Lecture de "La Légende des siècles" de Victor Hugo

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Dans le prolongement de sa thèse sur Victor Hugo, poète de la Nature, l'étude consacrée à La Légende des siècles par Louis Aguettant est la bienvenue. Pour lui, la première série de la Légende est "probablement le chef-d'oeuvre de Hugo". Elle se distingue d'abord par l'éclat de la vision poétique, mais aussi par un développement prodigieux de la faculté mythique, soutenue par une puissance verbale extraordinaire. La versification est plus libre que jamais. A la suite de cette exégèse du génie épique de Hugo, Aguettant analyse en profondeur six poèmes importants de La Légende des siècles.
Publié le : lundi 1 février 2010
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EAN13 : 9782296250222
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Avant-propos

A l’été 1889, à peine cinqans aprèsla mort de Victor Hugo, un
jeunehomme de dix-huitans, étudiantauxFacultéscatholiquesde
Lyon, écrivaitàsonami LouisMercier sa fureurdevantles
rangementsde la Bibliothèque :«Onafourré lamoitié deV.
Hugoàl’enfer.L’abbéJosephcommandait,Vaganayexécutait ;
c’était terrible !...La Légende des sièclesen enfer! mais c’est
1
horrible !Dans quelsièclevivons-nousdonc ?»
Treizeansaprès,LouisAguettant, jeuneagrégé, professeurde
littérature française encesmêmesfacultéscatholiques, passait un
moisàla BibliothèqueNationale etchezPaulMeurice,ami et
exécuteur testamentaire deVictorHugo,àtravailler surles
manuscritsdupoète, pourétablir un«V.H.annoté, daté pièce par
2
pièce, illustré devariantesinnombrablesetinédites»envue desa
thèsesurVictor Hugo, poète de lanature,àlaquelle iltravaillera
3
pendantdix-huitans.
On nes’étonnerapas qu’un desespremierscoursaitété
consacréàLa Légende des siècles,cours quiserareprisaumoins
deuxfoisetlargement remanié danslesannées suivantesavant
4
1914 .
Cescours sont restésinédits, maisletalentd’analyste de
l’auteur,révélé par sesouvrages surBaudelaire etVerlaine,ainsi
quesurLa Musique de piano desorigines àRavel,n’estpasmoins
brillantdanscesanalysesde neuf poèmesdeLa Légende des
siècles.
LouisAguettant voulaitdonneràsesétudiantsle goûtd’une
lecturesubstantielle etexprimerlasaveurdes textespar une
analysequirecherchait touslesélémentsconcourantàleurbeauté

1
LouisAguettant/LouisMercier,NosLettresduSinaï,L’Harmattan,2003,p.15.
2
Lettre à AndréLambinet, 8août1902.
3
Publiée en2000 à L’Harmattan.
4
Iladoncutilisé lespremiersouvragesdePaulBerret, maisnon paslagrande
édition de 1921. Cf. pagesuivante.

8

La Légende des siècles

esthétique et àleur signification.Le mouvementd’un poème, leton
d’unestrophe, lerythme d’unalexandrin, la singularité oula
fraîcheurd’une image, les résonancesintérieuresd’une
expression, leur climathistorique ou biographique, lesidées qui
s’incarnentdansle jeudesmots, lescorrespondancesqui les
relient àdes sentimentsou àdes sensations, et tantd’autres traces
de l’invention poétique, laissées souventinconsciemmentpar
l’auteur, fontdetoute grande œuvreune mine inépuisable.En
extrayantcesjoyaux, on ne dissipe nullementle mystère, maison
l’amplifietoutaucontraire en ondesquivibrentàl’infini.
J.L.

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

LesréférencesàLa Légende des sièclesserapportentàl’édition d’Arnaud
Laster(Poésie/Gallimard,2002).Nousy renverronsaveclesigleAL.
Pourles textesdeHugo difficilesàrepérer, nousdonnonséventuellementla
référence moderneàl’édition de la Pléiade, de 1950,pourDieuetLa Fin deSatan
(sigleP), ouàla collectionBouquins(sigleB).

