Les audaces érotiques dans l'écriture de Sami Tchak

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Cette étude fait une incursion au coeur de l'oeuvre romanesque du Togolais Sami Tchak. Elle élabore une théorie de l'écriture érotique à partir des études philosophiques, psychanalytiques et sémiotiques qui ont embrassé les « textes limites », et montre qu'au-delà de la danse baroque de l'écrivain, surgit le dessein de renouveler l'esthétique africaine au travers de l'expression jubilatoire non sans initier l'éducation sentimentale.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296448063
Nombre de pages : 303
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Les audaces érotiques dans l’écriture de Sami Tchak
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Baguissoga Satra Les audaces érotiques dans l’écriture de Sami Tchak L’HARMATTAN
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© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13247-4 EAN : 9782296132474
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PRÉFACE Les audaces érotiques dans l’écriture de Sami Tchakprocède d’une thèse de doctorat unique que Baguissoga Satra a soutenue devant l’Université de Lomé (TOGO) en mai 2010. Pour avoir dirigé cette thèse, je ne me sens pas très à l’aise pour en rédiger la préface, au risque de passer pour un maître qui adoube son disciple. Si malgré cette appréhension je le fais, ce n’est pas par devoir ou par acquit de conscience, mais pour les raisons objectives et scientifiques qui ont convaincu le jury à lui décerner la mention très honorable. Une autre raison d’ordre pédagogique motivée par le « gnôthi seauton » (« connais-toi toi-même et tu connaîtras les dieux et l’univers ») ; car voici plus de deux décennies que je me suis assigné pour mission, avec d’autres collègues, de donner de la visibilité à la littérature togolaise par la direction des travaux de recherche et la rédaction d’articles de fond sur nos écrivains et poètes. J’ai dit visibilité parce qu’on n’allume pas la lumière de la connaissance pour la recouvrir d’une bure. Mais à la visibilité j’adjoins la lisibilité par laquelle sont convoquées des questions épistémologiques et des réponses congruentes grâce auxquelles sont offertes les clés qui permettent d’entrer en synergie avec les œuvres pour mieux les comprendre, les expliquer et les rendre accessibles au grand nombre de lecteurs. En effet, notre littérature doit participer à la libération et au développement de l’esprit, à l’enrichissement de notre patrimoine culturel et éducationnel, qui, ainsi connu, contribuera avec efficacité et efficience au dialogue des cultures. Et Sami Tchak, par ses écrits, ne met-il pas les cultures en contact ? En tout cas, pour moi, s’agissant des audaces érotiques dans l’écriture de Sami Tchak, je crois qu’il fallait un travail de recherche d’une très grande qualité pédagogique pour lever l’équivoque et dissiper les malentendus qui paraissent entâcher l’intelligibilité de la production de cet auteur. Pour celui qui a déjà luJéou-P’ou Touan ou La chair comme tapis de prièredu Chinois Li-Yu (vers 1640), quelles audaces ! et pourtant, la recherche de la volupté, minutieusement détailllée, ne s’y accompagne d’aucune perversion morbide ; il unit savoureusement les anecdotes scabreuses et les leçons de morale. Il n’est pas jusqu’auCantique des Cantiques, morceau d’anthologie de la sensualité-agapè deLa Sainte Bible, qui ne « laisse parfois sortir de confuses paroles » comme l’écrit Charles Baudelaire dansLes Fleurs du Maltaxé en son temps d’immoral et qui figure aujourd’hui encore au programme de l’éducation nationale aux côtés deMadame Bovary de Gustave Flaubert ou deNanad’Émile Zola. L’époustouflant harcelement sexuel de Joseph par
