Les médiations de l'écrivain

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L'exercice littéraire implique différentes situations de communication. Ces opérations peuvent être avantageusement comprises à la lumière du concept de médiation. Que nous disent ces supports et processus de médiation des modalités de l'écriture ? Qu'éclairent-ils de la complexité des rapports de l'écrivain à son travail, à la réception de celui-ci, à sa propre image ? Que nous révèlent-ils du sens de l'œuvre et de l'auteur, des représentations sociales du livre, de la littérature, de l'écriture, de l'écrivain d'hier et d'aujourd'hui ?
Publié le : mardi 1 février 2011
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EAN13 : 9782296716681
Nombre de pages : 272
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LES MÉDIATIONS DE L’ÉCRIVAIN
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13911-4 EAN : 9782296139114
Sous la direction de
Audrey ALVÈSetMaria POURCHET LES MÉDIATIONS DE L’ÉCRIVAIN
Les conditions de la création littéraireAudrey ALVÈS Benoît BERTHOU Oriane DESEILLIGNY Gian Luigi DI BERNARDINI Sylvie DUCAS Solenn DUPAS Franck DUPONT Milena FUČIKOVÁ Cécile GIRARDIN Shawn GORMAN Jonathan HAUDOT Susan KOVACS Buata MALELA Myriam PONGE Maria POURCHET François PROVENZANO Delphine SAURIER
Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pelissier La collectionCommunication et Civilisation, créée enseptembre 1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des recherches originales menées sur l’information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la très grande diversité de l’approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Dernières parutions Laurent Charles BOYOMO-ASSALA et Jean-François TETU, Communication et modernité sociale, Questions Nord/Sud, 2010. Lucienne CORNU, Parina HASSANALY et Nicolas PELISSIER,Information et nouvelles technologies en Méditerranée, 2010. Gloria AWAD,Ontologie du journalisme, 2010. Marc HIVER,Adorno et les industries culturelles. Communication, musiques et cinéma, 2010. Françoise ALBERTINI & Nicolas PELISSIER (dir.),Les Sciences de l’Information et de la Communication à la rencontre desCultural Studies, 2009. Patrick AMEY,La parole à la télévision. Les dispositifs des talk-shows, 2009. R. RINGOOT et J. P. UTARD,Les Genres journalistiques, 2009. Agnès BERNARD,Musées et portraits présidentiels. Les sens cachés, 2009. Sébastien GENVO,Le Jeu à son ère numérique : comprendre et analyser les jeux vidéo, 2009. David BUXTON,Vulgarisateurs, essayistes, animateurs. Interventions et engagements médiatiques en France depuis les années1980, 2009.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Audrey ALVÈS et Maria POURCHET PENSER LES MEDIATIONS DE L’ECRIVAIN En décembre 2006, nous invitions les chercheurs de plusieurs disciplines à s’interroger sur l’ensemble desmédiationsavant-textes aux plus (des tardives épreuves de la reconnaissance médiatique) qui gouvernent, structurent et définissent autant le travail d’un écrivain que la formation de son identité d’auteur. La démarche s’inscrivait précisément dans l’axe scientifique privilégié par le Centre de recherche sur les médiations (CREM ÉA3476) dont les travaux n’ont cessé d’éprouver la valeur théorique et empirique de la notion de médiation. Lors de la journée d’étude,Les médiations de l’auteur. Le cas de l’écrivain, qui s’est tenue à Metz le 7 décembre 2006, bien des communications ont constitué des enrichissements précieux à cette réflexion, signalant par leur qualité la nécessité de croiser les horizons disciplinaires. Le présent ouvrage rassemble ces contributions. Théoriquement, que signifie penser les médiations ? C’est admettre, en se séparant d’une stricte approche sémiotique, que les objets sont le résultat d’un processus constructif où s’élabore continument leur sens ; c’est admettre par conséquent que la première condition à leur approche est l’exploration de ce processus plus ou moins souterrain, plus ou moins manifeste. Penser les médiations, c’est en somme accepter que le sens des choses n’est jamais un résultat spontané, immédiat, mais l’aboutissement d’un cheminement complexe. D’un tel postulat, cet ouvrage offre différentes appréciations, différentes reformulations vérifiées sur des cas d’études précis. Chacun des contributeurs a parcouru ce « cheminement complexe », en a isolé un segment singulier : qui en s’attardant sur la promotion médiatique d’une œuvre, qui sur les brouillons d’une autre, qui sur la persona d’un auteur, qui sur telle opération éditoriale. Tous se sont arrêtés sur les différentes situations de communication (préparation, rédaction, promotion, édition, consécration), sur les opérations de médiations qui participent de l’existence et de la signification d’un objet ou d’une personnalité littéraire. Nous exprimerons plus loin une partie de la diversité des travaux rassemblés ici. Avant cela, peut-être pouvons nous circonscrire le champ sémantique proposé à l’investigation par ce titre « Les médiations de l’écrivain », et rappeler, afin d’orienter les enjeux de ce livre, de quelles façons l’on peut accepter les deux notions articulées.
