Les mécanismes d'intégration des mots d'emprunt français en vietnamien

De
Publié par

Dans cet ouvrage, l'auteur livre une description approfondie de la façon dont des mots français, entrés en contact avec le vietnamien depuis l'époque de la colonisation française, ont été intégrés au vietnamien moderne. Ainsi, au Vietnam prend-on l'ô-tô-buyt ("autobus"), on se lave avec du sa-bông ("savon"), on boit du cà-phê ("café") et on mange du sô cô la ("chocolat")...
Publié le : lundi 1 mars 2010
Lecture(s) : 142
Tags :
EAN13 : 9782296254602
Nombre de pages : 279
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Les mécanismes d’intégration des mots d’emprunt français
en vietnamien

Sabine HUYNH

Les mécanismes d’intégration des mots d’emprunt français
en vietnamien

Préface de Cyril Aslanov

L’Harmattan

SOMMAIRE

Avant-propos .......................................................................................9
Préface de Cyril ASLANOV ............................................................11
INTRODUCTIONGÉNÉRALE .....................................................13
PREMIÈRE PARTIE : CONTACT FRANÇAIS-VIETNAMIEN
- DONNÉES LINGUISTIQUES ET EXTRALINGUISTIQUES.19

CHAPITRE I : TRAITEMENT DE LA QUESTION DES
EMPRUNTS DU VIETNAMIEN AU FRANÇAIS...................21
1. Contacts chinois-vietnamien et français-vietnamien.............21
2.Vietnamisation desempruntsétrangers.................................22
3. Constitution d’un pidgin au Vietnam ? .................................25
4.Lexiquesde motsd’empruntfrançais ...................................26

CHAPITRE II : CONTACT COLONIAL ET VARIATIONS
LINGUISTIQUES ........................................................................29
1.Lesgrandeslignesde lapolitique linguistique française......29
2.Lesconséquences sociolinguistiquesducontactcolonial.....34
3. Changement de la langue vietnamienne : les facteurs
linguistiques...............................................................................37

CHAPITRE III : LES EMPRUNTS, QUELQUES REPÈRES
THÉORIQUES .............................................................................41
1. Contact et considérations sociales.........................................41
2. Hiérarchie et perception des emprunts ..................................41
3.Expansion lexicale envietnamien.........................................43
4.Letâyb$i..............................................................................44
5.Lesempruntsdufrançaisau vietnamien...............................47

CHAPITRE IV : LES CONTRAINTES IMPOSÉES PAR LA
LANGUE VIETNAMIENNE......................................................53
1.Phonologie.............................................................................53
2.Syntaxe..................................................................................67
3.Morphologie..........................................................................72
4.Sémantique............................................................................86
DEUXIÈME PARTIE : INTÉGRATION ET ASSIMILATION
DES MOTS D’EMPRUNT FRANÇAIS - DU LEXICAL AU
GRAMMATICAL.............................................................................89

CHAPITRE I : LEXIQUE D’EMPRUNTS FRANÇAIS
VIETNAMISÉS ............................................................................91

BIBLIOGRAPHIE..........................................................................253
INDEX DES NOTIONS..................................................................265
INDEX DES PERSONNES............................................................269
TABLE DES MATIERES..............................................................273

7

Avant-propos

Cet ouvrage constitue une version remaniée de ma thèse de doctorat, soutenue
en 2007 à l’Université Hébraïque de Jérusalem et intitulée“Lesmécanismes
d’intégration desmotsd’empruntfrançaisau système de la langue
vietnamienne”.Ils’agitd’untravail derecherche approfondisurlaquestion des
motsd’empruntfrançaisenvietnamien.J’espèrequ’ilparviendra à apporter un
éclairagesatisfaisantà cethèmepassionnant.

JetiensàremercierchaleureusementMonsieurCyril Aslanov, Professeurde
linguistique à l’Université Hébraïque de Jérusalem, d’avoirétéun directeurde
thèse hors-pair, à la foisexigeantetgénéreux, etd’avoiraccepté derédigerla
préface de cetouvrage.

Jesuiségalement reconnaissante à Madame Lê Th!Xuyên, de l’Université Paris
Diderot-Paris 7, Madame Olga Kapeliuk, de l’Université Hébraïque de
Jérusalem, etMadame Claire Blanche-Benveniste, de l’Université de Provence,
pourm’avoir soutenuetoutaulong de mesannéesdethèse.