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la femme de Potiphare dansLa Sainte Bible etLe Saint Coran ne confirmerait-il pas que coeo ergo sum ?Le nom de la rose (1982) et son Apostilledu sémioticien italien Umberto Eco et les romans français (1985) ci-dessus ne diagnostiquent-ils pas là, une société française, et ici, une société italienne, et toutes deux, par extrapolation, une société européenne aux prises avec ses difficultés ontologiques ? Que fait donc Sami Tchak, sinon le même diagnostic ? Satra nous le montre en trois étapes méthodiquement construites. La première partie est consacrée à la question fondamentale de savoir si « les audaces érotiques ne sont pas des détours pour célébrer l’écriture ». La deuxième partie intitulée « Érotisme et éducation sentimentale » donne la maîtrise à Satra d’établir les liens entre litttérature et morale en s’appuyant sur ce qu’il appelle les normes sociologiques ou esthétiques. Ici, l’un des centres d’intérêt a consisté à observer les personnages de Sami Tchak, et il arrive à la conclusion qu’ils avaient une conscience collective affaiblie. Son étude de l’inceste dans l’écritutre et l’analyse des codes matrimoniaux le conduisent à examiner la question essentielle des tabous. Enfin, il a réservé la troisième partie de ce travail à l’étude du renouvellement esthétique qui analyse la surabondance de la matière scripturale, le statut des narrateurs, les intertextes et leurs fonctions, car il objective l’œuvre de Sami Tchak comme un palimpseste dont « l’ambition est de réécrire, dans la vérité, l’histoire de l’errance humaine aux quatre coins du monde ». In fine, je peux dire que cette étude est très satisfaisante et tutoie l’excellence. Le point d’orgue se trouve surtout dans la manière avec laquelle Satra a su corréler littérature et société, littérature et réalités togolaises. Il a ratissé large en s’appuyant sur des théories congruentes. Il a su montrer surtout que l’œuvre de Sami Tchak suscite chez le lecteur le désir, sinon le devoir de briser avec les valeurs convenues et les discours ou formes établies. Car l’art moderne, et en particulier la littérature, devient une « métaphore épistémologique » reflétant les transformations scientifiques et la vision relativiste de la connaissance comme du cosmos. Tout est bien qui finit bien. Kazaro TASSOU Maître de Conférences, Université de Lomé (TOGO)
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INTRODUCTION Une époque littéraire se caractérise autant par ce qu’elle lit que par ce qu’elle écrit. Lorsqu’on scrute les œuvres des écrivains africains 1 francophones dits de « la nouvelle génération » , on se rend vite à l’évidence que ceux-ci font un assez large usage d’images et de thématiques marquées par la sexualité. Le fait est tellement patent que la revue des littératures du Sud,Notre Librairieconsacré sa parution numéro 151 à cette question. a Sous le thème « sexualité et écriture », ce numéro présente de nombreux exemples et pistes de lecture. L’article liminaire de ce numéro spécial a été signé par Sami Tchak. Il y situe les dimensions de l’écriture érotique en montrant comment elle constitue la grande variable qui, à travers le temps et l’espace, semble immuable en traversant l’écrit dès ses origines et en défiant les cultures. Dans cette perspective, l’auteur considère Yambo Ouologuem, Williams Sassine et Calixthe Beyala comme les écrivains phares de cette tendance où les mots conservent intact leur pouvoir de choquer, et amènent à se rappeler que le plus important, lorsque l’on doit juger une œuvre littéraire, c’est sa qualité, son degré d’exigence. Certes, bien avant la « nouvelle génération », René Maran, en 1921, dans Batouala, décrivait avec verve la danse de l’amour en Oubangui Chari, un évènement cyclique très attendu des paysans parce que l’on y tolérait la débauche et les crimes. On se rappellera certains textes deChants d’ombre(1945) etÉthiopiques(1956) où Léopold Sédar Senghor parvient avec peine à masquer une extraordinaire plénitude sensuelle. Il s’agit notamment des poèmes « Femme Noire », « L’Absente » et « Congo », qui baignent dans une sorte de sensualité cosmique où l’homme s’unit à l’univers. Il en est de même dansÉlégies majeures» deRama Kam On pourra évoquer «  (1979). ce célèbre recueil de poèmes,Coups de pilonDavid Diop (1956), de quelques vers de Tchicaya U Tam’Si dansÀ triche-cœur(1960) et de Hilla Laobé Améla dansOdes lyriques(1983). Mais ce ne sont là que des scènes singulatives où les écrivains se contentent d’images allusives des scènes sexuelles conformes au mythe de la pudeur africaine. Nous sommes aujourd’hui en face d’une appropriation systématique de la thématique sexuelle, avec toutes les implications esthétiques que cela peut 1  Abdourahman A. Waberi, « Les enfants de la Postcolonie. Esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones », inNotre Librairie, n° 135, septembre-décembre 1998, pp. 8-15.