Lesindications relativesauxouvragescités sontdonnéesdanslesnotes.Il
convientcependantdesignaler spécialementlesouvragesdePaulBerret,qui
dominentl’exégèse deLa Légende des siècles,etauxquelscetouvragerenvoie
souvent:
La Philosophie deVictorHugo (1854-1859) etdeuxmythesde «La Légende
des siècles»: LeSatyre etPleinCiel,Ed.Henry-Paulin,Paris, 1910,que nous
citerons:«La Philosophie… ».
LeMoyenAge dans«La Légende des siècles» etles sourcesdeVictorHugo,
Ed.Henry-Paulin,Paris, 1912,que nousciterons:«LeMoyenAge… »
La Légende des siècles,collection «LesGrandsécrivainsde la France »,six
tomes(Hachette, 1921-1922), dontlesdeuxpremierspourlapremièresérie de
Hugo,que nousciterons:«Ed.critique ».(Ed.)

La Légende des siècles

La première série deLa Légende des sièclesestprobablementle
chef-d’œuvre deVictorHugo.Lesous-titre en donne ladéfinition:
cesontdePetitesEpopées.Hugoapenséque, pourbien des
raisons, lavaste épopéetraditionnelle étaitmaladaptéeaux temps
modernes ;ilapréféré l’« épopée fragmentaire – poème »qui està
lagrande épopéeceque lanouvelle estau roman.Ilseréserve
d’ailleursde groupercespoèmesparcycles, etcomptesur sa
philosophie de l’histoire pourdonnerde l’unitéàl’ensemble, mais
cette philosophieseralapartie faible de l’œuvre, laphilosophie
d’unbourgeoisanticlérical, démocrate,vaguement socialiste,quia
lahaine de l’autorité et une foiaveugle dansle progrès.Il est
déplorablequ’elle diminueVictorHugocomme poète, en
rétrécissant safaculté desympathie.
Cerecueilaune extrême importance, d’abord dansl’histoire de
lapoésie française,caril estlameilleureréponsequ’onaitfaiteà
ceux qui pensent que lesFrançaisn’ontpaslatête épique, ensuite
dansl’histoire duRomantisme.La Légende des sièclesrésume,
sous une forme éclatante, l’effortd’un demi-siècle pourélargir,
étendre, enrichirnotre poésie, ouplus rigoureusementles
acquisitionspittoresqueset techniquesdu romantisme.La
rhétorique etlamétrique decette époques’yépanouissent
magnifiquement.C’estlàqueB. deFouquièrescueillitlesplus
beaux spécimensde l’alexandrin,que lesParnassienspuisèrentà
pleinesmains rimes riches, imageséclatantes, etc.Presquetous
rimèrent quelques« petitesépopées»àl’instardumaître (François
Coppée,CatulleMendès,SullyPrudhomme etmêmeVerlaine !).
La Légende des sièclesestcommeunsplendidecoucherdesoleil
duRomantisme.
PourHugo, ellereprésente l’apogée desadeuxième manière, et
le dernier terme deson évolutionvers unart relativement
impersonnel etobjectif.Ellecomportetrois séries:Premièresérie,

10

La Légende des siècles

1859 (2 vol.);Deuxièmesérie, 1877(2 vol.);Série
complémentaire, 1883. Maisc’estlapremièresériequidonne le
ton et qui estdebeaucoup laplusbelle.Donc,si l’onveut bien
comprendrecette œuvre, il ne fautpasla séparerdeceténorme
amasd’écriturequi estdaté deJerseyetdeGuernesey, etil faut
surtout restituerl’atmosphère de l’exil, période féconde entre
toutes, période derenouvellement, detransformation profonde,
examiner quellesinfluences agirent alors sur Hugo pour tirerde
lui,à cinquanteanspassés,après tantd’œuvres,une poésie
extraordinaire d’éclatetd’imprévu.

