Les blogs : écritures d'un nouveau genre ?

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Parler de genre à propos des blogs, c'est moins chercher à découvrir une espèce littéraire nouvelle dans ce corpus hétérogène et massif que tenter de définir, au-delà des spécifications techniques et fonctionnelles, un objet esthétique. Le blog invente ses usages, ses communautés, ses configurations poétiques - autant de caractéristiques par lesquelles il fait genre. Entre contrainte de forme et liberté de parole, les déclinaisons multiples du blog décrivent aussi l'aventure d'une écriture.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
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EAN13 : 9782296700550
Nombre de pages : 199
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Les blogs Écritures d’un nouveau genre ?

Itinéraires. Littérature, textes, cultures 2010, 2

Les blogs Écritures d’un nouveau genre ?

Centre d’Étude des Nouveaux Espaces Littéraires Université Paris 13

L’Harmattan

Direction Anne Tomiche et Pierre Zoberman Comité de rédaction Anne Coudreuse, Vincent Ferré, Xavier Garnier, Marie-Anne Paveau, Christophe Pradeau. Comité scientifique Ruth Amossy, Marc Angenot, Philippe Artières, Isabelle Daunais, Papa Samba Diop, Ziad Elmarsafy, Éric Fassin, Gary Ferguson, Véronique Gély, Elena Gretchanaia, Anna Guillo, Akira Hamada, Thomas Honegger, Alice Jardine, Philippe Lejeune, Marielle Macé, Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, Dominique Maingueneau, Hugues Marchal, William Marx, Jean-Marc Moura, Christiane Ndiaye, Mireille Rosello, Laurence Rosier, Tiphaine Samoyault, William Spurlin. Secrétariat d’édition Centre d’Étude des Nouveaux Espaces Littéraires François-Xavier Mas (Paris 13, UFR LSHS) Université Paris 13 99, av. Jean-Baptiste Clément 93430 Villetaneuse Diffusion, vente, abonnements Éditions L’Harmattan 5-7, rue de l’École polytechnique 75005 Paris Périodicité 4 numéros par an. Publication subventionnée par l’université Paris 13.
© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12012-9 EAN: 9782296120129

Sommaire
Christèle Couleau et Pascale HellégouarC’H. Introduction ............ 7 Isabelle esColin-Contensou. Le blog, nouvel espace littéraire entre tradition et reterritorialisation .................................................. 13 étienne Candel. Penser la forme des blogs, entre générique et génétique ............................................................. 23 évelyne Broudoux. L’exercice autoritatif du blogueur et le genre éditorial du microblogging de Tumblr ............................. 33 Valérie Jeanne-Perrier. Comment un genre de sites construit des niches professionnelles ............................................................... 43 Marie-Ève tHérenty. L’effet-blog en littérature. Sur L’autofictif 53 d’éric Chevillard et Tumulte de François Bon .................................. Bernard MassiP. L’archivage des blogs d’expression personnelle à la Bibliothèque nationale de France ........................... 65 Oriane deseilligny. Le blog intime au croisement des genres de l’écriture de soi ........................................................... 73 Olivier trédan. Itinéraire d’un blogueur : entre quête de reconnaissance et visibilité limitée ............................ 83 Barbara séMel. Le culte du macaron. Un nouveau genre, une nouvelle sociabilité, une nouvelle vitrine ? ...................................................... 95 Magali Bigey. Discorde et règlements de comptes autour du romanesque sentimental : une analyse de blogs .......................... 103 Giovanna di rosario. Du blog aux places d’Italie : le cas de Beppe Grillo et du V-Day ................................................... 113 Camille Paloque-Berges. Méta-Internet : les surfblogs sont-ils de mauvais genre ? ............................................................... 121 Brigitte CHaPelain. Reconfigurations de la critique littéraire dans les blogs d’écrivains ................................................................. 131 Caroline angé. Blog, fragment et altérité ......................................... 141 Mathilde laBBé. Copier-coller Baudelaire : fonctions de la citation littéraire sur les blogs .................................................. 147 Alexandre gefen. Ce que les réseaux font à la littérature. Réseaux sociaux, microblogging et création..................................... 155 Pascale HellégouarC’H. Blog : si l’imitation fait genre… ............... 167 Christèle Couleau. Se donner un genre : pour une poétique du blog................................................................. 177

Comptes rendus Philippe leJeune, « Cher écran… », journal personnel, ordinateur, internet (Oriane Deseilligny) ............................................................ Serge BouCHardon (dir.), Un laboratoire de littératures (Pascale hellégouarc’h) .................................................................... Bibliographie ...................................................................................