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provoquer, ainsi que de l’épineuse question de la réception que cette tendance ne manque pas de soulever. Sami Tchak s’est distingué, dans l’ensemble de la création de cette « nouvelle génération », par une production très importante de six romans auxquels s’ajoutent quatre essais d’inspiration sociologique. Ce qui frappe dès l’abord, c’est la permanence de la même thématique. L’écriture romanesque chez cet écrivain togolais laisse apercevoir une préférence presque avouée pour l’érotisme. Cette préoccupation semble représenter l’élément constitutif de ce que nous pouvons appeler avec Bachelard, « l’imagination matérielle ». Globalement l’écrivain togolais tente « d’aller au plus près de ce qui rapproche les 2 3 humains » et de le peindre de façon baroque . Or l’adjectif baroque qualifie la surabondance choquante, dionysiaque qui libère la sensualité et l’imagination. Voilà ce qui explique le choix de notre étude intitulée :« Les audaces érotiques dans l’écriture de Sami Tchak ». Nous voudrions devancer d’éventuelles interrogations, certainement fondées, en explicitant le libellé de notre sujet. Arrêtons-nous essentiellement aux motsaudaces,érotiqueset écriture. Tout mot est une unité de langue dont le sens est susceptible de varier en fonction du contexte d’actualisation. Ainsi le vocableaudacespeut recouvrir trois acceptions principales à savoir témérité, innovation, impudence. En effet,Le Petit Robert de la languefrançaiseque nous avons(2006 ) consulté, affirme que le motaudace, apparu vers 1130, vient du latin audacia,qui lui-même est deaudax:(oser). Le mot signifie premièrement « disposition, mouvement qui porte à des actions extraordinaires, au mépris des obstacles ». D’où le synonyme témérité, intrépidité. Le deuxième sens est (surtout au pluriel) : « procédé, détail qui brave les habitudes, les goûts dominants ». Aussiles audaces, au pluriel, sont-elles synonymes d’innovations, d’originalités. Troisièmement, le vocableaudace peut avoir un sens péjoratif. Dans ce cas il signifie : « hardiesse impudente ». C’est dans ce sens que le mot audace peut avoir des synonymes tels que arrogance, impudence. Dans notre étude, lesaudacesêtre entendues non dans devront leur acception péjorative d’impudences, mais bien entendu, dans le sens d’innovations, gages d’originalité. Il est clair que nous retiendrons la deuxième signification, toujours au pluriel. En outre, le second mot,érotiques, qui est un adjectif de qualité, mérite d’être désambiguïsé afin que le couple qu’il forme avec audaces surgisse clairement à la conscience du lecteur. En effet, l’adjectif érotique qualifie ici les innovations qui portent sur les productions discursives de la sexualité et de l’amour.Le Petit Robertérotique (1566) du: « ainsi cet adjectif  définit 2 Sami Tchak, « Écrire la sexualité », inNotre Librairie, n° 151, 2003, p. 6 3  Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Viala (sous la direction de),Le dictionnaire du littéraire, Paris, PUF, coll. « Quadrige-Dico / Poche », 2008, pp. 46-47.
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latineroticus, du grecerôtikos» (qui concerne l’amour  « erôsDu point) ». de vue didactique, érotique caractérise ce qui traite de l’amour, chante l’amour. Il faut rappeler que l’éros, chez les psychanalystes, désigne le principe d’action, le symbole du désir dont l’énergie est la libido ; c’est le principe de vie. L’éross’opposerait ainsi authanatos, l’instinct de mort. En réalité, il n’y a pas de dichotomie absolue entreéros etthanatos. Nous devrons également en tenir compte dans notre travail. Enfin, l’écriture reste un autre mot clé de cette étude. Qu’est-ce que l’écriture ? Nous adoptons la définition de Roland Barthes, telle qu’elle est exprimée dansLe Degré zéro de l’écriture: « Langue et style sont des objets ; l’écriture est une fonction : elle est le rapport entre la création et la société ; elle est le langage littéraire transformé par sa destination sociale, elle est la forme saisie dans son intention humaine 4 et liée ainsi aux grandes crises de l’Histoire . » Ainsi « les audaces érotiques dans l’écriture de Sami Tchak » sont une tentative de définir un phénomène littéraire qui devient un poncif dans la nouvelle génération transcontinentale d’écrivains noirs francophones. Pourquoi avoir osé aborder un tel sujet à forte connotation sexuelle ? Dans le numéro 151 deNotre Librairie,nous avons