Merci aussi à MonsieurDanh ThànhAô-Hurinville, enseignantà l’INALCO et
auteurdeTemps, Aspect et Modalité en vietnamien(L’Harmattan,2009), età
MonsieurThierryPonchon, de l’Université de Reims,pourleursconseils
précieux.

Sabine HUYNH

Préface de Cyril ASLANOV

Sabine Huynh nous livre dans ce livre la version retravaillée de sa thèse de
doctoratLes mécanismes d’intégration des mots d’emprunt français au système
de la langue vietnamienneachevée en hiver 2007. Ce travail colossal combine
l’analyse des systèmes internes des deux langues en contact (le français et le
vietnamien) avec une partie sociolinguistique, nourrie par un travail de terrain
mené de main de maître au cours de deux longs séjours dans diverses régions du
Vietnam.Lapartieproprementlinguistique analyse avecune impressionnante
rigueur scientifique le choc de larencontre entre deux systèmeslinguistiques
aussi différents quepeuventl’être le françaisetlevietnamien.Sabine Huynh
décritavecunerigueurimplacable le contraste entre lesdeuxlanguesafin de
mieuxfaire apprécierla façon dontlevietnamien a intégréquelquescentaines
de lexèmesau sein desonsystème linguistique.Elle montre avec brio comment
levietnamiensommé deréagirà l’agression extérieurequereprésente l’afflux
massif de motscolportés parlescolonisateursfrançais réussità digérerce corps
étrangeretàse l’assimiler sans rien changerou presque dans sonsystème
linguistique.

C’est peut-êtreparceque l’intégration fut siparfaitequ’ellepassepratiquement
inaperçue.De fait,peude gens sesontintéressésà cesavatarsde la
francophonie en Asie duSud-Est.Le livre de Sabine Huynh nevient pas
seulementcombler une lacune danslesétudesdesaléasdufrançaishorsde
France eten dehorsdufrançais.C’estaussi lapremière fois que laquestion des
empruntsfrançaisenvietnamien a été abordée de façonvéritablement
linguistique, moyennant une analyse des systèmesmisen contrasteparle
contactlinguistique.

Avec ce livre Sabine Huynh a magnifiquementcontribué aux sciencesdu
langage età lasociolinguistique.Maisil est une autre dimensionqui esten jeu
ici.Pouravoir suivipasàpaslarédaction dudoctorat qui està l’origine de cette
publication, jepuis témoignerdufait quepourl’Auteure, l’analysescientifique
du rapportentre levietnamien etle français s’estdoublée d’unprocessus
cognitifpassionnant qui n’estautreque laredécouverte de l’identité
vietnamienne chezcette jeune femme expatriée desonpaysnatal à l’âge de
quatre ans.Aujourd’hui, Sabine Huynh a mêmeréussi à exprimer son intérêt
pourle dialogue entre lesdeuxlanguesetlesdeuxculturesàtraversdes
publicationsd’ordre essayiste ouartistique(traductions ;articles ;narrations ;
poèmes).Leprésentouvrage,Les mécanismes d’intégration des mots d’emprunt
français en vietnamien, apparaîtdonc comme l’expressionscientifique d’une
dynamiqueplusgénéralequi dépasseparfoisla dimension docte de larecherche
scientifiquepourdéboucher surla connaissance desoi.Danscetitinéraire de

redécouverte identitaire, la linguistique a servi de catalyseur à la redécouverte
de la langue, composante essentielle de l’identité culturelle.

