un sens poétique ou alors philosophique ?
Novalis proclame que la poésie est « le réel absolu » («
abso25lute reelle » ) et Milan Kundera voit dans « l’esprit de
complexité » du roman un moyen de lutter contre les
sim26plifications excessives du monde moderne . Un langage
libre et lucide n’est-il pas lui seul à même d’exprimer la
résistance contre les aliénations ? Par ailleurs, n’y a-t-il

23 Voir Situations II, Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Gallimard,
1948.
24 D’après le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain
Rey (dir.), Paris, Dictionnaires Le Robert, 1992, tome 1, p. 692.
25 Historische Kritische Ausgaben II, Stuttgart, W. Kohlhammer,
1960, p. 647.
26 Lire son essai L’Art du roman, Paris, Gallimard, 1986.
15 pas dans toute œuvre littéraire importante à la fois une
certaine vision du monde et une tentative de donner forme
et sens au réel, ce qui serait le « gage » laissé à ses
lecteurs ? Les valeurs d’engagement, ne les concevons-nous
pas aussi aujourd’hui comme morales, spirituelles,
culturelles ou esthétiques ? De la même façon, il serait aisé de
démontrer qu’un texte apparemment « neutre », «
distancié », peut s’avérer plus politique ou plus engagé qu’il n’y
paraît : son auteur aura su écrire entre les lignes et déjouer
une censure (pensons à Mikhaïl Boulgakov et sa «
poé27tique de la distanciation » ) ou alors son lecteur aura
discerné au coin d’une phrase de l’ironie ou bien un double
esens (les grands romanciers réalistes du XIX siècle sont
28loin d’avoir atteint, on le sait, leur idéal d’objectivité ) ;
Jorge Semprun pensait même que « l’intellectuel n’est
jamais dégagé du monde pour extrême que soit le
forma29lisme de sa recherche » et le philosophe Jacques
Rancière, qui depuis trente ans déplace les frontières séparant
le politique du non-politique, va jusqu’à prétendre que « la
30littérature fait de la politique en tant que littérature » .
Les choses étant à ce point confuses, Benoît Denis s’est
31essayé à la clarification . D’abord, il différencie la «
littérature engagée » et la « littérature d’engagement » : la

27 Voir « Boulgakov : de la littérature engagée à l’engagement
littéraire » d’Anne Ducrey, L’Engagement littéraire, op. cit., p. 199-210.
28 Lire de Roland Barthes, Léo Bersani, Philippe Hamon, Michael
Riffaterre et Ian Watt : Littérature et réalité, Paris, Le Seuil, 1982.
Dans son article de 1968 intitulé « L’effet de réel », et repris dans cet
ouvrage, Barthes entreprend de démontrer, à partir d’Un cœur simple,
que ce qui connote seulement le réalisme diffère de ce qui dénote
vraiment le réel.
29 Cité par Daniel Riou dans « Jorge Semprun, se dégager de l’Un »,
in Emmanuel Bouju, L’Engagement littéraire, op. cit., p. 176.
30 Politique de la littérature, Paris, Galilée, 2007, p. 11.
31 Littérature et engagement …, op. cit., « Présentation », puis
chapitres 1 et 2.
16 première peut être considérée comme un moment de
l’histoire littéraire, comme un courant ou une doctrine
ayant connu son rayonnement le plus intense entre 1945 et
1955 sous l’autorité des sartriens ; la seconde désignerait,
à travers l’Histoire, la littérature de combat, de controverse,
de propagande, de moquerie (Louise Labé, Molière,
Vol32taire ou Emile Zola en feraient évidemment partie) . Il
utilise l’expression « contre-engagement » pour désigner
le discours qui combat les définitions politiques de
l’engagement mais s’approprie les thèmes et les questions
de l’engagement, par exemple celui de Roland Barthes
33dans ses Essais critiques . Selon lui, la tension entre
« engagement » et « distanciation » que le sociologue
Norbert Elias voyait à l’œuvre dans les sciences
hu34maines n’a pas lieu d’être en littérature car le «
dégagement » total ne serait pas envisageable et il existerait
seulement la possibilité d’un « désengagement » partiel
avec la « littérature de l’abstention ou du repli »
s’opposant à celle de la « participation ». Il explique par ailleurs
que le retour au réel dans les fictions en prose de ces trente
dernières années témoigne de la vitalité d’un type
d’engagement nouveau qui ne s’accompagne plus de
manichéisme et qui ne relève pas uniquement du rapport
entre le littéraire et le politique. Il s’accorde avec
Domi35nique Viart pour séparer les œuvres « transitives » dans