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Introduction

Il serait curieux de tout publier. Raymond Queneau 1

Les blogs forment un corpus à la fois hétérogène et massif. Leur nombre croissant, au-delà du phénomène de mode, marque un retour en force du « je », s’énonçant à travers une large variété de thèmes, de styles, d’approches. Mais à travers cette diversité, qu’ils le théorisent explicitement ou que leur pratique seule le signale, ils apparaissent comme un lieu d’expression spécifique, adapté à de nouvelles contraintes et générant de nouveaux codes, susceptible de repenser les champs de l’écriture et de la publication – création, édition, liberté d’expression, réseaux de sociabilité, légitimité des écrits, frontières des genres…
Écritures en recherche

L’écriture des blogs ne s’invente pas ex nihilo. Elle suppose souvent l’adhésion à un genre constitué (roman, poème, aphorismes, récit de voyage, journal intime, essai, critique, article de journal, etc.), nécessairement travaillé – et potentiellement déformé – par l’actualisation singulière qu’en propose le blog. Elle peut au contraire choisir le porte-à-faux, soit par la revendication d’une forme nouvelle, soit par une pratique déroutante, hybridant, remixant, détournant les canons génériques pour mieux s’en distinguer. Elle accentue, enfin, l’importance de « l’image du texte », de « l’énonciation éditoriale 2 », à travers des modalités qui, sans être propres à Internet, sont encouragées par ce cadre : arborescence, interactivité, standardisation des mises en œuvre. Ce désir d’écrire autrement peut faire du blog un lieu de contestation des institutions (littéraires, éditoriales, médiatiques, éducatives…), un espace
1. « Lectures pour un front (6 octobre 1944) », dans Bâtons, chiffres et lettres, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1965, p. 161. 2. Emmanuël Souchier, « Formes et pouvoirs de l’énonciation éditoriale », Communication & Langages, n° 154, avril 2007, p. 23-38.

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introduCtion

d’émergence, réelle ou supposée, de contre-pouvoirs ou de systèmes de valeurs parallèles. C’est aussi un lieu d’engagement créatif : l’implication des internautes débouche volontiers sur des manifestes, c’est un appel à la discussion, à la prise d’initiative. Ce positionnement invite à réfléchir sur des notions telles que la démocratie participative, les communautés idéologiques ou thématiques, les écritures du collectif. Il débouche sur une culture du « happy few », en suggérant la création de communautés d’auteurs et de lecteurs (larges ou plus restreintes comme le montre le phénomène des blogs privés), réseaux de sociabilité parallèles qui forment de nouveaux salons ou cénacles. Les paroles de connaisseurs, le lexique renouvelé par des néologismes ou émaillé par des gimmicks fonctionnent comme des signes de reconnaissance. Les « niches » se multiplient sur le net, tandis que le libre jeu sur les identités pseudonymiques, les indices de connivence construisent un espace relationnel à géométrie variable. Qu’écrire dans un blog ? Quatre axes configurent les objets qu’il se donne. D’un côté, les « choses vues », qui tirent le blog vers le journal, le bloc-notes, l’écriture fragmentaire, et l’orientent vers le réel. De l’autre, l’« extimité 3 », qui tend vers une écriture publique de l’intime, entre exposition de soi et mise en débat, égocentrisme et engagement. Puis le savoir, qui fait du blog le lieu privilégié d’un partage des connaissances et des savoir-faire, un outil de vulgarisation ou de sensibilisation. Enfin, la création littéraire ou artistique. Les quatre peuvent bien sûr se rejoindre, par exemple dans certaines formes du journal intime. Le geste créateur suppose également une réflexion spécifique. La première question est celle de ses modalités. A-t-il lieu directement sur la page web, ou bien a-t-il ses brouillons, ses étapes préalables, voire ses variantes « papier » ? On peut se demander comment il se rattache à une identité (pseudonyme), voire à une communauté. Sa pâte, son empreinte, sa trace doivent en général être reconsidérées dans ce contexte virtuel, à la lumière de ses contraintes matérielles – morcellement, taille, périodicité, fixité des formes, impératifs techniques – ou éthico-poétiques – contrat avec les lecteurs, autocensure. La seconde question est celle de ses motivations : qu’est-ce qui détermine la prise de parole ? Le choix du blog de préférence à un autre support a des implications sur le geste d’écriture, il programme une certaine forme d’engagement ou de mise à distance, et lie par ce contrat son lecteur, invité, la plupart du temps, à réagir. L’activité du lecteur constitue donc aussi une piste de réflexion privilégiée. Il a sa part dans ce processus d’écriture au long cours, intervenant sur la création (interactivité) ou l’évaluation de l’œuvre (réception). Cependant, selon les blogs, la marge de liberté qui lui est donnée est variable, et suppose donc une ouverture graduée du corpus au lecteur. Variable aussi est la liberté qu’il se donne, lorsque surgit ce désir d’écrire à son tour, à visage découvert
3. Serge Tisseron, L’intimité surexposée, Paris, Ramsay, 2001.