L’exil
Bruxelles,Jersey,Guernesey,Hugoa vécudix-huit ansen exil.
Celacompte dans unevie, même longue etil n’estpas surprenant
qu’untelchangementdevieaiteu une influence décisive.L’exil
d’abordainterrompu sa carrière politique, etce fut un grand
bienfait:il n’enretiraqu’amertume, longues rancunesde lavanité
blessée, dontletrop-pleins’épancheradanslesChâtiments.Du
mêmecoup, l’exil lerendà sa vraievocation.Désormais, il n’agira
plus que pardespoèmes.Etc’est tantmieuxpour sagloire.
Depuis1843(le drame deVillequieretl’échecdesBurgraves),
il n’apaspublié devers, mêmes’il enavaitécrits :letomeIdes
ContemplationsetPaucameae,nombre de piècesdeToute la Lyre
(etmêmequelquespiècesde laLégende);c’est quelquechose,
maisc’estpeu,trèspeu,comparéàlaproductionsi étonnamment
abondante de lapériodequiavaitprécédé (de 1829à1840:Les
Orientales,Les Feuillesd’automne,LesChantsduCrépuscule,Les
Voixintérieures,LesRayonsetlesOmbres,etlesdramesenvers).
Stérilitérelativequ’on est tenté d’abord d’expliquerpar sa
grande douleurpaternelle.Maisl’explication nevaut que pourles
premiersmois.Laprodigieusevitalité dupoète,son incoercible
besoin d’actionreprirent très vite le dessus.Lavérité,c’est que
l’ambition, pendantcette période, faillitle jeterhorsdesavraie
voie.Al’instardeChateaubriand etdeLamartine, ilcroyait
posséderle double génie:homme d’Etatautant que poète.
NapoléonIIIluirenditl’immenseservice de lerestituerde forceà
lapoésie.

La Légende des siècles

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L’exil isole Hugo, mêmesic’est un isolement relatif:outresa
famille,sesamis, ilreçoitde fréquentes visitesdeFrance,à Jersey
surtout.Apartirde1855,à Guernesey,ceseralavraiesolitude.Il
est unesorte deTitanclouésur sonrocher, il habite déjàle pays
d’outre-tombe.L’éruption desinvectivesdesChâtimentsa assouvi
ses rancunes ;ilaépanché largement son moi dansLes
Contemplations.Apaisé, ils’enferme dans son look-outdeHauteville et
travaille de longuesheures.Le présent s’éloigne: c’estletemps
des«contemplations» historiquesetlégendaires, de l’épopée.

LeSeigneurdesmots
L’exil marqueunecésure incontestable dansl’œuvre deVictor
Hugo, oùl’on doitdistinguercequ’il écritavantletomeIIdes
Contemplationsetcequ’il écritàpartirdecesmêmes
Contemplations.Celaneveutpasdirequ’il n’aitévoluéqu’enune
seule fois, par unsautbrusque.Ils’estdéveloppé d’unecroissance
continue, de 1822àl’exil, desOdesaulivreIdesContemplations.
1
Maisensuite, le fil nouséchappe:ilyaunabîme .
Ladeuxième manière estàsonapogéeaveclapremière
Légende des siècles.Les recueils suivantscontiendrontdesbeautés
égales, nonsupérieures.Puis,ceserale déclin, parabusde
verbalisme.

Cette deuxième manièretantôtépique,tantôtlyrique ou
satirique,tantôtapocalyptique, est souvent toutcela àlafois.Mais
il fautla caractériseravecplusde précision,car, dansl’œuvre
antérieure, de nombreusespiècespourraientdéjàrevendiquerces
épithètes.
Ellese distingue d’abord parl’éclatde lavision poétique:nulle
partHugo n’estplusévocateur que danslespoèmesdecetemps
(ainsi l’Olympe duSatyre,le jardin deLaRose de l’infante,l’orgie
auchâteaudeFinal dansRatbert).Lavision est si intensequ’elle
vajusqu’àune demi-hallucination,contagieuse pourle lecteur.Un
bel exemple pourillustrerlespagesdeMalebranchesurles
« imaginationsfortes»…