32 Cinq ans plus tard, dans « Engagement littéraire et morale de la
littérature », Benoît Denis distinguera cette fois « l’engagement de la re dans la sphère socio-politique » et « l’engagement dans la
littérature » qu’il appelle « morale de la littérature » (in E. Bouju
(dir.), L’Engagement littéraire, op. cit., p. 32).
33 Paris, Le Seuil, 1991.
34 Engagement et Distanciation. Contributions à la sociologie de la
connaissance, traduit de l’allemand par Michèle Hutin, avant-propos
de Roger Chartier, Paris, Fayard, 1993.
35« Ecrire au présent : l’esthétique contemporaine », Le Temps des
elettres. Quelles périodisations pour la littérature française du XX
17 lesquelles l’auteur veut clairement faire passer un message
36(pensons aux Grand Cimetières sous la lune de Georges
Bernanos) et celles au sein desquelles celui-ci n’apparaît
37pas explicitement (par exemple Album de vers anciens
de Paul Valéry) ; dans les premières, on tient à écrire
quelque chose (que ce quelque chose « relève du réel, du
sujet, de l’Histoire, de la mémoire, du lien social ou
en38core de la langue » ). Mais le reproche que d’aucuns
formuleraient à l’égard de ces analyses, c’est que tout s’avère
souvent plus compliqué et que n’importe quel langage est
à la fois transitif et intransitif. Quoi qu’il en soit, Benoît
Denis a l’honnêteté intellectuelle de relativiser certaines de
ses affirmations et de reconnaître qu’il y a d’infinies
modulations à faire car « engagement », «
contre-engagement » ou « abstention » ne sont que des possibles
littéraires abstraits et qui correspondent sans doute à des
visions divergentes de l’engagement. Sylvie Servoise, tout
en s’appuyant sur la réflexion de Benoît Denis, élargit
encore la notion d’engagement puisqu’elle y intègre le
concept de « régime d’historicité » défini par François
39Hartog , c’est-à-dire le rapport qu’une société entretient
avec le passé, le présent et l’avenir :
S’engager, ce ne serait pas seulement assumer une position à
l’égard d’événements conjoncturels, ce serait plus largement réflé-

siècle ?, Actes du colloque tenu à l’université de Rennes II en mai
2000, sous la direction de Michèle Touret et Francine Dugast-Portes,
Presses Universitaires de Rennes, 2001, p. 317-336.
36 Paris, Plon, 1938.
37 Paris, A. Monnier & Cie, 1920.
38 Dominique Viart, « Fictions en procès », in Bruno Blanckeman,
Aline Mura-Brunel et Marc Dambre (dir.), Le Roman français au
etournant du XXI siècle, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2004,
p. 289.
39 Voir notamment : Régimes d’historicité : présentisme et expériences
edu temps, Paris, Le Seuil, « La Librairie du XX siècle », 2003.
18 chir un certain rapport de l’homme au temps et à l’histoire. Or l’on
peut supposer que la représentation même de ce rapport évolue de
1945 à aujourd’hui, et que l’examen de ces variations constitue un
moyen pertinent pour rendre compte de l’évolution de
40l’engagement littéraire.
Elle accorde de surcroît de l’importance aux variations
de la relation auteur-lecteur en fonction des époques et des
types de textes engagés. Ajoutons qu’une nouvelle
tendance de la critique consiste à étudier l’évolution de la
spécificité langagière des textes engagés ; son dessein est
de prouver que le travail sur les formes peut, d’une part,
41relever d’une « subversion de l’écriture » qui est
porteuse de sens et idéologiquement déterminée, et, d’autre
part, devenir une stratégie en vue de rendre la littérature
plus efficace ; Francine Dugast parle d’un engagement de
l’écrivain « non dans ce qu’il dit, commente ou fait dire
par ses personnages, mais dans la mise en œuvre du texte,
dans la subversion de la dispositio et de l’elocutio, dans le
jeu des formes artistiques qui change le rapport de
42l’homme à son langage, donc au monde. »
Personnellement, je suis enclin à penser qu’il y a
engagement ou – pour jouer avec les mots – qu’une œuvre est
« engageante » quand l’écrivain prend au sérieux son art et
y engage tout son être comme c’est le cas pour François
Cheng ou Pascal Quignard, quitte à ne convaincre ou ne
faire réfléchir que les « happy few » ; d’ailleurs l’on
observe que comme pour d’autres définitions de l’art engagé,
cette forme-là est réflexive en ce sens que l’écrivain est
aussi théoricien de sa propre pratique. J’émets une petite
réserve à propos de l’idée selon laquelle le « dégagement »