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Les médiationsDans sa plus large acception, la notion de médiation peut emprunter la périphrase suivante : « constructions » intellectuelles, sensibles, esthétiques, discursives, représentations symboliques, organisant entre l’homme et le monde (imaginaire social, physique) des relations qui ne sauraient être immédiates. Ceci posé, conceptuellement, la médiation se donnerait comme un « processus », un lien, et c’est bien ainsi que l’entreprend la plupart du temps notre discipline, soulignant plus que le signe tangible que constitue la médiation en première instance (un support médiatique par exemple), la « relation » complexe, le processus de circulation auxquels elle renvoie en dernière instance. Certes, l’adjonction des termes de processus, de relation, s’il l’éclaire un peu, n’apporte guère en pertinence à cette notion qui court encore le risque, à ce stade, de se voir dégrader d’une foule d’obscurs synonymes, allant de la « négociation » au « dialogue », en passant par le «lien », et que ne retient d’ailleurs aucune des contributions citées. Concrètement, comment envisager la matérialité des médiations ? Leurs formes sont par définition aussi nombreuses que le sont les situations de communication, mais l’on peut s’entendre ici sur une sorte de « base » typologique des grandes catégories de médiations : font fonction de médiations les personnes – ou acteurs –, les institutions (médiatiques, culturelles, sociales), les objets et les supports de l’écriture, le discours en général qui compte des mots comme des images. De la notion d’auteur à la notion d’écrivain La notion d’auteur, indiquant ici la classe identitaire à laquelle émarge l’écrivain, ne relève pas d’une catégorie sémantique moins ambiguë que la notion précédente. Cette ambiguïté reste souvent pensée dans des univers disciplinaires bien délimités, souvent exclusivement littéraires ou esthétiques. Il nous est apparu intéressant de soumette au regard interdisciplinaire – qui caractérise autant les sciences de l’information que la manifestation scientifique dont cet ouvrage hérite – cette notion d’« auteur » qui s’avère être aussi un processus de création et de construction dans l’espace public. Ainsi considéré, il apparaît possible, nécessaire, de l’envisager à travers le filtre de la « médiation ». Le texte de Benoît Berthou – que nous ne prendrons pas le risque de déflorer dans cette introduction – prend en charge l’impératif de définition et offre un préalable très intéressant à la lecture du recueil en visitant à la fois l’écart et l’extrême contigüité qu’entretiennent les deux notions d’auteur et d’écrivain. Il évoque les médiations et, au premier chef, l’imposture à travers laquelle l’écrivain, celui quifaitl’œuvre, s’élabore auteur, celui qui lafait valoir. Nous y reviendrons.