1
Cf.LouisAguettant,VictorHugo, poète de la Nature,L’Harmattan,2000,
passim.

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La Légende des siècles

Mais c’estaussiun développementprodigieuxde lafaculté
mythique.L’imagination mythiqueconsisteàdouerdevie, de
personnalité, d’actiontouslesêtres, même inanimésouabstraits.
C’estle génie despersonnifications.
Symbole, mythe,comparaison, métaphoresontdesprocédés, des
manifestationsdecette faculté.Ce donspécial,queHugoatoujours
eu,se montre déjàdanslesanciens recueils ;ilserévèle par
l’abondance desimages, ils’épanouitpluslargementensymboles
développés(Mazeppa,La Cloche,etc.).Maiscombien il estplus
puissant, libre,continudansladeuxième manière !Là, devastes
poèmesnesont qu’un mythe développé, organisé(LeSatyre,Le
Titan,PleinCiel,etLa Fin deSatan,épopéesymbolique).Des
mythes secondaireséclosentdu symbole principal,comme, dansLe
Satyre,les vers surleZodiaque, et combien d’autres!
Toutletissudu style estélaboré parl’imagination
mythologique.Hugo ne pense plus que parimages.Métaphores,
mythes sontle jeuhabituel decette forme d’imagination, et
souvent aussi les comparaisonsetles symbolesensontles
produits.
Ajoutez à cela unepuissanceverbaleextraordinaire.Ilavait
toujourseu unvocabulairetrès riche, et toujoursen mainune
rhétorique puissante etdocile.Mais rienqui pûtfaire prévoirle
prodigieuxfoisonnementdevocablesde ladeuxième manière.
Hugo devient vraimentlesouverainseigneurdesmots, il en
connaît toutesles ressourcespittoresquesou sonoress ;ans
violence (le plus souvent),sansnéologismesnisolécismes, parle
jeudecombinaisonsnouvelles, il entire leseffetslesplus
imprévus, il en jouecommeunsymphoniste de génie joue des
timbresde l’orchestre moderne.
Laversification, et spécialementlarythmique, estplus variée,
pluslibreque jamais.Lescoupes ternaires y sontmêléesavec
maîtriseàl’alexandrintraditionnel;larime n’ajamaisété plus
riche;leversaunesonorité,uneampleur queHugo lui-même
n’avaitpasencoreatteinte.Banville, dans sonPetit Traité de
poésie française,conseilleauxjeunespoètesd’apprendre le métier
dansLa Légende des siècles.Pourlui,ce livre estl’qetl’(, la
Bible de l’écrivain envers.

La Légende des siècles

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Toutcelaengendreunevirtuosité poétique de premierordre.
Assurément,Hugo n’ajamaiseuautantde puissanceque durant
l’exil.DanslesChâtiments,Les Contemplations,La Légende des
siècles,lamagnificence, laforce, la souplesse deson géniesont
une fête pourl’imagination.
Malheureusement cet apogéecoïncideaveclapoétique laplus
fausse.C’estalors qu’il prétend nerelever que de lanature:«La
nature estpournousl’unique et sageverbe,/Etnotreartpoétique
ignoreDespréaux. »C’est-à-dire plusdetradition, lanatureseule
(c’estl’aboutissementdesonromantisme).Or, danslanature, on
trouveceque l’onveut.Hugoydécouvresanspeine lajustification
desespires tendances: antithèse, grotesque, outrance.Ilse
persuadeque l’excèsentoutestlesigne dugénie,quesobriété et
1
goût sontdesinventionsdecuistresimpuissants.Et tout son
romantismese déchaîne.
L’excès,àlafois spontané et systématique,voilàlatare des
œuvresde ladeuxième manière. –Abusde laforce: Hugoverse
dansl’énormité, manquetropsouventde naturel etde mesure. –
Préciosité:l’excèsdansle joli etl’ingénieux. –Excèsdansle
développement: Hugorépand dans sespoèmes unerhétorique
prestigieuse, mais qui inonde.Tropsouventle poète estnoyé parle
rhéteur.C’est uncaséclatantd’ivresseverbale.
Bref, l’exil estletempsoùVictorHugoaeule plusde génie et
le moinsde goût.Ainsis’expliqueque lesœuvresdecette époque
soientd’unesingulière puissance, mais rarementd’unebeauté
pure.