CHristèle Couleau et PasCale HellégouarC’H

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ou abrité par un pseudonyme, la nature de ses commentaires pouvant aller de l’avis de consommateur au dialogue critique, voire à l’émulation créatrice. Au sein de cette écriture accumulative et interactive, le rapport à la temporalité s’avère complexe, « l’œuvre » tendant à s’effacer au profit d’un work in progress potentiellement infini. Le bouleversement de l’ordre écriture/achèvement de l’œuvre/lecture, l’immédiateté et l’éventuelle discontinuité de la lecture modifient nos habitudes de réception. D’où, aussi, des problématiques mémorielles qui touchent à la genèse textuelle, au souci de laisser une trace, à la relation à la postérité. La redéfinition de la valeur, enfin, semble ici essentielle. Éviter la sanction éditoriale, c’est aussi se priver de sa sanctification et de son système de légitimation. La crainte de la « poubellication » n’est pas toujours à l’horizon, mais la démultiplication des jugements de valeur dans les commentaires génère une certaine inquiétude, contrebalancée par les ressources de l’« autoritativité 4 ». Beaucoup de blogs posent plus ou moins directement la question de la légitimité de celui qui parle : sa présentation – portrait formel, ironique ou intimiste, en quidam ou en spécialiste –, son rattachement à une institution – ou son refus de s’y rattacher –, sont autant d’indices révélant d’où il parle.
Du genre blog

Poser la question du blog comme genre s’avère complexe. Il ne s’agit pas ici de faire à tout prix du blog un genre nouveau, mais de poser de cette façon la question des modalités d’écriture et des horizons d’attente que ce mode d’expression programme à travers la diversité de ses actualisations. Ainsi se conçoit une tentative de définition, non seulement en tant qu’objet technologique et fonctionnel – ce par quoi le blog se différencie d’autres formes d’écriture sur Internet –, mais aussi en tant qu’objet esthétique. Le fil conducteur de cette réflexion est d’observer en quoi et comment le blog travaille les genres constitués par un déplacement qui est, peut-être, un renouvellement par le biais d’une écriture diffractée qui investit, réécrit, modifie, critique, parodie. Les enjeux de telles appropriations, dont il faut rappeler le caractère personnel, généralement revendiqué, vont du jeu à l’engagement le plus entier, en passant par la concurrence, la distanciation, la contestation. De là l’instauration de nouveaux modes d’intervention dans l’espace public, la mise en place d’autres critères de légitimation, la création de circuits parallèles d’appréciation et, potentiellement, une forme de virtualisation de la sphère socioculturelle. En ce sens, le blog participe à une reconfiguration globale de l’aventure d’écrire. La médiation du support informatique et le rythme propre au blog imposent des processus spécifiques. L’association du texte et de l’image,
4. évelyne Broudoux, « Autorités énonciatives et espaces de publication », sur le site URFIST Info, janvier 2006, http://urfistinfo.hypotheses.org/324, consulté le 2 avril 2010.

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introduCtion

l’importance du graphisme et l’intégration possible de sources audio ou vidéo accentuent la porosité des frontières entre ce qui relève du littéraire, de l’intime, du médiatique ou de l’artistique. La symbolique de l’adresse, à laquelle le blog donne une matérialité immédiate, redéfinit le rapport entre créateur et lecteur, qu’il soit marqué par l’élection ou le hasard, la reconnaissance ou le jeu. Quel que soit l’angle sous lequel on aborde ce massif complexe, on constate la prédominance de formes hybrides, avides de mêler les genres et les approches. En écho à ces pratiques, il semblait donc essentiel de s’inscrire dans une même logique d’ouverture interdisciplinaire et de combinaison des perspectives – en témoigne la diversité des contributeurs de ce numéro. Qu’ils soient spécialistes de littérature ou de communication, familiers du domaine ou curieux d’en explorer l’espace réticulaire, qu’ils soient lecteurs ou rédacteurs de blogs, leurs analyses sont animées d’un même désir de cerner cet objet aussi exposé qu’insaisissable.
Chroniques d’un genre annoncé

Les déclinaisons multiples du blog, son appropriation par les internautes et ses pratiques partagées entre réseau social et expression de soi, liens hypertextes et mémoire soulignent non seulement sa richesse et sa diversité, mais aussi l’aventure d’une écriture en tension entre la contrainte d’une forme et la liberté d’une parole. De la théorie d’une pratique encore en cours de constitution à ses applications dans l’espace de l’écriture, l’objectif de ce volume est de tracer un chemin aux contours mobiles afin de s’interroger sur une possible poétique du blog. Souvent annoncé comme un genre nouveau, mais difficilement unifiable sous son évidente diversité, le blog résiste aux analyses qui chercheraient à le cataloguer trop promptement. C’est donc au cœur de ses tensions qu’il faut essayer de le saisir.
Écritures en tension

Nouvel architecte de l’espace littéraire selon Isabelle Escolin-Contensou, le blog serait à explorer comme un rhizome que le blogueur se doit d’apprivoiser, non sans tisser des liens en amont avec des traditions scripturales anciennes, et en aval vers une reconfiguration de la mémoire, notamment par l’intermédiaire de la blogroll. étienne Candel s’interroge sur une forme éditoriale à concevoir comme un ensemble de normes d’écritures, préférant à l’idée d’une pratique générique celle d’une forme blog fragmentée en différents usages. La notion de tension est ici centrale entre une pratique sociale et sa compréhension comme genre, entre l’homogénéité d’une forme et la diversité de ses relations génériques. Ce concept de genre éditorial est également souligné par évelyne Broudoux, constituant un point d’entrée dans l’espace du blog par la publication et les réseaux sociaux, avec un conditionnement évident par l’outil de communication : ce croisement entre

