Les Misérables, l'Evangile selon "saint Hugo" ?

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Dans Les Misérables, Hugo se fait évangéliste pour dénoncer l'ancien monde. Il endosse le manteau du prophète et nous indique la route à suivre pour un monde meilleur, rendant gloire à Dieu et dénonçant l'Eglise, mariant la foi et le socialisme. Il fait de Jean Valjean un nouveau Christ, porteur de toutes les misères des siens, les misérables, annonciateur des temps nouveaux.
Publié le : mercredi 1 février 2012
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EAN13 : 9782296481718
Nombre de pages : 164
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Les Misérables, l’Évangile selon “saint Hugo” ?
© L’Harmattan, 2015-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.f ISBN : 978-2-296-55970-7 EAN : 9782296559707
Dominique VAL-ZIENTALes Misérables, l’Évangile selon “saint Hugo” ?
Approches littéraires Collection dirigée par Maguy Albet Dernières parutions Yannick TORLINI,Ghérasim Luca, le poète de la voix, 2011. Camille DAMÉGO-MANDEU,Le verbe et le discours politique dansUn fusil dans la main, un poème dans la poched’Emmanuel Dongala, 2011. Agnès AGUER,L’avocat dans la littérature de l’Ancien Régime,2011. Christian SCHOENAERS, Écriture et quête de soi chez Fatou Diome, Aïssatou Diamanka-Besland, Aminata Zaaria,2011. Sandrine LETURCQ,Jacques Sternberg,Une esthétique de la terreur,2011.Yasue IKAZAKI,la narration Simone de Beauvoir, en question,2011. Bouali KOUADRI-MOSTEFAOUI,Lectures d’Assia Djebar. Analyse linéaire de trois romans :L’amour, la fantasia,Ombre sultane,La femme sans sépulture, 2011. Daniel MATOKOT,Le rire carnavalesque dans les romans de Sony Labou Tansi, 2011. Murielle Lucie CLÉMENT,Andreï Makine, Le multilinguisme, la photographie, le cinéma et la musique dans son œuvre,2010 Maha BEN ABDELADHIM,Lorand Gaspar en question de l'errance, 2010. A. DELMOTTE-HALTER,Duras d'une écriture de la violence au travail de l'obscène, 2010. M. EUZENOT-LEMOIGNE,Sony Labou Tansi. La subjecti-vation du lecteur dans l'œuvre romanesque, 2010. B. CHAHINE, Le chercheur d'orde J. M. G. Le Clézio, problématique du héros, 2010. Y. OTENG,Pluralité culturelle dans le roman francophone, 2010. Angelica WERNECK,Mémoires et Désirs. Marguerite Duras/Gabrielle Roy, 2010. Agnès AGUER,L'avocat dans la littérature du Moyen Âge et de la Renaissance, 2010.
A Alain Bihel, qui me fit découvrir Les Misérables, au lycée et à Pierre Barbéris qui me donna envie, à l'université, ude.decontinuerleurét
 «L'Évangile du passé a dit : les damnés, 1  L'Évangile du futur dira les pardonnés.»  Cette parole, c'est le Christ qui l'a prononcée le 11 février 1855, lors d'une séance de table tournante, à Jersey.  Je ne me prononcerai pas sur la valeur de cette apparition, l'es-sentiel est que Hugo y croie, qu'il consigne celle-ci dans ses car-nets, comme il l'a fait pour Shakespeare, le Drame ou la Mort. La Mort qui lui avait ordonné d'écrire une œuvre qui aurait pour titre: «Conseil à Dieu ».  Hugo a-t-il pu se sentir investi d'une mission divine et pour cela écrireLes Misérables?  Ce serait tirer une conclusion hâtive que de le croire ; en 1855, le roman est déjà commencé, probablement depuis 1839.  A-t-il été décidé à reprendre son roman, qu'il avait abandonné en 1848 « pour cause de révolution » ? Probablement pas non plus : il attendra encore cinq ans avant de le sortir de la malle aux manuscrits. Par contre, cette parole divine a dû le renforcer dans ses convictions.  Convictions établies petit à petit car s'il est certain, en 1862, quandLes Misérablesparaissent, que l'exilé Hugo a écrit un roman engagé, il n'est pas sûr que l'ancien légitimiste de 1839, qui n'était pas encore devenu républicain, ait voulu donner une telle dimen-sion politique à son livre, appelé alorsJean Tréjean.Bien qu'il ait déjà écritLe Dernier Jour d'un condamné, en 1829,Claude Gueux, en 1834 etMelancholia, en 1838.Melancholia, ce poème tiré des Contemplations, dont Hugo disait lui-même qu'il contenait le germe desMisérables. En effet, les préoccupations sociales de l'auteur sont déjà là et même certains de ses personnages ; on y trouve une Fantine, un Valjean, un Hugo, des enfants malheureux, le peuple des misérables, le Christ.  Ce simple extrait résume bien tout cela : « Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids ; La loi le fait juré. L'hiver, dans les temps froids, 1. Extrait desCarnetsde Victor Hugo.