Pour toutesces raisons,La Légende des sièclesn’estpas
l’œuvre lapluspure, laplusparfaite deHugo, maiselle estlaplus
puissante, originale etféconde.Quiaimevraiment un poète préfère

1
«Unecertaine école, dite‘sérieuse’,a arboré de nosjoursce programme de
poésie:sobriété.Ilsemblequetoute laquestionsoitde préserverlalittérature
desindigestions.Autrefoison disaitfécondité etpuissance;aujourd’hui l’on dit:
tisane.Vous voici dansleresplendissantjardin desmusesoù s’épanouissenten
tumulte eten fouleàtouteslesbranchescesdivineséclosionsde l’esprit que les
grecsappelaient tropes, partoutl’image idée, partoutlesfruits, lesfigures, les
pommesd’or, lesparfums(…) netouchezàrien,soyezdiscret.C’estànerien
cueillirlàquesereconnaîtle poète » (WilliamShakespeare,II,I,IV, p.64).Voir
sixpagesplusloin laparabole duchêne:« …Lechêneserait-il de l’hôtel de
Rambouillet ?lechêneserait-ilun précieux ridicule?»

14

La Légende des siècles

entresesœuvrescellesoùil estle pluscomplètementlui-même.
Ainsi, préférerchezLamartineLa Chute d’unAnge,c’estmontrer
qu’onamalsentiLamartine (carce poèmevaut surtoutpardes
qualitéspeulamartiniennes);aucontraire, lesMéditationsetles
Harmoniessontlapure essence deson génie.LaLégendeest sans
doute l’œuvre laplus représentative deVictorHugo,carnulleautre
ne montreà ce pointletripleaspectdeson génie:lyrique, épique,
satirique.Et saforcecréatrice nese déploie nulle partplus
largement.

Il étaitfaitpouraboutiràl’épopée.Ily
tendaitàtraversNotreDame deParis,LesBurgraves,L’Expiationetmaintspoèmes.Il
possédaitle géniecompletde l’évocateurépique:d’abord,
lapuissance extraordinaire devisionconcrète etcolorée, le don d’inventer
inépuisablementcesdétails qui font vivreunrécit(action, gestes,
mots), etde dresserdevastesdécors quiressuscitent une époque,
avecune intensitéquitientde l’hallucination.
Puislesensetle goûtdesaspectspittoresquesdupassé;on ne
lui demanderapas une érudition impeccable, maisil donneavec
force lesentimentde ladifférence des temps.
Enfin, lavisionsimplificatrice etgrandiose,qui procède par
largespartispris,comme l’imagination populaire.Huhégo «roïse »
l’histoire, l’élabore en légende, en neretenant quequelquesgrands
faitset quelquesfigures significatives,qui prennentainsi,aisément,
unevaleurdesymboles.
UntraitdistingueLa Légende des sièclesdesépopéesclassiques,
c’est que le « moi » deHugoyintervientà chaque page.Lespoèmes
objectifs sontl’exception;combien nesont,sousforme narrative,
que des«châtiments»;oudes«apocalypses»commeceuxdes
Contemplations!Comme le ditGustaveLanson, danslaLégende,
« laforme épique enveloppeuneâme lyrique ».Celadeviendra
encore plus vraiaveclesdeuxautres sériesde 1877et1883.

Letitre, latable etlapréface
Aprèsavoir situé laLégendeàsaplace dansl’œuvre dupoète
–àl’apogée de ladeuxième manière –voyonsla conception

La Légende des siècles

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d’ensemblequi l’aguidé,cequ’ilavoulufaire, en interrogeantle
titre, latable etlapréface.

