Les Faux Saulniers

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Les Faux Saulniers de Nerval ont paru dans le feuilleton du journal républicain Le National, pendant l'automne de 1850. Ce récit est à la fois bien et mal connu. Bien connu, parce que l'auteur en a utilisé une grande partie dans ses oeuvres aujourd'hui les plus lues (Les Filles du Feu et Les Illuminés). Mal connu, car ledit récit, dont on croit tout savoir - et dont on ignore souvent qu'il renferme des passages qui n'ont jamais été repris par Nerval -, s'est trouvé délaissé par les éditeurs. Situation dommageable : Les Faux Saulniers constituent tout ensemble le creuset des chefs d'oeuvre nervaliens et un modèle de récit excentrique en français.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
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EAN13 : 9782296281394
Nombre de pages : 278
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LES FAUX SAULNIERS

Éditions du Sandre 57, rue du Docteur Blanche 75016 Paris

GÉRARD DE NERVAL

LES FAUX SAULNIERS.
HISTOIRE DE L’ABBÉ DE BUCQUOY
Édition de Michel Brix

Éditions du Sandre

INTRODUCTION par Michel Brix

Les Faux Saulniers de Nerval sont un texte à la fois bien et mal connu. Bien connu, parce que l’auteur a distribué la plus grande partie de ce récit dans ses œuvres les plus lues (Les Filles du Feu et Les Illuminés, principalement, mais aussi, pour de plus courts passages, Lorely et La Bohême galante). Mal connu, car ledit récit, dont on croit tout savoir — et dont on ignore souvent qu’il renferme des passages qui n’ont jamais été repris par Nerval —, s’est trouvé délaissé par les éditeurs, au point qu’en un siècle et demi il n’a pas fait l’objet de la moindre réédition isolée ; de surcroît, on ne le trouve au sommaire que d’un seul recueil d’Œuvres ou d’Œuvres complètes1. Situation dommageable : ce texte constitue tout ensemble le creuset des chefs-d’œuvre nervaliens et un modèle de récit excentrique en français ; il propose en outre d’amples considérations sur l’autobiographie moderne et développe une réflexion complexe sur le rôle de l’écrivain dans la société. Pour toutes ces raisons, Les Faux Saulniers méritent d’être connus et analysés dans l’immédiateté et la totalité de leur jaillissement, et non seulement à travers leurs membra disjecta. Nerval rhapsode Les Faux Saulniers ont paru dans le feuilleton du quotidien Le National, entre le 24 octobre et le 22 décembre 1850. Le récit s’articule autour de la recherche d’un livre consacré à l’abbé de Bucquoy, — qui vécut sous le règne de Louis XIV et dont la vie consista en une succession d’incarcérations et d’évasions. Nerval avait promis depuis un certain temps, semble-t-il, au directeur du National de lui fournir un essai biographique sur ce personnage. Dès le premier feuilleton, le 24 octobre, l’auteur prend la parole, cependant, pour expliquer qu’il a vu récemment
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à Francfort le livre sur Bucquoy dont il a besoin pour composer son récit, mais qu’il a négligé alors de l’acheter, pensant le retrouver facilement à Paris. Or, à Paris, précisément, et contre toute attente, le fameux ouvrage se dérobe à toutes les tentatives de l’auteur pour mettre la main dessus. Il faudrait pourtant le retrouver, et impérativement — continue Gérard —, puisque un amendement à des lois toutes récentes, de juillet 1850, sur la presse (l’amendement Riancey) prévoit d’imposer aux journaux qui publient des romans une redevance supplémentaire, de nature à mettre en péril l’existence de ces périodiques. L’amendement Riancey a évidemment un caractère prohibitif et place les écrivains, observe encore Nerval, dans l’obligation de ne plus rien inventer et de limiter leurs collaborations aux journaux à des analyses historiques. D’où la nécessité pour Gérard de retrouver le livre, qui attestera que le récit donné au National, et qui ne manquera pas d’être examiné de près par les censeurs, ne s’éloigne pas du compte rendu de faits matériellement vrais. Ainsi, les deux tiers des Faux Saulniers sont occupés par les préparatifs, ou les préliminaires, du récit annoncé, cette Histoire de l’abbé de Bucquoy à laquelle seront consacrés seulement les derniers feuilletons, au mois de décembre, lorsque le précieux ouvrage aura enfin été acquis. L’auteur fait patienter ses lecteurs et « meuble » les feuilletons en narrant les recherches qui le mènent dans les bibliothèques parisiennes et chez les libraires, et le font même sortir de Paris. Il s’avise aussi de retranscrire, par morceaux, les aventures d’une jeune femme, Angélique de Longueval, qu’il présente comme une grandtante de l’abbé : le manuscrit retraçant ces aventures est conservé aux Archives et cette histoire est donc « vraie incontestablement » (p. 87), comme Nerval invite les censeurs à le vérifier. Au fur et à mesure de l’avancée des Faux Saulniers, pourtant, il devient manifeste que l’auteur tend à oublier le motif de sa quête, ou à faire passer celle-ci au second plan. On le voit notamment entrecouper son récit par des réponses à des confrères qui l’ont attaqué pour des articles qui n’ont même pas paru dans Le National. De même, lorsque, à la bibliothèque de Compiègne, un recueil de chansons composé par Rousseau lui tombe sous les yeux, il décide de se rendre à Ermenonville : il n’y a pourtant aucune apparence qu’un exemplaire du livre sur Bucquoy l’attende là-bas ! À l’évidence, Gérard éprouve un certain plaisir à