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Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille. Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien. Ce juge, - ce marchand, - fâché de perdre une heure, Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure, L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs. Tous s'en vont en disant : "C'est bien !» bons et méchants ; Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle, Levant les bras au ciel dans le fond de la salle. » (Vers 46 à 59)  Cependant, Hugo se contente peut-être encore de dénoncer des faits, au sein de sa famille politique, au pouvoir ; alors qu'ensuite il proposera des restructurations, au sein de l'opposition. C'est que pendant toutes ces années, il a changé ; il était pair de France, il est devenu député ; engagé d'abord à droite, il a basculé à gauche. Il y a eu la révolution de 1848 et son engagement parlementaire. Il lutte alors résolument contre la pauvreté avec ses discours sur la misère du 9 juillet 1849 et du 30 juin 1850. Regardons le second, qui est déjà une injonction à la société et dans lequel son programme transpire.  « Représentez-vous [...] des rues, des rues entières où l'on ren-contre à chaque pas de ces spectacles-là, où palpite partout sous toutes les formes, la détresse la plus lamentable. Nous ne sommes restés qu'un jour à Lille, mes compagnons de route et moi ; nous avons été devant nous au hasard, je le répète, dans ces quartiers malheureux ; nous sommes entrés dans les premières maisons ve-nues. Eh bien ! Nous n'avons pas entr'ouvert une porte sans trouver derrière cette porte une misère - quelquefois une agonie.  Figurez-vous ces caves dont rien de ce que je vous ai dit ne peut vous donner l'idée ; figurez-vous ces cours qu'ils appellent des courettes, resserrées entre de hautes masures, sombres, humides, glaciales, méphitiques, pleines de miasmes stagnants, encombrées d'immondices, les fosses d'aisance à côté des puits.  Hé mon Dieu ! Ce n'est pas le moment de chercher des délica-tesses de langage !  Figurez-vous ces maisons, ces masures habitées du haut en bas, jusque sous terre, les eaux croupissantes filtrant à travers les pavés dans ces tanières où il y a des créatures humaines. Quelquefois
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jusqu'à dix familles dans une masure, jusqu'à dix personnes dans une chambre, jusqu'à cinq ou six dans un lit, les âges et les sexes mêlés, les greniers aussi hideux que les caves, des galetas où il entre assez de froid pour grelotter et pas assez d'air pour respirer !  Je demandais à une femme de la rue du Bois-Saint-Sauveur : Pourquoi n'ouvrez-vous pas les fenêtres ? - Elle m'a répondu : -parce que les châssis sont pourris et qu'ils nous resteraient dans les mains. J'ai insisté : - vous ne les ouvrez donc jamais ? - Jamais, monsieur !  Figurez-vous la population maladive et étiolée, des spectres au seuil des portes, la virilité retardée, la décrépitude précoce, des adolescents qu'on prend pour des enfants, de jeunes mères qu'on prend pour de vieilles femmes, les scrofules, le rachis, l'ophtalmie, l'idiotisme, une indigence inouïe, des haillons partout, on m'a mon-tré comme une curiosité une femme qui avait des boucles d'oreilles d'argent !  