1

2

Cyril Aslanov
Université Hébraïque de Jérusalem

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Ce travail traite de l’intégration et de l’assimilation des mots d’emprunt
d’origine française dans la langue vietnamienne, dans une perspective à la fois
linguistique et sociolinguistique. Il comporte trois parties. Le contexte théorique
linguistique, historique et sociologique du phénomène est évalué dans la
première partie. Les mécanismes particuliers à l’intégration et à l’assimilation
sont décrits en seconde partie. La dimension sociolinguistique de l’emprunt est
analysée dans la dernière partie.
Dans unpremier temps, je fournisl’étatde laquestion en cequi concerne
lesbases théoriques surlesquelles une étudesurlesempruntslexicauxen
vietnamien doit s’appuyer.Puisj’évalue lesconséquencesducontactcolonial
français surles variationslexicalesenvietnamien, en décrivant rapidementles
facteurs sociopolitiques,sociolinguistiquesetlinguistiquesconcernés.Ensuite,
j’expose lesdonnées propresau système de la languevietnamienne,qui fontde
l’assimilation desmotsd’empruntfrançais un défi certain.
Cesgrandeslignescontextuelleset théoriques une fois tracées, jepasse à
l’analyse desmécanismes qui entrentdansleprocessusdevietnamisation des
unitéslexicalesfrançaises, en me basant sur un lexique de600motsd’emprunt
français vietnamisés que j’airassemblé.Mon étude détaillée interroge les
domainesde la lexicologie, de laphonologie, de la morphologie etde la
microsyntaxepour tâcherdetrouverleslois régissantlavietnamisation des
motsd’empruntfrançaisetleurassimilation au système de la langue
vietnamienne.Jeparle d’assimilationtelleque la définitRey-Debove :
« Ondistinguera deuxcasde l’emprunt: l’intégration etl’assimilation.L’intégration est
l’usage dumotemprunté avecun minimum de modificationsgraphiqueset phoniques ;
l’assimilation – commeson nom l’indique – est une digestion de l’emprunt parlesystème
de la languesoitgraphique,soit phonique,soitgrapho-phonique.[…] Chaque langue
assimile lesemprunts selonsonpropresystème »(Rey-Debove1998 :180-181).
Cesconsidérationsme mènentfinalementà l’interprétation desglissements
desensetdestatutencourus parlesmotsd’origine française dansla langue
vietnamienne.
En dernierlieu, lapartiesociolinguistique de montravails’effectue dans
uneperspectivepragmatique etconcerne l’évaluation de laperception des unités
lexicalesfrançaises pardeslocuteurs vietnamienscontemporains, auVietnam
surtout, maisaussi horsdu territoirevietnamien.
Leprincipal objectif de cetravail derecherche estde démontrerlaréussite
de l’assimilation desmotsd’empruntfrançaisau système de la langue
vietnamienne.Jeprendrai aussi en considération laquestion de larupture
générationnelle danslatransmission linguistique.
Grâce àune approchesystématique à la fois structurelle,sociolinguistique
et pragmatique, cetravail dépasse laperspectivepurementlexicographique des

études préexistantes et apporte un éclairage méthodologique nouveau sur la
question des emprunts français dans la langue vietnamienne.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, je souhaite poser quelques questions
préliminaires : l’assimilation réussie de mots d’emprunt dans la langue
vietnamienne et dans une langue en général garantit-elle la permanence à ces
mots?En d’autres termes, le fait qu’il existe desloislinguistiques régissantles
mécanismesd’intégration desmotsfrançaiset que ceux-cisoient perçuscomme
vietnamiensaulieud’étrangers parleslocuteurs vietnamiensgarantit-il la
survie desmotsintégrés ?Est-ilpossibleque desfacteursautres quepurement
linguistiques puissententreren jeu pouraiderà lapréservation d’unités
lexicalesempruntées ?Si oui, lesquels ?Cetravailtâchera d’apporterdes
réponsesà cesinterrogations.

1

4

1
Carte 1 : Carte ethnolinguistique du Vietnam.

1
Source : d’aprèsDang Nghiem Van etal.,1993.Dang Nghiem Van, ChuThai Son and LuuHung(1993).
Ethnic Minorities in Vietnam.Hanoi: The Gioi Publishers.
En ligne : <http://coombs.anu.edu.au/~vern/ban_do/ban_do.html >

1

5

2
Carte 2 : Carte administrative de l’Indochine française (avant 1954).

2
Source :d’aprèsDoyle etLipsman,1981.Doyle, E.etLipsman ,S. (1981).Setting the Stage.Boston:
Boston Publishing.
En ligne : <http://coombs.anu.edu.au/~vern/ban_do/ban_do.html >

1

6

3
Carte 3 : Carte administrative du Vietnam actuel.

3
Source: PNUD(Programme desNationsUnies pourle Développement).
En ligne :
< http://coombs.anu.edu.au/~vern/ban_do/ban_do.html>