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parler de lui-même et le soupçon naît rapidement que notre auteur fait en sorte de ne pas retrouver le livre trop vite. Du reste, il semble se contenter assez rapidement de la perspective de voir et d’acheter l’ouvrage à la fin de novembre, lors d’une vente publique (la vente « Motteley », en fait Maréchal) où celui-ci doit être présenté et où l’auteur l’acquerra effectivement. Et on note aussi qu’il choisit de négliger l’existence d’un ouvrage présentant un texte identique au « Bucquoy » mais portant un titre différent (dans le recueil des Lettres historiques et galantes de Mme Dunoyer) ; de même, pour des raisons peu claires, il s’abstient de chercher le livre à la bibliothèque de l’Arsenal. L’intérêt se trouve ainsi déplacé, du livre, qu’on ne se soucie plus trop de trouver, vers la recherche du livre. Et celle-ci est l’occasion de causeries personnelles, de digressions et d’incidentes, de commentaires divers et volontiers métanarratifs, de conversations à bâtons rompus, d’allusions littéraires, d’impressions de lectures, de récits de souvenirs et de fictions cocasses, enfin de comptes rendus de flâneries dans le Valois, qui relèvent presque du vagabondage et dont le rapport avec l’objet initial des Faux Saulniers semble des plus ténus. De là un récit où le narrateur se soumet avec délices aux caprices du hasard et qui paraît avoir été composé au jour le jour, avec des interruptions, des associations libres, des sauts abrupts du coq à l’âne. Narration et promenades valoisiennes suivent un même parcours fait de méandres, de coudes, de zigzags et de retours en arrière. Nerval tenait manifestement à cette impression de rédaction décousue, spontanée, discontinue, improvisée, et fait en sorte de laisser croire aux lecteurs qu’il rédige son feuilleton au fur et à mesure de ses déambulations — ce qui, pour une part au moins du texte, est tout à fait exact2 — et qu’il ignore lui-même ce qu’il pourra bien écrire le lendemain. De même l’auteur fait mine, dans le feuilleton du 17 novembre, de ne pas savoir ce que Le National a imprimé du texte qu’il lui a envoyé la veille3 ; et on note aussi qu’il est question des lenteurs de l’acheminement du courrier, entre le Valois et Paris, qui retarderaient l’arrivée au journal du texte des feuilletons nervaliens4. Par surcroît, des lettres de lecteurs, qui essaient d’aider l’auteur dans sa quête ou rectifient une erreur, sont accueillies et commentées par Gérard dans le corps même du feuilleton. La direction du National semble aussi avoir joué le jeu. Ainsi, les feuilletons
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s’interrompent plusieurs jours avant la date de la vente publique, et le journal publie le 24 novembre l’avis suivant : « Désireux de donner enfin à nos lecteurs l’Histoire de l’abbé de Bucquoy, M. Gérard de Nerval désire consacrer tous ses instans à la poursuite de son insaisissable héros. Nous nous rendons aux vœux de l’historien, et nous suspendons le cours de son récit jusqu’au jour où il aura retrouvé ce livre, qui ne saurait longtemps encore échapper à ses persévérantes recherches. » On se surprend d’ailleurs à se demander comment l’auteur aurait terminé son récit s’il n’avait pu acquérir le livre — ce qui était après tout possible — lors de la vente « Motteley ». Les Faux Saulniers constituent ainsi un bel exemple d’« antiroman »5 et ont confirmé l’image de Sterne français, d’humoriste, de bohème des lettres, que possédait Nerval dans le milieu littéraire de l’époque. Les modèles de cet anti-roman excentrique, capricieux et rhapsodique sont cités à la fin de notre texte, où Gérard mentionne, entre autres, Sterne bien sûr (pour Tristram Shandy), Diderot (pour Jacques le Fataliste) et Nodier (pour l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux), — récits que Les Faux Saulniers parviennent encore à dépasser sur le chapitre de l’excentricité : avec Nerval, c’est l’auteur en personne qui apparaît confronté à l’impossibilité de raconter une histoire, — l’anti-roman devenant ainsi le journal intime du romancier lui-même6. Au XIXe siècle, Les Faux Saulniers prennent place, plus précisément, dans la tradition et la lignée de la fantaisie, dont Nerval était du reste, avec Théophile Gautier et Champfleury, un des plus éminents représentants. Notre auteur reconnaît au demeurant, dans le texte lui-même, qu’il faut le considérer comme un « écrivain fantaisiste » (p. 44). Les fantaisistes, qui ont eu pour pères spirituels, en France, Stendhal et Nodier, ont choisi très tôt de rompre avec l’esthétique romantique, celle dont se réclament notamment Hugo et Vigny, et qui fait du poète une sorte d’individu à part, de prophète siégeant entre Ciel et terre, choisi par Dieu pour diffuser et réaliser les desseins d’en haut. Les fantaisistes ne se reconnaissent pas dans ce pindarisme poétique et veulent réconcilier l’art avec la vie quotidienne et les préoccupations des citoyens du « moyen état » ; ils privilégient l’inspiration personnelle, l’intimisme,
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et répugnent à traiter le monde, ou l’histoire, comme le reflet grandiose de Dieu. Humoriste au sens original du terme, le fantaisiste suit les impulsions de son tempérament : c’est un flâneur qui se livre tout entier à ses sensations et au hasard, et qui s’attache dans ses œuvres à restituer le caractère singulier et personnel de sa vision du monde. L’écriture fantaisiste est également dirigée contre les esthétiques établies et les règles en tout genre : Gautier, dans ses Grotesques, s’est intéressé aux réprouvés du classicisme ; à l’instar de Nodier, Nerval et Champfleury ont consacré leurs efforts à réhabiliter des formes d’art marginales et dédaignées (chansons populaires, pantomime, spectacles forains, etc.). Enfin, les fantaisistes sont aussi des « essayistes » — le mot vient d’ailleurs dans Les Nuits d’octobre, publiées deux ans après Les Faux Saulniers —, dans la mesure où ces polygraphes, sacrifiant à une sorte de papillonne esthétique, « s’essaient » à tous les genres littéraires sans parvenir, semble-t-il, à se faire une spécialité précise7. À l’époque où paraissent Les Faux Saulniers, les fantaisistes tendaient à se regrouper sous la bannière du réalisme, — concept esthétique qui n’était pas absent non plus, on va le voir, des préoccupations nervaliennes. Autobiographiques L’amendement Riancey aux lois sur la presse empêche l’auteur des Faux Saulniers de composer un portrait de l’abbé de Bucquoy sans s’appuyer sur un ouvrage de référence, auquel ne peut — sous peine de sanction financière — se substituer l’imagination. Nerval s’emploie à susciter l’indignation du lecteur vis-à-vis de cette loi coercitive, qui bride la liberté de création. Par certains côtés, cependant, le fameux amendement était néanmoins de nature, en 1850, à arranger les affaires de notre auteur. L’année précédente, en effet, Gérard avait entrepris la rédaction d’un roman, Le Marquis de Fayolle, mais le résultat fut loin d’être concluant : Le Marquis commença à paraître le 1er mars 1849 dans le journal Le Temps, mais le récit s’interrompit brusquement et sans explication, le 16 mai suivant, au milieu de la deuxième partie. Nerval ne revint jamais à ce roman, qui fut achevé après sa mort par Édouard Gorges, un ami qui fut sans doute mêlé également, d’ailleurs, à la genèse