CHristèle Couleau et PasCale HellégouarC’H

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théorie et pratique est étudié à la lumière d’un outil de microblogging, Tumblr. Valérie Jeanne-Perrier souligne l’opportunité sociale que constitue un média au développement exponentiel – le cas de Twitter est choisi ici – pour se construire une identité professionnelle grâce à l’originalité d’un support qui rend chacun acteur de sa propre légitimation et qui se présente, de ce fait, comme un espace privilégié de renégociation des places en brouillant les frontières professionnelles traditionnelles. À une autre échelle, il est question dans la contribution de Marie-Ève Thérenty d’une poétique du support, une poétique éditoriale en littérature, dont elle souligne l’influence à la fois sur l’écriture et sur la réception. Cette étude est l’occasion d’approfondir l’analyse de deux livres dont l’origine est un blog : L’Autofictif d’éric Chevillard et Tumulte de François Bon. Si l’édition papier constitue une façon de garder une trace, Bernard Massip quant à lui présente dans son article la démarche menée conjointement par la Bibliothèque nationale de France et l’Association pour l’autobiographie et le Patrimoine Autobiographique (APA) sur l’archivage des sites personnels : conservation des traces, droit à la mémoire et droit à l’oubli, paramètres de consultation sont quelques-unes des interrogations centrales induites par la sauvegarde extérieure d’une écriture souvent perçue comme éminemment personnelle jusque dans sa diffusion.
Déclinaisons génériques

Parallèlement à ces réflexions sur la spécificité de la relation entretenue entre le blog et l’espace littéraire, les déclinaisons génériques sont nombreuses tant est prégnante la propension du blog à investir des écritures. Oriane Deseilligny explore les liens entre le journal en ligne et la rhétorique épistolaire, insiste sur la parenté avec le journal et la lettre, et met en perspective la tradition du geste spéculaire et ses avatars modernes. C’est au parcours d’un blogueur qu’Olivier Trédan choisit de son côté de s’intéresser, occasion de s’interroger sur la construction des espaces à concevoir aussi comme des mondes sociaux où le regard des pairs est déterminant. Cette visibilité sociale est soulignée par Barbara Semel : à partir d’un corpus de « blogs de filles », c’est une structuration de contenu et une matrice stylistique qui se trouvent appréhendées, soulignant de nouveau, au-delà de la reprise d’un héritage, une originalité propre au support appuyée notamment sur une communication virale. Cette réactivité et cette connivence sociale ainsi créées peuvent tout aussi bien s’amuser de ruptures et, par l’intermédiaire de ce lieu de débat, transformer le blog en espace de règlement de comptes : c’est l’approche retenue par Magali Bigey à travers l’exemple du roman sentimental sériel contemporain qui donne lieu à de vifs échanges par blogs interposés. L’argument peut également être politique et servir cette fois une crédibilité idéologique. Giovanna di Rosario nous présente ainsi le blog d’opinion de l’humoriste italien Beppe Grillo, devenu, par l’appropriation des internautes

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introduCtion

et l’actualisation de ses prises de position en manifestations citoyennes, une forme de contrepouvoir. Camille Paloque-Berges s’oriente quant à elle vers le méta-Internet et notamment la question des surfblogs dont le principe n’est plus la création mais la recontextualisation, dans l’espace personnel d’un blog, d’objets informationnels trouvés sur le réseau, donnant naissance à ce que l’auteur qualifie « d’écri-lecture blog ». Dans cet espace fondamentalement hypertextuel et intertextuel, Brigitte Chapelain analyse des blogs d’écrivains et, partant, les transformations opérées par le blog sur la critique littéraire : une occasion de s’interroger à la fois sur son mode opératoire et sur la permanence des effets de textualité transversale.
Vers une poétique du blog

Dans l’espace du texte, l’écriture blog pose une question fondamentale sur le concept de fragment que Caroline Angé se propose d’explorer : signature scripturale du blog, le fragment est à envisager comme forme, avec d’évidentes implications du côté de la lecture et de l’approche générique. C’est sur un fragment singulier que Mathilde Labbé s’arrête, la citation littéraire, récurrente dans certains blogs et qui, au fil de copies et de collages, participe à une transmission littéraire qui procède du transfert et de l’appropriation dans l’espace d’une communauté. Ce constat de la difficile construction du blog comme genre littéraire en soi – au profit d’une exclusion dans les marges textuelles – guide la contribution d’Alexandre Gefen et le conduit par réaction à étudier précisément ce que le blog et plus largement ce que les réseaux font à la littérature. Dans cet esprit, l’écriture propre au microblogging et en particulier à Twitter – écriture de soi brève limitée ici à cent quarante caractères – est prometteuse par ce « détournement d’une technologie au profit d’un désir d’écriture » qui n’est pas sans rappeler une tradition de formes brèves, enrichie de tous les possibles engendrés par le Web 2.0, le Web du flux. De cet espace en mutation, la distance critique n’est pas absente et peut emprunter, au-delà de la notion de citation, les chemins de la reprise, de l’imitation, de la parodie, du pastiche : c’est l’approche retenue dans « Blog : si l’imitation fait genre » afin de souligner l’appropriation d’une écriture. Enfin, se demande le dernier article, les stratégies d’écriture mises en œuvre par le blog suffisent-elles pour le poser comme genre ? C’est l’occasion de revenir sur la naissance des genres, d’explorer le mode de lecture d’un écrit qui s’emploie à construire tout autant son lecteur que sa portée réflexive : quand dire c’est faire. Et si le blog se donnait avant tout comme genre sans se soucier d’en être un ? Christèle Couleau et Pascale hellégouarc’h Université Paris 13 – CENEL