1

7

PREMIÈRE PARTIE : CONTACT

FRANÇAIS-VIETNAMIEN - DONNÉES

LINGUISTIQUES ET

EXTRALINGUISTIQUES

CHAPITRE I: TRAITEMENT DE LA QUESTION DES
EMPRUNTS DU VIETNAMIEN AU FRANÇAIS

1. Contacts chinois-vietnamien et français-vietnamien

Toutd’abord, il estimportantderappeler qu’àtraversl’histoire de la langue
vietnamienne, il atoujoursexistéunphénomène massif d’empruntde motsà la
langue chinoise, à cause de la forte influence de la langue etla culture chinoises.
Le chinoisdanslevietnamien asûrementjouéunrôlesimilaire à celui dugrec
etdulatin dansleslangueseuropéennes (DeFrancis 1977:243).Il a été la
principalesource du vocabulaire des sciencesmorales, de lapolitique etde la
philosophie(Nguyn V.H. 1944 :50).Enrevanche, le françaisa,semble-t-il,
donné beaucoupdetermesdansle domaine des sciencesconcrètes, des
techniques, de laphysique, de la chimie, des sciencesnaturelles, desnoms
propreshistoriquesetde la géographie.AMng T.M. (1968)a affirméqu’un
grand nombre determesfrançaisétaientemployés (prononcésà la
vietnamienne)dansles usines, lesmines, lesateliersetlesmarchés pour
4
nommerlesoutils, lesmachinesetautres produitsde l’industrie occidentale.
Lesmotsfrançais quisontentrésdansla languevietnamiennesesont
immiscés toutd’abord danslevietnamien de ceux qui avaient reçulaplupartde
leuréducation en français (DeFrancis 1977:243), ou qui étaienten contact
avec cesderniers.Nguyn Vn Huyên, ministre de l’éducation en1968, note
que le françaisétait principalement parléparles personnesde la «strate
supérieure »(«people intheupper strata » - Nguyn V.H. 1968 : 46).V*)ng
T.abordevaguementles« conditionshistorico-sociales» etcoloni« lasation
française auVietnam » ainsique « lesbesoinsde communication etd’échange
culturel » ayant puentraînerlesempruntsdu vietnamien aufrançais (V*)ng T.
1992: 49).
Công étudietroisfacteurs quiselon lui ontcontribué à l’expansion etau
maintien des termesempruntés: lesnobisme linguistique desintellectuelsetdes
citadins, l’habitude des termesfrançaisapprisà l’école ou utilisésau travail et
l’imitation de la mode européenne(Công1973:129-131).Iltraite desfacteurs
socio-économiqueset politiquesduVietnam aumomentoùcommença la
colonisation.Il explique le commentetlepourquoi de l’acceptation desmots
nouveauxetde leuremploi en donnantdesindications surlasociété de
l’époque, en analysantlapsychologie du peuplevietnamien et son mode devie,
enparticulierentre1886et 1913,périodequ’il considère comme cruciale.

4
“The Vietnamese Language, an EloquentExpression of ourNational Vitality”,Vietnamese and Teaching in
Vietnamese in D.R.V.N. Universities, Hanoi : Foreign LanguagesPublishing House,1968,pp. 109-131.

2. Vietnamisation des emprunts étrangers

La vietnamisation et l’assimilation phonétique des mots d’emprunt est peut-être
une condition sine qua non de l’adoption de ces mots par les locuteurs, ce qui fit
dire à Phillips que lesmotsd’empruntfrançaisadoptés parla langue
vietnamienne devaient seplierà laphonologievietnamienne(Phillips 1975 :
265).Lesmotsd’empruntchinois subissaientle mêmesort: «The Chinese
wordsadoptedwere gradually pronounced after the Vietnamese fashion »
(AMng T.M. 1968 :65),soit: lesempruntschinoisétaient progressivement
prononcésà lavietnamienne.Celarejointla conclusion des travauxde Công
(1973:255) qui insistesurle fait que la languevietnamienne, en dépitdes
emprunts qu’elle a effectuésà d’autreslanguesetdesdominationslinguistiques
qu’elle asubies, est restée « intacte », c’est-à-dire non « dépersonnalisée »(sic),
grâce à lastrictevietnamisation desmotsd’emprunt.Les quatre-vingtsannées
et plusde coexistence linguistique avec le françaisonteu,selon lui,pour seul
résultatl’enrichissementde la languevietnamiennepardesapportslexicaux
ayant permisau vocabulairevietnamien des’adapterauxbesoinsdu
modernisme, et pardesapports syntaxiquesayantassoupli etclarifié la langue
(Công1973:256-258).
Lê Kh.KO, membre de lasection d’études surlaterminologiescientifique à
l’InstitutNational desSciencesSocialesduVietnam à Hanoi en1968, a observé
et récapitulétroisdesdifférentesfaçons que leslocuteurs vietnamiensont
utilisées pourdévelopperla nouvelleterminologiescientifique du vietnamien
(Lê K.K.1968 :109-131):
1)L’adaptation morphophonétique(phoneticization)des termes
empruntésauxlanguesétrangères, ou«phonétisatméion »,thode
quisconelon Công «siste àtranscrire orthographiquementle mot
étrangeravec lesouci deplierle mot vietnamien aux règles
phonétiquesetau système d’écriture de la langu»e locale(Công
1973:155-156).L’avantageprincipal de cette méthodeselon Lê K.
K. réside danslapossibilité d’emprunter tousles termes
nécessaires.Maisil a attiré l’attentionsurlesinconvénientsde cette
méthode déjàpratiquée, déplorantle manque de caractère national
et populaire etlaprétendue difficulté àprononcerlesmotsetà les
retenir.Selon lui, cette option auraitfaitobstacle à la diffusion des
sciences parmi lesmasses.Lescas que j’airemarquéset qui
correspondentà cette optionsont parexemple ceuxde l’abréviation
oude latroncation desmotsfrançais pouren faire des
monosyllabesoudesmotsdissyllabiques, lescasderétraction
syllabique, deresyllabation, d’adaptationphonétique des sonsdu
françaisau systèmevietnamien.Công metdans une catégorie àpart
la méthode «qui consiste àtranscrirephonétiquementlesemprunts