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dudit projet romanesque. En 1849, l’amendement Riancey était bien sûr hors de cause, et il convient alors de mettre un tel abandon en relation avec les difficultés rencontrées quelques années plus tôt par Nerval pour achever deux nouvelles, « Raoul Spifame » et « Le Fort de Bitche » (la future « Émilie » des Filles du Feu) : en 1839, pour ces deux récits, il dut en effet solliciter l’aide d’Auguste Maquet, le futur « nègre » de Dumas8. Tout indique que notre auteur ne possédait pas les dispositions créatrices, ou l’invention imaginative, nécessaires pour conduire un récit de fiction, quel qu’il soit, jusqu’à son terme. Le constat, on en conviendra, est plutôt gênant pour un écrivain, mais Gérard va réussir à tourner à son avantage ce déficit d’imagination, qui aurait dû lui interdire, en principe, de persévérer dans une carrière d’homme de lettres. Comment faire, si on n’écrit pas de roman — le genre roi —, pour se tailler malgré tout une place dans le paysage littéraire ? Une ressource existe, celle qui consiste à parler de soi-même, de sa propre existence, — entreprise qui ne mobilise, et pour cause, aucun talent d’invention. C’est la voie que choisit Nerval, pour l’avoir expérimentée déjà dans les récits de voyage ou dans les comptes rendus dramatiques (ceux qu’il publie dans La Presse, au cours de l’automne de 1850, sont d’ailleurs qualifiés par lui-même de « feuilleton[s] confidence[s]9 »). Mais comment parler de soi en toutes circonstances, sans même le prétexte du voyage ou de la pièce de théâtre à raconter ? quelle légitimité y a-t-il à entretenir le public de sa personne ? Gérard avait déjà suggéré que l’écrivain ne pouvait faire supporter aux lecteurs son moi que « par le génie — ou par l’influence inattaquable d’une honnête sincérité10 ». Chateaubriand, dont les Mémoires d’Outre-Tombe venaient de paraître en feuilleton, ayant accaparé le génie, et Gérard étant par trop modeste pour le lui disputer, ne reste plus alors que le créneau de la sincérité. Mais jusqu’où celle-ci doitelle aller ? et dans quelle mesure le public a-t-il envie d’être confronté à l’intimité d’un individu sans relief, ayant une existence ordinaire et même vaguement marginale ? Nerval, à l’évidence, rumine toutes ces questions après l’échec du Marquis de Fayolle, comme le montrent notamment Les Confidences de Nicolas, qui sont publiées quelques semaines avant Les Faux Saulniers11. Dans Les Confidences de Nicolas, Gérard
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fait le portrait de Rétif de la Bretonne, écrivain qui ne se mettait pas non plus en « grand frais d’imagination12 », puisqu’il a consacré une bonne partie des centaines de volumes qu’il a publiés à parler de lui et à se mettre en scène. C’est l’occasion pour Nerval d’examiner l’écriture autobiographique sous toutes ses coutures. Il fait notamment remarquer que « [l]’intérêt des mémoires, des confessions, des autobiographies, des voyages même, tient à ce que la vie de chaque homme devient ainsi un miroir où chacun peut s’étudier, dans une partie du moins de ses qualités ou de ses défauts13. » Mais comment retenir l’attention des autres sur sa personne ? Le cas de Rétif constitue en fait un repoussoir puisque, au dire de Gérard, l’auteur des Nuits de Paris a dû lutter toute sa vie contre l’indifférence du public et a fini par ne plus avoir de lecteurs14. N’a-t-il pas eu le tort, suggère Nerval, de dévoyer l’autobiographie vers une espèce de prostitution intellectuelle ou d’exhibitionnisme moral ? Il y a des limites à respecter dans la confession : l’écrivain ne peut se dévêtir comme un animal. De surcroît, Rétif a succombé aux pièges de la vanité et du narcissisme, qui guettent tout autobiographe. Gérard met aussi en avant le rôle essentiel à accorder au goût, faculté littéraire qui manquait à Rétif et qui se révèle analogue à la force morale, dans la vie quotidienne : c’est le goût qui permet de faire le tri entre ce qu’on peut dire de soi et ce qu’il vaut mieux ne pas dévoiler. Publiés peu après Les Confidences de Nicolas, Les Faux Saulniers « actent », en quelque sorte, l’entrée de Nerval dans l’arène de l’autobiographie. L’amendement Riancey, qui réprime l’invention romanesque, « tombe à pic »15, si l’on ose dire, et offre une justification commode pour se lancer dans cette voie. Les lois sur la presse de juillet 1850 servent, littérairement, les intentions de Nerval, qui peut exciper aussi, dans l’arsenal de ces mêmes lois, de l’amendement Tinguy16 : celuici, prévoyant que tous les articles de journaux devaient être clairement signés, obligeait les auteurs à décliner leur identité et à « poser17 » devant les lecteurs. Ce n’était, au demeurant, pas pour déplaire au public de l’époque, qui manifestait un intérêt certain pour la vie des écrivains, comme l’attestera aussi à partir de 1854 le succès de la série biographique sur les hommes de lettres entreprise par Eugène de Mirecourt. Et Gérard était, d’une certaine façon, devenu un personnage « public » depuis que