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De quelles manières la notion de médiation s’est articulée à celle d’« auteur » et d’« écrivain » ? Si elle fait l’objet, nous l’avons dit, d’une opération de justification dans certains articles, nous empruntons au départ la notion d’ « auteur » à la littérature, en l’état perpétuellement flou et relatif dans lequel elle se trouve, tout en se voyant sans cesse démontée et réinventée. L’écrivain, originellement, désigne celui qui fait profession d’écriture, et, d’une manière générale, la qualité d’écrivain se construit par tous les agents du champ, de l’auteur au lecteur lui-même. On l’aura compris en exergue, les contributions se proposent de comprendre – dès l’instant où s’intéresser à la médiation c’est s’intéresser aux processus de constructions du sens – comment s’élabore, se construit, se négocie le sens des opérations (créatrices, promotionnelles et médiatiques…) où l’écrivain, de quelque manière que ce soit, intervient. Il apparaît que l’écrivain peut être, dans la succession des étapes de son travail, saisi de deux façons différentes par l’exercice de la médiation : - à travers les médiations pré-créatrices. Autrement dit, tout ce qui relève, en amont du livre comme objet public, des choix opérés par l’écrivain, des conditions éditoriales, des matériaux témoignant des étapes de la création (carnets, notes, manuscrits et autres formes du prétexte), du rapport de l’auteur à sa propre production ; - à travers les médiations post-créatrices. Autrement dit les objets, personnes, discours, situations (télévisions, salons, festivals, blogs) qui, au sein de l’espace public et communicationnel,médientvers l’auteur ou vers le livre. À la lumière des pistes et notions exposéessupra, les chercheurs participant au présent ouvrage ont été invités à se confronter, en fonction des acquis de leurs propres recherches et des préférences de leur discipline d’appartenance, au champ de questionnement suivant : dans quelle mesure l’observation de ces supports et processus de médiations nous renseigne-t-elle sur les modalités de l’écriture, éclaire la complexité des rapports de l’écrivain à son travail, mais aussi à la réception de celui-ci, à sa propre image ? Que nous disent ces constructions en aval, du sens de l’œuvre et de l’auteur, des représentations sociales du livre, de la littérature, de l’écriture, de l’écrivain aujourd’hui ? Placées, répétons le, sous le signe de la transdisciplinarité, les communications ont convoqué des approches tant sociologiques (la fonction de la médiation dans l’espace social, la médiation comme support des représentations collectives), qu’esthétiques ou linguistiques, des approches sémio-pragmatiques (l’analyse des dispositifs de communication médiatique au sein desquels l’auteur est saisi), ou encore relevant de la génétique-littéraire (la démarche de l’écrivain et les procédures préexistant à l’émergence de l’œuvre).
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Les contributeurs ayant évidemment privilégié certaines pistes sur d’autres, le texte final laisse apparaître trois axes distincts qui constituent les trois entrées de ce livre. L’auctorialité : une médiation continue Dans ce chapitre inaugural, il s’est agi, nous l’avons dit, de définir et de distinguer les notions angulaires d’écrivain et d’auteur. Prenant appui sur la figure du protéiforme Raymond Roussel, Benoît Berthou invite à penser une possible relation entre les deux notions, d’activité et de responsabilité : « Comment et pourquoi s’immiscer dans l’espace qui sépare celui qui entend “faire” l’œuvre et celui qui a un rôle de “faire-valoir” de cette même œuvre ? » s’interroge-t-il. Au titre des procédures du « faire-valoir », Solenn Dupas évoque, à travers l’exemple de Paul Verlaine, celles qui permettent aux marginaux du champ littéraire d’organiser eux même la promotion de leurs écrits et de leurpersonnage. Comme en réponse, François Provenzano analyse plus loin de quelles manières l’historiographie littéraire viendra, en dernière instance médiatrice, déconstruire et reformuler la « vérité sur l’écrivain » que l’auteur avait cru pouvoir imposer en son temps. Les médiations pré-créatrices Ce chapitre explore les cas où le matériau de travail rassemblé et élaboré par l’auteur constitueaposteriori une médiation, en ce sens qu’elle est l’expression émergée duprocessuscréation. Comment s’élabore le jeu de des médiations entre une pensée qui s’ordonne et l’organisation matérielle par laquelle elle choisit de s’exprimer ? Quels sont les processus rédactionnels, les stratégies mises en œuvre par l’auteur dans son « chantier » d’écriture ? Parmi les médiations matérielles qui participent au processus scriptuaire, Oriane Deseilligny