2

2

2)

3)

puisà les raccourcir pourfaciliterleur prononciation etleur
mémorisation […]transformerles termes polysyllabiquesd’origine
étrangère entermesmonosyllabiques»(Công1973:156).
L’empruntà nouveaudetermeschinois que l’onprononceraità la
vietnamienne;le lexicologue ne fournit pasd’exemple.Ilprécise
qu’unrecoursauchinois serait préférable àunrecoursà d’autres
languesétrangères, à cause notammentdufait que «presque deux
tiersdu vocabulairevietnamien estfaitde motschinois» et que ces
mots sont«plusfacilementassimilés»(Lê K.K. 1968 :115).
Cependant, il nepensepas que cettesolutionsoit totalement
satisfaisante car selon lui la languevietnamienne a déjà emprunté
beaucoupde motsà la langue chinoise etcertains«sonnent»
toujours« bizarre »(sic)étantdonnéqu’ilsn’ontjamaisété
totalementassimilés (Lê K.K. 1968 :117).Ilrecommande alorsde
changerl’ordre des termes sino-vietnamienscomportant trois
syllabes, afin d’êtreplusconforme à lasyntaxevietnamienne.Il
donne deuxexemples:oàn chotch(«présidium »)etcht
nguyên sinh(«protoplasme »), aulieudechotchoànetnguyên
sinh cht(Lê K.K. 1968 :117).
La création de nouveaux termesà l’aide d’élémentslexicauxdéjà
présentsdansla languevietnamienne,solutionque Lê K.K.a
préférée de loin auxdeuxautresévidemment,vu son caractère
nationaliste etconservateur.L’idée étaitd’utiliserdeuxéléments
vietnamiens:un élémentdit« libre »(élémentmonosyllabique
pouvantêtre indépendant, d’originevietnamienne, oumêmethaïe,
chinoise, môn-khmère, française, etc.)et un élément vietnamien dit
« non libre »(monosyllabesans significationparticulièrequand elle
n’est pasaccompagnée etnepouvantdoncpasêtre employée
indépendamment) (Lê K.K. 1968 :118).Parexemple,a
5
(« géomancie »),gà(«pouleto» ,riginethaïe),chim(« oiseau»,
origine môn-khmère), ettách(«tasse », origine française) sontdes
élémentslibresconsidéréscommevietnamiensàpartentière.
Tandis queca-nô(« canot», motd’empruntfrançais),cao-su
(«caoutchoumoc »,td’empruntfrançais),phi(« galoper»)etcu
(« globe; sphérique ») parexemplesontdesélémentsnon libres,
qui mêmes’ils sont vietnamiens, nesont pasforcément perçus
commetelsoubiensont perçuscomme étantdu« mauvais
vietnamien »(Lê K.K.1968 :118).Ainsi, onpeutformer un moten
associant un élémentlibre et un non libre :a cu« globe
terrestre ».

5
Toutaulong de cetouvrage, je fournirai latraduction en françaisdes termes vietnamienscités, en me basant
principalement surlesdéfinitions qui figurentdansle dictionnairevietnamien-françaisde Lê Kh.KOet
Nguyn Lân(2001).

