Lectures d'un texte étoilé

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Cet ouvrage, destiné aux étudiants de lettres et langues, se donne pour objectif d'aborder un texte unique - une nouvelle irlandaise - selon six perspectives différentes: lectures contextuelle, génétique, thématique, textuelle, psychanalytique et intertextuelle multiplient les voies d'accès au texte et permettent de l'étoiler, c'est-à-dire le soumettre à diverses formes d'interprétations.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782296230194
Nombre de pages : 193
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INTRODUCTION
« Toute œuvre d’art, alors même qu’elle est forme achevée et ‘close’ dans sa perfection d’organisme exactement calibré, est ‘ouverte’ au moins en ce qu’elle peut être interprétée de différentes façons sans que son irréductible singularité en soit altérée », écrit Umberto Eco 1 dansL’œuvre ouverte. Concernant l’art littéraire, le lecteur, non plus consommateur mais producteur du texte, dispose d’une variété de lectures possibles. Ces dernières sont présentées, définies, commentées dans de nombreux ouvrages théoriques, lesquels sont fort utiles pour circonscrire les concepts, les démarches, mais aussi les présupposés et les limites des grands courants de la 2 critique littéraire . En revanche, rares sont les publications qui procèdent concrètement à la mise en pratique d’angles d’approche divers dans leur lecture d’un texte unique. C’est la raison pour laquelle le présent ouvrage se donne pour objectif d’aborder le texte selon différentes perspectives. Il vise à illustrer la multiplicité des lectures possibles, l’ouverture du texte à diverses formes d’interprétation, et entend donner plusieurs sens au texte en l’étoilant, comme le dit RolandBarthes. Le texte ici ne sera toutefois pas découpé en une suite de courts fragments dont chacun énumère des sens, selon la méthode barthésienne dansS/Z. Il sera étoilé dans la mesure où les entrées du texte seront multipliées. Par cette méthode, le lecteur peut apprécier la richesse du texte. Les approches littéraires consistant à adopter une perspective toujours particulière et unique, mettant en lumière une
1 U.Eco,L’œuvre ouverte, 17. 2 Pour plus de précisions, on se reportera à la section de la bibliographie, intitulée « Ouvrages généraux sur la critique littéraire ». (infra, p. 157).
face des choses mais en excluant d’autres, sont nécessairement limitées. En revanche, une lecture plurielle permet de saisir la profondeur et la richesse des significations contenues dans un texte. Cette attitude de conciliation des différentes approches repose sur une vue plus juste de la littérature, comme le souligneAnne Maurel :
Une œuvre est en effet tout un monde à elle seule : elle englobe les événements d’une vie, les fantasmes d’un sujet rêvant et désirant, les déterminations sociales et historiques d’un milieu et d’une époque, l’ordre de l’existence et celui du 3 langage .
Pour des raisons de commodité, le support de base de notre travail est un court récit : «Cune nouvelleorée », d’un écrivain irlandais, John McGahern (1934-2006).Ce texte est extrait du recueilNightlines, publié en 1970 et traduit en français l’année suivante sous le titreLignes de fond.Dans un souci de cohésion, nous avons décidé de citer le texte en français, à partir d’une traduction opérée par nos soins. Toutefois, lorsque la traduction ne permet pas d’illustrer le propos, notamment pour des questions d’ordre stylistique difficilement traduisibles, le texte sera cité dans sa version originale. «Corée » a retenu notre attention car cette nouvelle fait l’objet de louanges de la part de critiques qui voient en elle une forme parfaitement 4 maîtrisée et finement ciselée .En outre, elle est reconnue
3 A. Maurel,La Critique, 131. 4 « This story is an example of all that is best in McGahern’s short stories » (E. Maher,John McGahern. From the Local to the Universal, 80). « ‘Korea’, a story that has been singled out by some readers as one of the best in the collection » (D. Sampson,Outstaring Nature’s Eye, 94).