s’intéresse à de biens singuliers brouillons d’auteurs : les marges numériques vers lesquelles se déportent les diaristes en ligne, et où se renouvelle sous une forme très contemporaine ce même « rapport intime et subjectif à la page, à l’espace graphique, à l’écriture » exprimé par les plus académiques brouillons papiers. Des marges bien distinctes et investies comme telles par les écrivains. On passera, avec l’article de Myriam Ponge, à ces espaces aménagés au cœur même du texte, zones de non-droit du roman où l’écrivain (en l’occurrence Chloé Delaume), s’affranchissant des règles, s’il en est, de la production littéraire, rend délibérément explicite sa démarche de production. Ce deuxième temps de l’ouvrage interroge en outre la fonction médiatrice des éléments paratextuels : Milena Fučiková livre une étude de l’appareil de notes et des préfaces encadrant les textes de Patrick Chamoiseau. Il est, au même titre, l’occasion de mesurer l’implication des médiations éditoriales sur le
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positionnement public, sinon le contenu, d’une œuvre. Ainsi Susan Kovacs s’interroge-t-elle sur la fonction d’inventioque constitue l’intentionnalité des éditeurs. Les médiations post-créatrices Ce troisième chapitre parcourt enfin les médiations qui aménagent pour les écrivains l’accès à la visibilité, qui gouvernent leur existence dans la sphère publique, et qui contribuent au delà du travail de l’œuvre à leur assigner une position au sein du champ littéraire. La médiation est donc résolument envisagée ici, pour reprendre les termes de Sylvie Ducas dans ce volume, comme «ce dispositif qui instaure une relation entre l’auteur et la sphère publique dans laquelle il s’inscrit […] elle engage aussi bien l’idée d’un espace de circulation (des objets, des discours, des usages), que celle d’un espace de sociabilité dans lequel prendre conscience de son appartenance collective, et celle enfin d’un espace de représentations à la fois réelles et symboliques, personnelles ou collectives, qui rendent possibles la structuration du sujet écrivant […]» (Ducas : 258).Dans ce troisième et dernier mouvement, la médiation post-créatrice ainsi pensée connaît surtout deux aspects, souvent étroitement liés : les procédures médiatiques et les procédures de consécration. Avec l’exemple de Salman Rushdie, Cécile Girardin se saisit d’un cas historique et fondateur pour comprendre l’autonomisation progressive d’un écrivain comme autorité littéraire et morale au sein du champ médiatique. Quant au phénomène de la consécration littéraire, il est éclairé ici par la réflexion de Sylvie Ducas, qui, relevant différents symptômes d’une « crise de l’auteur », examine, chez les écrivains primés, la fabrique d’un discours auctorial où se joue la définition de soi, où se justifient les postures et cherchent à s’assurer les impostures. Un examen de l’une des ultimes médiations de l’auteur – la tentative de redéfinition des écrivains par eux mêmes juste après l’épreuve de la reconnaissance et juste avant l’Histoire (ou l’oubli) – conclura très à propos ce recueil. En définitive, les contributions considérées dans leur ensemble attestent d’un certain intérêt méthodologique. Envisager le phénomène créatif, et particulièrement la création littéraire, au travers de la notion de médiation, permet d’embrasser dans un même champ problématique une pluralité d’écrivains que leur appartenance historique, identitaire ou artistique aurait séparé les uns des autres. Patrick Chamoiseau, Chloé Delaume, André Gide, Ismaël Kadaré, Alain Mabanckou, Marcel Proust, Raymond Roussel, Salman Rushdie, David Salinger, Art Spiegelman, Paul Verlaine, Auguste Viatte,… : là où devrait régner un éclatement impropre à la composition d’un ouvrage circule un invariant théorique, la médiation qui, agissant
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comme un «principe de cohérence […] un système homogénéisant de 1 corrélations» , harmonise en « discours », la dispersion des énoncés. Quand les approches spécifiquement littéraires ont l’habitude de cloisonner l’analyse par siècles, par courants ou en fonction de leur référencement dans l’histoire des lettres, l’usage du concept de médiation se montre à même de révéler certains liens, homologies, similitudes souvent aussi fortuits qu’intéressants. Il établit, peut être en ceci, une part de sa valeur heuristique. Si dégager ces ressemblances n’était pas l’enjeu principal de cet ouvrage, peut-être pourront-elles constituera minima des « curiosités » ou, au mieux, des pistes exploratoires pour une étude qui prendrait l’un de ces auteurs pour objet ?
1 M. Foucault,Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 18.
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