2

3

Lê K. K. semblait soucieux de veiller sur la pureté de la langue
vietnamienne. Il est incontestable que l’ouvrageVietnamese and Teaching in
Vietnamese in D.R.V.N. Universities, publié à Hanoi en 1968, était un ouvrage
de propagande politique et idéologique parrainé par Hô Chi Minh.Ce dernier
conseillaitauxéruditsde l’époque de «préserverlapuretde la langé »ue
vietnamienne, d’y tenirà la« commeprunelle de leurs yeux», des’abstenir
d’utiliserdesmotsd’origine étrangère etde leur préférerdes termes
vietnamiens (Nguyn V.H. 1968 : 48).
Les trois« options» observées parLê K.K.ontcontinué à être appliquées,
celle concernantl’adaptation morphophonétique desmotsempruntésde façon
plusévidenteque lesdeuxautres.Công mentionneune autrmée «thode de
phonétisat« Celleion » :qui consiste àtranscrirephonétiquementavec fidélité
lesmotsétrangers syllabepar syllabe »(Công1973:155),unesorte de
représentation directe dumotemprunté avecresyllabation.Ses travauxontle
mérite de fournirdes règlesconcernant:
- La disparition du[r] etdu[-+] final.
- Le [r] enposition interne de mot.
- Le [l]/[-l].
- Le [-s](=<-se>, <-ce>, <-s>).
- Cequ’il appelle les préfixes« bl », « cl », « gl », «pl »,soiten faitlesnœuds
initiaux[bl-], [kl-], [gl-], [pl-].
- Lesmotscommençant par<f->, <j->, <z->.
- Lescas particuliers tels que lesmotscomportant<oo>.
Ilsepenche aussisurles problèmesde confusion orthographique,soitles
différencesde forme orthographique desmots vietnamisés (un même mot
pouvantavoirdeuxou troisorthographesdifférentes)et précisequ’il nepeut
cependant pas vraimentlesexpliquer: ex.xà-phòng/sà-phòng«savon »,
sng/xng« essence »,các/ct« carte »(Công1973:165-168).
Barker, dans un articleplusfouillé du pointdevuephonologique, indique
les régularitésdeschangements phonétiquesoudesadaptations phonologiques
subis parlesmotsfrançaisassimilésà la languevietnamienne.Il énonce ainsi
unesérie de généralisations (sixau total)concernantleschangements
phonétiques (Barker 1969 :141).Je les présente ci-après (de façonplus
explicativeque l’original)etlesaccompagne d’exemples:
- V> VC,.> a,>`: ex.antenne[.t
n] >ng-ten[`t
n].
- Mot polysyllabique > motmonosyllabique/mot polysyllabique avectrait(s)
d’union : ex.calorie>ca-lô-ri.
- Groupe consonantique >une consonne ou plusieursconsonnes séparées par
unevoyelle d’anaptyxe : ex.crème>cà-rem.
- Lesconsonnesfinalesnonpermisesenvietnamien disparaissentou sont
remplacées pardesconsonnesautoriséesoualorslavoyelleprécédantla
consonne est précédée d’un glide : ex.tour[tur] >tua[tu+]

2

4

- Le timbre des voyelles est modifié: ex.accu(mulateur)[aky] >c-quy[ak̚
kwi:].
- La plupart des mots d’emprunt prennent le ton non marqué en vietnamien
(bng). Si le mot emprunté se termine une fois vietnamisé par une occlusive, la
syllabe prendra le ton montantsc: ex.acide>a-xít. La première syllabe des
mots dissyllabiques (ou monosyllabes séparées par un trait d’union) prendra
souvent le ton descendanthuyPn: ex.café>cà-phê.
À ces règles, ajoutonsdescorrespondances phonologiquesdonnées par
Phillips (1975 :266):
- [p-] > [b-].
- [l] > C.
- Occlusive finalevoisée > occlusivesourde.
- Consonne finale continue nonvoisée > occlusive.
- Consonne finalevoisée > glide.
- [r]post-vocalique > Ø ou[k].
V*)ng T. se contente deparlerd’«unevariété deprocédésd’adoption ».Il
mentionnerapidementle fait que lesmotsfrançaisont souventété écourtés, et
parle d’«unesorte de croéole »u«pidgin »pour« faciliterla
communication »(V*)ng T. 1992: 49).Cependant,son exposition des
«ressemblancesetdifférencesà l’aide de la comparaison desdeuxlangues»se
limite àune comparaison d’ordrepurementgraphématique etorthographique.
En effetchangemen, il nomme comme «tsassezimportants», «l’adoption de
nouvelleslettresetl’admission desgraphiesétrangères»(V*)ng T. 1992: 48),
sansapporter plusdeprécision.