Le blog, nouvel espace littéraire entre tradition et reterritorialisation

Abstract
We consider weblogs as a networking environment when they are used as a means to write literature. We look at their goals, their forms and their aesthetics, as well as their relation to both the world and alterity. In order to establish generic criteria, we study how weblogs have been understood, attacked and defined by readers. We show that weblog as rhizome intends to reterritorialise the literary space and becomes a memory tool. Keywords : literary space, tradition, handwritten news, memory, reterritorialisation Mots clés : espace littéraire, tradition, nouvelles à la main, mémoire, reterritorialisation

Une réception contrastée

Dans la courte histoire d’Internet, le weblog se détache comme format de publication né du numérique. À ses débuts 1 outre-Atlantique, il est un outil de veille élaboré par des internautes qui relèvent selon une fréquence hebdomadaire ou mensuelle l’apparition de sites et en consignent l’adresse. Ce travail de filtre et d’aiguillage renforce la connectivité du net : le lecteur numérique est quelqu’un qui fabrique du réseau. Les caractéristiques initiales du genre blog sont donc l’établissement de liens hypertextuels par un agent humain et leur mise à jour.
1. Au milieu des années 1990, des pionniers défrichent une pratique qui n’a pas encore d’appellation : Justin hall chronique sa vie depuis 1994, Tim Berners-Lee lance en 1996 son carnet de nouvelles conformément à sa vision fondatrice d’un World Wide Web où tout internaute par le biais de l’hypertexte partage ses connaissances et commente ce qu’un autre a écrit. Les deux années suivantes, cherchant à se regrouper, plusieurs centaines d’innovateurs bloguent dans les domaines du journalisme citoyen ou alternatif, des expériences et des pensées du quotidien, des technologies. En 1999, l’engouement naît avec des applications dédiées comme Blogger grâce auxquelles les adeptes publient leurs pages sans FTP ni code hTML.

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le blog, nouvel espace littéraire entre tradition et reterritorialisation

Aujourd’hui, les moteurs de recherche indexent plus de cent trente millions de blogs. Technorati 2 qui leur est dédié favorise l’exploration en fonction de l’« autorité » c’est-à-dire la manière dont les internautes ont distingué un blog via leur pointage dans les liens. Cet outil parcourt en temps réel le contenu sémantique de centaines de milliers de messages. Comment expliquer un tel succès ? Une vive défense des blogs par leurs créateurs, des discours marketing 3 et institutionnels, l’intérêt de la critique universitaire 4 et de la presse, la présence diffuse de l’idée que le progrès est au service des facultés créatrices de chacun, enfin la gratuité et l’ergonomie des plates-formes 5 et des systèmes de gestion de contenu (CMS) 6 encouragent en France l’essor des blogs 7. Nombre de développeurs participent à leur amélioration. Les fonctionnalités régissant le mode d’affichage, la recherche des données, l’ouverture des commentaires sont standardisées. Les éléments du profil systématisent la présentation de soi. La géographie du blog est mondialisée : dans toutes les langues, les pages affichées se ressemblent. Conçu pour la publication rapide et la mise en relation du blogueur avec les membres d’une communauté virtuelle, intégrant ensuite différents médias et aujourd’hui propice à la dissémination sur les réseaux sociaux, le blog répond à des attentes de facilitation. Il réduit la fracture numérique. Les nouveaux arrivants adoptent en guise de « pages personnelles » cette technique de figuration de soi à travers une identité narrative et une identité de liens, reconnue par les pairs. Les blogs deviennent donc « les sites personnels de deuxième génération 8 ». « Weblog », en 2004, est un « buzz word 9 », pour lequel plusieurs traductions concourent dans la francophonie : « carnet, webillard, bloc-notes, joueb ». On abandonne la notion de « site » en tant qu’organisation spatiale et représentation mentale d’un espace au

2. http://www.technorati.com 3. Diffusion du Cluetrain Manifesto ou Manifeste des évidences, à partir de 1999. 4. Voir Brigitte Chapelain (dir.), Écritures en ligne : pratiques et communautés, 2002 en ligne sur http://halshs.archives-ouvertes.fr/sic_00126719_v1/ ; évelyne Broudoux, Outils, pratiques autoritatives du texte, constitution du champ de la littérature numérique, thèse de doctorat, université Paris 8, 2003, en ligne, http://www.bu.univ-paris8.fr/web/collections/theses/broudoux_evelyne.pdf. 5. Notamment dès 2002 SkyBlog, Ublog, 20six. 6. Par exemple Wordpress, Dotclear, Spip. 7. En 2002-2003, apparaissent des blogs de recherche et de veille comme La feuille, blog d’hubert Guillaud sur l’édition électronique (http://lafeuille.blog.lemonde.fr/). 8. Laurence Allard et Frédéric Vandenberghe, « Express yourself ! Les pages perso. Entre légitimation technopolitique de l’individualisme expressif et authenticité réflexive peer to peer », Réseaux, n° 117 : « Les nouvelles formes de la consécration culturelle », 2003. 9. Laurent Gloagen dans Embruns reproduit la Une de Libération du 11 décembre 2004 qui titre sur la « blog génération », http://embruns.net/logbook/2004/12/11.html#001688, consulté le 2 avril 2010.