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Jules Janin avait révélé dans le Journal des Débats, le 1er mars 1841, la « folie » nervalienne et l’internement dont le poète était alors la victime, — imposant à celui-ci, en quelque sorte, de vivre désormais sous le regard de tous. Depuis lors, effectivement, Nerval était régulièrement l’objet de notes et d’indiscrétions dans des journaux, petits ou grands, qui faisaient allusion à son statut de personnage public et qui étaient loin de laisser notre auteur indifférent. Ainsi, sous la plume de Champfleury, le Messager des théâtres et des arts du 4 mai 1849 avait donné un compte rendu de l’édition Sartorius de Scènes de la vie orientale et signalait, dans un texte par ailleurs sympathique à Nerval, qu’en Orient celui-ci s’était « fait mahométan sans trop de remords ». Alerté par cette allégation, non moins facétieuse que dangereuse, Gérard y répondit immédiatement, par une lettre ouverte au ton voire au contenu très proche déjà de celui des Faux Saulniers18 et où il concède notamment : « Tout littérateur, comme tout artiste, comme tout homme politique, appartient à la publicité ; [...]19. » Et on observe avec intérêt que le même Champfleury — qui était au nombre de ceux qui assimilèrent Nerval à un Sterne français — publia dans Le National, trois semaines avant le début des Faux Saulniers, un nouveau compte rendu de Scènes de la vie orientale (il s’agissait alors de la deuxième édition de l’ouvrage, parue chez Souverain) ; Champfleury prétend cette fois que Gérard, en Orient, s’est fait « Turc », et non plus mahométan, et il affirme aussi : « Quoique voyageur humoriste, il [Nerval] ne ressemble à aucun de ses devanciers. / M. Gérard est une des natures les plus excentriques de la littérature. Un matin il disparaît. Où va-t-il ? Personne n’en sait rien, pas même ses amis les plus intimes, et il reparaît tout d’un coup. Il a été à Pontoise ; il a découvert Pontoise ; [...]20. » Enfin, le 20 octobre 1850 — on est alors à quatre jours de la publication du premier feuilleton des Faux Saulniers —, Hippolyte Babou consacre, dans La Patrie, un long portrait littéraire à Gérard, qui évoque notamment l’influence qu’auraient exercée « toutes les séductions du dix-huitième siècle » sur les écrits de notre auteur21. L’amendement Riancey, les bavardages de Champfleury et de Babou : voilà de quoi justifier amplement, semble-t-il, que Gérard s’essaie, dans les feuilletons du National, à « l’écriture de soi ». Mais comment suggérer au public — qui se voit privé des fictions qui le délassent — qu’il gagne
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au change ? Nerval ne se dérobe pas à cette interrogation, qui le pousse à déclarer, au début des Faux Saulniers : « [...], il est certaines observations personnelles qui se rattachent à bien des idées et à bien des choses auxquelles tout le monde est intéressé plus ou moins, — et d’où il est bon de faire sortir des observations utiles. » (P. 66.) Ces « observations utiles » sont principalement, comme on va le voir, de nature politique. Politiques Les Faux Saulniers paraissent, on l’a dit, dans le feuilleton du National, pendant l’automne de 1850. Ni le lieu ni l’époque de la publication ne sont innocents. En 1850, la Deuxième République se dirige vers l’Empire. Louis-Napoléon, prince-président, est en train de museler les démocrates, avec l’aide des députés de droite et de l’armée, et il prépare l’établissement d’un pouvoir personnel sans partage. De l’Assemblée législative arrivent par brassées des lois répressives, qui annulent les avancées libérales de 1848. Au National, journal de gauche, organe « historique » des républicains, on ne pouvait que déplorer amèrement cette évolution : c’est ce que montrent par exemple les articles d’Ernest Caylus, directeur-gérant du quotidien, et à ce titre destinataire des Faux Saulniers. Ainsi, dans le numéro du 1er novembre 1850 (où paraît aussi un feuilleton de Nerval), Caylus évoque de nouvelles mesures coercitives décidées par la Législative et, s’exprimant au nom de tous les démocrates, il écrit, désabusé : « Nous mettons tous nos soins à constater combien notre défaite est profonde, et nous serons parfaitement heureux le jour où les aveugles mêmes comprendront que nous n’avons plus rien à envier à la restauration de 181522. » Nerval, qui a déjà publié dans le même National, avant l’été, Les Nuits du Ramazan23, tient à faire savoir qu’il adhère, politiquement, aux orientations du journal où il écrit : c’est pourquoi il insère dans un feuilleton des Faux Saulniers une longue réfutation des propos d’un journaliste du Corsaire, qui avait mis en doute la « pureté » de son républicanisme. De surcroît, Gérard pouvait arguer qu’il avait aussi des raisons personnelles de se sentir lésé par la montée de l’autoritarisme, qui allait à l’encontre des idéaux républicains. Ainsi, au mois de mai 1850,