40 Le Roman face à l’histoire, op. cit., p. 36.
41 L’expression est de Daniel Riou dans « Jorge Semprun, se dégager
de l’Un », article cité, p. 178.
42 Dans son intervention sur les rapports entre « Nouveau Roman » et
« Engagement », université Rennes II, CELAM/Groupe Phi, 2002.
19 est impossible : certes, tout auteur vit quelque part et à une
époque précise ; il ne peut s’en abstraire et ses mots en
portent la marque ; mais n’y aurait-il pas des exemples,
notamment dans les vers les plus symbolistes ou les plus
hermétiques de la poésie post-mallarméenne, où
l’échappatoire onirique, le délire psychédélique, l’exaltation
mystique, constitueraient des alternatives à un engagement
dans son siècle ? Quoi qu’il en soit, dans ma terminologie,
et de peur d’être incompris, un adjectif sera généralement
accolé au mot « engagement », comme « politique »,
« philosophique », « moral », « religieux », « esthétique ».
Contrairement à Benoît Denis, je conserverai le mot «
désengagement » du fait que la dérivation préfixale montre
vraiment bien qu’il s’agit de « se sortir » d’une situation
dans laquelle on se trouve bon gré mal gré ; on opte alors,
non pour le silence, mais pour l’évitement des sujets
« brûlants » ou des prises de position, bref, le retrait,
l’impassibilité, la prudence. Quant à l’expression «
contreengagement », j’y vois la défense de l’autonomie de la
littérature face à la politique et du respect de la liberté des
artistes ; ce qui n’exclut pas que parfois le créateur veuille
s’engager ; c’était la position d’un Roger Nimier ou du
Figaro littéraire dans les années 1950.
Je voudrais, dans le développement qui va suivre, faire
apparaître autant l’ambiguïté que l’ambivalence de
l’engagement et du désengagement aux plans «
idéologique » ou « moral » dans le travail créatif et la réflexion
théorique de quelques-uns de nos romanciers français
depuis l’entre-deux-guerres. Le corpus est aussi limité
qu’hétérogène et son choix semblera évidemment partial ;
il correspond en fait à la liste d’auteurs auxquels j’ai
con43sacré des essais depuis 1997 . On a tout de même là un

43 Je présenterai ces auteurs dans un ordre correspondant à leur année
de naissance.
20 échantillonnage doublement intéressant car représentatif à
la fois de diverses tendances – en France et dans la
francophonie – du genre romanesque (paralittérature,
autofiction, récit philosophique, enquête historique, roman
d’aventures) et de différentes manières de s’engager ou de
se désengager, quand bien même n’y trouve-t-on ni figure
du « nouveau roman », ni jeunes auteurs d’aujourd’hui, ni
écrivaines, ni auteur francophone canadien, antillais ou
africain. A l’instar d’Emmanuel Bouju dans l’un de ses
44brillants essais , j’ai réglé ma démarche d’analyse sur la
simple expérience de lecture critique d’un ensemble de
textes sélectionnés « très subjectivement » et je n’ai pas eu
la prétention – loin s’en faut – de livrer une thèse
d’histoire littéraire.
Jean Mauclère (1887-1951), à qui je me suis d’abord
intéressé du fait de ses liens avec la Lituanie, n’a plus
guère de lecteurs aujourd’hui ; cet « artisan des lettres »,
ce journaliste polygraphe, folkloriste, ethnographe,
historien de la marine, fut l’un des plus talentueux et des plus
estimés représentants de la littérature dite « populaire »
dans les années 1920 à 1950, plusieurs fois lauréat de
l’Institut de France ; catholique convaincu et militant,
homme de droite, très patriote, il n’a cessé d’écrire des
romans à thèse destinés principalement à la jeunesse ;
séduire et convaincre ne sont guère dissociables dans ses
desseins d’auteur. Albert Camus (1913-1960), prix Nobel
de littérature en 1957, aura non seulement été un
intellectuel courageux qui est constamment « descendu dans
l’arène » mais aussi un amoureux de la « pure littérature »,
quelqu’un de bien moins dogmatique que les théoriciens
de l’engagement politique ; sans doute est-ce son humilité
intellectuelle, ses propres remises en question ainsi que sa
lucidité quant au danger du messianisme politique qui