isaBelle esColin-Contensou

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profit de quelque chose de nouveau, avec l’assurance d’avoir compris ce qui se dessinait 10. Pourtant cette technologie d’écriture numérique est vivement décriée. Les blogs inciteraient à l’exhibition, au déferlement des émotions, à la subversion de la langue, prôneraient l’addiction au virtuel, mais aussi, revers de l’autoritativité, bouleverseraient les hiérarchies et effaceraient les frontières entre experts et amateurs. En outre, les outils de blogging étoufferaient la créativité en contraignant chaque blogueur à un design d’interface préexistant. Toutefois, si une heure suffit pour ouvrir un blog sur une plate-forme et publier ses premiers messages 11, la réduction initiale des savoirs procéduraux nécessaires à la mise en ligne ne devrait pas cacher le travail continu d’appropriation des techniques de l’écriture en réseau. Il n’est point de transparence de l’objet technique. En témoignent de nombreux billets. Créer son blog suppose d’acquérir des compétences techniques et communicationnelles, par expérimentation, imitation des pairs, essais et erreurs, décisions singularisantes. Ainsi choisir une plate-forme et une communauté, ou préférer l’hébergement autonome. Inventer le titre de son blog et définir une ligne éditoriale. Se présenter à l’aide d’un pseudo et d’un autoportrait, fictionnel ou réel. Ensuite, régler le type de communication induite par l’interface de son blog 12. En particulier, ouvrir les commentaires et y définir sa place. Parallèlement, sélectionner les blogs à promouvoir et auxquels se relier. Bientôt il faudra structurer les données, définir des catégories, annoter ses billets avec des tags : le blogueur est éditeur de ses billets. La maîtrise du dispositif suppose des apprentissages rédactionnels : écriture des billets en tenant compte du rôle d’accroche et de prolepse du titre, présentation des liens hypertextuels, règle de l’assiduité qui fonctionne comme contrainte d’écriture. Patrick Rebollar observe magistralement cette astreinte quasi quotidienne, plusieurs années de suite, dans son Journal Littéréticulaire, jusqu’à produire l’équivalent d’un volume de plusieurs milliers de pages 13. En 2005-2006, François Bon 14 avait pour Tumulte relevé comme un pari « une année d’expérience narrative en temps réel », directement sur le serveur. Avec Liminaire, Pierre Ménard explore l’écriture en plusieurs veines ouvertes aux contributeurs.

10. Anne Cauquelin, Le Site et le Paysage, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2002. 11. Martine Pagé, « J’ai finalement créé mon propre blog », 27 février 2002, http://www. largeur.com/?p=1009, consulté le 2 avril 2010. 12. On s’appuie ici sur l’analyse d’Alex Mucchielli, Étude des communications : le dialogue avec la technologie, Paris, Armand Colin, 2006. 13. Patrick Rebollar, « (Dis)continuités d’un lieu d’écriture virtuelle », Glottopol, n° 10, juillet 2007, en ligne, www.univ-rouen.fr/dyalang/glottopol/numero_10.html, consulté le 2 avril 2010. 14. Qui juge en 2006 les écrivains français « en retard » à s’approprier ces nouveaux espaces.

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le blog, nouvel espace littéraire entre tradition et reterritorialisation

A contrario, l’abandon courant après quelques billets résulte des lacunes dans la production du contenu, dans la capacité à se relier aux autres blogueurs et à conquérir une audience ainsi que d’une interrogation quant aux bénéfices et à la finalité de ce travail de création sur Internet.
L’ordre du blog