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les représentations du Chariot d’enfant (pièce de Gérard écrite avec Joseph Méry) avaient été suspendues au théâtre de l’Odéon, et le théâtre fermé, au motif que le directeur, Pierre Bocage, indisposait le pouvoir par ses sympathies républicaines trop appuyées24. Nerval ne se gêna pas pour faire état plusieurs fois, dans les mois qui suivirent, de son indignation pour « l’incroyable destitution de M. Bocage25 ». Et c’est également à cette fermeture abrupte — qui ne fit pas ses affaires, puisque Le Chariot d’enfant ne fut jamais repris — qu’il pense encore, dans un article de La Presse du 7 octobre suivant (on est tout proche, alors, du premier feuilleton des Faux Saulniers) : « Nous vivons sous le régime du bon plaisir, inclinons-nous26. » Dans cette perspective, l’amendement Riancey est emblématique de la volonté présidentielle de « durcir » le pouvoir et d’éteindre toute opposition : on pensait en effet que les fictions de la lignée des Mystères de Paris d’Eugène Sue avaient répandu dans le public des idées subversives, qui auraient notamment contribué au déclenchement des émeutes de juin 1848 ; d’où la décision, radicale, de sanctionner financièrement la publication de romans dans les journaux. Gérard se plie, en apparence, à la nouvelle réglementation, mais le récit qu’il propose, à la place de ces romans dont le pouvoir ne veut plus, est tout entier une réflexion sur l’arbitraire. La figure de l’abbé de Bucquoy l’y invitait : ce personnage, nous l’avons noté, a passé sa vie à essayer d’échapper à la police et à la prison. De même, Angélique, présentée comme sa grand’tante, a fui la France pour échapper au pouvoir paternel et est assimilée par l’auteur à « l’opposition même en cotte-hardie » (p. 118). Le tableau qui se constitue autour de ces deux portraits est celui de l’autoritarisme sous l’Ancien Régime, plus précisément sous les Bourbons : Gérard ressuscite sous nos yeux une France quadrillée par les gendarmes, les militaires, les soldats, les estafiers, les recors, les exempts, les archers, les hoquetons, les gardes, les geôliers, et toutes sortes d’agents du maintien de l’ordre. Nous frémissons avec lui en parcourant les rapports où d’Argenson et Pontchartrain réglaient les affaires quotidiennes du royaume, et se vengeaient « du ridicule par la terreur » (p. 52). À pareille époque, on était envoyé en prison sous les prétextes les plus infimes, — pour la parodie d’un madrigal (parfois même attribuée à tort), pour
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un distique, voire seulement pour avoir osé dire que Louis XIV « ne voyait qu’au travers des lunettes de Mme de Maintenon » (p. 204)27. De même, l’abbé de Bucquoy est arrêté pour la première fois à la suite d’une simple erreur d’identité ; une fois cette confusion éclaircie, néanmoins, on ne le relâche pas pour autant, mais on trouve contre lui d’autres griefs, encore plus nébuleux ! Nerval s’attache à montrer que cette pression du pouvoir sur les individus transformait, à l’époque, la société en poudrière : « Si nous voulons examiner seulement l’intérieur des familles, nous verrons que quand le maître gronde, du supérieur à l’inférieur par étages, tout le monde gronde. Le chien lui-même devient hargneux. — Quand le maître est nerveux, tout le monde devient nerveux et souffre. » (P. 143-144.) Ainsi, à tous les « étages » de la société, prévaut la loi du plus fort, au détriment de la justice et de l’équité. C’est ce qu’illustre par exemple l’affaire Le Pileur, dont Gérard lit un compte rendu à la Bibliothèque nationale : sous l’Ancien Régime, les différends se réglaient à l’épée et non devant les tribunaux. Malheur aux faibles ! L’oppression de ceuxci par les forts se manifestait jusque dans les prisons, indique Gérard en retraçant la vie de l’abbé de Bucquoy, où les geôliers exploitaient les détenus. Les familles elles-mêmes n’étaient pas épargnées. Ainsi, le comte d’Haraucourt, père d’Angélique, régnait en despote sur sa maisonnée, où tout était « militaire » (p. 83), et il jouait quotidiennement du couteau ou de l’épée. La violence chez lui était constante et se transmettait même, par l’implacable engrenage qu’évoque Nerval, aux domestiques : on voit par exemple qu’après avoir été battu comme plâtre par Saint-Georges, gentilhomme de la maison, le valet de chambre Fargue, pour se venger, va plonger une épée dans la gorge de son rival auprès de la fille du comte. Et l’autoritarisme de celui-ci est tel que, si elle veut vivre avec l’homme qu’elle a choisi, sa fille n’a d’autre ressource que de fuir. Le pouvoir tyrannique exercé par les Bourbons diffusait ainsi dans la société, de proche en proche, un sentiment d’insécurité et de crainte, lié à une violence permanente. Pour peu que cette oppression s’exerce contre des individus au caractère bien trempé, elles déterminent des réactions « en sens contraire » (p. 131) qui sont tout aussi excessives et regrettables, — car livrant la France à l’anarchie et au chaos. Ainsi, à
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la fin du règne de Louis XIV, le gâchis était total, dans un pays en proie à des guerres perpétuelles, menées par le pouvoir contre les protestants, les Camisards, les paysans révoltés, etc. Tout aussi déplorables, à l’époque, et dérivant à nouveau des abus de l’autorité : l’éclatement des familles et l’anéantissement des destinées individuelles. L’auteur relève que, dans la « chanson du duc Loys », une jeune fille préfère passer son existence en prison — où son père la fait emmener, comme une criminelle, par ses estafiers — plutôt que de « changer d’amour » (p. 103). Dans un cas similaire, Angélique, qui aime pourtant ses parents, choisit les misères et les privations de la fuite. Enfin, d’autres chansons populaires, ainsi que les annales de la Bastille, conservent le souvenir de jeunes femmes qui se sont suicidées pour échapper aux violences sexuelles exercées par les hommes. Mais Nerval ne se contente pas d’évoquer, dans Les Faux Saulniers, l’arbitraire omniprésent en France sous les Bourbons. Il s’attache par surcroît à suggérer qu’en 1850 même, la répression inspirée par le prince-président conduit à des dérives analogues. Les déambulations de l’auteur sont l’occasion pour lui de témoigner que, comme au XVIIe siècle, on rencontre à tous les coins de rue, dans la France de 1850, des commissaires, des policiers, des gendarmes, des militaires, des cuirassiers, des fusiliers, etc. Et, à l’instar de leur maître, ceux-ci ont tendance aussi à abuser de leur pouvoir, sans plus craindre le ridicule que le Pontchartrain de Louis XIV : on exige un passeport même à quelques lieues de Paris, on met des individus aux arrêts pour les motifs les plus futiles ; comme au temps de l’abbé de Bucquoy, il y a apparemment dans tous les cafés des agents qui écoutent les conversations ; on va jusqu’à soupçonner d’arrièrepensées subversives un promeneur qui change de direction. Au reste, on ne peut même plus, semble-t-il, circuler librement. Du Président au simple gendarme, tous les représentants du pouvoir se croient en droit, à quelque titre que ce soit, de faire état de leur autorité. Ainsi, se plaint Gérard, des fonctionnaires de la ville de Paris donnent eux aussi libre cours à leur naturel impérieux en envoyant aux administrés des lettres comminatoires, au ton « féodal » (p. 142). D’où mille petites brimades et injustices qui bafouent au quotidien les droits des citoyens et grignotent, une à une, les libertés élémentaires.
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Ainsi, l’auteur des Faux Saulniers diagnostique un « état de terreur inexprimable » (p. 39) qui se répand, de façon diffuse, dans la société française de 1850, transformée petit à petit en étouffoir intellectuel. Même Le National, tout républicain fût-il, semble gagné par la contagion : c’est en tout cas ce que suggère ironiquement notre auteur quand il observe, au début de son premier feuilleton, que « la rédaction du journal est soumise à une exactitude toute militaire » (p. 37). Plus encore : le simple port de la barbe semble attirer l’attention de la police. Tout le monde commence à craindre son ombre et à avoir peur d’être devenu suspect. Gérard note par exemple, avec inquiétude, que la poste a été bien lente à lui transmettre son courrier : doit-il y voir l’indice que ses lettres sont lues28 ? On peut tout imaginer. La paranoïa des faibles répond à celle des forts. Et on aurait tort de croire, suggère Nerval, que pareil autoritarisme présente le mérite d’améliorer le fonctionnement de la société et des institutions. Lorsque se trouvent installés un peu partout, à des postes clés, des agents du pouvoir, on constate que ceux-ci sont en général des incompétents. L’auteur souligne notamment que, nuisibles, ils entravent bien plus qu’ils ne facilitent l’activité des théâtres et des journaux. Le roi des rois et le ciron Peut-on affirmer que le pouvoir arbitraire a, au moins, par rapport à un régime plus libéral, l’avantage de durer ? Ce n’est même pas sûr. Dans l’Histoire de la reine du Matin et de Soliman, prince des génies — que Le National avait publiée au début de l’année 1850 (c’est une section des Nuits du Ramazan) —, Gérard avait expliqué dans quelles circonstances Soliman (Salomon), ce Louis XIV de l’Ancien Testament, avait décidé de prolonger son autorité après sa mort ; il s’était fait inhumer au cœur d’une montagne et avait ordonné aux génies de veiller sur son sommeil et d’empêcher la décomposition de son corps :
Mais comment la sagesse humaine, dans ses limites bornées, pourrait-elle conjurer l’INFINI ? Soliman avait négligé de conjurer un insecte, le plus infime de tous... il avait oublié le ciron. / Le ciron s’avança mystérieux... invisible... Il s’attacha à l’un des piliers qui soutenaient le trône, et le rongea lentement, lentement, sans jamais s’arrêter. L’ouïe la plus subtile 19