Pendantlapériode d’élaboration,quand il parlaitdeson œuvreà
desfamiliers,Hugo ladésignait sousce nom:Les PetitesEpopées.
Dans une lettre du14 février1859, François-VictorHugo écrit:

«Mon père nousalu,aujourd’hui, dimanche,uneadmirable légende
intituléeRatbert;c’estlaveine desBurgravesagrandie etidéalisée
encore !Etdirequecettesplendidechose n’est qu’une pièce decette
œuvre !Quelqu’unqui n’auraitfait quecelaserait sûrde l’immortalité.Il
yadansLesPetitesEpopéesdequoi fairecentgloires. »

Cetitrecaractérisaitfortbien lesélémentsdontle livrese
compose (unrecueil de poèmesnarratifs), maisne laissaitpas
entrevoirl’idée d’ensemble.Hugo letrouvasansdoutetrop
fragmentaire;ilconserva cette désignationcommesous-titre (àla
premièresérie), maispréférainscrireaufronton deson œuvreces
motsmajestueux:La Légende des siècles.Titre desplusheureux,
qui évoqueunvaste dessein d’ensemble, la conception d’unesorte
de fresque de l’humanité, oùl’histoireseraitconvertie en légende.
Telle estbien l’idéeque nousprenonsde l’œuvre enconsultantla
table,qui nousmontreunesérie de poèmesclassés(sommairement)
parépoques, ordonnésen descadreshistoriques trèslarges(D’Eveà
Jésus–Décadence deRome –L’Islam –LeCycle héroïquechrétien
–LesChevalierserrants–LesTrônesd’Orient,etc.).Le livre
s’ouvresur une évocation de l’Eden, il finitparLa Trompette du
Jugement.Entrece prologue etcetépilogue, nousassistonsàun
vaste défilé des siècles.
LaPréfaceconfirme etprécisecette première impression:

«Cetensemble,quesera-t-il?Exprimerl’humanité dans une espèce
d’œuvrecyclique;lapeindresuccessivementet simultanément sous tous
sesaspects, histoire, fable, philosophie,religion,science, lesquels se
résumentenunseul etimmense mouvementd’ascensionverslalumière;
faireapparaître dans unesorte de miroir sombre etclair–que
l’interruption naturelle des travaux terrestresbriseraprobablementavant
qu’ilaitladimensionrêvée parl’auteur–cette grande figureune et
multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l’Homme; voilàde

16

La Légende des siècles

quelle pensée, dequelleambition,si l’onveut, est sortieLa Légende des
1
siècles. »

Voilà, en effet,une immenseambition.Toutefois,ce plan déjà
sivaste ne l’estpasencoreassezpourHugo:verslafin desa
préface, il présenteLa Légende des sièclescommeun«chant»
d’un« poème »plusétendu,auquelserelientdeuxautreschants
« presqueterminés à cette heure »:

«Plus tard, nouslecroyons, lorsque plusieurs autrespartiesdece
livreaurontété publiées, onapercevrale lienqui, dansla conception de
l’auteur,rattacheLa Légende des sièclesàdeux autrespoèmes, presque
terminés à cette heure, et qui ensont, l’un le dénouement, l’autre le
commencement:La Fin deSatan,Dieu. »

Ils’agitenréalité de deuxœuvresposthumes,La Fin deSatan,
publiée en 1886, etDieu,en 1891, mais qui ontété écritesàpeu
prèsen mêmetemps que laLégende.Dieufut terminé en1856;
quantàLa Fin deSatan,Hugoyatravailléàde longsintervalles,
entre 1854 et1860, mais sansl’achever.
Cesdeuxpoèmes,quoiqu’il en dise, ne formentpas untout,un
ensemble liéàlaLégendepar uneréelleunité poétique.Ilsnes’y
rattachent que parlaphilosophie de l’auteuretdes traitscommuns
auxœuvresde ladeuxième manière.
La Fin deSatanest une
épopéesymboliquequisesuffitàellemême.Œuvrebizarre,qu’ilseraitfacile detournerenridicule,
mais qui n’en estpasmoins une despluspuissantesdeVictor
Hugo.C’est unevaste fictionsymbolique danslaquelle il pose en
2
poète le problème dumal .La scène dupoème passetouràtourdu
monde humainaumondesurnaturel, et réciproquement.Mélange
singuliermde «ythes»chrétiensetd’esprit révolutionnaire.La
deuxième partie(LeGibet,paraphrase de l’histoire évangélique)
rejointlesplusbellespagesde laLégende.
Dieu,poèmebeaucoup plusinégal etplusétrange, est une
énormevaticination métaphysique:unesérie derévélationsfaites
aupoète pardesanimaux symboliques, dontchacun incarneune
conceptionreligieuse ouphilosophiquesur Dieu.Une dernière