cité plus haut, que l’éditorial signé par Jean-Louis Joubert, précise : « Il y a quelques années, le choix du thème du présent numéro deNotre librairie« Sexualité et écriture » aurait pu sembler le comble de l’audace. Tant était puissant le stéréotype selon lequel les écrivains du Sud ne sauraient 5 se départir d’une pudeur immémoriale . »En réalité ce que l’on doit taire ne doit pas exister ou du moins doit être banni par la loi. Or depuisLe Devoir de violencede Yambo Ouologuem (1968),La vie et demiede Sony Lab’ou Tansi (1979), il a fallu s’habituer à une manière neuve d’appréhender l’écriture romanesque africaine. En effet, ces œuvres « révolutionnaires » ont remis en cause les préoccupations idéologiques qui consistaient à réduire les romans à de simples réquisitoires contre la colonisation, des textes à la fois larmoyants et « engagés ». La critique n’a pas manqué de souligner les aspects majeurs de cette innovation, de ces « nouvelles écritures », à savoir l’insémination d’expressions authentiquement africaines dans la langue française, la distorsion grammaticale, le renouvellement thématique. Ainsi, dansNouvelles écritures africaines. Romanciers de la seconde génération (1986), Jean-Jacques
4 Roland Barthes,Le Degré zéro de l’écriture, Paris, Le Seuil, 1972, p. 14. 5 Notre Librairie, op. cit., p. 3
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Séwanou Dabla a montré les changements que ces auteurs apportent dans la tradition scripturale africaine. Cette problématique n’est pas encore épuisée. C’est pour réorienter ce questionnement sur les nouvelles écritures africaines que nous ciblons notre travail sur ce poncif que nous avons défini plus haut. Pourquoi ce regard spécialement porté sur Sami Tchak ? Cet écrivain d’origine togolaise semble aller plus loin que ses prédécesseurs en s’astreignant à un « devoir de violence » sur l’esthétique du roman africain francophone tant au niveau thématique que poétique. Et comme l’écrit Kangni Alem dans une note de lecture à propos dePlace des fêtes, le sexe semble être l’obsession centrale, le levier de narration de ce 6 romancier . C’est ce qui fonde le choix de notre sujet. Mais quel peut être l’intérêt d’une telle étude ? En invoquant la psychanalyse, nous pouvons nous demander si ce que nous appelons audaces n’est pas un détour pour tirer plaisir des idéaux en les inversant, en les prenant à contre-pied. En effet, la thématique de Sami Tchak est d’ordre explicitement sensuel ; les mots qu’il utilise sont directs e 7 comme au XVI siècle chez Rabelais . Il faut donc se rendre à l’évidence que les audaces érotiques constituent l’ingrédient des œuvres du romancier togolais. C’est, à n’en pas douter, le motif à la fois fil conducteur et signification allégorique. Pour emprunter les termes de Gérard Genette, nous pouvons affirmer que les audaces érotiques sont les éléments qui s’appliquent à une situation clé de la condition humaine : le renouvellement esthétique. Voilà la clé presque inattendue de la création romanesque chez Sami Tchak. Pour ce qui est du style de cet écrivain, il nous faudra, pour tenter de le cerner, invoquer dans cette étude les points de vue de Marcel Proust, tels que Gérard Genette en rend compte dansFigures I. Selon Proust, écrit-il, en effet, il n’est pas de « beau style sans métaphore », et seule la métaphore peut donner au style une sorte d’éternité. Pour Proust, poursuit-il, le style est 8 « une question non de technique, mais de vision » . Or l’écriture est une fonction dont les objets sont le style et la langue. Le romancier togolais semble se situer dans le prolongement de cette vision renouvelée par Roland Barthes, tant son écriture procède, grâce aux images audacieuses et aux analogies crues, par projections kaléidoscopiques du corps social qui pétrit l’existence des héros narrateurs (la plupart sont homodiégétiques) et peut-être même de l’auteur / scripteur. On pourra y découvrir aisément les projets d’un Balzac ou d’un Zola tentant de renouveler le corps social et esthétique
6 Kangni Alem, « Place des fêtes », inNotre Librairie, n° 144, 2001, p. 95. 7 DansHermina, par exemple, les descriptions empruntent les expressions triviales communes à l’ineffable docteur Rondibilis de Rabelais dansPantagruel III, 22. 8  Gérard Genette,Figures I, Paris, Seuil, 1966, p. 39 et Pierre V. Zima,Manuel de sociocritique, Paris, Picard, 1985, pp. 36-37 ; pp. 57-62.
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