Et au milieu de tout cela le travail sans relâche, le travail achar-né, pas assez d'heures de sommeil, le travail de l'homme, le travail de la femme, le travail de l'âge mûr, le travail de la vieillesse, le travail de l'enfance, le travail de l'infirme, et souvent pas assez de pain, et souvent pas de feu, et cette femme aveugle, entre ses deux enfants dont l'un est mort et l'autre va mourir, et ce filetier phti-sique agonisant, et cette mère épileptique qui a trois enfants et qui gagne trois sous par jour ! Figurez-vous tout cela, et si vous vous récriez, et si vous doutez, et si vous niez...  Ah vous niez ! Eh bien, dérangez-vous quelques heures, venez avec nous, incrédules, et nous vous ferons voir de vos yeux, tou-cher de vos mains les plaies, les plaies saignantes de ce Christ qu'on appelle le peuple !  Ah! Messieurs ! Je ne fais injure au cœur de personne, si ceux qui s'irritent à mes paroles avaient vu ce que j'ai vu, s'ils avaient vu comme moi de malheureux enfants vêtus de guenilles mouillées qui ne sèchent pas de tout l'hiver, d'autres qui ont toujours envie de dormir parce que, pour gagner leurs trois ou quatre misérables sous par jour, on les arrache de trop bonne heure à leur sommeil, d'autres qui ont toujours faim et qui, s'ils trouvent dans la rue, dans la boue, des feuilles vertes, les essuient et les mangent, s'ils avaient vu les pères et les mères de ces pauvres petits êtres, qui souffrent bien plus encore, car ils souffrent dans eux-mêmes et dans leurs
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enfants, s'ils avaient vu tout cela comme moi, ils auraient le cœur serré comme je l'ai en ce moment, et j'en suis sûr, et je leur fais cet honneur d'être sûr, loin de m'interrompre, ils me soutiendraient, et ils me crieraient : courage ! Parlez pour les pauvres !  Car, eh mon Dieu ! Pourquoi vous méprenez-vous ? Parler pour les pauvres, ce n'est pas parler contre les riches ! A quelque opinion qu'on appartienne, est-ce que ce n'est pas votre avis à tous ? On n'a plus de passions politiques en présence de ceux qui souffrent ! Et on ne sent plus au fond de soi qu'un cœur qui souffre avec eux et une âme qui prie pour eux !»  Hugo est marqué, enfin, par le coup d'état du 2 décembre et son exil ; il est devenu lui-même un réprouvé. Tout cela aura contribué àtransformer l'homme et l'œuvre.Hugo ne peut plus faire l'écono-mie d'un discours politique dans son roman, en plus du discours charitable. La place de la critique sera grande, l'auteur l'annonce dans l'incipit :  «Tant qu'il existera, par le fait des lois et des mœurs, une dam-nation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d'une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l'homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l'atrophie de l'enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l'asphyxie sociale sera possible ; en d'autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu'il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de ce-lui-ci pourront ne pas être inutiles. Hauteville-house, 1er janvier 1862. »  Ce roman a donc des préoccupations sociales, ce qui ne lui con-fère pas, d'emblée, une aura mystique ; on peut vouloir parler du peuple, sans écrire l'évangile du futur mais le dix-neuvième siècle est marqué par une forte religiosité. Hugo, lui-même, est très im-prégné de cette culture. Il a déjà traité deLa Bible, en 1846, dansLes Choses de la Bibleet le mysticisme parcourt toute son œuvre. Enfin, pour un mystique ayant la volonté de sauver le peuple, comme le montrent ses discours, ses actes politiques, le modèle du Christ s'impose ; celui-ci est l'exemple par excellence.
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