44 La Transcription de l’Histoire ..., op. cit., « Introduction », p. 9-12.
21 m’ont séduit à une époque où il était encore de bon ton de
45déconsidérer ce « philosophe pour classe de terminale » .
Pascal Jardin (1934-1980) était le fils de Jean Jardin,
directeur du cabinet de Pierre Laval en 1942 et 1943 ;
scénariste et romancier à succès dans les années 1970, il est l’un
des premiers écrivains à s’être penché sur la période
sombre de l’Occupation (qui m’obsède depuis
l’adolescence pour des raisons familiales) dans des livres
de souvenirs et dans la biographie romancée de son père.
L’un de ses fils, Alexandre Jardin (mon ancien condisciple
à Sciences Po), né en 1965, longtemps méprisé par
l’intelligentsia, est l’auteur d’une œuvre à la fois
désopilante et engagée dans laquelle il aborde, selon moi, des
sujets moins frivoles que la lecture de ses tout premiers
romans le laisserait penser. Il me semble que la « légèreté
grave » caractérise bien les livres de Pascal et d’Alexandre
Jardin. Je connais Michel Déon depuis près de vingt ans et
je m’honore d’avoir un petit peu contribué, avec quelques
rares collègues, à le faire découvrir en milieu universitaire
46où, à l’exception de Paris IV , l’on ne s’était guère
penché sur son œuvre ; né en 1919, il s’est opposé après
guerre à la littérature engagée avec ses amis surnommés
« Hussards » par Bernard Franck ; en disciple de Stendhal,
il prônait le droit au bonheur individuel et exaltait dans des
récits à la facture classique la quête « aristocratiste » des
échappatoires les plus variées ; il n’empêche qu’à
plusieurs reprises, il s’est « laissé aller » (ce sont ses termes

45 Titre d’un pamphlet peu convaincant de Jean-Jacques Brochier
(Paris, Balland, « La Découverte », 1970).
46 Le professeur Pierre Brunel a dirigé en 1993 la première thèse
française sur cet écrivain : L’Univers romanesque de Michel Déon de
Marie-Hélène Ferrandini ; il a soutenu mon projet d’organiser un
colloque en Sorbonne sur M. Déon et c’est dans une collection qu’il
dirigeait aux Presses universitaires de Paris IV que les actes ont pu
être publiés (1996).
22 47aujourd’hui ) à des emportements ou des mouvements
d’humeur dirigés autant contre la modernité que les idées
progressistes à la mode. S’il est un auteur majeur de notre
temps que Michel Déon aimerait faire entrer à l’Académie
française, c’est bien Patrick Modiano, né en 1945 et
lauréat du prix Nobel de littérature en 2014. Dans presque
tous ses récits, ce dernier met en scène des personnages en
quête d’un passé fantomatique et revisite des époques
troubles de l’histoire nationale, notamment celles de la
Seconde Guerre mondiale et, occasionnellement, des
« événements » d’Algérie. Enfin Andreï Makine (né en
1957), auteur russe d’expression française – ce qui m’a
d’emblée séduit étant donné ma relation forte et
tourmentée avec la Russie – qui, tout en s’interrogeant sur les
différences culturelles entre ses deux patries et en rappelant
le poids des drames de l’Histoire, écrit des hymnes à la
beauté du monde et des sentiments humains ; sous le
pseudonyme de Gabriel Osmonde, il a publié des romans
assez différents (et qui ne sont pas sans rappeler ceux de
Michel Houellebecq) témoignant du désarroi de l’homme
moderne dans un monde désenchanté et matérialiste.
Avant de mettre l’accent sur tout ce qu’il peut y avoir
eu d’hésitation, de revirement, de contradiction,
d’ambiguïté, d’ambivalence, dans les conceptions littéraires de
48l’engagement chez chacun d’entre eux , puis de montrer
quelles seraient les éventuelles similitudes ou, au contraire,
les divergences, non pas dans les convictions – ce qui est
évident, mais dans la façon de donner un sens à leur art, je

47 Ce qu’il m’a souvent dit et écrit au cours de nos nombreux
échanges.
48 Il ne s’agira donc évidemment pas, comme l’a fait Herbert Lottman
dans L’Ecrivain engagé et ses ambivalences (trad. de Séverine
Mathieu, Paris, Odile Jacob, 2003), de chercher dans la psychologie des
auteurs les raisons secrètes de leurs engagements ni de savoir s’ils
étaient sincères ou non.
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