n’aurait pas entendu gratter cet atome, qui secouait derrière lui, chaque année, quelques grains d’une sciure menue. / Il travailla deux cent vingtquatre ans... Puis tout à coup le pilier rongé fléchit sous le poids du trône, qui s’écroula avec un fracas énorme [...]. / Ce fut le ciron qui vainquit Soliman et qui le premier fut instruit de sa mort ; car le roi des rois précipité sur les dalles ne se réveilla point29.

Les Bourbons aussi eurent leur « ciron » : ce sont tous les personnages obscurs que leur despotisme révoltait et qui, dans les marges, ou sous les formes les plus diverses, ont travaillé — chacun à leur mesure — à l’effondrement du colosse royal. De ces résistants de l’ombre, Les Faux Saulniers dressent le répertoire : protestants, Camisards, paysans écrasés par les gabelles, épicuriens du grand Siècle, néo-frondeurs, illuminés et philosophes du XVIIIe siècle, abbés « républicains » et même jeunes filles en révolte contre le despotisme paternel. Gérard montre comment, des uns aux autres, s’est transmis le flambeau d’une « opposition sourde et patiente » (p. 182) : ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, le tout jeune Voltaire était — par l’intermédiaire de Ninon de Lenclos, qui lui fit une pension et chez qui se réunissaient les adversaires de l’absolutisme — l’héritier des néo-frondeurs et des épicuriens de l’époque de Louis XIV. Certes, beaucoup de ces opposants n’ont pas laissé de souvenirs marquants : les plans tracés par l’abbé de Bucquoy pour émanciper la France de la dictature ont, par exemple, eu peu d’échos lorsqu’il les a formulés. Mais ils furent repris par d’autres. Et l’histoire a fini par les faire triompher. La région du Valois a aussi joué, sous l’Ancien Régime, un tel rôle de « ciron ». Au cours des promenades qui le mènent dans la région de sa mère, l’auteur note que les Valoisiens possèdent en apanage « le vif sentiment du droit qui règne dans la Flandre française, — comme en Angleterre et dans les Pays-Bas » (p. 144) ; ils sont « républicains sans le savoir » (p. 116) et appartiennent à ces provinces qui n’admiraient pas les Bourbons et « protestèrent toujours sous diverses formes » (p. 172). Rien de surprenant, dans une telle perspective, à ce que les chansons populaires rappellent le caractère indépendant des filles de la région. L’auteur, qui rapporte ce « vif sentiment du droit » à l’origine

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franque d’une partie de la population, suggère en outre que le Valois aurait joué dans l’opposition au despotisme un rôle à la fois fédérateur et catalyseur : en témoignent par exemple le séjour à Ermenonville de Rousseau, « l’homme sympathique aux races souffrantes » (p. 152), et, au même endroit, les soupers d’illuminés, où fut accueilli avant la Révolution Robespierre. Il ne s’agit cependant pas, pour Nerval, de prêcher la révolte, mais bien plutôt de prévenir les troubles civils, en mettant le pouvoir en garde contre les excès d’autorité, qui empoisonnent la vie sociale et génèrent un malaise profond, — lequel provoque à son tour des réactions violentes. On touche ici à l’« utilité », ou à la légitimité, de l’écriture autobiographique émanant d’un individu « banal », qui fait de sa vie privée un compte rendu public. À partir de sa propre expérience « des faits ordinaires qui se passent dans [la] société » (p. 142) — exemplaires de ce qui arrive à tout le monde et qu’il offre aux regards de ses lecteurs —, Gérard se trouve en mesure d’alerter les gouvernants sur les conséquences pratiques, concrètes, de leur politique : « Je pense qu’à moins de fortes convictions dans un sens donné, tout écrivain doit avertir le pouvoir s’il se trompe, — et le peuple s’il est trompé. » (P. 67.) Mais encore faut-il que l’écrivain puisse s’exprimer. Or c’est précisément à cette liberté que s’en prend l’amendement Riancey. Sous couleur de s’attaquer aux conséquences pernicieuses des romans-feuilletons, le pouvoir manifeste en réalité son hostilité vis-à-vis des écrivains, son désir de réduire ceux-ci au silence et sa volonté de rester sourd aux expressions éventuelles du mécontentement populaire. Roman, histoire, vérité Dès le début des Faux Saulniers, on voit Nerval chercher des précisions concernant le fameux amendement. Qui est chargé de son application ? Qui va décider de ce qu’est un « roman » ? Quelqu’un va-t-il faire, dans les feuilletons, le tri entre le vrai et le faux ? L’auteur se rend compte qu’il est renvoyé de question en question, toutes plus insolubles. Qu’est-ce que le vrai ? La vérité historique se laisse d’autant moins cerner qu’elle varie d’un pays à l’autre, comme le montrent les traditions relatives à l’invention de
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l’imprimerie. Quelle limite sépare le genre historique du genre romanesque ? En pareilles matières, c’est peu dire que les avis divergent. À l’image des classements opérés dans les catalogues de la Bibliothèque nationale30, ces distinctions sont des plus aléatoires. Si les procédés de Walter Scott conduisent à ranger celui-ci parmi les romanciers, que dire alors de Froissart ou de Monstrelet qui, tout comme l’écrivain écossais, mettent en scène les faits et inventent des dialogues « dont ils eussent été bien embarrassés de démontrer l’authenticité » (p. 189), mais qui sont pourtant considérés comme des historiens ? Et comment savoir que l’on a affaire à un roman ? L’auteur fait observer que ce terme n’a jamais reçu une définition sur laquelle tout le monde puisse s’accorder. Plus encore : deux textes, rigoureusement identiques, peuvent apparaître, selon le titre qu’on leur donne, comme une fiction ou comme un ouvrage « sérieux »31. L’histoire repose sur des documents, mais ceux-ci disent-ils toujours la vérité ? De surcroît, la perte d’un document peut, artificiellement, faire taxer de roman tout récit fondé sur ce même document. Ainsi, puisqu’il manque dans les bibliothèques parisiennes, le « Bucquoy » ne peut non plus se trouver dans les mains des censeurs ; comme le note malicieusement Nerval, ceux-ci sont donc incapables de vérifier les assertions des Faux Saulniers relatives à l’abbé et ont d’ailleurs laissé passer une erreur de topographie parisienne qui n’avait pas échappé à un lecteur du National32. La loi, on le voit, est on ne peut plus floue, mais l’administration, remarque Gérard, se garde soigneusement d’éclaircir les choses. En fait, ces imprécisions sont même bien faites pour arranger le pouvoir, car elles permettent « une large interprétation de la loi » et donnent ainsi aux censeurs des « moyens pour éteindre toute opposition » (p. 40), en clair pour sanctionner n’importe quel ouvrage dérangeant. Est-ce bien, en effet, la question du vrai et du faux qui tracassait l’auteur du fameux amendement ? C’est très peu probable, à entendre Nerval, qui rappelle dans quelles circonstances son drame Léo Burckart, en 1839, fut retenu par la censure : « On en jugeait le spectacle dangereux, à cause surtout d’un quatrième acte qui représentait avec trop de réalité, et sous des couleurs trop purement historiques, le tableau d’une