1
AL, p.3.
2
Cf.Louis Aguettant,op.cit.,pp.213-217.

La Légende des siècles

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révélation,celle de la Lumière,supprime, en lesdépassant,toutes
lesprécédentes.Maisle plein journese lèveraqu’aprèslamort:
«Il metouchale frontdudoigt.Etje mourus. »Nulle partl’effort
deHugoverslapensée philosophique n’apparaîtplusdémesuré et
plusimpuissant.Contradictions, obscurités,confusions, et quel
abusd’amplifications!Illisible pourlamoyenne deslecteurs.Mais
1
certainespages, mytheset visions,sontd’une merveilleusebeauté .
Quellequesoitlavaleurdecespoèmes, ilsnesontliésàla
Légendeque parlaphilosophie de l’auteuretne formentpas un
toutlittéraireavecelle.

«LesPetitesEpopées»
e
L’idée de «PetiteEpopée » estasseznouvelleau19siècle.Les
Ancienscertesl’avaientcultivée,commeThéocrite dans sesHymnes
homériquesouOvide danslesMétamorphosesquirecèlentbien des
élémentsépiques.Maisc’est un genre étrangeràlapoésieclassique
française.Du BellayetRonsard l’ontoublié dansleurprogramme de
naturalisation desgenresantiques.Poureux, il n’yad’autre épopée
que le «long poème», ou,comme ilsdisentparfoisg, le «rand
car(1me »2chants, 10.000 vers).Ronsard nesecroitpaspoète
épique dans sesHymnes,où setrouventpourtant quelques récitsen
vers, mais seulementdansLa Franciade.Ce fut, jusqu’àlafin du
e
18siècle,un dogme littéraireque personne nesongea à critiquer,
préjugéresponsable d’échecs sansnombre,tellesceslourdes
e
machines si laborieusementmontéesau17siècle.
C’estChénier,averti par sa culture de grand humaniste,qui, le
premier,battitenbrèchece préjugé, et,àl’exemple deThéocrite,
écrivitde petitescompositionsépiquesdontplusieurs sontdes
chefs-d’œuvre(L’Aveugle,LeMendiant,Hylas,etc.).Le genre fut
reprisparVigny,qui l’approfonditetlui prêtaune portée
philosophique.Leconte deLislecontinueralatradition, mais,si
Hugoreçutl’idée d’ailleurs que deson propre génie,ce n’estpasà
Leconte deLislequ’il ladoit,carlesPoèmesantiquessontde
1852,alors quequelques-unesdespièceslesplusépiquesde la
Légendesontde 1846-1850,tellesAymerillotouLeMariage de
Roland.

1
Cf.L.Aguettant,op.cit.,pp.265-274.

18

La Légende des siècles

Preuveque le genre estbienadaptéàl’époque, la même année
queLa Légende des siècles(1859), Tennyson publieunrecueil de
ses quatre premièresIdyllesduRoi,quireprennenten petites
épopées romanesquesleslégendesducycleceltique etobtiendront
un immensesuccès.
L’idée de la« petite épopée » étaitdoncdansl’air, maisHugoa
fortbien pu s’enaviser tout seul:ilyétaitcomme prédestiné,car
son œuvreantérieuretendàl’épopée,avecdespages telles que
Al’ArcdetriomphedansLesVoixintérieures,unroman épique
commeNotre-Dame deParis,Les Burgraves,vrai préludeàla
Légende,etbien entendulesChâtiments(1853),avecL’Expiation
quicouronne lasérie despoèmesnapoléoniens, dontlapartie
narrativeaété écriteavantl’exil.