3. Constitution d’un pidgin au Vietnam ?

Surlaquestion depidgin etde créole, lathèse de Phillipsapporte des
informationsimportantes.Il a essayé de démontreretde comprendrepourquoi il
n’yapaseudevraipidgin auVietnam.Apparemment, lesconditions sociales
n’ont pasconduità l’utilisation d’une lingua francapidgin(Phillips 1975 :245).
La languevernaculaire développée auVietnam, appelée « VNCF »parPhillips
–Vietnam Contact French, ne correspondpasaumodèle de l’hypothèse de la
relexicalisation(relexification hypothesis).Ils’agitd’une hypothèseselon
laquelle leslanguesde contact sont produitesenutilisantles termeslexicaux
d’une langue etlesystème grammatical d’une autre langue.
Phillips se demande alors s’ils’agitd’uneversionsimplifiée dufrançais,
due auxinteractionsemployeur/employé-apprenant (Phillips 1975 :248), ceque
6
Reinecke, Phan-Th!-Thúy-N*)ng etTôn-N8-Kim-Chi ontappelé « TâyB$i ».

6
Avril1968, Conférencesurlapidginisation etla créolisation, à Mona, en Jamaïque.Cf.Dell1971.La base
de donnéesd’Ethnologue(14ème édition,2000.URL :
http://www.ethnologue.com/14/show_language.asp?code=TAS)informeque leTây B#iest une languequi a
été développée auViêtNam en1862et qu’elle étaitemployée dansles ports principauxde l’Indochine.Elle

2

5

Malheureusement, les recherchesmenées parPhillips sesontavérées
infructueusesdansce domaine.Il en conclut quesoitil n’apas réussi à localiser
leslocuteursdeTây B#i,soitleTây B#inepeutêtre considéré commeunvrai
pidgin,puisqu’il n’asubi aucune cristallisation ou stabilisationrapide durantles
quatre-vingt-quinze annéesd’administration française.
Il faut signalericique l’un desinformateursde Phillipsaparuagacé à
l’évocation de l’expressionTây B#i, caril considérait qu’ilparlaitfrançais,
mêmepeu, maiscertainement pasTây B#i.Cetermesemblaiten effet péjoratif
chezlesVietnamiens, faisant plus référence au type deprofession exercéequ’à
la façon deparlerfrançais.Parailleurs, lesinformateursde Phillips pensaient
que le VNCF ne méritait pas vraiment qu’onyconsacrât une étude etcertains
d’entre eux refusaientmême d’entendrequalifierleurfrançaisde VNCF,
déclarant quetouslesVietnamiens quiparlaientfrançaisleparlaientbien.Il
fautnoter que l’un desinformateursde Phillipsmentionne cependant
l’expression «tiPng Vi tb$i »(« languevietnamienne b$i ») (1975 :336).
Quoiqu’il ensoit, lesVietnamiensinstruitsneparlaientapparemment pasTây
B#imaisfrançais.Jepenseque la notion deregistre de langue entrepleinement
en jeuici :registre familierou soutenu ?LeTây B#isemble appartenirau
premier.J’y reviendrai.
Finalement, Phillipsétablit une distinction intéressante entre cequ’il
appelle lesdonnéesauthentiquesetlesdonnées stéréotypées (stereotypic and
authentic data, Phillips 1975 :260).Le VNCF authentique était utilisépourla
communication entre l’employé de maison et son employeur, lesous-officieret
sonsupérieur, etde façon générale entre lapersonnequi fournissait unservice
et son client.Tandis que le VNCFstéréotypé était uniquement utilisépardes
Vietnamiensetentre Vietnamiens,pour parodierlesVietnamiensassimilésà la
culture française.Ce dernier point touche en faità laquestion de laperception
desemprunts parleslocuteurs vietnamiens.J’aurai égalementl’occasion d’y
revenir.

4. Lexiques de mots d’emprunt français

Laplupartdesétudesconcernantlesempruntsfrançaisenvietnamienque j’ai
consultéesne comportent pasde lexiques: desimplesexemples sontcités.
Parmi les raresanalyses quiproposent un lexique de motsd’emprunt
vietnamisés,seul le lexique fourniparCông estconséquent
(Công1973:170249).En effet,son «lexique dunouveau vocabulaire »(sic)comporte environ
900mots: lesentrées sontclassées parordre alphabétique, lesmotsconsidérés
commetotalement vietnamiens parleshabitantsduVietnam de l’avant-guerre

comportaitdescomposantes vietnamiennes, françaises, anglaises, javanaiseset portuguaiseseta été employée
jusqu’en1954 entre desinterlocuteursfrançaiset vietnamiens, ainsique dansl’armée, lapolice et
l’administration.LeTây B#iestaussi appelé «françaisannamite » et« Vietnamese Pidgin French ».Selon
Wurm etHattori(1981), leTây B#in’est plus parlé.