À rebours du livre, du journal ou du carnet de voyage, le nouveau billet recouvre l’écrit précédent. L’ordre ante-chronologique porte en page d’accueil ce qui a été publié en dernier. Techniquement facultatif, cet aspect définit néanmoins le blog qui répond ainsi à l’attente des « nouvelles du site ». Il est exhibé lorsque le blog est consulté par des outils de syndication de contenu (fils RSS) via un logiciel agrégateur. Les auteurs et leurs lecteurs projettent comme cadre d’interprétation des modèles préexistants qui servent de repoussoir ou au contraire de caution. La promotion des blogs invoque le renversement du processus de communication. Les internautes cherchent le contenu au lieu de se le voir imposé. On se réfère à la « fin de l’auteur » et à l’importance du lecteur dans la construction du sens. Or la réactivation des modèles culturels hérités de l’imprimé détermine la manière dont les internautes se figurent et s’approprient l’outil : avant tout comme instrument de gestion de l’information personnelle et de l’écriture de soi (aide-mémoire, hupomnêmata au sens de Foucault, journal intime, carnet de recherche, carnet de voyage), ou de publication (revue, journal). Dans une hétérogénéité de pratiques, les pionniers ont hybridé l’écriture du blog avec des genres issus de l’imprimé. Ils ont également reporté des écritures en ligne vers ce nouveau format, à l’instar d’anciens participants très actifs des forums littéraires de Zazieweb 15 qui regroupent leurs interventions sur leur blog 16, tandis que des créateurs de récits de voyages ou de journaux personnels (Annie Strohem, Jean-Claude Bourdais) se sont découverts bloguant sans le savoir 17. Selon un mouvement d’élaboration collective de l’innovation, ces aspects sont discutés par billets interposés. Le choix des titres en témoigne. Les annuaires et les concours de blogs les classent par forme sémiotique (« textblog », « videoblog », « photoblog », « blog de bande dessinée »), thème (« warblog »), genre emprunté à l’imprimé (romans, nouvelles, poésie) ou plus spécifique d’Internet (« linkblog »). Le nombre d’auteurs et de lecteurs stabilise des traits génériques. Instruments de mise en relation des personnes et des contenus, les blogs appartiennent à la catégorie des logiciels de réseaux sociaux. Concurrencés
15. Zazieweb (1996-2009), conçu par Isabelle Aveline, http://www.zazieweb.fr/. 16. Par exemple Florence Trocmé sur http://poezibao.typepad.com/. 17. Annie Strohem, Journal et autres écritures, http://www.anniestrohem.com/index.php/ ; http://www.jcbourdais.net/.

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par de nouveaux dispositifs de publication instantanée, ils s’en distinguent par d’autres traits : par exemple, la densité d’information, le code, le caractère développé face au « microblogging ». Des plates-formes comme Myspace ou Facebook intègrent la rédaction d’article. Si le format blog perd de sa suprématie au milieu d’autres outils proposant une plus grande connectivité des internautes, il conquiert donc de nouveaux adeptes.
Un format littéraire

Theodor W. Adorno fustige la régression des individus existant sans moi, « entichés de technique », incapables d’une relation véritable à l’art ravalé au rang d’objet de consommation parmi d’autres 18. Cette sévérité épargne-t-elle ceux qui, loin d’envisager un « je » qui ne préexisterait pas à l’écriture, appréhendent le blog comme écriture de soi avec naturel, méconnaissant l’élaboration contemporaine de cette question à travers les notions de « postmodernisme » ou d’« autofiction » ? De quelle subjectivité littéraire le blog est-il l’opérateur ? Dominique Maingueneau analyse la complexification de l’instance auctoriale, afin de réévaluer des œuvres (textes autobiographiques, journaux d’écrivains, récits de voyage) qui ne correspondent pas à la représentation dominante du fait littéraire. Cette dernière efface la personne et l’écrivain pour se concentrer sur l’énonciateur 19. Le blog à la première personne est travaillé par cette question de l’identité numérique et de la subjectivité dispersée : blogueur (éventuellement sous pseudonyme) constitué en auteur par le dispositif, administrateur, créateur du blog pour l’état civil, individu figuré, responsable du processus d’énonciation, qui doit incarner l’écrivain et ses capacités stylistiques – fût-il un collectif caché. Dans l’énonciation du blog, la séparation entre l’inscripteur, l’écrivain et la personne est donc incertaine. Stabiliser la référence est impossible. En virtuose de l’autofiction, Jean-Pierre Balpe explore ce feuilleté dans Hyperfictions 20, une œuvre en devenir répartie sur plusieurs blogs. L’identification trouble de l’énonciateur à l’individu dans ses rôles sociaux et à l’écrivain sous ses hétéronymes se double du jeu avec l’hypotexte proustien comme miroir de l’exploration de la subjectivité. Le blog diffère du site personnel car d’autres locuteurs contribuent à produire son contenu dans les commentaires ou dans leurs propres billets. Ces contributions sont lues, voire commentées en retour, par l’auteur initial. Une circularité s’organise. Le caractère dialogique du blog peut être exhibé, ainsi dans les blogs d’adolescents marqués par l’injonction « lachez vos coms » adressée à la communauté des pairs : des récits de vie sur Skyblog occasionnent des retours d’attention de plusieurs dizaines de
18. Theodor W. Adorno, Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée [1951], Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2003. 19. Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire, Paris, Armand Colin, 2004. 20. Jean-Pierre Balpe, Hyperfictions, http://hyperfiction.blogs.liberation.fr/.

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le Blog, nouvel esPaCe littéraire entre tradition et reterritorialisation