Uncyclesymbolisantl’histoire humaine
L’ambition deHugo étaitdoncderelierces« petitesépopées»
enunvastecyclesymbolisant toute l’histoire humaine.Il estbien
superflud’en faireressortirl’évidente grandeur: c’est un desplus
hautsdesseins que puisseconcevoir un poète.
Lamartineavaitluiaussiconçu unvaste ensemble
decompositionsépiquesembrassant toute l’histoire,sousletitreLesVisions,
dontil parle dans une lettreà Virieude décembre 1823;ce devait
êtreune immense épopée en 48chants:unange, déchuparamour
pour une femme,traverseunesérie deviesexpiatrices, des
premiers tempsdumonde jusqu’auJugement,cycleauquelaurait
appartenuLa Chute d’unange,peut-êtreJocelyn,LesPécheurs
(perduenvoyage), etlesfragmentsdesChevaliers(parusen 1830
dans uneréédition desNouvellesMéditations).Maisilse futagi
d’unesérie devastescompositionsdontchacuneauraiteu
l’étendue d’un poème épique.
Lerecueil desPoèmesantiquesetmodernesdeVignyestplus
proche de laLégende, etprésenteàlafoislaforpeme de «tites
épopées» et une intentioncyclique.Cette intention, esquissée dès
lerecueil de 1822, intituléseulementPoèmes(maisdivisé en
Poèmesantiques, judaïquesetmodernes)estplusmarquée dansle
recueil définitif de 1837.Sansdoute ilrestebien descadres vides
danscette galerie épique, mais siHugoapris quelque partl’idée de

La Légende des siècles

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son livre,c’estchezVigny,qui écrivaitfièrementdès sa Préfaceà
l’édition de mai 1829:

«Leseul méritequ’on n’aitjamaisdisputéà cescompositions,c’est
d’avoirdevancé enFrancetoutescellesdece genre, danslesquelles une
pensée philosophique estmise enscènesous une forme épique ou
dramatique. »

Hugoa-t-ilréalisé le monument qu’ilrêvait ?Il enadonné
certesd’admirablesmorceaux,qui le nie?Entrevingtexemples,
Boozendormi,d’unecouleur sibiblique;le despotisme ennuyé et
cruel desmonarchiesorientalesdansZim-ZizimietSultan
Mourad;lagrande magistrature guerrière de la chevalerie, dans
EviradnusetLePetit roi deGalice;l’épopéecarolingienne dans
Aymerillot.
Maisle poète nousapromis unraccourcicompletde l’histoire,
un ensemble proportionné, oùchaque époque importantesera
représentée.Ce n’estpasévidemmentceque nousoffre la
premièresérie, oùl’on peut releverlacuneset redites:

Lacunes:riensurla Grèce(LeSatyreest un mythe,classésousla
e
rubrique 16 siècle); surRome,uneseule pièce(LeLion d’Androclès),
quisymbolise ladécadence de l’Empire; uneseule piècesurl’histoire
évangélique, lesoriginesduchristianisme; riensurl’invasion des
Barbarers ;iensurlerôle de l’Egliseaumoyenâge (si l’on excepte la
chevalerie,quiapparaîtgrande, mais toute laïque); riensurlescroisades,
e
Jeanne d’Arc, la Guerre deCentansurs ;le 17siècle,LeRégimentdu
baronMadruce(quistigmatise lesarméesmercenaires); riensurla
Révolution française.

Redites: Hugo estinépuisablesurles usurpations, les tyrannies, les
méfaitsdes roisetdesgrandsféodaux.

Surcesdeuxpoints, l’auteur répond dans sa Préface:

«Ici lacune, làétudecomplaisante etapprofondie d’un détail,tel est
l’inconvénientdetoute publication fractionnée.Cesdéfautsde proportion
peuventn’êtrequ’apparents.Le lecteur trouvera certainementjuste
d’attendre, pourlesapprécierdéfinitivement,queLa Légende des siècles
aitparuen entier.Les usurpations, parexemple, jouent untelrôle dans
la construction des royautésaumoyenâge etmêlent tantdecrimesàla

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