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vente de charbonnerie. — On m’eût loué de rendre les conspirateurs ridicules ; on ne voulait pas supporter l’équitable point de vue que m’avait donné l’étude de Shakespeare et de Goethe, [...]. » (P. 69.) L’anecdote est révélatrice : au rebours de ce qu’il voudrait faire croire, le pouvoir ne cherche pas à faire représenter la vérité. Et il fait au contraire en sorte que les écrivains ne puissent même plus y avoir accès. Ainsi, Les Faux Saulniers dénoncent le laisser-aller qui prévaut dans les bibliothèques parisiennes, empêche les gens de lettres d’y travailler efficacement et met en péril la conservation même des livres. Ceux-ci se perdent, se dépareillent, se font manger par les rats, sans que cela trouble les bibliothécaires, chargés pourtant de veiller sur ce patrimoine. Le conservateur de la Mazarine, par exemple, sourit des inquiétudes exprimées par Gérard sur les méfaits de la souris d’Athènes (p. 54) ; de même, apprenant que notre auteur cherche le « Bucquoy », il répugne à l’aider et le renvoie à l’écriture de livrets d’opéras-comiques ! Autre épisode significatif : lors de la vente « Motteley », l’agent de la Bibliothèque nationale laisse un amateur (Gérard, en l’occurrence) acquérir le livre, alors que celui-ci manque à Paris ; l’ouvrage aurait pu, de la sorte, partir à l’étranger, ou se retrouver dans la collection d’un bibliophile (on sait, suggèrent Les Faux Saulniers, que ces derniers ne lisent pas leurs livres et ne les communiquent jamais), et on n’a rien fait pour le retenir. De même pour les Archives : plusieurs fois Gérard se plaint que, faute de volonté gouvernementale, des fonds importants ne soient pas classés33, — ce qui interdit à nouveau, dans beaucoup de cas, d’établir la vérité historique. Ainsi, retraçant la vie de Bucquoy, notre auteur indique qu’un groupe de faux saulniers avait dévalisé, à l’époque, la boutique d’un orfèvre de Soissons. Acte crapuleux ? La consultation des « récits du temps » (p. 191) permet cependant à Nerval de suggérer une autre explication : l’orfèvre se serait approprié des valeurs que les protestants avaient seulement mises en dépôt chez lui, et que ceux-ci venaient récupérer. Cette interprétation des faits serait favorable aux protestants, ennemis du pouvoir royal. On devrait pouvoir établir les choses en consultant les archives de la ville : las, le narrateur doit déplorer que le gouvernement n’a jamais jugé bon de faire procéder au classement de ces archives. Une telle négligence pourrait bien, si l’on suit Gérard, être intentionnelle.
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Stratégies du despotisme En fait, cette situation confuse — livres perdus, bibliothèques en désordre, archives inconsultables — arrange les affaires du pouvoir, parce qu’elle abolit toutes les traces de l’opposition. C’est par excellence une tactique à laquelle recourt tout gouvernement autoritaire. Ainsi, note l’auteur des Faux Saulniers, l’Église chrétienne, pour asseoir sa suprématie voire son règne absolu sur les consciences, a trouvé tout simple d’anéantir jusqu’au souvenir des religions antérieures, en faisant incendier la bibliothèque d’Alexandrie et massacrer la célèbre Hypathie, philosophe pythagoricienne34. Et c’est au fond la logique que suit également le libraire Toulouse, installé « en face la caserne des gendarmes » (p. 163) ! Spécialisé dans les ouvrages pour ecclésiastiques, ce libraire répugne à vendre des livres à des « fils de Voltaire » (p. 163). Comment écrire l’histoire dans ces conditions ? Sous sa forme politique ou religieuse, le pouvoir condamne les écrivains à inventer, — ce qu’il ne manque pas, ensuite, de sanctionner. Ainsi, auteur d’un scénario sur « La Mort de Rousseau », Sylvain a tiré de son propre cru certains épisodes de l’existence de l’écrivain. Mais comment pouvait-il en être autrement, puisque Sylvain n’a trouvé qu’« un exemplaire dépareillé des derniers volumes des Confessions » (p. 162) : l’œuvre de Rousseau était condamnée à connaître une postérité chahutée. De même, hautement symbolique est l’absence à Paris du « Bucquoy », — imprimé à Francfort, « ville libre » (p. 38) qui accueillit les opposants à l’autoritarisme français. Quel est le sujet du « Bucquoy » ? « Ce livre se rapporte à l’histoire spéciale de la Bastille : il donne des détails sur la révolte des Camisards, sur l’exil des protestants, sur cette célèbre ligue des Faux Saulniers de Lorraine, dont Mandrin se servit plus tard pour lever des troupes régulières qui furent capables de lutter contre des corps d’armée et de prendre d’assaut des villes telles que Beaune et Dijon !... » (P. 42.) Si disparaît ledit ouvrage, l’abbé — avec toute la constellation oppositionnelle qui s’articule autour de sa personne35 — perd sa « réalité » historique, il devient proprement « fantastique » (p. 45). Dans la foulée, on peut lui retirer son nom ou supprimer celui-ci des généalogies, comme cela a été fait aussi pour