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comme étant d’une facture classique par l’auteur lui-5 même . En effet, « Corée » est une nouvelle minimaliste axée sur un événement, une émotion et deux personnages. Elle se lit d’un seul tenant car elle est brève, construite autour d’un noyau narratif simple et réduite à une trame minimale. Elle met l’accent, en un minimum de lignes quoiqu’avec beaucoup d’efficacité, sur une révélation instantanée, une intensité émotionnelle, un moment clé dans la vie intérieure du jeune protagoniste. Ce dernier est 6 le narrateur homodiégétique du récit . Les personnages principaux se limitent à cet adolescent et à son père. Le premier ne s’inscrit pas encore dans le cadre d’une société, l’autre ne s’y inscrit plus. Tous deux illustrent la marge, l’isolement, l’exil intérieur des groupes minoritaires accablés, lessubmerged populationsévoquées par le 7 théoricien irlandais, Frank O’Connor . Ces personnages n’ont pas de nom et ne sont finalement caractérisés que sous la modalité de leur lien à l’autre. L’anonymat donne une intensité maximale à la relation père-fils. Par sa brièveté quantitative, sa force condensatoire, la nouvelle se prête bien à la lecture interprétative. En effet, elle dit beaucoup, mais en peu de mots, et installe ainsi le non-dit comme principe organisateur du texte. Il est donc du rôle du lecteur de « faire parler le texte »,
5 « ‘Korea’ is a classic short story. I don’t mean classic in the sense of good but classic in the sense of brevity and rhythm and intensity » (« Interviews of short story writers. John McGahern »,Journal of the Short Story in English (JSSE), 2003, 135). 6 Le narrateur est homodiégétique lorsqu’il est « présent comme personnage dans l’histoire qu’il raconte » (G. Genette,Figures III, 252). 7 « The short story has never had a hero.What it has instead is a submerged population group (…) there is this sense of outlawed figures wandering about the fringes of society (…) a society that offers no goals and no answers » (FrankOConnor,The Lonely Voice. A Study of the Short Story, 18-19).
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d’interroger ses silences, de déceler son sens caché, connoté, sous-jacent. Lire, c’est non seulement suivre les lignes du texte imprimé, mais aussi lire entre les lignes ce que le texte ne dit pas et, à l’image des protagonistes, remonter les lignes de fond, ces lignes de pêches laissées toute la nuit dans l’eau pour sortir de l’ombre les fruits immergés dans les profondeurs. Toute pêche s’accompagnant d’un travail de tri, six approches critiques ont été sélectionnées. D’autres lectures auraient pu trouver 8 leur place ici . Cet ouvrage ne se veut nullement un état des lieux exhaustif des nombreuses méthodes d’analyse littéraire. Nous avons retenu celles qui, connues et reconnues, n’ont plus à faire leurs preuves. Chacune de ces lectures se justifie dès lors qu’elle s’appuie sur le texte. Elle peut alors être considérée commeuneclé, mais non paslaclé du texte, car il n’y a pas une vérité de l’œuvre mais une multiplicité de sens. Le texte n’est pas univoque, détenteur d’un sens vrai, canonique. Il est polysémique, d’autant plus que les interprétations des lecteurs que nous sommes sont des herméneutiques : elles ne coïncident pas nécessairement avec les intentions de l’auteur. C’est pourquoi le texte ne doit pas être enfermé, ramassé mais étoilé. Le texte est, dans cet ouvrage, d’abord considéré dans son lien avec l’écrivain. Dans un premier temps, il est lu selon l’approche traditionnelle de l’histoire littéraire. Mis en relation avec la biographie de son auteur et son contexte socio-historique, il est envisagé comme le reflet d’une vie personnelle, mais aussi l’expression d’une époque et d’une société. Dans un deuxième temps, le texte est abordé dans sa pré-histoire. Une analyse génétique
8 Les courants de la critique littéraire axés sur la lecture et la réception n’ont pas été retenus parce qu’ils ne nous semblaient pas suffisamment « faire parler le texte ».
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