2

6

sont soulignés (environ 545). L’auteur fait remarquer qu’une partie de ceux qui
n’ont pas été soulignés a été évincée au profit de termes sino-vietnamiens, mais
il ne précise pas lesquels en particulier. Ce lexique me semble problématique
pour plusieurs raisons.D’unepartil estancien – il date de1973– etd’autrepart
il estlexicographique, neprésentantdoncpasles termesen contextephrastique.
Deplus,presquevingtans plus tard, en1992, l’Association desÉtudesetde
l’Enseignementde la Littérature deHô Chi Minhville apublié leDictionnaire
7
des termes vietnamiens d’étymologie française,recensantenviron deuxmille
motsd’empruntfrançais.Celasemble étrangequ’un lexiqueplusancien de
vingtans recense deuxfoismoinsdetermes qu’un dictionnaireplus récent.
Maisilsepeut que l’inventaire de ce dictionnairesoitexagérémentexhaustif.
Il existe égalementd’autreslexiquesde motsd’empruntfrançais.Emeneau
donneun lexique d’unevingtaine d’élémentsd’origine française en annexe de
son ouvrage(Emeneau 1951:225).Le lexique d’environ150motsde mots
d’empruntfrançaiscourants proposéparBarkerfournitl’orthographe
vietnamienne, lareprésentationphonologique dumot vietnamisé, l’orthographe
française, lareprésentationphonologique dumotfrançaiset sa glose en anglais
(Barker 1969 :142-146).Le lexique d’exemples que donne V*)ng comporte
unevingtaine d’éléments, dontlaprononciation n’est pas spécifiée etdontla
classification est vague :mots polysyllabiquesdevenusmonosyllabiques,
tonalisation,variationsdialectales, calque(V*)ng T. 1992: 52).A&-Quang
fournit untableaucontenant seize motsd’empruntfrançaisetil en citeune
dizainesupplémentaire dans sontravail(A&-Quang1994 : 84-86).Finalement,
Pham cite26motsd’empruntfrançaisdans son étude des tons (Pham2003:
35).
Dans untravail antérieurderecherche en ethnolinguistique effectué en
8
1997-98,j’avaisaussiproposéun lexique,uinn «ventaire desemprunts
lexicauxdufrançaisau vietnamien »,totalisant 170 unitéslexicales que j’avais
prisesdansdesouvrages qui étaientà ma disposition à l’époqudee :s
dictionnairesbilingues,vietnamien-français (1964)etfrançais-vietnamien
(1954), etLes langages de l’humanitéde Malherbe,quiprésentait un lexique de
termes vietnamiensoùj’avaisaussipu repérerdesempruntsaufrançais
(Malherbe1995 :1633).Je m’étaiscontentée desmotsattestésdansces

7
Ce dictionnaire m’a été offert parM.le ProfesseurHoàng Nh*Mai,présidentde l’Association desÉtudeset
de l’Enseignementde la Littérature de Hô Chi Minh Ville etauteurde l’avant-proposdulivre.Il m’a étéremis
à Saigon en2003 par une connaissance dudit professeur (que je n’aipas pu rencontrer), M.NguynAuc
Minh,un informateuravecqui j’avaisété en contact parcourrierélectroniquepeuavantmonpremier séjour
auViêtNam.M.NguynAuc Minh est un Vietnamien francophile âgé d’une cinquantaine d’années, chef
d’entreprise, «rencontré »parl’intermédiaire du service des petitesannoncesde larevuePassion Viêtnam–
j’avais publiéune annonce disant que jetravaillais surlesmotsd’empruntfrançaisdansla langue
vietnamienne et que jeseraisheureuse derencontrerdes personnesà Saigonquisouhaiteraient s’entretenirde
cesujetavec moi.Seul M.NguynAuc Minh arépondu.Nousn’avons punous voir que deuxfoisà Saigon et
nousn’avons pas pu resteren contact parlasuite.
8
“Influencesethnolinguistiquesde laprésence française auViêtNam”,1998;mémoire de Maîtrise en
anthropologie linguistique effectué à l’Université Lumière Lyon2, nonpublié.

2

7

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.