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Angélique de Longueval, dont était ainsi sanctionnée la rébellion : ce genre de pratiques, note l’auteur, « fait sans cesse en France l’étonnement des personnes simples » (p. 77-78) ; les autres ne s’étonnent pas, car elles connaissent les ruses du pouvoir. De même, « [l]’histoire ne parle plus du capitaine Roland » (p. 193) après l’expédition de Soissons. Et on a effacé également tout ce qui concerne la révolte des Camisards, qui était seulement en train d’être « redécouverte » au XIXe siècle36. Un tel « gommage » constituait, sous les Bourbons, le sort de tout ce qui ne rentrait pas dans le « principe de monarchie absolue » (p. 127). C’est ce que suggérait, d’ailleurs, le « malin sourire » (p. 41) d’un bibliophile à qui notre auteur demanda des conseils pour retrouver le « Bucquoy » et qui était sans doute, lui aussi, au courant des manœuvres dont le pouvoir est coutumier. « Que répondre — imagine Gérard — à un procureur de la République qui s’écrierait devant le tribunal : “Le comte de Bucquoy est un personnage fictif, créé par la romanesque imagination de l’auteur !...” et qui réclamerait l’application de la loi, c’est-à-dire, peut-être un million d’amende ! » (P. 47.) C’est la stratégie du pouvoir despotique qui mène l’écrivain dans une telle impasse : les opposants sont rejetés hors de la réalité et associés à l’erreur. De ce point de vue, certaines habitudes lexicales sont significatives : on parle du « prétendu abbé de Bucquoy » (p. 170), — ou encore des faux saulniers, lorsque l’on veut évoquer les paysans qui faisaient la contrebande du sel. À force de les appeler « faux », observe Nerval, « [o]n n’y croit plus ! » (P. 171.) Ainsi, Gérard doit rappeler toutes les preuves de l’existence de ces contrebandiers, notamment dans les Mémoires de Saint-Simon : « [P]ar l’histoire qui se faisait alors, on devait avoir intérêt à embrouiller cette question immense de la résistance aux gabelles, qui fut une des principales causes de mécontentement populaire. » (P. 171.) L’« histoire qui se faisait alors », inspirée par le « principe de monarchie absolue », cherchait à « embrouiller » plutôt qu’à clarifier un dossier à la signification politique gênante. Dans la même perspective, on crée des doubles à l’abbé de Bucquoy ou à Angélique de Longueval : de la sorte, les historiens — ainsi « embrouillés », à nouveau, par ces quiproquos — ne parviennent plus à

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démêler le vrai du faux à propos de ces personnages. Autant dire, dans ces conditions, que parler des adversaires d’un pouvoir tyrannique reviendra toujours à faire du roman. Et un sort identique attend, s’ils deviennent gênants à leur tour, les opposants au pouvoir présidentiel de Louis-Napoléon. Tout est en place, pour notre auteur lui-même, par exemple : il existe au XIXe siècle un autre Gérard, proche — celui-là — des milieux gouvernementaux37 ; rien de plus simple, alors, que de suggérer un jour que l’auteur des Faux Saulniers est un imposteur, et que le seul Gérard à avoir existé est... le bon Gérard. En fait, le pouvoir arbitraire ne tolère que ses propres fictions, dont il n’est pas avare, et l’amendement Riancey n’attaque pas les romans en raison d’une quelconque allergie des gouvernants au « faux », mais de l’aversion de ceux-ci vis-à-vis de toute peinture de la vérité. Ce qu’on reprochait aux Mystères de Paris, ce n’était pas d’être un roman, mais de proposer une représentation relativement fidèle des classes populaires et des motifs de mécontentement de ces dernières. Quant à l’abbé de Bucquoy, à Fénelon ou à Rousseau, ils avaient tous pour ambition de dire la vérité, et c’est pour cette raison — et pour nulle autre — qu’on a voulu les réduire au silence. Comme l’illustrera encore Les Nuits d’octobre, en 1852, le réalisme est impossible en France sous un gouvernement autoritaire. Dans un pays despotique, la vérité est la « déesse absente » (p. 153) ; le pouvoir refuse qu’on l’énonce et s’il semble s’en prendre aux fictions, c’est parce qu’ il est dans sa nature de nier les écrits qui le gênent en les taxant de « romans », au sens de « fictions aberrantes ». Ce que se propose de sanctionner l’amendement Riancey, ce sont bien, comme le suggère Nerval, les écrits d’opposition, quels qu’ils soient, puisque ceux-ci seront inévitablement assimilés à des « romans ». Comment les autorités, du reste, pourraient-elles tolérer la vérité, puisque le pouvoir despotique, en tout temps, a reposé sur le mensonge ? Nerval narre, à ce propos, l’histoire du tyran Agis, à Sparte, qui envoya un jour ses troupes au combat en imprimant lui-même, sur la membrane d’un animal sacrifié par l’augure, le mot NIKH (victoire), comme s’il venait des dieux. Et lorsque, en 1839, la censure avait arrêté Léo Burckart, l’auteur s’était rendu compte que l’existence de celle-ci, à pareille époque, était tout simplement illégale : mais cette considération
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n’avait pas ému le ministère. La Deuxième République n’est pas en reste : voilà une république « gouvernée par des princes » (p. 89) et où paradent toujours des marquis38 ! Et drôle de république, encore, que celle de Louis-Napoléon, où on multiplie les lois coercitives et où on ne respecte les citoyens que s’ils « ont de l’argent » (p. 101)... La race maudite Au cours de ses déambulations valoisiennes, l’auteur des Faux Saulniers traverse le cimetière d’Ermenonville et remarque la présence du tombeau d’un compagnon d’armes d’Henri IV, De Vic : « C’est un tombeau de famille, dont la légende s’arrête à un abbé. — Il reste ensuite des filles qui s’unissent à des bourgeois. — Tel a été le sort de la plupart des anciennes maisons. » (p. 153) Cette observation rejoint une thématique récurrente de l’œuvre nervalienne, depuis l’odelette « Nobles et valets », en 183239. Gérard note, et dénonce, la décadence de la vieille noblesse française, à partir du règne d’Henri IV, précisément. Contrairement à ce que l’on pourrait spontanément penser, Gérard ne met pas dans le même sac les aristocrates et les rois absolus. Ainsi, dans le roman inachevé du Marquis de Fayolle, l’auteur révèle — au cours d’une digression — à quel besoin répond, selon lui, l’existence de la noblesse en France. Les innombrables communautés qui forment le pays auraient toutes ressenti, très tôt, la nécessité de se regrouper autour d’un chef, reconnu comme le plus vaillant et le plus courageux. Ces chefs, continue l’auteur, étaient tous issus de la race franque, — race conquérante qui cultivait traditionnellement les valeurs de l’égalité, de l’indépendance et de la liberté : leur rôle principal a consisté à protéger les populations, contre les agressions extérieures, bien sûr, mais surtout contre l’absolutisme royal. Ce dernier point est essentiel puisque les monarchies sont par nature arbitraires et reposent sur la négation du principe de l’égalité des droits. Dans Les Faux Saulniers, Nerval proposera au reste de voir dans l’épisode du vase de Soissons — au cours de laquelle Clovis a justement refusé de respecter ce principe40 — la scène originaire d’où sont issues les monarchies : la royauté est née à Soissons, à la fin du Ve siècle, entraînant l’apparition de son contrepoids, l’aristocratie.

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