milliers d’internautes. Ou il peut être occulté, lorsqu’un blogueur ferme les commentaires et/ou que l’internaute maintient sa position traditionnelle de lecteur solitaire et silencieux pour redevenir « cette ombre si vaine qui passe sur les pages et les laisse intactes 21 ». Le commentaire n’est alors qu’une virtualité de l’interface dont personne ne se saisit. Néanmoins, bien que certains s’en affranchissent, cette ouverture en écriture aux contributions du destinataire est perçue comme générique. Aussi le message est-il tourné vers les effets que le blogueur cherche à produire, au risque de la facilité et du sensationnalisme pour capter son audience. Danah Boyd s’intéresse au blog en tant que processus de communication entre blogueurs tour à tour auteurs/orateurs et lecteurs/auditeurs. Elle assimile alors l’exercice du blog à celui du discours d’opinion tenu en public 22. Le blog emprunte ainsi des traits à la « seconde oralité » : autorité partagée, énonciation à la fois engagée, subjective et objective, et enfin agrégation et montage des éléments textuels 23. Il serait plus conforme à notre tradition de se reporter à une autre réalité. Avant la diffusion de la presse imprimée et la surveillance de la gazette par le pouvoir, « les nouvelles à la main » des xviie et xviiie siècles confiaient à un lectorat choisi des informations vérifiées ainsi que des critiques littéraires et artistiques. Fruit d’un travail collectif dans les salons où elles s’échangeaient sous forme manuscrite, elles étaient destinées à des privilégiés (savants, lettrés) abonnés à un tel service. De véritables réseaux d’échanges intellectuels faisaient circuler ces mélanges secrets au « ton piquant et libre » où s’élaborait un discours critique 24. Qui plus est, les « nouvelles à la main » recèlent une hétérogénéité de formes et de registres, un renouvellement de l’attention et une souplesse de lecture qui conviennent bien au blog. En tant que textualité numérique, l’énoncé du blog est reproductible, détachable du contexte de l’énonciation. L’ordre de la lecture diffère de l’ordre de la publication. La seule diachronie ne rend pas compte de sa nature. Par l’hypertexte, le blog se déploie en synchronie et invite à une exploration spatiale tout autant que temporelle. Le dispositif des catégories et mots clés associés à un message, le moteur de recherche interne multiplient les bifurcations par rapport à l’ordre antéchronologique. Les rétroliens assurent la correspondance entre des billets par des procédés de gestion semi-automatisée et font circuler les données d’un blog à l’autre. Le blog est rhizome.

21. Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, Paris, Gallimard, 1955. 22. Danah Boyd, « Broken Métaphores as Liminal Practice », 2004, www.danah.org/papers/BrokenMetaphors.pdf 23. Walter J. Ong, Orality and Literacy, New York, Routledge, 1982. 24. François Moureau, Répertoire des nouvelles à la main, dictionnaire de la presse manuscrite clandestine, xvie-xviie siècle, Oxford, Voltaire Foundation, 1999.

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Donc d’un côté la force du flux, l’enchaînement des dates efface la discontinuité des prises de parole, de l’autre la tension vers l’oblique, pour autant que le blog multiplie les liens externes. Philippe de Jonckheere parsème son Bloc-notes de liens vers des pages de son site du Désordre qu’il met en mouvement, tout en aiguisant l’attention par des associations imprévisibles 25. En fragmentant le blog en chacun de ses messages, par le jeu de l’hypertexte, le lecteur se reporte à des éléments extérieurs au blog initial qui acquièrent dès lors une présence extra-diégétique. Le blog réaliserait-il ce que l’esthétique de la communication visait, l’interconnexion de tous par les réseaux, la participation et la contribution de chacun au processus d’écriture globale ? Ceux qui explorent en pionniers les potentialités esthétiques d’Internet le récusent. Catherine Ramus publie le Journal d’Albertine Meunier, succession féroce de billets mentionnant « Aujourd’hui, rien à dire », exhibant donc la vacuité d’un projet d’écriture du sujet et bloguant le refus de bloguer 26. Frédéric Madre 27 déclare sur la liste e-critures.org son hostilité contre « une forme parfaite et abominable » qui « étouffe ». Il dénonce l’imposition du marché au détriment de la création, une logique de la consommation, du « comptage des visites et décomptages de popularité sans qualité ». La critique est vive : créer un blog est d’une « facilité abjecte » et les productions ne valent rien à cause de leur indistinction : « le Web n’est qu’interface, et l’interface seule peut nous retenir, nous différencier, nous ajuster au plus près du propos ». C’est en réintroduisant de la clôture par la suppression des commentaires pour « s’éloigner de la promiscuité douteuse d’avec les visiteurs et les autres blogueurs » que bloguer lui paraît possible 28. Par la suite, le blog est utilisé pour des raisons de visibilité par nombre de ses détracteurs initiaux parfois en maintenant un registre parodique et contestataire, ainsi Charles Pennequin 29 sur plusieurs plates-formes et sous plusieurs identités.
La blogosphère

La blogosphère rend possible la vie du blog en assurant son référencement et l’échange de commentaires 30. Pourrait-on dire qu’elle transcende la diversité, que si le champ est parcellé, clivé, hétérogène, elle unifie et
25. Philippe de Jonckheere, Le bloc-notes du désordre, http://www.desordre.net/blog/. 26. Catherine Ramus, Albertine Meunier, elle en a des choses à dire, http://albertinemeunier. blogspot.com/. 27. Créateur du blog collectif 2balles en 1999. 28. Frédéric Madre, « Blog : un chien parmi les chiens, contrainte », Formules, n° 10, juin 2006. 29. Charles Pennequin, http://charles_pennequin.20six.fr/. 30. Alain Giffard, « Sur le blog », http://alaingiffard.blogs.com/culture/2005/05/sur_le_ blog_1_.html/.

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